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Abulcasis

Abulcasis est reste dans l’histoire de la médecine comme la plus haute expression de la chirurgie chez les Arabes. C'est aussi l'autorité la plus fréquemment invoquée par les chirurgiens du moyen âge.

Malgré le bruit qui s'est fait autour de son nom, il nous reste bien peu de renseignements sur son compte. L'opinion qui le fait vivre en Orient ne vaut pas la peine d’être discutée. Nous savons positivement qu'il naquit à Zahra, localité voisine de Cordoue, fondée en l’honneur de la favorite Zahra par Abderrhaman, troisième du nom, en l’année 936 de“hotre ère. Telle est l’origine du surnom d ’ Ezzahraouy.

L'époque de son existence a été un sujet de controverse. On s’en rapporta d'abord à Léon l’Africain, qui lui consacre une courte notice dans ses biographies. Léon le donne comme médecin du grand capitaine Elmansour, et le fait mourir en l’année de la guerre de Cordoue, 40 i de l'hégire, 1013 de i'ère chrétienne. Nous verrons tout à l'heure que cette date ne doit guère s'écarter de la vérité. «

Vint ensuite Casiri, qui fit passer Abulcasis du xe au xie siècle de notre ère. 11 affirme d'abord, dans le premier volume de son catalogue, page 173, que tous les historiens espagnols le font mourir en l’année 500 de l’hégire; puis dans le deuxième volume, page 136, il donne la traduction libre d’un passage

d’Eddhobby et reproduit la même date. Ce passage est le même qu’on lit en tôle de l’édition d’Abuleasis, dans la lettre adressée par Casiri à Channing, éditeur du chirurgien arabe. A la suite d’Eddhobby, Casiri cite comme faisant i’éloge d’Abuleasis un historien des médecins espagnols, Abou Mohammed Ali, qui ne nous est pas autrement connu.

Nous avons voulu vérifier la citation d'Eddhobby dans l’original, c’est-à-dire dans le n° 1 676 de l’Escürial. Après avoir fait l’éloge d’Abuleasis, de sa science et de son livre intitulé ËTTESRiF, Eddhobbv ajoute qu’il mourut apres l’année 400. Voilà ce que Casiri a rendu par l’année 500 de l’hégire. Cela peut sembler étrange à qui n’a pu contrôler Casiri, mais non pas à nous, qui l’avons trouvé souvent en défaut en comparant son catalogue avec les Manuscrits de l’Escurial. C’est ainsi que lui, qui donnait à Channing des renseignements sur Abulcasis, n’a pas reconnu sa Chirurgie dans le n° &71-6, qui en contient la bonne moitié avec les figures si caractéristiques des instruments. Anonymi opus salis amplum , écrit-il simplement.

Le Tesrif d’Abuleasis est mentionné par Hadji Khalfa sous le n° 3034. Suivant son habitude, Hadji Khalfa donne la date de la mort de l’auteur, et de même que chez Eddhobbv nous lisons chez Hadji Khalfa que l’auteur du Tesrif mourut après l'année 400 de l’hégire.

Certaines copies d’Ebn Abi Ossaïbiah mentionnent Abulcasis, mais nous ignorons si elles donnent une date. Wustenfeld adopte la date de 500, probablement d’après Casiri.

Nous avons encore un moyen de reconnaître approximativement l’époque d’un auteur, c’est de relever les citations des écrivains postérieurs. C’est ce que nous allons faire, et cela pour une double raison.

Contrairement à l’opinion de Freind, qui avance qu’Abulcasis n’a été mentionné par aucun auteur arabe, nous le trouvons cité par un grand nombre de médecins, tant de l’Occident que de l’Orient.

Parmi les premiers, nous citerons ses compatriotes Errafequy, auteur d’un traité d’oculistique existant à l’Eseurial, qui vivait sur la fin du xie siècle, et l’auteur de l’Agriculture, Ebn el Aouam, qui vivait dans le courant du xne.

Les féconds .sont en beaucoup plus grand nombre. Ainsi, nous trouvons des mentions d’Ezzahraouv dans le Niiiyat el Idrac, formulaire du xue siècle (1 036, A. F.); dans les Simples et le Morny d’Ebn el Beithar (1029, sup., etc.); dans le Menii ad j Éddokkan de Cohen el Àtlâr (1 086, A. F.) ; dans le Tedeirat el Moiidya de Soueïdy,qui date de la môme époque (1 024-

34, A. F.); dans les traités d’oculistique de Sala h cddin ben Yousef (1042, sup., et 1 043) et d’Aboulmahassan ; dans la Chirurgie d’Ebn el Koff(1 023, sup.), et enfin dans les Simples de. Sérapion. Quelques-unes de ces citations ont de l’importance, et nous aurons à y revenir.

Ti semblerait donc qu’Abulcasis a joui d’une plus grande réputation en Orient qu’en Occident. Cela tient probablement à plusieurs raisons. Abulcasis a une importance bien accusée, surtout comme chirurgien. Or, nous savons que la pratique chirurgicale n’était pas en honneur en Espagne. C’est Abulcasis lui-même qui nous l’apprend, et nous savons d’autre part qu’Avenzoar la dédaignait. Nous savons aussi que l’Espagne ne produisit qu’au xne siècle ses grands médecins, et que la science s’y alimentait des produits de l’Orient. Enfin, nous avons entre les mains beaucoup plus de monuments de la médecine arabe de provenance orientale que de provenance espagnole. Nous pouvons cependant établir approximativement l’époque où vécut et mourut Abulcasis. La date donnée par Eddhobby et par Hadji Khalfa, bien que vague, est dans le vrai. Déjà cette question av.ait attiré l’attention des éditeurs du British Muséum, qui rappellent, d’après Makkavy,que Ebn Hazm, né en 994 de notre ère, se dit le contemporain d’Abulcasis. M. Dozy a eu la bonté de nous transmettre le passage de Makkary et de nous apprendre de plus que Ebn Hazm était mort en 436 de l’hégire, 1 063 de notre ère. Les expressions sommaires employées dans ce passage, je l’ai vu, je l’ai connu, nous semblent signifier que Ebn Hazm, tout en étant contemporain d’Abulcasis, était moins âgé que lui. De l’ensemble de ces renseignements, on peut conclure qu’Abulcasis a pu atteindre le premier quart du xie siècle. Quant à la date de sa naissance, on peut la placer au milieu du xe siècle, vu la fondation de Zahra en 93 6.

