Abydos, le temple de Séti Ier;
Cette étude reproduit, dans ses grandes lignes, une conférence faite au Musée Guimet, à Paris, le 3 niars 1911.
L'auteur exprime à M. Guimet tous ses remerciements pour l'avoir autorisé à la publier sous cette forme.
Le roi Men-Ma-Ra Seti-Merneptah, père de Ramsès II, possédait au moins quatre temples funéraires; deux d'entre eux sont conservés en majeure partie, les deux autres ne nous sont connus que par les inscriptions. Les g-randes villes religfieuses de l'Egypte, Héliopolis, Memphis, Thèbes et Abydos, offraient chacune un reposoir à l'âme du souverain décédé. Tandis que les temples d'Héliopolis et de Memphis ont disparu sans laisser de traces, les temples de Thèbes (Gournah) et d'Abydos permettent de nous faire une idée de l'importance de ces constructions funéraires.
Le temple thébain avait été commencé déjà par Ramsès I^^, père de Séti, qui mourut prématurément. On peut même penser que Séti trouva la construction si peu avancée, qu'il ne se crut pas obligé de compléter le monument pour son père; il préféra l'achever pour lui-même, quitte à ménager aux mânes paternelles un culte auprès des siennes.
On aurait pu croire qu'il en fut de même pour Abydos si, tout récemment, on n'avait signalé les restes d'une construction de Ramsès I^r. La plus ancienne indication sur l'existence du monument dAbydos nous est fournie par une inscription du temple de Redesiyeh, petit édifice perdu dans le désert, à la hauteur d'Edfou, sur la route de la Mer Rouge. Faute d'eau, les mines d'or du district de Gebel Zebâra avaient été délaissées;
Tan 9 de son rc.o-ne, Séti I^r se rendit fi Rcdesiyeh et réussit à remédier à la situation malheureuse de la ix\o;ion en laisant forer un puits. Le petit temple, ereusé dans la montagfne en cet endroit, est un témoig-na.«-e de reconnaissance à l'éiifard des dieux qui ont amené l'eau en abondance sur la montaj^-ne.
Le roi parle du temple en ces termes : « Amon est en lui, Ra est en son milieu, dans sa g-rande demeure sont Ptah, Osiris, Horus, Isis, Menmara (Séti I^r) et Tennéade divine ». Il continue ensuite : « Salut à vous, g-rands dieux, \'ous qui a\'ez établi le ciel et la terre à votre gré. Puissiez-vous me favoriser à jamais, établir mon nom éternellement. Je vous ai été utile, j'ai veillé à toutes les choses que vous désiriez; aussi, veuillez dire à ceux qui viendront après moi, rois, princes, sujets, qu'ils confirment mes œuvres au bénéfice de ma belle maison d'Abydos, faite d'après l'oracle divin. Qu'on n'en bouleverse pas le plan. Dites leur que je l'ai fait obéissant à votre oracle, car c'est vous qui êtes les maîtres. J'ai passé ma vie et employé ma puissance il \'ous être agréable. Accordez que mes monuments durent à mon bénéfice et que mon nom y reste attaché ». Une seconde inscription du même temple de Redesiyeh contient des avertissements et des malédictions contre ceux qui, dans l'avenir, changeraient les prescriptions relatives aux tributs prélevés sur les mines d'or en faveur du temple d'Abydos. Il y est question spécialement des convois de l'or destiné à dorer toutes les images divines. « Et si quelqu'un, conclut le roi, détourne sa face de l'ordre d'Osiris, Osiris le poursuivra, Isis poursuivra sa femme, Horus poursuivra ses enfants... ».
Mais Séti mourut avant d'avoir pu terminer ^< sa belle maison d'Ab3'dos », pour employer la terminologie des textes, et, quand Ramsès II monta sur le trône, il s'en fallait de beaucoup que tout fut en bon ordre.
Voici en effet ce qu'on lit dans l'inscription dédicatoire de Ramsès II, datée de l'an 1 de son règne : « La partie antérieure et la partie postérieure de la demeure de Menmara étaient en voie de construction lorsqu'il remonta au ciel. Ses monuments n'étaient pas terminés, ses colonnes n'étaient pas encore dressées sur leurs bases, sa statue gisait sur le sol, non encore façonnée d'après les règ-les établies. Ses offrandes divines avaient cessé, comme aussi le sacerdoce; ce qu'on apportait des champs était enlevé, les bornes des champs non fixées sur le sol ».
Le jeune roi assembla sa cour et lui manifesta sa volonté de reprendre les constructions interrompues. « Sa Majesté commanda de nommer des chefs de travaux, il détermina quels seraient les soldats, les ouvriers, les sculpteurs, les dessinateurs, toutes les classes d'ouvriers, afin de construire la place sainte de son père, pour rétablir tout ce qui dans le cimetière était en ruine, la maison mortuaire de son père. On commença de même à façonner sa statue, l'an 1 ; on doubla les offrandes pour son âme, son temple fut convenablement approvisionné et fourni du nécessaire. Le roi établit le rouleau rituel des champs, serfs et bestiaux, nomma des prêtres, un prophète... Il en fut de même à Thèbes, Héliopolis et Memphis, où les statues restèrent en leur place ».
Malgré ce beau zèle, malgré ces dispositions d'une grande piété filiale, le roi et ses ouvriers se lassèrent et le temple resta inachevé ; le successeur de Ramsès II, Merneptah, fit encore graver quelques reliefs et quelques inscriptions en son nom, puis on ne s'inquiéta plus de la maison de Menmara.
Il serait difficile de décider pendant combien de temps on accomplit scrupuleusement les prescriptions du culte funéraire du grand roi. Le seul indice que l'on possède à cet égard est la présence d'un graffite hiératique, peint en travers des sculptures
dans le sanctuaire de Ptah (PI. XX\'), et qui semble impliquer que l'on a\ait libre accès au sanctuaire, dès la fin du nouvel empire. On a rt'levé, en de nombreux endroits, des graffites hiératiques, phéniciens, cariens et oivcs qui témoig-nent que l'on visitait assidûment le monument. Plusieurs sont relatifs à un oracle du dieu Bès qui jouissait d'une assez gfrande réputation pour qu'Ammien Marcellin nous en ait conservé l'écho. On apprend aussi par les mêmes Q-raffitis qu'une chambre du temple était un de ces endroits où les fidèles venaient passer la nuit afin de recevoir du dieu des sonoes prophétiques.
A l'époque copte, une partie de l'édifice est transformée en couNcnt de femmes, avec ég-lise, et plusieurs chambres ont leurs murs couverts d'inscriptions chrétiennes.
