‹ Abrégé d'histoire romaine; rédigé conformément aux programmes officiels de 1874 pour la classe de quatrièmeChapitre 36 sur 64 · Troubles à Rome en l'absenee de César · texte numérisé non relu

Troubles à Rome en l'absenee de César

Pendant qu'il guerroyait au loin, Rome, abandonnée à des subalternes, voyait recommencer les troubles. En Tannée 48, le préteur Gœlius avait proposé une abolition des dettes ; mais, reculant devant une opposition énergique du sénat de César, il était sorti de Rome, avait appelé Milon et cherché à soulever la Gampanie. C'était assez des deux grandes ambitions qui se disputaient l'empire. On ne fit aucune attention à ces aventuriers obscurs qui périrent sans bruit. Bientôt le récit de la mort de Pompée fit éclater pour César l'enthousiasme jusqu'alors incertain. On l'élut une seconde fois dictateur et on lui donna le consulat pour cinq années, avec la puissance tribuni tienne à vie. Il prit possession de la dictature à Alexandrie, et chargea Antoine du gouvernement de la ville. Brave, mais violent et débauché, Antoine manqua d'énergie et de prudence, les désordres continuèrent; heureusement son chef arrivait, il était débarqué à Tarente en septembre 47.

S. Hesares de César ft Rome (47). — César était vainqueur; il se souvint de Sylla, mais pour ne pas l'imiter-: il ne proscrivit personne; seulement il confisqua les biens de ceux qui portaient encore les armes contre lui, et fit vendre à l'encan ceux de Pompée. D prit pour

lui-même la dictature, et, afin de satisfaire plus de gens, multiplia les charges, fit des consuls pour trois mois, et a;ppela au sénat des centurions, même des soldats et des Barbares. Ses partisans récompensés, il paya aux pauvres leur loyer d'une année, et accorda aux débiteurs la suppression des intérêts des trois derniers termes. Des soldats réclamaient aussi l'accomplissement de promesses oubliées et demandaient d'une voix sourde leur congé : il monte sur son tribunal, il leur accorde la« gratification à laquelle ils ont droit, mais il ajoute : « Je vous licencie, allez, quirites. » César avait, trouvé pour eux la plus vive offense : il les appelle citoyens, eux, ses compagnons d'armes, eux, des soldats! Les rendre citoyens, c'est les dégrader; ils aiment mieux qu'il les châtie, qu'il les décime, et ils le pressent de retirer cette flétrissante parole. On a trouvé ce mot éloquent : il nous semble jeter un triste jour sur cette époque. Tout ce que nous avons dit sur la transformation des mœurs politiques est expliqué par le sens attaché maintenant à ces deux mots, soldats et citoyens, quirites et com/militone^ : l'homme civil n'est plus rien, l'homme de guerre, tout; le règne des armées est venu.

3. Bataille de Thapsas (46). — Cette sédition apaisée. César partit pour accabler en Afrique les débris de Pharsale. Curion, battu par le roi de Numidie, Juba, et par Varus, s'était percé de son épée. Labienus, Scipion, Afranius, Gaton et d'autres pompéiens, fugitifs de Pharsale, gagnèrent cette province, où leur parti triomphait, et reconnurent Scipion pour chef. César vint chercher cette armée républicaine qui recommençait la lutte qu'on avait crue terminée à Pharsale. Il débarqua près d'Adrumète avec 3000 fantassins et 150 cavaliers (!•' janvier 46). Il y fut rejoint par un certain Sittius, ancien complice de Catilina, qui était venu se mettre à la solde des princes africains et avait une grande connaissance des lieux, avec des intelligences dans tout le pays. César le chargea d'aller décider le roi de Mauri-

tanie à envahir les Etats de Juba, quand ce prince les quitterait pour rejoindre ses alliés.

Adrumète ne put être prise, et les césariens se replièrent sur Leptis, où débarqua un convoi de troupes arrivées de Sicile. A 3 milles deRuspina, César vint donner avec trente cohortes au milieu d'une innombrable cavalerie. Labienus, qui la commandait, s'approchant des césariens, leur cria : « Eh mais, conscrit, tu fais bien le brave ! Il vous a donc tourné la tête, à vous aussi, avec ses belles paroles? Par Hercule! il vous a mis dans un mauvais pas, et je vous plains. — Tu te trompes, répondit un soldat, je ne suis pas un conscrit, mais un vétéran de la 10', et, ôtant son casque : reconnais-moi, ou mieux à ceci, » et il lui lance avec force son javelot, que Làbienus n'évite qu'en faisant cabrer son oheval, qui le reçut au milieu du poitrail. Les autres césariens imitèrent le vétéran, et une charge à fond balaya la plaine.

Scipion n'était qu'à trois marches en arrière avec huit légions et 3000 chevaux, et allait être rejoint par Juba; mais une diversion du roi de Mauritanie rappela ce prince à la défense de son royaume. Renforcé de deux légions, le dictateur reprit l'offensive et, au bout de trois mois de marches, de campements sans résultat, assiégea la ville importante de Thapsus. Les pompéiens présentèrent la bataille. Malgré leur nombre et leurs éléphants. César les battit presque sans perte et enleva leurs trois camps. Toute l'armée pompéienne se débanda: Thapsus, Adrumète et Zama, ouvrirent leurs portes. Làbienus, Varus et Sextus Pompée, gagnèrent l'Espagne, où s'était déjà rendu l'aîné des fils de Pompée. Cneus Scipion se perça de son épée. Presque tous les autres chefs périrent^ Juba et Petreius se tuèrent auprès dé Zama, qui n'avait pas voulu recevoir le roi fugitif.

