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CHAPITRE II

Examen de !a reforme de Paracelse; et de la chirurgie du seizième

siècle.

§ 1er. Causes préparatoires. Des écoles d'Argentier et de Botal, ou des systèmes cabalistique et thcosophique.

Les révolutions dans les sciences sont toujours précédées par des idées nouvelles et fécondes dont s'empare et que développe un génie supérieur qui sape les fondemens d'une théorie plus ancienne. On s'étonne de la hardiesse du novateur , ses partisans admirent l'originalité de son génie, ses antagonistes défendent mal les principes de l'ancien système; les nouveaux dogmes attirent chaque jour un plus grand nombre de partisans enthousiastes. Ceuxci révèrent, ceux-là détestent le novateur- Tel a été l'effet de l'école créée par Paracelse; avant lui, l'infaillibilité d'Avicenne, de Galien, d'Hippocrate même avait été mise en doute. Deux sectes s'étaient formées dans l'école hippocratique. Dans l'une, on examinait avec la plus grande liberté

( t89) tous les points de la théorie médicale et l'on ne reconnaissait d'autre autorité que celle de la raison, en voulant paraître fidèle cependant aux anciens principes. Dans l'autre , on s'occupait exclusivement de la pratique et l'on s'attachait à régler d'une manière différente le traitement des maladies aiguës. Les sectateurs de ces deux écoles, quoique contemporains de Paracelse, ne firent pas naître sa réformation, mais ils en favorisèrent le développement ainsi que le goût des visions et de l'enthousiasme si dominant au seizième siècle.

Le Piémontais J. Argentier,' professeur à Pise, à Naples et enfin à Turin où il avait fait ses études , attaque le système de Galien dans ses conclusions pratiques et dans ses principes théoriques. Dans son commentaire sur VarliceUa de Galien , il préfère la méthode analytique à la synthétique. Il veut que l'on considère la médecine comme une science d'observation et d'expérience. Il soutient contre Galien que toutes les parties du corps sont nourries par ie sang et qu'il ne faut point admettre les esprits jugés indispensables par son école pour expliquer les fonctions du corps.

Il conteste l'opinion généralement reçue que chaque force de lame ou faculté intellectuelle réside dans telle ou telle partie de l'encéphale et que le foie soit l'organe d'où les veines tirent leur origine. Ses opinions sur le sommeil , sur la putridité, sur la coctioi: , sur les qualités élémentaires comme causes d«> maladie , sur les devoirs du médecin , etc.,

( «9° ) ne méritent pas d'être reproduites, malgré toute là célébrité qu'elles ont valu à son auteur. Il eut de zélés partisans : entre autres, Régnier Solenander, L. Joubert et G. Rondelet; etdeviolens antagonistes, nommément Jules Alexandrin de Neustain; Remigius Megliorati et G. Bertini , qui le critiquèrent amèrement en faisant l'apologie de Gaiien.

Joubert, élève de Dubois et d'Argentier, professeur à Montpellier, puis conseiller et médecin du roi de France , fit un traité des erreurs populaires qui eut une très grande vogue et dans lequel il réfute l'opinion vulgaire que l'on peut apprécier les connaissances et l'habileté du médecin d'après l'issue des affections dont il entreprend la cure. Le même auteur, dans ses paradoxes, attaque hardiment différens points du système de Gaiien. Ses idées sur les forces médicatrices de la nature sont intéressantes et originales. Il nie avec raison les qualités vénéneuses du sang menstruel , l'horreur du vide de la physique et de la physiologie, et la putréfaction susceptible de s'effectuer dans le corps de l'homme vivant, assertion qui fut vivement contestée. Dans ses annotations aux livres de Gaiien sur les forces naturelles, Joubert ne veut pas que l'on établisse de différence entre ces forces et les vitales, et il ne reconnaît qu'une seule chaleur intégrante et qu'un seul esprit.

J. Capivacci, dont la pyréthologie diffère peu de celle d'Avicenne, adopte cependant les principes du médecin piémontais. Il s'attache surtout aux défini-

( '9' ) tions ; et , clans sa thérapeutique générale , il s'éloigne de ses contemporains , en admettant seulement trois indications , l'une se rapportant à la maladie, l'autre à la cause et la dernière aux forces. A. Dudith, Hongrois d'un grand génie, contribue beaucoup au rétablissement de la liberté de penser en Allemagne. Il attaque victorieusement la doctrine subtile de Galien sur le pouls, la méthode expectante des Italiens , l'usage des onguens dans la peste et l'importance ridicule que l'on attachait de son temps aux amulettes et au nombre trois.

Un autre Piémontais , L. Botal , élève de Fallope , donne une direction nouvelle au traitement des maladies. Ii considère la saignée comme très propre à favoriser la coction et il la recommande contre presque toutes les affections morbides en la faisant même renouveler jusqu'à quatre et cinq fois. Quoique condamnée par la faculté de Paris , comme très dangereuse, cette méthode ne s'en propage pas moins dans toute la France et en Italie.

Comme tous ses contemporains , Botal dans ses écrits cite Hippocrate et les Grecs à l'appui de ses assertions. Il interprète favorablement ceux de leurs principes qui ont la plus légère ressemblance aux siens et il trouve de nombreux imitateurs. Il prétend que la saignée est indiquée dans tous les cas où les humeurs sont altérées ou trop abondantes , et que les laxatifs sont bien plus à redouter que la saignée. L'âge le plus avancé et la plus tendre enfance ne la contre-indiquent point. Elle lui paraît

( '92 ) indispensable dans la dysenterie, dans les fièvres malignes compliquées d'hémorrhagie nasale. Enfin il n'est pas moins hardi sur l'évacuation d'une grande quantité de sang que pour reitérer la phlébotomie. Comme les Espagnols en usaient très largement alors, on serait plus tenté de croire que Botal leur emprunta sa méthode , que de croire l'assertion contraire.

Quoiqu'il en soit, l'usage de la saignée fut très généralement répandu du temps de Botal ; on abusa par enthousiasme d'un moyen thérapeutique fort efficace : la saignée fut trop prônée et beaucoup trop décriée au seizième siècle par des partisans et des antagonistes outrés.

Les idées nouvelles, les modifications importantes qui venaient d'être introduites dans la théorie et la pratique de la médecine , le goût général poulies visions, les progrès de l'astrologie et de l'alchimie, et enfin la croyance aux maladies démoniaques disposaient les esprits à accueillir favorablement le système de Paracelse. Tandis que le rétablissement des sciences soulevait bien des hommes contre la superstition , celle-ci d'un autre côté comptait des partisans qui la soutenaient de tous leurs efforts. Fracastor fait un traité sur la sympathie et l'antipathie dans lequel il explique ces deux phénomènes, à l'imitation des éléatiques, par le passage des atomes indivisibles d'un corps dans un autre. Les atomes de Démocrite et la cabale sont introduits dans la physique. Le mysticisme trouve de nombreux par-

( '93) i tisans en Allemagne ; et les idées de J. Reuchlin, qui avait une grande prédilection pour la fausse philosophie des Juifs, sont adoptées avec enthousiasme.

J-F. Pic de la Mirandole , neveu de celui dont il a été parlé précédemment , s'efforce d'allier les chimères du nouveau platonicisme et de la cabale avec !la philosophie dominante. H-C. Agrippa, médecin ide la mère de François Ier, et qui fut destitué pour avoir refusé à la reine de lui tirer son horoscope d'après les astres , avait associé la cabale à la médecine. Les trois mondes, l'intellectuel, le céleste et l'éléimentaire, sont ies objets de la théologie, de la métaphysique et de la physique. Il défend fort au long la génération spontanée des animaux par l'union ■je choses hétérogènes. Il compose enfin une échelle du septénaire pour faciliter l'intelligence de sa théojrie tout à la fois mystique, magique et cabalistique, et qui ne mérite vraiment pas une attention sérieuse. Agrippa sentit lui même l'absurdité de son jsystème; car, dans son livre sur la vanité des scien- Ices humaines, il rejette l'astrologie et la cabale {comme des préjugés.

Toutefois , ce dangereux système trouva des partisans nombreux. Il n'y eut peut-être jamais tant de sorciers et de possédés que dans le seizième siècle, malgré les bulles et les inquisiteurs. Les personnes accusées de sorcellerie s'avouaient elles-mêmes coupables, et ceci ne peut s'expliquer que par les tourmens des épreuves cruelles auxquelles on les soumettait. Les possédés se multipliaient. Luther attri-

( >9à ) buait Se plus grand nombre des maladies au diable, et il s'emportait contre ceux des médecins qui les rattachaient à des causes naturelles.

