I.CS chrétiens d'Arménie mettent toute leurrel
4ÎSi ABRÉGÉ DE L'oRÏGINE
^giondans le jeûne. Nos paysans s'enivrenl en sortant de la messe, etledimanclie ne se soutient que par l'immoralitc et par les réunions de dél.iauche et de plaisir. Les Persans regardent la pureté légale comme la partie la plus importante de leur culte. Ils ont toujours à la bouche cette maxime de leur
^prophète : » La religion est fondée sur la netteté, et « la moitié de la religion c'est d'être bien net. » Dans la religion musulmane , on est réputé tidèle quand on tient ses vêtemens et son corps purs, quand on est exact à faire cinq fois par jour ses prières, à jeûner le mois Piamazan, et quand on fait le voyage de la Mecque.
Mallct , dans son histoire de Danemark, observe avec raison qu'en général les hommes ne regardent la morale que comme la partie accessoire des religions. On a introduit dans la religion des chrétiens la distinction absurde des vertus humaines et des vertus religieuses ; et c'est toujours à ces dernicics, qui ne sont que des vertus chimériques , que l'on a donnéla préférence. Les Scipion, lesCatoii, leSocrate, n'avaient que des vertus humaines , et les grandshommesduchristianismcavaient des vertus
religieuses. Et quels sont ces grands hommes, ces
héros du christianisme , qu'on nous propose pour modèles? Pas un homme l'ecommandable par des vertus véritablement sociales , par son dévoue'raent pour la chose publique, par des découvertes utiles , par ces qualités privées qui caractérisent un bon père , lui bon époux , un bon fils, un bon frère, un
Lon ami, un bon citoyen ; ou si par hasard il a une de ces vcrhis, elle n'est que l'accessoire de son éloge Ce qu'on lotie en lui, ce sont des austérités, des abstinences, lies mortifications, des pratiques pieuses oupluliit superstitieuses, un grandzèlepour lapropagaticn de sa folle doctrine , et un oubli de tout pour suivrcsa chimère. Voilà ce qu'on nomme les saints oulcs parfaits de cette secte. Il suffit de jeter un coup d'fpil surla viedecesprétendussaintspour «'ho convaincu de cette vérité. Que sont-ils en effet pour la plupart ? des enthousiastes , des fanatiques ou des imbéciles qui, à force de religion , ont abjuré le sens commun , et qui , comme les fakirs de l'Inde , dont ils étaient disciples, en ont imposé au peuple par des tours de force , tels que ceux de ce Simon le stylrte , qui se tint debout sur un pied , et resta ainsi perché pendant vingt années sur le haut d'une colonne, et qui crut pai* ce moyen arriver plutôt au ciel. Je rougirais de rappeler ici un plus grand noml>re d'exemples des vertus sublimes dont on fait l'apothéose chez les chrétiens. J'invite ceux qui auront la curiosité et le loisir de parcourir les légendes de ces héros du christianisme, à se munir de patience, et je les défie d'eu citer un ou deux dont les vertus prétendues puissent soutenir l'examen, je ne dis pas d'un esprit philosophique, mais d'un hon)me de bon sens.
