PI EURE
A quel âge y êtes-vous entré?
A dix-huit ans.
Qui vous y a conduit?
FÉLIX
La volonté de Dieu.
PIERRE
Vous êtes-vous jamais repenti? avez-vous jamais regretté d'y être entré?
FÉLIX
Jamais, mon père.
PIERRE
Y avez-vous jamais regretté les joies du monde?
FÉLIX
Jamais.
PIERRE
Et la gloire du monde?
FÉLIX
Non plus.
PIERRE
N'y avez-vous jamais rien regretté?
FÉLIX
Rien...; si fait, j'ai regretté quelquefois de n'avoir pas été auprès de ma mère quand elle est morte.
Dieu vous pardonne! Mon fils, votre foi n'a jamais fléchi?
FÉLIX
Oh ! non, mon père.
PIERRE
Jamais vous ne vous êtes senti las de croire en la parole de Dieu, las d'accomplir sa volonté, las d'habiter sa maison ?
FÉLIX
Jamais.
PIERRE
Vous sentez- vous prêt à mourir ?
FÉLIX
Tout prêt.
PIERRE
Gomment vous paraît la mort ?
FÉLIX
Comme la volonté de Dieu.
PIERRE
Et vous ne regrettez pas cette terre ? Songez que dans le monde nul ne se souviendra de vous. Dans le monde,
h A MORT. Am
nul nu vous a aimé, nul ne vous u connu. On n'y sait pas même votre nom... En avez- vous quelque regret? ,
FÉLIX
Non... mon père, ne m'oubliez pas.
PIERRE
Mon fils, je vous aime... Vous prierez pour inoi, là où vous allez.
FÉLIX
Et vous?...
PIERRE
Nous sommes vos frères en Jésus-Christ.
FÉLIX, poussant un faible cri.
Ah !... je vais mourir.
PIERRE, se penchant sur lui.
Vivez donc, vivez ; rejoignez Celui qui est la voie, la vérité et la vie. Vivez : pour vous va s'accomplir le vœu de saint Paul, lorsqu'il s'écriait : « Qui me délivrera de ce corps de mort? » Vivez: « la mort est absorbée parla victoire. 0 mort, où est ta victoire ? 0 sépulcre, où est ton aiguillon "^ ? » Mon fils, si vous m'entendez encore, dites, dites-le...
FÉLIX, Irès-faiblement.
Jésus-Christ.
Il expire.
PIERRE, après l'avoir baisé, et en s'adressant aux moines.
Et nous, mes frères, nous qui ne pouvons mourir avec lui, instruisons-nous du moins à ce spectacle ; prolitons et de sa mort et de sa vie. Que l'une et l'autre nous apprennent combien tout est amer et vain, triste et périssable, hormis Dieu ; que rien n'est solide^ que rien n'est doux que la vie pure, la toi humble, la paix du cœur. Et s'il est parmi nous quelqu'un que la ligure du monde
ait charmé, dont le feu se consume encore au feu des passions terrestres, que poursuivent jusqu'au pied de cet autel et le regret cuisant des plaisirs, et le ressentiment des offenses, et l'amour insensé de la gloire humaine, qu'il s'éclaire, qu'il se repente, qu'il s'humilie, ou plutôt qu'il se retrempe à la source sainte, et que, rajeunissant son âme, il revienne à la vraie grandeur qui est Dieu. Gloire, amour, vérité, ô Jésus-Christ, tout est en toi. Donne-leur ce qu'ils cherchent, ô mon Dieu ! Ils ont erré longtemps loin de toi, mais enlin leur chemin les a conduits ici devant toi, dans ce lieu que ta présence consacre, où par toi le vide se remplit, le silence parle, la mort s'anime... 0 mes frères, mes frères! vivons obscurs, oubliés, inconnus, loin des hommes, mais près de Dieu.
Tous les religieux se sont agenouillés et prient. IMERRE.
Chrétiens, levez-vous!
H IL AIRE, bas à Abélard.
Mon maître, oh! qui ne voudrait vivre ainsi!
Mourir ainsi du moins! (ii s'approche de labbé.) Mon père, ne pourrais-je vous parler'/
PIERRE, il demi-voix.
Quand j'aurai dit la messe des morts, (aux religieux.) Orate, j'ralves.
(Il monte à l'autel.)