AH
Mehmet-Emîne.
Abdul-Letif.
De la Horde d'Or avec leSultan-Bakhtiar pour ancêtre: Schah-AU.
D]àn-Ah.
De la Crimée avec Mengly-Guiray pour ancêtre: Sahib-Guiray.
Séfa-Guiray.
Outamyche-Guiray.
De la Horde de Nogaï, des souverains de Chîban et d'Astrakhan :
Mamouk et Ediguére.
Les derniers jours de l'indépendance de Kazan. Le siège de 1552 et la soumission définitive de Kazan à la Russie.
Nous avons vu plus haut que Schah-AIi qui ne voulait ni agir contre ses devoirs de bon musulman, ni gâter ses relations pacifiques avec le Tzar de Moscou, refusa de remettre la ville aux voïvodes russes de ses propres mains. Les voïvodes eurent vite fait de se persuader qu'il n'était point facile de s'emparer de cette ville sans verser du sang.
Après le départ de Schah-Ali de Kazan, le voïvode de Svyajsk, le prince Simon iMikoulinsky, fut nommé gouverneur de la ville.
Lorsqu'il exigea des Kazaniens le serment de fidélité envers le Tzar, ils ne consentirent à le prêter qu'à la condition qu'on leur enverrait de Svyajsk les princes tartares Tchapkoune et Bournache, soit disant, pour calmer les esprits du p'euple. Leur désir fut exaucé, et ils prêtèrent serment.
i — tjihféffé de l'Histoire de Ka^an.
On prépara en ville un logis convenable au représentant du Tzar, ainsi qu'à la garnison moscovite et le prince Mikoulinsky, se proposant de faire son entrée triomphale dans cette ville aussi facilement acquise, s'arrêta dans un faubourg du nom de Béche-Bolda. Mais hélas! la désillusion ne tarda pas à venir. Il apprit qu'une révolte venait d'éclater à Kazan. Les princes tartares dont nous venons de parler, au lieu de calmer le peuple, s'empressèrent de le pousser à la révolte en lui disant que les Russes allaient détruire tous les habitants. Les Kazaniens épouvantés s'armèrent et fermèrent les portes de la ville.
Le voïvode laissa l'armée au Boulaq et s'élança vers la ville, dont il trouva la porte fermée, tandis que les habitants, armés jusqu'aux dents, s'étaient mis sur la muraille, afin de ne pas laisser entrer les Russes. Le 1 2 mars les voïvodes s'en retournèrent à Svyajsk et firent connaître à Moscou la nouvelle trahison de Kazan.
Leur message arriva à Moscou le 24 mars. Le Tzar assembla le conseil de la « Douma » auquel il déclara sa décision de faire « courber la tête à Kazan » définitivement. On commença les préparatifs pour une expédition qui devait cette fois mettre fin à l'indépendance du royaume de Kazan.
Cependant, les Kazaniens, bien décidés à ne point se soumettre à la Moscovie, se préparaient à une lutte acharnée.
Ils espéraient y être aidés par le Sultan Soliman qui était en train d'inviter tous les Musulmans de l'Europe à lever le drapeau sacré de Mohammed, pour la défense de Kazan contre Moscou. Le nouveau Khan de la Crimée, Dévlet-Guiray, promit chaleureusement son aide.
Les Kazaniens ne trouvèrent point commode de rester sans souverain, en vue de l'invasion inévitable des Russes. Ils envoyèrent donc chercher un Khan dans les campements nogaï, et s'arrêtèrent sur le prince d'Astra- Mian, Ediguère, qui vint à Kazan, accompagné d'une troupe nogaï.