4. Horf de Oaton (4tt). *— Gaton commandait à Utique, mais les Romains qui se trouvaient dans la place rangèrent de la défendre. Dès lors il ne songea qu'à

sauver ceux qui n'osaient attendre leur grâce de Gésar, fit fermer toutes les portes, excepté celles du port, donna des vaisseaux à ceux qui en manquaient et veilla à ce que tout se ftt avec ordre. Après le bain, il soupa en compagnie nombreuse ; quand il eut congédié ses con* vives, il se retira et lut dans son lit le dialogue de Platon sur rimmortalité de Tâme. Il s'interrompit après quelques pages, chercha son épée et, ne la trouvant pas, appela ses esclaves pour la leur, demander; il frappa l'un d'eux si violemment que sa main en fut ensanglantée. Son fils entra fondant en larmes avec ses amis. Caton se leva alors et lui dit d'un ton sévère : « Tu m'enlèves mes armes pour me livrer sans défense : que ne me fais-tu lier aussi les mains derrière le dos? Ai-je iesoin d'un glaive pour m'ôter la vie? ?> On lui envoya son épée par un enfant : « Maintenant je suis mon maître, » dit-il. Alors il reprit le Phédon, le relut deux fois en entier, et s'endormit d'un profond sommeil. Comme les oiseaux commençaient à chanter,, dit son biographe, il se réveilla, prit son épée et se l'enfonça au-dessous de la poitrine. En luttant contre la douleur, il tomba de son Jit. A ce bruit, on accourut : les entrailles lui sortaient du corps, et il regardait fixement. La blessure cependant n'était pas mortelle. Un médecin la banda, mais, dès qu'il eut repris ses sens, il arracha l'appareil, rouvrit la plaie et expira sur-le-champ.

<c Gaton, s'écria César en apprenant cette fin, tu m'as envié la gloire de te sauver la vie ! »

5. Bfttftille de Manda (45). — La bataille de Thapsus ne fut pas la dernière résistance des républicains. Ceux qui avaient pu s'échapper de l'Afrique s'étaient réfugiés, avec deux fils de Pompée, dans l'Espagne, l'ancien gouvernement de ce général, et y firent en peu de temps assez de progrès pour que César jugeât nécessaire de passer lui-même dans cette province (45).

En vingt-sept jours il arriva près de Cordoue,et força, sous les murs de Munda, les pompéiens à recevoir bataille. Il ûe perdit que 1000 des siens, 30 000 de

ses adversaires succombèrent, et parmi eux Labienus et Varus. Cneus Pompée s'enfuit blessé, mais fut atteint et tué. Son frère, qui n'avait pas assisté à la bataille, se cacha dans les Pyrénées; il y resta jusqu'à la mort de César.

6. Royauté de Oésar sons le nom de dletatnre; ses lois (45). — Dans l'intervalle de ces deux batailles. César était demeuré à Rome. A son retour d'Afrique, en juillet 46, le sénat lui avait conféré la dictature pour dix ans, pour trois ans la cei^sure sans collègue, sous le nom nouveau de préfecture des mœurs, la nomination à la moitié des charges curules, le consulat excepté, et le droit de régler les provinces prétoriennes, c'est-à-cUre que le peuple s'était dépouillé, en sa faveur, de sa puissance élective, et le sénat, de son pouvoir administratif.» Il célébra quatre triomphes à son entrée dans la ville : sur les Gaulois, sur l'Egypte, sur Phamace, sur Juba. Ni Pharsale ni Thapsus n'étaient nommés. Parmi les captifs, pas un Romain, mais la sœur de Gléopatre, le fils de Juba, Vercingétorix, que le bourreau attendait au TuUianum pour l'égorger. Rien ne rappelait Pompée. Il eut moins de ménagements envers les vaincus d'Afrique. Il exposa Gaton, Scipion et Petreius, se perçant de leur épée. A cette vue, bien des cœurs, sans doute, se serrèrent, mais la tristesse se perdit dans l'éclat des fêtes. On n'entendit que les soldats user de leur vieux droit et railler, dans leurs chants grossiers, a le galant chauve, l'ami de Nicomède et des Gaulois, qu^il conduisait derrière son char, mais pour les mener au sénat. Fais bien, criaient-ils encore, tu seras battu; fais mal, tu seras roi. »

Après le triomphe, le peuple romajnse coucha autour de vingt-deux mille tables à trois lits. Cette immense orgie inaugurait l'empire. Le lendemain vinrent les distributions, les spectacles et les jeux, où les gladiateurs étaient éclipsés : des chevaliers, le fils d'un préteur, descendirent * dans Tarène; des sénateurs voulaient y combattre !

