‹ Abrégé de l'origine de tous les cultes [microform]Chapitre 70 sur 70 · BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

BENJAMIN CONSTANT

* Bien avant notre ère, le polythéisme était parvenu à son point le plus haut de perfection; mais la perfection est passagère, comme tout ce qui tient de notre nature. Imparfait dans Eschyle, parfait dans Sophocle, le polythéisme déclina au même instant, puisque les germes de sa décadence s'aperçoivent dans Euripide.

Ces germes étaient nombreux.

* Benjamin Constant écrivit cet opusle pour le publier dans une Encyclopédie, et voici quel en est le préambule en guise d'avis au lecteur :

« Consentant à insérer dans YEnctjclopédie moderne un aperçu des causes purement humaines de l'établissement d'uxic religion dont je ne conteste ni ne méconnais la source divine, je ne me déguise pas les inconvénients qu'il me sera impossible d'éviter. Je me vois forcé de resserrer en peu de pages ce qui devrait former des volumes j et, m'étant occupé durant toute ma vie de ce sujet important, je puis avoir conçu à cet égard quelques idées qui diffèrent des opinions les plus universellement répandues. Ces idées exigeraient des

développements ; ces développements seront supprimés. Il en pourra résulter de l'obscurité et des lacunes, Je ferai pourtant de mon mieux. La période que je vais traiter est fort éloignée de celle où je suis arrivé dans mon ouvrage sur la Meligion. La durée de la vie est incertaine. Quand on croit être parvenu par des méditations assidues à quelques vérités utiles, il ne faut pas les [livrer aux chances d'un avenir toujours douteux.

Mais j'ai dû prévenir le lecteur qu'obligé d'être court je puis paraître quelquefois obscur et incomplet. Je m'en remets à son intelligence pour qu'elle supplée aux idées intermédiaires que j'aurai retranchées, et à sa justice pour qu'elle tolère d'inévitables inconvénients. »

Les dieux s'étaient multipliés jusqu'à l'infini, par les personnifications et les allégories. De là, une confusion étrange dans les doctrines, les fables et les pratiques.

Une disproportion toujours croissante entre les dogmes du polythéisme et l'état des lumières s'était introduite.

Les progrès des connaissances physiques, découvrant à l'homme les causes naturelles des événements qu'il considérait jadis comme miraculeux, avaient ébranlé les traditions religieuses.

La lutte inévitable entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique avait produit un effet fâcheux sur l'opinion des profanes.

La philosophie, après avoir marché longtemps à côté du polythéisme, s'était tournée contre lui, parce qu'il avait voulu l'opprimer.

Les opinions les plus discordantes s'étaient entassées dans la partie occulte de la religion, et les dépositaires de cette partie mystérieuse, orgueilleux comme on l'est toujours de posséder des secrets, les avaient laissé deviner au peuple.

De toutes ces causes étaient résultés, pour la classe éclairée, un partage inégal entre des opinions philosophiques qui, toutes, étaient opposées,' au polythéisme, et pour le peuple, une incrédulité brutale, aussi folle que la plus folle superstition, puisque, ainsi que la superstition, elle n'était fondée sur aucun examen.

Cependant, le sentiment religieux cherchait à se satisfaire. La raillerie, en sapant la croyance, ne détruit pas le besoin de croire ; elle en fait, en quelque sorte, un besoin honteux de lui-même, mais qui n'en est que plus irritable et plus ardent, parce qu'en s'y livrant on se cache, et qu'on le satisfait ainsi incomplètement, à la hâte, avec trouble, sauf, si l'on est découvert, à se relever du ridicule en se moquant de soi-même.

A cette époque, l'état de l'espèce humaine est des plus étranges, et cet état étrange devient bientôt l'état le plus triste.

Le scepticisme a détruit toute conviction dans ses ra-

cines. La morale est ébranlée, moins encore par l'effet direct de Tincrédulité que par le souvenir des traditions religieuses qui survivent à cette incrédulité. Ces traditions, dans les temps crédules, servaient d'appui aux idées morales. L'appui s' écroulant, ces idées s'écroulent. Il n'est pas toujours sûr que telle religion fasse du bien pendant qu'on y croit; mais il est sûr que toute religion fait du mal quand on n'y croit pas.

L'univers, au moment de l'apparition du christianisme, était dans cette position. Fatiguée de l'incrédulité dont elle s'était vantée, une portion de l'espèce humaine cherchait à remplacer la croyance perdue par l'adoption des ■ religions étrangères ; une autre y substituait les extravagances de la magie, une autre encore essayait de se rattacher à la religion tombée.

Cette dernière tentative est la seule qui nous intéresse, parce qu'elle fut la cause principale de la lutte que le christianisme eut à soutenir et des obstacles qu'il eut à combattre. C'est donc de cette tentative que nous devons nous occuper exclusivement.

Lorsqu'il s'agit de revenir à une croyance décréditée, ceux mêmes qui désirent lui rendre de l'autorité ou de la faveur ne sont pas d'accord sur ce qu'il est utile et possible d'en conserver ou d'en rétablir.

En conséquence, immédiatement avant la chute définitive du polythéisme, nous voyons ses partisans se diviser, suivant leurs intérêts et leurs habitudes, entre deux routes très différentes, bien que promettant toutes deux de les conduire au même but.