Les voïvodes russes s'efforcèrent, en vain, de l'arrêter en chemin; le nouveau Khan arriva en été dans sa nouvelle capitale. Il y eut encore d'autres raisons qui rendirent le courage aux patriotes kazaniens. Les émissaires de Kazan réussirent à révolter contre Moscou toutes les tribus hétérogènes de la contrée montagneuse, <jui peu de temps auparavant avaient prié le Tzar de les prendre sous sa domination; la perte de ces sujets nou- A^ellement acquis fut très sensible aux Russes, puisqu'elle les privait d'une arrière-garde, et leur fermait les voies vers la Russie, et par contre apportait aux Kazaniens un renfort considérable dans leur lutte avec le Tzar. A Svyajsk les affaires des Russes n'allaient pas bien non plus ; l'éloignement de la Russie, du foyer •domestique, les conditions de la vie dans un pays de mœurs et de religion différentes, démorahsèrent à tel point les troupes, que le clergé dut s'en mêler et y mettre ordre; la dangereuse maladie du scorbut vint s'ajouter aux maux existants en faisant périr les soldats en masse. Le 3 juillet 1552 les troupes russes quittèrent Kolomna, et le 13 août le Tzar Jean IV était déjà a Svyajsk, d'où il envoya des lettres à Kazan ; il exigeait la soumission de la ville et voulut qu'on lui livrât les rebelles. Sans attendre de réponse, l'armée russe traversa le Volga le 16 et trois jours après, le Tzar se trouva avec ses forces principales de l' autre côté du fleuve. Une grande
animation régnait à Kazan ; l'agonie commençait. Les habitants, altères de sang et de vengeance, se préparaient à défendre leur ville. Le 20 août le Tzar Jean qui s'approchait de Kazan par la route de Moscou , reçut la réponse suivante des Kazaniens: ce Nous sommes prêts et vous attendons au festin sanglant. »
Le prince Kourbsky, un des héros de cette expédition, décrit le caractère général de la ville de Kazan et de ses environs à cette époque-là-
cc Le 20 août, dit-il, quatrième jour depuis notre départ de Svyajsk, nous marchions dans les vastes prairies^ vertes et riantes, où notre armée se dispersa au bord du Volga; ces prairies s'étendent jusqu'à Kazan sur une distance d'un mille ou sept cent verstes- La ville ne se trouve pas au bord de ce fleuve, mais sur une montagne qui domine la rivière Kazanka; tandis que du côté du champs d'Arsk, le terrain paraît plat jusqu' à la ville.,... Kazan est une ville très forte. D'un côté elle est baignée par la rivière Kazanka, et d'un autre, par t étroite et sale rivière du Boulaq, qui coule le long de la forteresse et se jette dans la Kazanka, auprès de la tour du coin; cette rivière sort d'un lac assez grand qu'on appelle ccKabane» et qui commence à la distance d'une demi-verste de la forteresse. En traversant le Boulaq, on verra une montagne assez escarpée entre la forteresse et le lac Kabane du côté du champs d'Arsk; et depuis le Boulaq jusqu'au lac Pourri, un fossé profond qui longe le mur de la forteresse. Du côté de la rivière Kazanka, la montagne de la ville paraît si haute, qu'il est difficile delà regarder en face; au sommet de cette montagne se trouve la forteresse, où sont renfermés le palais du Khan, et à peu près cinq grandes mosquées en pierre, où sont enterrées
les dépouilles des Khans de Kazan.... » Après s'être reposées un jour au bord du Volga et avoir écoute une messe, les troupes agitèrent leurs étendards et se dirigèrent sur Kazan avec l'intention de l'assiéger. La ville était si tranquille qu' elle paraissait vide. Un peu plus tôt, un fugitif de Kazan du nom de Mirzâ Kamàï était venu au c^mp russe donner des nouvelles importantes aux voïvodes. Le Khan Ediguère, le chef du clergé et les nobles de Kazan, dit-il, ont su si bien réveiller le patriotisme des Kazaniens, que la paix dans leur opinion, est devenue inadmissible ; la garnison de la ville est composée de 30,000 guerriers et de 2700 Nogaïs, sans compter le Prince Yabandjy avec ses voltigeurs en position dans un abatis du bois d'Arsk, 011 les Kazaniens ont construit une espèce de forteresse, entourée d'une palissade,
L'armée fut disposée de la manière suivante: le c< plus grand régiment » et l'avant-garde occupèrent le champ d'Arsk, ayant traversé la petite rivière de Boulaq et s'étant rendus à leur poste du côté du lac Kabane ; le flanc droit occupa la rive de la Kazanka, et le gauche Tespace au dessus de l'embouchure du. Boulaq; ravant-garde se plaça â Tembouchure même du Boulaq; le Khan Schah-Ali se mit au delà du Boulaq, près du cimitière; le Tzar Jean IV se plaça avec son régiment du côté du Volga, sur te la prairie du Tzar »; (i) la première rencontre sérieuse eut Heu le 26 août. Les Kazaniens entreprirent une sortie; mais après un combat sanglant et prolongé, ils furent repoussés avec de grandes pertes.
