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Abraham Lincoln

Ce livre a été commencé à Washington quelques jours après la mort du grand citoyen dont je veux raconter l'instructive et touchante histoire.

Après avoir visité tout le nord des États-Unis, j'arrivais à temps dans la capitale pour assister, le 4 mars 1865, à la cérémonie qui devait inaugurer la seconde présidence d'Abraham Lincoln.

La crise sanglante que traversait depuis quatre ans l'union républicaine touchait à sa dernière période.

Le Congrès, par le vote du treizième amendement à la Constitution, venait d'abolir l'esclavage aux États- Unis.

Les forces du Sud étaient épuisées.

A. JOUAULT. 1

La chute de Vicksburg, l'entrée héroïque du vieil amiral Farragut dans la baie de Mobile, la marche hardie de Sherman à travers la Géorgie, l'investissement de Richmond par Grant et les expéditions heureuses et brillantes du galant Sheridan, tout annonçait la fin prochaine de la lutte.

Les États rebelles ne pouvaient plus résister longtemps, entourés par les flottes et les armées du Nord d'un cordon militaire dont le gouvernement de Richmond comparait lui-même l'étreinte à celle d'un boa gigantesque.

Pour atteindre ce résultat on avait fait des sacrifices immenses en hommes et en argent. La guerre coûtait déjà 330 mille morts, un million de blessés et 15 milliards de notre monnaie, sans compter les ruines accumulées par les armées belligérantes.

C'est dans ces circonstances que le président de la République, entouré des membres du Congrès et du Corps diplomatique, se présentait devant le peuple assemblé sur la place du Capitole pour renouveler, entre les mains du Chief-Justice) son serment de fidélité à la constitution.

Il me semble voir encore s'avancer sur le devant de l'estrade dressée pour la circonstance ce grand homme étrange auquel le peuple américain avait eu le bonheur de confier ses destinées.

L'allure était lourde, nonchalante, irrégulière; le corps long et maigre; des épaules voûtées, de grands bras de batelier, de grandes mains de charpentier, des mains extraordinaires, mais qui n'avaient pour-

tant rien de disproportionné si on les comparait à ses pieds.

Le président portait un vêtement noir assez mal ajusté. Pour cravate, une espèce de corde de soie arrêtée par un large nœud et dont les bouts flottaient sur les revers d'un gilet demi-montant. Le col de sa chemise rabattu laissait voir les muscles saillants d'un cou jaune, au-dessus duquel sortait d'une touffe de poils noirs, hérissés et épais comme un petit bouquet de sapins, une figure d'un attrait irrésistible *.

Étudiez le portrait de Lincoln. Les pommettes sont saillantes; les lèvres s'étendent sur une ligne droite d'un côté de la barbe à l'autre, arrêtées brusquement par deux sillons profonds creusés trop près des oreilles ; le nez se projette de la face avec un air inquiet, comme s'il flairait quelque chose dans l'air : tout cela est mal façonné, mais cela n'est pas tout l'homme.

Cette enveloppe grossière servait de gaine à une âme merveilleuse de grandeur et de beauté morale. Sur le front tout sillonné de rides, se lisaient les pensées et les soucis de l'homme d'État, et dans de

1. Dans le nord de l'Amérique, la population anglo-saxonne est très-mélangée de sang allemand ou irlandais, sans parler d'autres variétés. Son type s'en est ressenti, tantôt se rapprochant du Teuton ou du Celte, tantôt par des influences de climat rappelant les Peaux-Rouges, indigènes du pays. Lincoln en était un exemple frappant, un vrai Cherokee blanc, aux cheveux plats, aux pommettes saillantes, au regard insondable, — nature osseuse aux larges mains, destinée au travail manuel et s'étant tirée du travail intellectuel comme elle a pu. edward lef: ciitlde. Le général Lee, sa vie et ses campagnes. Paris. Libr. Hachette, 1874.

grands yeux noirs profonds et pénétrants où dominaient la douceur et la bonté noyées dans une certaine tristesse, on devinait une charité inépuisable, un amour infini de la justice et de l'humanité.

Si, comme le dit Buffon, le style est l'homme même, rien ne peut mieux faire connaître Lincoln que son adresse au peuple des États-Unis :

« Mes chers concitoyens,

« Au moment de prêter pour la seconde fois le serment pour la présidence, j'ai moins à vous dire que la première. Alors un exposé détaillé de la conduite à tenir était nécessaire. Maintenant, après quatre années pendant lesquelles l'opinion publique a été consultée sur chaque point, à chaque phase du grand conflit qui absorbe encore l'attention et occupe l'énergie de la nation, peu de choses nouvelles peuvent vous être dites.

« Les progrès de nos armes, dont tout dépend principalement, sont aussi bien connus de la nation que de moi-même, et, j'en ai la confiance, ils sont de nature à nous satisfaire et à nous encourager. Avec une pleine espérance dans l'avenir, je ne puis aventurer aucune prédiction.

« A la même date, il y a quatre ans, tous les esprits inquiets s'attendaient à une guerre civile imminente. Tous la redoutaient ; tous cherchaient à l'éviter. Pendant que je vous adressais, à cette place, mon discours d'inauguration, des agents parcouraient la ville,

cherchant à détruire l'Union par la guerre, à la dissoudre, à la diviser. Les deux partis maudissaient la guerre ; mais l'un aimait mieux faire la guerre que de laisser vivre la nation, l'autre que de la laisser périr, et la guerre éclata.

a Un huitième de la population se composait d'esclaves de couleur cantonnés au Sud de l'Union. Ces esclaves représentaient un intérêt particulier et puissant. Tout le monde savait qu'ils étaient en réalité la cause de la guerre. Fortifier, étendre, perpétuer cette institution était l'objet qui poussait les insurgés à rompre l'Union par les armes, tandis que le gouvernement réclamait seulement le droit de la limiter sur le territoire national.

« Aucun des partis ne supposait que la guerre dût atteindre de telles proportions ou une si longue durée. Aucun ne supposait que la cause du conflit cesserait avec ce conflit ou même avant. Chacun s'attendait à un triomphe plus aisé, à un résultat moins fondamental, moins surprenant.

« Des deux côtés nous lisons la même Bible, nous prions le même Dieu, et chacun l'invoque contre son adversaire. Il peut sembler étrange que des hommes osent invoquer le Dieu juste, en mangeant du pain à la sueur du front d'autres hommes ; mais ne les iugeons pas, pour ne pas être jugés. Les prières des deux partis ne pouvaient pas être exaucées à la fois. Aucune ne l'a été pleinement. Le Tout-Puissant a ses voies. Malheur au monde à cause des scandales, mais malheur à ceux par qui vient le scandale.

« Si nous pouvons supposer que l'esclavage américain est un de ces scandales permis par Dieu, mais qu'il lui plaît enfin de détruire, et s'il a déchaîné, au nord et au sud à la fois, cette terrible guerre comme le châtiment dû à ceux par qui a été fait ce scandale, p ouvons-nous voir dans ceci aucune dérogation à ces attributs que tous ceux qui croient à un Dieu vivant lui reconnaissent ? Nous espérons profondément, nous devons demander avec ferveur, que cette terrible malédiction de la guerre cesse enfin.

« Maintenant, si la volonté de Dieu est que la guerre continue jusqu'à ce que toute la richesse acquise pendant deux cent cinquante ans par le travail des esclaves soit épuisée, et jusqu'à ce que chaque goutte de sang tirée par le fouet soit payée par une autre goutte de sang tirée par le sabre, il faut encore redire ce qui a été dit il y a trois mille ans :

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