Les premiers voulaient qu'on retournât au polythéisme, tel qu'il avait été professé dans les temps d'une piété docile, avant les doutes et les objections philosophiques. Transmis, disaient-ils, de générations en générations, antérieur à toutes les spéculations abstraites qui n'aboutissent qu'à de vagues conjectures, n'a-t-il pas, durantunelongue suitede siècles, assuré la pure té des mœurs, la tranquillité des Etats, le bonheur des peuples? Au lieu de s'abandonner aux tâtonnements des prétendus sages

qui se démentent et se contredisent, ne vaut-il pas mieux que l'homme adopte, comme règle de la' vérité, les enseignements de ses pères et qu'il prenne pour guides ces hommes favorisés, illustres ancêtres de la race humaine, et disciples des dieux dès l'origine du mondée

Aucun des ouvrages qui contenaient ce système d'orthodoxie dans le polythéisme ne nous est parvenu ; mais Plutarque nous apprend^, par un exemple, quelle était la logique de ses défenseurs. Les incrédules d'alors avaient puisé des objections contre la divinité des oracles dans le style souvent barbare de la pythie, à peuprès comme les incrédules du dix-huitième siècle avaient cherché des arguments contre la Bible dans certaines expressions qui paraissent étranges. Les polythéistes orthodoxes, loin de convenir que le style de la pythie fût barbare, répondaient qu'il ne semblait tel qu'à une génération indigne d'en sentir les beautés simples et primitives, et que ce n'était pas le langage des dieux qu'il fallait changer, mais les hommes qu'il fallait de nouveau rendre capables d'en apprécier la sublimité.

Ainsi, loin de capituler avec l'incrédulité sur les imperfections et la grossièreté supposée des notions précédentes, ils affirmaient que ces accusations n'étaient dictées que par la présomption de l'homme, toujours ami de la nouveauté. Ne courbons point la religion, disaientils, sous des modifications arbitraires. Faisons, au contraire, plier sous sonjoug les esprits rebelles que l'habitude d'un examen téméraire a corrompus et qui prétendent sacrifier les traditions saintes à leurs vaines et fausses délicatesses.

Ce parti voulait qu'on brûlât les livres de Cicéron ^. Il repoussait les interprétations des philosophes. Il prouvait, par des faits incontestables, que les mœurs avaient été d'autant plus sévères qu'on avait adopté avec une foi plus littérale les fables qu'une raison 'présomptueuse

1 Voyez le discours de Cécilius,"dans - De r}:th. Orac. Minutius Félix. s Arno;.. Adi^. GeuL

affectait de dédaigner. Il répétait ce qu'avaient affirmé les grands hommes des siècles passés, et il avait cet avantage qu'il présentait quelque chose de fixe, tandis que ceux qui s'écartaient de la rigueur de l'orthodoxie n'offraient rien que de vague et d'indécis. Ces efforts toutefois ne pouvaient obtenir aucun succès. L'homme ne reprend pas du respect pour ce qui a cessé de lui sembler respectable. Au fond de l'enthousiasme apparent pour l'ancien polythéisme, il n'y avait que du calcul. A cette époque de sa décadence, on désirait y croire, parce que la misère du doute faisait regretter les jouissances d'une foi sincère, comme, à une époque antérieure, on s'était efforcé de le maintenir, parce qu'on regardait comme utile que d'autres y crussent. Mais sa faiblesse était trop dévoilée ; les outrages qu'il avait subis, trop irréparables. Lorsque les croyances sont déchues, les souvenirs planent autour des autels qu'on veut entourer d'une majesté qui s'est éclipsée. Si l'incrédulité n'est plus une preuve de lumière, un sujet de gloire, elle est devenue une habitude; et de même que, dans ses commencements, des réminiscences incrédules importunaient les incrédules, des réminiscences incrédules importunent les hommes qui voudraient se refaire religieux.

Les défenseurs orthodoxes du polythéisme ne pouvaient donc obtenir aucun succès. Mais un autre parti se présentait, dont les espérances paraissaient plausibles, et dont les concessions à l'esprit du siècle devaient rendre la résistance de l'opinion moins violente, en jetant sur les adversaires de la religion qu'ils défendaient l'odieux de l'obstination et de l'hostilité.

Ce parti s'efforçait d'expliquer allégoriqueçient ou métaphysiquement les fables qui choquaient les convictions contemporaines. Il les justifiait par un sens mystérieux. La ppésie d'une part, la philosophie de l'autre, lui fournissaient des moyens d'apologie ou d'explication, et rien n'est plus curieux que d'observer les efforts des hommes les plus ingénieux des second et troisième siècles de notre ère pour combiner deux choses inconcihables :

l'enthousiasme le plus exalté, dont ils sentaient le besoin dans la reconstruction d'une croyance, et l'abstraction la plus aride, dont leur philosophie leur avait fait une nécessité non moins impérieuse. Nous ne saurions ici donner des exemples, ils nous jetteraient hors de notre sujet ; mais tous ceux qui ont lu les Ennéades de Plotin ont dû remarquer qu'il part de la supposition d'un premier principe dépourvu d'intelligence, de volonté, de toute qualité physique ou morale , pour arriver à un système grâce auquel il s'unit par l'extase quatre fois par jour avec la Divinité.