C'est ainsi que tout s'est trouvé déplacé dans la morale , et que les ridicules et les actions les plus extravasantcs ont usurpe la place des vertus réelles
4t i ABRÉGÉ DE L^ORIGINË
tandis que les actions les plus innocentes ont 6lé travesties en cnmes. Et de là, qu'elle confusion dans les idées de bien et de mal moral ! Si celui qui donne naissance à un homme sans en obtenir la permission du prêtre, qui lui-même n'en demande à personne et ne prend conseil que du besoin , devient aussi coupable que celui qui le détruit par le fer ou par le poison , l'amour et l'homicide sont donc égaraent des crimes aux yeux de la nature, de la raison humaine et de la justice ! Si l'homme qui a mangé de la viande, ou même qui n'a pas jeûné le jour de Yénus qui précède la fête équinoxiale du Soleil du printemps , est condamné au Tartare pour y souffrir éternellement à côté de celui qui a percé le sein d'un père ou d'une mère ; manger certains alimens en certains jours est donc un crime comme le parricide ? Car l'un et l'autre est un péché qui donne la mort à l'àme et qui mérite des supplices éternels. Ne sent-on pas que cette association bizarrre de ridicules et de vertus , de jouissances que permet la nature, et de crimes qu'elle proscrit, tourne nécessairement au détriment de la morale, etleplus souvent expose l'homme religieux à prendre le cliange lorstju'on lui présente confondues sous les mêmes couleurs des choses aussi distinctes dans leur nature ? C'est alors qu'on se forme une conscience fausse, qui conçoit des scrupules aussi grands pour l'infraction d'un précepte absurde que s'il s'agissait d'enfreindre la loi la plus inviolable et la plus sacrée pour loul homme probe et vertueux,
Du dogme ou de la croyance aux récompenses et, . aux peines de l'autre vie , il n'en devrait résulter qu'une conséquence, la nécessité de vivre vertueux; mais on ne s'est pas borné là : on a imaginé qu'on pourrait éviter les punitions et mériter les récompenses de la viefuturepar despratiqaes religieuses, par des pèlerinages , des austérités, qui certes ne sont pas des vertus : de là il arrive que l'homme attache autant d'importance à des pratiques supertitieuses et puériles, qu'il en devrait attacher à des vertus réelles et aux qualités sociales. D'ailleurs, la multiplicité des devoirs qu'on lui impose en affaiblit le lien , et souvent le force à se méprendre. S'il n'est pas éclairé, il se trompe presque toujours , et il mesure les choses sur le degré d'importance qu'on a paru y mettre; il est à craindre surtout que le peuple (car c'est le peuple qui est religieux), quand il a une fois franchi la ligne des devoirs qu'il regarde comme sacrés, n'étende le mépris qu'il fait d'une prohibition injuste et ridicule sur une autre qui ne l'est pas , et qu'il ne confonde dans la même infraction les lois dont le législateur a commandé l'observation sous les mêmes peines, et qu'il se croie dispensé des vertus qu'on appelle humaines , c'est à-dire des véritables vertus, parce qu'il a abandonné les vertus religieuses, qui avaient un caractère sacré, c'est-à-dire, de véritables chimères? Il a sans doute lieu de penser que celui qui lui a interdit comme un crime ce que le besoin impérieux de la nature commande et semble légitimer, ne l'ait cga*
lement trompé en défendant ce que la morale naturelle condamne ; et que si les feux de l'amour ne sont pas des forfaits , ceux de la colère n'aient des effets également innoccns, puisque le tempérament les allume tous les deux. îl esta craindre que la défense que l'on fait à l'homme de dérober le pain d'autrui en tout temps, lors même que le besoin le presse , ne lui paraisse aussi contraire aux droits que lui donne la nature , qui a abandonné à tous les hommes laterreetses productions, que celle qu'on lui fait de manger le sien en certains jours, quoique la faim lui commande, est contraire au bon sens, souvent à la santé. Il viendra peutêtre à penser que les menaces de l'enfer, faites contre le premier crime, ne sont pas plus réelles que celles qui ont pour objet le second, attendu que le législateur et le prêtre qui trompent sur un point peuvent bien tromper sur deux. Comme on ne lui a pas permis de raisonner sur la légitimité des défenses qu'on lui a faites et sur la nature des devoirs qu'on lui a imposés, et qu'il n'a d'autre règle qu'une foi aveugle, dès qu'il cesse d'être crédule, il cesse presque toujours d'être vertueux, parce qu'il n'a jamais fait usage du flambeau de la raison pour éclairer sa marche et sa conduite , et qu'on l'a toujours accoutumé à chercher ailleurs que dans son propre cœur les sources de la justice et de la morale. Dès qu'une fois le peuple ne croit plus à l'enfer,il ne croit plus à la morale qu'on avait appuyée sur cette crainte i et il cesse d'y croire quand, dans
chaque action la plus innocente et la phisnalurelle,
on lui présente un crime. Comme il doit être damné ^ ^
éternellement pour avoir violé les préceptes ridicules des prêtres, il lui iraportepeu d'observer les autres devoirs que lui impose le législateur, puisque déjà l'arrêt de mort est prononcé contre lui , et que l'enfer l'attend comme une proie qui ne peut lui échapper.