Le lendemain, 27, les Russes ouvrirent un feu d'artillerie et de mousquéterie sur la ville- Le brave chef
([) Derrière la place du « Bazar au foin » actuel, daas le quartier tartare.
tartare Yabandjy commença à inquiéter les assiégeants. D'après le récit du Prince Kourbsky, les Kazanicns qui suivaient tous les mouvements du haut de leur tour^ faisaient un signal à Yabandjy chaque fois qu'il devait commencer ses attaques ; après avoir fait son devoir le mieux qu'il pouvait, il se retira dans ses forets d'Arsk, Du reste le détachement de Yabandjy fut bientôt détruit, et les régiments russes, qui se trouvaient auprès du champ d'Arsk, purent reprendre haleine, n'ayant plus à leurs trousses ce partisan audacieux.
II survint une circonstance qui empira considérablement la position des assiégés; transfuge, le Prince Kambu informa les Russes que les Kazaniens ne possédant point de bonnes sources en ville et ne pouvant aller chercher de Teau au bord de la Kazanka, allaient puiser Teau à une source (i) qui coulait du côté nord-ouest de la montagne, sur laquelle était bâtie la forteresse et qu'ils s'y rendaient par un passage souterrain. Les Russes profitèrent de cette nouvelle et commencèrent à creuser la terre depuis le poste occupé par les cosaques auprès de la Tour de Tahîr ; après quoi ils y mirent onze tonneaux de poudre et firent sauter le passage souterrain. Cette explosion produisit une grande brèche dans la muraille de la ville et fit pleuvoir tout à Tentour une nuée de débris, de terre et de pierres ; les Russes pénétraient déjà dans la ville, lorsqu'ils furent de nouveau repoussés par les Kazaniens. Ceux-ci étaient désespérés de cette privation d'eau ; ils se voyaient obligés de prendre l'eau des mauvaises sources de la ville, qui, disait-on, faisait enfler les personnes qui en buvaient-
(i) Cette source existe encore derrière une des tours, qui s'j.ppeUe Tainitiîkv; elle est vénérée des Tartares. .
Nous savons que les Kazaniens avaient construit sur la route d'Arsk, une bastille entourée d une palissade qui servait de point d'appui à Yabandjy dans ses attaques contre les détachements russes qui assiégeaient Kazan. Cette bastille se trouvait à quinze verstes de la ville, dans une localité fortifiée naturellement par des collines, des ravins et des forêts, non loin du village qui s'appelle aujourd'hui a La Montagne Haute ». C'est le Prince Gorbaty-Chouïsky qui fut chargé de s'emparer de la bastille ; il y réussit le 6 septembre. Il délivra deux cents prisonniers russes qui s'y trouvaient enfermés et put saisir un riche butin. Encouragé par cette conquête, le Prince pénétra davantage dans l'intérieur du pays d'Arsk en se dirigeant sur la ville de ce nom. Dans le récit qu' il donne de cette expédition, le Prince Kourbsky ne fait que s'enchanter de la beauté des sites et de la richesse de toute la contrée, qui longe la rivière Kazanka. II y avait de ce côté beaucoup de villas appartenant aux princes et aux nobles de Kazan, « remarquablement belles et dignes d'admiration ». Toute cette contrée fertile abondait en céréales, en miel, en bestiaux et en bêtes à fourrures. Après un séjour d'une dizaine de jours dans l'intérieur du pays, le détachement russe rentra sous les murs de Kazan, chargé d'un riche butin, de provisions et de bestiaux.
