M. LABOULAYE
Membre de l'Institut PRÉSIDENT DE LA RÉUNION
Mesdames et Messieurs,
Nous sommes réunis aujourd'liui pour entendre l'éloge d*Abraham Lincoln, de ce bûcheron qui, par son énergie, son travail, sa probité, a mérité de devenir le premier magistrat d'un peuple libre; de ce Président qui, surpris par la guerre civile, a su tenir tête à l'orage, a rassemblé autour de lui tout un peuple dont il méritait la confiance, a sauvé l'unité nationale, a maintenu au-dessus des passions et des partis la Constitution qu'il avait jUiée ; de ce libérateur qui a signé l'affi-anchissement de 4 millions d'hommes et qui a effacé de la terre d'Amérique cette tache de servitude qui la souillait, de ce martyr qui, lâchement assassiné, est entré tout vivant dans l'histoire, emportant avec lui le plus beau titre que les hommes puissent donner, un titre que tous les rois de la terre peuvent lui envier, un titre que la posiérité lui confirmera, le titre de l'honnête Abraham Lincoln. {Applaudissements.)
Louer un pareil homme est facile : il suffit de raconter sa vie ; mais il n'appartient pas à tout le monde de faire cet éloge. Trop souvent, quand meurt un homme de bien, un patriote, ceux qui l'ont insulté vivant s'abattent sur le cadavre pour en faire l'éloge ; c'est une autre façan d'outrager ceux qui restent ; c'est en exaltant ceux qui viennent de mourir q'^'on essaye de décourager ceux qui luttent, en les écrasant sous une terrible comparaison. Pour moi, je crois que ce n'est pas aux rhéteurs, mais aux soldats qu'il appartient de louer le général ; aux honnêtes gens qu'il appartient de louer un homme de bien, aux amis de la liberté
qu'il appartient de louer un ami delà liberté. {Applaudissements.)
Quand les juges anglais, voulant perdre Jeanne d'Arc, lui adressaient des questions insidieuses et lui demandaient comment elle, simple fille des champs, avait osé porter son étendard dans la cathédrale de Reims, au sacre du roi, elle répondit, avec une simplicité sublime :
€ Jl avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur. •
M. Cochin a soutenu la cause de l'Amérique quand cette cause était douteuse ; il est du petit nombre de ceux qui ont encouragé Abraham Lincoln ; il a été le défenseur de ces 4 millions de nègres qui ne pouvaient se défendre; il a été à la peine, il a droit d'être à l'honneur; c'est à lui qu'il appartient de faire l'éloge d'Abraham Lincoln.
Vous n'avez pas oublié. Messieurs, qu'il y a huit ans, à cette même date, l'Amérique se coupa en deux parties, — dans le Sud, les partisans de l'esclavage, qui rêvaient de fonder une civilisation nouvelle sur la servitude d'une partie du genre humain; de l'autre, les hommes du Nord, qui défendaient l'unité nationale et la liberté; — d'un côté, dans le Nord, des gens qui n'aimaient et qui ne respectaient que le travail, des gens qui gagnaient leur pain à la sueur de leur front; de l'autre, des aristocrates qui vivaient d'un labeur étranger, et qui, comme on l'a dit justement, mangeaient le pain d 'autrui à la sueur du front d'autrui. (Applaudissements.)
Quand cette lutte éclata, quand commença cette guerre qui couvait depuis trente ans, les Américains, par un sentiment naturel, tournèrent les yeux vers l'Europe, comme un homme qui va se battre en duel cherche des témoins qui l'appuient; ils regardèrent l'Angleterre, ils regardèrent la France, ils demandèrent de la sympathie, des encouragements. 11 était surtout un pays dont l'Amérique attendait le concours moral, — ce pays,
: "était la France. La Révolution a tellement chez nous rompu avec le passé que nous ne connaissons plus guère notre histoire que depuis 1789. Tout le reste pour nous, c'est de l'histoire ancienne presque Tliistoire d'un peuple étranger. Il n'en est pas de même en Amérique. Les souvenirs les plus vivants sont ceux de l'année 1778 à Tannée 1783, et là, rhistoire de l'Araérique est mêlée à l'histoire de la France. Le premier homme qui ait conquis Topinion à la jeune Amérique soulevée contre la domination anglaise, c'est un Français de vingt ans, c'est Lafayeite. {Applaudissements,)
Louis XVI a soutenu les Américains, ceux qu'on appelait alors les insurgens, non-seulement du concours de sa politique, mais de son argent, et à Versailles même les insurgens avaient pour protectrice la plus dévouée la reine Marie-Antoinette. — Vous savez que de tout temps les femmes ont assez aimé les révoltés. {Rires d'adhésion.)
