TABLEAU STATISTIQUE DE L'ASIE
Après avoir décrit les principaux états de l'Asie , nous allons en tracer le tableau statistique, afin d'offrir au lecteur les élémens principaux de leurs ressources et de leurs forces. Mais , comme nous l'avons déjà vu , tous ces états, à un très petit nombre d'exceptions près, sont hors du domaine de la statistique. Nous n'avons donc que des approximations pour remplir les colonnes du tableau ; et, malgré les nombres précis qu'on trouve dans bien des ouvrages de géographie et de statistique, nous serons souvent obligés de laisser les colonnes vides. Mais quelques observations pré-
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liminaires sont indispensables pour éclairer le lecteur et pour nous mettre à l'abri des critiques que des personnes étrangères à ce genre d'études pourraient nous adresser. Du reste, ces observations doivent aussi se rapporter aux états admis dans les tableaux statistiques que nous offrons à la suite de la description de l'Afrique et de l'Océanie.
SURFACE et population. Nous avons signalé aux pages 557 et 56 1 les principes qui nous ont guidé dans la détermination des surfaces des étais; nous avons déjà vu aux pages A 3-4 5 les méthodes à l'aide desquelles le géographe peut déterminer approximativement la population fies états qui ne sont pas encore entrés dans le domaine de la statistique. Nous regrettons que le manque d'espace ne nous permette pas de citer au moins quelques exemples des différences étonnantes que nous avons signalées dans notre Essai sur la population du Globe , publié dans la deuxième série de la Revue des Deux- Mondes , tomes i et n. Ceux de nos lecteurs qui voudront consulter ce journal verront à quelles longues et fastidieuses recherches nous avons dû nous livrer pour leur offrir les résultats que présente ce tableau.
Il ne nous reste plus donc qu'à faire quelques remarques sur les revenus , les dettes, les forces de terre et de mer de ces mêmes états. Nous commencerons par avouer que nous avons été long-temps indécis si nous devions admettre ou non ces élémens dans les tableaux statistiques de cet Abrégé , tant nous avons trouvé de discordance entre les nombreuses évaluations portées sur un même état. Les difficultés qu'offre la rédaction d'un semblable tableau pour l'Europe peuvent donner la mesure de celles bien plus grandes que le géographe doit vaincre pour parvenir à remplir le même cadre pour les états de l'Asie, de l'Afrique et de l'Océanie. Le manque de connaissances préparatoires et d'aptitude à observer de certains voyageurs; les préjugés qui, dirigeant les recherches de quelques autres, ont seuls commandé leurs opinions; la manière particulière de voir de chaque auteur; la trop grande confiance que d'autres mettent dans les rapjKJrts exagérés des indigènes, étrangers presque toujours à toute notion de statistique; mais surtout l'ignorance de la langue du pays, et les obstacles qu'opposent les vues politiques des gouvernemens , les préjugés et les superstitions des naturels; telles sont les sources principales des évaluations si disparates qu'on rencontre dans les ouvrages les plus estimés. C'est à ces mêmes causes que Ton doit aussi attribuer la foule d'erreurs qui les déparent.
revenus. Le terme moyen, par lequel on obtient des résultats assez exacts lorsqu'il est pris sur des renseignemens positifs, ne donnerait qu'une approximation illusoire si on voulait l'employer pour déterminer les revenus et les forces d'un de ces états, en admettant indistinctement comme élémens du calcul tous les renseignemens vagues et disparates qui s'y rapportent. Pour approcher de la vérité autant qu'il est possible, on a procédé d'une manière différente. D'abord nous avons exclu de ces calculs toutes les évaluations évidemment exagérées, soit en plus soit en moins. Comparant ensuite le pays dont on voulait déterminer les revenus avec d'autres contrées, dont cette donnée nous était assez suffisamment connue, nous avons admis comme élémens du calcul, l'étendue et la qualité du sol , le nombre des habitans, leur état moral et politique, celui de l'agriculture, de l'industrie et du commerce; en un mot, toutes les circonstances qui entrent comme élémens dans la solution de ce problème très compliqué.