Je sais qu'on va me répondre que cet arrêt n'est pas irrévocable , et que la religion a placé l'espérance dans le repentir, dans la confession du crime et dans la clémence divine, qui, docile à la voix du prêtre,absout le coupable et l'affranchit du remords. J'avoue que c'est là un remède inventé par les mys- - — '— tagogues anciens contre le désespoir; mais je soutiens que le remède est pire que le mal , et que le peu de bien que l'initiation pouvait produire a été détruit par ces nouveaux spécifiques, accrédités par le charlatanisme religieux.
Ces cérémonies expiatoires , destinées à faire oublier aux dieux les crimes des hommes , firent que les coupables eux-mêmes les oublièrent bientôt, et le remède, placé si près du mal , dispensa du soin de l'éviter. On salissait volontiers la robe d'innocence.quand on avait près de soi l'eau lustrale qui devait la purifier, et quand l'àme, sortant des bains sacrés, reparaissait dans toute sa pureté primitive. Le baptême, et la pénitence, qui est un second bap- lême chez les chrétiens , produisent cet effet merveiiiéUi. Aussi voyons-nous tant de chrétiens qui
478 ABRÉGÉ DE L'oHIGIAK
se permettent tout , parce qu'ils en sont quittes pour aller à confesse , et pour manger ensuite la îjauffre sacrée. Une fois qu'il ont obtenu du prêtre leur absolution , ils croient pouvoir prétendre à cette noble confiance qui caractérise l'homme sans reproche.
Les Madegasses pensent que, pour obtenir le pardon de leurs fautes , il suffit de tremper une pièce d'ordans un vase rempli d'eau, etd'avaler ensuite l'eau. C'est ainsi que la religion , sous prétexte de perfectionner l'homme, lui a fourni un moyen d'étouffer le remords que la nature a attaché au crime, et qu'elle l'a encouragé dans ses écarts en lui laissant l'espoir de rentrerquandilveutdans son sein, et de se ressaisir des flatteuses espérances qu'elle donne, pourvu qu'il remplisse certaines formalités religieuses.
Le sage Socrate l'a bien senti , lorsqu'il nous a peint ri)omme injuste , qui se rassure contre la crainte des supplices du Tartare, en disant qu'on trouve dans l'initiation des moyens sûrs pour s'en affranchir. On nous effraie , dit l'apologiste de l'injustice, par la crainte des supplices del'enfer. Mais qui ignore que nous trouvons un remède à cette crainte dans les initiations? qu'elles sont pour nous d'une ressource merveilleuse, et qu'on y apprend qu'il y a des dieux qui nous affranchissent des peines dues au crime ? Nous avons commis des injustices, sans doute, mais elles nous ont procuré de l'argent. On nous dit que les dieux se laissent ga-
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guer par des prières, des sacrifices et des offrandes. Eh bien! les fruits de nos vols nous fourniront de quoi les apaiser. Que d'établissemens religieux , que de temples ont dû leur fondation , du temps de nos pères, à une semblable opinion ! Que d'édifices sacrés qui tirent leur origine de grands crimes qu'on a cherché par là à effacer, dès l'instant que des brigands décorés ou enrichis se sont crus libres envers la Divinité, en partageant avec ses prêtres les dépouilles des malheureux! C'estaiusi qu'ilsont prétendu faire perdre le souvenir de leurs forfaits, parmi les hommes , par des dotations pieuses qu'ils ont cru propres à les faire oublier aux dieux même qui en devaientêtre les vengeurs.Ce n'estplus alors un brigand chez les chrétiens ;
0 Si l'on T'CDl à diercber pour quel jeciet mystère • Alidor, à ses frais , bâtit un monastère. . . . « C'est un homme d'honneur . de piété profonde , < Et qui veut rendre ù Dieu ce qu'il a pris au monde. > ISoiLEti, sat. 9, T. lC5,
Nos premiers rois fondèrent un grand nombre d'églises et de monastères pour effacer leurs crimes; a car on croyait que la justice chrétienne consistait à élever des temples et à nourrir des moines,» dit l'abbé Velly.
