UN HOMME D'ARMES, UN RELIGIEUX
Le cheval de l'hortme d'armes est attaché à un arbre.
L'HOMME D'ARMES
Et vous dites qu'il est malade?
LE RELIGIEUX
L'abbé^ notre seigneur, le dit.
L'HOIÛME D'ARMES.
Il le dit, mais enfin, lui, vous paraît-il malade? A-t-il maigri, pâli?
LE RELIGIEUX
Mais j'entendais avant-hier notre père l'abbé dire au frère infirmier : « Ne le trouvez-vous pas bien maigre? »
L'HOMME D'ARMES
Enfin est-il couché? Sort-il, se promène-t-il ?
LE RELIGIEUX
Quand l'abbé le permet.
L'HOMME D'ARMES
Toujours!... mais.,, voyons... Dites-moi... ne prêchet-îlpas quelquefois ? Y a-t-il longtemps que vous l'avez entendu? «
Jamais.
L'HOMME D'ARMES
Il est bien malade. Par la morbleu, cela me fait de
la peine; je ne sais pourquoi j'ai toujours tant aimé cet homme-là. Et vous, mon père, ne l'aimcz-vous pas?
LE RELIGIEUX
L'apôtre dit : « Aimez-vous les uns les autres ^, » et l'abbé...
L'HOMME D'ARMES
Ah! au diable!
LE RELIGIEUX
Jésus !
Abôlard paraît appuyé sur Hilaire.
L'HOMME D'ARMES, allant à lui.
Ah ! mon maître !
Manegold!... vous ici!... Je suis aise de vous voir.
MANEGOLD
Merci... Et moi donc?... Et comment êtes-vous?
Ali ! mon ami !
Je vous trouve changé... un peu.
HILAIRE
Notre maître est mieux... Il a bien souffert.
MANEGOLD
Hélas, bon Dieu !
ABÉLAKD.
Je suis bien, Manegold, je domine la maladie et le malheur. Je vis de mon âme, et vou.s savez si elle est forte.
MANEGOLD
Pardi! mais je voudrais qu'elle vous engraissât un peu.
Eh bien, Manegold, que me veut le comte de Champagne?
MANEGOLD
Mais, rien que je sache.
Mais vous êtes son écuyer, vous venez de sa part?
MANEGOLD
Je suis son écuyer, je ne viens point de sa part.
Comment donc êtes-vous ici?
Mais pour vous, maître, pour vous voir.
Oh! alors!...
MANEGOLD
Quoi?
Je VOUS remercie de votre visite, Manegold, je suis content de vous avoir vu.
Il fait un pas pour se retirer.
HILAIRE, à Manegold.
Mais explique-moi donc ce changement d'état, et ces armes, et ces couleurs, et cette croix rouge?
MANEGOLD
Des armes, parce que je suis homme d'armes. Les couleurs de Champaîïne, parce que je suis au comte de Champagne. La croix, parce que je suis Croisé.
LE RELIGIEUX
Un Croisé!
ABÉLARD, s'arrêtant.
Vous avez pris la croix?
r,A MORT. 443
MANEGOLD
Eh oui, vous savez bien qu'il faut que cliacuii porte la sienne. Je viens de Vezelai, et je vais à Metz; c'est là que l'armée se rassemble •".
Quelle armée? Vezelai? Quoi?
MANEGOLD
L'armée que le roi mène en Terre-Sainte.
HILAIRE
Le roi va à la Croisade?
MANEGOLD
Oui, sans doute. Eh, d'où sortez-vous? Où avez- vous vécu?
Ce cloître est une prison! — Racontez-moi, Manegold...
HILAIRE
Oui, dis-nous comment tu es devenu soldat, et soldat de Jésus-Christ encore !
MANEGOLD
L'histoire en est simple. — Après... vous vous rappelez... enfin le concile de Sens... Dieu veuille avoir son âme, s'il en a une toutefois... j'étais fort dégoûté de la dialectique, fort dégoûté de la théologie. Vous savez que je n'en avais jamais été très-épris, et que j'aimais mieux le savant que la science... Je jurai donc de ne plus avoir rien de commun avec l'Église, ni l'École, et d'être désormais aussi peu clerc que possible. Mais que devenir? Vous nous aviez quittés ; Hilaire seul était autorisé à vous suivre. J'avais toujours eu le coup d'œil, le poignet et le jarret bons. « Donc, me dis-je, je serai propre à faire un homme d'armes. » C'est la dernière conséquence que j'aie tirée, et
444 ACTE CINQIÎIÈME.
le dernier service que m'ait rendu la logique. Depuis lors, je ne me sers plus que de l'argument à 'deux tranchants que vous voyez pendu à ma ceinture.
