C.OMBAULD, à un autre écolier
Comme Albéric déduit bien !
ALBKUIC.
Cependant cela ne me contente pas, et je le trouve un peu dur. Il faudra poser la question au maître.
ODON
Elle en vaut la peine.
* GOMBAULD
Certes! la solution est difficile.
MANEGOLl).
Difficile? c'est un jeu d'enfant.
ALBÉKfC.
Comment! un jeuf
MANEGOLD
Voici une question : — H y a dans ton pays, Albéric, à Reims, d'excellent vin blanc. U y a sur tes coteaux, Romuald, à Beaune, de délicieux vin rouge. Qu'est-ce que le vin? Une espèce, dont les liquides sont le genre. Or l'espèce est chose réelle; c'est la vinité qui fait le vin, comme l'humanité fait l'homme. Mais le vin blanc, comme le vin rouge, est une espèce du genre : liquide. L'un et l'autre ont pareillement la vinité : donc le vin rouge est du vin blanc... Bien plus, imo; le genre est réel; le
genre liquide subsiste dans le vin comme dans l'eau; le genre est toute la réalité, il est l'essence: donc le vin est de l'eau.
ALBÉKIC.
Sornettes !
MANEGOLD
Le vin est de l'eau, et réciproquement. J'en conviens, cette conclusion est dure, — durus est hic sermo, — et ne me contente pas. Autre exemple plus doux : Paquette est blonde et Madelon est brune. Toutes deux sont de l'espèce filles. Elles en ont... l'essence... la... comment dirai-je? Puella, virgo... Oh \ ma foi, j'y renonce; qui sait si elles ont leur spécialité?
LOTULFE
Je ne l'ai jamais vu plus fou.
MANEGOLD
Que sera-ce après la leçon ? vous croirez entendre Guillaume en personne.
Silence donc!
LOTULFE
Respect au maître !
ALBÉRIC
A l'Aristote de Paris!
PLUSIEURS ÉCOLIERS
Bien dit. Vive Guillaume de Champeaux ! vive l'Aristote de Paris !
Le nombre des écolifrs s'est fort augmenté. Le bruit qu'ils font en marchant empêche de saisir une grande partie de leur conversation. Albéric, Lotulfe, Manegold, Odon.Gonibauld se séparent et se perdent dans la foule.
Un jeune homme, vêtu très-simplement, est entré pendant leur entretien.il s'est assis sur un banc de pierre et regarde avec curiosité tout ce qui l'entoure. Puis, appuyant son front sur sa main, il paraît absorbé dans ses réflexions. — .\ ce cri : Vive l'Aristote de Paris! i\ dresse la tête vivement, et
LA l'IlILOSOl'lIIE. J3
se lève par un mouvement presque involontaire. Puis il se rassied el dit à demi-voix :
J'ai voulu voir l'École de Paris... Kh bien, la voilà!
Albéric et Gombauld passent auprès do lui en causant. ALBÉRIC, à Gombauld.
Oui, c'est un bonheur dont nous ne pouvons assez remercier Dieu, que d'être venus en cette ville du temps d'un maître comme le nôtre.
GOMBAULD
Il est certain que nous avons bien rencontré. Nous puisons la science à sa source la plus pure.
ALBÉRIC
Nous entendons tous les jours le plus éloquent et le plus docte parmi ceux à qui ont été donnés le savoir et la parole.
GOMBAULD
Croyez-vous qu'aucun l'ait jamais égalé?
ALBÉRIC
Égalé ? c'est possible, mais surpassé, non. Il eût été Boëce, si Boëce n'eût pas existé.
GOMBAULD
On parlera de lui longtemps, comme on parle d'Anselme de Gantorbéry ^^
ALBÉRIC
On parlera de lui toujours. C'est un de ces noms qui ne périssent pas.
Us passent.
LK JEUNE HOMME, à lui-même.
On parlera de lui toujours!... Et moi!...
LOTULFE, à deux écoliers avec lesquels il se promène.
l*our moi, je n'admets pas, je ne concevrai jamais une lâche indulgence envers l'erreur. Quoi ! l'on souffrira
U ACTE i'IlEMIEii.
que des téméraires secouent l'autorité, ([ue des insensés enseignent des ignorants !
i{ () n E II T.
L'exil et la ruine de Roscelin ont été un sévère châtiment.
Sévère et juste. Tout périssait, si l'on n'eût mis un terme à cet esprit de nouveauté qui sapait la science dans sa base en substituant des mots aux choses, et des noms aux réalités.
UOUWi.X.
Il est certain que la foi olle-mêtne était atteinte par ces pernicieuses subtilités.
LOTULFE
La foi et la science. — H y a des punitions pour des crimes qui ne troublent que le repos d'une place publique ou la tranquillité de nos foyers : il n'y en aurait pas pour des actes qui bouleversent l'intelligence et mettent le désordre dans les esprits! Non, non, il faut que la logique se venge, et que nos écoles soient respectées comme des puissances. C'est notre intérêt à tous.
LOTULFE
Et notre honneur. Mettez un frein à la pensée des téméraires et des fers à la raison des novateurs.
ROBERT
Jl faudrait un roi dans l'école comme dans l'État.
Us passent LE JEUNE HOMME, les regardant s'éloigner.