Toutes les religions ont eu leurs lustrations, leurs, expiations et leurs indulgences , dont l'effet prétendu était de faire oublier aux dieux les crimes des mortels, etconséquemiueut d'encourager ceux-ci k
4lt0 Abrégé de l'origine
en commettre de nouveaux , en affaiblissant la craintequepouvaitleur inspirer la fiction duTartare.
^- Orphée, qui s'était saisi de toutes les branches du charlatanisme religieux, afin de conduire plus sûrement les hommes, avait imaginé des remèdes pour l'âme et pour le corps , qui avaient à peu près autant d'efficacité les uns que les autres; car on pouvait ranger alors sur la même ligne les médecins du corps et ceux de l'ànie, Orphée et Esculape. Les ablutions , les cérémonies expiatoires, les indulgences, les confessions elles ^/7/zu.yZ)ej, etc., sont
-en morale ce que sont les talismans en médecine. Ces deux spécifiques , sortis de la même fabrique , n'en imposent plus qu'aux sots : la foi seule peut leur donner de la vogue. Orphée passait chez les Grecs pour avoir inventes les initiations, les expiations des grands crimes, et trouvé le secret de détourner les elïets de la colère des dieux, et de procurer la gucrison des maladies. La Grèce était inondée d'une foule de rituels qui lui étaient attribués, ainsi qu'à Moïse, et qui prescrivaient la forme de ces expiations. Pour le malheur de l'humanité , on persuada non-seulement à des particuliers, mais à des villes entières, qu'on pouvait se purifier de ses crimes et s'affranchir des supplices dont la Divinité menaçait les coupables, par des sacrifices expiatoires , par des fêtes et des initiations ; que la religion ofiFrait ses ressources aux vivansetaux morts, dans
ce qu'on appelait telète ou mystères : de là vint
que les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis , les orphéo-
DE TOUS LES CULTES/ '■ kt\
telètes , comme nos capucins et nos religieux mcndiaus, se répandirent parmi le peuple pour en tirer de l'argent , sous prétexte de l'initier et de le sauver du fatal bourbier : car le peuple est toujours la pâture des prêtres, et sa crédulilité leur plus riche patrimoine.
Nous voyons dans Démoslbènes , que la mère d'Eschine vivait de ce métier, et qu'elle en joignait les petits profits à ceux de ses prostitutions. Théophraste, peignant le caractère du superstitieux , nous le représente tel que nos dévots scrupuleux qui vont souvent à confesse. Il nous dit qu'il est fort exact à visiter, sur la fin de chaque mois , les prêtres d'Orphée , qui l'initient à leurs mystères; qu'il y mène sa femme et ses enfans.
On trouve , à la porte de la mosquée d'Aly, à Meseched-Aly,desderviches qui oÔrentleurs prières aux pèlerins pour une petite somme d'argent. Ils épient surtout le pauvre crédule et superstitieux , pour lui vider sa bourse au nom de la Divinité : nos dis.'îurs d'évangiles en font autant. Ils récitent des évangiles, en Orient, sur la tête d'un musulman malade, pourvu qu'il les paie, car les Orientaux, dans leurs maladies, s'adressent aux saints de toutes les religions.