César songeait maintenant à former un gouvernement

DICTÂTURB DE CÉSAR. 257

modéré, qui opérerait la fusion des partis, qui pratique* ait Toubli des injures et mériterait la reconnaissance par une administration habile et bienveillante. Il accorda au sénat le rappel de Marcellus, et à Gicéron ce* lui de Ligarius. Il réprima la licence des légionnaires, donna des terres à ses vétérans, en évitant de grouper les lots, afin de prévenir toute révolte, et envoya dans des colonies d'outre-mer quatre-vingt mille citoyens. C'était la pensée des Gracques : faire refluer hors de Rome et multiplier dans la péninsule la race des hommes libres. Pour rendre un nouveau Gatilina impossi*ble, Gésar défendit à ses vétérans la vente de leurs lots, si ce n'est après une possession de vingt ans. Il restreignit peut-être le droit d'appel au peuple, rendit plus sévères les lois contre les crimes de majesté et de violence, fixa le gouvernement d'une province à un^ année pour un préteur, à deux pour un proconsul. En vue de rétablir l'agriculture fort négligée depuis cinquante ans à cause des troubles et de la dépopulation des campagnes, il défendit à tout citoyen de vingt à quarante ans de rester plus de trois ans hors de l'Itar. lie, sauf le cas de service militaire. Dans la distribution des terres, trois enfants donnaient droit aux champs les plus fertiles.

Lorsque César revint d'Espagne en 45, le sénat fut un instant embarrassé pour imaginer des honneurs qu'il n'eût pas encore donnés. Il décréta cinquante jours de supplications : cela était mesquin et usé. En cherchant bien, il trouva mieux : après Thapsus, il avait fait César demi-dieu; après Munda, il le fit dieu tout à fait. Une statue lui fut dressée dans le temple de Quirinus, avec cette inscription : « Au dieu invincible » ; on lui consacra un collège de prêtres, les Juliens, et son image fut placée à côté de celle des rois, entre Tarquin le Superbe et Brutus.

Au commencement d'octobre, le dictateur triompha encore, et les fêtes, les jeux, les festins de l'année précédente, recommencèrent. Des chevaliers ^ des séna*

HIST. ROMAIIIB, cl. de 4*. 1 7

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teurs, un ancien tribun du peuple, descendirent dans l'arène ; toutes ces puissances, jadis si redoutées, se dégradaient comme à plaisir. Laberius, forcé de jouer, comme mime, une de ses pièces, disait dans son pro- , logue : « Hélas ! après soixante ans d'une vie sans tache, sorti chevalier de ma maison, j'y rentrerai mime. Ah ! j'ai trop vécu d'un jour. » César lui rendit l'anneau d'or : ce n'était pas lui, mais l'ordre, qu'il avait voulu frapper.

Pour son autorité, César n'imagina pas de noms nouveaux. Le sénat,' les comices, les magistratures, subsistèrent comme par le passé ; seulement il concentra en lui seul toute l'action publique par la réunion en ses mains de toutes les charges républicaines. Gomme dictateur à vie et consul pour cinq ans, il eut la puissance executive avec le droit de puiser dans le trésor ; comme impeirator, la puissance militaire; comme tribun, le pouvoir législatif. Prince du sénat, il dirigeait les débats de cette assemblée ; préfet des mœurs, il la composait à son gré ; grand pontife, il faisait parler la religion selon ses intérêts et surveillait ses ministres. Les finances, l'armée, la religion, le pouvoir exécutif, une partie du pouvoir judiciaire, et indirectement toute la puissance législative, étaient donc à la discrétion dn nouveau maître.

Pour habituer et attacher à cette monarchie qu'il fondait, César avilit systématiquement les institutions républicaines ; il fit entrer dans son docile sénat des hommes nouveaux, même des Graulois, qui changeaient leurs braies contre le laticlave et demandaient dans Bome le chemin de la curie. Il avait augmenté le nombre des préteurs, des prêtres, des questeurs, des édiles, et, afin de pouvoir nommer plus de deux consuls par an, il inventa la théorie nouvelle des consuls substitués. Le consul Fabius mourut le 31 décembre 45 ; il ne restait plus que quelques heures pour que l'année finît : il lui donna néanmoins un successeur. <c Quel consul vigilant! s'écria Giçéron, pendant toute sa magistrature il n'a pas

DICTATURS DE CéSAR, 25Ô

dormi ! » H créa même des patriciens, comme les an* ' dens rois.

7. Prof ets de César. — Cependant ' le consulat, la dictature, la préfecture des mœurs, ne suffisaient pas à César : tout cela, c'était encore la république ; il voulait autre chose, le titre de roi, qui eût inauguré une ère nouvelle et rompu irrévocablement avec le passé. Mais le peuple n'avait pas applaudi Antoine, lorsque celui-«i lui avait offert le bandeau royal. Pour triompher de la répugnance invétérée des Romains, il fallait aonc mon** ter encore plus haut. La guerre lui avait donné la dictature, il comptait lui demander la royauté et légitimer son usurpation, en exécutant de plus grands desseins qu'il n'en avait accompli. Il voulait écraser les Daces et les Gètes, venger Grassus, pénétrer jusqu'à l'Indus, et revenir, à travers les Scythes et les Germains domptés, ceindre dans sa Babylone de l'Occident la couronne d'Alexandre. Alors, maître du monde, il fera couper l'isthme de Gorinthe, dessécher les marais Pontins, percer le lac Fucin, et jeter par-dessus l'Apennin une grande route de l'Adriatique à la mer de Toscane. Puis il multipliera le droit de cité pour préparer l'unité des empires : tous les médecins, les professeurs d'arts libéraux, l'ont déjà reçu, et il rassemblera en un seul code les lois romaines, dans une bibliothèque publique tous les produits de la pensée humaine. Quatre-vingt mille colons sont allés porter au-delà des mers les coutumes et la langue de Rome; la Sicile entière a reçu le jus Latii; les Transpadans, la légion de l'Alouette, tous ceux qui l'ont fidèlement servi, leji^ civitatis; les grandes injustices de la république sont réparées; Gorinthe et Carthage sortent de leurs ruines, et trois géomètres grecs parcourent l'empire pour en mesurer les distances et en lever le plan, travail préliminaire d'une réorganisation de l'administration provinciale.