Dans notre noblesse française, tout ce que nous avions de courageux et de brillant a été faire ses premières armes en Amérique. En 1780, les premiers amis de la liberté ont été les nobles, revenus des Etats-Unis.
Là-bas, en Amérique, on parle encore non-seument du courage de nos soldats, mais de leur gaieté, de leur discipline, de leur bonté; on montre dans Rhode-Island les vergers auprès desquels campait l'armée française, et où, après son départ, pas une pomme n'avait manqué sur les arbres, tandis que quand les Anglais avaient passé quelque part il ne restait rien. On raconte encore avec quelle bonhomie ces soldats, ces officiers, riches, nobles, fraternisaient avec cette armée américaine^ composée de pauvres soldats sans souliers et quelquefois sans vêtement; on cite encore l'histoire de Lauzun, la brillant Lauzun qui, par sa gaieté, sa gracieuseté, avait conquis tous les cœurs, et qui, causant un jour avec un de ces rudes soldats, fut interpellé de la sorte par l'Américain : • Mon garçon, dit celui-
ci à Lauzun, quel métier fait votre père ? — Mou père, répondit Lauzun, est maréchal. — Eh bien! c'est un bon état, mon fils, et vous ferez bien de le suivre. »
C'est donc de notre côté qu'on tournait les yeux., c'est de là qu'on attendait le concours le pluséner-^ gique. Par malheur, il faut l'avouer, il se fit en Europe la même division qu'en Amérique; d'un côié, tous ceux qui travaillaient; de l'autre, tous ceux qui appartenaient à l'ancienne civilisation, qui estimaient plus la force que le travail.
Partout, en Angleterre comme en France, les ouvriers furent du côté des Américains; partout, en France comme en Angleterre, dans les classes les plus élevées, on n'eut que du dédain pour ce peuple de laboureurs, d'ouvriers, d'avocats, qui ne savait pas faire la guerre, oubliant que c'était ainsi que furent composées les armées de 1792 qui sont encore la gloire de la France et qui firent reculer l'Europe. (Applaudissements.)
On regardait, il faut bien le dire, avec une certaine joie la chute de cette république qui donnait un si mauvais exemple à l'Europe [applaudisse^ ments) ; un peuple qui vit sans armée, sans centralisation, qui fait lui-même ses affaires, cela est dangereux (Vifs applaudissements).
On le voyait tomber avec cette joie qu'éprouvent de misérables créatures, quand la chute d'une honnête femme la fait descendre à leur niveau.
C est à ce moment, Messieurs, qu'en France tous les amis de la liberté se reconnurent.
Tous les journaux qui défendaient la liberté française défendirent la liberté américaine, le Siècle, le Journal des Débats^ l'Opinion nationale^ le Temps. Quelle que fût leur couleur politique, tous les amis de la liberté se rencontrèrent sur le même terrain. Et là, M. Henri Martin donna la main à M. Oochin ; M. Pelletan donna la main à M. Guizot; il n'y eut qu'une voix : encourager et soutenir l'Amérique. Ceux-là, j'ose le dire, ont été
les défenseurs de la tradition française, et ce sont eux, ces individus sans mandat, comme on dit aujourd'hui (applaudissements), qui ont conservé l'honneur du pays.
Ce qui excitait M. Cochin à défendre 1 Amérique, c'était l'amour de la liberté dans un double sens. Il voulait la liberté des blancs, il voulait aussi la liberté des noirs ; c'est à cette œuvre que M. Cochin s'est consacré ; il y a dévoué tout ce qu'il a de force et de talent, et il en a beaucoup. {Applaudissements.)
Bien des gens, en le voyant passer dans la rue, les mains dans les poches de son paletot, diront : Voilà un bourgeois de Paris qui se promènes Bourgeois de Paris, il l'est beaucoup, il l'est plus que personne; les Cochm ont depuis longtemps leur nom inscrit dans notre histoire municipale et au plus beau rang, et je dirais que ce sont les plus nobles bourgeois du vieux Paris s'il y avait encore des nobles, s'il y avait encore des bourgeois, et surtout s'il y avait encore un vieux Paris. {Rires et applaudissements.)