Le système fiscal de ces états est plus ou moins, mais toujours très différent du système fiscal des états européens. Plus de la moitié du revenu et quelquefois plus, des trois quarts proviennent de l'impôt foncier. C'est la conséquence nécessaire du principe sur lequel est basé ce système, d'après lequel le souverain est considéré comme seul propriétaire du sol. C'est lui seul qui est censé en avoir le dominium directum ; ses sujets n'en ont que l'usage ou le dominium utile , moyennant la contribution d'une part de la récolte. Autant que celte rente foncière est payée avec régularité , ces derniers jouissent de père en (ils des terres ainsi octroyées comme de toute autre propriété héréditaire. Ce principe est dominant dès la plus haute antiquité dans presque tous les états agricoles de l'Asie, de l'Afrique et de l'Océanie ; mais les fermiers partagent avec le souverain le produit brut dans des proportions qui diffèrent d'un état à l'autre, mais qui sont toutes beaucoup plus fortes qu'en Europe. A la Chine, par exemple, chaque tenancier paie un dixième du revenu; dans l'Inde Anglaise, la part du gouvernement est d'un cinquième; en Perse, selon M. Fraser, l'impôt foncier depuis quelques années est aussi d'un cinquième; dans l'île de Java, au contraire, il est d'un quart et au Japon il s'élève quelquefois jusqu'aux deux tiers. Deux autres circonstances majeures rendent très difficile, pour ne pas dire impossible, l'estimation des revenus de ces états. Dans tous une grande partie des recettes et dans quelques-uns les trois quarts , consistent en denrées; une grande partie sert pour l'entretien des troupes et pour payer les employés civils, le reste est vendu pour le compte du gouvernement. Souvent il arrive que le souverain est le plus grand négociant du pays; quelquefois il en est même le seul. De là vient l'impossibilité de déterminer en argent le revenu brut, quelque soin qu'on y mette pour obtenir un résultat assez exact. Cette somme dépend de trop d elémens hétérogènes et variables pour offrir rien de fixe. Dans l'estimation des revenus de ces états il n'est presque jamais question que de la recette nette, c'est-à-dire des sommes que chaque province envoie au trésor général après avoir payé toutes les charges, non-seulement de son administration, mais quelquefois même celles provenant de l'entretien des nombreux corps d'armée qui y sont cantonnés. C'est ainsi que l'on a estimé les revenus du royaume de Perse , ceux du khanat de Boukhara , du Népal , des imamats de Mascate et d'Yemeu, et d'autres états, comme il résulte d'un examen même superficiel de tout ce qui a été publié dernièrement sur leurs finances. Quelquefois des voyageurs qui jouissent à juste titre d'une brillante réputation , n'ont pas tenu compte dans leur évaluation des dons que plusieurs souverains asiatiques reçoivent de leurs sujets dans certaines circonstances et qui forment une partie très considérable de la recette. M. Fraser dit que le roi de Perse actuel, à l'occasion de la félc de Nourouzi, reçoit des présens pour la valeur de 1,000,000 à 1,200,000 tomans; somme énorme comparée à la totalité du revenu net qu'il assigne aux étals de ce monarque. Cette différente manière d'estimer la recette explique l'étonnante disparité dans les évaluations données par des voyageurs qui ont visité le même pays à un très petit intervalle de temps l'un de l'autre. C'est ainsi que nous voyons l'estimable M. Jaubert et M. Fraser offrir dans leur éva • luation des revenus de la Perse, une différence assez considérable en les portant le premier à 2,900,000 tomans ou à 58,ooo,ooo francs, et le second à 49,780,000 francs, tandis que M. Kinneir en offre une encore plus grande
ARKEGÈ DE GEOGRAPHIE.
en les estimant à 3,000,000 sterling ou 75,000,000 de francs, et que son savant traducteur va bien au-delà en faisant observer dans une note qu'ils montent très certainement à près de 100,000,000 de roupies ou à plus de a5o,ooo,ooo de francs! Cette apparente contradiction disparaît lorsqu'on pense aux diverses manières d'évaluer les sources différentes d'où découlent les revenus de ce royaume, et lorsqu'on songe que les trois première» estimations indiquent le revenu net de la Perse , tandis que celle deM. Drouville se réfère au revenu brut ou à la totalité des sommes payées par les contribuables sous toutes les formes imaginables.