Les écrits d’Abulcasis ne soulevèrent pas moins de controverses que sa personne, et les discussions furent plus stériles encore. Ce n’est pas cependant que les éléments de la question fissent défaut. Ils existaient sous plus d’une forme. Le moyen âge en eut pleine possession; puis la tradition disparut, et les historiens même les plus éminents ne surent pas la retrouver. Il y a quinze ans, quand nous publiâmes la traduction de la Chirurgie d’Abulcasis, nous lui consacrâmes une maigre notice. Il nous semblait qu’après Casiri et Channing il ne restait plus guère à glaner. Nous étions dans une profonde erreur. Par des recherches multiples et continues , par l’étude surtout que nous avons du faire des manuscrits hé-

breux, nous sommes parvenu, non sans une certaine satisfaction, à reconstituer l'œuvre complète d’Abulcasis.

1! serait trop long et peut-être de peu d'utilité de relever toutes les méprises des historiens qui nous ont précédé, l/exposition que nous allons faire de documents aussi copieux que nouveaux permettra, parla comparaison, d'apprécier l'inanité des notices consacrées jusqu'à présent à notreauteur. On s’étonnera que le jour ne se soit pas plus tôt fait, même avec les documents depuis longtemps tombés dans le domaine public et que l’on oubliait d’exhumer.

Abulcasis publia l’ensemble de ses œuvres en un corps d'ouvrage qu'il divisa en ^trente livres et auquel il donna le titre de Tesrif (1).

La collection complète fut traduite en latin, mais nous ignorons à quelle date et par qui. Dans le courant du xue siècle, Gérard de Crémone traduisit la Chirurgie, et l ien ne nous autorise à le considérer comme ayant traduit les œuvres complètes. Dans la longue liste de ses traductions donnée dans le manuscrit 1 4 390 du fonds latin de Paris, la même qui avait été déjà donnée par M. Boncompagni, nous lisons seulement : Liber Agaragui de cirurgia, Tractatus III. On détacha aussi de l'ensemble des trente livres le premier et le deuxième sous le titre Liber Theoricæ nec non Practicæ Asaïiaravii, et le vingthuitième sous le titre Liber Servitoris. Nous aurons à revenir

(1) Tel est le titre en entier: Ettesrif limen’adjaz’an ettalif, ce que l’on a' diversement interprété. Le désaccord éclate surtout à propos du mot tesrif , que d’aucuns ont envisagé isolément ; et cela devait être. Ce mot ne saur.it être compris si on le détache de ce qui le suit. Mais il y a plus : le titre entier lui-même ne saurait être bien compris si l’on n’a la parfaite connaissance du contenu de l’ouvrage, ce qui jusqu’à présent n’était arrivé à personne ; d’autant plus que le mot tesrif cl sa iacine ont des acceptions multiples et variées. Il semblerait qu’un des traducteurs hébreux lui-même, Mechoulam, s’est trouvé embarrassé, car il repro luit le titre arabe, Kitab ettesrif, que Chem Tob a rendu par l’hébreu Chimouch, qui répond au latin servitor. Tel est l’ensemble des interprétations diverses du litre que nous avons recueillies :

1° Pétis de la Croix, la Pratique, pour ceux qui ne savent pas composer les remèdes.

Channing, Collectio, in illius usum cui desuni alice compositiones.

3° Wuslenfeld et Fluegel, Goncessio ei data qui componere non valet.

4° Catalogue hébreu, le Livre des manipulations, pour celui qui est incapable de composer des recettes.

Quant au mot tesrif isolé, la B. bodléienne l’a rendu par praxis , Carmdly par service ou pratique, et Pmssi p>r méthode .

Si le Tesrif n’était qu’urTfurmulaire, les titres cotés n° 1 et n° /j pourraient être admis ; mais l’anlidolaire n’est qu'une partie de l’œuvre. Le Tesrif est une véritable encyclopédie médicale, et l’on doit se le rappeler pour comprendre son litre. Nous adopterions volontiers celui-ci : La Pratique (ou bien Présent j, à qui ne peut reç\icillir (une collection médicale complète).

en particulier sur chacun de ces trois fragments détachés du Tesrif, qui furent plusieurs fois imprimés à part, les seuls que Ton considère vulgairement comme représentant l’œuvre d’Abulcasis, et dont le premier a été souvent et à tort pris comme représentant le Tesrif, Nous dirons seulement ici que la critique historique s’est bornée jusqu’à présent à discuter l’identité d’Abulcasis et d’Alsaharavius. On établissait l’identité par la comparaison de la Chirurgie avec la Théorie et la Pratique^ sans remonter à la collection dont ils ne sont que des fragments.

Quel qu’en ait été l’auteur, la traduction des œuvres complètes d’Abulcasis se fit de bonne heure en latin et se produisit sous le titre d’ALSAHARAVius ou Açaravius. Il est possible que l’on ait détaché et transcrit à part les livres consacrés à la thérapeutique, à l’instar de ce que l’on a fait pour la chirurgie par exemple. En effet, à propos de thérapeutique, nous voyons aussi les auteurs du moyen âge renvoyer non pas au livre d’Alsaharavius, mais à l’Antidolaire ou au Grand Antidotaire.