S.Hort de César (44). — Mais depuis plusieurs mois une conjuration était formée; GassiusLonginus, ancien lieutenant de Grass^s, en était le chef. Il avait entraîné

Bmtus, neveu et 'gendre de Gat(m, qui semblait avoir hérité de ses vertus, de sa rigidité, de son dévouement aveugle et inintelligent aux vieilles institutions. Il avait combattu à Pharsale ; César lui avait cependant confié l'important gouvernement de la Gaule Cisalpine et se Tétait attaché par la reconnaissance : aussi Caîssius dutil, pour l'entraîner, lui montrer qu'il était la seule espérance des grands, du sénat et du peuple, et écrire sur le tribunal où il siégeait comme préteur : < Tu dors,

Brutus; non, tu n'es plus Bru tus! » Brutus céda: il se crut l'instrument nécessaire d'une vengeance légitime.

Son nom en gagna d'autres que pour la* plupart César avait comblés de faveurs. Gcéron, quoique lié avec les principaux conjurés, ignora tout.

Les avis ne manquèrent pas à César; on lui parla d'un complot où Brutus était entré. « Brutus, dit-il en se touchant, attendra bien la fin de ce corps misérable. »

Cependant, un jour qu'on dirigeait ses soupçons sur les Braïus ». deux consuls Dolabella et

Antoine : « Ce ne sont pas ces hommes si bons convives que je redoute, mais les gens au visage blême et maigre. » U voulait désigner Cassius et Brutus. Le maintien calme de Brutus ne trompait pas non plus sa femme Porcia ; on sait que, pour éprouver ses forces avant de lui demander le secret qu'il lui cachait, elle se fit à la cuisse une profonde blessure.

I, Iconographie romaine de Visconti.

On racontait aussi des prodiges, des feux aperçus au ciel, des bruits nocturnes, etc. César s'impatientait de ces continuelles menaces, et refusait d'y croire, au moins d'y penser. « Rome, disait-il, est plus intéressée que moi-même à ma vie, » et il avait renvoyé sa garde espagnole.

Le jour des ides (15 mars 44), les conjurés se rendirent de bonne heure au sénat, mais les devins avaient défendu à César de sortir. Decimus Bru tus lui fit honte de céder à ces vagues terreurs, et, lui prenant la laain, il l'entraîna sur la route. Artémidore de Cnide lui remit tout le plan de la conjuratian : « Lisez, lui dit-il, cet écrit, seul et promptement. » Il n'en put Irouver le temps. Les. conjurés eurent d'autres sujets d'inquiétude*

Médaille de Brutus*.

Un sénateur, Popilius Lenas, ayant salué Brutus et Gassius d'un air plus empressé qu'il ne faisait ordinairement, leur dit à l'oreille : « Je prie les dieux qu'ils donnent une favorable issue au dessein que vous méditez, mais je vous conseille de ne pas perdre un moment, car l'affaire n'est plus secrète ; » et peu après ils le virent avoir avec César un long entretien auquel le dictateur paraissait donner la plus grande attention. DéjàCassius et quelques autres mettaient la main sous leurs robes pour en tirer leurs poignards et s'en frapper eux-mêmes, lorsque Brutus reconnut aux gestes de Lenas qu'il s'agissait, entre César et lui, d'une prière très-vive, plutôt que d'une ajccusation. Quand César entra, tous les

1. Au revers, un bonnet de liberté entre deux poignards, en soutenir des ides de mar».

àeâ tiàAPITRE XXlt.

sénateurs se levèrent pour lui faire honneur ; dès qu'il fut assis, les conjurés, ^e pressant autour de lui, firent avancer TuUius Gimber, pour lui demander le rappel de son frère. Ds joignirent leurs prières aux siennes, et, comme ils insistaient, il se leva pour les repousser de force. Alors, TuUius lui arrachant sa toge, Gasca lui porta un premier coup le long de l'épaule. César saisit la poignée de l'arme en s'écriant : « Scélérat, que faistu ? 5) Mais, dès qu'il vit Brutus lever le poignard sur lui, il quitta la main de Gasca, et, se couvrant la tête de sa robe, il livra son coups au fer des conjurés. Gomme ils le frappaient tous à la fois, Brutus reçut une blessure à la main, et tous les autres furent couverts de son sang.

DEUXIÈME THIUalVIHAT. 263

DEUXIÈME TRtUMVIRAT : OCTAVE, ANTOINE ET LÉPIDE J .GUERRE civile; BATAILLES DE PHILIPPBS. . ^

1. Inaction des conjurés ; amnistie (44). — 2. Funérailles de César« — 3. Menées d'Antoine. — 4. Sa ^ute-puissance. — 5. Octave. —

6. Octave chef de Tarmée sénatoriale; guerre de Modène (43). —

7. Formation du second triumvirat (43). —- 8. Les proscriptions (43). -> 9. Mort de Gicéron. — 10. Les deux batailles de Philippes; mort de Brutus (42).