J. Wyer oppose hardiment la supériorité de sa raison aux préjugés destructeurs de son siècle. Ses relations avec Agrippa , dont il connaissait les prétendus secrets j les grands voyages qui formèrent son jugement; les supercheries, par lui reconnues, des magiciens de Fez et. de Tunis, et celles d'une jeune fille d'Unna, qui prétendait ne jamais prendre d'alimens , le déterminèrent à écrire, sur les prestiges des démons, un livre précieux dans lequel il signale les mensonges et les cruautés auxquels les ouvrages des inquisiteurs avaient donné lieu. Dans son épître dédicatoire, il supplie l'empereur de ne point faire couier le sang innocent des sorciers. Il ne croit point aux cures opérées par les saints, et il annonce que les possédés sont ordinairement des femmes hystériques ou mélancoliques, dont l'esprit est aliéné. Il réfute les métamorphoses fabuleuses, la théorie de la génération spontanée, et il démontre que les onguens magiques sont des moyens narcotiques, stûpéfians, enivrans. Wyer est d'autant plus digne de la reconnaissance de la postérité, qu'une foule de médecins et de juristes soutenaient l'existence des maladies démoniaques, et condamnaient les sorciers comme instrumens du diable.

G. Pictorius , médecin à Ensisheim , actuellement petite ville dans le département du Haut-Rhin, et auteur d'un livre détestable sur la nécromancie; G- A-

( '95 ) Scribonius, qui recommande lepreuve de l'eau pour reconnaître si un homme est ou n'est par sorcier; Th. Eraste , antagoniste célèbre de Paracelse, quoiqu'il pense comme J ai à l'égard des sorciers,écrivirent tous trois contrervVyer, et montrèrent une crédulité honteuse dans la magie et la sorcellerie. J-M. Durastante, médecin à Macerata , s'efforce de concilier les opinions de Wyer avec celles de ses adversaires. P. Zacchias, le premier qui écrivit sur la médecine légale, publie que les possédés ne sont , à vrai dire, que des mélancoliques. On doit toujours soupçonner j chez eux une cause naturelle et des congestions atrabilaires, et c'est aussi par des moyens na|urels qu'on parvient à les guérir. « La harpe de Uavid délivre Saui de sa mélancolie par la puissance de la ; musique et d'une manière tout-à-fait naturelle. » J-B. Porta fait aussi de longs voyages et de grands efforts pour dissiper les prestiges des diableries. Il institue dans sa propre maison une académie des secrets, dont on ne peut devenir membre qu'après avoir inventé un procédé nouveau, ou découvert un médicament inusité. Toutefois il est obligé d'aller à tRome se disculper de l'accusation de magie faite i contre lui d'après les opinions émises dans sa théorie jde la magie naturelle, et dans laquelle il développe toutes les anciennes chimères théosophiques.

D'autres auteurs, presque complètement oubliés, croyaient à J'influence des démons sur les maladies. Le bon et trop crédule A. Paré subit lui-même la fâcheuse influence de son siècle. J. Lange, si instruit

( '96) d'ailleurs, est, comme ses contemporains, imbu de préjugés sur les maladies démoniaques. F. Plater paie son tribut à la faiblesse humaine, en introduisant dans son système les maladies démoniaques et la mélancolie, et en refusant de donner ses soins à un cataleptique qu'il croit possédé du diable. L. Lemnius, médecin zélandais , dans son ouvrage intitulé de Miraculis occUltis naturœ , explique tous les miracles par la sympathie et l'antipathie des émanations. J. Bodin , favori de Henri III, roi de France, défenseur ardent de l'influence des démons et de la réalité des ensorcellemens, expose sa doctrine d'après l'ancien système cabalistique et passe lui-même pour sorci^.

Les médecins d'alors s'occupent aussi très sérieusement de la nécromancie ou de l'évocation des ombres. Agrippa, Pictorius de Yillengen, R. Argentinus, soutiennent par leurs écrits l'apparition possible de personnes mortes; et Cardan, professeur de chin> mancie , assure que de son temps même la nécromancie était encore enseignée dans l'université de Salamanque.

Parmi les contestations absurdes qui signalèrent ces temps de superstition et de préjugés, il faut revenir aux cures merveilleuses attribuées aux rois de France et d'Angleterre. A. du Laurent, chancelier de Montpellier , consacre un ouvrage tout entier à établir la prérogative des rois de France , et dans lequel il prétend que le don est inhérent au trône et non à la famille régnante. L'Anglais G.

C '97 ) Tooker soutient au contraire les droits du roi d'Angleterre comme ayant opéré les premières cures merveilleuses. Pour caractériser enfin la crédulité de cette époque, il faut bien rappeler l'histoire de la dent d'or qui fit tant de bruit en Allemagne. Jamais on n'entendit autant de prédictions par les astres, les signes du zodiaque et les songes; jamais l'astrologie ne fut plus généralement étudiée qu'à cette époque où le mysticisme et la superstition étaient en si grande vogue. Stœfler de Tubingue et Stiéfel de Wittemberg répandent la terreur en Europe : le premier en annonçant un déluge universel pour j524; et ^e second, la fin du monde pour le 3 obtobre i 533. Ce qui contribua malheureusement à associer l'astrologie à l'art de guérir, ce fut i'usage de faire écrire par des médecins les calendriers contenant l'annonce du temps et l'interprétation des constellations. Les médecins allemands firent considérablement de ces almanachs contre l'abus desquels J. Lange s'éleva avec beaucoup de raison, puisque de son temps on laissa péri • un jeune homme qu'une saignée pouvait guérir , mais qu on n'osa faire parce qu'on ne trouvait pas clans le calendrier les signes qui l'indiquaient. Cette critique des médecins qui s'occupent tant de calendriers doit être suivie de ia révélation de i'im ortante découverte faite par l'un d'eux, pour tirer l'auteur de l'injuste oubli dans lequel il est tombé. Je laisse parler Voltaire qui nous l'apprend. « I! ne s'agissait pas, du temps de Grégoire XIII, de songer à devi-

ner la cause de cette précession des équinoxes, mais de mettre ordre à la confusion qui commençait à troubler sensiblement l'année civile. Grégoire fît consulter tous les célèbres astronomes de l'Europe. Un médecin nommé Lilio , né à Rouen , eut l'honneur de fournir ia manière la plus simple et la plus facile de rétablir l'ordre de l'année, telle qu'on la voit dans le nouveau calendrier ; il ne fallait que retrancher dix jours de l'année i582, où l'on était pour lors, et prévenir le dérangement dans les siècles à venir par une précaution aisée. Ce Lilio a été depuis ignoré; et le calendrier porte le nom du pape Grégoire, ainsi que le nom de Sosigènes fut couvert par celui de César. Il n'en était pas ainsi chez les anciens Grecs : la gloire de l'invention demeurait aux artistes. »

Les savans les plus célèbres du seizième siècle cédèrent plus ou moins à l'influence fâcheuse de l'astrologie sur leurs opinions médicales. C. Clémentinus range les organes génitaux sous l'influence de Vénus et du scorpion et regarde celui-ci comme cause de la maladie syphilitique. Ph. Mélanchthon , élève de Stœfler , horoscope fameux , avoue pourtant que les médecins vont un peu trop loin quand ils prétendent expliquer tous les changemens du corps par la constellation , mais il n'en vante pas moins un de ses amis, J. Milich, professeur de médecine à Wittemberg, qui cherche à unir l'art de guérir à l'astrologie et regarde celle-ci comme infaillible. Il y a vraiment de quoi s'étonner à la vue de tant

C »99 ) de médecins astrologues qui surgissent de toutes les contrées du nord de l'Europe et de l'Allemagne surtout.

La France, l'Italie et l'Espagne n'en manquent pas non plus. Vous savez que M. Nostradamus, né a Saint-Remy en Provence, et docteur de Montpellier, fut regardé comme un prophète, tant ses prédictions firent de bruit en Europe. Le plus célèbre des devins astrologues est donc aussi un Français.