Quoi qu’il en soit, il est incontestable que les œuvres complètes d’Abulcasis ont paru intégralement réunies sous le titre d’ALSAHARAvius, et divisées en trente parties. Les preuves en sont multiples, et nous allons passer en revue les documents qui les fournissent.

Au xive siècle, nous trouvons dans Guy de Chauliac environ deux cents citatiqns d’Abulcasis. Il paraît que le morcellement dont nous avons parlé tout à l’heure existait déjà de son temps. Nous le voyons en effet mettre en question l’identité d’Abulcasis et d’Açaravi et renvoyer à l’Antidotaire, au Grand Antidotaire, dont il cite nominativement les vingt et unième et vingttroisième parties. Cependant la collection complète du Tesrif ou d’AsAHARAvius existait indivise, ainsi que nous allons le voir.

Au xve siècle, nous trouvons une dizaine de citations de l’œuvre d’Abulcasis chez un médecin italien, Ferrari, autrement dit Mathieu de Gradibus. En raison de la nature de son sujet, il ne renvoie guère qu’à un livre, le vingt-sixième, qui traite du régime alimentaire, et il le fait sous cette double forme : Azaravius in particula XXYI, Albucasis in XXVI particula Azaravii (Consi lia secundum vias Avicennœ , Lugd. , 1535).

Vers la même époque, un autre médecin italien, Santés de Ardovnis de Pesaro, publiait un Traité des poisons ( Liber de ve~ nenis , Venet., 1 492), où l’on rencontre à chaque page le nom d’Abulcasis : nous n’avons pas moins de cent vingt citations. Il semblerait ici que l’on s’est mépris sur la valeur du mot Alsa-

haravius, atiendu que les citations se lont constamment sous cette forme ; Abulcasis in secunda particula Azaravn , Albucasis in septima particula Açaravii,e te. Santés paraît voir dans le mot Açaravius un titre du livre plutôt qu'un surnom de l’auteur. Le livre des poisons n’en est pas moins, pour la question qui nous occupe, d'une importance capitale. Il nous fournit un double renseignement ; il prouve que son auteur possédait la traduction complète et intégrale du Tesrif; il nous fournit des renseignements sur le contenu de la moitié de ces trente livres.

Ce qui prouve que Santés possédait le Tesrif en entier, c'est que bon nombre de citations renvoient à ces livres qui en ont été depuis détachés, à savoir le trentième, le vingt-huitième et le deuxième. Nous ne possédons pas moins de soixante-dix citations empruntées au deuxième livre, c’est-à-dire au livre de la Pratique.

Les citations portent sur quinze livres, dont tels sont les numéros d’ordre : 2, 3, 4, 5, 7, 9, 13, 4 5, 17, 18, 23, 24, 25, 28, 30. On pourrait donc, avec ces renseignements, reconstituer à peu près l'œuvre d'Abulcasis. Nous croyons inutile de relater ici la matière de chacun de ces emprunts, ayant bientôt à revenir sur l’économie distributive du Tesrif. Nous dirons cependant que du livre III au livre XXV, il n’est question que de médicaments composés, ce qui explique pourquoi le Tesrif est cité sous le nom d'Antidotaire, et l'observation de Hadji Ivhalfa, que les médicaments composés en occupent la majeure partie (1).

En 1609, Schenek publiait la Biblia iatrica, où nous lisons ce qui suit, à propos d’Abulcasis : .« Ejusdem Aisaharavii Antidotariusms. inf° paginis 31 0 et sectionibus 23 exslal in medica Bibliotheca schenkiana. Sed et Albucasis Anlidotarium apud Matheum Dresserum exstare fertur Undediligenti Aisaharavii Theoricœ et Praticænecnon Albucasœ atque Galaf librorum collatione et leclione facile apparebitunius auctoris esse hœc omnia / nec male de re medica promerilurum quisquis ea publice faceret , Desiderantur iiujus auctoris 3 libri alii7 idque ex prœmio Antidolarii constat , quorum î De ralione victus sanorum et œgrorum ; 11 De Alimenlis et apparatu eorum ’ III Explicatio vocabulorum medicorum , Anlibullomenon , Pondéra et mensurx. »

(1) Dans la dédicace de sciv édition de la Théorie et de la pratique, Riccius s’écrie avec emphase qu’il ne comprend pas quelle noire destinée, quelle influence fatale a tenu dans un obscur cachot le nom d'un homme qui ne le cède qu’à Hippocrate et à Galien, et qui fut connu du seul Mathieu de Gradibus. Riccius oubliait Guy de Chauliac et Santés. Freind n’en a pas moins adopté les déclamations de Riccius.

Nous ferons quelques observations sur ce passage.

Il existait donc encore, au commencement du xvne siècle, deux exemplaires plus ou moins complets de la traduction latine du Tesrif. Qu’étaient-ce que. ces vingt-trois sections dont se composait le manuscrit de Schenck? étaient-ce les vingttrois derniers livres, comme dansle numéro 415 du fonds hébreu de la bibliothèque Bodléienne? ou bien étaient-ce les vingt-trois livres qui traitent des médicaments composés, car tel est précisément leur nombre, et que Ton aurait pu réunir à part, ainsi que nous Bavons déjà dit précédemment. Quant aux trois autres livres, le premier répond au livre XXVI du Tesrif, et le troisième au livre XXIX. Le second nous paraît une méprise ou le dédoublement du premier.

