INTRODUCTION
Les historiens de l’art qui aiment l’étude de la vie réelle, ceux qui relèvent avec bonheur les détails intimes, les traits de mœurs, les aveux piquants fournis par les auteurs de Mémoires, ceux-là savent quelle est la valeur de l’œuvre d'Abraham Bosse, pour la reconstitution de cette période irrégulière et féconde qui comprend le règne de Louis XIII et qui précède l’époque classique. Les compositions de ce maître original, de ce graveur si net et si incisif, forment l'illustration vivante d’une partie du xvu° siècle, avant qu’il ne fût devenu le grand siècle. Abraham Bosse a représenté une société bien distincte, qui commençait à se manifester et qui avait son caractère et sa force. Ii nous a donné le portrait du gentilhomme, du bourgeois, du soldat, même de l’ouvrier et du paysan; nous retrouvons chez lui les intérieurs, les costumes, les usages, la vie de famille de l’ancienne France.
Lorsqu'on revient aujourd’hui aux artistes qui furent contemporains du grand Cardinal, on a envie de chercher parmi eux ce double courant qui s’est indiqué partout dans notre littérature. On se souvient des recherches bizarres, de la verve fougueuse des poètes burlesques; on songe, d'autre part, à des accents plus fermes et plus sérieux, et l'on croit entendre au loin la voix grave de Corneille.
Dès qu’on pénètre dans l’œuvre d'Abraham Bosse, on y découvre l’abondance, le souffle, le manque de goût, les façons brutales qui caractérisent les vers de Théophile et de Saint-Amand ; et pourtant ce tempérament robuste et franc ne cherche pas à être licencieux. Abraham Bosse
1. Cette notice n’a pu être accompagnée d'un portrait du maître. Abraham Bosse n’a point gravé ses traits lui-même, et ils n'ont été reproduits, à notre connaissance, par aucun de ses contemporains.
n’est pas fanfaron du vice. Il est déréglé à sa manière, mais il demeure sévère, et, comme notre grand poète tragique, il place volontiers une leçon hautaine, un enseignement rigide dans la comédie humaine qu’il se plaît à nous montrer.
Les gravures d'Abraham Bosse sont fort recherchées de nos jours, et les marchands d’estampes en connaissent toute Ja valeur. Certaines des grandes séries qu’il a composées sont devenues rares, et il est de plus en plus difficile à un collectionneur de les réunir page par page. C’est une chose singulière de constater cette vogue et de remarquer, toutefois, que le nom de ce vigoureux artiste est encore mal classé dans l’histoire générale de notre art. On croirait qu’Abraham Bosse n'a de renommée que pour les érudits et les curieux ; il semble n’avoir conservé qu’une sorte de réputation pittoresque et littéraire.
Théophile Gautier, écrivant le Capitaine Fracasse, lui a demandé comme à Callot le secret de quelques types, de quelques détails de mœurs. Il a transporté dans son livre des traits qui prennent une vie intense et toute nouvelle à travers la magie de ses descriptions. Les lettrés, qui ont écrit à fond l’histoire intime du xvue siècle, ont emprunté aux scènes qu'Abraham Bosse a gravées un grand nombre de renseignements.et une couleur locale très séduisante. Là est pour cet artiste le meilleur de sa gloire présente.
Les écrivains qui se sont attachés à l’histoire de la gravure ne pouvaient manquer de lui accorder la page qu’il méritait. Un d’entre eux, M. Georges Duplessis, a consacré à son œuvre un inventaire détaillé et raisonné, qu’il est bon de consulter, quand on veut être renseigné sur. les pièces importantes, et quand on veut suivre, une à une, les productions du maître.
Aussi fécond que Callot, Abraham Bosse apparaît, à côté des graveurs de son temps, comme une sorte d’esprit universel. Peintre, auteur de traités, professeur, il a embrassé bien des genres et des sujets à la fois. Ces travaux et ces goûts différents n'ont rien enlevé à l’unité que présente l’ensemble de ses compositions. S'il a rencontré un oubli trop rapide, c’est qu’il a sans doute porté la peine d'une sorte de fatalité de situation. Le hasard injuste a voulu qu’il fût placé à la veille même du mouvement classique, à un moment où les artistes indépendants ne pouvaient plus guère conserver leurs libres allures. Nous devons tenir
compte d’autres causes et appuyer sur certaines fautes qui amenèrent