A B KL A RU
Le roi est le plus puissant seigneur des Gaules.
GARLANDE
Et il en fera preuve ou je ne pourrai Çà, je veux
lier amitié avec vous et que nous devisions souvent de matières savantes et autres beaux sujets. J'y suis, grâce à Dieu, nourri et versé autant qu'homme de votre profession peut l'être.
ABÉLAHD.
Je le sais, messire; la renommée de ces nobles goûts chez un seigneur revêtu d'aussi grandes charges s'est au loin répandue. C'est un vrai honneur pour les lettres et la philosophie.
GARLANDE
Mais je veux faire avec vous quelque lecture. Vous verrez si je sais m'y prendre. Avez-vous composé quelque beau livre?
J'ai composé quelques gloses pour mes leçons.
GARLANDE
Ah! oui, vos leçons, j'en veux entendre quelqu'une.
On dit qu'on accourt de tous pays à Paris poui- vous écouter. Il vous faudra venir une fois à l'Hôtel du roi, quelque jour de divertissement. Le roi se plaît assez à entendre des jongleurs.
A ÉLAKD.
Je ne suis point si divertissant, messire.
GARLANDE
Laissez, laissez, je sais à quoi m'en tenir là-dessus. Ne faites pas tant le modeste.
Dieu me pardonne si je suis modeste, seigneur de Garlande !
GARLANDE
Si fait, vous dis-je. — Mais apprenez-moi ce qui vous attire en cette ville. Je m'en réjouis au reste ; car comme nous visitions ces parages, le roi ayant eu à mettre à la raison quelques barons du voisinage, on nous a dit que vous étiez à Laon, et me trouvant quasi aux portes, d'un temps de galop, je vous suis venu voir pour vous assurer de notre bienveillance.
Grand merci, noble seigneur! Je suis à Laon pour voir ce qu'enseigne en théologie l'écolâtre de cette cathédrale, Anselme, doyen du chapitre.
fiARLANDE.
Vraiment! vous vous mêlez aussi en la théologie? Grand bien vous fasse!
La philosophie est comme une aptitude à tout, et de même que le sénéchal du roi, chargé de tant d'affaires
13fi ACTE DEUXIÈME.
et de soins, trouve encore du temps pour les choses de science et d'esprit, de même...
GARLANDE
Oui, oui, je comprends. Et que faites-vous de ciîtto théologie?
Mais j'écoute les leçons du bon Anselme. C'est un homme de grande science.
GARLANDE
Anselme!., mais attendez donc... Le chapitre de Laon ne s'est-il pas mêlé des différends des bourgeois de cette ville avec son évêque^"?
Mais apparemment ; le chapitre est comme le conseil de Févêque.
GARLANDE
Et l'évêque était mal conseillé... il a dû s'en repentir. Tout ce peuple de Laon a été mutin et obstiné. Ils voulaient à toute force une charte telle que celle de Beauvais. Là oii l'évêque est seigneur, ils sont plus hardis, et j'augure ^ue l'évêque sera obligé de leur octroyer ce qu'ils ont déjà conquis.
Oui, je tiens la commune pour affranchie.
GARLANDE
Et vous avez raison. Je sais leur affaire; ils ont voulu se jeter dans les bras du roi; et, à mon sens, ainsi finiront par faire toutes les communes de France. Les seigneurs en font trop aussi, et, par mes avis, le roi est décidé à affranchir toutes les communes de son domaine.
ABÉLA R D
Ce sera un bel exemple.
GARLANDE
Et qu'en disent vos chanoines? approuvent-ils cela en leur théologie?
Là OÙ l'évoque est le seigneur, les chanoines sont des baillis. ~
GARLANDE-
Ali! le bon mot! Je le dirai au roi. Dites-moi, maître Abélard, auriez- vous dessein de vous faire prêtre ou religieux?
Je ne sais, messire, je n'ai pris encore les ordres qu'en la science.
GARLANDE
Mais que faites- vous donc de cette théologie? Cette théologie m'intrigue.
Si j'osais, je vous offrirais... ou je vous demanderais une grâce.
GARLANDE
J'accède d'avance à tous vos souhaits
Vous avez été si bienveillant que de me dire que vous vouliez assister à quelqu'une de mes leçons. Eh bien, justement aujourd'hui, j'en fais une sur la théologie.
GARLANDE
Ah! ah! vous-même!., et à qui l'enseignez-vous '.
ABËLARO.
Mais... à tous.
GARLANDE
Voulez-vous faire de ce monde une église?
Non, mais je prétends que tout homqae pourvu d'un jugement sain peut, s'il est bien montré, tout apprendre et tout comprendre.
(lARLANDE.
Vraiment! voilà qui doit être beau! Déduisez-moi cela un peu.
L'homme est un animal raisonnable. C'est la définition du genre et de l'espèce...
GARLANDE
Ah ! le genre et l'espèce ! on dit que vous enseignez de belles choses là-dessus.
C'est une autre question. Je disais donc que le genre humain...
GARLANDE
A propos de genre humain, pensez-vous que les femmes soient une espèce de genre?
Messire...
GARLANDE
C'est comme je le répondais un jour à la princesse de Tarente et d'Antioche qui me demandait ce que c'étaient que tous ces mots-là : « Si les hommes sont un genre.
lui dis-je, il faut bien que les femmes soient des hommes de la jolie espèce ».
