Nova Scotia Archives, p
tir de ce moment, ils cessèrent de faire entendre des réclamations. On leur avait dit : « Prêtez serment ou allez-vous en. » En définitive, il n'y avait pour eux d'autre alternative que de rester sous le bon plaisir du gouverneur ou de partir sans permission. Ils demeurèrent paisiblement sur leurs propriétés jusqu'au temps de la déportation. Ceux qui avaient choisi d 'émigrer du côté des Français l 'avaient déjà fait, pour le plus grand nombre, l'automne précédent, après la proclamation de Cornwallis 16.
La politique de Cornwallis à l'égard des Acadiens, outre qu'elle fut injuste, ne pouvait être plus maladroite qu'elle ne l'avait été, dès l'arrivée de ce gouverneur dans le pays. Il avait devant lui une population morale et paisible, de laquelle il pouvait espérer l 'assistance et la soumission la plus
16. Cf. A. C. 1887, p. CCCXLVI. Desherbiers & Prévost au ministre. . . "Etablissement de 7 chefs de familles acadiennes en l'Ile Eoyale ; d'autres devront suivre. .. Il y en a aussi de Beaubassin qui se sont retirés à l 'Ile Saint Jean." (Aug. 15. Louisbourg, 1749. Fol. 10, 7 pages).
1750, Oct. 15, Louisbourg. M. Prévost au ministre. Eeturn of the provisions and stores for the feeding and clothing of troops and of 2000 new inhabitants from Acadia who hâve taken refuge at Ile St. Jean. P. CCCLII des A. C. pour
"D'où pouvait venir ce changement subit dans le ton et dans les propositions de Cornwallis! . . . Peut-être cherchait-il à gagner du temps par de bonnes paroles, ainsi que l 'avait pratiqué Philipps. ' ' Eameau, p. 144-5.
" La réponse du gouv. Cornwallis contenait deux aveux qu'il est très important de noter, parce qu'ils sont une confirmation du traité d'Utrecht. D'abord, il reconnaissait pleinement le droit qu'avaient les Acadiens de quitter la Province; ensuite, il engageait sa parole de les laisser partir dès le premier moment favorable." — Casgrain, p. 89.
Mais Casgrain a dû voir pourtant que "ce premier moment favorable", dans la bouche de Cornwallis, n'était qu'un procédé dilatoire, un prétexte pour gagner du temps et pour éluder finalement la question. Et il l'a vu en effet, puisqu 'il ajoute : ' ' Les Acadiens ne se faisaient guère illusion sur cette dernière condition. " Casgrain attache peut-être un trop grand prix à ces 1 ' deux aveux ' ' de Cornwallis, lesquels n 'étaient au fond que de la rouerie.
complète. Il n'avait qu'à se montrer doux et humain, et à lui faire comprendre qu 'elle n 'avait rien à redouter de sa part, pour l'attacher définitivement à la Couronne.
Après avoir donné des preuves aussi évidentes de fidélité à leur serment, pendant la guerre qui venait de se terminer, et cela dans des circonstances exceptionnelles qui «n rehaussaient le mérite, après avoir reçu, par l'entremise du Secrétaire d 'Etat, les assurances du bon vouloir de Sa Majesté à leur égard, les Acadiens étaient en droit d'espérer que la conduite des Gouverneurs envers eux ne subirait pas de revirement. Pour s'en faire des amis, Cornwallis n'avait qu'à leur montrer le bon côté de sa nature. La douceur et la justice ont toujours été des moyens d'action infaillibles; l'obéissance et la sympathie naissent de la bonté comme l'eau jaillit de la source; il n'est de lien solide que celui qui a la sympathie et la justice pour origine. Cornwallis avait à peine touché le sol de l'Acadie, que les députés acadiens s 'empressaient de venir lui présenter leurs hommages. Que durent penser ceux-ci lorsqu'au lieu de l'accueil cordial auquel ils pouvaient s 'attendre, on les reçut avec arrogance en leur jetant par la tête une Proclamation aussi sévère? Ce changement subit ne signifiait-il pas clairement à leurs yeux : « Tant que nous avons été les plus faibles, nous avons eu recours à toutes sortes de ménagements et de détours pour vous garder dans le pays 17. Maintenant nous sommes
17. Cela ressort avec évidence, soit des documents que nous avons déjà cités, soit de ceux qu'il y a encore aux archives. La question d'intérêt prime tout, aussi bien pour les gouverneurs que pour la Métropole, représentée en l'espèce par les Lords du Commerce et le Secrétaire d 'Etat. Le départ des Acadiens eût entraîné la ruine de la Province, soit faute de bras pour continuer à la défricher et à la cultiver, soit à cause du renfort que leur exode eut apporté aux colonies françaises, ce qui eût compromis l'existence des possessions britan-
forts, nous allons parler en maîtres, et nous entendons adopter une ligne de conduite toute différente à votre endroit. » Les Acadiens ne durent-ils pas craindre que leurs privilèges ne leur fussent enlevés l'un après l'autre? Que le libre exercice de leur religion ne fut entravé et peut-être aboli? Puisqu'on ne respectait pas les conventions solennelles arrêtées vingt ans auparavant dans l'affaire du serment, pourquoi respecterait-on davantage leurs autres droits?