Si nous n'étions pas resserrés par l'espace nous pourrions offrir une foule d'exemples à l'appui de ce que nous venons de dire. Nous pourrions aussi le démontrer de la manière la plus évidente à l'aide d'un état très détaillé el officiel des revenus de l'enipireOttoman en 1 786 et 1 798, que nous avons sous les yeux et que nous devons à l'obligeance d'un savant voyageur, dont les lumières nous ont été d'un grand secours dans la description de cet empire. Dans cet état on porte la totalité de la recette en 1 798 à 77,580,000 piastres, somme qui elle seule est déjà de beaucoup supérieure à la somme à laquelle on s'accorde à porter le revenu général de l'empire. Mais cette somme serait plus que doublée si l'on voulait calculer le revenu brut, c'est-à-dire si l'on voulait calculer la totalité des sommes payées par les contribuables aux différens gouverneurs des provinces et aux princes tributaires ou vassaux. Les deux riches principautés de Valachie et de Moldavie, par exemple, ne figurent dans cet état que pour le tribut payé par leurs bospodars , qui est à peine le huitième de leur revenu brut; l'Égypte n'y figurait à cette époque que pour une somme qui n'est pas le sixième de ce que ce pays rapporte aujourd'hui au vice-roi qui le gouverne. Fondant nos calculs sur l'état sus-mentionné , sur un document ofliciel relatif aux revenus de la Valachie en 182a, i8a3 et 1824 , et sur un tableau très détaillé des revenus moyens annuels de l'Égypte dans ces dernières années , nous n'avons pas hésite à porter à 36o,ooo,ooo de francs la totalité des revenus de l'empire Ottoman. Dans cette somme l'Egypte avec ses dépendances figure pour environ 100 millions de francs , somme énorme lorsqu'on la compare à la population sur laquelle on la prélève. Selon un article très détaillé publié dans le 11e volume de la Revue des Deux- Momies , les revenus du vice-roi d'Egypte s'élèveraient à 30/290,000 piastres d'Espagne, équivalant à environ 160,000,000 de francs ; mais nous avons le droit de rejeter de semblables évaluations jusqu'à ce que l'on indique le document officiel qui a servi de base. Les calculs autrement positifs de M. le major Prokesch, ne donnent qu'un total de 2/4 1,000,000 de piastres turques, ce qui fait un peu plus de 100 millions de francs. Ce seul exemple démontre l'impossibilité de faire des comparaisons entre les états de l'Europe, où le gouvernement ne prélève qu'une petite partie du revenu net du propriétaire , et directement ou indirectement une fraction du produit de l'industrie de ses administrés, et les états de l'Asie, de l'Afrique et do l'Océanie, où le souverain est quelquefois le seul propriétaire du sol et le seul accapareur de l'industrie et du commerce. Les détails officiels relatifs aux revenus de la Valachie nous ont servi aussi à déterminer par approximation ceux de la principauté de Moldavie dans ses limites actuelles, ainsi que les revenus de la principauté de Servie. Dans les revenus des principautés de Servie, de Valachie et de Moldavie on a compris le tribut
qu'elles paient à la Porte. C'est une somme imposée sur la nation et qui doit nécessairement figurer dans le revenu brut. Ce dernier ainsi que la population et la superficie ont été calculés dans les limites actuelles qui seront beaucoup plus reculées lorsque le grand-seigneur aura rendu les six • districts garantis par le traité d'Andrinople. C'est alors peut-être que ces différentes estimations pourront être doublées.