Mais, l'accumulation des débris des maisons que l'on avait bâties dans le temple, les sables amenés par le vent, avaient lentement enseveli le monument devenu à peu près entièrement invisible; un villag-e arabe le recouvrait en majeure partie au commencement du xixe siècle. Si étrange que cela paraisse à première vue, il échappa complètement aux savants de l'Expédition de Napoléon, comme aussi à Champollion; quelques bribes des inscriptions des architraves sont tout ce que Lepsius put y relever.
En 1878, Mariette écrivait : « Ce n'est pas sans quelque hésitation qu'il y a une quinzaine d'années, j'ai entrepris le déblaiement du temple de Séti. A ce moment, il était, en effet, enseveli et caché presque tout entier sous les sables. Au milieu de la cour principale s'élevait une colline de décombres plus haute que le temple lui-même. Il fallait, pour débla3'er un édifice de cette dimension, des efforts constants et prolongés, auxquels je ne me suis décidé qu'en considération de la grandeur et de l'importance du but à atteindre. La tâche a pu être menée
heureusement à bonne fin et le visiteur en a la preuve dans le matifnifique édilice ouvert aujourd'hui à sa curiosité et ù son admiration .
Ainsi donc, dès I860, le temple de Scti I^i- réapparaissait au jour dans toute sa splendeur. On sait que Mariette joua de malheur avec les o;randes publications qu'il entreprit; aucune à peu près ne put être menée à bonne fin, pas plus le Serapeum que les autres. Il a consacré au temple de Séti I^" un volume, devenu introuvable, reproduisant au trait, d'une manière peu précise, un certain nombre de reliefs et donnant les textes des sanctuaires. C'est peu, et l'on comprendra pourquoi le temple n'est pas aussi connu que les grands édifices thébains de la même époque, Gournah ou le Ramesseum. Depuis Mariette, de rares publications ont été consacrées à notre monument ; un article de M. Daressy dans le Recueil, un volume de détails relevés par M. Caulfield en 1902, sont à peu près tout ce que l'on puisse citer. Mais aussi Abydos n'est pas aussi accessible que Thèbes; on se loge difficilement aux environs du temple, et Balianah, la station du chemin de fer, à proximité du débarcadère des bateaux, est fort loin de la nécropole. Il est exceptionnel que l'on consacre au temple de Séti plus que quelques heures rapides au cours d'un voyag-e en Egypte et je sais des égyptologues, résidant même en Egypte, qui, à ce point de vue, n'ont pas été plus heureux que les touristes ordinaires.
Grâce à l'amicale hospitalité du professeur Garstang, de Liverpool, qui faisait des fouilles dans la nécropole, j'ai eu la rare fortune de passer près de dix jours à Abydos en 1909. J'en ai profité pour exécuter dans le temple une série de clichés photographiques qui me permettront, j'espère, de donner une idée d'ensemble de ce monument que l'on est tenté d'appeler « la fleur de l'art égyptien ».
Il reste peu de traces du o-rand mur d'enceinte qui délimitait le témenos. Du côté des terres cultivées, on n'en a relevé aucun vesti,o"e ; du côté du désert, au contraire, Pétrie en a retrouvé le tracé; il a pu ainsi déterminer l'emplacement d'une porte qui s'ouvre dans la direction d'Omm el Gaab, le site fameux de la sépulture des rois dos premières dynasties. Nous constaterons dans le temple qu'on a\'ait g-ardé long-temps le souvenir de ces lointains prédécesseurs de Séti.
Suivant le plan ordinaire des temples du nouvel empire, un grand pylône marquait l'entrée principale de l'édifice ; il était sui\i d'une cour vraisemblablement bordée d'un portique. Pylône et cour sont détruits et leurs restes étaient cachés encore en 1909 sous les maisons du village de EI-Arabah. Les arasements d'un second pylône émergent du sol ; un grand espace vide représente l'aire d'une seconde cour au fond de laquelle apparaît un portique à piliers carrés constituant la façade actuelle du temple (PI. I). Une rampe permet d'accéder à la plate-forme sur laquelle se dresse le portique; c'est une première application de cette loi de surélé\'ation prog-ressix-e du sol du temple dont nous constaterons plus loin un autre exemple.
Les piliers sont décorés de scènes d'adorations, au nom du roi Ramsès II; sur la façade, de grands tableaux religieux sont sculptés, en partie sur le mur aveuglant quatre des sept portes qui, dans le plan primitif, donnaient accès au temple proprement dit. A gauche, une grande inscription, dite inscription dédicatoire, raconte les premières années du règne de Ramsès II; nous en avons extrait tout à l'heure les principaux passages relatifs au temple.
On peut supposer que les murs d'enceinte des cours, peut-être aussi les surfaces des pylônes, étaient décorés de scènes guerrières retraçant les exploits du roi : on en trouve
encore un fras-ment dans la partie nord, immédiatement contre le portique du fond : le roi massacre les ennemis de l'Eg-ypte.
Jetons à présent un coup d'œil sur le plan de l'édifice. La première chose que Ton constate est que le temple n'est pas construit suivant un tracé rég-ulier. La construction s'infléchit ù ano-le droit dans la partie postérieure, d'une manière anormale. On a proposé plusieurs interprétations de ce fait mais aucune ne paraît complètement satisfaisante. Si l'on compare ensuite le plan à celui d'un autre temple, on voit immédiatement apparaître une autre anomalie. Le temple type est composé, en effet, d'un pylône, d'une cour à colonnades, d'une salle hypostyle, d'un sanctuaire et d'une série d'appartements qui entourent ce dernier. Ici, à la place oi:i nous nous attendons i\ rencontrer le sanctuaire, nous en voyons alig-nés sept. La division en sept se retrouve dans l'édifice depuis les sept portes d'entrée jusqu'aux sept travées des salles hypostyles. Un seul des sanctuaires est percé dans son mur postérieur d'une porte, qui donne accès à une série de chambres; celles-ci s'étendent derrière les autres sanctuaires. Nous y reviendrons tout à l'heure, en même temps que nous examinerons les constructions qui se trouvent dans la petite branche du g-rand équerre que constitue le temple entier.
Entrons par la porte centrale (PI. II); notre regard, qui n'est arrêté par aucun obstacle, pénètre jusqu'au fond du sanctuaire. Celui-ci était autrefois protégée par les battants de deux portes, dont l'une séparait la première salle hypostyle de la seconde.
