‹ Abraham Lincoln, sa naissance, sa vie, sa mortChapitre 15 sur 20 · L'ASSASSIN · texte numérisé non relu

L'ASSASSIN

Malgré la soudaineté et la promptitude avec laquelle avait été accompli l'assassinat du Président Lincoln , nombre de personnes ont déclaré reconnaître dans le meurtrier J. Wilkes Booth. Plusieurs acteurs et musiciens de l'orchestre n'ont émis aucun doute à cet égard.

M. Ferguson a vu entrer l'assassin par le couloir qui mène à la loge présidentielle; Booth s'est avancé à deux pas de la porte, a retiré son chapeau, et, le prenant dans la main gauche, s'est appuyé contre le mur placé derrière lui. Il est resté dans cette attitude une demi-minule environ; puis il a fait un pas en avant, a appuyé la main sur la porte latérale, et l'a pressée du genou. M. Ferguson a entendu le coup de pistolet, a vu la figure de l'assassin au milieu de la fumée, et a de nouveau reconnu Booth au moment où il s'élançait sur la scène.

LINCOLN. s::

L'actrice Laura Keene a été un des premiers témoins de l'assassinat. Cille se

préparait à entrer en scène du côté opposé à la logé* du Président, au uniment

où Booth apparut sur le théâtre, passa près d'elle et lui frappa la main avec la

sienne, celle qui tenait le poignard.

Elle le reconnut et apprit en même temps que le Présidenl étail tué. Elle ne

comprit pas Lien ce qui se passait, car la confusion était à son comble, et tout le inonde criait : Arrêtez l'assassin!

Booth, en traversant la scène, a rencontré le machiniste, qu'il a écarté en le frappant de son poignard. Ce fut la dernière personne qu'il trouva sur son passage.

John Wilkcs Booth, l'assassin du Président Lincoln, embrassa comme son père la profession de comédien, ainsi que deux de ses frères, Junius Brutus et Edwin.

John Booth est né en 1838, près de Baltimore. A l'âge de seize ans, il paraissait pour la première fois sur la scène, et il faisait ses débuts en 1850 à Philadelphie ; il a quelques-uns des traits caractéristiques de la figure de son père et le talent dramatique héréditaire dans sa famille. Après avoir exercé pendant quelque temps en province, il se trouvait, en 1859 et 1860, chef de troupe à Montgomery (Alabama). On le regardait dans cette ville comme à demi fou; en 1860, il se blessait au pied avec une arme à feu et venait dans le Nord pour réparer sa santé.

Quelque temps après son arrivée à New-York, voyant que son frère Edwin remportait de brillants succès , il se décida à faire ses débuts et fit sa première apparition au vieux théâtre de Wallack , dans Richard III. 11 joua assez faiblement jusqu'à la scène du combat qui termine ce drame; mais là, il saisit les deux épées accrochées au mur avec une force et une vigueur qui étonnèrent l'assistance; jamais cette scène n'avait été mieux représentée. Un soir, il jouait avec une telle animation, qu'attaquant M. Tilton, le Richmond de la circonstance, il le jeta violemment dans l'orchestre et manqua de lui casser un bras. Après deux ou trois représentations de Bichard, Booth joua Shylock et échoua. Le bâtard, dans Robbers de Schiller, fut son troisième rôle. 11 partit après pour Boston , où il fut un peu mieux reçu.

Depuis quelques mois, John Wilkes avait cessé de jouer à cause d'une affection des bronches, et avait gagné beaucoup d'argent dans des spéculations d'huile en Virginie. Il avait passé dernièrement une bonne partie de son temps à Washington où la viUe et les théâtres lui étaient parfaitement familiers ; il y a huit à dix jours, il était à New-York, où il faisait de copieuses libations, et on dit que, dans ses moments d'ivresse, il manifestait l'intention de tuer le Président, montrant une petite balle qu'il disait destinée à ce crime. Il parlait de la guerre en public comme sécessionniste déclaré, et on dit que son frère Edwin le faisait, il va quelque temps, rentrer chez lui à cause de son intempérance de langage; mais personne ne supposait qu'il put devenir un lâche assassin.

Son père, Junius Brutus Booth, tragédien anglais, né à Londres le 1er mai 1796, mourut dans la traversée de la Nouvelle-Orléans à Cincinnati, en décembre 1852. Après plusieurs engagements heureux à Depford et dans d'autres villes, même à Bruxelles, il fit son début en 1814 à Covent-Garden , à Londres,

dans Richard III. 11 avait avec le célèbre tyran, tel que le représentaient les traditions de la scène , une si grande ressemblance personnelle, et il reproduisait son caractère d'une façon si saisissante , qu'il rivalisa heureusement avec Edmond Kean qui venait lui-même de se faire un nom.