Mais ne vous y trompez pas : cet homme à la figure bienveillante, qui sourit aux petits enfants, cet homme empêche de dormir plus d'une tête couronnée (Applaudissements). Il est l'avocat des noirs, avocat qui ne sera jamais payé par ses clients (on rit) et que ses clients même ne connaîtront jamais ; il ne les en défend pas moins courageusement pour cela, et le voilà qui va par tout le monde solliciter les princes qui font facilement parade de leur humanité. M. Cochin leur dit : « Vous avez des esclaves, afiranchissez-les ; vous parlez de justice, faites justice. » L'empereur du Brésil a déjà promis à M. Cochin d'affranchir les nègres après la guerre du Paraguay (On rit). M. Cochin à l'œil sur le Paraguay (Nouveaux rires). Les souverains étrangers sont venus s'amuser à Paris pendant l'Exposition; ils comptaient sans M. Cochin (Rires). Le Sultan, le Pacha, ont reçu sa sommation d'à-
voir à parler un peu moins d'humanité et d*en avoir un peu plus (Rires). Le roi de Portugal a reçu la visite de M. Cochin, et cette visite a eu pour résultat l'affranchissement des noirs d'Afrique (Applaudissemen ts) .
rj La reine Isabelle.... quand elle était reine {On ' rit), a reçu les prières de M. Cochin ; elle est tombée; le gouvernement provisoire était à peine installé qu'arrive M. Cochin avec l'exactitude d'uae lettre de change à s »n échéance (On rit). « Vous venez de faire une révolution au nom de la liberté, donnez-moi la liberté des noirs. • (Applaudissements.)
Je ne sais pas quel sera le prochain gouvernement de l'Espagne; je crois que l'Espagne n'en sait pas plus que moi (On rit), mais il y a une chose dont je suis sûr, c'est qu'il n'y aura pas cinq jours que le chef de l'Etat sera installé, qu'il s'appelle roi ou président, qu'il recevra une lettre de M. Cochin {Rires et applaudissements) ,
De pareils indiscrets ne sont pas agréables à tout le monde. Il y a tant de gens qui profitent des abus, qu'ils voient toujours de mauvaise humeur un homme qui attaque un abus ; car, une fois qu'on commence, où s'arrêtera-t-on ? Et alors, on entend l'objection ordinaire : « Voilà un Monsieur qui s'occupe des noirs, il ferait bien mieux de s'occuper des blancs. » Si ce Monsieur s'occupe des blancs, on dit : « Voilà un Monsieur qui fait de la politique, il ferait bien mieux de s'occuper de sa famille. • Pour être juste, je dois dire que d'ordinaire ces délicats qui ne s'occupent ni des blancs ni des noirs, ne s'occupent pas davantage de leurs femmes ni de leurs enfant s, qu'ils s'occupent en revanche beaucoup d'eux-mêmes et concentrent en eux toute leur affection.
Evidemment ces honnêtes gens, ces sages s'imaginent que nous avons nçu en naissant un petit capital, une petite somme d'affection qui, une fois dépensée, ne se retrouve plus, et qu'alors
charité bien ordonnée commande de commencer par soi-même. Mais il n'en est pas ainsi. Tout au contraire, nos facultés sont inépuisables et c'est par l'exercice de nos facultés physiques, intellectuelles et morales, que nous pouvons obtenir un, développement et une richesse inconnus de ceux qui restent dans leur coin sans vouloir bouger. Par exemple, est-ce que vous vous imaginez qu'un chasseur qui aura passé dix heures à courir après un lièvre qu'il n'aura pas attrapé aura peur le lendemain de faire une promenade avec un de ces honnêtes bourgeois qui sont las quand ils n'ont été que de chez eux à la Bourse ou de la Bourse au café? Cependant, cet honnête bourgeois a économisé ses forces, et l'autre les a dépensées. Estce que vous croyez qu'un avocat, qu'un professeur qui parle comme tourne une roue de moulin au fil de l'eau, sera plus embarrassé pour parler le lendemain que ces bonnes gens qui ne disent rien et qui n'en pensent pas davantage ? {On rit.) Est-ce que vous croyez que ceux qui aiment les noirs n'aiment pas les blancs ? que l'homme qui s'occupe de politique et des intérêts de son pays n'aime pas sa famille ? C'est le contraire qui est vrai ; plus nous développons notre cœur, plus il s'agrandit ; plus nous aimons, plus nous nous dévouons, plus nous sommes capables d'amour et de dévouement. L'histoire est là pour attester cette vérité. Quand Georges Washington, le libérateur des États-Unis, commença à se faire connaître, on alla faire compliment à la mère du général du courage et des exploits de son fils ; elle répondit : € Cela ne m'étonne pas, Georges est un si bon fils! • {Applaudissements.) Quand Lafayette. qui aimait les blancs et les noirs, et qui, en 1787, alors que personne ne pensair à l'abolition de l'esclavage, achetait une propi-iété à la Guyane pour y commencer l'émancipation des nègres; quand Lafayette, dis-je, qui aimait tons les peuples qui souffraient, et il y en avait beaucoup, quand