Puisque la nature de notre sujet nous a ramené sur le terrein des calculs approximatifs, nous devons déclarer aussi que nos évaluations des revenus de l'Etat du Pape, des empires d'Autriche et de Russie et d'autres états, ne diffèrent tant on plus de celles qu'en ont données les plus célèbres statisticiens , que parce que ces derniers paraissent , ou n'avoir pas eu connaissance des doctiraens officiels que nous avons sous les yeux, ou n'avoir pas compris dans leurs calculs la totalité des sommes qui devaient y être portées, ou bien encore parce qu'ils n'ont évalué que leur revenu net. Mais comme nous l'avons déjà fait observer dans le chapitre qui précède le tableau stntistique de l'Europe, c'était le revenu brut de ces états qu'il fallait prendre afin d'offrir des élémeus comparables. Nous avons vu à la page 570 que le revenu brut de toutes les Provinces Vénitiennes s'est élevé en i8a3 à 5o,55 1,100 francs; cependant ces mêmes provinces ne figurent dans un tableau général des revenus de l'empire d'Autriche, donné par M. le baron de Malchus sur l'autorité d'un autre statisticien célèbre, M. André, que pour 2,140,000 florins de convention, ce qui fait un peu plus d'un dixième de la totalité des sommes payées par les contribuables! Si nous voulions calculer de cette manière les revenus de la France et de l'Angleterre, en ne tenant compte que de l'excédant des caisses provinciales , envoyé au trésor général à Paris et à Londres, nul doute que le milliard de la France et le milliard et demi de l'Angleterre seraient réduits, le premier à 3 ou 400 millions et le second à 5 ou 600 millions. Mais nous devons prévenir le lecteur que si nous avons tâche d'évaluer le revenu brut de ces états ainsi que ceux de tout l'empire Ottoman et des pays qui en ont été récemment détachés, afin d'avoir des élémens comparables dans la colonne des revenus du tableau statistique de l'Europe, nous avons recule devant les difficultés que nous aurious eu à surmonter pour réduire à la même forme tous les états des autres parties du inonde hors du domaine de la statistique. Nous nous sommes borné à IVgard de ces derniers à n'admettre les évaluations des voyageurs qu'après les avoir assujéties à l'examen des circonstances qui leur sont particulières et dont l'ensemble, comme nous l'avons déjà vu, pouvait les modifier considérablement
Les Etats Jfarbarcsqucs et plusieurs états de l'Océanie, considérés sous le rapport financier, forment une classe à part, en ce que leurs budgets offrent parmi les principaux articles de la recette les produits de la piraterie, ceux de la vente et du rachat des esclaves; et, il faut bien le dire, dans la recette des Etats Barbaresques, on doit compter aussi les tributs payés par les puissances maritimes de l'Europe pour garantir leurs vaisseaux marchands des attaques de ces brigands. D'après un document qui paraît officiel, les sommes payées pour cet objet au dey d'Alger, se montaient dernièrement à 8o6,66'ô francs ! Dans la recette de l'empire Anglo-Indien, il faut tenir compte des produits considérables provenant du commerce; m 1829, ils dépassèrent 164 millions de francs sur une recette générale de 747,714,250 francs. On doit en dire autant des revenus de Java, esti-
ABRKGÉ DE GÉOGRAPHIE.
niés en 1822 à 1 5,563, 190 roupies, bien que l'on doive faire de fortes réductions sur la somme de io,i5t,/îo5 roupies attribuées au commerce, parce que la plus grande partie de ces 10 millions n'est pas le résultat d'opérations commerciales , mais bien de la vente des produits du sol que le gouvernement hollandais fait cultiver pour son compte. Nous pourrions signaler une foule d'autres anomalies offertes par les budgets de ces états; mais l'espace nous manque. Qu'il nous soit permis d'ajouter encore quelques faits relatifs aux revenus des deux plus anciens empires de l'Asie. Malgré les détails importans donnés sur les finances de l'empire Chinois par Dulialde, Deguignes et autres savans du siècle passé, et ceux bien plus précieux publiés récemment par MM. Klaproth et Perring-Thoms, le géographe n'a pas encore les moyens d'évaluer avec assez de précision la totalité du revenu brut de cet empire. Le Tibet , par exemple , ne paie rien ou presque rien à l'empereur de la Chine; c'est au contraire ce dernier qui envoie au grand- lama des présens annuels très riches pour les objets religieux qu'il reçoit de ce pontife. Mais le Tibet a une administration, une année assez nombreuse , une cour à entretenir. Pour pouvoir comparer les finances de cet empire à celles d'autres états , ces sommes devraient donc être portées dans la recette brute, ainsi que celles que coûte l'administration de ses provinces vassales , telle que lu Mongolie , et l'administration de ses provinces soumises, telle que le Thian-chan-nan-lou. D'un autre côté nous voyons Schneegans porter à 4a5,5oo,ooo florins les revenus de l'empire du Japon, parce qu'il évalue les produits en nature reçus par le gouvernement d'après les prix élevés qu'ils auraient en Europe, tandis que Ka?mpfer les exagère, lui aussi, parce que dans son estimation de 340,000,000 de florins il comprend les revenus des princes vassaux de l'empereur. C'est comme si, en évaluant les revenus de l'empire d'Autriche , on portait dans la recette générale de cet état les sommes provenant des revenus particuliers des princes de Liechtenstein , Esterhazy et autres grands vassaux de l'empire. Nous avons rédigé le tableau suivant pour donner un échantillon de l'étonnante disparité d'opinions émises sur les revenus de l'empire Chinois.