Peu de temps après, le temps devint si mauvais que les difficultés du siège augmentèrent ; il soufflait un vent terrible et de fréquentes averses inondaient le camp des Russes, Le Prince Kourbsky assure que les sortilèges des sorciers de Kazan avaient suffi à rendre le ciel si peu clément pour les Russes. La sainte Croix seule, qui se trouvait chez le Tzar Jean, put détruire la puissance des
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sortilèges et rendre de nouveau le temps favorable aux Russes. On continua les travaux commencés pour effectuer le siège ; on creusa des mines, on approcha des tours de la ville et pour la mieux bombarder, les Russes construisirent au camp d'Arsk et amenèrent sous les murs de Kazan une tour en bois de dix mètres de haut, munie de canons, de fusils et d'excellents tireurs. Cette tour fut placée entre les portes d'Arsk et du Tzar (i). Pour se défendre du feu des canonniers russes qui attaquaient les assiégés bien au-dessus de leurs murailles, ces derniers construisirent des terrasses et des blindages, derrière lesquels ils se tenaient cachés. Les Russes formèrent le projet de faire sauter ces blindages et de creuser à cet effet des mines du côté du camp d'Arsk. L'explosion eut lieu le 30 septembre. Profitant de l'alarme des Kazaniens, les voïvodes se hâtèrent d'avancer les tours qu'ils avaient préparées d'avance. Les Kazaniens s'étant imaginé que les Russes allaient prendre la ville d'assaut, se ruèrent en masses épaisses hors des murs de la ville, et le camp d'Arsk devint une arène, où se déroulèrent les épisodes d'un combat sanglant. Les troupes finirent par battre en retraite, parce que les autres détachements ne purent leur venir en aide à temps; néanmoins les résultats de ce combat furent tous en faveur des Russes et le Prince Vorotynsky sut occuper et garder la tour d'Arsk, ce qui lui donna la clef du côté oriental de la forteresse de Kazan. La prise de cette position assurait le succès de l'assaut de la ville qui fut fixé au 2 octobre. A la veille de ce jour, on fit tous les préparatifs indispensables, et les soldats se
(i) La porte d*Arsk se trouvait à l'endroit de la rue Pokrovsky. d'aujourd'hui, et celle du Tzar sur la colline de la Clinique actuelle.
confessèrent et communièrent. On envoya une dernière fois des parlamentaires pour inviter k ville à se rendre. Les Russes reçurent la réponse suivante : ce Vous êtes déjà sur la tour et sur la muraille, mais nous ne vous craignons pas, nous mourrons tous ou nous sauverons notre ville. »
A l'aube de la date désormais historique du 2 octobre 1552, les détachements occupèrent les positions indiquées pour l'assaut. Les habitants de la ville s'aperçurent du mouvement général dans le camp russe et commencèrent à se préparer à une défense désespérée. La lutte séculaire, léguée au xvi""' siècle, commencée du temps de la puissance du royaume boulgare et de la gloire sanguinaire de celui de Kyptchak (ou Comans), allait enfin se terminer.
Ce matin-là le Tzar Jean avait écouté la messe dans son église ambulante. On lisait l'Evangile, A peine le diacre eut-il prononcé les paroles suivantes: ce Et il n'yaura qu'un troupeau et un pasteur, » qu'on entendit le tonnerre de Texplosion de la première mine, conduite vers la partie-ouest de la ville aux environs du lac Pourri, On suppose que cette mine n'avait été f^iite que pour détourner l'attention des Kazaniens du champ d'Arsk, d'où devait partir l'attaque principale. Cette explosion fut bientôt suivie d'une seconde provenant de la mine conduite du champ d'Arsk à h Porte Royale, Un épais nuage d'une fumée étouffante enveloppa tout Kazan- Les soldats russes assaillirent la ville furieusement en criant: ce Dieu est avec nous! ?> On entendait sur la muraille le cri de: « Allah, Allah! » de la part des Kazaniens qui dans leur bravoure préferaient la mort à la ruine de leur patrie.
L'acharnement était extraordinaire dans les deux camps. Les Russes se trouvèrent bientôt sur la muraille et se mirent à répousser les défenseurs vers l'intérieur de la ville. La bataille continuait dans les rues. Les Tartares défendaient bravement chaque arpent de terre, mais les Russes pénétraient toujours plus avant; ils arrivèrent bientôt à la forteresse.