1, Inaetion des eonjnrés ^ amnistie (44). — » Leâ

cpnjurés n'avaient fait de plan que pour la conjuration et n'en avaient point formé pour la soutenir. Le coup fait, ils sortirent de la curie, traversèrent le forum en, criant que le tyran était inort et allèrent se retrancher au Gapitole. Sur le soir Gicéron y vint. Il aurait voulu que le sénat, agissant avec énergie au milieu deB deux partis tremblants, se rendit maître de la situation; mais le vieux consulaire était seul actif et résolu, et, pendant que les meurtriers hésitaient, les amis de César mettaient le temps à profit. Lépide, son maître de la cavalerie, avait soulevé les vétérans campés dans Tile du Tibre; Antoine s'était fait livrer les papiers et les épargnes de Gésar, il avait aussi mis la main sur le trésor public, qu'il fit transporter dans sa demeure. Le péril commun rapprochant ces cleux chefs, ils s'unirent, moins pour venger leur maître mort que pour tirer parti des circonstances. Antoine était consul: en vertu de sa charge il réunit le sénat. Les conjurés n'osèrent venir à cette séance, où la discussion fut très-orageuse. Les sénateurs voulaient déclarer Gésar tyran; Antoine représenta que ce serait abolir ses actes. Tant de gens étaient intéressés à leur maintien, que la proposition

iut rejetée. Ciceron parla alors : pour concilier tous les intérêts il demanda la cènsécration des droits acquis, 1 oubli du passé, la paix enfin et une amnistie. On in- Tita les conjurés à descendre du Capitole; Lépide et Antoine y envoyèrent leurs enfants comme otages : Gassius alla, souper chez Antoine, Brutus chez Lépide; 1 entraînement était général.

*'j^'"^'*"'** *• *'*^'' — Tout n'était cependant pas (ht. Puisque César n'était pas un tyran, p,îisqu'on maintenait ses actes, il fallait accepter son testament et Jui taire pubhquement des funérailles. Antoine lut au peuple ses dernières volontés. Il adoptait pour fils son neveu le jeune Octave, et, à son défaut, Decimus Brutus

Marc Antoine *.

l'un des chefs de la conjuration. Pour tuteurs, il donnait à Octave plusieurs des meurtriers ; à d'autres il faisait des legs considérables. Ces dons de la victime aux assassins réveillaient déjà la colère dans la foule; mais, lorsque Antoine ajouta que le dictateur lais^t au peuple ses jardins le long du Tibre et à chaque citoyen trois cents sesterces, il y eut à la fois comme une explosion de reconnaissance et de menaces.

Une autre scène, ménagée avec art, acheva de livrer la ville entière à Antoine. Le jour des funérailles, il lut au peuple les décrets du sénat qui accordaient à César des honneurs divins, qui le déclaraient saint, inviolable, père de la patrie. Comme il prononçait ces derniers mots, il ajouta en se tournant vers le lit funèbre : « Et

>^mm^ 1. Viscopti, Iconographie roniaine,

voici la preuve de leur clémence ! Auprès de lui tous avaient trouvé un sûr asile, et hii-même n^a pu se sauver : ils Pont «ssassiné ! Us avaient juré cependant de le défendre; ils avaient voqé aux dieux quiconque attenterait à sa vie, quiconque ne le couvrirait pas de son corps !» Tendant alors les mains vers le Capitole : : « toi, Jupiter, gardien de cette ville, et vous tous, dieux du ciel, je vous atteste : je suis prêta tenir mon serment, jesuis prêt à le venger! » Alors il s'approcha du corps, entonna un hymne comme en l'honneur d'un dieu, puis d'une voix rapide et enflammée il rappela ses guerres, ses combats, ses 'conquêtes : « toi, héros invincible, tu n'as échappé à tant de batailles que pour venir tomber au milieu de nous! » Et, à ces mots, il arrache la toge qui couvrait le cadavre, il montre le sang qui la tache, les coups dont elle est percée. Les sanglots de la foule éclatent et se mêlent aux siens, mais ce n'est pas assez* Le corps de César, renversé sur le lit,* était caché aux yeux. Tout à coup on vit se dresser le cadavre avec les vingt-trois blessures à la poitrine et au visage, et en même temps le chœur chantait : « Je ne les ai donc sauvés que pour mourir par eux ! » Le peuple croit yoir César lui-même se lever de sa couche funèbre et lui demander vengeance. Tous se précipitent vers la curie où il a été frappé et Pincendient; ils cherchent Içs meurtriers, et, trompés par le nom, ils mettent en pièces un tribun qu'ils prennent pour Cinna, le conjuré. Puis, brisant les tribunaux et les bancs, ils dressent un bûcher au milieu du forum; les soldats y. jettent leurs javelots, les vétérans leurs couronnes, leurs armes d'honneur, leurs dons militaires. Le peuple passa la nuit autour du bûcher. Une comète qui se montra au ciel parut une justification de Tapothéose.

