TOUS LES ASSISTANTS
Et renovabis faciem terrae.
Tous se rassoient.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Clerc du concile, lisez les actes.
LE CLERC, lisant.
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Henry archevêque de Sens, et Samson, archevêque de Reims, savoir faisons à tous chrétiens des deux provinces, 'dites Lyonnaise quatrième et Belgique seconde, que nous avons jugé à propos de convoquer en la ville métropolitaine de Sens, pour le jour de l'octave de la Pentecôte, l'an du Seigneur le onze cent quarantième 30, le très-rsaint concile des deux provinces, à l'effet d'aviser aux moyens de délivrer l'Église des maux qui l'affligent, et notamment d'extirper de son sein la peste des hérésies détestables propagées par un certain Pierre Abélard, connu sous le îiom
de maître Pierre, qui, soit dans son enseignement, soit dans ses livres, aurait avancé mainte proposition condamnable, tant sur le dogme de la très-sainte Trinité que sur la concupiscence, et autres matières dès plus graves. Et, à celte fin, avons cité ledit Pierre Abélard à comparaître devant ledit concile, à reflet de s'y voir convaincre d'impiété et d'hérésie, et condamner comme hérétique, impie et blasphémateur, s'il ne désavoue, rétracte, et déclare détester les doctrines abominables dont il a, par la permission de Dieu, et pour la punition de nos fautes ini'eclé les esprits. Dieu soit avec nous. »
L'ARCHEVÊQUE DE SENS, au maître des cérémonies.
Appelez le frère inculpe».
Deux héraut* donnent un coup do trompette sur la place extérieure, et disent à haute voix, par trois fois différentes :
Pierre Abélard, cité devant le saint concile, comparais. Il est temps.
On aperçoit «in groupe en mouvement dans la foule. C'est Abélard entouré de ses disciples. Il parvient au premier rang, et le mouvement que son passage a imprimé à la foule fait céder la résistance des gardes. Us se laissent pousser jusqu'au seuil de la porte. On entend les cris du peuple, qui menace de faire irruption dans la salle.
LE DIACRE, à l'archevêque.
Vénérable père, cette multitude veut entrer... que doiàje' faire?
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Mais, l'appelé d'abord.
LE DIACRE, aux gardes.
L'appelé d'abord. (Se retournant vers l'archevêque.) Seul?
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Mais...
ABÉLARD, du dehors, ot avant de franchir le seuil.
Gardes, place au peuple chrétien i
LE PRUPXE.
Place I place!
A nous ! à nous!., nous ne le quittons pas. (ils le prennent
dans leurs bras, et relèvent au-dessus d'eux.) Place, place au maître ! (Us veulent forcer la garde, qui résiste en hésitant.) A nOUS, peuple ! à
nous !
LE CHEF DE LA GARDE, regardant le rûi.
Sire?...
LE DIACRE, à l'archevêque.
Père vénérable...
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Mes frères...
BERNARD
Qu'il entre seul, monseigneur.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS, à haute voix.
Qu'il entre seul!
BERNARD
Faites fermer les portes.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
J)iacre, qu'il soit seul introduit et que les portes soient fermées derrière lui.
LE DIACRE, aux gardes.
Vous entendez? *
LE ROI, se levant vivement.
Archers, croisez vos piques.
La garde fait un effort, repousse la multitude, dégage Abélard. Deux archers l'enlèvent, lui font passer le seuil de la porte, et se retirent. Les portes se referment sur eux. — Abélard est seul dans le vaste espace entro la porte et la barrière. Il est ému et pâle.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS, au maître des cérémonies.
Conduisez-le à sa place.
le diacre lui fait passer la barrière, l'amène dorant les juges, et se retire en arrière.
Abélard reste debout, seul, au milieu de l'assemblée. Sa présence excite un petit mouvement parmi les pères. Puis le silence se rétablit.
ABÉLARD, d'une voix haute et altérée.
Je proteste.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Silence !
Mais je suis ici pour...