En cet instant les Russes faillirent laisser échapper les fruits de ce long siège, car leurs soldats, ayant entrevu un riche butin, ne purent résister à la tentation de s'en emparer et selon l'usage de l'époque, ils se mirent à marauder; oubliant de combattre, ils entraient dans les maisons, dans les boutiques et dépôts de marchandises, et s'empressaient de profiter de ce qui leur tombait sous la main. Les Kazaniens voyant ce manège reprirent courage et se jetèrent avec un redoublement d'énergie sur les régiments en désordre des Russes. Ceux-ci prirent la fuite en criant: « Nous sommes battus! » Le moment était critique. Sur le conseil des boyards et des voïvodes les plus expérimentés le Tzar Jean fit donner la moitié d'une réserve fraîche de 20,000 hommes, et alla se mettre lui-même avec son étendard impérial au travers de la Porte Royale, par laquelle passaient les troupes russes qui fuyaient. L'apparition des nouvelles réserves arrêta la panique des Russes, et leurs régiments promptement revenus à leur devoir, se ruèrent une seconde fois sur la ville.
Le Khan Ediguère rentra avec son entourage dans la forteresse et il s'enferma dans son palais. Le reste des défenseurs de la ville se retira vers les grandes mosquées en pierre (i), et après une défense acharnée, ils tombèrent
(j) Où se trouve, maintenant, la tour de Suyun-biké.
LES DERNIERS JOURS DE l' INDEPENDANCE DE KAZAN 75
tous SOUS les coups des Russes. Le palais du Khan était situé dans la partie septentrionale de la forteresse derrière les mosquées, où se trouve de nos jours le palais du gouverneur de Kazan. Le Khan Edigucre entoure de dix mille soldats, rassembla ses femmes et ses enfants et combattit vaillamment contre les Russes qui l'entourèrent. Soudain on entendit résonner le fer de la grande porte du palais, qui s'écroulait sous les coups des soldats russes.
Voyant tout espoir perdu, Ediguère sortit avec sa troupe par la porte du fond de son palais et se jeta par la pente de la montagne dans la partie inférieure de la ville; mais là le chemin lui fut barré par le Prince Kourbsky; il fut donc obligé de gravir encore une fois la montagne pour regagner la forteresse. Les chefs tartares montèrent sur la tour la plus rapprochée et exprimèrent le désir d'entrer en pourparlers avec les Russes.
(c Nous étions décidés à mourir pour notre souverain, tant que nous possédions un royaume, » dirent-ils, a maintenant que Kazan est entre vos mains, nous vous confions notre souverain sain et sauf; conduisez-le auprès de votre Tzar et nous irons avec vous boire la dernière coupe d'amertume jusqu'à la lie. »
Puis ils se jetèrent de la montagne dans la ville basse avec l'intention d'attaquer le flanc droit des Russes qui occupait la rive opposée de la Kazanka; mais ils furent repoussés et se portèrent sur la rive gauche de cette rivière, en la traversant à gué; arrivés là, dans les prairies marécageuses, ils furent rattrapés par les Russes qui en détruisirent plus de la moitié. Le reste se sauva dans les forets épaisses de l'autre côté des marais, qu'ils réussirent à traverser; un détachement de cavalerie russe fit
le tour, les poursuivit jusque dans la foret et les tailla en pièces. Presque tous ces braves sont tombés héroïquement sans demander grâce.
Kazan était entre les mains des Russes. Ainsi se termina le dernier acte de cette lutte plus que séculaire, qui laissa après elle une trace sanglante depuis les rives de la rivière Oka jusqu'aux anciennes murailles du kremlin de Kazan,
La ville de Kazan présentait un triste aspect après le massacre qui dura du matin jusqu'à la nuit. On vovait partout les traces du feu, et par ci par là il s'échappait quelques flammes provenant des incendies mal éteints. La forteresse et toutes les portes qui y conduisaient étaient encombrées de cadavres entassés les uns sur les autres. Des corps morts jonchaient les rues et les bords de la Kazanka; d'autres surnageaient sur la rivière, emportés par le courant jusqu'au Volga.