Ces novateurs, polythéistes plutôt en apparence qu'en réalité, ne pouvaient donc réussir mieux que les polythéistes orthodoxes. Ils composaient une religion de distinctions insaissables et de notions incompatibles, et cette religion n'était susceptible d'acquérir ni la faveur de la popularité comme l'ancien polythéisme dans sa force, ni l'appui du raisonnement comme les doctrines philosophiques. L'état de l'opinion devait donc rester le même, et continuer à flotter entre l'incrédulité comme théorie, et la superstition comme pratique. Il fallait un culte nouveau, plus jeune et plus fort, dont l'étendard n'eût point encore était profané, et qui, remplissant les âmes d'une exaltation réelle, étouffât les doutes au lieu de les discuter, et triomphât des objections en ne leur permettant pas de naître.

Ge culte ne pouvait être que le théisme. Il y a dans le sentiment religieux une tendance vers l'unité. Sil'homme n'y arrive qu'après beaucoup de révolutions successives, c'est que les circonstances dans lesquelles il se trouve troublent son sentiment et donnent à ses idées une direction différente. L'ignorance assigne à chaque effet de détail une cause à part ; l'égoïsme divise la puissance divine pour la mettre plus à sa portée ; le raisonnement fonde ses syllogismes sur les témoignages trompeurs des apparences extérieures.

Mais l'ignorance se dissipe, l'égoïsme s'éclaire, le raisonnement se perfectionne par l'expérience. Plus larégu-

larité des effets est évidente, plus l'unité de la cause devient vraisemblable ; la vue des désordres, des bouleversements, des exceptions, en un mot, à la règle générale, avait procuré au polythéisme sa supériorité. Il est connu maintenant que ces exceptions ne sont qu'apparentes. Le polythéisme perd donc son principal appui.

En même temps le besoin du théisme se fait sentir à l'homme plus fortement que jamais ; il est parvenu au dernier terme de la civilisation; son âme rassasiée, fatiguée, épuisée, s'inflige à elle-même ses propres souffrances, plus amères que celles qui lui viennent du dehors. Que ferait-il, contre ces souffrances, des dieux grossiers dont la protection toute matérielle suffisait à ses ancêtres ignorants? Que ferait-il du fétiche qui ne procure au sauvage qu'une chasse ou une pêche abondante? Que ferait-il de ces divinités de l'Olympe qui, ne sévissant que contre les crimes, ne préservent leurs protégés que des maux extérieurs ? Il lui faut d'autre dieux qui le comprennent, le raniment, lui rendent une force qu'il n'a plus, le sauvent de lui-même, sondent ses plus secrètes blessures, et sachant y verser, d'une main secourable, les bienfaits d'une indulgente pitié. Tels sont les dieux, ou plutôt tel est le Dieu qu'il lui faut ; car plusieurs divinités, bornées dans leurs facultés, divisées d'intérêts, imparfaites par ces bornes et cette division môme, ne sauraient remplir ces fonctions délicates.

Aussi, immédiatement avant l'établissement du christianisme, l'unité jétait-elle devenue l'idée dominante de tous les systèmes tant religieux que philosophiques. Cette idée avait pénétré partout. Elle était célébrée par les poètes. Elle était réclamée par les érudits comme la découverte oubliée de l'antiquité la plus réculée. Elle était enseignée parles moralistes; elle seglissaitjusque dans les ouvrages des écrivains sans réflexion propre, et se reproduisait sous la plume des simples compilateurs.

Quand cette doctrine d'unité ne composait pas la partie principale et avouée d'un système, elle était annoncée comme sans résultat. Quand elle n'était pas sur le devant

du tableau, on l'apercevait en perspective, ici, combinée avec la croyance populaire, là, présentée comme l'explication de cette croyance ; le peuple même se créait des images sensibles de cette notion abstraite. Partout étaient placées, sur les autels domestiques, des statues où se réunissaient et se confondaient les attributs de toutes les divinités *.

Dans cet état de choses, l'esprit humain semblait arrivé jusqu'à l'extrême frontière du polythéisme. On eût dit qu'un pas seulement lui restait à faire pour proclamer l'unité d'un Dieu, et pour ériger en religion pratique cette théorie sublime. Mais la même civilisation qui avait rendu la durée du polythéisme impossible, avait privé l'homme de cette jeunesse de sentiment, de cette énergie intérieure, de cette puissance de conviction, de cette faculté d'enthousiasme, conditions nécessaires pour qu'une religion nouvelle s'établisse, et pour que les hésitations des philosophes, les secrets compliqués et confus des prêtres, les vœux et les regrets fugitifs qui traversent des âmes souffrantes, mais affaiblies et découragées, se réunissent en un corps, et composent une croyance publique, nationale et consacrée.

Le théisme était partout en principe, il n'était nulle part en application.

L'autorité ne pouvait le vouloir, elle ne le connaissait guère que comme une doctrine ennemie de l'ordre établi, et ne l'apercevait sous une forme distincte que chez des philosophes qu'elle croyait dangereux.

Les prêtres, dans leurs révélations à des initiés, tantôt défiguraient le théisme, tantôt le repoussaient. Ils lui imposaient toujours une alliance forcée avec les anciennes traditions, et, quand il voulait s'y soustaire, c'était à ces traditions mystérieusement interprétées que le sacerdoce donnait la préférence.