On voit que Schenck se prononce pour Bidentité cBAlbucasis et d'Alsaharavius, identité dont on a fait honneur à Freind.

Ce qu'il y a de plus étonnant, c’est qu'un manuscrit de BAlsaharavius parait devoir exister encore en Angleterre. Dans sa Chirurgie, Abulcasis fait de nombreux renvois à ce qu'il appelle la division des maladies , ce qui n'est autre que le livre de la Théorie et de la Pratique, renvois qui ont été vérifiés tant par Freind que par Channing, et que nous-même avons trouvés exacts. Il en fait d’autres encore à ce qu'il a écrit précédemment, et notamment une fois au dix-huitième livre, où il traite des caustiques. Channing a signalé les folios où se trouvaient des renvois dans l'Antidotaire. Il Bavait donc à sa disposition. Les recherches que nous avons faites dans le Catalogue de la bibliothèque Bodléienne n'ont pu nous faire retrouver l’Antidotaire.

U résulte des documents que nous venons de passer en revue que le Tesrif a été exploité par plusieurs médecins du moyen âge, que du temps de Schenk il en existait encore deux exemplaires connus, et qu'il en existe peut-être encore un en Angleterre. Avec ces documents, on peut reconstituer un peu plus de la moitié du Tesrif.

Les auteurs arabes que nous avons signalés comme ayant parlé d’Abulcasis, nous citent bien le Tesrif, mais ne nous donnent aucun renseignement sur ses divisions. Ils ne citent que le trentième livre, qui traite de la chirurgie. Et encore rencontre-t-on chez quelques-uns une variante qui se produit aussi dans certaines traductions latines où la chirurgie porte le numéro 10 ou 11. M. Perron nous a communiqué un manuscrit qui n'est qu’un abrégé, où la chirurgie porte le numéro 1 0.

On en serait peut-être autorisé à conclure que, dans les

abrégés, le nombre des livres était réduit au tiers. Èbn cl Beithar, dans le Morny, fait de nombreux emprunts au livre qui traite du Régime dans les maladies, le livre XXYI, mais il ne donne pas le numéro de ce livre.

Nous étions en possession de ces documents quand nous nous mîmes à l'étude de l’hébreu, espérant trouver de nouveaux renseignements dans les manuscrits de la bibliothèque nationale. Notre espoir n'a pas été déçu. Le peu de connaissance que nous avons pu acquérir de la langue hébraïque nous a suffi pour confirmer nos précédentes acquisitions et en faire de nouvelles. Malheureusement, tous ces manuscrits ne contiennent que des fragments du Tesrif. En les réunissant tous, on n’arrive qu’à la moitié des trente livres. Les livres 111 à XVII inclus font défaut. Tel est le contenu de chacun de ces manuscrits.

Les numéros 951, 1162, 1167 et 1168, contiennent les deux premiers livres, autrement dit la Théorie et la Pratique.

Le numéro 1163 contient les livres XV1JI à XXX.

Le numéro 1164 contient les livres XXI à XXVI. Une note donne la traduction latine de leur contenu. Cette note a été prise ou reprise par Carmoly.

Le numéro 1 1 65 contient le livre XXV.

Le miméro 1166 contient le livre XXX ou Ta Chirurgie.

Le numéro 1162 fournit en outre la liste des trente livres avec leur contenu, mais dans un caractère si fin et si difficile à lire, que nous avons eu de la peine à en tirer quelque parti.

En somme, la Bibliothèque nationale possède en traduction hébraïque les livres 1 et 11 et les livres XVÏtI à XXX. La Bibliothèque Bodléienne est plus heureuse : elle possède l’ouvrage entier sous les numéros 414 et 415.

Le contenu des trente livres justifie pleinement ce qu’on lit dans Hadji Khalfa, à savoir qu’il est surtout question dans le Tesrif des médicaments composés. En effet, il en est question dans vingt-trois livres sur trente.

La répartition des médicaments composés dans chacun de ces vingt-trois livres n’étant pas faite suivant une méthode régulière, nous pensons qu’il serait sans intérêt d’en donner la nomenclature.

Quantaux autres livres, nous allons en donner le contenu en laissant d’abord de côté ceux qui ont été imprimés, sur lesquels nous reviendrons plus tard.

Le livre XXVI traite du régime alimentaire dans les divers états de maladie cl de santé. Nous avons déjà signalé les nom-

breux emprunts faits'à ce livre par Mathieu de Gradi bus et par Ebn el Beitbar.

Le livre XXVII traite des Médicaments simples et des AlimentSj rangés par ordre alphabétique. Ce livre est intéressant «à plus d’un litre. 11 peut d’abord éclairer sur la véritable transe cription de certains mots arabes à points diacritiques douteux. Il peut encore aider à la détermination des Simples. Enfin, les synonymies vulgaires qui sont données ont un intérêt tout particulier. Nous les considérons comme du fait du traducteur, elles ont un cachet tel qu’on ne saurait les rapporter à Abulcasis, malgré qu’il écrivît quelque temps après la célèbre ré vision de Dioscorides. C’est du reste ce qu’affirme Sleinschneider dans le Catalogue du British Muséum, numéro 7125. Les synonymies vulgaires données aussi par Ebn el Beithar ne portent pas une livrée aussi moderne. La traduction hébraïque était faite à Marseille par Chem Thobb dans le milieu du xme siècle.

Nous allons en présenter quelques échantillons.

Noms arabes.

Noms vulgaires.

Noms modernes.

Àdhfarettheib.

Blaqti bisanti.

Blattes de Byzance.

Boundouq.

Aouillanous.

Avellana.

Holba.

Finougrik.

Fenugrec.

Halazoun.

Limassa.

Limace.

Khall.

Ouinagri.

Vinaigre.

Kharbekasoud.