J. Cardan publie de nombreux ouvrages d'astrologie et il établit une grande connexion entre cette science et la médecine. Lui et Th. Giannovi se montrent en Italie zélés défenseurs de l'astrologie et tâchent d'unir la cabale à la médecine. Settala, dans son traité sur les taches de naissance, nœui maferni , explique ce phénomène par les lois de l'astrologie. Il suppose une harmonie parfaite entre les parties de la face et celles du corps, notamment entre le nez et le pénis. Il prétend que les planètes ont de l'influence sur les forces du corps : le Soleil agit sur la force vitale; Mercure sur i'imagination ; Vénus sur le désir; etc. Les signes du visage et les rides du front; les organes des sens et les autres parties du corps sont comparés aux sept planètes.

P. de Peramado et M. Ledesma furent les médecins astrologues le plus en réputation en Espagne. Quoiqu'il y eût beaucoup de médecins distingués en opposition aux préjugés et à l'astrologie médicale, cette science absurde fut singulièrement ac-

créditée dans toute l'Europe pendant le seizième siècle.

La philosophie hermétique, plus généralement connue sous le nom d'alchimie, déjà fort à la mode à la fin du quinzième siècle , fait encore sentir son influence ruineuse sur les sciences dans le siècle suivant. « Les fabriques , les mines et les fonderies s'étaient multipliées à l'infini; et, sans avoir ) aucune connaissance théorique, on y tentait une

> foule d'essais qui avaient quelquefois des résultats

> utiles, ou au moins étonnans. Qu'on se figure la

> surprise d'un fondeur ignorant du quinzième siè- ) cle, qui , après avoir par hasard dissous du borax

et de la crème de tartre ensemble , avoir mêlé ) cette dissolution avec du sublimé corrosif et avoir fait sublimer le sel qui en résultait sur la surface

> d'une plaque d'argent, voyait cette dernière pren- ) dre l'aspect et la couleur de l'or ! Il n'en fallait

> pas davantage pour faire croire qu'on avait décou- ) vert le grand secret , qu'on avait trouvé la pierre

philosophale , et qu'on était sur le point de fabri- ) quer l'or à volonté. Cependant les opérations n'a- ) vaient eu pour résultat que de procurer à l'ar- ) gent une teinte jaune , que l'acide nitrque étendu ) d'eau faisait disparaître à l'instant même ; ou bien, ) s'il se manifestait réellement de l'or , c'était probablement une portion de ce métal qui s'était glis-

> sée à l'insu du préparateur : en un mot, ce der-

> nier, ignorant la nature des substances dont il ) avait fait usage, croyait fermement avoir fait de

( 2(>I ) » l'or, et se remettait de suite au travail sans etn » en état d'indiquer les moyens dont il se servait » pour atteindre son but, ni de dire pourquoi il les » mettait en usage. »

Si l'école d'Aristote avait continué de dominer, la chimère de la transmutation des métaux n'aurait jamais pris une telle extension, puisque le philosophe de Stagyre et les péripateticiens enseignaient qu'une espèce ne peut jamais se convertir en une autre. Mais le système des théosophes permettait d'expliquer les plus grandes absurdités, et l'alchimie en était une fameuse. Les moines oisifs , les scolastiques ambulans faisaient de grands voyages en Orient dans l'espoir d'approfondir les secrets de l'aichimie qu'ils se gardaient bien de divulguer. Les princes même avaient un engouement extraordinaire pour cette science. Ils entretenaient des alchimistes qui leur promettaient beaucoup et les trompaient de même. Les rois d'Angleterre, des souverains d'Allemagne furent trop souvent abusés par ces fourbes, et cependant la fureur pour l'alchimie était telle que chaque prince cherchait à enlever aux autres les fabricans d'or; et les alchimistes, extraordinairement rétribués, avaient le rang d'officiers du souverain à la cour des princes allemands.

Comme les alchimistes des premiers siècles de l'ère vulgaire , ceux du seizième , pour donner plus d'importance à leur art détestable, abusèrent des grands noms de l'antiquité; ils en attribuèrent la découverte à Salomon , Pyîhagore, Hippocrate, etc.,

et placèrent ces autorités imposantes à la tète de leurs pitoyables écrits. Beaucoup d'ouvrages alchimiques parurent sous le nom supposé de Basile Valentin. Guainer dit que l'auteur véritable de ces écrits, un bénédictin du couvent de Saint-Pierre à Erford , contempteur des savans qui se livrent aux sciences vulgaires, ne pouvant faire fortune avec son alchimie, s'adonna à la médecine et découvrit plusieurs médicamens utiles. « L'auteur cherche dans tous les métaux et dans toutes les plantes, des esprits élémentaires de qui dépendent leurs vertus et leurs effets, qui ont une vie occulte , et qu'on peut attirer à volonté lorsqu'on s'entend avec Vulcain. Ce qu'il y a de remarquable , et même de caractéristique dans cet ouvrage, c'est que Basile recommande très sérieusement de ne jamais dévoiler le secret , et qu'il rapporte plusieurs exemples de la vengeance effrayante que le diable tire de ceux qui commettent la moindre indiscrétion. »

D'autres ouvrages de B. Valentin, présumés d'origine postérieure , renferment un grand no libre de découvertes importantes. On y trouve clairement indiquées les préparations du régule et du beurre d'antimoine , du précipité rouge , de l'alcali volatil fluor , etc.; celles de l'acide nitrique, de l'acide muriatique, de l'éther sulfurique, etc. Ainsi cette théosophie alchimique, toute absurde qu'elle était, contribua cependant à agrandir le cercle des sciences. L'histoire de l'art fournit ici même une preuve nouvelle que le perfectionnement des sciences tire tou-

jours quelque profit des travaux de l'esprit humain et même de ses écarts d'imagination les plus grossiers.

Parmi les alchimistes prédécesseurs de Paracelse, ou qui n'adoptèreut pas son système, on compte Quirinus Apollinaris, médecin de la cour de Bayreuth, qui fut alternativement et très pauvre et très riche; Isaac Hollandus et vraisemblablement son fils Jean Isaac dont les travaux profitèrent beaucoup à Paracelse; N. Barnaud, qui passe pour avoir fabriqué des masses énormes d'or; J. Aurelius Augurelli , de Rimini. Celui-ci ayant dédié son ouvrage au pape, le saint père lui envoya , dit-on , une bourse de soie vide, pour qu'il la remplît d'or.

J-B. Porta ne doit pourtant pas être confondu avec les vulgaires fabricateurs d'or. Il est trop sincère pour s'abaisser à ce genre de charlatanisme : il condamne même l'ineptie et l'impudence des alchimistes de son temps et il indique la manière de préparer l'arbre de Diane et de réduire les oxides métalliques.

« La théorie de toutes ces branches de la théosophie fut développée de la manière la plus circonstanciée par un homme que ses immenses connaissances, sa sagacité extraordinaire , sa grande liberté de pensée, et son style, en général noble et relevé, placent au nombre des écrivains les plus justement célèbres du seizième siècle , mais auquel un goût décidé pour les paradoxes et le merveilleux , une crédulité enfantine , une superstition peu eonceva-

ble,une vanité insupportable et une jactance sans exemple attirèrent les sarcasmes et le mépris de ses contemporains et de la postérité; un homme enfin dont un écrivain marquant dit avec beaucoup de vérité : l\emo eo sapientius desipuisse , nemo stultius sapuisse videtur. Je veux parler de Jérôme Cardan , qui n'est pas moins important dans l'histoire de la philosophie et des mathématiques que dans celle de la médecine. Cet homme, auquel on ne peut refuser la justice de dire qu'il a rendu d'éminens services à plusieurs branches des connaissances humaines, quoique dans bien des endroits ses ouvrages renferment des principes évidemment contraires à la saine raison, a lui-même écrit sa vie d'une manière fort singulière ». Comme il importe peu de savoir qu'une antipathie formelle divisait son père et sa mère et s'il n'est pas le fruit d'un adultère , nous dirons que dès son plus bas âge , il eut à supporter les rudes assauts de ia peste et de plusieurs maladies très graves; que son père l'accabla de mauvais traitemens jusqu'à dix-neuf ans, époque à laquelle il l'envoya dans un gymnase où il apprit avec beaucoup de peine les premiers éiémens de la langue latine, de la grammaire et de ia dialectique.