L'invocationd'Omito,cbez les Chinois, suffitpour purifier les plus grands crimes ; de là vient que les Chinois delà secte deFo ont continuellement dans la bouche ces mots : Omy to Fo ! au moyen desquels ils peuvent racheter toutes leiu-s fautes ; ils se li-
éS2 ABRÉGÉ U£ L'oRIGIKE
vi'Cnt ensuite à leurs passions, parcequ'ils sont sûrs de laver toutes leurs taches au même prix. Je suis étonné que le jésuite missionnaire qui raconte ces faits n'ait pas remarqué que le O bone Jesiil et le hon peccavi avaient à peu près chez nous la même vertu. « Mais Jupiter nous à tous créés besaciers, » dit le bon La Fontaine.
C'est ainsi que les Indiens sont persuadés que quand un malade meurten ayant dans laboucliele nom deDieu, et qu'il le répète jusqu'au dernier soupir, il va droit au ciel , surtout s'il tient la queue d'une vache.
Les Brahmes ne manquent pas de lire chaque matin l'histoire merveilleuse de Gosjendre-Mootsjam, et l'on enseigne que celui qui lit tous les jours cette histoire reçoit le pardon de tous ses péchés. Il faut convenir qu'un scélérat est absous à bon marché. Ils ont certains lieux réputés saints, qui procurent la même rémission à ceux qui y meurent ou qui y vont en pèlerinage. Ils ont pareillement certaines eaux qui ont la vertu de purifier les souillures de l'âme; telles sont les eaux du Gange. N'avonsnous pas notre Jourdain et nos fonds baptismaux?
Biache, un des interlocuteurs de l'Ezourvedam, dit qu'il y a dans le pays appelé Magnodechan un —lieu sacré oii il suffit de faire quelqu'ofl'rande pour délivrer ses ancêtres de l'enfer.
Les Indiens ont les opinions les plus extravagantes sur le petit arbrisseau appelé Toulouscki : il çufiSt de le voir pour obtenir le pardon de ses pé-
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chés , de le toucher pour être puril'ié de toutes ses souillures.
Ce sont toutes ces opinions et toutes ces pratiques établies par les diverses religions et accréditées par les prêtres, qui, sous l'apparence de venir au secours de l'homme coupable, ont perverti lamorale naturelle, la seule qui soit vraie; et qui ont détruit l'efifet qu'on attendait des institutions religieuses, et surtout de la fable du Tartare et de l'Elysée : car c'est affaiblir la morale que d'affaiblir la voix impérieuse de la conscience ; c'est surtout à la confession et aux vertus qu'on y attache qu'on doit faire ce reproche. La nature a gravé dans le cœur de l'honime des lois sacréesqu'ilne peut enfreindre sansen ùlrc puni par le remords : c'est là le vengeur secret qu'elle attache sur les pas du coupable. La religion étouffe ce ver rongeur lorsqu'elle fuit croireàl'lioiîîme que la Divinité a oul)lié son crime , et qu' un aveu faitaux genoux d'un prôîre imposteur le réconcilie avec le ciel qu'il a outragé. Et quel coupable peut redouter sa conscience quand Dieu même l'absout 1' La facilité des réconciliationsn'estpasleplussùr lien de l'amilié, et l'on ne craint guère de se rendre coupable quand on est toujours sur de sa grâce. Le poète arabe, Abu Xaovas, disait à Dieu :« >ous a nous sommes abandonnés, seigneur, à faire des « fautes, parce que nous avons vu que le pardon « suivait de près. » En effet , le remède qui suit toujours le mal empêche de le redouter, et devient un crand mal lui-même.
