PROGRAMME ÉCONOMIQUE
C'est la bourgeoisie qui a fait les révolutions de 1789, de 1830 et de 1848. Pour reconquérir ses droits, elle s'est appuyée sur le peuple.
Aux journées de juin 1848 le peuple à son tour, voyant ses intérêts naenacés, la liberté'compromise, voulut aussi les défendre, mais la bourgeoisie l'abandonna à son inexpérience. Au lieu de venir à son secours et de l'encourager, elle s'allia à la noblesse et aux réactionnaires de tous les partis pour l'écraser. Le châtiment fut terrible pour le peuple, mais malgré ce malentendu, il ne veut pas séparer ses intérêts de ceux de la petite bourgeoisie du travail. Là n'est pas son but : il réclame la justice dans la loi pour le travail comme pour la propriété; la bourgeoisie ne peut-elle pas le suivre sur ce terrain? Et, en définitive, n'est-il pas temps de songer aux travailleurs dans l'organisation de la société au dix-neuvième siècle?
Que demandait le peuple en 1848? Il demandait du travail : on lui en promit et il se déclara pour la République.
Donc la République de février n'était pas la révolution, mais elle en était le gage, et ceux qui l'ont gouvernée ont laissé protester leurs promesses. Ils avaient promis, et même décrété le droit au travail, mais ils ne connaissaient pas la valeur de l'engagement. Ils ne virent dans cette demande du peuple qu'un gage de discipline, de moralité, de docilité. Le gouvernement provisoire proclama le droit au travail; cette promesse attestait son ignorance, la suite l'a prouvé, mais l'intention y était. Qui veut la fin doit vouloir les moyens, mais les gouvernants de l'époque n'en voulaient pas; ils ne voulaient pas généraliser le crédit et la propriété.
Ce n'est pas tout de promettre, il faut tenir. On s'aperçut bien vite que le budget absorbait tout et que, pour assister les ouvriers, il faudrait établir de nouveaux
impôts, ce qui était un cercle vicieux ; que du reste l'Etat ne pouvait faire concurrence à l'industrie privée qui sollicitait même des débouchés; que les travaux entrepris par l'Etat coûtent en général plus qu'ils ne valent. Le gouvernement fut donc obligé de déclarer qu'il n'y avait rien à faire, qu'il fallait se résigner et maintenir l'ordre. Le gouvernement surveilla la presse, les réunions populaires, il rappela les troupes à Paris, enfin fît tout son possible pour étouffer les plaintes des travailleurs: cela dura jusqu'à la dictature de Gavaignac.
On a toujours recommencé le même système, tous les hommes du gouvernement s'y sont usés. On continue encore aujourd'hui le même esprit réactionnaire, et tous les hommes politiques sont bientôt démasqués. La Révolution veut avoir son jour, et elle l'aura malgré toutes les résistances.
La République n'est donc pas la Révolution.
Mais ce qui mettait le comble au péril socialiste, c'est qu'il ne pouvait dire ce qu'il était, articuler une seule proposition, motiver ses conclusions. Après les journées de juin, le peuple réclamait toujours du travail, et le gouvernement ne sut que réclamer une loi contre le peuple et les clubs; elle fut accordée.
Alors, que veulent donc les gouvernants, qu'ils soient jacobins, girondins ou montagnards, terroristes? Ont-ils un programme ? Ils ne le savent même pas ; le seul qu'ils acceptent c'est la contre-révolution. Y a-t-il cependant raison suffisante de révolution au dix-neuvième siècle? La révolution de 1789 n'a fait que la moitié de son ouvrage. Le peuple ne désire qu'une chose, il demande que le gouvernement ait une tendance au bien-être et à la vertu; il ne se révolte que lorsqu'il y a tendance à la misère et à la corruption. Nous répondons : la tendance de la société est dans une voie radicalement et progressivement mauvaise (1).