Alibourous nigra.

Éllébore noire.

Darfelfel.

Fifariloung.

Poivre long.

Rasianedj.

Finoulii.

Fenouil.

Zibaq.

Bibardjenth.

Vif argent.

Zadj .

Ouitrioul.

Vitriol.

Thabachir.

Asfoudioum.

Spodium.

Kousbourêtelbir.

Kafilous ouiniris.

Capillus veneris.

Kouratsboustany.

Fourous doumestikous.

Poireau cultivé.

Kourkoum.

Tirra marîta (1).

Curcuma.

Sadaf.

Couquila.

Coquillage.

Iiaofdha.

Garnoulia.

Grenouille.

Ounnab.

Djoudjoubes.

Jujubes.

Anebettsaleb.

Mourilla.

Morelle.

Ousfour.

Safran ourtoulan.

Safran.

Assaerraay.

Ouirdja fachtoura.

Virga pastoris.

Quanfoud.

Arissoun.

Hérisson.

Sous.

Riglissa.

Réglisse.

Soult.

Sigl.

Seigle.

Chahtaradj.

Foumous tirra.

Fumeterre.

(1) Terra mérita est un des noms que portait anciennement le curcuma.

Le livre XXIX traite des Synonymies, *des succédanés, des poids et mesures.

A propos des synonymies, nous ferons les mêmes réflexions qu'à propos des simples. Nous rencontrons ici des synonymes à physionomie latine, qui ne nous semblent pas remonter à l’époque d’Abulcasis. Nous en citerons quelques-uns :

Noms arabes.

Bassal et far.

Behmçn abiodh.

Thin raakhtoum.

Iklil eddjebel.

Noms vulgaires.

Cepa marina.

Ben Album.

Tira sigillata.

Rous marinous.

Noms modernes. Scille.

Behen blanc.

Terre sigillée Romarin.

L’ordre alphabétique suivi est l’ordre hébreu.

Nous retouvons, à propos des succédanés, les mêmes expressions. Ainsi Djouskiamoun , Laouislicum , fastinadjq , Cassia /Lsloula , elc. 11 y aurait là, ce nous semble., quelques études intéressantes à faire pour la philologie.

Nous allons maintenant aborder les parties du Tesrtf qui ont été imprimées.

I. Livre de la Théorie et de la Pratique, Liber Tiieobicæ necnon Practicæ. Nous avons déjà dit que c’étaient les deux premiers 14s/res du Tesrif. Nous avons dit aussi que l’on ignorait qui les avait traduits. C’est à tort que l’on en a fait honneur à Riccius, qui n’en fut que l’éditeur. Cette édition parut en 1519. 11 semblerait qu’elle avait été déjà précédée par une autre, car nous lisons dans Haller ; Alteram editionem video citari. Aug. Yind. 4 490.

Le titre du livre en indique l’ordonnance et le contenu.

La première partie, première du Tesrif, contient la Théorie ou les généralités de la médecine. C’est quelque chose comme le Mansoury de Rasés, le premier livre du Canon d’Avicenne, le Colliget d’Averroès. Dès les premières pages, l’auteur raDpelle qu’il avait eu des devanciers dans ce genre d’écrits : « Libri vero inlroductorii plures sunt , scilicel liber mtroductorius

lionen, L. inlroductorius Razis , L. introductorius ben Algezar , L. inlroduclorius Galeni et L. inlroduclorius Isahac ben Amran qui dicitur Kethab Aluazha (sans doute le Kitab Nozhatennefs , les Délices de l’esprit) . »

C’était donc une introduction à la médecine qu’Abulcasis a voulu composer, et c’est à ce point de vue qu’il faut se placer pour juger son œuvre. Ce livre est divisé en seize traités.

La deuxième partie, la Pratique, deuxième livre du Tesrif,

traite des maladies en particulier, de la tête aux pieds ; seulement, les derniers chapitres s'écartent de cette règle, et tel en est l'objet : .

Traité XXVI. Du régime des enfants.

— XXVII. Du régime des vieillards.

— XXV1I1. De la goutte et du rhumatisme.

— XXIX. Des abcès et des plaies.

— XXX. Des poisons et des venins.

— XXXI. Des affections externes ( de la peau).

— > XXXIÏ. Des fièvres.

C’est par inadvertance que plusieurs écrivains ont répété que chacune des deux parties contenait seize chapitres et en tout trente-deux. Le total serait de quarante-huit.

Dans son Traité de chirurgie, Abulcasis renvoie souvent au livre de la Pratique, et il le désigne ainsi : Livre des divisions des maladies, Teqâsim el amrâdh.

Dans le livre de la Pratique, il renvoie pareillement au livre de la Chirurgie, quand la maladie comporte un traitement chirurgical et que l'on a épuisé le traitement par les médicaments sans succès.

Nous trouvons au vingt et unième Traité un passage qui mérite d'être relevé et qui jusqu’à présent nous avait échappé. Il s'agit des affections de la vessie, et le paragraphe porte pour titre • Du calcul de la vessie. Tel est ce passage :

« Et si cum hoc regimine non exierit , studeat implere ipsam ( vesicam ) cum instrument quod nominatur alnul , apud viam transitus , vel accipiatur inslrumentum subtile quod nominatur mashaba rebilia , et suaviter intromittalur in virgam , et volve lapidem in mediovesicœ , et si fuerit mollis frangetur el exibit ; si vero non exiverit , oportet incidi , ut in cirurgia determinaiur . »

Voilà donc delà lithotriiie. Malheureusement, nous n'avons pu déterminer ni le vrai nom ni la forme des deux instruments cités, et le procédé n’est pas relaté dans la Chirurgie. Nous avions dans le temps signalé le broiement pour les calculs arrêtés dans l'urèthre au chapitre hx de la Chirurgie; mais ici nous nous trouvons en pleine vessie.