Beaucoup de philosophes adoptaient le théisme; mais il était discuté sans cesse, soumis chaque jour à un examen

*Les stiituesPanthées.

nouveau, cité devant le tribunal de chacun de ceux qui commençaient à fréquenter les écoles, compris par chacun d'une manière différente. Une portion nombreuse de ses partisans rejetait Tinfluence des cérémonies, l'efficacité de la prière, l'espoir des secours surnaturels, et faisaient ainsi du théisme une opinion abstraite qui ne pouvait servir de base à un culte.

Dans les rangs supérieurs des sociétés la tendance au théisme existait sans doute ; mais les intérêts de la terre, pressants et continus, couvraient aisément cette voix intérieure. Chez les peuples très civilisés, les hommes éclairés sont fort ardents pour leurs intérêts et très modérés dans leurs opinions ; or, les partis modérés conservent ce . qui est, mais toute création est audessus de leur force.

Le peuple ne pouvait admettre comme religion une opinion qui n'avait nul ensemble, nulle consistance. Il répétait quelques formules qui impliquaient l'unité d'un Dieu, mais plutôt par imitation que par conviction. Tandis que les habitudes de l'incrédulité rendaient pour la classe supérieure la renaissance d'une forme religieuse presque impossible, la magie rendait pour la multitude cette renaissance presque superflue, parce qu'elle offrait ' à l'imagination des appâts plus puissants, et à l'espérance des promesses d'une exécution plus rapprochée. Pour réunir l'espèce humaine autour du théisme, il suffisait d'un étendard ; mais nul bras n'était assez fort, et l'étendard restait à terre.

Elle s'est toutefois effectuée, cette révolution mémorable. Une circonstance extraordinaire a rendu tout à coup aux âmes assez d'énergie, aux intelligences assez d'activité, pour donner aux désirs, aux besoins, aux espérances, une forme positive. Nouis traitons ici de cette circonstance sous ses rapports humains; mais nous dirons que nous ne saurions nous plaire à combattre l'opinion qui assigne à cette révolution importante des causes surnaturelles.

Certes, alors que nous contemplons l'homme tel qu'il

est quand il a rejeté toute foi religieuse, alors que nous voyons le sentiment religieux, impuissant et vague, se précipiter, tantôt dans la magie, tantôt dans l'extase et le délire ; l'enthousiasme enfanter des extravagances d'autant plus incurables qu'elles partent du raisonnement pour arriver méthodiquement à la folie ; la raison n'offrir pour résultat de huit siècles de travaux, d'abord que le néant, puis de chimériques et contradictoires hypothèses ; l'intelligence parvenant à tout détruire et hors d'état de rien rétablir, oserons-nous dire qu'à cette époque la pitié céleste ne soit pas venue au secours du monde, qu'un éclair n'ait pas sillonné la nue pour montrer la route à notre race égarée, qu'une main divine ne l'ait pas aidée à franchir la barrière contre laquelle elle se brisait?

Tout serait ensuite rentré dans l'ordre. L'homme, abandonné de nouveau à lui-même, aurait recommencé son travail; son esprit se serait débattu suivant sa nature autour de la grande découverte ; il lui aurait donné des formes imparfaites ; il aurait rabaissé sa sublimité. Le calcul, l'égoïsme, le monopole se la seraient disputéepour en abuser ; mais l'homme en aurait conservé pourtant le souvenir ineffaçable ; le pas immense aurait été fait ; et par dégrés des formes plus pures, des conceptions plus justes, lui auraient permis de jouir sans mélange de l'inestimable bienfait.

A l'époque qui fait le sujet de nos recherches, la religion des Hébreux était la seule dont les sectateurs eussent conservé, non seulement un attachement mécanique aux formes religieuses, mais une conviction profonde. En même temps, le dogme fondamental de cette religion était conforme au besoin universel de l'espèce humaine. Ce fut à ce flambeau que se ranima le sentiment religieux.

Mais si le dogme fondamental de la religion juive répondait à la demande de toutes les âmes, il y avait dans cette religion des parties terribles.

Nous ne nous rangeons assurément point parmi les détracteurs de la loi mosaïque. Nous ne méconnaissons nullement la supériorité de sa doctrine, dans son ensemble

et dans plusieurs de ses détails, sur toutes les religions contemporaines.

Mais sa sublimité même avait contribué à l'empreindre d'une sévérité excessive, nécessitée par sa disproportion avec les idées tant du peuple qui la professait que des voisins de ce peuple, voisins qui par là même étaient devenus ses ennemis.

Ajoutez à cela l'esprit du sacerdoce juif , pareil à beaucoup d'égards, à celui de toutes les corporations sacerdotales de l'antiquité, et que les obstacles mêmes qu'il avait dû vaincre avaient rendu plus farouche et plus ombrageux encore.

L'on n'a pas, ce nous semble, distingué suffisamment la doctrine de Moïse de l'esprit du sacerdoce, organe et défenseur de cette doctrine. C'est néanmoins dans cette distinction que réside la solution de toutes les difficultés qui ont paru donner tant davantage aux ennemis des idées religieuses et du christianisme.

Au reste, notre objet n'est point déjuger ici la religion judaïque. Il nous suffit qu'au moment où le polythéisme touchait à son terme et où toutes les croyances étaient ébranlées, la religion juive, seule encore vivante et enracinée dans l'âme d'un peuple, ait offert au reste du genre humain le théisme comme point de ralliement.

Si cependant le théisme des Hébreux s'était présenté aux nations détachées du polythéisme sous les formes qu'il avait revêtues à son origine chez le peuple qui le professait, il est douteux qu'il eût obtenu le succès qui a fait de l'adoration d'un Dieu unique la croyance universelle de tous les peuples civilisés.