Cette première salle hypostyle (PI. IK), large d'environ cinquante-deux mètres, sur onze de profondeur, est entièrement décorée par Ramsès II. Les murs, les colonnes papyriformes à chapiteau fermé, sont ornés de reliefs et d'inscriptions. En quelques endroits on peut voir encore assez nettement qu'on avait
commencé par effacer les parties de reliefs déjà exécutées au nom de Séti I'^'", véritable crime, car les sculpteurs employés par le fils n'avaient pas l'habileté de ceux auxquels le père avait recouru. Contraints de faire vite, au moins de frais possible, ils se sont contentés de reliefs dans le creux, d'un style sommaire. Les scènes sont peu variées, empruntées pour la plupart, au rituel de fondation des temples, ou encore ce sont des tableaux qui nous montrent le roi en adoration devant les divinités auxquelles étaient consacrés les différents sanctuaires. Voici des exemples de ce genre de décoration : Patronné par la déesse Maut, Ramsès II s'avance, les mains levées, en signe d'adoration, devant les grandes divinités memphites : Ptah et la déesse à tête de lionne Sekhmet. Ptah est occupé à peindre le nom du roi, et la ligne d'inscription qu'il trace ainsi promet à Ramsès II que son nom restera dans son temple en écriture des doigts du dieu même (PI. IV). Au mur du Nord, le roi pénètre dans le temple, où il est purifié par la libation des dieux Horus et Thoth (ce dernier remplace ici Setekh); puis Horus et Anubis le conduisent vers la déesse Hathor, les mains étendues et tenant le signe de l'eau. Le roi est maintenant admis en présence du dieu Osiris, assis sur son trône; il lui offre un sanctuaire portatif et un étui à papyrus qui contient vraisemblablement la charte de fondation. Au-dessus, diverses scènes mutilées : la course royale, l'embrassement divin, le discours du prêtre royal Anmoutef à l'ennéade divine, l'inscription du nom du roi sur les feuilles ou les fruits de l'arbre sacré du temple d'Héliopolis. Dans le bas, une série de personnages agenouillés personnifient les provinces de l'Egypte apportant leurs offrandes au temple. Sur le mur d'en face (Fig. 1), les déesses accueillent le jeune roi, le cajolent, lui présentent le sein, en signe d'adoption. A chaque caresse, à chaque allaitement, le roi change de coiffure.
Isis et quatre Hathors sont ici représentées. Isis est la mère qui s'adresse à son fils en ces termes : « Je t'ai pris dans mes deux bras pour t'emhrasser comme un enfant (qui g-ouvernera) les deux terres; tu es sorti de mon sein comme un roi bienfaisant qui se lève couronné du casque Khepersch ; celui qui
FiG. 1. — RaAISÈS II ALLAITÉ PAR LES DÉESSES.
Prewicre salle hypostyle, mur sud.
t'a modelé, c'est Khnoumou, de ses propres mains, avec Ptah, lequel a fondu tes membres. La vénérable Hathor de Denderah, c'est ta nourrice; Hathor de Diospolis Parva te donne le sein ; la maîtresse de Qes et Hathor d'Aphroditopolis sont celles qui allaitent tes beautés; toutes ensemble protègent ta Majesté en tant que chef de tous les pays >^.
On se demandera peut-être quelle est la sig-nification
de toutes ces scènes où n'appaniît nulle part Séti " 1er? Qn pourrait croire qu'on se trou\-e dans le temple funéraire de Ramsès II. Nous savons cependant que ce dernier roi possède lui-même un g-igantesque temple funéraire, à quelque distance vers le Nord, sans parler du Ramesseum à Thèbes et d'autres monuments dans différentes villes. La réponse à cette question supposerait une connaissance complète du but de toutes les scènes gravées sur les murs des temples. Mais il est prudent de reconnaître que si, d'ordinaire, on croit pouvoir expliquer ces scènes d'une manière satisfaisante, bien des cas cependant résistent à l'analyse. Généralement, on peut affirmer qu'il faut interpréter les bas-reliefs des temples funéraires de la même manière qu'on le fait pour les bas-reliefs et les peintures des tombes : L'âme du roi défunt doit trouver dans les représentations des murs la satisfaction de tous ses désirs et de tous ses besoins. Les scènes de g-uerre, les scènes de culte sont le parallèle exact des scènes de sport ou de travaux divers que les chambres des mastabas et des hypogées nous ont rendues familières.
Ramsès II, oblig-é de pourvoir à la décoration des parties du temple inachevées à la mort de son père, traduit en images un des vœux du défunt, formulé sur les stèles, de « voir son fils, à sa place, dans sa maison, comme héritier ». Ramsès II, en bon fils, complète le temple, fait les cérémonies de fondation, présente au dieu la charte constitutive des revenus, comme il se vantait de l'avoir fait dans l'inscription dédicatoire.
Entrons maintenant dans la seconde salle hypostyle (PI. YI). Celle-ci est entièrement terminée; inscriptions et reliefs sont, sans exception, au nom de Séti I^i". Le travail est minutieux et précis et le relief dans le creux, rapide et sommaire, fait place au relief le plus délicat. Des colonnes du type papyriforme, à chapiteau fermé, disposées par groupes de quatre, ainsi
qu'on l'a remarqué sur le plan, occupent les deux premières rang-éés. La troisième, surélevée, nous montre un autre type de supports (PI. VII) : Ce sont des piliers polygonaux, dont les angles saillants ont été tant de fois abattus que le fût est devenu presque circulaire; « le corps offre une section curvilio-ne à peine interrompue par une bande lisse aux deux extrémités d'un même diamètre » ('). Le sol subit ici un nouvel exhaussement depuis la cour et sept rampes, disposées entre les colonnes des sept travées, permettent d'atteindre le niveau supérieur sur le front des sept sanctuaires. De petits panneaux, d'un relief extrêmement faible, ornent les colonnes et les piliers. Ils nous montrent le roi en adoration devant les divinités auxquelles les sanctuaires sont consacrés.
Quelques bas reliefs de cette salle comptent parmi les meilleurs de l'art égyptien, spécialement ceux qui couvrent le mur du fond et ceux du mur du nord.
Examinons d'abord ces derniers; nous reviendrons ensuite au mur dans lequel s'ouvrent les sanctuaires.
Un premier tableau nous montre le roi faisant offrande au dieu principal d'Abydos, Osiris; mais c'est l'Osiris spécial du temple de Séti L"" qui est visé par le texte, l'Osiris de la maison de Men-Ma-Ra. Une inscription, disposée en tableau, a soin de l'identifier avec quatorze autres Osiris, ce qui correspond, soit dit en passant, au nombre de morceaux de l'Osiris dépecé de la légende mythologique. Le dieu est assis sur son trône, à l'intérieur d'un naos; cinq déesses lui tiennent compagnie : ce sont Isis et Nephthys, entre lesquelles se trouve la déesse de l'Occident, puis les déesses de la vérité Maat et de l'année Renpet. Sous le tableau principal se continue la procession
(1) G. Maspero, Archéologie égyptienne. 2« édition, p. 56.
interminable de Nils ou provinces, que nous avons rencontrés déjà dans la première salle hypostyle.
