SCÈNE V
LA CHAMBRE D'ABÉLARD
ABÉLAKD entre seul, jette son chaperon sur la table et s'assied.
Je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouve.... C'est un mélange d'impatience et de faiblesse, d'ardeur et d'ennui. Ce bruit du repas, ces libres conversations de cette jeunesse, tout cela me trouble et m'empêche de penser.... Et j'ai tant à penser!.... Après une telle journée, journée si attendue de conquête et de gloire!.... Enfin je touche au terme ; encore quelques pas, et j'ai envahi tout le domaine de la science ; l'esprit humain m'appartient. L'esprit de l'homme, ce grand empire romain, ce grand empire de Charlemagne, mon ambition à moi ! J'ai mis le pied dans la théologie, avançons et ma puissance est sacrée. — Charles, Charles, il ne t'a pas suffi d'avoir vaincu les Saxons et renversé l'idole d'frminsul, passé les Alpes et posé sur ton front la couronne dn' Lombardie, franchi les Pyrénées et soumis à ta puissanr'e
l'Aragon révolté; vainqueur de tous, maflrc de la terre, il te fallut encore l);ltir Aix-la-Chapelle, et t'y faire sacrer par le pape : alors seulement tu te sentis empereur.... Et moi aussi, je balis mon Aix-la-Chapelle, et dans mon univers je ferai oindre et bénir la science impériale. Esprit humain, peuple innombrable des intelligences, je vous soumettrai à l'unité de mon pouvoir, j^ tiendrai dans mes mains le scepti;e et le globe, je les devrai tous les deux à mon épée.... Ah! que l'Écriture a bien dit ; le glaive de la parole '^'.
Me voici à la fin de ce jour décisif; mes espérances sont dépassées, et pourtant une secrète inquiétude, dont la cause m'échappe, ne me laisse pas de contentement. Je me sens agité, fatigué, consumé. Tout m'a réussi ; rien ne me manque, et cependant je ne suis pas encore heureux. Une irritation vague, mais que je ne puis vaincre, m'empêche de jouir de rien; cette vie d'efforts est aride et dévorante, et tout à l'heure, dans les yeux brillants de Manegold à table, je voyais plus de bonheur et de joie que ne m'en donnent la possession d'un bien immense, la toute-puissance de mon esprit.... Ah! la toute-puissance, c'est travailler à toute heure, c'est penser à tout, ne rien oublier, ne rien négliger; c'est sentir à chaque instant la difficulté des choses, la limite de nos forces, la fragilité de nos œuvres; c'est faire toujours et n'avoir jamais fait; c'est l'acte sans lin.... Oh ! quelle vie de fatigue éttrnelle et de soucis inépuisables s'ouvre devant moi!... Il y a des heures où j'aimerais mieux un jour de repos et d'abandon qu'un siècle d'ascendant et de renommée.... Oh! que le cœur est bas par instant! — Relève-, toi, Abélard, remonte à la hauteur de ta pensée. Ne
laisse pas ce je ne sais quoi de terrestre qui est en nous ramener à soi ton génie. Ne ferme pas tes ailes quand tu as atteint les cieux. Regarde à tes pieds, le monde est loin, la chute serait terrible.... Non, non, plane un moment, et monte encore.
on il fnii)[)é, et Gaudïoy est enlro Siins (lu'Abcilanl lu vit. (■..\UFF ROY.
Ahélard, le vieil Anselme est bien malade; il croit qu'il va mourir ; il veut vous voir.
ABKLAKD.
Anselme, moi!.. Je vous suis....
Us sortent.