Eh hien?
MANEGOLD
Le jour où le comte de Champagne quitta Sens, je l'avais entendu dire en montant à cheval : « Par sahit » Estèphe de Troyes, si le maître Pierre eût mis à cheval » tous ses disciples du Paraclet, en tête de telle compagnie » il se serait moqué du concile. » Ce mot m'était resté dans l'esprit; j'allai vers lui, et lui dis qui j'étais et ce que je voulais. Il ne dit mot, me toisa de la tête au.K pieds, puis entrelaçant ses doigts armés de son gantelet dans lesf miens, il essaya de me renverser le poignet. Je ne pliai pas, et me contentai de lui serrer les doigts, de façon que, lorsque ensuite il voulut retirer sa main, il fut forcé de laisser son gantelet dans la mienne. « Première qualité » d'homme,' dit-il aussitôt, garde ce gant, mon garçon, tu » me le tiendras prêt toutes les fois que je voudrai tirer . » l'épée. » Et voilà comme je suis devenu son écuyer.
ABÉLARD, souriant.
Ce bon Manegold.
MANEGOLD
Et depuis lors, mon maître, si vous saviez quelle bonne condition ! Les festins, les chevaux, la chasse, la guerre ! Ah ! mon cher maître, quelle joie de vivre en plein air ! Se sentir agile et fort, l'esprit et les bras libres, ne défendre que son étendard, ne dépendre que de son cheval, chanter à pleine gorge sous le ciel de tous, sentir au galop que l'on coupe le vent ou qu'on le devance, faire
LA MORT. 4i5
llamboyer au soleil un casque argenté, et jaillir des étoiles d'une épée qui tournoie, braver qui vous défie, frapper qui vous menace, et faire grâce à qui crie merci ; voilà le vrai de la vie ! l'jt la gloire ne manque pas à celui qui se divertit ainsi. Les princes l'aiment, le peuple lui bat des mains, et les prêtres n'osent regarder à ce qu'il pense, de crainte que le glaive spirituel ne s'émousse sur un corselet d'acier. Liberté, liberté! tu es le bien des braves, tu vis à cheval et sous le heaulme, brandis ta lance et ne raisonne pas.
HILAIRE
Tu es toujours en train, va !
ABÉLARI).
Parlez, parlez... cela me plaît, je vous trouve heureux.
MANEGOLD
Et puis, quand on a couru les champs et qu'on revient couvert de poussière et trempé de sueur, c'est le tour du repos et des plaisirs, des festins et des danses. Les habits galants, les aigrettes brillantes, le vin qui pétille, les jongleurs qui chantent, et les demoiselles du palais. Ah ! sainte Vierge, comme elles vous essuient avec leurs lè- ■ vres le front d'un guerrier qui revient de la bataille ! La peau blanche, l'œil vif, je m'en vante, et la main douce ! Elles ne se perdent pas dans la dialectique, je vous jure ; et elles valent cent fois les filles des merciers et les nièces des clercs de Paris. Pauvre Paquette ! Malheureuse Jacqueline! Où ôles-vous?... Je voudrais que vous les vissiez, mon maître.
Moi !
II IL A IKK.
Manegold !
Ce seigneur ne pense pas qu'il est à Cluny, et qu'il parle à un clerc.
MANEGOLD
Laissez donc, je le connais avant vous, frater. Nous avons fait notre théologie ensemble.
ABÉLARU.
Ainsi, mon cher Manegold, heureux les gens de guerre ?
MANEGOLD
Oui, momonbille, c'est le vrai sens du verset : Beati pacifici ^*. Les gens de guerre ne disputent avec personne, ne cherchent querelle à personne. Ce sont de joyeux compagnons, faciles à vivre, et d'une humeur accommodante.
Cependant vous avez bataillé ?