Lorsqu'on examine le détail du relief (Fig. 2), on est charmé de le trouver d'une perfection rarement égalée. Mariette,
FiG. 2. — OsiRis ET LES DÉESSES (d'après Mariette). Deuxième salle liypostylc, mur nord.
en publiant dans son Voyage dans la Haute Egypte la photographie reproduite ici, écrivait, un peu sévèrement peut-être : ï On y jugera l'art égyptien dans ses qualités et ses défauts. L'exécution est plus ou moins finie et soignée; le point de départ, c'est-à-dire une certaine convention imposée ou subie, reste immuable. Il s'ensuit que l'art égyptien n'est beau que
relativement ù lui-même. L'air est plus ou moins bien chanté, mais c'est toujours le même air. En aucun pays, l'art absolu ne se contentera de cet œil posé de face sur un visag-c de profil, de ces pieds trop long-s qui sont deux pieds droits pour la même fig-ure, et de ces deux mains contournées qui sont ég-alement deux mains droites. Notre planche montre cependant que même dans ces mauvaises conditions, les artistes ég-yptiens ont atteint un idéal qui n'est pas sans charme (') ».
Un peu plus loin, sur le même mur (Fig-. 3), le roi réapparaît, présentant à la triade locale, Osiris, Isis et Horus, une image de la vérité. « Il offre la vérité au maître de la vérité » dit le texte. On a disserté copieusement et savamment sur la sig-nification de cette scène que l'on interprétait, une fois symboliquement, une fois matériellement. 11 serait dangereux de s'aventurer sur ce terrain essentiellement incertain où l'on trouve de bons arguments pour étayer les thèses contradictoires. Contentons-nous d'admirer la noblesse de la figure du roi dans ce tableau justement célèbre, reproduit dans tous les ouvrages sur l'art égyptien.
Revenons maintenant devant les sept chapelles : (PI. VIII à XIII). De petits tableaux encadrent les portes et nous montrent généralement le roi, offrant ses adorations aux divinités auxquelles chacune des chapelles est consacrée. Celle de gauche (PI. VIII, à gauche), seulement, est ornée de petits tableaux où l'on voit les divinités rendre divers services au roi. C'est lui, en effet, qui trône dans ce sanctuaire ainsi que nous aurons l'occasion de le dire dans un instant. En allant de gauche à droite, nous rencontrons ensuite le sanctuaire de Ptah, de Ra-Harmakhis, d'Amon, d'Osiris, d'Isis et d'Horus, qui sont les
(1) A. Mariette, Voyage dans la Haute Egypte, pi. 21, p. 61.
dieux auxquels Scti I^r avait consacré le petit temple de Redesi3-eh. Ce n'est nullement un choix arbitraire parmi les nombreuses divinités du Panthéon égfyptien.
En effet, nous trou\'ons d'abord la triade locale
FiG. 3. — Séti I'''^ offrant la vérité a Osiris (d'après Béchard), Deiixic)iie salle kypostyle, unir nord.
composée d'Osiris, d'Isis et d'Horus, puis les dieux Amon de Thèbes, Ra-Harmakhis d'Héliopolis et Ptah de Memphis qui sont les dieux principaux des villes où précisément nous avons constaté que Séti I^r possédait un temple funéraire ; celui d'Abydos pouvait passer pour la synthèse de tous ces monuments.
Le choix des dieux répond exactement à la conception des théolog-iens ramessides, telle qu'elle est exprimée dans un h vmne : Amon, Ra, Ptah, les trois principaux dieux y sont représentés comme une trinité en une unité. Comme telle, leur \'olontc est une, et l'on cherche à montrer comment leurs ordres sont effectués. Le messag;e divin vient du ciel et est entendu à Héliopolis, qui, en sa qualité de ville du dieu solaire, est en relations des plus étroites avec le ciel. A Memphis, le décret était répété à Ptah et de là communiqué à Thèbes par une lettre en écriture de Thoth, le secrétaire des dieux. A Thèbes résidait le pouvoir et par conséquent la puissance de la trinité et c'est là que la question recevait une solution, c'est-à-dire qu'elle était décidée et exécutée... Il n'3' que trois dieux, Amon, Ra et Ptah; ils n'ont pas leur semblable. Cachant son nom comme Amon (Amon veut dire caché), sa face est Ra, son corps est Ptah. Leurs villes sont établies à jamais sur la terre, Thèbes, Héliopolis et Memphis pour l'éternité (').
Les panneaux qui séparent les sanctuaires les uns des autres sont ornés de reliefs du meilleur style, qui ont encore conservé une g"rande partie de leur peinture originaire. Peu de monuments en Egypte donnent une impression plus complète que le grand mur des sanctuaires du temple de Séti I^^. Le centre de chacun des panneaux est occupé par une petite niche creusée dans le mur et qui pou\'ait autrefois se fermer par une porte. Ces niches, dont on connaît des exemples dans d'autres temples, notamment à Deir-el-Bahari (Fig-. 4), étaient destinées à renfermer des statues; leurs parois portent des scènes où le roi adore, orne, encense les divinités.
(1) Alan Gardiner, Hymns to Amon front a Leijdcn Papyrus, dans la Zeitschrift filr agyptische Sprache, 1905, XLII, p. 35-;36.
De chaque côté de la niche, un panneau est consacré ù une scène qui met (ace à face le roi et les dieux : Nefertoum de Memphis embrasse le roi (PI. VIII), la déesse Sekhmet, épouse de Ptah, présente le signe de vie aux narines royales (PI. IX), Moût de Thèbes offre le sein à son fils Séti I^r (PL X), Khensou
FiG. 4.
Les mches ue la terrasse supérieure dans le temple
DE DeIR EL BaHARL
de Thèbes lui fait respirer la vie, Isis le prend sur ses genoux et lui relève gentiment le menton (PI. XI). On remarquera que les divinités qui apparaissent ici appartiennent au cycle des grands dieux des différents sanctuaires; les dieux eux-mêmes sont figurés dans le panneau supérieur, au-dessus des niches. Le roi est maintenant représenté entre les deux dieux qui occupent les sanctuaires voisins, entre Ptah et Harmakhis, par exemple (PI. IX), entre
Harmakhis et Amon (PI. X), entre Amon et Osiris (PI. XI), etc. Dans des compositions d'un symbolisme compliqué, surtout pour qui Noudrait rendre compte de toutes les couronnes, de tous les attributs et de tous les objets bizarres que les dieu.x: présentent au roi, nous assistons à un débordement de faveurs et de grâces que les divinités déversent sur leur représentant terrestre.