Freind, tout en admettant que ce livre est écrit avec beaucoup d’ordre et de méthode, fait remarquer que beaucoup de passages des derniers livres, et particulièrement à propos de la variole, sont empruntés à Rasés. Dezeimeris, après avoir cité l’observation de Freind, dit qu’il y a plus ici qu’une imitation de Rasés, et signale les parties originales de l'ouvrage. On

lit aussi dans Haller : Adjaret librum non esse indignum qui sit Albucasis opus.

Terminons en disant que la traduction latine est très-mauvaise, et qu’un très-grand nombre de mots techniques sont simplement transcrits de l’arabe au lieu d’être traduits par des équivalents latins.

Nous avons indiqué les manuscrits hébreux de Paris qui contiennent les deux premiers livres du Tesrif. La traduction n’est pas identique. L’une est faite par Chem Tob et l’autre par Meehoulam. Nous ferons à ce sujet quelques observations. On lit chez Mechoulam (dont nous n’avons que les deux premiers livres) : et je lui ai donné le nom de Tesrif, Kitabettesrif, titre transcrit de l’arabe. Ce passage nous a échappé dans Chem Tob, mais nous lisons à l’explicit du trentième livre, manuscrit 1163 : Fin de la chirurgie qui termine le livre dit Sefer hechemouch; ce qui répond à Liber servitoris. Comme nous l’avons déjà dit, cette différence de traduction a son importance pour l’interprétation du mot Tesrif.

Autre différence: dans les deux manuscrits de Mechoulam, nous trouvons en tête les mots hébreux hafets he chelem , que le catalogue de Paris a rendu par Bijou parfait . Nous pensons qu’il faudrait peut-être les rendre par : De la conservation de la santé.

II. Ljfvre XXV1I1 ou Liber servitoris. Préparation des simples (1). Ce livre fut iraduit en latin vers la fin du xme siècle par le juif Abraham et Simon de Gênes. Des traductions à deux se faisaient fréquemment en Espagne. Un juif ou un musulman rendait le texte arabe en langue vulgaire et un lettré le transcrivait en latin (2).

Nous allons reproduire le début de ce livre. Cette citation nous montrera d’abord quel en est l’objet, puis nous verrons que c’est indûment qu’on lui a donné le titre de Liber servitoris.

Dixit aggregator hujus operis. Poslquam ego collegi librum hune magnum in medicinis composais qui est Liber magni juvamenti quem nominavi Librum servitoris, et complevi libros suos ornnes secundum voluntatem meam , inveni in multis medicinis composais hbri hujus

(1) Ces mois terminent l'argument du livre XXVUI donné par ie manuscrit hébreu 1)0 1162.

(2) Sleinschneider, dans le Catalogue du Bfutish Muséum, n° 7406, incline à croire que la traduction latine s’est faite d’après l’hébreu, ou tout au moins en présence de l’hébreu, et il se' fonde tant sur la concordance des traductions hébraïque et latine, que sur l’emploi du met chemous qui répond à servitor, ce dernier mot ne pouvant guère procéder de l’arabe tesrif. Ni l’une ni l'autre de ces deux raisons ne nous a convaincu La première nous parait faible ; quant à la seconde, on sait que, sous l’impulsion d’Alphonse, les traductions d’après l’arabe fleurirent au XIIIe siècle.

medicinas multos simplices qȾ indigent preparatione. . . Previdi igitur aggregare omne quod est necessarium in hoc , etc.

L’auteur a donc voulu consacrer ce livre à la préparation des médicaments simples, à leur mise en état. Mais ce n’est pas à ce livre que revient le titre de Liber servitoris , c’est aux précédents livres, qui traitent des médicaments composés, que le moyen âge appelait VA ntidotaire. 11 serait intéressant d’avoir un texte arabe en main. Nous croyons que l’on trouverait ici le mot Tesrif. La traduction hébraïque de Chem Tob a donné le mot Chemouch , que nous avons déjà vu correspondre au mot Tesrif donné par Mechoulam.

Le Liber servitoris fut plusieurs fois imprimé. Tel est le titre de l’édition de 1 471, qui se trouve à la réserve de Paris : Liber servitoris Liber X XV I II Bûcha si Benaberaserin translatusà Simoè januèse interprété Abraâ judeo tortuosièsi. Le titre n’a pas toujours été aussi défiguré. Ainsi, nous lisons le nom d’Abuleasis sous cette forme plus correcte dans le manuscrit 10 236 du fonds latin : Bulcasin ben Chelef ben abes azarui.

L’auteur divise les médicaments simples en trois classes, suivant leur origine minérale, végétale ou animale. Son livre porte un profond cachet d’originalité, et il abonde en renseignements curieux non-seulement pour l’histoire de la matière médicale, mais aussi pour l’histoire de la chimie et de certains arts industriels. Ebn el Aouâm, dans son Traité d’agriculture, a pensé qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’emprunter de toutes pièces la préparation de l’eau de roses au livre d’Ezzahraouy.On peut comparer le Liber servitoris avec l’édition arabe espagnole de l’Agriculture par Banqueri (11, 30), ou avec la traduction française de M. Clément Mullet (IL 380 et 392), et l’on verra qu’il y a parfaite conformité.

Un passage assez étendu du vingt-huitième livre du Tesrif a été reproduit par Ebn el Beithar dans son Traité des simples, Kitab el Moufridat , à savoir la préparation de l’huile de briques.