Lafayette, qu'on trouve partout parmi les amis de la Pologne, parmi les ?mis de l'Italie, parmi les ^ amis de l'Espagne, quand Lafayette mourut, on I vit ses mains défaillantes chercher sur sa poitrine un médaillon; ce médaillon, c'était le dernier souvenir de la femme héroïque qui l'avait accompagné dans les prisons d'Olmutz. La dernière pensée du général était pour celle qu'il avait aimée ; son dernier désir était d'être enterré dans ce jietit cimetière de Picpus, où reposait Mme de Lafayette. Est-ce que Lafayette, pai'ce qu'il aimait sa femme, en a moins aimé la France et l'humanité? Et, s'il fallait remonter jusqu'à l'antiquité, je me rappelle Tliistoire de Périclès se promenant sur la place d'Athènes, donnant la main à son fils. Comme on admirait la geiitiliesse de l'enfant, il dit : Voilà le maître d'Athènes. — Et comment cela ? — C'est, dit-il, que cet enfant mène sa mère et... c'était déjà ainsi dans ce temps-là {on rit), et que sa mère mené son mari, — c'était encore comme cela dans ce temps-là, — et moi je mène les Athéniens. — Et cependant les Athéniens n'étaient pas faciles à mener; ils étaient certainement plus chatouilleux que nous ne sommes; ils avaient une langue plus acérée que la plume de nos journalistes, qui cependant ne manque pas de pomte, et il fallait les conduire par la seule puissance de la parole et de la raison. Eh bien ! Périclès trouvait le temps et de conduire les Athéniens et d'aimer sa femme et son fils.
Du reste, si je voulais vous citer une dernière preuve que vous ne récuserez pas, je vous citerais l'œuvre à laquelle M. Cochiji vous convie c\ujourd'hui : l'œuvre des salles d'asile que>on père al fondées en France. Notre société est tiès-fière de sa civilisation, et cependant il y a dans son sein ' des esclaves, les esclaves de la misère et de l'igno-. rance ; ces gens qui, par la fatalité de leur naissance, se trouvent condamnés pour ainsi dire fatalement à la misère, à la souffrance et quelquefois
au crime. Si, comme moi, par métier, vous suiviez la justice criminelle, vous seriez effrayés de voir pour combien l'ignorance et la misère entrent dans la criminalité. La plupart des gens qu'on condamne sont des enfants trouvés, des enfants naturels, des orphelins, des hommes auxquels l'éducation a manqué, des espèces de sauvages qui souffrent dans la société sans en connaître les bienfaits, et qui, sans cesse menacés et menaçants, vivent dans un état de barbarie, traqués par les gendarmes et abattus par la justice. Et vous croyez qu'une société où se passent de pareilles choses n'est pas un peu coupable ?
Nous nous glorifions de nos hôpitaux, de nos hospices et de nos maisons de fous, si larges qu'on y mettrait le tiers de Paris {on rit), de nos prisons si belles qu'on y mettrait facilement le second tiers, et des superbes casernes où vit le dernier tiers, qui garde les deux autres {Rires et applau' dissements).
Eh bien! Messieurs, les casernes, les hospices, les prisons me paraissent beaucoup moins des monuments de notre prudence et de notre générosité que des monuments qui accusent notre égoïsme et notre impru lence. S'il y avait plus de salles d'asile et plus d'écoles, il y aurait moins de prisons et moins d'hospices. Des écoles ! c'est là le salut de la société. On ne peut donner toujours à l'ouvrier le travail; mais une société aussi puissante que la nôtre peut donner de l'éducation à tous les enfants, elle peut apprendre à chafiue homme à tirer le parti le plus complet de toutes j ses facultés, de son corps, de son esprit et de son " âme, et le mettre ainsi à Feutrée de la carrière, en lui disant : « Marche en avant; tu es armé comme un homme; souffre, c'est la destinée humaine, mais du moins tu peux travailler. » {Ajoplaudissements.) J
Mais quand faut-il commencer cette éducation? ( C'est là un point sur lequel j'appelle l'attention de '
toutes les mères. On ne peut pas commencer trop tôt, et c'est là que la salle d'asile est un véritable bienfait; c'est la première école. Quand un père regarde son enfant, il admire avec quelle facilité cette petite créature apprend à parler une langue, e^en effet rien de plus étoi^iant que le prodigieux travail qui se fait dans la tête de l'enfant pendant les premières années. Ce ne sont pas seulement tous les mots d'une langue qu'il apprend instinctivement, il met des idées sous les mots, et il n'appellera jamais un chien un cheval, et un chat un oiseau. Il a donc réfléchi, il a déjà reçu des impressions, et des impressions si vives qu'elles ne s'effaceront jamais. Combien de fois j'ai vu une mère prendre la main de son enfant en lui disant : • Bats ton père. » Dix ans plus tard, l'enfant battait sa mère. Etait-ce un monstre? Non, c'était simplement un enfant qui avait trop bien profité de l'éducation qu'il avait reçue.