Nous en avons un exemple frappant dans le peuple, qui va habiluellenicnt à confesse sans devenir meilleur. ïl oublie ses fautes aussitôt qu'il est sorti de la guérite du prétendu surveillant de consciences. En déposant aux pieds du prêtre le fardeau des remords, qui lui eût pesé peut-être îoufe sa vie, il jouit bientôt de la sécurité de l'honnête homme, et il .s'affranchit du seul supplice qui puisse piniir le crime secret. Que de forfaits n'a pas enfantés la funeste espérance d'un bon peccavi , qui doit terminer une vie souillée de crimes, et lui assurer l'immortalité bienheureuse! L'idée de la clémence de Dieu a toujours contrebalancé la crainte de sa justice dans l'esprit d'un coupable, et la mort est le terme auquel il fixe son séjour à la vertu, c'est-àdire qu'il renonce au crime au moment oîi il va être pourloujoursdaus l'impuissance d'en commettre de nouveaux , et oîi l'absolution d'un prêtre va , dans son opinion , le délivrer des châtimensdusà ses anciens forfaits. Cette instilution est donc un grand mal, puisqu'elle ôte un frein réel que la nature a donné au crime, pour lui en substituer un factice , dont elle-même détruit tout l'effet.
C'est à la conscience de l'honnête homme à récompenser ses vertus, et â celle du coupable à punir ses forfaits. Voilà le véritable Elysée , le véritable Tartare, créés par les soins de la nature elle-même. C'est l'outrager que de vouloir ajouter à son ouvrage, et plus encore de prétendi-e absoudre un coupable et l'affranchir du supplice qu'elle lui in-
flige secrètement par la perpétuité des remords.- Les anciennes initiations avaient aussi leurs tribunaux de pénitence , oîi un prêtre , sous le nom de Koës, entendait l'aveu des fautes qu'il fallaitexpier. Un de ces malheureux imposteurs, confessant le fameux Lysandre, le pressait par des questions imprudentes. Lysandre lui demanda s'il parlait en son nom ou au nom de la Divinité. Le Koës lui répondit que c'était au nom de la Divinité. Eh bien ! répartit Lysandre, retire-toi;si elle m'interroge, je lui dirai la vérité. C'est la réponse que tout homme sage devrait faire à nos modernes Koës ou confesseurs , qui se disent les organes de la clémence et de la justice divine; si tant il est qu'un homme sage puisse se présenter à ces espions de consciences, qui se servent de la religion pour mieux abuser de notre faiblesse, tyranniser notre raison , s'immiscer dans nos affaires domestiques , séduire nos femmes et nos filles, tirer le secret des familles, et souvent les diviser pour s'en rendre les maîtres ou les dépouiller.
Au reste, les anciens ne portaient pas aussi loin que nous l'abus de ces sortes de remèdes : il y eut certains crimes qu'ils privèrent du bienfait de l'expiation, et qu'ils livrèrent au remords et à la vengeance éternelle de leurs dieux.
Rien de plus ordinaire, en effet , que voir les anciens donner à certains crimes l'épithè te d'irrémissibles, et de crimes que rien ne saurait expier. On écartait des sanctuaires d'Eleusis les homicides, les
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s("('lérats, les traîtres à la patrie, et tous ceux qui étaient souillés de grands forfaits : d'où il résultait qu'ils étaient aussi exclus de l'Elysé et plongés dans le noir bourbier aux enfers. On établit des purifications pour l'homicide, mais pour l'iiomicide involontaire ou nécessaire. Les ancienshéros, lorsqu'ils avaient commisun meurtre, avaient recoursàl'expiation:aprèslessacnfices qu'elle exigeait.on répandait sur la main coupable l'eau destinée à la purifier, et dèscemoment ils rentraient dans la société et se préparaient à de nouveaux combats. Herculese fitpurifier après le meurtre des Centaures. Mais ces sortes d'expiations ne lavaient point toute espèce de souillure. Les grands criminels avaient à redouter toute leur vie les horreurs duTartare, ou ne pouvaient réparer leurs crimes qu'à force de vertus et d'actions louables. Les purifications légales n'avaient point la propriété de rendre à tous les espérances flatteuses dont jouissait l'innocence. Néron n'osa se présenter au temple d'Eleusis ; ses forfaits lui eu interdisaient jiour toujours l'entrée. Constantin, souillé de toutes sortes de crimes , teint du sang de son épouse , après des parjures et des assassinats multipliés, se présente aux prêtres païens pour se faire absoudre de tant d'attentats.