(1) Nous le voyons encore aujourd'hui plus qu'au moment où Proudhon faisait cette déclaration, et nous n'avons pas à entrer dans
La Révolution de 1789 avait à détraire l'ancien régime et à fonder le nouveau; la première partie seule a été exécutée, et l'autre complètement oubliée ; ce sera notre œuvre. Il faut remplacer le régime féodal par le régime égalitaire industriel. Le progrès de l'agriculture qui se manifesta après le partage des biens nationaux, nous prouve que c*est de ce côté qu'il faut diriger l'effort de la Révolution. Grâce à l'invasion étrangère, qu'il fallait repousser et vaincre, le parti de la centralisation dans le comité du salut public passa en dogme chez les jacobins, et cependant en 1789 c'était bien la fédération qui était désirée. Les premiers bataillons étaient les bataillons de fédérés, et les fêtes publiques, celles de la Fédération au Champ de Mars. Ainsi, après 70 ans, tout est à refaire pour l'organisation de la France, au double point de vue politique et économique.
Prenons pour exemple la division du travail comme elle se pratique de nos jours. Elle rend l'industrie plus productive, mais elle appauvrit le travailleur de tout ce qu'elle crée de richesse à l'entrepreneur et aux capita- 1 listes.
A mesure que la division du travail fait des progrès, l'ouvrier devient plus faible, plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde, faisant toujours la même fonction ; l'homme produit plus, mais il devient incapable de faire toute autre occupation. La division du travail accroît prodigieusement les produits et ne donne rien à l'ouvrier pris individuellement. Il en est de même de la puissance des machines, qui tend à réduire le nombre d'ouvriers ; mais plus la valeur des ouvriers s'abaisse, plus la demande de travail faiblit, plus le salaire diminue ; ce sont des millions d'hommes qui en souffrent. Les chômages arrivent infailliblement à la suite et la misère augmente.
les détails. Les faits sont d'une immoralité écrasante; nous les connaissons pour les avoir vécus depuis 1870.
Sur tout le territoire de la République, il en est de même, et à l'étranger c'est encore plus navrant. Il ne s'agit pas pour cela de supprimer les machines, non plus que la division du travail, mais il faut organiser ces forces.
La concurrence est, après la division du travail, un des agents les plus ^énergiques de l'industrie. Supprimer la concurrence, c'est supprimer la liberté. Eb bien ! faute d'organisation, elle produit ceci : que la classe ouvrière est abandonnée corps et âme au bon plaisir dé l'industrie.
De toute la force économique, la plus vitale dans une société, que les révolutions ont créée pour l'industrie, c'est le crédit. La bourgeoisie, propriétaire, industrielle, marchande, le sait bien. Tous ses efforts depuis 89, sous la Constituante, la Législative, la Convention, le Directoire, l'Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, n'ont tendu qu'à ces deux choses : le crédit et la paix. Le paysan le sait aussi, et de toute la politique il ne comprend que ces deux choses : la diminution de l'usure, du loyer et de l'impôt. Quant à la classe ouvrière, si merveilleusement douée pour le progrès, telle est l'ignorance où elle a été entretenue sur la cause réelle de ses souffrances, que c'est à peine si elle commence à bégayer le mot crédit, et à voir dans ce principe la plus grande des forces révolutionnaires. En fait de crédit, Touvrier ne connaît que le Mont-de-Piété. Le crédit est à une nation vouée au travail, ce que la circulation du sang est à l'animal : la vie même. Il ne peut s'interrompre que le corps social ne soit en péril. S'il est une institution qui, après l'abrogation des droits féodaux et le nivellement des classes, se recommandait avant toute autre aux législateurs, assurément c'était le crédit. Eh bien! aucune de nos déclarations des droits, aucune de nos Constitutions n'en a parlé. Le crédit, comme la division du travail, la concurrence, l'application des machines, a été abandonné à lui-même. Le pouvoir financier n'a même pas été men-
tionné dans nos différentes Chartes. Livré le 23 avril 1803 par l'Empereur à une compagnie de traitants sous le titre de Banque de France, il est resté jusqu'à ce jour à l'état de puissance occulte ; à peine si Pon peut citer en ce qui le concerne une loi de d807, qui fixe le taux de l'intérêt à 5 pour 100. Aussi l'agiotage a fini par hypothéquer la France de plus de 30 milliards, et les intérêts et les frais se montent par an à plus de 4 milliards. La propriété a suivi l'exemple de l'argent et agioté à son tour, elle s'est faite usurière ; les baux à loyer ont atteint un taux prohibitif qui chasse le cultivateur de son champ et l'ouvrier de son domicile. Si bien qu'aujourd'hui, ceux dont le travail crée tant de choses ne peuvent ni racheter leurs propres produits, ni dire : cette maison, ce jardin, cette vigne, ce champ est à moi. Aussi le pauvre est toujours plus, pauvre, et le riche, sans travailler, toujours plus riche. Sur 12 milliards de produits par an, à peine si 4 milliards sont laissés aux travailleurs. Certains utopistes attaquent la concurrence, la division du travail et tout le régime industriel. Les ouvriers s'en prennent aux machines. Donc la tendance de la société est au mal, à la misère, à cause de l'anarchie économique.