Des esprits accoutumés aux subtilités d'une philosophie qui avait raffiné sur toutes les combinaisons des idées et sur toutes les formes de la dialectique, auraient vraisemblablement rejeté une doctrine dont la simplicité dogmatique imposait des articles de foi, au lieu de présenter une série de raisonnements. L'absence presque totale de notions sur la nature de l'âme et sur son immortalité aurait blessé ces mêmes esprits, préparés par le plato-

nisme à se livrer à des espérances et à se lancer dans des hypothèses sur l'existence future de l'homme. Le caractère du Dieu des Juifs, représenté comme despotique, ombrageux et jaloux, n'aurait pu s'accorder avec les conceptions plus douces et plus abstraites des sages de la Grèce. La multitude des rites, des cérémonies et des pratiques aurait fatigué des hommes dont les plus religieux pensaient que le culte intérieur et la pureté de la conduite étaient les hommages les plus agréables à l'Être suprême. Enfin la morale même du judaïsme, qui faisait de l'assentiment à de certaines propositions la vertu principale et indispensable, aurait contrasté trop fortement avec les principes de tolérance universellement adoptés.

Mais les Juifs, initiés depuis longtemps, et surtout depuis leur séjour à Alexandrie, dans toutes les discussions de la philosophie, avaient fait dans cette carrière des pas presque égaux à ceux des philosophes païens. Ils ne s'étaient pas montrés moins subtils qu'eux dans les recherches métaphysiques, et vers l'époque où le christianisme parut, le judaïsme avait subi des modifications suffisantes pour que la doctrine qui sortait de son sein pût attirer la curiosité, fixer l'attention, et bientôt captiver le suffrage d'un grand nombre d'hommes éclairés. Ce fut donc appuyé d'une part sur le judaïsme, et fort en même temps de tous les travaux des siècles antérieurs chez des nations plus avancées que la masse des Juifs, que le christianisme apparut au monde.

On a beaucoup dit qu'il ne fut adopté, lors de son apparition, que par la classe la plus ignorante et la plus vile ; rien n'est plus faux et rien n'aurait été plus inexplicable.

C'était par les progrès des lumières que le genre humain avait été poussé du polythéisme au théisme. Le christianisme était la plus pure des formes du théisme, et cependant elle n'aurait été embrassée que par la populace, sur laquelle le progrès des lumières avait dû produire le moins d'effet 1

Il était, au contraire, dans lanature des choses que des hommes de toutes les classes l'adoptassent. La religion qui alors convenait le mieux, ou plutôt qui convenait seule, était celle qui élevait l'homme au-dessus de tous les objets visibles, ne les rattachant à aucune des institutions religieuses qui étaient décréditées, à aucune des institutions politiques qui étaient oppressives ; la seule religion possible était celle qui, dans un moment où les nations n'étaient que des troupeaux d'esclaves chez lesquels le patriotisme ne pouvait exister, rassemblait toutes ces nations autour d'une même foi, et rassemblait en frères des hommes qui n'étaient plus des concitoyens.

La religion chrétienne réunissait tous ces avantages. En proscrivant la sensualité, l'amour des richesses, toutes les passions ignobles, en annonçant au delà de la tombe une vie plus importante, par sa durée éternelle, que toutes les félicités de la terre, elle se conciliait tous ceux qui avaient conservé le sentiment de la dignité humaine. En proclamant une révélation immédiate, une communication directe avec la Divinité , et une succession d'inspirations obtenues par la foi et la prière, et accompagnées de forces surnaturelles, elle plaisait à ceux que la soif du merveilleux et le nouveau platonisme avaient accoutumés à désirer un commerce habituel avec les natures surhumaines. En substituant des cérémonies simples, modestes, et en petit nombre, à des rites, les uns révoltants, les autres décrédités, elle satisfaisait la raison. Elle présentait aux pauvres les secours, aux opprimés la justice, aux esclaves la liberté, comme un droit. Enfin, et ce ne fut pas à cette époque un de ses moindres avantages, elle s'interdisait soigneusement toutes les recherches philosophiques et métaphysiques, recherches frappées de discrédit par les souvenirs, toutes les questions sur la nature et la substance de Dieu, toutes les hypothèses sur les lois et les forces de la nature et sur l'action du monde invisible , toutes les discussions sur la destinée en opposition avec la Providence. Elle ne disait qu'un fait, et n'offrait qu'une espérance. Or, l'homme

avait besoin d'une pierre pour reposer sa tête ; il lui fallait un fait, un fait miraculeux, pour que, délivré du tourment du doute, il pût respirer, reprendre des forces et recommencer ensuite le grand travail intellectuel.

Aussi la foi en Jésus-Christ fut-elle embrassée dès les premiers temps par une multitude qui n'était étrangère ni à l'instruction ni à l'opulence. Pline atteste que déjà, sous le règne de Trajan, des personnes de tout état se réunissaient au pied de la croix ^ Des hommes consulaires, des sénateurs, des matrones de la plus noble extraction, s'étaient voués à ce culte. Les chrétiens, comme ils le disent eux-mêmes dans leurs apologies, abondaient à la cour, dans les camps, dans le forum.