Monseigneur, nous voilà bien loin de la théologie.
GARLANDE
J'y reviens. — Vous disiez...?
Que si monseigneur veut nous honorer de sa présence, je me fais fort de lui montrer comment la théologie peut être rendue accessible, et même agréable, à toute intelligence bien faite.
GARLANDE
Pardieu, j'y consens , et je me ferai fête de vous entendre; mais quand cela?
Tout à l'heure, messire. Ici va se rendre toute l'école du doyen Anselme, tous ceux qui ont quelque curiosité de moi....
Vrai, je ne demanderais pas mieux ; et pourvu que mes grandes affaires m'en laissent le temps, je voudrais voir comment vous vous en acquittez.
Je n'aurai jamais un si illustre auditeur.
GARLANDE
Je le crois, pardieu, bien. Et, dites-moi, apprenez-vous par cœur, ou leur débitez-vous cela d'abondance?
J'ai beaucoup pensé, je sais toutes mes pensées, et je les dis, La pensée est la source et la parole le ruisseau.
GARLANDE
Comment dites- vous cela? Ne serait-ce pas le refrain d'une Sirvente ^^ ?
Je ne pense pas,
GARLANDE
Savez-vous que moi qui vous parle, je pourrais vous réciter plus de cent vers de suite ?
Je le crois sans peine, monseigneur; vous êtes savant et bien lettré.
GARLANDE
Je vous le dirai franchement, mon cher :il n'y a qu'un seigneur lettré qui puisse occuper l'office que je remplis auprès du roi. Tous ces barons, dépourvus d'aucune belle connaissance, ne sont bons qu'à percher dans leurs châteaux comme des faucons sur un juchoir. Pardieu, je le crois bien qu'ils ne veulent pas signer de charte à leurs communes, leur gantelet écrirait plutôt que leur main. Mais au roi, à son autorité, il faut des gens d'armes qui soient des gens de lettres... hein!... gens de lettres, que pensez- vous dé ce mot-là?
Que je m'en souviendrai, monseigneur, et que, lorsque je verrai froideur et découragement dans nos écoles, je m'écrierai : « Enfants , souvenez-vous que le seigneur de Garlande dit que le temps vient que c'est aux gens de lettres qu'appartient le gouvernement de ce royaume ».
GARLANDE
Holà ! maître, holà ! Les savants de ma sorte font tourner une masse d'armes de cinquante livres entre les deux doigts que voilà.
HILAIRE, entrant.
L'iicure approche, on arrive.
Ce sont mes auditeurs, messire, vous permettez qu'ils
entrent? (Les élèves de Paris entrent les premiers.) CeuX-ci SOnt
mes amis, mes enfants, mes frères ; des écoliers de Paris.
GARLANDE
Ce sont de vieilles connaissances. Le prévôt de Paris nous en parle souvent en l'Hôtel du roi, car il a fréquemment à en découdre avec vous, mes jouvenceaux; en voilà plus d'un qui serait un archer de bonne mine ; ils sont du bois dont on les fait.
MANEGOLD
Oui, quand on ne les fait pas de bois.
GARLANDK.
Ta langue est un peu leste, mon grand rousseau. Dis, n'entrerais-tu pas bien au service du roi?
Je reste au mien, monseigneur.
GARLANDE
Malappris !
Un peu de retenue, écoliers ; vous êtes devant le sénéchal de l'Hôtel du roi.
GARLANDE
Laissez-les dire, ils me divertissent. Voilà donc les gens dont tu veux faire des théologiens ?
Je fais de tout, monseigneur.
i*2 ACTE DEUXIÈME.
GARLANDE
M'est avis que les fillettes de la Cité savent mieux que toi ce qu'il faut faire de ces oiseaux-là.
DITTMAR.
Quand les pages de l'Hôtel du roi le leur ont appris, monseigneur.
Paix, Dittmar! Si messire veut railler, ils sont beaux diseurs en toute sorte de moquerie.
GAHLANOE.
Je ne raille point, et leur dis très-sérieusement qu'ils peuvent tous compter sur ma faveur. J'aime les bonnes et belles études, et monseigneur le roi veut les protéger partout en son royaume, et particulièrement en sa ville de Paris.
HILAIRE, à Abélard.
Voici le doyen et son école.
Anselme arrive accompagné d'un assez grand nombre de clers. On se range devant lui ; il s'approche d'Abélard.
ANSELME
Eh bien, mon fils, tu vois que je suis exact au rendezvous. Je viens l'âme toute pleine d'indulgence. Persisteslu dans ton hardi projet?
Hardi, peut-être... La hardiesse sans persévérance cbt
le lot des fous. — (Se tournant vers Garlande.) McSSirC, c'cst le
doyen du chapitre de Laon, jusqu'ici sans égal dans l'enseignement de la théologie.
ANSELME
Tu me flattes.
Le sénéchal du roi nous permet de nous livrer devant lui à nos exercices.
GARLANDE
Et j'y prends vif intérêt, je vous jure. — Parla Saint-Denis il faut voir un peu de tout. Doyen, comment va votre évêque? Comment se gouverne-t-il avec ses deux puissances? En sauvera-t-il une au moins du naufrage?
Monseigneur, toute puissance vient de Dieu, comme dit l'Apôtre, et c'est Dieu qui l'a, fait comte, comme il l'a fait évêque.