Un frein à celle pensée!.... des fers à cette raison 1.... La prennent-ils donc pour lu cheval qu'on attelle ou le chien qu'on enchaîne? Pardon, mes maîtres, c'est un oiseau.
LA l'IllLOSOl'HlE. 15
01) ON, s'avançant avec trois autres écoliers.
Quant à moi, je ne comprends pas bien cela.
DITTMAR.
Ce n'est pourtant pas si difficile.
HUGUES
Il faut, pour bien l'entendre, savoir la géométrie.
DITTMAR.
Ce n'est même pas nécessaire. Écoute-moi bien: nos adversaires disaient que les parties d'une chose n'existaient pas, car la chose ne subsistant que dans ses parties, on ne peut enlever une partie sans détruire la chose. 11 s'ensuivrait que la partie contient toute la chose, que la partie est le tout Comprends-tu '^?
Sans doute, et je le trouve vrai.
DITTMAR,
Rien de plus faux au contraire ; car il en résulterait qu'un demi-cercle est un cercle; et quoi déplus absurde? — Regarde.
Il prend une baguette et trace une ligure sur le sable, tout près du banc où le jeune homme inconnu s'est placé. Plusieurs écoliers s'approchent et forment un groupe au milieu duquel ce dernier reste seul assis et paraît contempler attentivement les (igurcs que l'on flécrit à ses pieds.
DITTMAlî, continuant.
Voici un cercle. Au milieu, ce point sera le centre. De ce centre, vous pouvez tirer à la circonférence autant de
lignes que vous voudrez; elles seront toutes égales
et cependant le nombre en est infini Eh bien, si
le cercle n'existait pas je veux dire si la partie du
cercle.,. . Attends Ah! voici Xoii. (U se tourne vens
Aibcric, (lui s'est approché.) Albéric, commeiit est-cc-donc?
ALBÉKIC.
Mais tout le monde sait cela. — Les parties du cercle existent comme le cercle môme
LE JEUNE HOMME, se levant.
Mais le cercle, existe-t-il?
ALBÉRIC
Qui êtes-vous, pour le demander?
Quel est celui-ci?
GOMBAULD, à demi-voix.
Le connais-tu?
HUGUES, de même.
Il a l'air étranger.
LE JEUNE HOMME
C'est moi qui interroge. — Le cercle existe-t-il ?
ALBÉHIC.
La question n'a jamais été posée.
LE JEUNE HOMME
Toute question doit l'être un jour, et je la pose. — Veut- 0 1 me laisser parler?
ALBÉRIC
C'est selon.
ODON
Il est curieux.
GOMBAULD
Laisse-le aller.
PLUSIEURS ÉCOLIERS
Oui, oui, voyons comme il s'en tirera.
LE JEUNE HOMME
Je n'avance aucune conclusion. Je présente mes doutes, voilà tout. (A Diitmar.) Vous voulicz prouvcr, ce me semble,
LA PHILOSOIMIIE. 17
(jiie les parties du tout existent. Je ne conteste pas, mais je vous demande comment existe le tout, et s'il existe. Voilà un cercle. — Vous dites que tous les rayons sont égaux? Tracez des rayons, tracez-en vingt, tracez-en cent, et puis mesurez-les : sont-ils vraiment égaux? Non, vous ne sauriez les faire tels. — Le nombre des rayons, ditesvous, est inlini? Dans cet espace circonscrit, vous n'en terez pas tenir mille. Essayez de les décrire, bientôt ils rentreront les uns dans les autres. — Et cependant, il imt vrai que tous les rayons du cercle sont égaux et que leuj' nombre est inlini. Ceci n'est donc pas un cercle.
ALBKKIC.
Mais c'est une ligure
LK JliUNK UU.MMJ-:.
C'est une ligure qui existe comme figure, mais ce qu'elle représente, mais le cercle que vous voulez figurer, où est-il? Qui de vous Ta vu? Montrez-moi un cercle, c'està-dire quelque chose dont les rayons soient égaux en longueur et infinis en nombre, je vous en délie.
UUMBAULD.
Ceci est subtil.
OUON, à demi-voix à suii voisin.
Sais-tu qu'il parle bien?
* HUGUES
Il a un accent singulier.
albkkk;.
Voilà qui est hardi, mon maître ; vous niez la certitude même.
LE JEUNE HOMME
Je ne nie pas encore une fois; je ne nie pas; mais j'interroge, et je vous demande de me montrer le cercle. Vous
J8 ACTE PREMIEU.
ne le sauriez faire. Qu'est-ce à dire? Est-ce que le cercle n'existe pas? Non, c'est que le cercle n'est pas chose que touchent les mains, que voient les yeux. Le cercle existe flans votre pensée, et votre pensée n'est pas le néant.
ODON
C'est bien dit, sur ma toi.
GOMBALLD, à Ditlniai.
Eh mais! que penses- tu de cela?
MANEGOLD
Dittmar attend qu'on lui dise ce qu'il en pense.
DITTMAK.
Qui est-ce ([ui pense à lui tout seul?
LOTULFE, à Albéric.
Il y a du Roscelin dans ce jeune homme.
ALBÉHIC, à l'inconnu.
Vous êtes un beau diseur, assurément. Mais les écoliers de la Cathédrale ne sont pas dans l'usage de se laisser enseigner par un inconnu. Vous nous direz votre nom. Quel est-il?