Paris, Aubouin
3. De la manière de graver à l'eau-forte et au burin, et de la gravure en manière noire. Paris. Jombert. In-8°, 19 figures. Augmentée par Cochin.
Régence et sous le règne de Louis XV, ignorent le nom d'Abraham Bosse. C’est seulement dans les notices de Mariette que nous retrouvons une appréciation équitable de l’œuvre de notre graveur. Mariette, soucieux avant tout de réunir les rares matériaux qu’il avait en sa possession, dressait un inventaire exact et raisonné de toutes les œuvres qu’il connaissait, sans se préoccuper des fluctuations du goût. Nous avons déjà relevé un de ses jugements; Mariette s'attache judicieusement aux points principaux de l’œuvre d'Abraham Bosse, et en montre toute la valeur. « Abraham Bosse, dit-il, représentait dans ses sujets de modes ce qui se passe tous les jours dans la vie civile, et cela d'une façon si naïve et si vraie que l’on ne peut guère rien désirer de plus intéressant. » Cette opinion est d'une absolue vérité, hormis en ce qui a trait à la naïveté de Bosse; celui-ci est un tempérament réfléchi et conscient du but qu’il se propose. Il ne possède pas cette sincérité toute primesautière, qui perce, par exemple, dans les vers de La Fontaine. Mariette ne pouvait, il est vrai, avoir de la naïveté l’idée que nous nous faisons aujourd’hui. Il nous suffit, au reste, qu’il ait remarqué les traits essentiels du talent d'Abraham Bosse.
Mariette se trouvait porté, par bien des circonstances, à goûter ce talent. Son aïeul, Pierre Mariette, le libraire et marchand d’estampes, avait épousé la veuve de Langlois, dit Ciartres, chez lequel avaient paru plusieurs suites gravées par notre artiste. Le catalogue de sa collection, vendue en 1775, catalogue rédigé par Basan, signale Abraham Bosse parmi les maîtres dont il possédait des pièces gravées.
L'Encyclopédie mentionne le nom de Bosse, dans l’article consacré aux graveurs célèbres. Le talent de l'artiste est apprécié en quelques lignes : « Il avait une manière de graver à l’eau-forte qui lui était particulière. Ses estampes sont agréables. I] était savant dans la perspective et dans l'architecture. Nous avons de lui deux bons traités... » Comme auteur de ces deux livres, Abraham Bosse est l’objet d’une étude plus étendue dans l’article qui a trait à la gravure. C’est tout; le silence se fait de nouveau. Le graveur des mœurs du temps de Louis XIII est passé au nombre des oubliés et des dédaignés.
Il était nécessaire d’arriver à notre siècle pour constater un retour de justice envers cet artiste laborieux et original. Si la critique contemporaine l’a remis en honneur, c’est qu’elle a senti en lui non seulement le maître rempli de verdeur et de force, mais encore le devancier de nos
peintres de la vie réelle, de Chardin et de Greuze. Abraham Bosse, comme les frères Le Naïn, qui furent ses contemporains, a tiré profit du courant qui nous entraîne vers l'étude sérieuse de la réalité.
L’intimité de son œuvre, le sentiment de la vie familière et moyenne qui s’est accusé dans tant de gravures, nous surprennent, quand nous revoyons devant nous la pompe du règne de Louis XIV. Sans doute, il ne faut pas grandir Abraham Bosse outre mesure; nous n’irons pas, à l'exemple de Champfleury, le placer au-dessus de Callot qu’il est inutile de rabaisser injustement. L'artiste, dont nous venons d’examiner les productions, ne nous présente pas l’entrain lyrique, l’exubérance ardente de l’auteur des Caprices, la verve joyeuse ou burlesque qui a charmé tant de générations. Abraham Bosse possède, d'autre part, des qualités fondamentales d’une catégorie toute différente. Nous sentons en lui une nature mâle et énergique, un tempérament d’une profonde droiture; nous retrouvons dans son œuvre une sorte d’idéalisme bien distinct, une notion consciencieuse et large de la vie humaine. Il mérite certainement, si nous tenons compte de tous les dons qu’il a réunis, d'occuper un rang élevé dans l’histoire de notre art français.
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