Les directeurs de Drury-Lane l'admirent à jouer à ce théâtre quelques rôles avec Kean; mais lorsque, quelques jours api es, il revint à Covent-Garden, il y

fut accueilli avec un tumulte tel, qu'il se décida à quittefc pour un temps la scène de Londres. En 1831 , il débuta aux Etats-Unis, à lVtersburg, dans la Virginie, et l'année suivante à New-York, au théâtre du Parc; sur ces deux scènes, il remplit à plusieurs reprises son rôle favori de Richard III. Depuis ce temps, jusqu'à la fin de sa carrière, il parut souvent dans les divers théâtres des Etats- Unis, et en dépit de certaines habitudes irrégulières, il y a acquis une popularité qu'un acteur moins bien doué n'aurait pas su conserver.

Wilkes Booth, le fils, était, dit-on, l'acteur favori de la province de Mobile. C'est probablement à la connaissance qu'il avait des dispositions intérieures du théâtre qu'il a dû de s'échapper si vite après son attentat.

Booth, le meurtrier, était de première force au pistolet; il maniait aussi l'épée dans la perfection; il pouvait lutter avec des boxeurs de profession, et était un écuyer consommé; bref, tous les exercices du corps lui étaient familiers, et il excellait dans plusieurs. Il était encore à Boston le mardi précédant le crime, et ce jour-là même, comme il l'avait fait les jours précédents, il avait été à la galerie de tir tenue par MM. Floyd et Edwards, Chapman place, en face de l'hôtel Parker. Pendant cette visite, il s'est exercé à tirer dans les positions les plus excentriques, sous ses jambes, derrière son dos, etc. : il était bien disposé et il a montré une adresse extraordinaire. Il n'a pas parlé politique, et n'a causé que de choses indifférentes. Il n'a dû arriver à Washington que juste à temps pour faire les préparatifs de l'assassinat, disposer l'intérieur de la loge et arranger les portes.

Voici le signalement que la police de Washington a envoyé à ses agents dans toutes les directions, signalement qu'ont également publié tous les journaux :

Booth. — Taille, 5 pieds 8 pouces ; poids, 160 livres; corpulence solide ; cheveux noir jais, un peu frisés, de longueur moyenne, séparés par derrière; yeux noirs et forts sourcils noirs ; porte une grosse bague à cachet au petit doigt ; penche la tète et regarde en bas en parlant.

L'ASSASSINAT DE M. SEWABD.

Presque au même moment oii Booth assassinait Lincoln, au théâtre Ford, un autre meurtrier s'introduisait dans la demeure de M. Seward, ministre-secrétaire d'Etat, que sa récente chute de voiture retenait au lit. Sous prétexte de remettre une prescription médicale , cet homme pénétrait dans la chambre après avoir frappé toutes les personnes qui s'opposaient à ce qu'il arrivât au chevet du malade. Frederick Seward, qui remplissait les fonctions de secrétaire d'Etat adjoint, tomba le premier sous ses coups. L'étranger essaya de le tuer en déchargeant sur lui un gros revolver de marine , mais le coup ne partit pas. Il se servit alors de la crosse avec une telle violence et une telle dextérité que le fils de M. Seward tomba sur le plancher, le crâne fracturé en deux endroits. Cet obstacle évité, il entra dans la chambre et frappa avec un couteau M. Seward dans son lit. Il ne réussit qu'à lui faire au visage de larges blessures, le secrétaire

d'Etat ayant eu assez de force pour se jeter dans la ruelle du lit et se garantir avec les couvertures. Un soldat étant entré et ayant saisi l'assassin, celui-ci s'en débarrassa d'un coup de poignard porté dans le flanc. Il sortit alors de la chambre, frappa encore de son couteau le major Seward, autre fils du secrétaire d'Etat et un domestique qui cherchaient à l'arrêter. Il réussit enfin à gagner la porte, sortit et sauta à cheval en criant , comme le meurtrier de Lincoln : « Sic semper tyrannis . »

Le pistolet et le couteau, qui avait de dix à douze pouces de long, ont été retrouvés dans la maison.

Après un soigneux examen médical, il a été reconnu que les blessures de M. William-Henri Seward et celles de son fils Frederick n'avaient atteint aucun organe essentiel de la vie, et qu'il était possible de les sauver l'un et l'autre.

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