‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 159 sur 170 · FONCTIONS ÉCONOMIQUES · texte numérisé non relu

FONCTIONS ÉCONOMIQUES

1" Service de charité et secours aux personnes, formant transition entre le régime de charité institué par le

Christ et le régime de justice inauguré par la Révolution; société d'assistance, service médical, tout cela organisé d'après l'esprit mutuelliste, pour purger le parasitisme, l'hypocrisie, la mendicité et le gaspillage.

2*^ Assurances contre l'incendie, les risques de navigation et de chemins de fer, la grêle, la maladie, la vieillesse et la mort (1).

3° Crédit gratuit, circulation et escompte, banque, bourse, etc.

4° Services publics de transports, compagnies ouvrières pour les mines, canaux, rivières et voies de mer, monopoles, etc.

^^ Instruction publique — propriété et impôt.

Jusqu'à présent, ces institutions ou fonctions n'ont été qu'un desideratum.

La mutualité organise tous ces services par la coopération de tous, par la solidarité. Il est donc d'une police sérieuse, exacte, d'enlever toute cette catégorie d'établissements à l'action et à l'influence du pouvoir.

On voit l'importance des sociétés ouvrières pour retirer l'exploitation des chemins de fer, mines ou monopoles, aux sociétés par actions, et pour obtenir les services au meilleur marché possible,

L'ordre politique et l'ordre économique ne sont qu'un seul et même ordre établi sur un principe unique : la mutualité. Ainsi le veut la constitution démocratique.

De même que les institutions économiques forment un vaste organisme humanitaire, de même l'appareil gouvernemental résulte d'un contrat réel, où la souveraineté des contractants, au lieu de s'absorber dans une majesté cen-

(1) Oa assurances mutuelles sut- la vie obligatoires pour obtenir une rente viagère minimum de 500 fiancs à l'âge de soixante ans.

traie, à la fois personnelle et mystique, comme dans la constitutionde93etdansle Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, servent de garantie positive à la liberté des États, des cités, des communes et des individus. Le principe de mutualité, dernière alfirmation des droits de l'homme et du citoyen, se manifestera dans une souveraineté effeclive des masses travailleuses, dans les réunions de bienfaisance, dans les chambres de commerce, dans les corporations d'arts et métiers, dans les Académies, dans les écoles et dans les convocations électorales.

Ici les masses travailleuses sont réellement souveraines, puisque l'organisme économique leur appartient tout entier : le travail, le capital, le crédit, la propriété, la richesse.

Donc, en politique :

1^ Un corps électoral dans chaque commune et chaque cité (arrondissement), s'assemblant dans sa spontanéité, faisant la police des opérations, revisant et sanctionnant ses propres actes.

2° Une délégation, corps législatif ou conseil fédéral, nommée par les groupes fédéraux, et rééligible.

3° Une commission executive choisie parmi les représentants du peuple dans leur propre sein, et révocable.

4" Un président de cette commission (faisant fonction de Président de la République) nommé par elle-même, et révocable.

Voilà la vieille société retournée. C'est vraiment ici le peuple qui est souverain dans la cité, la commune et dans le gouvernement.

La soumission du gouvernement au pays est enfin résolue.

Jamais vous ne reverrez, ni usurpation, ni coup d'Etat. L'insurgeance du pouvoir contre la liberté, la coalition de l'autorité et delà bourgeoisie contre le peuple est impossible.

Mais, nous dira-t-on, comment, avec le droit fédératif, l'Etat gardera- t-il sa stabilité? — Mais, avec le principe

de mutualité établi, la confédération est indissoluble. — La démocratie, si hostile à toute pensée de scission, n'a rien à craindre. Rien de ce qui divise les hommes, cités, corporations, individus, n'existe plus entre les groupes mutuellistes : ni pouvoir souverain, ni concentration publique, ni liste civile, ni pensions, ni exploitation capitaliste. Il peut y avoir des divergences d'opinions, de croyances, d'intérêts, de mœurs, d'industrie, de culture ; mais ces diversités sont la base même du mutuellisme.

Dans une Confédération mutuelliste, le citoyen n'abandonne rien de sa liberté. La puissance publique est sous la main du citoyen ; lui-même l'exerce et en profite ; l'Etat ne lui demande de contribution que ce qui est rigoureusement exigé parles services publics.

L'idée de conquête est incompatible avec son principe. (Mais la Confédération, comme la Convention nationale, ne traite pas avec l'étranger qui occupe son territoire. Le nouveau droit mutuelliste est un droit positif : son but est de procurer avec certitude et ampleur tout ce que l'ancien droit permettait seulement de faire.

Aussitôt la réforme économique mutuelliste opérée, proclamée sur un point du globe, la confédération devient partout de nécessité, et le désarmement général s'obtient mutuellement, et avec lui l'économie et la richesse. (Ce sera la résurrection de la vieille Gaule, et les Etats-Unis de l'Europe.)