On ne pouvait songer à déblayer toute la ville. Pour permettre au Tzar d'y faire une entrée triomphale le 4 octobre, on reçut Tordre d'enlever les corps morts et de nettoyer une partie de la forteresse et le chemin qui y mène, depuis la porte de Miraly. Au jour fixé le Tzar précédé de son confesseur portant une croix en mains, entra dans les murs presque démolis de la forteresse de Kazan, accompagné d une suite brillante de boyards et de voïvodes. Le Tzar choisit l' endroit où serait élevée la cathédrale de V ce Annonciation de la Sainte Vierge; » il planta de sa propre main une croix à l'endroit qu'occuperait TauteL Ce même jour on construisit à la hâte
LHS DERNIERS lOURS DE L INDEPENDANCE DE KAZAN 77
une petite tiglise en bois au nom des saints Cyprien et Justine en mémoire de la prise de Kazan qui eut lieu le jour de leur fête. Cette église fut bâtie et consacrée le même jour.
Le Tzar Jean resta dix jours à Kazan pendant lesquels il donna des ordres et prit des dispositions pour la reconstruction de la ville et l'organisation du pays, après quoi il repartit pour iMoscou.
Du 2 octobre 1552 date donc la domination russe à Kazan.
Le Tzar laissa à Kazan le Prince Alexandre G orbaty- Chouïsky en qualité de lieutenant du royaume ou gouverneur du pays, comme on dit aujourd'hui en Russie, Il lui donna pour adjoint ou vice-gouverneur le Prince Basile Sérébrény, Ces dignitaires y étaient laissés avec une foule d'employés subalternes, 1300 fils de boyards, 3000 tirailleurs et un détachement de cosaques. Les premiers administrateurs de Kazan portaient les noms de < Heutenant » ou ce représentant du Tzar, » son second était <c substitut » en russe « Namcstnik » et (f Tovàristch »; plus tard ces deux administrateurs portérent les titres de ce voïvode » et « substitut du voïyode. )> Le 1555 le boyard Prince Pierre Chouïsky^ en 1556 le boyard Prince Jean Kourakine avec trois substituts (ou adjoints): les Princes Troyécouroff, Zasséxine et Lycoff et ainsi de suite occupèrent ces postes*
yt DEUXIÈME PARTIE
Nous apprenons par le cadastre de Kazan que depuis la seconde moitié du xvi""" siècle on y introduisît un régime tout à fait militaire, et que cette cité avait le caractère d'une ville toujours en état de siège. Immédiatement après la prise de la ville, on transforma le palais des Khans et les mosquées en dépôts d'artillerie, de poudre et d'autres munitions; les tours de la ville et des faubourgs furent munies de canons et de fusils, avec des canonniers et des tirailleurs toujours présents. Il entrait dans les devoirs des voïvodes de faire taire aux soldats une ronde chaque nuit dans la ville et ses faubourgs; souvent le grand voïvode lui-mcme allait de nuit inspecter les différents postes et les gardiens. Des fonctionnaires spéciaux étaient chargés de fermer les portes de la ville, dont ils donnaient les clefs au grand voïvode. Jour et nuit une patrouille de boyards à cheval, faisait le tour de la ville pour veiller à la sécurité des habitants, faire la pohce et réfréner l'ivrognerie dans les tavernes et tenir la main à ce que les lumières fussent éteintes dans toutes les maisons à Theure indiquée, II était défendu aux Tartars de vivre dans les faubourgs et l'entrée de la forteresse leur était interdite. Ils furent obligés de s'étabhr en dehors de l'enceinte de la ville, au delà du Boulaq, où ils fondèrent plus tard deux faubourgs, l'ancien et le nouveau.
Les Russes n'ont pas eu besoin de bouleverser ia ville quand ils s'en emparèrent; ils gardèrent la forteresse et les faubourgs. Les murs et les bastions de la forteresse.