On lui répond que parmi les diverses sortes d'expiations , on n'en connaît aucune qui ait la vertu d'eifaccr autant de crimes , et qu'aucune religion n'offre des secours assez puissans contre la justice tles dieux qu'il a outragés; et Constantin était em-
pereur. Un des flatteurs du palais, témoin de son '^ trouble et de l'agitation de son àrae déchirée par les remords que rien ne peut apaiser, lui apprend que son mal n'est pas sans remède; qu'il existe dans la religion des chrétiensdes purifications qui expient tous les forfaits, de quelque nature et en quelque nombre qu'ils soient; qu'unedespromessesdecette religion est que quiconque l'embrasse, quelqu'impie et quelque scélérat qu'il soit , peut espérer que ses crimes seront aussitôt oubliés. Dès ce moment, Constantin se déclare le protecteur d'une secte qui traite aussi favorablement les grands coupables. C'était un scélérat qui cherchait à se faire illusion et à étouffer ses remords. Si l'on en croit quelques auteurs , il attendit la fin de sa vie pour se faire baptiser, afin de se ménager près du tombeau une ressource qui lavât toutes les taches d'une vie tout entière flétrie par le crime. Ainsi Eleusis fermait ses portes à Néron : les chrétiens l'auraient reçu dans leur sein s'il se fût déclaré pour eux. Ils revendiquent Tibère au nombre de leurs protecteurs , et il est étonnant que Néron ne l'ait pas été. Quelle affreuse religion que celle qui met au nombre de ses initiés les plus cruels tyrans, et qui les absout de leurs crimes ! Quoi ! si Néron eût été chrétien , et s'il eût protégé l'Eglise, on en eût fait un .saint! Pourquoi non ? Constantin , aussi coupable que lui, en est bien un. On récitait son nom à Rome, dans la célébra tion des mystères des chrétiens.au neuvième siècle. Il y a eu plusieurs églises de son nom en An-
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gleterre.C'est ce même saint Constantin qui fit bâtir àConstantinopIe un lieu de prostitution dans lequel on avait ménagé tous les moyens de jouissance pour les débauchés. Voilà les sainls qu'honore la religion chrétienne quand le crime, revêtu de puissance , lui prête son appui. La raison et la nature n'auraient jamais absous Néron; la religion chrétienne l'eût absous s'il se fût fait baptiser; car on sait que le baptême cfTace tous les forfaits et rend lu robe d'innocence à celui qui le reçoit. Sophocle.dans OEdipe, prétend que toutes les eaux du Danube et du Phase n'auraient pas suffi pour purifier les crimes de la famille de Laïus ; une goutte d'eau baptismale l'aurait fait. Quelle affreuse situation ! Uest des monstres qu'il faut abandonner aux remords et à l'efl'roi qu'inspire une conscience coupable. La religion qui calme les frayeurs des grands scélérats est un encouragement au crime , et le pi us grand des fléaux en morale comme en politique : il faut en purger la terre. Fallait-il donc faire les frais d'une initiation qui a coûté tant de larmes et de sang au monde , pour enseigner aux initiés qu'un Dieuest mort pour absoudre l'homme de tous les crimes, et lui préparer des remèdes contre les justes terreurs dont la nature entoure le cœur des grands coupables? Car c'est là, en dernière analyse , le but et le fruit de la mort du prétendu héros de cette secte. Il faut convenir que, s'il y avait un Tartare, il devait être pour de tels docteurs.