Néanmoins, l'étendard une fois levé, la lutte devait suivre, et, dans cette lutte^ le christianisme rencontrait parmi ses ennemis l'autorité, les prêtres, une partie des philosophes et la populace.

L'autorité n'examine jamais, elle juge sur les apparences ; elle voyait une société d'hommes qui ne voulaient point de culte extérieur ; elle les déclarait athées.

Dans ses rapports avec l'existence humaine, le christianisme était diamétralement opposé à Vidée que des hommes d'État, dans un siècle incrédule surtout, se forment de l'utilité de la religion. A. leurs yeux, elle doit être intimement liée aux intérêts de la société. Cette vie est le but, la religion un moyen. Les chrétiens considéraient, au contraire, la vie comme un moyen d'atteindre un autre but. Leur enthousiasme pour un monde futur les détachait des soins de ce monde et de toute occupation d'un présent passager et périssable. L'amour de la patrie, dont les gouvernements parlent toujours d'autant plus que la patrie existe moins, était menacé par leur mépris des choses terrestres. On leur en faisait un crime, et l'accusation portée contre eux s'est produite sous la plume deleurs détracteurs modernes. Mais de quelle patrie leur reproche-t-on de se détacher? Etait-ce une patrie

* Multiomnis œtatis, omnis ordinis, utritisque sexûs,

que cet empire immense, assemblage informe de mille nations garrottées au lieu d'être réunies, et qui n'avaient de commun entre elles que le même malheur sous le même joug?

Les moyens de l'autorité contre l'opinion sont les mêmes dans tous les pays et dans tous les siècles. Ce sont les délations, les persécutions et les supplices. Les effets de ces moyens sont aussi toujours les mêmes : les opprimés obtiennent la sympathie de toutes les âmes qui ont quelque valeur. Ils donnent, au sein de l'adversité, en présence de la mort, de sublimes exemples de dévouement et de constance. Qu'importe que l'on ait exagéré, peut-être, ou la fréquence des exécutions, ou le nombre des martyrs? Leur courage en fut-il moins admirable ? C'est une triste impartialité que celle qui se place entre les bourreaux et les victimes.

Les rigueurs de l'autorité contre le christianisme accélérèrent donc ses progrès. Il y a quelque chose de contagieux dans le spectacle du désintéressement, de l'intrépidité et de l'espérance, au milieu d'une race abâtardie et dégénérée.

La persécution a ceci de particulier, que lorsqu'elle ne révolte pas, c'est qu'elle n'était pas nécessaire. Le peuple qui la souffre n'était pas à craindre. Quand elle est nécessaire, elle révolte, et par là même devient inutile.

A cette considération, applicable au christianisme comme à toutes les opinions proscrites ou menacées, ajoutez une circonstance caractéristique de l'époque. Nous voulons parler des démentis que l'autorité se donnait à elle-même parce qu'elle ne se sentait appuyée d'aucune force morale. Galère, l'un des plus féroces ennemis du christianisme, s'arrêtant tout à coup dans sa carrière de sang et de tyrannie, termine un écrit par lequel il accorde aux chrétiens une tolérance momentanée, en les invitant à implorer pour lui la Divinité qu'ils adorent^, preuve étrange du peu de conviction des polythéistes, même les

* Euseb., Prtsp., ev, vui, J7.— lactant. de Mort, persec, c. xxxiv.

plus violents, dans leurs ejfforts pour relever la religion vaincue et de l'instinct secret qui les entraînait vers la croyance objet de leurs fureurs. Le sacerdoce ne pouvait avoir plus de succès contre la religion nouvelle que l'autorité. Vainement rassemblait-jil ses forces éparses et formait -il des alliances monstrueuses contre l'ennemi commun. Vainement faisait-il un appel à toutes les doctrines qui, n'importe à quelle époque, s'étaient glissées dans la religion qu'il voulait défendre, doctrines que longtemps il avait repoussées. Par une méprise assez naturelle, il croyait se fortifier du nombre et de la diversité de ses troupes, tandis que ce nombre même et la bigarrure de ses auxiliaires discordants le décréditaient encore.

Il cherchait à conserver ou à rétablir sa domination sur l'esprit du peuple, en redoublant de pratiques et de traditions anciennes, et en inventant d'autres traditions et d'autres pratiques, auxquelles il s'efforçait de donner un air d'antiquité. Loin de réformer ce qu'il y avait d'indécent dans ses mystères, devenus à peu près publics, il comptait plutôt sur leur indécence, comme leur méritant l'appui de la corruption du siècle.

Il introduisait dans ces mystères toutes les privations à côté de toutes les obscénités ; il y introduisait les pratiques sanguinaires, les mutilations, les supplices volontaires, dont il faisait un devoir aux initiés.

Et, en même temps, jongleurs semi-philosophes, les prêtres de la religion ancienne proposaient leur doctrine plutôt qu'ils ne l'imposaient ; leurs rites étaient affreux, leur langage timide. Ils portaient l'hésitation jusque dans l'anathème, et levant une main pour lancer la foudre, de l'autre ils faisaient signe qu'ils se prêteraient à des transactions.

