‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 129 sur 164 · PI EURE · texte numérisé non relu

PI EURE

A quel âge y êtes-vous entré?

A dix-huit ans.

Qui vous y a conduit?

FÉLIX

La volonté de Dieu.

PIERRE

Vous êtes-vous jamais repenti? avez-vous jamais regretté d'y être entré?

FÉLIX

Jamais, mon père.

PIERRE

Y avez-vous jamais regretté les joies du monde?

FÉLIX

Jamais.

PIERRE

Et la gloire du monde?

FÉLIX

Non plus.

PIERRE

N'y avez-vous jamais rien regretté?

FÉLIX

Rien...; si fait, j'ai regretté quelquefois de n'avoir pas été auprès de ma mère quand elle est morte.

Dieu vous pardonne! Mon fils, votre foi n'a jamais fléchi?

FÉLIX

Oh ! non, mon père.

PIERRE

Jamais vous ne vous êtes senti las de croire en la parole de Dieu, las d'accomplir sa volonté, las d'habiter sa maison ?

FÉLIX

Jamais.

PIERRE

Vous sentez- vous prêt à mourir ?

FÉLIX

Tout prêt.

PIERRE

Gomment vous paraît la mort ?

FÉLIX

Comme la volonté de Dieu.

PIERRE

Et vous ne regrettez pas cette terre ? Songez que dans le monde nul ne se souviendra de vous. Dans le monde,

h A MORT. Am

nul nu vous a aimé, nul ne vous u connu. On n'y sait pas même votre nom... En avez- vous quelque regret? ,

FÉLIX

Non... mon père, ne m'oubliez pas.

PIERRE

Mon fils, je vous aime... Vous prierez pour inoi, là où vous allez.

FÉLIX

Et vous?...

PIERRE

Nous sommes vos frères en Jésus-Christ.

FÉLIX, poussant un faible cri.

Ah !... je vais mourir.

PIERRE, se penchant sur lui.

Vivez donc, vivez ; rejoignez Celui qui est la voie, la vérité et la vie. Vivez : pour vous va s'accomplir le vœu de saint Paul, lorsqu'il s'écriait : « Qui me délivrera de ce corps de mort? » Vivez: « la mort est absorbée parla victoire. 0 mort, où est ta victoire ? 0 sépulcre, où est ton aiguillon "^ ? » Mon fils, si vous m'entendez encore, dites, dites-le...

FÉLIX, Irès-faiblement.

Jésus-Christ.

Il expire.

PIERRE, après l'avoir baisé, et en s'adressant aux moines.

Et nous, mes frères, nous qui ne pouvons mourir avec lui, instruisons-nous du moins à ce spectacle ; prolitons et de sa mort et de sa vie. Que l'une et l'autre nous apprennent combien tout est amer et vain, triste et périssable, hormis Dieu ; que rien n'est solide^ que rien n'est doux que la vie pure, la toi humble, la paix du cœur. Et s'il est parmi nous quelqu'un que la ligure du monde

ait charmé, dont le feu se consume encore au feu des passions terrestres, que poursuivent jusqu'au pied de cet autel et le regret cuisant des plaisirs, et le ressentiment des offenses, et l'amour insensé de la gloire humaine, qu'il s'éclaire, qu'il se repente, qu'il s'humilie, ou plutôt qu'il se retrempe à la source sainte, et que, rajeunissant son âme, il revienne à la vraie grandeur qui est Dieu. Gloire, amour, vérité, ô Jésus-Christ, tout est en toi. Donne-leur ce qu'ils cherchent, ô mon Dieu ! Ils ont erré longtemps loin de toi, mais enlin leur chemin les a conduits ici devant toi, dans ce lieu que ta présence consacre, où par toi le vide se remplit, le silence parle, la mort s'anime... 0 mes frères, mes frères! vivons obscurs, oubliés, inconnus, loin des hommes, mais près de Dieu.

Tous les religieux se sont agenouillés et prient. IMERRE.

Chrétiens, levez-vous!

H IL AIRE, bas à Abélard.

Mon maître, oh! qui ne voudrait vivre ainsi!

Mourir ainsi du moins! (ii s'approche de labbé.) Mon père, ne pourrais-je vous parler'/

PIERRE, il demi-voix.

Quand j'aurai dit la messe des morts, (aux religieux.) Orate, j'ralves.

(Il monte à l'autel.)

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