A vingt-trois ans, il se rendit à Padoue , où les étudians le choisirent pour leur recteur , et il acquit assez d'habileté au jeu d'échecs pour subvenir à ses dépenses et écrire les régies du jeu. A vingt-quatre ans, il prit le titre de docteur, puis il se rendit à Sacco , où il exerça la médecine. Cet homme re-

muant fit de fréquens voyages, changea souvent de résidence , fut emprisonné pendant six mois par ses créanciers, et mourut en i5y6, à Rome, où le pape lui faisait une pension.

Les contradictions fourmillent dans les écrits de Cardan , l'un des magiciens les plus superstitieux de son temps. Il attribue aux constellations qui Font vu naître tous les défauts de son caractère et les vices qu'on lui impute. Pour juger des préjugés dont il était imbus, sachez qu'il explique les phénomènes morbides d'après les astres et qu'il veut qu'on règle l'emploi des purgatifs et de la saignée d'après les phases de la lune. Cardan, comme son père et plusieurs philosophes de l'antiquité, avait son génie familier, et il prétend qu'il tombait à volonté dans une extase pendant laquelle il voyait et entendait tout ce qu'il lui plaisait. Il ne peut vivre sans souffrir, et il assure qu'on ne voit paraître de grand médecin que tous les mille ans et qu'il est le septième depuis la création du monde. A tout moment il entretient le public de lui-même et il présente les succès de sa pratique comme autant de cures miraculeuses.

Toutefois, J. Cardan donne aussi des preuves irrécusables de son dégoût pour de grands préjugés. Il affirme n'avoir jamais estimé ni pratiqué la chiromancie ni la magie. Il regarde les fantômes et les spectres comme les fruits d'une imagination exaltée. Quel contraste dans les idées d'un écrivain si bizarre!

Dans sa théorie de ia physique générale, Cardan

s'applique à développer les dogmes des nouveaux platoniciens et à les concilier avec sa philosophie. Le principe d'une sympathie générale entre les corps célestes et les parties du, corps humain font la hase de cette doctrine. Le soleil est en harmonie avec le cœur et l'air ; la lune avec les humeurs du corps et de l'eau. Il ne connaît que deux qualités , la chaude et l'humide : la première est la cause formelle et la seconde la cause matérielle de la production de tous les corps.

Dans sa théorie médicale , il s'écarte des principes de Galien et d'Avicenne. Il parle judicieusement des signes que l'on peut tirer de l'urine et prétend, contre le médecin de Pergame , que le sédiment de l'urine n'est pas , à proprement parler , le produit immédiat de la coction. Il avoue s'être fort peu occupé d'anatomie, et ses assertions en font preuve. Il fait une remarque bien importante quand il soutient que le mucus des fosses nasales ne provient pas immédiatement de la tète , mais bien des organes sécréteurs du nez , vérité qui depuis a été si parfaitement démontrée par OV. Schneider. Suivant lui, la fièvre putride provient de réchauffement du sang et de l'altération des humeurs qui s'en se parent , car ce fluide lui-même ne saurait jamais tomber en putréfaction. Le sang est préparé imparfaitement dans le foie et parfaitement dans le cœur. Ses observations décèlent sa vanité et son extrême prétention à la supériorité sur ses confrères. Ainsi , parmi douze médecins , lui seul parvient à découvrir

( 2°7 ) la maladie d'une comtesse affectée d'hydropisie d'utérus et que tous ses confrères croyaient enceinte. Il combat vivement l'indication galénique , contraria contrariis opponenda , prétendant avec beaucoup de raison qu'elle n'est point d'une application générale. Il blâme l'usage que l'on faisait de son temps des eaux distillées ; le retard que l'on mettait à recourir à la saignée ; et l'usage des purgatifs que l'on croyait toujours indispensables après le premier période de la maladie.

En terminant l'exposé des principes de Cardan , il faut ajouter que ses commentaires sur Hippocrate sont d'autant plus estimables qu'il y montre une certaine indépendance d'esprit et rien de servile pour les écrits des anciens Grecs.

Tel est le résumé des causes principales des recherches et des travaux qui ont précédé l'époque de l'un des plus fameux réformateurs en médecine, époque presque honteuse que l'histoire couvrirait du voile de l'oubli si une rigoureuse impartialité n'obligeait à faire connaître toutes les phases de cette belle science. A la fin du seizième siècle , les sciences étaient tellement inconnues en Suède, que, quand le roi Jean tomba malade, en i5o,2, il mourut sans qu'on pût lui trouver un médecin. Quelques épiciers vendaient alors des drogues médicinalesque l'on prenait au hasard.

§ H. Vie et opinions de Par accise. Propagation de son système.

Après avoir considéré le développement des sciences et surtout la propagation de la théosophie et des fausses doctrines qui en découlaient; après avoir étudié les principaux écrivains du seizième siècle et réfléchi sur l'esprit dominant alors, vous êtes à portée de connaître Paracelse et de bien juger ia réforme opérée par lui. Il paraissait avoir en vue de populariser la cabale et de l'unir étroitement à la médecine. Gorithier d'Andernach est de cet avis, et il ajoute que le célèbre réformateur écrivit plutôt pour le peuple que pour les gens instruits , qu'il introduisit la cabale en médecine parce qu'elle dispensait de l'étude des langues et même de celle des sciences. Paracelse prédit hardiment que sa pratique sera confirmée par des signes et des miracles qui contribueront à la faire concevoir au vulgaire. Sa vie a été l'objet de récits contradictoires. On ne sait même pas quel est son véritable nom, et il fut l'objet d'éloges et de mépris outrés.

Haller et d'autres écrivains prétendent que Hœchner est son nom, tandis que lui, Paracelse, se fait appeler Philippe-Auréole-Théophraste Bombast de Hohenheim. Son testament et des témoignages authentiques font croire effectivement que ce réformateur, né à la fin du quinzième siècle, était de la fa-

( 2°9 ) mille très distinguée des Bombast de Hohenheim. Dès sa jeunesse, il erra de pays en pays, comme la plupart des scolastiques de son temps, en prédisant l'avenir d'après les astres et les signes de la main. Son père l'instruisit dans l'alchimie, l'astrologie et la médecine. Quelques ecclésiastiques le perfectionnèrent dans l'étude de ces sciences et il servit enfin comme chirurgien militaire.

On doute qu il ait fréquenté de bonnes écoles et on lui reproche d'avoir usurpé le titre de docteur avant d'avoir puisé aux sources de ia science , puisqu'il soutient que ie médecin doit tenir sa science de dieu. Cependant il parle des universités d'Allemagne et d'Italie en homme qui les a fréquentées, et de son serment, quand il se fît graduer, il donne des détails circonstanciés sur ses voyages en Bohème, en Orient, en Suède, pour se perfectionner en alchimie, voir de plus près les merveilles de la nature et la célèbre montagne -d'aimant. Dans ses écrits, particulièrement dans la préface de sa grande chirurgie , il parle de ses voyages en Espagne , en Portugal , en Transylvanie , en diverses contrées d'Europe, d'Asie et d'Afrique , pour connaître de nouveaux secrets. Pour sûr, il ne consulta et ne posséda jamais que fort peu de livres.

A trente-trois ans , il jouissait d'une célébrité extraordinaire comme heureux praticien. Il était l'objet de l'admiration des peuples et de la jalousie des médecins galénistes. Il fut nommé professeur de physique et de chirurgie , en i5a6, à l'université

de Bàle. La méthode nouvelle qu'il suivait dans l'exposition de la théorie et de la pratique de l'art, sa hardiesse prétentieuse en parlant de lui et de ses arcanes pour prolonger la vie, l'emphase avec laquelle il racontait ses cures extraordinaires, l'habitude qu'il avait de (aire ses leçons en langue vulgaire , lui attirèrent une foule de disciples et de gens oisifs. Il se donne pour le plus illustre médecin de son pays. Il brûle devant son auditoire les ouvrages d'Avicenne et de Galien , assurant que ceux-ci étaient fort ignorans et que d'ailleurs les principes des plus grands médecins ne sont applicables qu'aux contrées qui les ont vus naître. Ainsi ce fanatique a plus d'un trait de ressemblance avec J. Cardan et même avec Asclépiade de Bithynie auquel Ramus le compare. Paracelse était dissolu, fort intempérant, et l'on assure que la bassesse de "ses sentimens aurait suffi pour ternir la plus belle célébrité.