Klaproth dam In traduction de l'ouvrage deTimkovski estime le re?enn à 39,667,17^ liang ou onces d'argent, ce qui, eu comptant l'once a 7 francs, donnerait 477,690,000 fr.
Perrinu-Thoms d'après un manuscrit rédigé en i8a3 par le Chinois Wang-Kouei-ching , et sans comprendre dans son estimation les produits de la douane de Canton, les porte à 74,56 1, 633 tacts, équivalant à ?4,8ao,54i livres sterling, qui , à a5 francs chaque , correspondent à. . 630,513,600
Dec u («Ris, fils, mais sans comprendre les produits des domaines de l'empereur, le monopole du ginseng, les confiscations , les présens et anlres menns objets 710*000*000
IUrrow 1,485,000,000
Duhalob, 200,000,000 onces d'argent qui , à 7 fr. 5o c. , correspondent à i,5oo,ooo,ooo
La forme plus ou moins despotique du gouvernement des états compris dans cette catégorie qui n'inspire aucune confiance aux capitalistes, et le manque absolu de ces derniers dans le plus grand nombre, sont cause que ces états n'ont pas eu occasion de se charger de dettes proprement dites. Quand ces gouvernemens sont nressés d'argent ils ont recours à de nouveaux impôts, aux confiscations des biens des riches, à l'altération de la monnaie, et quelquefois, comme en Chine et autres états, à l'émission du papier- monnaie. On ne doit donc pas être étonné de ne pas trouver
dans ce tableau, non plus que dans ceux de l'Afrique et de l'Occanic, la colonne de la dette publique. Nous ferons cependant observer que les possessions immédiates de la Compagnie Anglaise, dont l'administration offre la régularité des contrées européennes et jouit par conséquent du crédit qui en est la conséquence, présentent au milieu de ces étals une grande anomalie financière par leur dette. Dès l'année 1827 elle s'élevait a 42,870,876 livres sterling, et son intérêt coûtait annuellement 1,749,068 livres sterling. On pourrait encore citer quelques autres états de l'Inde, dont la dette est assez, considérable relativement à leurs revenus; mais ces détails seront consignés dans un autre ouvrage. L'intérêt de la science nous lait un devoir de signaler ici une erreur échappée à bien des géographes et des statisticiens, relativement à la dette de l'empire Ottoman qui ligure dans tous les tableaux statistiques. Cette prétendue dette ne doit pas être confondue avec les dettes proprement dites, dont nous avons parlé aux pages 577 et 58a; ce sont des sommes que le miri ou le trésor de l'état doit au khazné odassi ou trésor particulier du sultan; c'est comme si l'on disait que la France sous un roi absolu, tel que Louis XIV, avait une dette de 100 millions, parce que les intendans devaient cette somme a la cassette de ce monarque. Le total de cette singulière dette de l'empire Ottoman en 1786 s'élevait à la somme de 53,35o,ooo piastres turques, dont i, 3 5o,ooo étaient dues au trésor de la Mecque et de Medine, 45,5oo,ooo khazné odassi et 6,5oo,ooo à l'arsenal.
fOEOXS »E TERRE et I>E MER. A l'égard des armées de ces états, le résultat de nos recherches se réduit pour le plus grand nombre à de simples approximations; elles n'ont abouti qu'à nous confirmer dans l'impossibilité où l'on est de fixer même approximativement la force de certains autres. Aussi le lecteur ne doit pas s'étonner de trouver tant de lacunes dans les colonnes de nos tableaux. II vaut encore mieux ne rien dire, que d'offrir des estimations tout-à-fait erronées. Quelques observations générales sont cependant nécessaires sur cet important sujet
On se tromperait beaucoup si l'on croyait qu'il n'y a de troupes permanentes et régulières que dans les états de l'Europe et dans ceux que les ha bilans de cette partie du monde ont fondes hors de ses limites. De tout temps les grandes monarchies asiatiques ont eu des armées permanentes , et depuis le commencement du xix* siècle quelques-uns de ces états possèdent même des armées organisées comme les nôtres. Les victoires éclatantes remportées par une poignée d'Européens sur les masses innombrables de l'empire Ottoman et des autres états de l'Asie ont démontré aux peuples de l'Orient les avantages de la discipline; et c'est par l'art terrible de la guerre que la civilisation de l'Europe a ouvert sa marche en Asie et en Afrique. Déjà plusieurs princes de ces contrées lointaines ont adopté la tactique des Européens; elle est déjà en pleine vigueur sur les rives du Bosphore, au Caire, sur les bords de l'Indus et jusque sur les rivages éloignés de la mer de la Chine.
