‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 36 sur 164 · BEAUCOUP DE VOIX · texte numérisé non relu

BEAUCOUP DE VOIX

Oui, oui, restez, restez.

ABÉLAHO.

Vous les entendez, savant maître, ne leur donnerez vous pas satisfaction?

GUILLAUME

Mais est-ce convenable...?

Vous voilà sur le seuil de votre auditoire. Les deux marches de la porte vous exhaussent, et de là vous pouvez tout voir, et partout vous faire entendre. Moi, monté sur un banc de pierre, en face de vous, dites-moi, ne sommes-nous pas à nos places? Vous, défendant l'entrée de votre école ; moi, entouré d'une foule envahissante, et vous disant : « Ouvrez, l'école est à moi » ?

GUILLAUME

Mais... enfin..

VOIX NOMBKEUSES.

Oui, oui!., c'est bien cela... restez ainsi.

GUILLAUME

Allons, je le veux bien. (Aiappantoui.; Faites faire silence.

98 ACTE PRh-MIER.

L'ÀPl'ARlTEUlt.

Silence !

La foule se range et se :~erre. Guillaume est seul debout au milieu de Ja porte, dont le seuil est en effet élevé de deux marches au-dessus du pavé du cloître. Albéric esl aujirès de lui sur la seconde marche. A quelques pas devant lui, et séparé par un assez grand espace vide, Abélard est debout, monté siir un socle de pierre placé en avant d'une niche vide qui attend une statue. Toute la foule forme un cercle en arrière de lui et se presse dans le cloître et dans le préau, qu'elle remplit complètement.

GUILLAUME, élevant la voix.

Écoliers et gens de toutes sortes et conditions qui m'écoutez, vous savez quel objet vous réunit autour de la chaire où depuis longues années j'enseigne la première des sciences humaines. Des novateurs, que guide un esprit d'égarement souvent condamné par l'École et par l'Église, ont demandé à venir présenter leurs doutes captieux, et à se voir réfuter et convaincre publiquement d'erreur et d'ignorance ; faveur que je leur ai accordée, bien que je fusse en droit de les dédaigner et de les contraindre à se taire. Oyez avec attention, avec respect ce que j'ai à vous dire, et avant que je vous expose l'état de la question, demandez à Notre-Seigneur et à sa divine Mère de bannir du milieu de nous le malin esprit, et de nos cœurs la révolte, le mensonge et la colère.

U s'incline, et tous s'agenouillent eu baissant la tête. ABBLARD, debout, levant le front et les mains au ciel.

Source de toute lumière. Esprit saint. Verbe éternel, tu vois nos cœurs : ils sont ouverts devant toi. Tu sais si la malice, l'orgueil, l'imposture y ont pénétré jam.ais. Donne à chacun suivant sa sincérité, suivant son humilité, donne la vérité et la parole. Lumière divine, luis dans nos ténèbres, et que nos ténèbres te comprennent! Charbon ardent, purifie nos lèvres! En cherchant la science, c'est toi-même

que nous cherchons. Quand tu comparus les mains liées devant le juge, il te dit : '< Qui êtes- vous? — Je suis la vérité, » répondis-tu. Verbe incréé, quiconque aspire à la vérité, aspire à toi. Aie pour agréables ces timides efforts de nos faibles esprits, et prends sous tes ailes le plus humble de ceux qui ont essayé d'élever leur raison jusqu'à la hauteur de ta parole !

LES ÉCOLIERS

Amen !

ABÉLARD, s'adrossant à la multitude.

Et maintenant, vous, écoutez ma voix. C'est moi qui vous ai convoqués en ce lieu. C'est moi qui ai voulu en votre présence citer au prétoire de la science le chef de cette école et lui demander raison de son enseignement. Vous savez que déjà je l'ai confondu dans son propre auditoire, j'ai emmené ses disciples, j'aurais pu le laisser seul dans ces salles désertes. Mais il m'est revenu qu'on répandait parmi les siens, qu'habile seulement à détruire, incapable d'édifier, je n'avais nulle doctrine, ou n'en savais enseigner aucune, ou ne recelais enfin, dans mon esprit, qu'une doctrine empoisonnée, formellement condamnée au saint concile de Soissons. Chrétiens, ce qu'un concile réprouve est fortement réprouvé, et la simple erreur devient crime, lorsqu'elle est hérésie; c'est donc une calomnie dont j'ai à cœur de me laver, un mensonge que je veux publiquement anéantir, en faisant ici deux choses: la première donner le coup mortel à la doctrine de Guillaume de Champeaux ; je vous ai tous en ce jour conviés à ses funérailles. La seconde, c'est, sur le tombeau de cette École, d'évoquer l'image resplendissante de la vérité, de vous révéler enfin ce que n'ont compris ni les héréti-

lOO ACTE PREMIER.

ques, à qui l'on me compare, ni les docteurs qui m'outragent en me comparant. Tel est le but du défi que j'ai porté à l'ancien maître. Nous ne sortirons pas d'ici qu'il ne soit convaincu d'erreur, que sa doctrine ne soit mise en ruines, et la mienne élevée sur ses débris.

DITTMAR, à Odon à demi-voix.

Voilà qui est net.

ODON, de même.

C'est un combat à mort.

M ANEGOLD, de même.

Regardez donc la figure de l'archidiacre, elle s'est allongée d'une coudée.

GUILLAUME

Je ne puis souffrir tant d'audace !.... Ne vous y méprenez pas, mes auditeurs, l'état de la question n'est pas comme on vient de le dire ; je n'accepte ici le jugement de personne, je suis dans mon école, seul et légitime maître, seul ayant droit de parler. On n'obtient ici la parole que de ma grâce, et si quelqu'un ici comparaît devant l'autre, ce n'est pas moi.

Propos oiseux, que tout cela! Il n'y a plus ici que des intelligences en présence. On va bien voir laquelle cite et juge l'autre. Voici donc ma thèse : point de dialectique sans les termes généraux. Ces termes expriment ou des qualités, ou des genres et des espèces. Les objets qu'expriment ces termes existent-ils ou non ? C'est demander si la dialectique est une science réelle. Première question de la science, n'est-ce pas?

I,A PHILOSOPIUE. 101

(;UILLAUMK.

3Iais oui... mais je...

Suivez-moi. — Si les objets des termes généraux, si les universaux n'existent pas, il faut dire qu'il y a des nomp, qui ne nomment rien. Penser à ces noms, c'est ne penser à rien. Notre science ne contient que le vide. C'est l'erreur de quelques sophistes justement réprouvée. La réprouvez-vous?

GUILLAUME

Eh ! vraiment oui mais c'est bien à vous....

Suivez-moi. — Vous l'avouez donc : les universaux existent. Comment existent-ils ? Ce sont des êtres, des entités, des réalités, ils contiennent les objets particuliers. Ne le dites-vous pas?

GUILLAUME

Mais oui et

Alors, montrez-les-moi. Montrez-moi l'espèce en ellemême. Que je la voie vivre, marcher, grandir Mais

c'est à vous de démontrer votre thèse. La mienne se réduit à ceci : les universaux existent, — ils n'existent pas dans la nature, — ils existent dans notre esprit. — Expliquezvous maintenant, je vous répondrai.

ALBÉRIC

Mais c'est insoutenable.

Je ne puis me laisser sommer ainsi, je parlerai si je veux..;., mais

Parlez, parlez.

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