MANEGOLD
Certes... et contre le roi de France, pas moins que cela.
Contre le roi'?
MANEGOLD
Contre lui, et de grand cœur. Un étourneau en fleurs de lys, à qui je ne pardonnerai de ma vie d'être si peu le fils de son père. Ne voulait-il pas nous molester? Mais monseigneur le Comte n'est pas endurant, et nous avons mis la lance en arrêt. Une belle bataille, sur ma parole! J'ai eu l'épaule percée un petit peu par la flèche d'un archer; mais n'importe. Tel que vous me voyez, j'ai d'un
coup do hache brisé le caparaçon du cheval du roi Louis, et sans mon épaule... C'est une belle chose qu'un combat, mon maître. La controverse à coups d'épéc vaut mieux que la dialectique à... coups de poignard.
ABÉLAHD.
Ce brave Manegold ! . .
HILAIRE
Mais comment t'es-tu croisé ?
MANEGOLD
Voici : Le roi nous a donc pris la ville de Vitry-en-Perthois, il l'a saccagée, brûlée, violée... royalement. C'est un
péché mortel que cela. (En se tournant vers le moine.) N'est-Ce
pas, mon père?... Ainsi du moins l'a jugé le grand pénitencier des rois et des philosophes.
Qui donc?
MANEGOLD
Et quel autre que l'abbé de Clairvaux?
Toujours!...
MANEGOLD
Il a réconcilié le comte Thibauld et le roi Louis. Il les a convoqués eux et leurs gens d'armes à Vezelai... une ville de votre voisinage... Et là, quel spectacle! Des milliers d'armures étincelantes, des chevaux frémissants, des panaches flottants, des bannières à mille couleurs, le roi, les barons, les princes, tout cela plus pressé qu'en une bataille, et silencieux comme un couvent de moines; et au milieu, sur un échafaud, une croix de bois à la main, Bernard, le bras levé, faisant sonner sa grande voix, et nous disant : « Jérusalem! Thabor! Golgotha! Calvaire!
Dieu le veut! » Et quatre anrraées s'ageuouillant ensemble devant lui!... Ah! mon maître, que n'était-ce vous?
Et ce pouvait être moi !
M ANEGOLD.
Et depuis lors, à cheval, en route ! (En regardant son cheval qui est attaché à un arbre.) Eh ! grison, liolù ! quelle mOUchc te
pique? Ne casse rien.
Ce cheval est à vous ?
MANEGOLD
A votre service, doux comme un agneau, léger comme un cerf. Jl faut le voir, les naseaux rouges et fumants, manger la terre sous lui. Une fois en Palestine, je veux qu'il fasse crever d'envie le cheval de l'Apocalypse.
ABÉLARD, s'approchant du cheval.
Je veux le voir... J'aime cette couleur gris-pommelé. Quel œil vif!... C'est un animal noble et fier que le cheval. Là, là. (Il le caresse.) Oui, tu es beau, oui, tu es brave. Vrai modèle du guerrier, tu aimes le combat pour lui-même, et tu ne te doutes pas du péril, ni de la gloire. Oh ! mille fois heureux celui qui, pressant du genou tes flancs échauffés, te sent glisser sous lui, et court avec toi, loin, bien loin de tout ce qu'il laisse derrière lui, loin de sa vie passée.. Ah! je voudrais pour tout au monde...
Le voulez- vous monter, mon cher maître? et laissant les docteurs et les moines, partir avec nous? Hilaire et moi, vous servirions d'écuyers.
ABÉLARD, animé.
Vraiment, pour un rien... Ah! l'action, l'action, voilà
T,A MOKT. 44
le bonheur. Par elle on se sent homme, car on se sent maître de sa destinée, roi de la nature. Guider un cheval au galop, cela doit donner la sensation d'une grande puissance. La vie active, la vie des fatigues et des dangers, c'est la vie véritable. Oh! s'il était temps encore! Mankgold.
Il est toujours temps. Du courage, mon maître, vous verrez que vous vous porterez mieux.
ABKL.VRD.
Vous croyez?... si j'essayais... (ll met la main sur la bride.)
Soutiens-moi, Manegold .. Ah!
Il s'arrête.
HILAIRE
Prenez garde !
ABÉLARD, d'une voix faible.