Mais nulle transaction n'était possible. Ils offraient de placer le nouveau dieu parmi les divinités antiques. Les sectateurs de Christ, s'indignant à cette pensée, qui leur semblait un outrage, forcèrent au combat les adversaires qui aspiraient à négocier,

On a de nos jours voulu savoir gré au polythéisme de cette tolérance, de cette douceur, de ces intentions conciliatrices. En effet, désarmé qu'il était à cette époque, ou plutôt anéanti, ses apparences sont moins véhémentes, son style plus débonnaire que celui du christianisme naissant. Mais c'est que le christianisme existait, tandis que le polythéisme était une ombre vaine. Sa longanimité, ses complaisances, toutes les qualités qu'on admire en lui, n'étaient que les vertus des morts.

Les hommes recommençaient à lutter, parce qu'ils recommençaient à vivre ; et, loin de chercher dans cette lutte énergique un sujet d'accusation contre le christianisme, il faut lui rendre grâce d'avoir ranimé la vie de l'âme et réveillé la poussière des tombeaux.

Tandis que les chrétiens marchaient entourés d'incontestables miracles, parce qu'ils étaient pleins d'une conviction inébranlable, leurs rivaux leur opposaient des prodiges factices, puérils, révoqués en doute, copies effacées de ceux qu'ils imitaient. Car ils imitaient le christianisme pour lui résister, en croyant le combattre avec ses propres armes ! L'un des malheurs et l'une des maladresses des vaincus, c'est de conclure des victoires de leurs adversaires à la puissance de leurs moyens, et de s'emparer de ces moyens, sans examiner si ce n'est pas au but pour lequel on les emploie qu'ils doivent leur force.

Les chrétiens avaient pour eux le raisonnement et la foi: en dirigeant le raisonnement contre leurs adversaires, ils ne craignaient point de compromettre leur propre cause. Elle avait son protecteur dans le ciel ; elle ne pouvait être compromise. Les païens essayaient aussi du raisonnement et de l'enthousiasme; mais leur enthousiasme était faible et forcé, leurs raisonnements réagissaient contre eux, et nuisaient plus encore à ce qu'ils affirmaient qu'à ce qu'il était dans leur intention de contester.

Nous avons parlé déjà de cette fraction de philosophes qui tâchaient d'étayer l'édifice ruiné du polythéisme, et

nous avons indiqué la cause qui frappait leurs efforts d'une incurable impuissance.

Quant à la populace, elle criait : « Les chrétiens aux « bêtes ! » comme elle criera bientôt : « Les païens aux « bûchers ! » Elle déchirait ou voyait avec joie déchirer des hommes au nom de Jupiter, comme bientôt avec le même délice elle en verra déchirer au nom de VHomousion, ou de VHomoousion. Elle se montrait ce qu'elle est toujours, ivre de fureur en faveur de la force, là où elle l'aperçoit, et déployant la même fureur et passant à la même ivresse dans le sens opposé, quand la force passe d'un parti à l'autre.

Clair et cohérent, simple et précis, calmant les passions terrestres que l'espèce humame avait en satiété ; la sortant de l'atmosphère de corruption où elle respirait avec angoisse et avec un dégoût profond d'elle-même ; se rattachant à tous les souvenirs, à la philosophie par les doctrines qu'il conservait pures en les rendant moins subtiles, à l'histoire parles traditions d'un peuple dont il consacrait l'antique splendeur sans les proposer pour objets d'imitation; aux anciens usages en retranchant ce qu'ils avaient de minutieux, de sévère et d'hostile, délivrant la raison des interminables difficultés de la dialectique , parlant à l'âme le langage qu'elle avait besoin d'entendre, le christianisme devait triompher d'un amas d'ennemis sans accord entre eux, sans système fixe, n'ayant à leur disposition que la force brutale, et pressentant leur défaite au moment même où ils employaient des moyens atroces pour la retarder.

Il triomphe donc en effet. Un nouvel ordre de choses, lancé comme du haut du ciel par une main toute-puissante, après avoir régénéré les peuples corrompus, adoucit et civilisa les peuples barbares.

Sans doute, ce qu'il y a d'imparfait dans la nature de l'homme mêla, presque dès l'origine, à cette amélioration immense un alliage funeste.

L'intolérance qui, sous le règne du polythéisme, semblait une exception à ses principes fondamentaux, parut

devenir pendant longtemps l'esprit permanent du christianisme.

Le sacerdoce s'arrogea une autorité pareille à celle qui avait courbé sous son joug le plus grand nombre de nations anciennes ; il étendit cette autorité terrible sur les peuples qui jusqu'alors avaient échappé à son despotisme. Sa morale, faussée et pervertie, tomba dans la dépendance d'interprétations ardues et de préceptes arbitraires. Les facultés humaines furent frappées d'immobilité, et ne parvinrent à reconquérir, nous ne dirons pas leur liberté légitime, qui leur a toujours été disputée, mais le droit d'exister, qu'à travers une persécution qui atteignit les hommes les plus courageux et les plus éclairés. Considérons néanmoins de près ces graves inconvénients. Ne se retouveront-ils pas tous dans le polythéisme des nations soumises aux corporations sacerdotales ? Transportez la croyance et les prêtres de l'Egypte à Madrid ou à Goa : vous aurez, au nom d'Isis et d'Horus, des inquisiteurs qui ne le céderont en férocité ou en hypocrisie à nul de leurs collègues modernes, et vous aurez de plus des sacrifices humains, des orgies licencieuses, des cérémonies révoltantes, qui n'ont jamais souillé le christianisme, même corrompu.