Obligé de s'enfuir de Bàle , il se réfugie en Alsace, séjourne quelque temps à Colmar , en 1 5i8 ; reprend sa vie aventureuse et de théosophe ambulant; publie divers ouvrages , entre autres sa grande chirurgie qu'il dédie, en 1 536 , à Thallmisen; entreprend la guérison de très grands personnages qui le font appeler sur le bruit de sa renommée ou qui profitent de son séjour dans les villes qu'il visite; et va mourir, en i54i, à Strasbourg, dans l'hôpital de Saint-Etienne qui n'existe plus.

Paracelse assurait qu'il lui était impossible de séjourner long-temps dans le même lieu, tant il était

passionné pour les voyages.. Il était presque cons^tamment accompagné par des disciples dévoués que son ivrognerie, ses sottises , sa pauvreté même n'éloignaient pas de sa personne. Oporin , savant imprimeur de Bâle; François; G. Vetter; le docteur Cornélius et plusieurs autres de l'infidélité desquels il se plaint, s'attachèrent plus particulièrement à son sort. A vrai dire, l'inattention et l'état précaire de ses copistes sont en partie cause des difficultés qu'on éprouve à se former une idée nette du système philosophique et médical de ce fanatique. Son style entortillé, mystique, surchargé de mots nouveaux; ses expressions obscures, inintelligibles, rendent encore ce travail plus difficile.

Son mépris pour les connaissances acquises à force de travail ; son orgueil qui le portait à dire -qu'il tirait toute sa sagesse de Dieu, le caractérisent plus spécialement, ci La lumière intérieure qui nous communique la sagesse et la connaissance de la médecine , enflamme en nous l'esprit sacré sans notre participation. La bible avec ses paraphrases est la clef de la théorie des maladies. Apprends enfin , ditil , l'art cabalistique, qui renferme en lui-même tous les autres. » Il serait fastidieux d'insister davantage sur les erreurs de ce théosophe. Il soutient que tous les corps , notamment celui de l'homme, sont doubles, l'un matériel, l'autre spirituel ou sydérique. Cette division de l'homme en corporel et spirituel et des choses en visibles et invisibles a été adoptée de

tout temps par les fanatiques. Elle leur servait à

expliquer les histoires des revenans et une infinité de préjugés. La volonté et l'imagination de l'homme agissent principalement au moyen de l'esprit, ce qui permet de se rendre compte des ensorceliemens et des effets magiques.

D'après cette ébauche du système physique, vous pouvez préjuger la valeur de son système médical. Il explique les fonctions par les lois de la cabale, en établissant l'harmonie des membres et des viscères avec iesiptelligencescélestesoules constellations, sans vouloir cependant que l'on admette une liaison de causes entre les corps célestes et les viscères de l'homme. La génération et les autres fonctions ne sont pas l'effet des astres ; et, bien qu'il dise ensuite que qu.ind il n'y aurait point de constellations, l'homme n'e;» serait pas moins ce qu'il est, il avoue que la force vitale est une émanation des astres. Ainsi il fait exister une connexion intime entre le soleil et le cœur, la lune et ie cerveau, etc. Il va même jusqu'à déterminer les parties du corps sur lesquelles arit chaque astreet ilétablit de nombreuses divisions du pouls , suivant qu'il appartient à Jupiter , à Mars , etc. Il ne veut pas que l'on dise que tel homme a tel tempérament ; mais que c'est Mars, Vénus, etc. qui prédomine en lui.

Paracelse attaque le système, de Galien imaginé par Empédocîe et basé sur les qualités élémentaires. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que ce théosophe fanatique avance rarement une opinion sans se contredire ensuite. Il admet . à proprement parler , trois

(ii5)

ou quatre élémens des choses , l'astre , la racine , l'élément, auxquels on peut ajouter encore le sperme qu'il distingue de la semence. Tous ces* éiémens étaient originairement enfermés clans le chaos ou la matière informe de Platon. La génération des animaux s'opère en particulier par le concours des semences infinies qui se détachent de toutes les parties du corps. Ainsi la semence du nez reproduit un nez ; celle des yeux engendre des yeux : tout ceci est unerépétion du système de Démocrite. Paracelse essaya de concilier les élemens des alchimistes , ie sel , le soufre et le mercure , avec ses idées cabalistiques. Il créa un sel sydérique qui est la cause de la consistance des corps; un soufre sydérique qui est la raison de l'accroissement et de la combustion des corps; et enfin un mercure sydérique, fondement de la fluidité et de la volatilisation : le concours de ces trois substances forme le corps. L'archée , ou le maître de l'estomac ou l'esprit de la vie, préside dans l'estomac à l'opération des alchimistes. C'est lui qui change ia nourriture en sang, opère tous les changemens en vertu de sa propriété puissante et guérit les maladies.

En pathologie , Paracelse est plus intelligible sur les causes des maladies. Il ne faut pas, dit il, attribuer tous les phénomènes aux élémens et à l'état des humeurs ; car les maladies reconnaissent cinq causes différentes. La première est tens astrorurn , parce que les constellations altèrent et infectent l'air : les unes sulfurisent l'atmosphère, d'autres lui corn-

( *i4 ) rauniquent des propriétés arsenicales ; la seconde est Vais veneni qui provient des substances.alimentaires ; la troisième Vens naturale, que Paracelse soumet encore à l'influence de l'entité astrale; la quatrième Vens spirituelle; la cinquième enfin , Vens décile , ou l'entité chrétienne, comprend tous les effets immédiats de la prédestination divine. L'idée ridicule de l'harmonie et de l'attraction réciproque conduisit Paracelse à des méthodes fort singulières pour parvenir à la connaissance des causes. Ainsi de l'observation des propriétés de la pivoine, il concluait quelles doivent être l'essence et les causes de l'épilepsie. Ses successeurs l'imitèrent souvent. L'apoplexie ressemble, suivant lui, au feu du ciel et à l'éclair : la manie devient plus intense pendant les syzygies lunaires, pareeque le cerveau est la lune du microscome. La théorie pathologique de Paracelse , basée sur des principes chimiques et l'effervescence des sels , s'éloigne donc beaucoup de celle de Galien. L'étude des maladies auxquelles sont exposés les mineurs et les fondeurs a pu lui suggérer l'idée de cette théorie; mais il a fait une application trop générale de ses observations à la pathologie, et introduit la doctrine des acretés chimiques. Suivant lui le sel , le soufre et le mercure renferment les élémens de toutes les maladies : le tartre est le principe de toutes les maladies qui proviennent de Fépaississemeilt des humeurs, de la rigidité des solides; de l'accumulation de la matière terreuse; le tartre s'applique à la surface des dents, se dépose dans les parties internes;

( al5 )

l'esprit salin s'y joint et coagule le principe terreux; il est rarement pur et sans mélange. Il considère le tartre comme un excrément qui, clans bien des cas, résulte de la trop grande activité des forces digestives et qui peut se développer dans toutes les parties du corps.

Parace!se explique comment on peut reconnaître la présence du tartre dans l'urine : l'inspection ne suffisant pas, il veut que ce liquide soit soumis à l'analyse chimique et il distingue trois espèces de sédiment : la première se rapporte à l'estomac ; la seconde au foie ; la troisième aux reins , et il termine en affirmant que les habitans de la vallée de Vettlin sont exempts de toutes les maladies tartareuses.

La cabale dirigea constamment Paracelse dans sa théorie de la thérapeutique et de la matière médicale. Il s'attachait à bien connaître l'harmonie des constellations pour guérir les maladies. L'or est un spécifique contre toutes les maladies dans lesquelles l'affection primitive dépend du cœur. La chélidoine convient dans l'ictère, et les médicamens doivent se reconnaître par la forme qu'ils affectent. Les bulbes de divers orchis ayant de la ressemblance avec les testicules, doivent guérir les maladies des organes de la génération; le lézard ayant la couleur des ulcères malins, doit être employé efficacement contre ces ulcères. Les remèdes sont soumis à la volonté des astres et dirigés par eux. Si le gui de chêne manque de réussir i dans l'épiîepsie, c'est parce qu'on a négligé de l'employer, quand le ciel était favorable.