Je veux m'asseoir... Conduis-moi vers ce banc... C'en est donc fait, je ne suis plus.
MANEGOLD
Vous trouveriez-vous mal?
HIL A l R E, le faisant asseoir.
Vous vous fatiguez.
Partez, Manegold, votre vue me fait du mal ; soyez heureux.
MANEGOLD
Je ne puis l'être quand je vous vois soutirant et triste... Hilaire, est-il donc toujours ainsi ?
HILAIRE
Souvent.
MANEGOLD
Pardonnez-moi, je n'ai pas pensé... Mais que je voudrais
VOUS emmener avec moi ! Le ciel des pays chauds vous ferait du bien.
ABÉLARD, lui prenant la main.
Manegold, le ciel n'est que dans notre cœur. Le froid de l'âme résiste au soleil de la Syrie, et la vie seule trouve de la chaleur... Adieu, Manegold.
MANEGOLD
Mais je voudrais...
ABÊLARD, avec hauteur.
Adieu, vous dis-je.
HILAIRE, bas.
Ne lui résiste pas, tu sais.
0 mon cher maître, votre main. (Abélard lui tend la main; Manegold la baise.) Adieu, quc le ciel vous préserve des évêques, comme moi des Sarrasins... Aimez-moi toujours un peu.
Dieu vous garde!... et moi, je voudrais vous revoir.
MANEGOLD
Nous nous re verrons, adieu. Passez-vous toutes vos fantaisies, je vous gagnerai des indulgences, (ii va vers son che. val, Hiiaire le suit.) Mon Hilaire, je te le recommande, parlelui de moi... je ne le verrai plus.
HILAIRE
Tu n'as rien d'autre à nous dire? Tu n'as pas vu?...
MANEGOLD
Toujours la même ! Aii Paraclet comme au couvent
d'Argenteuil *^. Adieu, ami. (U monte à clieval. - au moine.)
Bonjour, mon père ; priez Dieu que le diable meure, je vous rapporterai de ses os.
u part.
LA MORT. 45i
ABÉLARD, à lui-même.
Je regrette de n'avoir pas été homme d'armes, comme le voulait mon père.
LE RELIGIEUX, en revenant avec Ililaire près d'Abélard.
C'est donc là un Croisé !
HILAIRE
Vous n'en aviez jamais vu ?
Un homme heureux, assuré d'être dans la voie du salut !
HILAIRE
En tout cas, ce n'est pas la voie étroite *^. (a Abéiard.) Comment vous trouvez-vous ?
ABÉLARD, à lui-même.
Tout eût été préférable à ce qui est... 11 est parti? |au moine.) Il verra le saint sépulcre, mon frère.
LE RELIGIEUX
C'est une grâce de Dieu.
Ne lui portez-vous pas envie?
LE RELIGIEUX
Je n'envie rien, ni personne.
Sans doute... c'est un sentiment chrétien... Mais pourtant... ne l'avez-vous pas entendu tout à l'heure? Ne voudriez-vous pas ouïr comme lui le son des trompettes, assister à ces fêtes splendides, hanter les princes et les rois, voir Byzance, Antioche, Ptolémaïs?...
LE RELIGIEUX
Non.
Mais cette vie que vous menez, mon père, est froide et rebutante.
Elle est si courte.
AliÉLARD.
Mais dans l'oisiveté contemplative du cloître, le cœur se ronge, l'esprit s'échauffe, et le joug de la foi semble pesant.
LE RELIGIEUX
Mon joug est léger, a dit le Sauveur.
Oui, léger pour qui prend un vif intérêt aux choses de ce monde , pour qui oublie, dans les travaux et les plaisirs du siècle, les tourments d'une raison inquiète et d'une foi laborieuse.
LE RELIGIEUX
Je ne sais ce que vous voulez dire. Quoi de plus paisible que la foi dans un cloître?
Et vous n'avez jamais ni anxiété, ni découragement?
LE RELIGIEUX
Jamais.
Et vous ne vous êtes jamais demandé si la raison possédait la vérité, et comment ce monde était possible?
LE RELIGIEUX
Comment demander à soi ce qu'on ne pourrait demander qu'à Dieu?
AHÉLARD.
Eh bien, à Dieu, soit; pourquoi pas? C'est lui qu'on