On est forcé de revenir et d'insister sur la perfection du travail de ces reliefs, d'une élég:ance et d'une distinction rares. Peut-on imag"iner scène plus triviale, et qui prête davantage à rire, que la vue d'une déesse gravement occupée à allaiter un roi, casque en tête et paré des ornements de sa charge (PI. XIV) ? Et cependant, l'artiste égyptien a réussi à faire de ce sujet un tableau charmant. Il y a évidemment de la gaucherie dans certains mouvements, par exemple dans le bras qui ramène le torse du roi sur le sein de la déesse, mais néanmoins, le groupement de la nourrice et de son nourrisson est d'une douceur qui séduit au premier regard. « Mon enfant chéri, dit la déesse, c'est moi ta mère, qui ai créé ta beauté et qui t'ai nourri de mon lait. >
Ici encore, nous retrouvons les processions des Nils (PI. XV) et, en les examinant de plus près, nous pouvons mieux reconnaître leur type ; ce sont de gros et de gras personnages, avec des seins féminins, la poitrine barrée d'épais plis de graisse.
Ils sont vêtus seulement de quelques bandelettes retenues par une corde autour des hanches ; un collier et des bracelets complètent leur ajustement.
Sur leur tête, on lit le nom du nc^me qu'ils personnifient. Leur bras gauche porte un plateau chargé de vases à libations, d'aliments divers, et des fleurs qui ne manquent jamais sur les tables égyptiennes; de la main droite, ils tiennent des tiges de papyrus. Le roi peut être assuré que son âme
ou son double ne manquera véritablement jamais de rien. Entrons dans le premier sanctuaire, consacré au roi lui-même. Par une des déconvenues qu'ont éprouvées tous les photoo-raphes, les clichés exécutés dans le sanctuaire royal sont assez mal venus et on n'en trouvera ici que deux spéci-
FiG. 5. — Le prêtre Anmoutef et la déesse Sheshet. Sanctitaire du roi, iiiiiy nord.
mens satisfaisants. Il faudra donc essayer de s'imaginer les scènes manquantes. Elles ont trait, d'une part, à la divinisation du roi au moment du couronnement, et, d'autre part, au culte funéraire. Dans la première partie de la chambre, divisée en deux par des pilastres saillants, nous assistons en quelque sorte à une répétition du couronnement; un personnage particulier joue un rôle important : le Anmoutef, prêtre du roi (Fig. 5).
C'est lui qui annonce h la neuvaine divine que Séti ler est monté sur le trône. La déesse des lettres et de l'histoire Sheshet enregistre l'événement tandis que les dieux lient sous les pieds du roi, assis entre deux déesses, le faisceau des plantes héraldiques de la haute et de la basse Eg-ypte. En un autre
Le prêtre Anmoutef récitant la liste des offrandes. Scnictiiaire du roi, mur nord.
endroit, le roi était porté en palanquin par les génies de Pe, dans le Delta et de Hiéraconpolis, dans le Saïd.
Dans la seconde partie de la chambre du roi, nous voyons Séti 1er assis devant une table d'offrande, se préparant à participer au repas funéraire, tandis que le prêtre Anmoutef récite la longue consécration des aliments au bénéfice de son maître (Fig. 6). En face, se trouve l'adoration de la barque
sacrée du roi, Liu'on assimile aux dieux. Mais, pour comprendre quelle est la sioniHcation précise de cette barque, il faut étudier les autres sanctuaires.
Remarquons, tout d'abord, que le plafond n'est pas constitué de grandes dalles posées il plat, mais qu'il nous apparaît comme une voiJte soig-neusement appareillée (PI. XVI). A y regarder de près, on s'aperçoit vite qu'il ne s'agit point d'une véritable voûte à claveaux, mais bien d'une voûte en encorbellement. On dirait qu'on a accumulé les uns sur les autres des blocs de calcaire en une épaisseur suffisante pour qu'on pût y creuser un cintre. Les architectes égyptiens qui, dès les plus hautes époques, s'entendaient à édifier des voûtes en briques absolument parfaites, n'ont jamais réussi à copier ces formes en pierre. Chaque fois qu'ils ont voulu donner l'impression d'une voûte, ils recoururent à ce subterfuge assez habile : les joints dissimulés par le mortier et la peinture recouvrant toutes les surftices, il était impossible de distinguer une voûte réelle de son imitation.
Un pilastre, faisant saillie sur le mur, de part et d'autre, divise le sanctuaire en deux parties à peu près égales : on pourrait se demander s'il n'y avait pas là une séparation réelle constituée par une espèce de clôture à claire-voie. Il ne serait pas impossible de trouver dans le rituel des faits qui permettraient de confirmer cette hypothèse.
Au fond du sanctuaire, se trouve une double fausse porte surmontée de la représentation d'un grillage cintré qui paraît découpé à jour (PI. XVII). Ne peut-on y voir le lointain ancêtre des inoitcharabiehs? Entre les deux niches, se dresse un grand sceptre, à tête papyriforme, surmonté d'un serpent.
Sur les murs, (PI. XVIII-XXIII), des reliefs peints représentent ce que contenait le sanctuaire et ce qu'on y faisait.
Ces tableaux sont extrêmement précieux puisqu'il nous donnent rimagfe des sanctuaires des g-rands temples des principales villes d'Eg-ypte, sanctuaires qui ne se sont pas conservés jusqu'à présent. Deux séries d'objets de culte doivent être disting-uées. La première comprend les statues divines, enfermées dans un naos ou isolées. Si nous prenons, par exemple, le sanctuaire d'Osiris (PI. XVIII-XXI), nous v voyons les statues d'Osiris debout ou assises, isolées ou groupées avec des divinités du cycle Osirien, Horus ou Isis. Le roi est occupé à diverses actions devant les statues; nous y reviendrons dans un instant. La taille que l'on a donnée à l'officiant n'implique pas nécessairement que les statues divines fussent aussi grandes et l'on ne se trompera vraisemblablement pas beaucoup en pensant que les images des dieux ne dépassaient nullement, comme taille, les nombreuses figurines que l'on possède dans les musées. On peut s'imaginer qu'elles étaient dans la première partie du sanctuaire, posées sur le sol ou sur des socles, laissant le passage libre pour atteindre la seconde partie, où se trouvait la barque sacrée.