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Silence, vous dis-je, et écoutez-moi. — Vénérables frères, vous voyez devant vous l'homme qu'une malheureuse célébrité vous a dès longtemps dénoncé comme un ennemi de la foi, et comme un de ces esprits de destruction qui changent en poison les dons précieux de l'intelligence, lie semblent envoyés sur la terre que pour mettre à l'épreuve la confiance des enfants de Jésus-Christ, et la solidité de son Église. Celui-ci, non contçnt d'avoir introduit dans la science qu'on nomme dialectique des nouveautés dangereuses, a entrepris, au moyen de cette science subtile, de saper le dogme, sous le prétexte de l'affermir, et de faire de la théologie la servante, et, pour mieux dire, l'esclave de la philosophie. Ce n'est pas d'aujourd'hui que de telles tentatives viennent effrayer et contrister les fidèles, et dès le quatrième siècle de la religion, siècle de pureté et de foi, le savant Eusèbe disait en parlant des sectaires de son temps40: « Ils osent altérer les saintes » Écritures; ils osent abandonner l'ancienne règle de la » foi et former leurs opinions sur les préceptes subtils 9 de la logique. Ils négligent la science de l'Église pour » l'étude de la géométrie, et ils perdent le ciel de vue,
» s'occupant à mesurer la terre. L'abus des arts et des » sciences des gentils est la source de leurs erreurs; ils o corrompent la simplicité de l'Évangile, en y mêlant 3 les raffinements de la raison humaine. »> Ah! mes frères, que ces belles paroles de l'historien de la religion s'appliquent merveilleusement aux erreurs et aux malheurs dont nous sommes témoins! Et ne vient-il pas, cet habile écrivain, de faire le portrait de l'homme qui est devant vous? Je diviserai donc en trois parties ce que j'ai à vous soumettre, et les matières sur lesquelles il aura à s'expliquer, et le concile à prononcer. En premier lieu : Quel jugement faut-il porter de cette dialectique qui, inconnue à nos maîtres, aux Aristote et aux Porphyre, non moins qu'aux Augustin et aux Anselme, ne me semble pas autre chose qu'une perversion de la science véritable et de la philosophie orthodoxe, n'étant, comme je le crois, appuyée sur aucun texte sacré ? En second lieu : Nous devons examiner en vertu de quelle autorité cette dialectique deviendrait arbitre et maîtresse de la théologie, et soumettrait à ses lois la parole même de Dieu. Troisièmement enfin, l'appelé aura à rendre compte des nouvelles et monstrueuses doctrines auxquelles cette damnable méthode Fa conduit, touchant les dogmes les plus respectables, et spécialement celui de la très-sainte Trinité, où il a entièrement méconnu et défiguré la tradition invariable de l'Église.
Si cet ordre vous convient, mes frères, j'inviterai ceux des Pères du concile, à qui Dieu l'inspirera, à prendre la parole pour exposer la saine doctrine sur la première partie, afin que l'inculpé ait à montrer comment il entend concilier avec elle celle qu'il a damnablement introduite
dans les écoles; ou, si chacun se tait, je me hasarderai moi-même à vous produire le fruit de mes méditations sur cet important sujet. — Opinez maintenant.
L'ARCHEVÊQUE DE REIMS
Quant à moi, vénérable frère, je descends des pieds et des mains dans votre opinion, et je ne puis admirer assez votre sagacité d'avoir ainsi distingué trois parties principales dans un tout qui d'abord ne présentait à l'esprit qu'un assez confus mélange. Et je suis d'avis qu'il paraisse bon au Saint-Esprit et à nous ", de supprimer tout développement plus ample, pour sommer l'appelé de s'expliquer sur les trois points que vous avez dits, à savoir la logique, la dialectique, la.... enfin les trois points que vous avez dits, et.... et principalement sur le mystère de la Trinité.
Et moi j'attendais cet appel, et j'y réponds. Vous voulez entendre en moi le philosophe, le théologien, le chrétien; vous serez satisfaits. La dialectique roule sur les mots, la théologie sur les textes, la foi sur les mystères. Eh bien, je vais...
ALBÉRIC, au président.
Père vénérable, est-il séant que cet homme parle avant d'en avoir reçu l'ordre? est-il ici l'égal de ses juges ?
L'ARCHEVEQUE DE SENS
Âbélard, vous ne parlerez que quand le concile le voudra.
Mais le concile n'est là que pour m'entendre, et je...
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Taisez-vous -encore une fois, et vous, notre frère Albéric, n'avez-vous rien à ajouter 42?
ÀLBFÏUC
Puisque vous m'y conviez, digne primat du concile, je dirai quelque chose du docte exposé que vous venez de faire, et surtout je prierai cette pieuse assemblée de remarquer combien est judicieuse cette pensée de notre président, qui fait remonter l'hérésie détestable que nous avons à condamner jusqu'à Terreur en dialectique, premier début dans la science de celui que par charité je ne veux pas nommer.... En effet, pères très-vénérables, la dialectique est cette source empoisonnée.... d'où découle tout mal^et toute imposture.... Toute science fondée sur la raison est par là même impie, d'après cette belle parole de saint Ambroise : Si ratione convincor, fidem obruo 43.
ABÉLARD, virement.
Et cependant, saint Paul a dit : Judicate quod dico Et saint Jean : Nolite omni spiritui credere; et saint Isidore : Fides non vi extorquetur, sed ratione suadetur; et saint Augustin : Petite aranda, quœrite disputando...
ALBÉRIC
Ne m'interrompez pas. Je dis que la logique devient chez les docteurs modernes un instrument de perdition, et lorsque... par exemple on en est venu à nier les universaux, c'est-à-dire à ébranler, comme le détesté Roscelin, l'existence des qualités, on est bien vite conduit à errer dans le dogme... à dire, par exemple, qu'attendu que la divinité n'est pas chose .réelle, comme qualité de Dieu ... Dieu, étant un seul dieu, n'a pu s'engendnu1 lui-même; opinion monstrueuse, que celui-ci a soutenue, et...