Comme il ne s'occupait aucunement des propriétés naturelles des médicamens, il devait admettre leur action spécifique, et l'on conçoit les éloges qu'il prodiguait à son élixir de longue vie ainsi qu'aux arcanes dont il se servait pour reculer le terme de l'existence. Brucceus a bien raison de ranger Pàracelse parmi les empiriques les plus grossiers. Ce réformateur conseille le soufre sublimé dans toutes les maladies inflammatoires ;*la centaurée et le chardon béni dans les fièvres intermittentes. Ses opinions contribuèrent beaucoup à faire considérer la chimie comme un art indispensable. Les teintures, les essences et les extraits remplacèrent les dégoûtantes décoctions, les inutiles sirops. Il s'efforce de diminuer le nombre des simples et d'en obtenir la quintessence. Bien qu'il soit peu scrupuleux sur le choix des médicamens, puisqu'il emploie le cœur de lièvre, îa nacre de perle, le corail, vous verrez avec plaisir comme il attaque hardiment l'abus qu'on faisait alors de la polipharmacie. « Lisez leurs herbiers , et vous les verrez attribuer mille et une propriétés à chaque plante; niais lorsqu'il s'agit de formuler , ils accumulent souvent jusqu'à quarante ou cinquante simples contre une seule maladie. »

Pàracelse, tout en attaquant la méthode cufatîVe des galénistes dirigée contre les humeurs prédominantes et les qualités élémentaires, s'en rapproche beaucoup en adoptant celle des élémens sydériques du feu, de l'eau, de l'air et de ia terre. Il tâche de corriger le tartre dans le corps par les eaux miné-

( 2I7 ) raies acidulés. Il ne s'occupe aucunement du régime, pas même dans les maladies aiguës. Il combat l'opinion trop générale qu'il existe des maladies tout-àfait incupabîes, et les résultats surprenans qu'il obtint de l'emploi des minéraux ne lui permirent plus de croire à l'existence de maladies rebelles. «Veux-tu rendre service à ton prochain, s'écrie-t-il: ne dis pas qu'on ne peut procurer aucun soulagement, mais dis seulement que la chose est impossible pour toi. » On accordera du moins à Paracelse le mérite d'avoir introduit dans la pratique des remèdes puissans appelés héroïques à cause de leurs grands effets.

Ii emploie le premier l'étain comme vermifuge ; mais sa préparation est bien vicieuse. Il fait des innovations bien plus importantes en chirurgie : il rejette l'emploi du cautère actuel , de l'instrument tranchant et même de la suture , parce qu'il avait plus de confiance dans ses arcanes et les efforts salutaires de son archée. Il considère le pus comme le véhicule du baume qui arrose les plaies et les ulcères et qui suffit à leur guérisori*. Il regarde les emplâtres comme inutiles, la nature rapprochant parfaitement les lèvres de la plaie. Il prétend guérir les fractures sans appareil contentif. Sa pathojogie des ulcères a beaucoup d'analogie avec celle des maladies internes. Mars, Saturne, la lune et Vénus donnent naissance aux ulcères les plus malins et les plus difficiles à guérir.

11 attribue les mauvais effets de la saignée au

temps peu convenable où on la pratique , si l'on n*a pas égard aux signes d'où dépend la maladie. Il fait d'excellentes remarques sur l'influence que l'altération de l'air exerce sur les malades, dans lesliôpitaux, et propose divers moyens d'assainissement. Paracelse avait aussi des principes qui lui sont propres sur les propriétés de l'aimant qu il croyait susceptible de guérir toutes les maladies qui proviennent de l'influence de Mars , telles que les hémorrhagies , diverses maladies nerveuses , etc. Il remit en vogue les talismans et les jongleries de toute espèce; et si l'on refléchit sur son système , on voit qu'il ne renferme presque pas un principe nouveau : c'est la collection de toutes les extravagances théosophiques et fanatiques imaginées avant lui. Son principal mérite est d'avoir introduit l'usage de plusieurs remèdes tirés du règne minéral , discrédité les sirops , les décoctions inutiles, et d'avoir fait quelques remarques fort importantes pour la chirurgie. Ce réformateur, qui se fit tant d'ennemis, passe cependant pour l'inventeur d'un système dont les principes se répandirent dans tout le nord de l'Europe, en France et en Angleterre.

La théorie de Paracelse, basée sur le mysticisme, ne pouvait manquer d'être accueillie par la masse des esprits vulgaires qui se laissent plutôt entraîner par ce qui frappe l'imagination que par les sévères réflexions de la froide raison. Mais cette théorie fut repoussée par les hommes qui considèrent la médecine comme une science basée sur l'expérience et

( 2I9 ) la raison, contrairement à Paracelse qui s'appuyait sur le mysticisme et le fanatisme le plus grossier. L'ignorance du réformateur , sa vie privée et publique s'opposaient aussi à la propagation de ses principes.

Les partisans les plus nombreux de sa doctrine se trouvaient en Allemagne. Dépourvus presque tous d'instruction et de connaissances scientifiques, ils se montraient enthousiastes zélés de son mysticisme ou bien ils s'en tenaient à ses médicamens en tâchant de concilier ses principes avec la doctrine de Galien. Léonhard Turneysser-Zum-Thurn, né à Bâle en i53o, fut l'un des partisans les plus exclusifs de Paracelse. Après avoir entrepris plusieurs voyages et s'être livré à des occupations étrangères à l'art de guérir, Turneysser devint pourtant célèbre par ses cures en 1 568, et surtout comme mineur et métallurgiste. C'est alors et plus tard qu'il publia des ouvrages de médecine avec un certain luxe typographique et des planches gravées sur bois. Devenu médecin de l'électeur qui résidait à Francfort, il. tira bon parti de sa nouvelle charge , vendit du fard et des cosmétiques aux dames de la cour , prescrivit les remèdes de Paracelse sous les noms pompeux de teinture d'or , magister du soleil , etc. Il acquit ainsi une fortune considérable qui le mit à même d'établir une fonderie de caractères, une imprimerie pour ses œuvres , d'avoir plus de deux cents personnes dans son laboratoire et de vivre très fastueusèment. Ses calendriers astrologues , qu'il vendais

fort cher ; ses prophéties, ses talismans, etc., lui procurèrent des richesses immenses, une confiance étonnante, dont il se vit privé en très peu de temps pour divers motifs et surtout à la suite d'un procès qu'il perdit contre sa femme.

G. Hoffmann, professeur à Francfort, dans un fort bon traité intitulé de Barbarie imminente, dévoile le charlatanisme effronté de Turneysser. Celui-ci avait publié plusieurs ouvrages dont le principal , sa quintessence , est en vers. Il y enseigne que tous les corps sont composés de sels , de soufre et de mercure ou de terre, d'air et d'eau, et il exclut le feu des élémens. 11 y fait intervenir l'alchimie, indique la manière de procéder aux opérations et recommande de renoncer à celles qui seraient trop longues. Dans un autre ouvrage, il traite de l'ouromancie par des procédés chimiques et à la manière de Paracelse. Il est le premier qui ait représenté par des gravures le corps de l'homme écorché.

Un autre partisan outré de Paracelse, Adam de «Bodenstein , vagabond comme lui , entreprend d'expliquer les mots barbares et inintelligibles de son maître. MichelToxiies, médecin de îlaguenau , auteur d'une édition des œuvres de Para? Ise", tache de mettre l'antimoine plus en vogue et de concilier le système de Galien avec celui de Paracelse. V-A. Siloranus, propagateur des mensonges et du fanatisme de son maître; Gérard Dorn , médecin à Francfort sur le Mein , aux yeux duquel la cabale passait poyr ia source de toutes les sciences; P. Sève-

rin , médecin du roi de Danemarck , qui prétendait guérir radicalement iépilepsie, la lèpre, la goutte, et qui composa une physiologie è^ une pathologie sur les chimère.» théoriques de Paracelse , sont aussi partisans de ce fanatique réformateur.

Des médecins gaiénistes d'Allemagne adoptèrent les médicamens de Paracelse en repoussant sa théorie. Gonthier d'Andernach en agit ainsi dans un âge fort avancé ; car il avait soixante-dix ans quand il étudia les élémens de la chimie et les écrits des théosophes. Il enseigne que les extraits, les huiles et les sels agissent bien plus énergiquement que les racines et les herbes ; que les médicamens chimiques sont bien plus actifs que les sirops. Donzellini partage les opinions de Gonthier. A. Ellinger, B. Aré; tins, Conrad Gesner , publient des traités de pharmacie ou de matière médicale dans lesquels ils se montrent partisans modérés de Paracelse.