A l'époque du nouvel empire, on constate les résultats d'un grand mouvement d'uniformisation des rites et usages religieux. L'identification d'Amon de Thèbes avec Ra d'Héliopolis et, d'autre part, l'assimilation de la plupart des dieux à Amon- Ra finirent par donner à tous les habitudes du dieu solaire. Tous reçoivent l'usage de la barque solaire, même ceux dont l'incorporation ou le fétiche s'accommodait le moins de cette adaptation. Certains dieux 3^ furent cependant réfractaires et Sokaris, notamment, conserva toujours une barque particulière, d'un type très archaïque, fixée sur un traîneau (PI. XLIX). Pour Osiris, on s'est contenté de superposer le vieux fétiche à la barque (PI. XIX); sur la cabine de celle-ci, nous apercevons.
en effet, une sorte de pieu surmonte} d'une tête humaine, qui est le fétiche particulier d'Osiris d'Abydos.
La barque elle-même est du type des canots de roseaux ; sa poupe et sa proue se recourbent et se terminent en une touffe de pap3a-us. Sur la proue, se trouve la tête du dieu Osiris. Au milieu, une cabine, en forme de naos, est, en partie, voilée par une étoffe.
Tout un équipag-e de ligurines manœuvre le gouvernail, tient des étendards surmontés de béliers, ou adore l'imag'e divine cachée dans le naos. La barque est fixée sur un brancard, que les prêtres portaient à bras dans les processions ; elle est placée momentanément sur une base cubique entourée d'offrandes diverses disposées sur des tables.
Sur le mur d'en face (PI. XX), nous nous trouvons en présence d'un curieux objet, qui n'est autre que l'idole particulière de rOsiris d'Abydos, que nous avions vue, sommairement représentée, au-dessus de la cabine de la barque. Un coup d'œil sur la photographie dispensera d'une longue description. Le pieu sacré, surmonté du coffret renfermant la tête d'Osiris, ou simplement, le pieu supportant le chef orné du dieu mort, est assujetti sur un dispositif permettant de le porter en procession et de le poser de place en place, sans devoir recourir, comme pour la barque, à un support assez élevé. De petites fig-urines du roi, debout ou agenouillé, sont placées de chaque côté du pieu, paraissant le soutenir ou l'adorant. A l'entour, sont disposées des tables charg-ées d'offrandes et, ce qui présente plus d'intérêt, toute une série de bâtons magiques ou d'enseignes surmontées de figures d'animaux ou d'emblèmes divers. On remarquera particulièrement une espèce de g-rand sceptre, du type appelé Seklicm et qu'une inscription identifie au dieu Thoth. Nous aurons l'occasion de revenir encore sur ces
curieux monuments, vestio^es des cultes les plus anciens de la vieille Eg-ypte.
La présence, dans une chapelle, de ces deux types, face à face, le pieu sacré et la barque, est instructive, d'autant plus que la barque est surmontée, nous l'avons remarqué, du pieu sacré. C'est vraiment un stade de transition ; un dieu, non pourvu orig-inairement de barque, en adopte une, par analog-ie avec le dieu Amen-Ra. Dans les autres chapelles, au contraire, les deux murs qui se font vis-à-vis répètent la même imag-e.
Voici, par exemple, la barque d'Amon (PI. XXII-XXIII), dont la proue et la poupe se terminent par une tête de bélier. Deux barques, de dimensions plus petites, sont ici représentées derrière la principale : elles sont consacrées à la déesse Moût et au dieu fils Khensou, qui complètent la triade thébaine. Ces dieux, n'ayant pas de chapelle propre, comme Isis et Horus en avaient une en leur qualité de déesse et de dieu-fils d'Abydos, il fallait bien log-er leurs barques à côté de celle d'Amon. De nombreux objets votifs entourent les socles sur lesquels reposent les barques; on notera particulièrement des statuettes de rois porteurs d'emblèmes divers.
La remarque sur l'uniformité des barques divines, identiques, à quelques détails près, s'applique aussi au rituel dont les diverses phases sont retracées sur les murs. En un livre, désormais classique, M. Moret a étudié le rituel du culte divin journalier d'après les papyrus et les scènes fig-urées d'Abydos ('). Cela dispensera d'insister sur ce sujet. Il semble bien que le rituel g-énéralement admis soit celui d'Amon, imposé
(1) A. Moret, Le Rituel du culte divin journalier en Egypte, Paris, 1902.
même ù des dieux qui, tel Ra-Harmakhis, devaient en avoir un autre très différent à l'orio-ine. Il ne serait pas surprenant d'ailleurs, et la ehose est même vraisemblable, qu'Amon luimême ait emprunté son rituel h un culte plus ancien et dont le caractère était avant tout funéraire. Il y a, somme toute, peu de différences fondamentales entre le rituel journalier du nouvel empire et la cérémonie d'ouverture de la bouche, qui s'accomplissait sur la statue funéraire dès l'ancien empire.
Aussi, M. Moret a-t-il pu diviser les multiples opérations du rituel en quelques chapitres.
C'est, d'abord, la purification du sanctuaire et du roiprêtre, puis l'ouverture du naos et V animation du dieu, puis encore la toilette du dieu. Toutes ces opérations terminées, on remet la statue dans le naos, on se livre aux purifications finales; enfin, le naos est refermé et scellé jusqu'au lendemain.
Ceux qui connaissent quelque peu les textes religieux ou mag-iques de l'Eg-ypte imaginent aisément avec quel luxe de précautions, avec quelle minutie de détails, les diverses opérations s'exécutaient.
Chaque geste est déterminé, chaque mouvement accompagné de formules, peut-être claires pour ceux qui les composèrent, mais tellement déformées au cours des siècles et surchargées de gloses, qu'il faut un long commentaire pour les rendre à moitié compréhensibles. Telle phrase, qui s'applique parfaitement à un dieu, perd la majeure partie de son sens lorsqu'on la transporte à un autre dieu. Nous en verrons un exemple dans un instant.
Examinons quelques unes des scènes du rituel, en les empruntant aux divers sanctuaires. Le roi vient de pénétrer chez Amon, il s'incline devant le dieu, tenant à la main une bandelette pliée et un encensoir (PI. XXW). Plus loin, (PI. XXII)
une autre action est intitulée « poser les mains sur le dieu >. C'est le début de la toilette; le roi, qui, dûment purifié, a rig-oureusement accompli tous les préliminaires du service divin, ose enfin porter les mains sur l'idole, prudemment et respectueusement.
Dans le sanctuaire de Ptah (PI. XXV), le roi se prosterne à genoux et présente au dieu ses insignes et ornements; il lui offre le sceptre, le croc, le fouet, les bracelets de bras et les anneaux de jambes, puis, lui remet sa coiffure, lui présente encore une bandelette appelle sJiesJiepet et le contrepoids de collier iiiaiikJiet.