Nous signalerons encore un paragraphe qui rappelle les célèbres cachets d’oculistes. Tel en est le titre : Modus faciendi sigillum quo sigillantur trochisci.V auteur décrit minutieusement la manière de préparer, avec de l’ébène, du buis ou de l’ivoire, un cachet sur lequel on grave en creux et en sens inverse le nom destablettes. Le manuscrit de Paris, n° 10 236, reproduit la figure du cachet que nous n’avons pas rencontré dans les éditions imprimées. On trouve encore dans ce manuscrit, sous la rubrique forma colandi potiones et decoctiones , des figures de filtres que nous n’avons pas rencontrées non plus

dans les éditions imprimées. Ce n'est donc pas seulement dans sa Chirurgie qu’Abulcasis a inauguré l’ère, aujourd'hui si florissante, des illustrations.

Ajoutons, enfin, qu'Abulcasis ne se borne pas à décrire la préparation des médicaments simples, mais qu’il s’occupe aussi tout particulièrement de leur conservation, et qu'il indique la matière des récipients qui conviennent à chacun d'eux.

En somme, le Liber servitoris est l’œuvre la plus originale d'Abulcasis et méritera d'être toujours consulté (1). Nous croyons qu'il en existe un exemplaire arabe au British Muséum ; nous lisons, en effet, sous le n° 985, le titre dJun ouvrage attribué à Zahraouy, sur la pratique ou l'entretien des drogues, et qui commence précisément de la même manière que le Liber servitoris : «Sachez que les médicaments sont de trois sortes : minéraux, animaux et végétaux. »

Ce début se lit aussi dans un manuscrit arabe-hébreu de Paris, le n° 1213; mais ici le doute n’est pas permis. Nous avons pris pleine connaissance de ce manuscrit, écrit en langue arabe et en caractères hébreux ; il s'agit bien d'abord des médicaments simples, mais c'est pour arriver aux médicaments composés et à la thérapeutique. On pourrait admettre que l’auteur, qui n'est pas nommé, s’est inspiré du Tesrif.

III. Livre XXX ou Chirurgie. — De tous les ouvrages d’Abulcasis, la chirurgie est celui qui a popularisé son nom et qui tient la place la plus importante dans T histoire de la médecine.

Nous avons déjà dit que dans le Tesrif il occupe la trentième et dernière place, mais que certains documents lui en assignent une différente. Ainsi, des deux manuscrits arabes de la Bodléienne, l’un lui donne le n° Xet l’autre le n XL Le manuscrit* de M. Perron, qui n'est d'ailleurs qu'un abrégé, l’intitule dixième livre. Dans le Nouvel ouijoun, n° 1042 du supplément arabe de Paris, il est donné généralement comme le trentième et une fois comme le dixième.

Le manuscrit arabe de Paris lui assigne le n° XXX. Dans les traductions latines, tant manuscrites qu'imprimées, il occupe le même rang. L’explicit du n° 7127 du fonds latin de Paris se termine ainsi : et est tricesima particula libri acaragui quem composuit Albucasim. C'est encore ce qu'on lit dans l'édition de Strasbourg, 1532, et dans celle de Venise,

1 520. Haller cite un manuscrit qui portait liber decimus.

(I) Il y a certes lieu de s’étonner que Wuslenfeld nielle eu doute l’altribulion du Lioer SEiwnoivs à Abulcasis (Geschichte,n° i 47) . On s’étonnera moins que ce doute ait été reproduit dans la Biographie Didot.

Le titre des imprimés varie. Ainsi on trouve Liber chirurgicæ ; Albucasœ de chirurgia libri très; methodus medendi , prœcipue quœ ad chirurgiam requiruntur libri III exponens.

Vers le milieu du xne siècle, à Tolède, Gérard de Crémone traduisit en latin la Chirurgie d’Abulcasis. Un siècle plus tard, Chem Tob la traduisait en hébreu. On la traduisit même en provençal, et il en existe un exemplaire à la bibliothèque de Montpellier.

Ces traductions contribuèrent puissamment aux progrès de la chirurgie au moyen âge. Parmi les écrivains de cette époque, les uns avouèrent hautement ce qu’ils devaient au chirurgien arabe, les autres se parèrent de ses dépouilles anonymes.

Nous ne pouvons mieux faire que de placer ici un passage emprunté à La France littéraire.

a II y a un fait digne d’attention dans l’histoire de la chirurgie en France dans la seconde moitié du xme siècle : plusieurs docteurs italiens abandonnèrent leur patrie à la suite des troubles suscités par les guelfes et les gibelins, se réfugièrent sur le sol français et y importèrent les doctrines et les ouvrages d’Aboulkasis, de ce célèbre médecin arabe d’Espagne qui passe pour avoir été le restaurateur de la science médicale. Cette importation semble dater de l’arrivée à Paris d’un docteur de l’école de Salerne, appelé communément Roger de Parme. Après lui vinrent Bruno de Calabre, Lanfranc, Taddée, Louis de Reggio, Hugues de Lucques, Nicolas de Florence, Yalescus de Tarente, Louis de Pise, Auguste de Vérone, Silvestre de Pistoie, Armand de Crémone et plusieurs autres. Guy de Chauliac ne fournit pas de nom depuis les Grecs jusqu’à Guillaume de Salicet : on comprend que Lanfranc, qui arriva en France vers 1290, ait dit : «Les chirurgiens français étaient » presque tous idiots, sachant à peine leur langue, tous laïques, » vrais manœuvres, et si ignorants qu’à peine trouvait-on parmi » eux un chirurgien rationnel. »

a Nous serons alors moins étonnés de voir dans les écoles françaises Abulcasis prendre rang à côté d’Hippocrate et de Galien, et former avec eux une sorte de triumvirat scientifique. »

La chirurgie se divise en trois parties. La première traite de la cautérisation, la deuxième de la médecine opératoire par les instruments tranchants, la troisième des luxations et des fractures.