3. Menées d'Antolne. — Antoine avait réussi : les meurtriers étaient en fuite. Pour ramener le sénat, profondément irrité qu'on eût ainsi traité raçmistie vptée la veille, Antoine provoqua le rs^ppel de Sextus Pompée ainsi que l'abolition, de la dictature, et il laissa son

266 CHAPITRE XXIIU

collègue fidre exécuter un démagogue qui, se disant parent de Gésar, agitait le peuple. II consentit même à ayoir une entrevue liors de Rome avec Brutus et Cassius, et ne s'opposa point à ce que les conjurés allassent prendre possession de leurs gouvernements, à ce qu'on rendît à Sextus Pompée ses biens et le proconsulat des mers. Jamais le sénat n'avait trouvé un consul plus docile : aussi, lorsque Antoine, se plaignant d'être poursuivi comme un traître par la haine du peuple, demanda une garde pour sa sûreté persoimelle, le sénat se Mta de la lui accorder. U la porta bientôt à 6000 hommes : c'était une armée, il pouvait dès lors jeter le masque. Toutes ses mesures, en effet, n'eurent plus d'autre but que de regagner le peuple et de se faire partout des créatures.

4. Sa tonte-poIsMuiee. •— Le sénat avait confirmé les actes de César : Antoine étendit cette sanction aux actes projetés d«i dictateur, et, comme il possédait tous ses papiers, il y lisait ou y faisait écrire tout ce qu'il avait intérêt d'y trouver. Il vendit ainsi les places, les honneurs, même les provinces, comme la petite Aiinénie, que lui acheta Dejotarus; comme la Crète, qui paya elle-même son indépendance, mais perdit son argent. Ces trafics scandaleux relevèrent sa fortune : aux ides de mars, il devait 8 millions; avant les calendes d'avril, il avait tout payé et capitalisé 135 millions^ qui lui servirent à acheter des soldats, des sénateurs et le peuple. Quand il se crut assez fort, il fit dépouiller Brutus et Cassius de leurs gouvernements de Syrie et de Macédoine, pour recevoir en échange ceux de la Crète et de Cyrène; Dolabella, son collègue, s'adju-* gea le premier; il prit pour lui le second, où étaient cantonnées des forces considérables. « Le tyran est mort, s'écriait douloureusement Cioéron, mais la tyrannie vit toujours. »

6. Octave. — Sur ces entre£edtes arriva à Rome un jeune homme jusqu'alors peu remarqué. Octave, neveu de César par sa mère Julia, sœur dû dictateur « A qua*

tre ans, il avait perdu son père, chevalier romain de distinction, et César, qui n'avait pas d'enfant, s'était chargé^de son éducation.. Il voulait l'emmener avec lui contre les Parthes, et il l'envoya à ApoUonie, au milieu des légions qui s'y réunissaient, à la fois pour achever ses études et pour le faire connaître des soldats. À la nouvelle de la mort du dictateur, ses amis lui conseillèrent de se réfugier au milieu de l'armée. C'eût été comme une déclaration de guerre au sénat et aux meurtriers. Octave, esprit réservé, qui donnait à la prudence autant que César donnait à l'audace, rejeta ce projet. Aussi hardi que son père adoptif, mais d'une autre manière, il n'hésita pas, malgré les avis menaçants de sa mère, à venir seul à Rome réclamer son dangereux héritage. Il voyagea sans bruit, sans faste. Près de Cumes, il apprit que Gicéron était dans le voisinage; il alla lui' faire visite et séduisit le vieillard par ses caresses et son feint abandon. A la fin d'avril, il entra dan^ Rome. Il avait alors dix-neuf ans à peine.

6. Oetave ehef de l'armée sénatoriale f guerre de Moderne (43). Antoine dédaigna d'abord ce prétendant sans appui et si jeune qui ne demandait que les biens laissés par son père adoptif; mais le nom de César ralliait autour d'Octave tous les vétérans, et, comme il s'engagea à accomplir les legs faits par son père au peuple et aux soldats, il se créa, par cette seule déclaration, un parti nombreux. Cicéron faisait de nobles efforts pour arracher une seconde fois la liberté aux mains qui voulaient l'étouffer. Antoine était pour le moment le plus à craindre : il lança contre lui ses deux premières Philippiques. Mais il fallait autre chose que des paroles même éloquentes pour renverser cette domination d'un soldat brutal; une armée était nécessaire, et, cette armée. Octave seul pouvait la donner. Cicéron flatta ce jeune homme qu'il espérait conduire; il lui fit décerner parle sénat des honneurs qui semblaient peu dangereux, et, Antoine ayant emmené ses légions pour enlever la Cisalpine à DecimuB Brutus, Cicéron fit charger Octave

268 CHAPITRE XXllI.

d'aller avec les consuls s'opposer à cette entreprise. Ce Decimus Brutus qu'Antoine assiégeait dans Modène était un des meurtriers de César. Octave accepta néanmoins cette mission qui lui faisait tirer l'épée, il le semblait du moins, pour l'assassin de son père, mais qui lui donnait un prétexte légal de réunir une armée et d'avoir un rang dans l'État. Cette guerre de Modène fut .courte et sanglante (43). Antoine fut vaincu, mais les deux consuls périrent. Octave demanda alors pour luimême une des deux places vacantes. Le sénat, débarrassé d'Antoine, croyait n'avoir plus besoin du jeune César : il rejeta dédaigneusement sa demande. Octave conduisit aussitôt huit légions jusqu'aux portes de Rome, y entra aux applaudissements du peuple, qui le proclama consul, fit ratifier son titre de fils adoptif de César, et* distribua à ses troupes, aux dépens du trésor public, les récompenses promises.