Et qu'il faut reprocher à saint Augustin, lequel a dit : « Celui qui croit qu'il est dans la puissance de Dieu de
394 ACTK (JOATRIÊME.
» s'être lui-même engendré, se trompe. Il n'y a rien qui » s'engendre soi-même. » Ouvrez le de Trinitate, livre /•% chapitre Ier **.
ALBÉ HIC.
Ces interruptions sentent la rébellion... et..., Que voulaisje dire?... Ah !... Enfin, niera-t-il donc, cet homme obstiné, qu'il ait mutilé la très-sainte Trinité, au point de dire, en blasphémant, que le seul Dieu le Père est tout-puissant?
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Mais c'est impossible ! un enfant saurait qu'il y a trois tout-puissants.
ABÉLAED.
Parce que cet enfant n'aurait pas lu ces mots de saint Athanase : « Il n'y a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant. » Lisez le symbole.
BERNARD, se levant.
C'est assez, docte Albéric, vous oubliez que vous êtes en concile. Mes frères, votre charité vous égare; elle vous fait descendre à la controverse, quand votre devoir est de juger. Un concile n'est point une école. 11 ne parle point au nom de la science. Il est un tribunal, et il parle au nom de la loi. Je demande que toute discussion cesse à l'instant, que le clerc du concile lise à notre frère ses propositions criminelles, que celui-ci les désavoue, ou qu'il soit condamné. La justification de l'hérésie, est un crime plus grand que l'hérésie même.. Le juge gui la souffre devient complice de l'acte qu'il doit punir. J'ai dit.
Il te rassied.
Je proteste...
BERNARD
Imposez-lui silence, archevêque Henry.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
N'interrompez plus, Abélard.
GILBERT DE LA PO RUÉE, se levant.
Je voudrais répondre.
BERNARD, qui est assis près de luf, le tirant par la robe.
Prenez garde, Gilbert, vous êtes vous-même bien près d'être en cause ici. Parles cum proximus ardet....
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
l/évêque de Poitiers a la parole *5.
GILBERT, troublé.
Oh ! mon Dieu, je voulais dire que la sentence de l'abbé de Clairvaux était bien... judicieuse, encore qu'un peu sévère.
Il se rassied.
GAUFFROY, ÉVÊQUE DE CHARTRES, se levant.
Et je la trouve, moi, plus sévère que judicieuse; et je dirai pourquoi, si notre père vénérable m'en donne licence.
(L'archevêque fait un signe d'assentiment.) PoUVOnS-nOUS juger S a II S
entendre, et l'homme qui est devant nous est-il donc juif ou idolâtre, qu'il n'ait pas droit de montrer comment il est chrétien? Devons-nous le condamner sur son nom, brûler le livre sans l'avoir lu, et frapper au hasard, que ce soit un saint ou un gentil? Mes frères, je vous en conjure, songez .que vous avez devant vous un homme qui fut la lumière de nos écoles, et le maître des maîtres d'aujourd'hui. Et plus d'un qui le juge en ce moment doit, s'il est condamné, se couvrir de cendres et s'asseoir à ses côtés. Je demande donc que, conformément à la proposition du pieux archevêque, Pierre Abélard soit autorisé à exposer sa doctrine et sa foi, et que nous restions, s'il le faut, trois jours à l'entendre.
ABÉLARD, à demi-voix.
Mon digne Gauffroy, sois béni 491
BERNARD, avec véhémence.
Dieu puissant, à quel degré de misère sommes-nous donc descendus ! La foi a donc molli dans tous les cœurs, et le glaive ardent s'éteint dans les mains où Dieu le déposa! Voilà un concile, et il doute! voilà un concile, et il hésite ! Il a besoin d'entendre, dit-il. Il a besoin de savoir si l'hérésie est hérésie, si le blasphème est blasphème, si Satan est Satan. Il lui faut une discussion pour l'éclairer, une leçon pour l'instruire. Son prétoire est le banc d'une école, et son accusé devient son docteur. Il faut qu'il entende, dit-il, pour juger si les impies ne seraient pas inspirés de Dieu. Que sait-il en effet, sans cela, et qui F éclairera, ce concile en balance?... Rien, hélas! La moindre chose, le Saint-Esprit qui est en lui, qui voit par ses yeux, qui parle par sa voix; lumière douteuse, guide infidèle, oracle trompeur apparemment ! Oh ! certes tout cela ne vaut pas l'examen, l'argumentation, cette escrime dans les ténèbres que le siècle appelle la philosophie. Que deviendrait l'homme, en effet, s'il se passait des moyens humains? où ne s'abaisserait-il pas s'il s'exposait à n'en croire que Dieu?... Oh! réveillez-vous de votre sommeil, prêtres de Jésus-Christ! Aux armes, milice sacrée! Ne laissez en vous ni s'énerver la foi, ni faiblir l'autorité. On ne vous demande pas des disputes vaines, on vous demande la loi. Vous êtes ici, non pour combattre, mais pour frapper. Dites comme le Sauveur : « Malheur à vous, » scribes, malheur à vous, docteurs! à vous qui avez volé » la clef de la science ! à vous, sépulcres qui ne recelez » que la pourriture et la mort 47 ! »