Barthoiorné Carrichter , médecin des empereurs Maximilien II et Ferdinand , de la confiance et de l'amitié desquels il était peu digne, s'il faut en croire Crato et la vraisemblance, est aussi partisan de Paracelse. Ses écrits décèlent une ignorance grossière et renferment une infinité de remèdes empiriques, d'arcanes contre les affections magiques. Martin Ruland le père rassemble les cas les plus extraordinaires qu'il a observés et contre lesquels il emploie des remèdes secrets sans avoir égard aux causes qui ont occasionné les maladies, toujours d après les principes de Paracelse.

Les paracelsistes n'étaient pas difficiles sur le choix de leur maître. Les faiseurs d'or, de vieilles femmes , des magiciens , des pâtres et surtout M-B. de Rochlitz , curé de Moliorn , devinrent célèbres par les fables extravagantes qu'ils débitaient. Christ. Pithopœus, instituteur d'Albert-Frédéric; de Burth, professeur à Leipsick; le juriste G. Amwald, si fameux par son charlatanisme et sa panacée , sont des fanatiques plus ou moins ignorans qui écrivaient pour la défense de leur maître. Th. et J. Zwinger ; M. Dcering, se montrent, par leurs opinions et dans leurs écrits , conciliateurs des doctrines de Galien et de Paracelse et contribuent à faire adopter les préparations chimiques.

% Si le système de Paracelse avait été examiné par des hommes raisonnables comme les derniers écrivains qui viennent d'être cités , on aurait pu faire justice des principes du réformateur en adoptant en partie sa méthode curative et les moyens chimiques dont il usait. Mais une secte d'enthousiastes connue sous le nom de société de la Rose-Croix , donna une extension considérable à la théosophie du réformateur. Son origine est tellement obscure et secrète que l'on ne peut en découvrir l'époque. Les Rose-Croix ne devaient exercer publiquement d'autre profession que la médecine. Il leur était défendu d'exiger aucun salaire des malades et ils se prétendaient exempts de toute infirmité. Suivant eux, la Rose-Croix dispense de toute étude et la Bible contient toutes les sciences. Il paraît que ce-

lui qui contribua le plus à l'institution de la Rose- Croix est un ecclésiastique de Calwe, Valentin Andrèœ, qui avait des connaissances fort étendues, un bien bon caractère et un grand patriotisme.

De nombreux enthousiastes propagèrent les principes des Rose-Croix. D'autres cabalistes, sans être précisément de cette société, recouraient aux prières magiques pour guérir les malades. Oswald Croll , médecin du prince d'Anhalt et conseiller de l'empereur Rodolphe II, acquit alors beaucoup de célébrité et publia un ouvrage dont l'introduction présente une idée succincte et fort exacte de la théosophie de Paracelse dont voici un extrait : «Tout vit dans la nature; rien n'y est mort. Toutes les connaissances de l'homme dérivent du firmament: les influences astrales le rendent un vrai sage; car son esprit découle des astres et son àme de la bouche de Dieu. Sa grâce fait le médecin. » L'imagination délirante de Croll enfante mille autres chimères consignées dans son traité des signatures, relativement aux plantes et à leur usage médicinal.

A.. Libérius combattit ce fanatique et ses grossiers partisans, entre autres Henning Schennemann , médecin à Bamberg, qui s'éloigne des rêveries de Paracelse et n'est pas moins obscur que lui dans ses expressions inintelligibles et ses ridicules idées. On le range avec raison dans la secte des Rose- Croix ainsi que J. Gramann, apologiste de Paracelse, quoiqu'il ne soit pas prouvé qu'il ait été initié aux mystères de la société.

La théosophie de Paracelse, qui compte tant d'enthousiastes et de dissidens en Allemagne, ne fut pas accueillie aussi aveuglément en France , en Angleterre et en Italie. On repoussa les absurdités qu'elle proclamait, en même temps qu'on tirait parti des médicamens découverts par le réformateur. Toutefois l'Angleterre eut un Robert Fludd, Rose-Croix célèbre , qui donna beaucoup de publicité à la théosophie de sa secte et l'appliqua à toutes les branches des connaissances humaines. L'Italie est la seule contrée d'Europe dans laquelle le système de Paracelse ne fut accueilli que par les charlatans les plus méprisables, dont quelques-uns usurpèrent impudemment des noms respectables, celui de Fallope , entre autres. Le plus célèbre de ces médicastres est L. Fioraventi , très connu par un baume de son invention. Haller parle aussi d'un certain Th. Bovins. et de ses écrits qu'il qualifie de insanieutis opuscula.

Les principes et surtout les médicamens nouveaux de Paracelse furent mieux accueillis en France, malgré l'opposition violente des. galénistes. J. Gohori, professeur de mathématiques à Paris, publia le premier un manuel de sa théorie paracelsique dans lequel il s'attache à démontrer que les expressions magiques de son auteur ne sont qu'allégoriques et que les esprits et les diables désignent des extraits, des teintures ou des préparations métalliques. G. Arragos, de Toulouse; Roch le Baillif de la Rivière, médecin de Henri IV; Cl. Dariot, Cl. Aubery de

Trécourt; B-G. Penot; le Gascon J. du Chesne, qui attribue l'épilepsie et l'apoplexie à l'éclair, sont tous apologistes de l'astrologie théosophique, des principes paracelsistes, et auteurs de traductions ou écrits divers à la louange de leur maître.

J. Riolan écrivit contre du Chesne ; celui-ci eut à soutenir une autre dispute avec J. Aubert, relativement à l'origine et à la transmutation des métaux. L'usage de l'antimoine et des préparations spagiriques fut blâmé violemment; la Faculté de Paris mit l'antimoine au rang des poisons. Le parlement rendit à ce sujet un arrêt fameux qui fut suivi de persécutions contre les médecins qui employaient les préparations antimoniales.

Toutefois, vers le milieu du siècle suivant, en juin i658, immédiatement après la prise de Dunkerque, Louis XIV tomba dangereusement malade à Calais. Un empirique d'Abbeville le guérit avec du vin émétique considéré comme poison par les médecins de la cour. Cet empirique s'asseyait sans façon sur le lit du jeune roi et disait : voilà un garçon bien malade ; mais il n'en mourra pas.

J. Hoster, J. Michel, Robert Fiudd, déjà cité et dont il sera reparlé au sujet de Vanhelmont, furent aussi paracelsistes outrés en Angleterre.

Toutefois et par la suite, les principes de Paracelse furent isolés peu à peu et l'école chimique se forma , toute différente des sectes théosophiques et hermétiques, puisqu'en signalant le fanatisme et le mysticisme, elle appliquait la chimie à la mé-

ib

decine. Cet heureux changement s'opéra vers la fin du seizième siècle par les efforts des antagonistes du paracelsisme. Eraste , l'un des plus célèbres parmi eux , se montre aussi grand partisan de la chimie qu'acharné contre le système du fanatique réformateur. Un ami d'Eraste , H. Smetius, qui avait aussi étudié en Italie, se donne beaucoup de peine pour renverser la théorie de Paracelse et la jactance fanatique dont il fait preuve quand il se vante de guérir les maladies réputées incurables.

§ III. Examen de la chirurgie et des principaux chirurgiens du seizième siècle.

La chirurgie, considérée comme partie essentielle de la médecine, se ressentait des vicissitudes de celle-ci. Les premiers chirurgiens du seizième siècle furent presque tous imitateurs serviles d'Albucasis et de Gui de Chauliac. Ils redoutaient la pratique des opérations, se contentaient de l'emploi des emplâtres et des onguens ; la fabrication des machines nouvelles étant toujours fort en vogue. Que pouvait être la médecine opératoire, abandonnée par J. de Vigo, J.-B. Sylvaticus, aux charlatans italiens, qui opéraient de la taille et de la cataracte et appliquaient le trépan.

Toutefois, l'étude des blessures par armes à feu, dont on ne pouvait prendre sonnaissance chez les arabistes , fait faire quelques progrès à la chirurgie. Braunschweig, de Strasbourg, les traitait comme si

( 227 ) elles eussent été envenimées ; et J. de Vigo , dans des vues semblables , les cautérise avec le fer rouge ou d'autres caustiques. Alph. Ferri soutient aussi qu'elles sont empoisonnées et que le vent du boulet cause la mort. Il a l'heureuse idée de considérer l'extraction du projectile comme fort utile pour la guérison des plaies d'armes à feu; mais il retire la balle sans dilatation préalable, avec son Alphonsin, qui est un instrument fort imparfait.