D'après ce que nous venons de dire on voit que , dans les armées des états dont les forces forment le sujet de ce chapitre , on doit distinguer trois classes de troupes ; savoir : les troupes régulières ou disciplinées h t européenne ; les troupes irrégulières permanentes ou soldées constamment , et prêtes à chaque instant à entrer en campagne; les troupes irrégulières appelées sous les drapeaux en temps de guerre et jamais soldées pendant la
ACRKGB DE GÉOGRAPHIE.
paix. Sous le rapport de l'armement et de la discipline, les troupes irrégulières rappellent les armées qui se levaient en Europe au moyen âge. C'est, généralement parlant, une multitude sans costume uniforme et armée de mauvais fusils ; il n'y a que la cavalerie, surtout celle des Turks et des Persans, qui soit vraiment redoutable à toute espèce de cavalerie régulière européenne quelconque , excepté aux cuirassiers. Les troupes irrégulières non permanentes n'offrent au contraire qu'une multitude confuse qui ne s'engage que pour une campagne et qui ne respire que le sang et le pillage; on peut dire qu'en général ces troupes sont encore plus mal armées que les troupes irrégulières permanentes et encore plus indisciplinées. Nous croyons devoir ajouter quelques détails trop iroportans pour la géographie politique, pour pouvoir être passés sous silence.
Les trou/tes régulières permanentes sont maintenant beaucoup plus nombreuses qu'on ne le croit généralement. Depuis long- temps toutes les troupes soldées par la Compagnie Anglaise des Indes-Orientales sont organisées comme les troupes anglaises, et les victoires qu'elles ont constamment remportées sur les armées des princes indigènes ont démontré leur supériorité sur toute sorte de troupes asiatiques; nous ajouterons même avec un officier très instruit, qu'une force composée de 3o,ooo soldats anglais et de 70,000 cipahis ou indigènes serait plus que su/lisante pour repousser toute armée européenne de x 00,000 hommes. L'implacable ennemi des Anglais, Sindhia, peu de temps avant de mourir, était parvenu à organiser à l'européenne une partie considérable de son armée , et l'entreprenant Randjit Singh dut la plupart de ses succès contre le royaume de Kaboul et la conservation de son indépendance à l'égard des Anglais , à la discipline européenne introduite dans une grande partie de ses troupes. Depuis plusieurs années deux officiers français, MM. Chaignaux et Vannier ont non-seulement organisé complètement l'armée régulière de l'empereur d'An-nam, mais ils ont aidé ce monarque à fortifier plusieurs places de ses états d'après les principes de la tactique européenne ; ils ont perfectionné la fabrication des armes dans ses arsenaux et ont dirigé la construction d'une flotte, qui dès l'année i8a5, de l'aveu de M. Hamilton, était supérieure à toute autre force navale asiatique. Le roi de Perse compte déjà 38,5oo hommes parfaitement disciplinés, armés et habillés sur le modèle des troupes anglaises. L'empereur ottoman au contraire a pris dernièrement les Français pour modèle de réforme de son armée; il compte déjà 5o,ooo hommes bien armés et disciplinés. Une autre armée presque aussi forte avait été formée sur les bords du Nil par le viceroi d'Egypte ; c'est encore la discipline française qu'il a entrepris d'imiter.
Les trttupes irrégulières permanentes forment encore la masse principale des forces de tous ces états. Les janissaires, qui tant de fois ont renversé les sultans et mis l'empire Ottoman à deux doigts de sa ruine, appartenaient à cette classe, à laquelle appartiennent encore les zatms et les ti~ mariots , dont l'ensemble forme la force principale de la cavalerie ottomane; ce sont des cavaliers qui tiennent des fiefs viagers à titre de service militaire. La prétendue armée régulière de l'empire Chiuois doit aussi être rangée dans cette classe. Selon M. Timkovski elle se compose de 740,000 hommes, dont 175,000 cavaliers; ce nombre cependant devrait être diminué considérablement à cause des 1 a5,ooo hommes de milices chinoises que ce voyageur russe y comprend. L'armée irrégulière perma -
ncnte du khan de Boukhara ne monte, selon M. Meyendorf, qu'à *5,ooo cavaliers; celle de la Perse parait ne s'élever à présent qu'à environ 40,000 hommes.
