TOUS LES ASSISTANTS
Amour et gloire à notre maître !
A 15ÉLARD.
4e ne veux pas que vous me quittiez sans vous asseoir à ma table. Je me souviens que, le jour dont vous me parlez, (}uelques-uns d'entre vous me menèrent à une taverne de la montagne Sainte-Geneviève et me montrèrent, à moi qui tenais pour le régime de Pythagore , comment buvaient les enfants de Paris. (Gaiement.) Depuis lors, je me suis un peu formé avec vous, mes amis.
GOMBAULU.
Je m'en souviens, c'était chez ce pauvre Carbazot.
ODON
Que sa femme a fait mourir d'hypocondrie.
ABÉLARD, à Hilaire.
Hilaire, veille à ce que mes gens disposent tout.
Uilaiie suit.
AMAUKY.
Ne voulez-vous pas entendre les vers de Hugues?
J'écoute mon poëte.
HUGUES, récitant.
Gallorum Sacrales, Plato maximus Hesperiarum, Nosler Aritoteles . . .
Manegold, entre avec bruit donnant le bras d'un cùté à Denise, de l'autre à Jacqueline. Hilaire le suit et veut le retenir.
MANEGOLD
Çà, l'on va banqueter ici? Je vous amène deux convives.
ODON
Qui sont ces belles ?
ABÉLARD, avec un peu de sévérité.
Manegold ?
L'ÀMOUK. ±H\)
MANEGOLD
Cette jeune demoiselle a été, le mois dernier, sauvée d'une attaque nocturne par le sire de Garlande, et...
ABÉLARD, vivement.
H suffit. Elle est la bienvenue.
HUGUES, reprenant.
Gallorum Socrates, Plato maximus...
Il hésite. — On apporte la Uihlc.
Après le repas, mon poëto.
ODON, à son voisin.
Que dis-tu de la société de Socrate?
GOMBAULD, à Odon.
Et du banquet de Platon?
MANEGOLD
J'ai trouvé ces dames sous votre fenêtre occupées à écouter un Orphée de la rue du Petit-Pont ; j'ai chassé tous les manants, et j'ai enlevé ces deux Sabinos.
DENISE
Qu'appelez-vous sabines? Nous sommes du corps des métiers de Paris, toutes deux payant la taille, toutes deux chasublières.
MANEGOLD
Excusez, je n'ai pas prétendu vous manquer.
.lACyUELlNE.
Ces messieurs sont clercs, ils doivent savoir que notre état...
Ils savent que vous êtes accortes et belles, et que vous leur ferez la grâce de goûter du vin muscat avec eux. Allons, prenons place.
DENISE, à Manegold en montrant Abélard.
Tiens, il est gentil celui-là.
AMAURY, bas à Odon.
Comme le maître est de joyeuse humeur aujourd'hui !
Ils s'asseient tous autour d'une table où sont servis des viandes l'roides, des fruits, des gâteaux, du vin et de l'hydromel.
Je voudrais vous donner meilleure chère, mes amis, et surtout à nos deux visiteuses, mais vous êtes dans l'ermitage d'un philosophe. Cependant je vous réponds de ce vin muscat.
MANEGOLD
Jarni, quelle Thébaïde ! Rien n'y manque pour exercer la piété de l'anachorète. Donne-moi du gâteau, Odon.
AMAURY, à Jacqueline.
Voulez-vous de ces fruits et du miel, madame ?
JACQUELINE
Ah ! madame !... Madame vous remercie, sire chevalier.
MANEGOLD
Il faut leur dire ma smur. Elles sont presque dans les ordres, comme habilleuses de la sacristie,
DENISE
Dame î le vicaire de Saint-Pierre-aux-Bœufs dit qu'il y a des indulgences attachées à notre état !
MANEGOLD
Et vous en usez largement de ces indulgences!
Et pour quel péché /
DEMSJ',.
Pour l'omission du jeûne.