K, Formation dn seeond trininvlrat (43). — Maintenant il pouvait traiter avec Antoine sans craindre d'être éclipsé par lui: il était consul, il avait une armée, il était maître de Rome, et autour de lui s'étaient ralliés tous ceux des Césariens qu'avaient éloignés les violences de son rival. Les négociations allèrent vite : Antoine, Lépide, ancien général de la cavalerie du dictateur, et Octave se réunirent près de Bologne, dans une . île du petit fleuve Reno. Ils y passèrent trois jours à former le plan du second triumvirat. Une magistrature nouvelle était créée sous le titre de triv/mviri reipubUciB constituendœ : Lépide, Antoine et Octave s'attribuaient la puissance consulaire pour cinq ans, avec le droit de disposer, pour le même temps, de toutes les charges. Leurs décrets auraient force de loi, et ils se réservaient chacun deux provinces autour de l'Italie: Lépide, la Narbonaise et l'Espagne; Antoine, les deux Gaules; Octave, l'Afrique, la Sicilç et la Sardaigne. Pour s'assurer des soldats , les triumvirs . leur promirent 5000 drachmes par tête, et les terres de dix-huit des plus belles' villes de l'Italie.

8. lies proseriptioBB (48) . -^ Ils se firent précéder à Rome par Tordre envoyé de mettre à mort dix-sept des plus considérables de TÉtat : Gicéroû était de ce nombre. Quand ils furent 'eux-mêmes arrivés, ils affichèrent redit suivant : « Si ceux que César, dans sa clémence, avait sauvés^ enrichis et comblés d'honneurs après leur défaite, n'étaient pas devenus ses meurtriers, nous aussi nous oublierions ceux qui nous ont fait déclarer ennemis publics. Éclairés par l'exemple de César, nous préviendrons nos ennemis avant qu'ils nous surprennent. Prêts à entreprendre au-delà des mers une expédition contre les parricides, il nous a semblé nécessaire de ne point laisser d'ennemis derrière nous : c'est pourquoi nous avons dressé une liste de proscrits. Que personne ne cache aucun de ceux dont les noms suivent t celui qui aidera à Févasion d'un proscrit sera proscrit lui-même. Que les têtes nous soitet apportées. En récompense, l'homme de condition libre recevra 25 000 drachmes attiques, l'esclave 10 000, plufe la liberté avec le titre de citoyen. » Suivait une liste de cent trente noms, une seconde de cent cinquante parut presque aussitôt ; à celles-là d'autres encore succédèrent. En tête de la première, on lut les noms du frère de Lépide, de L. César, oncle d'Antoine, et de C. Toranius, un des tuteurs d'Octave. Chacun des chefs avait livré un des siens pour avoir le droit de n'être pas gêné dans ses vengeances. Les scènes des jours néfastes de Marins et de Sylla recommencèrent, et la tribune eut encore ses hideux trophées de têtes sanglantes. On présente une tête à Antoine : « Je ne la connais pas, répondit-il, qu'on la porte à ma femme. » C'était celle, en effet, d'un riche particulier qui jadis avait refusé de vendre à Fui vie une de ses villas. Plusieurs échappèrent^ grâce aux navires de Sextus Pom*pée, qui venait de s'emparer de la Sicile, et gagnèrent l'Afrique, la Syrie, la Macédoine, où commandaient Gornificius, Gassius et Brutus. Cicéron fut moins heu* reux.

9. iHert de Cieéron. — Octave Tavait abandonné aux rancunes de son collègue, à regret cependant, car c'était un meurtre inutile. Puisqu'ils tuaient la liberté, qu'était-ce qu'un orateur sans tribune? une voix sans écho et qui d'elle-même se tairait. Mais Antoine et Fulvie voulaient la main qui avait écrit, la langue qui avait

{prononcé les Philippiques. Gicéron avait fui de Tuscuum et gagné Gaête par la mer. Après s'être reposé quelques instants dans la villa qu'il possédait de ce côté, il était remonté dans sa litière pour se faire porter au vaisseau qui l'attendait. A ce moment les assassins arrivèrent, conduits par un tribun légionnaire, Popilius, qu'il avait autrefois sauvé d'une accusation de parricide. Lorsqu'il les entendit approcher, il fit poser à terre sa litière, et, portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un œil fixe. Ses dieveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait, firent hésiter les soldats, qui se couvrirent le visage pendant que le centurion Herennius regorgeait (7 décembre 43). Il lui coupa la tête et la main, et on les apporta au triumvir pendant qu'il était à table. Antoine montra à cette vue une joie féroce, et Fulvie, prenant cette tête sanglante, perça d'une aiguille la langue qui l'avait poursuivie de tant de sarcasmes mérités. Ces , tristes restes furent ensuite attachés aux Rostres. On accourut en foule pour les voir, mais avec des larmes et des gémissements. Octave lui-même s'affligea en secret de cette mort, et, bien que sous son règne personne n'osât jamais prononcer ce grand nom, comme réparation, il donna le consulat à son fils. Une fois même il rendit témoignage de ses vertus.