On dit que les capitaux, la terre, les maisons ne se peuvent louer pour rien, que tout service doit être payé, etc. Soit! La prestation d'une valeur, de même que le travail qui l'a créée, est un service qui mérite récompense; mais cela change-t-il le fait? Le crédit est trop cher ainsi que les transports, et pourraient être abaissés dé 70 à 80 pour 100; et il ne tient qu'à la nation et à l'Etat que cela soit inscrit dans la nouvelle Constitution. Il en est des droits des capitalistes comme de ceux des nobles et des couvents : rien de plus aisé que de les abolir. Il faut, pour le salut môme de la propriété, qu'ils soient abolis.
La dette publique est actuellement de 32 milliards.
Le budget de 1802 était de : 589 millions. Celui de 1819 — 863 —
Celui de 1829 était de' : 1,015 millions.
Donc la tendance économique est à la ruine et à la banqueroute. Le régime économique appelle une réforme radicale.
Pour les recettes, les impôts, le budget ne s'améliore pas, au contraire. On a prouvé depuis 1848 qu'en remplaçant le système des impôts existants par une taxe unique ayant pour base le capital, et proportionnelle à la fortune de chacun, soit 75 centimes ou 1 pour 100, Timpôt serait réparti avec une égalité presque idéale, avec une réduction de 300 millions de frais de recouvrement : ce serait le nec plus ultra de la science fiscale. Le système d'impôt actuellement suivi e^t juste le contraire ; le producteur paye tout et le capitaliste rien : ici, il y a encore tendance au mal et à la misère. Il y a donc pacte entre le pouvoir et le capital pour faire payer exclusivement l'impôt par le travailleur.
L'enregistrement prend de son côté tant pour la succession du père, tant pour une location, tant pour une acquisition ; tout cela augmente chaque année et prouve que la tendance de la société est à la misère.
Que veut dire ce système ? Maintenir avant tout la féodalité capitaliste dans la jouissance de ses droits, assurer la prépondérance du capital sur le travail.
Le gouvernement centralisé ne cherche pas le droit et la justice, il préfère la fraternité et la charité ; c'est avec cela qu'il gouverne. La charité et la distribution des faveurs sont plus intelligibles aux pauvres que les lois de l'économie politique ; alors, le peuple ne comprenant pas où est son droit, le gouvernement se dispense de la justice envers lui.
Le Mont-de-Piété et le prêt sur gage est aussi le vestibule de l'hôpital ; c'est le seul crédit que l'ouvrier con-
naisse;* et l'hôpital n'est autre chose que le temple de la misère.
Le gouvernement, par ce système, a la main sur tout ce qui se produit et se consomme, sur toutes les affaires particulières et des communes ; il maintient la tendance de la société vers l'appauvrissement des masses, la subalternisation du travailleur et la prépondérance des fonctionnaires parasites.