Nous signalions tout à l'heure que certains chapitres du rituel, récités en même temps que l'on accomplissait tel ou tel geste, perdirent une grande partie de leur signification en passant d'un dieu à un autre. En voici un exemple (PL XXVI) : Séti 1er remet sur la tête de Toum d'Héliopolis la couronne royale composée des diadèmes de la haute et de la basse Egypte superposés. Le texte s'exprime comme suit : « La grande couronne se lève sur ta tête, Toum, elle s'établit sur ton front. Tes deux plumes sont élevées sur ta tête; c'est Isis qui te les a établies... Tes plumes sont sur ta tête en couronne de ton front... etc. ». Ces phrases s'appliquent parfaitement à la coiffure caractéristique d'Amon, deux plumes dressées sur une espèce de mortier ; elles sont sans pertinence dès qu'on les g-rave au-dessus de la figure d'un dieu qui jamais ne porte les deux plumes en question.
Ces exemples suffiront vraisemblablement à montrer de quelle manière les murs des sanctuaires pouvaient être, pour l'ofiiciant, un aide-mémoire infaillible : attitudes, gestes, formules, rien n'était négligé; un simple regard sur la muraille corrigeait à l'instant toute défaillance de mémoire. C'est de la sorte, en
effet, qu'on interprète parfois les représentations gravées sur les murs des temples, en ajoutant cependant que la seule présence de ces scènes rituelles suffit à rendre réels, pour le dieu, les sacrifices ainsi fitrurés. Comme le roi ne peut, chaque Jour, officier en personne dans tous les temples de l'Egypte, les basreliefs remplacent le service réel.
Mais, n'oublions pas que nous sommes ici dans un temple funéraire et demandons-nous si la même explication reste valable? On pourrait suggérer l'interpétation suivante. Les scènes du rituel, répétées dans le sanctuaire de chacun des grands dieux auxquels on a cru nécessaire de consacrer une chapelle spéciale, doivent être rattachées à toutes les autres représentations que l'on relève dans les monuments funéraires. Elles retracent, non pas tant des épisodes de la vie du défunt, ou une biographie concrète du roi mort, mais plutôt une esquisse de l'existence d'un roi « in abstracto >. Guerres contre les ennemis de l'Egypte, fondation d'édifices religieux, accomplissement journalier des fonctions sacerdotales, ce sont là les principales obligations d'un roi soucieux de remplir tous ses devoirs. Il faut que le roi défunt puisse les revivre chaque jour de son existence d'éternité, il faut que son âme y trouve une satisfaction complète et un apaisement de bon augure pour le successeur. Ces idées peuvent être déduites avec précision déjà des plus anciens temples funéraires, tels que les temples des -pyramides de Gizeh et d'Abousir, que les fouilles de dix dernières années viennent de ressusciter sous nos yeux; nous les trouvons encore au premier plan dans les temples du nouvel empire.
Mais, à côté de ces idées, basées sur les croj^ances animistes pures, d'autres se sont fait jour peu à peu, d'après lesquelles une demeure d'éternité ne suffit plus à l'âme désincarnée. Le roi mort ne se contente plus de mener sur cette
terre une « âme » d'existence terrestre; ses désirs sont plus vastes, son ambition plus haute. Servir les dieux dans les temples est bien; devenir dieu soi-même, être l'objet du culte des humains, en se substituant au plus o-rand des dieux, est évidemment un idéal supérieur que nous allons trouver maintenant entièrement réalisé.
Pénétrons dans les appartements qui occupent la partie postérieure du temple et dans lesquels nous pouvons entrer par une porte percée au fond du sanctuaire d'Osiris.
Un coup d'œil sur le plan du temple ne sera pas inutile en ce moment. Nous débouchons dans une grande salle dont le plafond était soutenu par des piliers polygonaux (PI. XXMI). A gauche, se trouve une petite salle carrée à quatre piliers semblables; dans cette salle s'ouvrent trois petites chapelles, trop mutilées pour qu'il soit possible de se faire une idée du rôle qu'elles Jouaient dans l'ensemble de l'édifice. A l'extrémité de la grande salle s'ouvrent également trois chapelles qui nous occuperont dans un instant; elles sont consacrées, de nouveau, aux divinités locales Osiris, Isis et Horus.
Tous les reliefs sculptés sur les murs de la grande salle (PI. XXVIII-XXXV) devraient être successivement examinés pour essayer d'en déterminer le caractère; il semble qu'on ait accumulé en ce lieu une collection de divinités rares, des emblèmes religieux tombés en désuétude et qu'il faut rattacher aux temps les plus anciens de l'Egypte préhistorique ; c'est presque un « musée des fossiles de la religion pharaonique ». On en jugera par quelques exemples. Voici, d'abord, le fétiche d'Osiris (PI. XXVIII); que nous avions rencontré déjà; cette fois, son image est plus claire : c'est bien un pieu surmonté de la tête du dieu, dont l'abondante chevelure, soigneusement tressée, s'étale en plusieurs rangs de boucles superposées. De
petites statuettes, représentant le roi agenouillé, lui scr\-ent de soutien. Le roi, assisté de la déesse Isis, ou plutôt d'une prêtresse qui en a pris l'apparence, vient d'offrir au dieu un assortiment d'huiles et d'essences et s'occupe d'enduire la perruque compliquée du chef d'Osiris.
A côté, Séti brûle de l'encens devant une enseig-ne di\ine surmontée de l'image d'un ibis; c'est le dieu Thot, maître des paroles divines. Plus loin encore (PI. XXIX), des offrandes sont accumulées sur un autel posé devant un grand sceptre ou casse-tête, le même que nous avons vu déjà dans le sanctuaire d'Osiris (PI. XX). Un faucon, perché sur une enseigne, accompagne le sceptre Sckhcin. Ces deux fétiches, placés côte-à-côte sur la même base, servent de demeure ou de retraite à l'esprit du dieu de Thot.
Une des formes les plus étranges que l'on ait données au dieu Osiris est le Dnd ou Didoii, qu'on est à peu près d'accord pour considérer comme un arbre ébranché; à Busiris, patrie d'Osiris, on célébrait annuellement une fête, au cours de laquelle le roi érigeait le fétiche. Nous assistons (PI. XXX) à cet épisode du calendrier religieux : Séti I^r, aidé par la déesse Isis, dresse le Didou, puis lui présente des vêtements. Le pieu sacré est réellement un personnage vivant que l'on habille d'une jupe, assujettie par une ceinture à extrémités flottantes (PI. XXIX). Nous pourrions encore reconnaître de nombreuses divinités étranges, dont plusieurs, sous forme d'animaux, chacal ou chien, faucon, faucon momifié (PI. XXXII), grenouille ou vache (PI. XXXV), ne sont représentées que très rarement sur les monuments ; cela nous entraînerait trop loin. S'il fallait préciser l'idée que l'on doit se faire de la salle dans laquelle nous nous trouvons, on pourrait y voir une dépendance du sanctuaire d'Osiris. On peut considérer ces reliefs
comme une répétition des scènes fig^urées sur les murs des chambres qui environnaient le sanctuaire d'Osiris dans le g-rand temple d'Abydos, actuellement détruit.