Dans ces premières années, on peut tout apprendre à l'enfant; et c'est là ce qui fait l'utilité des salles dasile. On lui apprend la propreté qui est le respect de soi-même, l'ordre qui est le respect des autres; on lui apprend à comprendre ce qu'il y a dans un livre, à sentir le prix de l'instruction. Croyez-vous qu'il n'y ait pas là une éducation morale dont les effets persisteront toute la vie, et croyez-vous que cet enfant puisse être comparé à ces malheureux que vous laissez vaguer sur les places publiques, qui y croissent au hasard comme les orties au bord du chemin ou la mousse au fond du bois? Si on laissait les choses en cet état, n'aurait-on pas le droit de dire qu'aux uns la société a été maternelle, et que pour les autres elle a été une marâtre? Il faut multiplier les salles d'asile, il faut venir au secours des mères pauvres qui ne peuvent veiller constamment sur leurs enfants. C'est notre devoir à tous.
Nous avons à Paris 95 salles d'asile, et 15,000 enfants y sont recueillis chaque jour. La Ville a fait
beaucoup pour ces établissements, et si M. Haussinann n'avait pas d'autre péché sur la conscience que d'avoir agrandi les écoles (on nt), je lui donnerais, quant à moi, toute mon approbation.
La seule chose que je regrette, c'est qu'on n'associe pas plus directement tous les citoyens à cette grande œuvre des écoles et des asiles. C'est par l'effort et le concours de tous qu'il faudrait arriver à l'éducation de tous. C'est ainsi seulement, en s'intéressant à ces enfants, qu'on finit par comprendre ce que c'est que la véritable fraternité.
Mais enfin, je le répète, la Ville fait beaucoup, elle fait tout ce qu'elle peut pour dissiper l'ignorance, elle ne peut rien faii ^^ pour dissiper la misère, et c'est là l'objet de l'œuvre à laquelle M. Cochin vous convie à concourir. Cet argent que vous donnez aujourd'hui, a une destination à la fois des plus humbles et des plus utiles. J'entrerai dans des détails qui sont peut-être bien vulgaires en apparence, mais qu'il faut considérer. Ces pauvres enfants ont souvent des culottes qui ne sont pas brodées, il s'y fait des déchirures à effaroucher la pudeur publique; il faut raccommoder ces culottes, il faut mettre des semelles aux souliers qui prennent eau de toutes parts. Souvent même la pauvre mère n'a pas pu donner un morceau de pain à son enfant, et il faut donner à ce pauvre petit une assiette de soupe. C'est à cette œuvre bien humble en apparence, bien grande ef ^ffet, que nous vous avons invités aujourd'hui.
Je ne suis pas si loin de l'Amérique et de M. Lincoln que peut-être j'en ai l'air. Quand' je parle de ces écoles où il faut envoyer les enfants dès la première enfance, j'ai toujours sous les yeux l'exemple des États-Unis. Ce prollème de la démocratie sage, pacifique, maîtresse d'elle-même que nous cherchons à résoudre, les Américains l'ont résolu avec des écoles. C'est ainsi qu'ils sont arrivés à la parfaite égalité. D'où est sorti Abraham Lincoln ? de es écoles gratuites qui sont l'honneur des État.^-
Unis; d'où est sorti le général Grant? d'une école communale ; d'où est sorti Andrew Johnson, le dernier Piésident? d'une école communale. Aujourd'hui, en Amérique, tout homme peut se dire qu'il a son titre de Président dans sa poche, comme nos sol(lat> peuvent se dire qu'ils ont le bâton de maréclial dans leur havresac. Peut-on en dire autant de la France? Non, les hoiiimes à qui l'éducation première a manqué n'arriveront jamais au premier rang dans leur pays. La véritable égalité n'existera que le jour où nous aurons des écoles constituées comme celles d'Amérique. Je reviens, comme vous voyez, à Abraham Lincoln. M. Cochin a eu une heureuse inspiration en mettant les pauvres enfants de nos salles d'asile sous la protection de cet homme de bien. Ai-je donc eu tort de dire, en commençant, que personne n'avait plus que AL Cochin le droit d'aimer, d'admirer et de louer Abrabam Lincoln? (F//i- applaudissements,")