D'ailleurs, les philosophes qui ont loué la tolérance du polythéisme sonttombés, peut-être involontairement, dans une erreur bizarre : la tolérance qu'ils vantaient dans cette croyance ne reposait point sur le respect que la société doit aux'^opinions des individus. Les peuples, tolérant les uns envers les autres, comme corps de nation, n'en méconnaissaient pas moins ce principe éternel, seule base de toute tolérance éclairée, que chacun a le droit d'adorer son Dieu de la manière qui lui semble la meilleure. Les citoyens étaient, au contraire, tenus de se conformer au culte de la cité ; ils n'avaient pas la liberté d'adopter un culte étranger, bien qu'autorisé dans la cité pour les étrangers qui le pratiquaient. L'indépendance de la pensée, celle du sentiment religieux, ne gagnaient donc rien à cette tolérance du polythéisme.

Certes, le zèle de Ghosroès, qui ne voulait traiter avec ses ennemis que s'ils rendaient hommage à ses dieux ; les fureurs réciproques des Tentyrites et des Ombrites *■ ; les guerres acharnées que se livrèrent les habitants d'Oxyrrhinque et de Gynopolis, jusqu'à ce que les Romains les eussent forcés à la paix^, la haine qui divise aux Indes les adorateurs de Siva et de Wichnou, les proscriptions auxquelles furent tour à tour en butte les bramines et bouddhistes, démentent suffisamment les éloges prodigués en haine du christianisme aux cultes supplantés par lui.

Disons-le franchement, partout où la puissance du sacerdoce n'est pas renfermée dans ses justes limites, il y a eu intolérance, et si l'on considère le fond des croyances, la véritable tolérance n'a existé jusqu'ici que dans le christianisme, affranchi de tout pouvoir étranger. C'est là seulement que le Dieu suprême, père de tous les hommes, tout amour, toute bonté, ne reproche point à ses créatures les efforts qu'elles font pour le servir avec plus de zèle. Leurs erreurs ne sauraient exciter que sa pitié. Tous les hommages lui sont également agréables, quand les intentions sont également pures.

L'autre accusation est-elle plus fondée ? Si l'axiome qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, a conduit les fanatiques chrétiens aux plus grands forfaits ; si l'on a proclamé, sous le prétexte que la cruauté, le raffinement dans les supplices, l'oubli des liens du sang et de l'afiection, le parjure envers les partisans de toute autre croyance, étaient les devoirs du chrétien fidèle, ouvrez le Shatadade, le Bahguat-Gûa, les livres Zend, vous trouverez ces désastreux préceptes inculqués d'une manière bien plus positive et bien plus fervente, et il y aura cette différence que chez les Perses et les Hindous cette morale abominable se rencontre dans leurs livres sacrés mêmes, tandis que chez les chrétiens on ae l'aperçoit que chez des commentateurs misérables, falsifiant les textes

* JuTénal. — * Plutarque.

de l'Evangile dans l'intérêt de leur corporation ou de leur caste.

Enfin, si une tyrannie insolente a quelquefois, au nom du Christ qui la désavouait, enchaîné l'essor des facultés humaines, le plus beau don de la Providence, ces facultés étaient-elles plus libres chez ceux des peuples polythéistes auxquels la moindre altération dans leur croyance, dans la figure, dans les attributs des dieux, la moindre connaissance de l'écriture, là moindre participation aux sciences, étaient interdites ?

Ainsi, sous quelque point de vue qu'on envisage le christianisme, lors même qu'il était corrompu par les hommes, il valait mieux encore que le polythéisme de la plupart des nations ; et, délivré de cette corruption, qui lui est étrangère, il a des avantages que ne saurait avoir le polythéisme le plus perfectionné.

On s'est trompé grossièrement sur le sens d'une assertion qui sert de base à un ouvrage écrit sur ces matières ^ De ce que l'auteur distinguait les formes religieuses du sentiment religieux, on a prétendu qu'il professait une indifférence égale pour toutes ces formes. Bien au contraire, ces formes sont progressives, les unes toujours meilleures que les autres, et les meilleures données à l'homme , en temps opportun , par la Divinité.

Et ce système, ce n'est pas celui d'un écrivain moderne, c'est celui de saint Paul, de saint Paul qui dit, en termes exprès, que lorsque l'homme était encore enfant, il était assujetti aux premières et plus grossières instructions que Dieu lui eût données *, et que, l'état d'ignorance étant passé, Dieu a envoyé le Christ sur la terre pour abolir l'ancienne loi^ Dieu proportionne donc ses instructions

1 De la Religion considérée dans sa ses recherches. On peut reprocher àl'au-

source, ses formes et ses développements, leur d'avoir laissé remarquer quelque

par Béni. Constant, Paris, 4824-1831 , indécision dans sa critique et de n'avoir

5 -ïol. in-8. Cet ouvrage, où l'auteur fait pas toujours réussi à donner des argu-

lapart du sentiment religieux et celle de ments sans réplique,

la forme religieuse, se distingue par " Ep. aux Galat., iv, 3.

des aperçus ingénieux et par d'immen- ^Sp. aux Eph., ii, 45.

à l'état de l'homme. Ses premières instructions, que saint Paul qualifie de grossières, étaient ce qu'il fallait aux peuples enfants. Ces instructions grossières ont dû disparaître quand l'état d'enfant a cessé. Reconnaître cette progression dans la bonté divine, est-ce se montrer irréligieux? Les pharisiens le disaient aux apôtres, les empereurs romains aux martyrs.

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