Ce qui fait l’originalité de cet ouvrage et une partie de son

mérite, ce qui a contribué sans doute à sa vogue, c'est l'introduction, jusqu’alors inusitée, des figures d’instruments à côté du texte. On pourrait réduire le nombre de ces figures à 150; mais en tenant compte des variantes, on dépasserait

il faut bien le dire, le fond de la chirurgie d’Abulcasis est le sixième livre de Paul d’Ëgine, et l’on pourrait s’étonner que ce nom ne soit pas prononcé, que cette origine ne soit pas indiquée; mais c’était une habitude chez les Arabes, dans les ouvrages de synthèse, de fondre les emprunts de l’auteur avec ce qui lui appartient en propre, à moins qu’il ne s’agisse d’une autorité comme celles d’Hippocrate et de Galien.. Ils en usaient de même sur le terrain de la littérature tout comme sur celui de la science. Roger de Parme et Guillaume de Salicet usèrent des mêmes procédés envers Abulcasis.

La chirurgie n’en accuse pas moins un grand et éminent praticien. Très-souvent, à côté du précepte, Abulcasis fournit une observation tirée de sa pratique ;de chapitre de l’extraction des flèches abonde particulièrement en faits de ce genre.

Ce qui recommande l’auteur, c’est qu’au début de son livre il pose la connaissance de l’anatomie comme la base de la chirurgie; c’est qu’il est prudent et qu’il conseille de ne pas s’engager témérairement dans des opérations difficiles. A l’appui de ces conseils, il cite plusieurs cas où l’ignorance de l’anatomie entraîna des terminaisons fatales.

Toute imparfaite que puisse paraître aujourd’hui la chirurgie d’Abulcasis, les historiens sont unanimes à reconnaître son importance relative et son heureuse influence sur les progrès de l’art.

Guy de Chauliac l’invoque plus de deux cents fois.

Fabrice d’Acquapendente considère Abulcasis comme une des notabilités de la science.

Haller constate qu’Abulcasis a indiqué la ligature des artères avant Ambroise Paré.

Portai le considère comme le premier qui ait fait usage du crochet pour l’extraction des polypes.

Freind lui consacre une longue étude et le regarde comme le restaurateur de la chirurgie. Une autre chose fort remarquable, dit Freind, et qui lui est entièrement particulière, c’est qu’ilavertit son lecteur partout où il y a du danger dans l’opération, précaution souvent aussi utile que les descriptions détaillées des autres touchant la manière d’opérer dans chaque cas particulier.

Il est le premier que je sache, dit Sprengel, qui ait enseigné

la manière d’opérer la lithotomie chez les femmes. Cependant alors, les opérations chez les femmes ne se faisaient que par les mqtrones, sous la direction d’un médecin; aussi les chapitres relatifs aux accouchements ont-ils été diversement jugés : les uns y voient d’excellents préceptes, les autres en jugent la pratique barbare.

Nous avons indiqué précédemment un procédé de lithotritie, fait qui était resté jusqu’à présent complètement inaperçu.

Abulcasis, dit Malgaigne, est le premier qui ait songé à appliquer un bandage comme à l’ordinaire dans les fractures et à y tailler ensuite avec des ciseaux une ouverture de la grandeur nécessaire. C/est aussi le premier qui se soit occupé des luxations anciennes.

L’ouvrage d’Abulcasis restera dans l’histoire de la médecine comme la première expression de la chirurgie se constituant à l’état de science distincte et se fondant sur la connaissance de l’anatomie. Les figures dent il est orné sont une heureuse et féconde innovation qui lui assure un souvenir impérissable. Cette innovation ne tarda pas à porter ses fruits. On retrouve les figures d’Abulcasis dans le Traité d’ophthalmologie d’un autre Espagnol, Erraféquy (Eseurial, 835); on les retrouve en Orient dans les traités de Salah-Eddin-ben-Yousef et de Khalifaben-Abil-Mahassen. Chez ce dernier, les figures occupent deux pages et sont d’une exécution parfaite (n° 1 043 du supplément arabe). Enfin, on les retrouve dans la Chirurgie d’Ebn-el-Koff.

Le texte arabe de la Chirurgie a eu les honneurs de l’impression ; il y a un siècle que Channing en donnait une édition arabe latine; c’est en partie d’après cette édition et en partie d’après le manuscrit de la Bibliothèque nationale que nous avons fait notre traduction française, il y a une quinzaine d’années. Ce travail, fait en Algérie, devait être imparfait. Depuis lors, nous nous sommes constamment préoccupé d’Abulcasis; nous avons fait une collation plus minutieuse du manuscrit de Paris et nous avons aussi consulté le manuscrit de l’Escurial, qui a échappé àCasiri. Nous regrettons de n’avoir pu jusqu’à présent nous familiariser avec les traductions hébraïques. Nous pensons toutefois que cette notice témoignera de nos efforts pour améliorer une nouvelle édition.

Nous terminerons par une citation de Rossi ;

« Alcïuii suoi. poemi suite malaltie e sulla loro cura vedonsi parimente nel codice 74 3 délia Hiblioleca delï universita di Leida.

, » Il mio gabinetto présenta nel codice 1 344, il suo Trattato dei rimedi delà/ occiiio, trasportato deW arabo da Nalan Amaleo. »

Serait-ce un fragment de la Chirurgie?

P. S. Nous nous apercevons, en lisant FHistoire d’Espagne de M. Romev, t. IV, p. 480, que le fait de la lithotritie, dont nous avons parlé p. 1 3, y est déjà mentionné.

PARIS. — IMPRIMERIE DE E. MARTINET j RUE MIGNON,

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