Par la police, il surveille les adversaires du système ; par sa justice, il les condamne ; par Farmée, il les écrase; par l'instruction à sa guise, il maintient l'ignorance ; par la finance, il solde, à la charge du travailleur, les frais de cette vaste conspiration. Depuis la révolution de février 1848, le système a commencé d'être compris, mais le peuple jusqu'à ce jour n'a pas su conclure. Il y a donc tendance à la misère dans la société et motif à révolution. Celle de 1789 n'a agi qu'à la surface ; elle a détruit la tyrannie mais n'a pas su fonder l'ordre. Cette révolution, pure négation, n'est que l'aurore de la grande révolution qui doit s'achever au dix-neuvième siècle.
DU PRINCIPE d'association
Le peuple n'a aucune foi dans l'absolu, et repousse tout système utopiste et empirique ; ses éclaireurs doivent donc se contenter de lui agrandir l'horizon et de déblayer le chemin. Cette condition fondamentale de la solution révolutionnaire ne paraît pas jusqu'ici avoir été comprise. Ce qu'il y a maintenant à faire, quoi qu'en disent les saint-simoniens : Fourier, Cabet, Louis Blanc (et aujourd'hui l'Allemand Marx, etc.), c'est de faire prendre à la société la grande route du sens commun et du bien-être qui est sa loi. Aucune des théories communistes, gouvernementales n'ont cette tendance : elles ne remédient à rien, ne garantissent quoi que ce soit, laissent l'intelligence plus vide, l'âme plus fatiguée qu'auparavant.
Le commerce et l'échange étant par eux-mêmes pro-
ducteurs d'utilités, les hommes de tous les temps s'y sont livrés avec ardeur. Il n'en est pas de même du principe d'association, qui par lui-même n'a aucune vertu productive, rien enfin qui, à l'exemple de la division du travail, de la concurrence, rende le travailleur plus expéditif, tandis que le commerce est producteur d'utilités. L'union des forces, qu'il ne faut pas confondre avec l'association, est, comme le travail et l'échange, productive de richesses. Cent hommes en combinant leurs forces produisent comme deux ou trois cents : c'est la force collective et non l'association. L'association est de sa nature stérile, nuisible même, car elle est une entrave à la liberté de travail. Ce n'est jamais que malgré lui, et parce qu'il ne peut faire autrement, que l'homme s'associe. L'association communautaire veut ceci : de cfiacun suivant ses facultés, à chacun suivant ses besoins. Qui fera l'estimation de la capacité? Qui sera juge du besoin? On ne s'associe que lorsqu'on y trouve un avantage matériel, soit pour la production, soit pour la consommation, pour éviter les achats en détail.
Il y a eu beaucoup de tentatives d'associations pour la production, aucune n'a subsisté; partout maintenant les associés sont à leurs pièces. — Fourieret Pierre Leroux se sont trompés sur la force de l'association, principe de fraternité, mais non d'économie sociale. Louis Blanc et Gabet s'appuient sur lé dévouement pour la communauté, mais tous ces socialistes n'ont pas distingué l'association et la communauté de ce qui a existé dans tous les temps, dans la pratique industrielle, par la division du travail, la force collective, la concurrence, le crédit, la propriété hiême et la liberté. Ce sont ces lois qui doivent enrichir et émanciper l'homme. Voilà les vraies forces économiques qui, sans enchaîner l'homme à l'homme, laissent aux producteurs et aux consommateurs la plus entière liberté ; allègent le travail, le passionnent, doublent son produit» créent entre les hommes une solidarité qui n'a rien de personnel, une grande force de collectivité pour suppri-
mer le salariat et y mettre la mutualité, la participation, soit pour les chemins de fer, les mines et manufactures et tous les monopoles; hors de là, l'association ne servira qu'au charlatanisme.
Louis Blanc en 1848 a empoisonné les ouvriers de ses formules communistes absurdes: de chacun à chacun,' après avoir fait tant de mal, puisse-t-il enfin apporter à la cause du prolétariat l'obole de son abstention et de son silence (1).