Tournons-nous maintenant vers les trois petites chambres qui s'ouvrent dans la g-rande salle. Les panneaux, qui séparent les portes les unes des autres, nous présentent des scènes d'adoration d'Osiris, Isis et Horus (Fig-. 7). Dans chacune des chapelles d'Isis et d'Horus, le roi continue la célébration des phases du rituel (PI. XXXVI h XLI) offrant du vin ù Isis
Fig. 7. — Scènes d'adoration de divinités osiriennes. Mur entre les portes des chapelles d'Osiris et d'Horus.
(PI. XXXVI), lavant l'autel d'Horus (PI. XLI), pour ne citer que ces deux exemples. A première vue, nous serions tentés de dire que les chapelles en question font double emploi avec
les sanctuaires d'Isis et d'Horus qui s'ouvrent dans la seconde salle hypost}le.
Entrons cependant dans la chapelle d'Osiris et nous verrons qu'il n'y a pas double emploi (1^1. XLII à XLVI). Le grand mystère des rites funéraires est accompli. Désormais Séti L''" n'existe plus, c'est Osiris lui-même qui s'appelle Séti I^r; ou, si l'on aime mieux, Osiris a disparu pour faire place à un nouveau dieu qui en a g-ardé l'aspect et toutes les apparences, mais qui s'appelle Séti I^i". L'officiant n'est plus le roi, c'est le prêtre royal x\nmoutef (PI. XLIV) qui brille l'encens, tandis que la déesse Isis agite le sistre et le fouet magique (PI. XLVI). Les dieux eux-mêmes, Horus (PI. XLII), Thot (PI. XLIII), Anubis (PI. XLV) interviennent comme célébrants du culte du roi défunt, devenu leur dieu.
Retraversons le sanctuaire d'Osiris, puis la seconde salle hypostyle, pour gagner la partie latérale du temple qu'il nous reste à examiner brièvement.
Une première porte mène à un ensemble de trois salles qui constituent un temple spécial du dieu des morts de Memphis, Sokaris. Faute de pouvoir nous y arrêter longuement, il suffira peut-être de remarquer qu'une des chambres offre des représentations de la plupart des divinités memphites : elle donne, en réalité, pour le temple de Memphis, l'équivalent de ce qu'était la grande salle à piliers pol3^gonaux pour les divinités ab ydéniennes.
Une autre chambre, aux reliefs d'un caractère spécial, était consacrée à la célébration des mystères d'Osiris. On y trouve quelques figures d'une conservation parfaite et qui sont parmi les plus belles du temple (PI. XLVII).
Une seconde porte, s'ouvrant dans la seconde salle hypostyle, donne accès à un couloir qui met en communication
la partie principale du temple avec les chambres latérales. Cette aile du temple est restée inachevée, de telle sorte qu'il est assez malaisé de déterminer quelle devait être la destination de chacune des salles. Une d'entre elles était certainement un reposoir des barques ; quelques pas plus loin, une cour, à portique, servait d'abattoir pour le bétail destiné aux sacrifices.
Quelques murs seulement de cette aile du temple ont reçu leur décoration sculptée, spécialement le couloir dit des rois, oîi se trouve la fameuse liste commençant par Menés et comprenant soixante-seize noms royaux. Séti Jer, assisté de son fils Ramsès II, qui récite la liste des ancêtres, offre, à ces derniers, un sacrifice. Au milieu de ce couloir, un autre passag-e s'ouvre à ang-le droit. Un escalier de quelques marches conduit à une porte extérieure qui s'ouvre dans la direction du désert, vers les tombes des rois des premières dynasties. Sur les parois de ce second couloir se trouvent quelques scènes intéressantes g-ravées par Ramsès II. L'une, d'un joli mouvement, montre le roi Ramsès II capturant au lasso le taureau qui doit être sacrifié (PI. XLVIII). C'est un reste des temps archaïques; mais comme les rois du nouvel empire n'avaient plus, dans cet exercice, la même habileté que leurs lointains ancêtres, on avait soin d'entraver solidement le taureau. Le prince Mentouhikhopshouf aide son père, en ralentissant la course de l'animal qu'il saisit vigoureusement par la queue. A côté, on voit Ramsès II manœuvrant, en présence du dieu Thot, la barque du dieu Sokaris, qui a conservé une forme des plus archaïques (XLIX).
Il faudrait encore que nous nous occupions d'un énig-matique souterrain, creusé derrière le temple, et découvert par Pétrie, qui l'a appelé l'Osireion. Ce monument, qui est entièrement décoré par Merenptah, successeur de Ramsès II,
ressemble, dans sa disposition g-énérale et ses reliefs, aux tombes de la vallée des rois, à Thèbes. Pétrie n'a pu déblayer entièrement rOsireion; 1' « Eg-ypt Exploration Fund » espère pouvoir y reprendre prochainement les fouilles. Il sera prudent d'attendre leur achèvement ax-ant de rechercher quels rapports unissaient ce monument au temple de Séti I^r.
Telle est la maison de Menmara-Séti I^i" à Abydos. Les dieux que le Pharaon priait dans le temple de Redesiyeh ont écouté sa demande : Ses monuments ont duré, son nom y reste attaché.
Mais, si nous pouvons nous émerveiller de la splendeur de l'œuvre, de la délicatesse des reliefs, de la fraîcheur du coloris, nous le devons aussi à Mariette pacha, le grand ég-yptolog-ue, dont les efforts persévérants réussirent à secouer le manteau de sable qui recouvrait ce prestigieux monument. Maspero, a nettement résumé ces caractères en quelques formules heureuses : « On a prodigué partout, dit-il, un calcaire blanc de Tourah. d'un grain admirable, paré de ces reliefs ciselés finement, les plus beaux peut-être qui subsistent dans la vieille Egypte. Les maîtres qui les ont sculptés et peints appartenaient à l'école thébaine, et leur dessin présente l'analogie la plus frappante avec celui des monuments dédiés par Amenothès Ilf, mais leur ciseau s'y révèle plus souple et plus libre : on y saisit l'influence des artistes qui composèrent le modèle des scènes d'El Amarna. Ils ont prêté le profil du roi aux dieux et aux déesses, un profil pur et doux, au nez aquilin, aux lèvres fermes, aux 3^eux en amande, au sourire mélancolique ».
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