‹ AbélardChapitre 83 sur 122 · L'ARCHEVÊQUE · texte numérisé non relu

L'ARCHEVÊQUE

Eb bien, que ceux qui sont pour Ta vis de 1 abbé de Cl^trvaux lovent la main.

Tous la lèreot, à l'exception de CauITroy ; Gilbert do la lève qu'en hésitant. ABÉLA RD, laissant tomber sa tôte dans ses deux mains.

C'en est donc fait! .

BERNARD, debout.

Le Saint-Esprit l'emporte ! Et maintenant, mes pères,

que vous venez de rendre témoignage de votre foi, que vous avez fait taire la voix de l'abîme, souffrez que je pose une à une les accusations que vous devez trancher, car si j'ai voulu couper court à la dispute, je n'ai pas prétendu que le concile dût garder le silence et prononcer par un geste. Je reprends tous les points en question, et le pieux archevêque verra que je n'omettrai rien. — Abélard, vous avez commencé par la philosophie. Il y en avait une avant vous, consacrée par l'Église ; c'était l'autorité. Vous l'ave? attaquée... Désobéissance et révolte ! C'est votre première faute. Vous en repenlez-vous?

Je dis k cela...

BERNARD

Point de controverse sur le fond des choses. Repentezvous! (Pause.)... Le concile voit qu'il persévère. (Pause.).. Le concile condamne?... à l'unanimité. Clerc, écrivez.

Mais pouvez-vous... ?

BERNARD

Point de controverse. — Cette philosophie rebelle, vous l'avez transportée dans la théologie; vous avez inventé de soumettre celle-ci à la raison... Profanation! soumettre Dieu à l'homme ! Il y a longtemps que le prophète Isaïe a répondu à cela en disant : « Nisi creiideritis, non intelligetis 48. » Vous avez voulu comprendre avant de croire; c'est dégrader la toi, hérésie et péché ! Vous repentez-vous?

Moi! et comment...?

BERNARD

Même persévérance, mes pères... même condamnation,

n'est-ce pas 1 Clerc, écrivez. — Et maintenant que le concile connaisse les fruits de cette adultère alliance de la philosophie et de la foi. Je demande qu'on lise les principales propositions extraites des ouvrages de notre frère.

. LE CLERC, lisant.

« Propositions extraites des trois ouvrages susdits, savoir: Theologia christiana, — Liber sententiarum et Scito te ipsum 49.

1° Que le Père et le Fils sont puissants et le Saint-Esprit sans puissance.

2° Que le Dieu-homme, ou le Christ, n'est pas une des trois personnes de la Trinité.

3° Que le libre arbitre se suffit à lui-même pour le bien.

4° Que Dieu n'est pas libre de faire autrement qu'il ne fait.

S0 Que ce qui se fait par ignorance ne peut être imputé à faute.

6° Que le pouvoir de lier et de délier n'a été donné qu'aux apôtres et non à leurs successeurs.

7° Que ni l'œuvre, ni la volonté, ni la concupiscence, ni le plaisir, n'est essentiellement le péché.

8° Que le. diable envoie des suggestions par le moyen des pierres el des herbes. »

ABÉLAKD.

Mais je n'ai jamais dit...

BERNARD

Silence! — Il suffit d'entendre ces propositions pour reconnaître que ce docteur réunissant en lui les erreurs de plusieurs hommes et de plusieurs siècles, parle de la Trinité comnie Àrius, de la grâce comme Pelage, et de

Jésus-Christ comme Nestorius 50. Abélard, vous avez entendu vos hérésies? Déclarez que vous les détestez.

Mais ce que je n'ai pas dit...

BERNARD

Vous refusez?... Saint archevêque, prononcez la sentence, j'ai fini. •

Le président fait lever tous les pères, qui vont aux opinions en cercle autour de lui. Pendant ce temps, Abélard reste pensif, les yeux fixés vers la terre. Après que les pères ont opiné, ils reprennent chacun leur place.

L'ARCHEVÊQUE DE SENS

11 a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de décréter ce qui suit : Pierre Abélard est atteint et convaincu des erreurs, hérésies et blasphèmes ci-dessus, et, en conséquence, il demeurera hors de la communion des fidèles, jusqu'à ce qu'il en ait fait rétractation et pénitence; mais, usant d'indulgence à son égard, le concile lui remet tout châtiment corporel et le condamne, par grâce spéciale, à reconnaître à genoux tout ce que dessus, à brûler de sa main les livres intitulés : de Trinitate — Liber sententiarum — Scito te ipsum, et à être emmené et retenu dans un monastère, jusqu'à ce que notre saint-père le successeur du premier des apôtres ait confirmé la présente sentence.

J'en appelle au saint-siége.

BERNARD

L'appel ne suspend rien. (Abélard veut fuir.) Retenez-le... Le feu est-il prêt?

On dépose devant Abélard un réchaud rempli de braise allumée.

Mon frère, vous avez entendu la sentence. Soumettez-

vous avec humilité; expiez vos fautes par le repentir; l'indulgence du ciel confirmera celle du concile.

C'en est trop... J'atteste ce ciel...!

BERNARD

Point de parjure à F appui du blasphème. À genoux!

Non.

BERNARD

A genoux! rétractez.

ABÉLARD, tendant les bras vers le roi.

0 roi!...

BERNARD

A genoux! rétractez.

Mais... je veux parler.

BERNARD

Rétractez! rétractez!

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