Paré et Maggi, guidés par leur esprit observateur ou par un hasard heureux, ne considèrent plus ces plaies comme compliquées d'ustion ou d'empoisonnement. Ils en changent fort heureusement la thérapeutique en substituant les émolliens aux caustiques. Botal se range de leur avis ainsi que Félix Wurz , qui supprime les corps étrangers que l'on introduisait dans les blessures d'armes à feu.

L'engorgement squirrheux de la prostate; les excroissances et les rétrécissemens dans l'urètre ; l'usage des bougies, des injections et même des caustiques contribuèrent encore au perfectionnement de la chirurgie. La lithotomie s'enrichit d'une nouvelle méthode désignée sous le nom de grand appareil ; car il est probable que le haut appareil était connu dès le siècle précédent et que c'est par cette méthode que G. Colot pratiqua la célèbre opération de la taille, sur un franc-archer condamné à mort pour vol, qui guérit de l'opération, et auquel on avait accordé sa grâce pourvu qu'il

s'y soumît, L. Colot et son fils ou son neveu se

( iiS )

rendirent très célèbres par le succès de leurs opérations. Malheureusement ils rirent un secret de leur méthode et de leurs procédés. La découverte du haut appareil paraît être l'effet du hasard et de la nécessité.

C'est aussi dans le seizième siècle qu'une opération fort douloureuse, la réparation du nez, imaginée par G. ïagliacozzi, fit beaucoup de bruit en Europe et valut à son inventeur une statue qui le représentait un nez à la main.

L'histoire de la médecine du seizième siècle doit signaler encore les disputes scandaleuses suscitées en France sur la prééminence de la médecine et sur les privilèges accordés aux chirurgiens. Ceux de Paris, auxquels Philippe-le-Bel avait concédé en 1 3i i des privilèges qui les assimilaient aux membres de la Faculté de Médecine, ne purent supporter que les barbiers s'arrogeassent le droit de saigner et de traiter les ulcères. En 1 5o5 , les médecins de Paris s'entendirent avec les barbiers qu'ils proclamèrent enfans de la Faculté. Mais en i5i5, E. Barrot, devenu président du collège Saint-Côme, demande à la Faculté la suppression du lourd tribut que les chirurgiens lui paient et la dispense d'entendre ses leçons. L'université décrète que les chirurgiens de Paris seront membres Idfc la Faculté; et G. Vavasseur, premier chirurgien de François Ier, obtient que ses confrères seront séparés des barbiers et qu'aucun ne sera reçu maître en chirurgie, s'il ne connaît le latin et la dialectique. Le collège

( 3*9 ) de chirurgie devient ainsi une école distinguée. Mais les privilèges des chirurgiens et de leur collège furent encore l'ohjet de contestations trèsvives qu'il est inutile de rappeler.

L'un des plus anciens écrivains du seizième siècle est J. Braunschweig, chirurgien célèbre de Strasbourg. Son livre consacre de bonnes réflexions, celle entre autres de ne pas trop essuyer le pus des ulcères. Un nom plus célèbre en chirurgie est celui de J. de Vigo , auteur de deux manuels de chirurgie. M. A. Blondo, est de la même époque. Il recommande l'eau froide comme le meilleur moyen contre les plaies de toute espèce , celles des nerfs exceptées. Son livre est peu recommandable, ainsi que le grand ouvrage chirurgical de J> A. de la Croix.

J. Bérenger de Carpi, anatomiste célèbre, fait d'heureux changemens dans la doctrine des plaies de tète; à l'égard des fractures, des contre-coups etdes enfoncemens du crâne, le lithotomiste Mariano Santo combat des préjugés très-nuisibles à la thérapeutique chirurgicale. Le céièbre G. Fallope, quoique trop attaché aux opinions dominantes , donne de très bons préceptes sur le traitement des maladies chirurgicales.

F. Wurz, excellent praticien à Baie, publie un ouvrage estimé sur les fractures non apparentes. Il s'élève avec raison contre la suture des plaies, la cautérisation pour suspendre l'hémorrhagie , l'usage de sonder fréquemment les plaies , etc. F. D. Arcé se

distingue aussi par son habileté à guérir les fistules. Le grand anatomiste J-C. Aranzi de Bologne passe pour opérateur fort heureux de la fistule et bon auteur en chirurgie.

Aucun des chirurgiens du seizième siècle n'est comparable à A. Paré de Laval. Il fit plusieurs campagnes et assista à des batailles, comme chirurgien militaire. II fut chirurgien de plusieurs rois, nommément de Charles IX, qui l'épargna dans les massacres de la Saint-Barthélemjr. Son arrivée dans la ville de Metz assiégée par Charles-Quint avec une armée de cent-vingt mille hommes , fut considérée comme un bienfait du ciel. « Le lendemain de ma venue, dit cet illustre chirurgien , je ne faillis d'aller à la bresche où je trouvai tous les princes et seigneurs , et me reçurent avec une grande joie, me faisant cet honneur que de m'embrasser et de me porter dans leurs bras; ajoutant qu'ils n'avaient plus peur de mourir , s'il advenait qu'ils fussent blessés. » Sa belle conduite, ses importans services pendant ce siège, justifièrent sa grande réputation et l'honorable réception qui lui avait été faite. 11 perfectionna singulièrement la pratique des opérations et la thérapeutique chirurgicale. Il fit le premier la ligature des artères. Cette innovation suffirait pour immortaliser un si beau nom.

L'un de ses élèves, J. Guillemeau d'Orléans, fait subir au trépan des perfectionnemens notables et opère les anévrismes bien mieux que ses prédécesseurs. J. Tagault d'Amiens ; J-Ph. Ingrassias, ana-

fcomiste célèbre; J-B. Carcano Leone, disciple de Fallope,qui blâme l'usage du trépan, sont aussi des auteurs de manuels ou traités divers sur la chirurgie.

L'histoire des maladies des yeux de cette époque offre trop peu d'intérêt pour en parler. Mais l'art des accouchemens devient l'objet de recherches et d'études spéciales, quoique les manuels publiés alors prouvent qu'on s'occupait presque exclusivement de la conception , de la vitalité du fœtus et des instrumens meurtriers à l'aide desquels on retirait l'enfant par lambeaux , dans les accouchemens difficiles. J. Guillemeau surpasse ses prédécesseurs et ses contemporains par la bonté de ses préceptes d'obstétrique. J. Mercurii, de Rome, chirurgien et ecclésiastique , s'adonne particulièrement à la pratique des accouchemens et recommande l'opération césarienne dont il a été témoin , opération qui paraît avoir été pratiquée dans les temps les plus reculés, comme le fait supposer la fable allégorique de Sémélé et surtout la loi de Numa Pompilius, portant défense d'inhumer le cadavre d'une femme en état de gestation, avant d'en avoir retiré l'enfant. On assure que c'est à l'exécution de cette loi que Manilius, Scipion l'Africain et César doivent leur naissance.

Quoiqu'il en soit, c'est dans le seizième siècle que l'on trouve les premières preuves de l'opération césarienne pratiquée sur la femme vivante ; et c'est un châtreur , Nufer de Turgan , qui paraît l'avoir faite le premier , avec succès , sur sa propre femme. Ici

du moins , l'ignorance téméraire trouve son excuse dans le résultat même d'une hardiesse aussi étonnante. F. Rousset, médecin du duc de Savoie , recommande l'opération césarienne dans un ouvrage qui eut beaucoup de célébrité , parce qu'il y expose les cas dans lesquels il a fait et vu faire l'opération avec un succès complet, notamment celui d'une femme deMilly , qu'il prétend avoir été opérée six fois et qui mourut à la fin de sa septième grossesse , l'opération césarienne n'ayant pas été pratiquée. Rousset prouve enfin que l'opération césarienne est le seul moyen de délivrer la femme dans les cas de conformation vicieuse du bassin , de grosseur extraordinaire du fœtus et de grossesse extra-utérine.

A l'égard des noms célèbres désignés ci-dessus, on est frappé d'une coïncidence entre les médecins et chirurgiens les plus distingués qui s'établissent dans les villes où les sciences sont le plus honorées et encouragées , coïncidence qui a beaucoup d'analogie avec les progrès de la médecine , des arts et des lettres, dans les pays qui les protègent et les récompensent le mieux.

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