Première Partie
LE Khan de la Horde d'Or, Oulou-Mohammed, (Oulou veut dire le Grand) abandonna la Horde à la suite de querelles intestines. C'était un homme brave et généreux, qui avait hérité de toutes les qualités des Djenguîzides. Comptant sur la reconnaissance du Grand-Duc Vassily Vassilièvitch, qu'il avait aidé, cinq-ans auparavant, à devenir Grand-Duc de Moscou, Oulou-Mohammed se rendit, avec une armée de trois mille hommes, à Béliow, d'où il envoya une lettre au Grand-Duc Vassily, ~ lettre, dans laquelle il lui demandait son amitié et lui proposait de garder son fils Mahmoutek comme garantie de sa fidélité. Mais le Grand-Duc trouva meilleur d'envoyer assiéger la ville de Béliow et de soumettre le khan par la force, au lieu d'accepter son amitié. Mohammed-Khan combattit avec fiireur: il força les Russes à lever le siège et fit fuir leurs chefs miUtaires ou voïvodes. Après cet exploit il se retira à Kazan, sur la frontière de la Horde, d'où il soumit bien vite tous les petits peuples des bords du Volga; il déclara toutes les
I6 PSEMIÈRE PARTIE
terres conquises, indépendantes de la Horde, et leur donna le nom de royaume de Kazan. Cette prise de possession aurait eu lieu, selon certains historiens, en 1437, et selon d autres en 1422. Ce fut là comme une seconde fondation de la ville de Kazan, et c'est lui qui peut être considéré comme le véritable fondateur du royaume du même nom.
Il attira beaucoup d'habitants des territoires de la Horde en leur promettant de faire renaître ici toute la somptuosité des temps d'Ouzbek-Khan. En quoi consistait cette a somptuosité? » Il serait intéressant à ce propos de lire le récit du voyage de Ibn-Batoûta< En voici un fragment:
Récit d'Ibn-Batoûta,
Decht-i-Kiptchak veut dire steppe de Kiptchak (i). J'ai vu dans ce pays des merveilles sous le rapport du grand respect témoigné aux femmes. Elles jouissent même d'une plus grande estime que les hommes. Qiiant aux femmes des Emirs, j'ai vu, à mon arrivée en Crimée, la femme de TEmir Salty, dans sa voiture (arabà) tapissée intérieurement d'un bon drap bleu foncé; les glaces et les portières en étaient ouvertes; quatre jeunes filles étaient assises devant la « Khatoûn »; (2) leur beauté était merveilleuse et leurs vêtements fort beaux, D' autres jeunes filles la suivaient dans plusieures
(i) Les Klptcliaks sont connus dans 1* histoire sous le nom de Comans ôu Polovctz, Ce sont Qn% qui fondèrent la Horde d'Or, et qui, au momctu de rinv.ision de Genguiz-Kh:in^ fuient forcés de quitter le Caucase.
(2) w Khatoûn » veut dire dame, madame, en tartare.
RÉCIT D'jBN-BATOÙTA IJ
voitures. Quand la voiture de la « Khatoûn » s'est arrêtée auprès du camp de TEmir, elle est descendue à terre; une trentaine de jeunes filles, descendues de leurs voitures, relevaient sa traîne. Il y avait des mailles cousues à ses vêtements que chaque jeune fille prenait en main pour tenir sa traîne, pendant qu'elle marchait lentement en se balançant avec grâce. Quand elle se fut approchée de TEmir, il se leva, lui fit un. salut respectueux et lui offrit la main pour la faire asseoir à côté de lui ; les jeunes filles l'entourèrent. On apporta des outres avec du <c koumyss »; (i) elle en versa dans un bol, se mit à deux genoux devant l'Emir, et le lui présenta. Il le but. Puis elle servit à boire au frère de l'Emir; tandis que l'Emir lui donnait à boire à elle. On apporta difi'erents plats, dont elle mangea avec l'Emir. Il lui fit présent d'une robe, après quoi elle repartit pour son camp. C'est ainsi qu'on traitait les femmes des Emirs; plus tard nous verrons comment on agissait avec les femmes du Khan. J'ai vu aussi les femmes de marchands. L'une d'elles allait en voiture attelée d'un cheval; trois ou quatre jeunes filles étaient assises vis-à-vis d'elle pour relever sa traîne quand elle marchait. Elle portait sur la tête un « bougtak ^, c'est à dire une calotte ornée de pierres précieuses, surmontées de plumes de paon. Les glaces de sa voiture étaient ouvertes; sa figure était découverte, parce que les femmes turkmènes ne se voilent pas. Quelques unes d entre elles vont de la môme manière au marché, avec leurs serviteurs, pour y vendre des brebis et du lait en échange de parfums. Quelquefois le mari accom[nii;ne sa femme; mais à le voir, on le prendrait pour un de
(i) Lait de jument fermenté. Les Tartares en prennent encore de nos lûurs, et il est considéré comme un excellent traitement pour la phtysie.
j — nAhfé'^é de l'Histoire de Ka^an.
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