Le principe de mutualité, le fédéralisme, aussi bien dans l'ordre politique que dans l'ordre économique, est donc bien certainement le lien le plus fort et le plus subtil qui puisse se former entre les hommes. Ici nous sentons dans la justice la vraie fraternité. Elle nous pénètre, nous anime. C'est l'amour dans sa vérité et dans sa franchise avec cette maxime du commerce : donnantdonnant.

Quelques mots suffiront pour expliquer ce chapitre, car actuellement le parti bourgeois est considéré comme corrupteur et corrompu ; il est condamné par la conscience sociale, nous n'en voulons plus.

La bourgeoisie a pris le pouvoir en 1789, et depuis, elle est tombée en putréfaction. Elle n'a plus même l'intelligence de l'idée qui jadis la gouvernait, tandis que la classe ouvrière a conscience d'elle-même, de sa force, se sépare d'elle et fait son apparition sur la scène politique. Les classes ouvrières montent, les classes bourgeoises et supérieures de la bourgeoisie se précipitent dans le néant. Si, en 1848, après la chute de Louis-Philippe, elle avait paru sortir de sa torpeur, c'était grâce à l'insurgence des classes ouvrières ; c'était, en un mot, grâce à la terreur socialiste. Après 1789, la bourgeoisie, par ses capitaux, par son influence incontestée sur la plèbe, maîtresse de l'Etat, ne vit dans son pouvoir que le moyen de conserver sa position acquise, et, par les empbois et le budget, de se créer un nouveau champ d'exploitation et de fortune. Elle n'aperçut nul inconvénient à conserver à l'Etat sa forme monarchique centralisatrice et unitaire, mais elle prit, contre le prince, ses sûretés. C'était donc par la bourgeoisie et pour la bourgeoisie que se percevait rimpôt et que régnait le roi. Mais en outre, la bourgeoisie appuya son pouvoir sur l'anarchie mercantile et industrielle, le gâchis économique, la liberté de l'usure et de l'agiotage : Chacun chez soi^ chacun pour soi ; enrichisses-vous^ laissez faire^ laissez passer. C'est la propriété dans toute la laideur du vieux droit quiritaire, la négation de toute mutualité et garantie. Tout cela n'a fait que croître; le pouvoir central est devenu de plus en plus absorbant et oppressif. L'anarchie économique s'est manifestée par un agiotage effréné, des spéculations de Bourse épouvantables, des catastrophes financières sans pareilles, et un enchérissement universel. L'assurance même, si

aisée à mutualiser, la bourgeoisie la pratique en mode monopoleur. La bourgeoisie pouvait accomplir la révolution économique sans secousse, depuis 1789, au moyen des institutions mutuellistes, mais elle opéra à rebours.

Grâce à la centralisation, à la législation sur les mines, au privilège de laBanque, aux concessions de chemins de fer, etc., la féodalité capitaliste et industrielle a pris le dessus. La classe moyenne est dupe du système, elle s'éteint de jour 0^ jour, remplacée par le fonctionnarisme et la haute bourgeoisie ; déchéance qui traîne à sa suite celle de la nation et de la liberté. Son salut est dans l'alliance avec la démocratie ouvrière ; le peuple olfre à cette classe moyenne une alliance que celle-ci sera heureuse d'accepter, tandis que la haute bourgeoisie, après avoir roulé de catastrophe politique en catastrophe politique^ parvenue au dernier degré du vide intellectuel et moral» se résout en une masse qui n'a plus que l'égoïsme et la corruption pour règle; pour programme, une indifférence cynique, et qui repousse avec acharnement ce qu'ellemême salua et adora en 1789 : le droit, la science, le progrès, en un mot la justice.

(Tout cela n'est-il pas la photographie de la bourgeoisie actuelle ? Quand Proudhon écrivait cet ouvrage sous la dictée morale du parti ouvrier, il avait le droit de déclarer que le parti démocratique avait abandonné le communisme, et que sa voie était toute tracée. En effet, le programme de 1869 et de l'Internationale marchèrent à grands pas dans la voie mutueliiste, mais, hélas ! depuis 1870, Tutopie empêche le parti ouvrier français de se constituer solidement en s'appuyant sur la science sociale.)

INCOMPATIBILITÉ POLITIQUE. — NÉCESSITÉ POUR LA DÉMO- CRATIE OUVRIÈRE DE DÉNONCER LA SCISSION AVEC LA BOUR- GEOISIE.

Je conclus que l'idée politique et économique poursuivie par la démocratie ouvrière, n'est pas la même que

celle de la classe bourgeoise ; que par conséquent, elle ne doit pas figurer, non seulement dans le même gouvernement, mais dans la même opposition. Que la classe ouvrière se le tienne pour dit, et que, sans se préoccuper de ministres et d'opposition, elle agisse désormais et exclusivement par elle-même. Etre une puissance ou rien : telle est l'alternative.

Page 1