LE GARDE
Allons, sortez.
MANEGOLD
Partons, mais savez-vous, l'ami, pourquoi il nous chasse? c'est que nous l'avons fait arrêter une nuit qu'il venait d'enlever une fille.
Us sortent.
ALBÉRIC
Toute cette engeance est aussi insolente que par le passé.
UN ENFANT DE CHŒUR, à Albéric.
Mon père, notre seigneur en Jésus-Christ l'archevêque vous prie de vous réunir aux pères du concile. Ils vont prendre séance.
ALBÉRIC
J'y cours.
Il sort avec Lotulfe.
LE BEDEAU, aux serviteurs et ouvriers.
Place, place, vous autres! Que personne ne demeure ici, les pères vont entrer.
La salle reste quelques moments entièrement vide.
Le bedeau se tient seul devant une porte latérale qui est fermée. Trois coups sont frappés du dehors à cette porte ; il ouvre aussitôt, et l'on voit entrer quatre hoquetons, ou gardes de l'archevêque, qui se rangent devant la barrière. Puis viennent les pères du concile dans l'ordre suivant : les archevêques de Sens et de Reims, le premier tenant la droite; après eux les évoques sulTragants de l'un et de l'autre si, marchant deux à deux, chacun derrière son métropolitain. On reconnaît parmi eux : Gauffroy, évêque de Chartres : on voit aussi à la suite de tous Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers. Après les évoques, viennent les abbés des deux provinces métropolitaines, parmi lesquels on remarque Bernard, en robe noire de l'ordre de Cîteaux 33. Après les abbés marchent divers prêtres ou religieux , ayant quelque dignité, comme celle de doyen de chapitre, prieur d'abbaye, etc., etc. Dans le nombre est Albéric, scolastique de l'église de Reims, et prieur de Saint-Sixte.
Tous se rangent sur les sièges qui occupent le fond de la salle. Sur de petits escabeaux, à leurs pieds, sont placés les clercs du concile.
Un diacre faisant fonctions de maître des cérémonies et d'huissier en chef, une verge noire à la main, se tient au milieu de l'enceinte et indique à chacun sa place. Quand tous les pères sont placés, une foule de prêtres, de moines et de clercs, parmi lesquels est Lotulfe, se rangent sur les côtés et restent debout.
Dès que l'assemblée est formée et silencieuse, le maître des cérémonies s'avance et s'incline profondément devant l'archevêque de Sens, qui occupe la première place, ayant à sa droite celui de Reims.
h^ POLITIQUE. 385
L'archevêque président fait un signe, et le maître des cérémonies, après une nouvellef révérence, ouvre la barrière, puis la grande porto, au delà de la barrière, en face de l'hémicycle. A travers cette porte, on aperçoit les gardes qui contiennent la foule; on entend au loin un bruit confus.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Diacre, proclamez l'ouverture du très-saint concile,
LE DIACRE, MAITRE DES CÉRÉMONIES, sur le seuil de la porte.
Peuple chrétien, le très-saint concile de Sens est ouvert. — Priez.
Le.« premiers rangs se mettent à genoux et paraissent prier. Parmi ceuxlà, on aperçoit le forgeron Paul Roux, qui s'incline à demi et semble faire signe du regard à quelques amis dispersés dans la foule.
Tout à coup, sur la place, des cavaliers fendent la presse; ils arriv*ent en troupe devant la porte. Là, ils se séparent et laissent voir le roi armé, mais sans casque, la couronne d'or sur la tête, et, sur les épaules, un long manteau bleu fleurdelysé. Il descend de cheval et entre dans la salle, suivi de trois grands officiers, le chancelier, le grand chambrier et le connétable.
Au moment où il entre, le maître des cérémonies dit :
Le roi!
Tous les prêtres du concile se lèvent. Le roi va se placer sur son trône. Derrière lui les trois grands officiers se tiennent debout.
Dès que le roi est assis, les pères se rassoient.
Cependant le comte de Champagne est arrivé à cheval après le roi. Il met pied à terre, et, quand il entre, le maître des cérémonies dit :
Monseigneur le comte de Champagne ^^ !
Les pères restent assis. Le comte -va se mettre sur son trône, après avoir salué le roi, qui lui répond 'd'une inclination de tête. On voit au dehors les gardes à cheval retenant la foule qui veut entrer.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS, se levant, au roi.
Messire, l'Église en deuil oublie ses plaies et ses peines, pour se réjouir de voir le roi le plus puissant de l'Occident chrétien, venir présid.... (se reprenant.) assister aux augustes solennités où ses humbles enfants vont d'une pieuse main essayer de panser ses blessures. Avec l'aide d'un tel vengeur, elle reprend quelque espérance et ne se sent plus abandonnée. Elle se rappelle que la religion compte ses années de triomphe du jour où l'empereur Constantin vint siéger au concile de Nicée.
Il se rassied.
M ACTE QUATRIÊMK.
LE ROI, sans se lever.
Je vous remercie de ce que vous me dites là trèssaint archevêque.... L'Église peut être assurée que je l'aime, et je lui en donnerai des preuves... avec l'aide de Dieu... car j'aime l'Église.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS, assis.
Et auprès du roi, nous nous réjouissons de voir un puissant prince, qui voudra aussi désormais, sa présence en ce jour en est le garant, être appelé le rempart de l'Église.
LE COMTE DE CH.VMPAGNE, se levant.
• Très-saint archevêque, et vous très-saints pères dji trèssaint concile, l'Église ne fait que rendre justice aux sentiments de mon âme, si elle les reconnaît pour ceux d'un chrétien fidèle. Un prince du monde, un homme d'armes peut avoir des droits à défendre ; mais il se souvient toujours des serments de son baptême et de la croix de son épée. Si je hais l'usurpation, je déteste l'hérésie, et j'ai été bien aise, à l'exemple de Monseigneur le roi, de venir ici vous assurer par ma présence de la protection toujours prête de votre seigneur.
Il s'assoit.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Prions, mes frères ! — Notre frère l'abbé de Clairvaux, récitez le Veni Creator.
Us se lèvent tous et restent les yeux et les mains vers le ciel. LE DIACRE, sur la porte et à la foule.
Priez, mes frères.
Le peuple s'agenouille.
B E R N A R D, d'une voix forte.
Veni, Creator spiritus, mentes tuorum visita, impie superna gratia quaî tu creasti pectora.
Qui Paracletus diceris, donum Dei altissimi ; fons vivus ignis, caritas, et spiritalis unctio.
Tu septiformis munere, dextrae Dei tu digitus, tu rite promissum Patris sermone ditans guttura.
Acceiide lumen sensibus, infunde amorem cordibus, inlirma nostri corporis virtute firraans perpeti.
Hostem repellas îongius, pacemque dones protinus ; ductore sic te praevio, vitemus omne noxium.
Fer te sciamus da Patreni, noscamus atque Filium, te utriusque Spiritum, credainus omni tempore.
Sit laus Patri, laus Filio, par sit tlbi laus, Spiritus atflante quo mentes sacris lucentet ardent ignibus. Amen.
L'ARCHEVÊQUE DE SENS
Emitte spiritum. tuum et creabuntur.