fO. lies deux batailles de PhlUppesi mort de Brvtas (4l«). — En quittant l'Italie, Brutus s'était rendu à Athènes. Dès qu'on sut qu'il rassemblait des soldats, quelques débris des légions pompéiennes, restés dans ces provinces après Pharsale, accoururent autour de lui, et le gouverneur de la Macédoine lui remit son commandement, Antoine avait envoyé son frère Gaïus

pour lui disputer la Gh*èoe : il fat fait prisonnier. De l'Adriatique à la Thrace, tout obéit au général républicain, GassiuB avait aussi pris possession de son gouverne^ ment de Syrie et entraîné les légions d'Orient. Les deux chefs s'occupèrent d'abord de réduire les peuples qui tenaient pour les triumvirs. Brutus attaqna Xanthe, Gassius, Rhodes, qu'il pilla cruellement. La province d'Asie dut payer en une seule fois l'impôt de dix an** nées. La dernière armée et les derniers chefs de la ré* publique semblaient ainsi prendre à tâche de légitimer à l'avance, aux yeux des populations, le triomphe du gouvernement monarchique. Brutus cependant, républicain sincère, s'efibrçait d'adoucir les maux de la guerre. A Sardes, dans une seconde entrevue avec Cas* sius, il lui reprocha vivement de faire détjBster leur cause. « Mieux aurait valu, disait-il, laisser vivre César : sll fermait les yeux sur les injustices des siens, Iui*-mème du moins ne dépouillait personne. »

Chargées du butin de l'Asie, les deux armées se mirent en marche pour rentrer en Europe. Une nuit que Brutus veillait dans sa tente, nn spectre d'une figure étrange et terrible se présentai lui. <c Qui es-tu, homme ou dieu? dit sans trembler le stoïque général. — Je suis ton mauvais génie, répondit le fantôme, tu me re^ verras dans les plaines de Philippes, » et il s'évanouit. Le lendemain Brutus raconta cette vision de son esprit troublé à l'épicurien Cassius, qui lui expliqua, comme Lucrèce, l'inanité des songes et des apparitions. Ils avaient 80 000 fantassins et 20 000 cavaliers ; chaque soldat avait reçu 2500 drachmes, les centurions 5000, les tribuns 10 000. Us s'avancèrent jusqu'à Philippes, en Macédoine.

Brutus et Cassius campaient sur deux collines éloignées l'une de l'autre de 3 milles. Antoine se posta en face de Brutus. Les deux armées étaient à peu près égales en. nombre, mais les républicains avaient une flotte formidable qui interceptait aux césariens tous les «rrivi^es par n^er ; aussi Antoine, menacé de la disette.

i7S CHAPITRE XXIII.

hâtait de ses vœux la bataille, que Gassius, par la raison contraire, voulait différer. Brutus^ pressé de sortir d'inquiétude et de mettre fin à la guerre civile, opina dans le conseil pour le combat et entraîna la majorité. Octave, malade, avait été emporté hors de son camp^ quand Messala, attaquant avec impétuosité, pénétra dans ses lignes, où sa litière, qui y avait été laissée, fut criblée de traits. Le bruit se répandit qu'il avait été tué, et Brutus croyait la victoire gagnée. Mais à l'autre aile Antoine avait dispersé l'ennemi et pris son camp. Gassius se retira avec quelques-uns des siens sur une hauteur voisine. Apercevant un gros de cavalerie qui marchait à lui, il le prit pour un corps ennemi et se fit tuer par un de ses affranchis : c'était Brutus qui, vainqueur, accourait à son secours. Les flatteurs de la nouvelle royauté dirent ensuite qu'au moment suprême l'épouvante avait saisi l'âme du sceptique épicurien, qu'il avait cru voir César, couvert d'un manteau de pourpre et le visage menaçant, pousser sur lui son cheval. « Je t'avais tué cependant ! » se serait-il écrié en détournant les yeux, et, poussé par la vengeance du dieu, il avait lui-même tendu la gorge à l'épée. Brutus, en voyant son cadavr^, versa des larmes et l'appela le dernier des Romains. Par son farouche courage, il méritait mieux luimême cet éloge.

Vingt jours après cette première action une autre s'engagea : les troupes de Brutus furent mises en fuite; leur chef, échappé avec peine, s'arrêta sur une hauteur pour accomplir ce qu'il appelait sa délivrance. Straton, son maître de rhétorique, lui tendit une épée : il se précipita sur la pointe avec tant de force qu'il se perça d'outre en outre et expira sur Pheure. L'imagination populaire a entouré de dramatiques circonstances les derniers moments du chef républicain. Le fantôme (ju'il avait vu à Abydos, disait-on, lui. apparut encore, suivant sa promesse, dans la nuit qui précéda la bataille, et passa devant lui triste et muet. Suivant d'autres, une parole de colère et d'amère déception lui

DEUXîiÈME TRIUMVIRAT. 273

aurait échappé à Theure suprême : « Vertu^ tu n'es qu'un mot ! »

Antoine montra quelque douceur envers lee captifs . et fit honorablement ensevelir Brutus; mais Octave fit décapiter son cadavre et porter sa tête aux pieds de Timage de César. Il fut sans pitié envers ses prisonniers et assista froidement à leur supplice. Un père et son fils imploraient la vie l'un pour l'autre, il les fit tirer au sort. Un autre lui demandait au moins une sépulture : a Gela, dit-il, regarde les vautours. » Cependant* il accueillit Valerius Messala, malgré son amitié pour Brutus, et il lui laissa souvent vanter la vertu du chef républicain. Plus de quatorze mille hommes s'étaient rendus, mais toute la flotte, réunie sous Domitius Ahenobarbus, alla rejoindre Sextus Pompée.

ttlBT. ROMAIMB, th dé 4^ IS

DUUMVIRAT d'octave ET d'aNTOINE ; BATAILLE" d'aCTIUM.

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