L'AMOUR. i'Jl
Et de quel jeûne ? Il y a pour de si jolies bouches plus d'une manière de jeûner.
GOMBAULD
Quant à celle dont ne parlent pas les commandements de l'Église, il n'y a pour celle-là ni quatre-temps, ni vigile.
MANEGOLD
Ce qui ne jeûne pas, je vous jure, c'est la langue. Elle remue toujours comme une feuille de tremble.
JACQUELINE
Bavard ! ,
MANEGOLD
Idem vous-mêmes; mais elles disent qu'il faut parler pour se conserver les lèvres rouges.
Passe-moi une de ces cerises que je les compare.
DENISE
Ne vous gaussez pas de nous, mon beau seigneur, ou a les lèvres qu'on peut.
Oui, mais on n'a pas toujours les lèvres qu'on veut.
GOMBAULD
Les moineaux sont plus heureux; ils choisissent les cerises.
DENISE
Faites-vous moineaux, mes beaux enfants; on se fera cerise.
Sainte 'Vierge, elfe est charmante! A ta santé, ma belle!
11 l'i'inbnissCi
±M ACTE TROISIEiME.
ODON
OÙ est la socratité ?
MANEGOLD
Vivat! vivat! Faites la révérence, Denise; vous avez reeu l'accolade royale.
AMAUKY.
Les petites folles! Qu'elles seraient lières.... sua si bona nôrint ^•''.
MANEGOLD
Allons, payez votre bienvenue, et chantez-nous à deux voix quelque nouveau Noël.
GOMBAULD
Oui, qu'on sache si les voix sont aussi douces que les yeux.
DENISE, à Abélard.
Faut-il que je chante?
A n li I. A K 1).
Chante, mon ange; je te donnerai ce ilacon d'argent.
DENISE
Soit. — Y es-tu, Jacqueline?
JACQUELINE
Oui, oui, commence.
DENISE
Eh bien, donc, hum, hum! a Les amours de maître Pierre et.... »
IIILAIRE.
Manegold!...
MANEGOLD
Les arrête qui pourra!
AlîÉLAUD, gaitinent.
Commencez donc !
DENISE, chanlunl.
Air des Gueux, de Béhanoeh.
C'est l'histoire singulière
A se raconter le soir j Du maître et de l'écolicre ,
; De l'amour et du savoir.
DENISE ET JACQUELINE, ensemble.
Fillettes, fillettes Trop lire est mauvais.
Cueillez des violettes Au pré Saint-Gervais.
JACQUELINE
; C'était la nièce .un peu fièrc D'un chanoine au sourcil noir, C'était pis qu'une écolière, Tant elle avait de savoir!
TOUTES DEUX
Fillettes, fillettes, etc.
DENISE
{• L'oncle dans cette héritière '■ Avait mis tout son espoir.
Il disait : « Mon écolière
» M'a volé tout mon savoir. »
TOUTES DEUX
.; Fillettes, fillettes, etc.
JACQUELINE
1 11 pria le maître Pierre
.; Un jour de venir le voir,
\ Pour en ftiire une jécolièro,
I Pour lui donner son savoir.
TOUTES DEUX
f Fillettes, fillettes, etc.
DENISE
« C'est bon, dit le maître Pierre, » Je remplirai mon devoir. »
Puis il dit à l'écolière :
« L'amour est bon à savoir. »
TOUTES DEU\
; Fillettes, fillettes, etc.
JACQUELINE
« Ton cœur, dit le maître Pierre, j j) Est un livre sans fermoir, j '■> Où je lirais sans lumière :
* « L'amour est le vrai savoir.... »
ABÉLARD, so levant.
C'est assez.
Tous sfi lèvont, excepté les deux femmes. DENISE.
Tiens, il y a encore onze couplets.
H IL A IRE, bas à Manegold.
Qu'as-tu fait?
MANEGOLD, bas.
Laisse, cela lui donnera à penser.
AMAURY
L'étrange scène!
La porte s'ouvre; un enfant parait.