Les troupes irrégulières non permanentes sont très nombreuses dans tous ces états, mais surtout dans ceux, dont une grande partie de la population se compose de nomades. Les royaumes de Perse et de Kaboul , les khanats de Khiva, de Boukhara, la confédération des Beloutchi, les empires Ottoman et Chinois en possèdent le plus grand nombre. M.Timkovski estime approximativement à Soo,ooo hommes les troupes de cette classe, que l'empereur fie la Chine peut appeler sous les drapeaux. Le grand-seigneur et le roi de Perse pourraient bien chacun armer plus de 200,000 cavaliers de ces troupes, tandis que les khans de Khiva et de Boukhara, malgré le petit nombre de leurs sujets pourraient en armer presque autant, grâce aux nombreuses hordes qui se reconnaissent leurs vassales. Le khan des Beloutchi, dont la troupe permanente, selon M. Pottinger, n'arrive pas même à 4,000 hommes , pourrait disposer au besoin de plus de 200,000. C'est pour n'avoir pas fait attention à la différeneequi existe entre les troupes irrégulières permanentes et les troupes irrégulières non permanentes, que plusieurs voyageurs estimables , qui ont visité la même contrée presque en même temps ou à un très petit intervalle, en ont estime les forces de la manière la plus diverse. C'est ainsi que M. Meyendorf ne porte qu'à a5,ooo hommes l'armée du khan de Boukhara, tandis que M. Fraser la porte à 100,000. C'est en ajoutant à l'armée permanente de l'empire les 368,ooo fantassins et les 38,ooo cavaliers que les princes vassaux doivent fournir au koubo , que les géographes , en suivant Varenius, s'accordent à porter à 526,000 hommes l'armée de l'empire du Japon. Dans les tableaux statistiques de cet Abrégé, il n'est jamais question que des troupes régulières et irrégulières permanentes; nous n'avons mentionné les troupes irrégulières non permanentes que lorsqu'il nous a manqué tous les moyens d'indiquer la force des premières ; mais alors pour éviter toute méprise, nous avons ajouté un g pour indidiquer que ce nombre exprime la force de l'armée en temps de guerre. Le tableau suivant offre les principales estimations données sur la force de l'armée de l'empire Chinois.
Tixkovski, sans les troupes irrégulières , qu'il dit étro estimées par
quelques-uns à 5oo,ooo hommes 740,800 hommes.
v a n br aàm 770,000
Drgciokes 810,000
Pehrikg-Tboms, d'après le manuscrit mentionne à lapage8o4et en comprenant dans ce nombre 3 1,000 hommes employés dans la marine. . iva3(),55a Kxaphoth, dans la traduction de Timkovski, et en faisant observer
que l'effectif n'est que de 906,000 soldats et de 7,5 Ja officiers. . . . j,358,ooo Baiirow 1,974,4^0
Dans les articles relatifs à l'industrie et au commerce des états de l'Asie, de l'Afrique et de l'Océauie, on a signalé le peu de progrès que l'architecture navale et la navigation ont fait chez les peuples qui les habitent. Il ne faut donc pas s'étonner , si nous avons omis daus les tableaux statistiques de ces trois parties du monde la colonne des flottes. A l'exception de l'empire Ottoman, des étals Barbarcsques , de l'imamat de Mascate et de l'empire d'An-nam, aucune autre puissance indigène, cnielquc grande qu'elle soit , ne possède des vaisseaux de guerre qui puissent être comparés aux marines des Européens. On doit même dire qu'à
l'exception de l'empire Ottoman aucun de ces états ne possède un vaisseau de ligne ; car le prétendu vaisseau de ligne de l'imam de Mascate n'a pas même la force des frégates du second rang. Nous avons déjà signalé la place importante qu'on doit encore assigner à la flotte ottomane sous le rapport de son matériel , malgré les pertes immenses qu'elle a éprouvées de nos jours dans sa lutte contre les Grecs et dans la mémorable journée de Navarin. Mais nous devons ajouter qu'Alexandrie, sous l'administration de Mohamed-Ali , a déjà repris une partie de l'importance militaire qu'elle avait sous le règne brillant des Ptolémées, grâce à l'activité de ses chantiers sur lesquels M. Cerisi vient de lancer le beau vaisseau X Ibrahim de 100 canons. La (lotte de l'empire de Maroc, qui au commencement du siècle était encore assez considérable, se trouve depuis quelque temps dans un état pitoyable. Alger était la première puissance navale de l'Afrique après l'Egypte ; mais cet état a cessé d'exister pour former sous la protection de la France une colonie, qui promet d'avoir les résultats les plus importans pour son commerce et son influence politique sur cette partie du monde. Nous ne parlerons pas des superbes vaisseaux qu'on lance sur les chantiers de Bombay dans le territoire de la Compagnie des Indes-Orientales ; ils appartiennent à la flotte du Royaume-Uni , dont nous avons déjà parlé. Cette grande puissance de l'Asie n'entretenait en 1826 que 18 bâtimens inférieurs; sa marine marchande et ses vastes côtes sont protégées par les flottes de l'Angleterre. Nous avons déjà mentionné la flotte que des ingénieurs français ont construite dans l'empire d'An-naro.En admettant les faits positifs rapportés par MM. Ch aigri aux et Vannier, il nous semble qu'on pourrait regarder actuellement cet état comme la première puissance maritime indigène; outre une escadre de 11 bâtimens, dont la ïbree pourrait être comparée à celle de nos frégates de moyenne grandeur, il possède une flottille immense; elle se composait encore dernièrement, selon ces deux officiers, de 100 grandes galères de 5o à 70 rames, portant un canon pierrier et un sur l'avant du calibre de ia à 24; de 280 bateaux armés de 16, 18 et jusqu'à 22 canons ; et de 5oo petites galères, de 40 à 44 rames, armées de pierriers et sur l'avant d'un canon de 4 à 6 livres de balles. On doit ajouter, que le royaume de Siam et l'empire Birman ont eux aussi des flottilles nombreuses, quoique beaucoup inférieures à celles de l'empire d'An-nam. Le royaume de Perse, malgré l'étendue de ses côtes et les tentatives faites par le célèbre Nadir-chah, n'a pas de marine militaire; les géographes et les voyageurs s'accordent à dire que le Japon n'en a pas non plus. La marine militaire de la Chine doit être bien peu formidable, puisque l'empereur n'a pas été capable de protéger ses nombreux sujets contre les pirateries des corsaires établis dans les îlots des parages de Canton et dans ceux de l'île de Formose. Les puissances de I Océanie n'offrent que des flottilles plus ou moins nombreuses, mais toutes remarquables par l'audace de leurs équipages; celle du royaume de Siak dans l'île de Sumatra paraît être aujourd'hui la plus forte. Viennent ensuite les flottilles du royaume d'Achin dans la même île, du royaume de Bornéo dans l'île de ce nom, et celles des royaumes de Soulou et de Mindanao. Ori ne doit pas oublier la marine militaire de Sandwich, qui, d'après les derniers rapports, se composait de 1 frégate et de 10 bâtimens inférieurs , tous construits sur le modèle des navires anglais ou anglo-américains. Mais avant de tracer le tableau statistique de cette partie du monde,
nous devons faire une remarque pour nous mettre à l'abri de la critique. Quoique la grande masse des Osmanlis vive en Asie, et que, comme nous l'avons vu à l'article ethnographie, cette nation, qui est le peuple dominant de l'empire Ottoman , regarde avec raison cette partie du inonde comme sa patrie , nous n'avons pas hésité à classer les vastes pays qui forment ce que nous appelons Asie Ottomane , parmi les possessions des puissances étrangères de cette grande division du globe. En cela nous avons suivi la méthode adoptée pour tous les autres états qui possèdent des territoires dans plusieurs parties du monde. La capitale de l'empire Ottoman étant en Europe, nous avons regardé la Turquie Européeune comme le noyau de l'empire, et, malgré son étendue, sa population et ses richesses, nous avons considéré comme partie secondaire la Turquie Asiatique. Nous ne pouvions donc la classer que parmi les états compris dans la seconde division de notre tableau. Dans les évaluations de lu superficie et de la population on a compris les pays de l'Arabie occupés militairement par les troupes du vice-roi d'Egypte.
TABLEAU