fortement ébréchés par les mines, furent restaurés; la forteresse était en hois jusqu'en 1555, moment où le Tzar Jean IV ordonna de construire à Kazan un kremlin (i) en pierre (le mot kremlin s'est formé du mot musulman ce kharcmlik ?> défiguré; il est devenu la dénomination de toute forteresse ou de tout palais impérial, entouré d'un mur dans les villes anciennes de la Russie). Les traits principaux de la ville tartare ont été conservés, mais les faubourgs se sont considérablement étendus- Prendre la ville de Kazan n'était pas synonyme de subjuguer tout le royaume de Kazan. Les aristocrates de cette viiie, qui purent se sauver, ne cessèrent pas de fomenter des séditions et des révoltes dans les environs, durant six uns (de 1552 à 1558) si bien que le Tzar se vit oblige de faire exterminer tous ces rebelles et presque tout le peuple tartare. Les tribus finnoises prêtèrent main forte aux princes tartares pendant leurs révoltes, qui ne se calmèrent que lorsqu'on eut tué en 1555 mille cinq cent soixante nobles, princes et mirzas kazaniens. Les malheureux avaient compté jusqu'au dernier moment sur l'aide de la Turquie, de la Crimée, d'Astrakhan et de la Horde NogaL Les révoltes des tribus finnoises (idolâtres) et des restes de Tartares, continuèrent jusqu'en 1584, et se rallumèrent à chaque nouvelle occasion, même au xvi""" siècle, par exemple lors de l'insurrection de Stenka Razine; le xviir' siècle lui-même n'a pas été exempt de petites révoltes aussitôt étouffées.
(i) Le kremlin de Kazan a été presqa'entièrement détruit une seconde fois par rimposteiir Pougatcheff en 1774. Fort heureusement Michelson e.st arrivé à temps pour le repousser et le forcer à quitter les prairies de Kazan.
Quelques considérations sur la civilisation tartare.
ON juge de la civilisation des peuples, d'après les cdifices, les monuments, les bibliothèques qu'ils ont laissés. Or, comme tous les édifices tartares, excepté le mausolée de Schah-Ali, connu sous le nom de Tour de Suyun-biké ont été détruits et rasés, on ne peut guère s'en faire une idée. On sait seulement que les mosquées étaient en pierre, le palais peut-être aussi, mais que la plupart des habitations étaient en bois. Quant au style de CQS monuments^ aucune trace ne nous en est restée* Les Tartares disent qu'il y avait au palais du Khan une riche bibliothèque qui a été anéantie dans le désastre gênerai. Quant aux ustensiles, aux étoffes et aux objets d'armements, il n'y a aucun doute sur leur provenance; ils venaient de la Crimée qui à son tour les recevait de l'Egypte et de Constantinople ; les Khans de la Crimée en effet entretinrent toujours de bonnes relations avec les Sultans égyptiens qui leur envoyaient de riches cadeaux en objets précieux de tous genres. Ils leur envoyaient aussi des esclaves, des animaux rares, chevaux,
6 — Abrégé dt VUUi^ir^ di K^ian.
chameaux, singes et perroquets. Il n'existait aucune cspcce Je produits tartares locaux; les femmes brodaient; ou se bomaient à fabriquer les objets les plus ordinaires, nécessaires à la vie quotidienne; mais aucune trace d'art n'en est restée. Les Khans, leurs femmes et les gens de leur cour (tous étrangers) étaient, sans doute, des gens instruits, mais cette instruction leur venait du dehors, car des sa\ ants arabes, persans et turcs avaient l'habitude de faire de longs séjours en Crimée et poussaient leurs voyages jusqu'à Boulgar et peut-être jusqu'à Kazan. Nous n'avons du reste de cela aucune preuve certaine, les voyageurs célèbres ne mentionnant Kazan qu'en passant, sans en donner la moindre description. Dans tous les cas s' il y a eu une civilisation quelconque, elle n'était que le partage d'un petit cercle d'élus. Le peuple était, comme il Test encore, tout à fait inculte. L'Islam qu' ils ont accepté sans le comprendre, au Heu de les éclairer, n'a fait qu' apporter avec la fausse interprétation qu'ils en ont foite, différents usages créés par leur ignorance barbare et f^inatique. C'est ainsi que les plus belles idées engendrent la tyrannie dans les esprits étroits: mais abusus Hon toîlit lisum et la religion musulmane, bien interprétée est certainement une des rehgions les plus raisonnables et les plus compatibles avec la civilisation moderne.
Les Russes, en subjugant les Tartares, leur ont laissé la liberté de conscience, et ne les ont opprimés d'aucune manière ; mais, en revanche ils ne se sont pas souciés de les civiliser ou de les instruire, de sorte qu'il n'y a aucune différence entre le développement intellectuel du Tartare de 1552 et celui d'un Tartare du XL\"* siècle.