Oui, l'occasion était belle de conquérir à jamais leur affection et leur fidélité. La conduite des officiers français envers eux, pendant les invasions de la dernière guerre, avait probablement 18 affaibli la sympathie qu 'ils éprouvaient naturellement pour la France. Il eut suffi de leur montrer des égards, de leur faire comprendre que la fondation d'Halifax ne changerait en rien l'attitude des dix dernières années, pour se les attacher plus étroitement, et les amener un peu plus tard, sans pression et sans supercheries, à prêter ce serment auquel l'on paraissait tenir si fort.
Il semblerait, à première vue, que la fondation d 'Halifax eut dû ne plus donner d'importance au fait de retenir les
niques de ce côté. Aussi, était-ce une chose qu'il fallait empêcher à tout prix, d'abord par ruse, en attendant que l'on fût assez nombreux et assez fort pour ne plus dépendre de ces "pauvres gens" et pour leur dicter brutalement des ordres sans pitié. Du premier moment au dernier, la "question d'humanité" n'est jamais entrée en ligne de compte dans les calculs des autorités anglaises, à tous les degrés de la hiérarchie. Elles ne pouvaient, sans risquer de tout perdre, se passer des Acadiens, les premières années. Il a donc fallu les garder. Mais après? Après? Hélas! l'on ne sait que trop ce qui en fût.
18. Eichard avait d'abord écrit grandement, et c'est cet adverbe qui a passé dans la traduction anglaise : ' ' The way the French officers had treated them during the invasions of the late war had eonsideràbly weakened their natural sympathy for France." (vol. I, p. 253, au bas). Dans le MS. tel que nou9 l'avons, le mot grandement est biffé et remplacé par •probablement. Ce dernier adverbe est beaucoup plus juste. (Fol. 311 du MS.)
Acadiens. Leurs terres étaient les plus fertiles de la Province; leurs travaux d 'endiguements représentaient à eux seuls une somme énorme de labeur. Ces terres pouvaient donner l'aisance à une population de 12,000 âmes. Mais il y avait des objections qui subsistaient encore contre leur laisser-partir, et avec autant de force qu'en 1713. Les sauvages étaient toujours ennemis irréconciliables des Anglais, et cette aversion était habilement entretenue par les Français du Cap Breton. Tant que ceux-ci resteraient maîtres d'un coin de terre dans ces parages, il serait impossible, ou, en tout cas, dangereux, d'établir de nouvelles colonies sans les protéger efficacement et à grands frais contre ces Indiens. Autrement, personne ne voudrait courir le risque de s 'y fixer.
La considération la plus puissante cependant était l'accroissement de forces que l'accession des Acadiens donnerait à la France. Cette éventualité, dont l'importance n'échappa pas aux intéressés, au temps de Nicholson et de Philiipps, avait encore plus de poids à l'heure présente. Une addition de 13,000 âmes 19 du côté des Français eût rendu fort précaire la position de l'Angleterre dans la Péninsule. C'est ce que comprenait Cornwallis, et ce que son successeur Hopson comprit non moins bien, lorsqu'il suppliait les Lords du Commerce 20 de ne pas l'obliger à presser les Aca-
19. D'après la Description de l'Acadie, qui se trouve dans Documents inédits sur l'Acadie, pubiés par le C. F. pièce VII, p. 44 & seq., la population acadienne de la Péninsule formait en 1748 un total d'environ 9,150 communiants, c'est-à-dire 12,500 à 13,000 âmes.
20. "Desires to know the form of oath to be offered to the French inhabitants; it is impossible to force the présent oath on them; the inhabitants of Chignecto made it a pretext for throwing off their allegiance and leaving their lands; they are now in a better disposition and likely to amend. Will his si-
diens sur cotte question du serment, leur représentant que pour l'instant il était impossible de le leur faire prêter, et que leur départ serait la ruine du pays.
Autant les Anglais avaient d'intérêt à garder les Acadiens, autant les Français en avaient à les faire émigrer. La prestation du serment de fidélité, sous Philipps, avait réglé la question dans un sens favorable à l'Angleterre, et la France semblait y être restée depuis indifférente. Mais la Proclamation de Cornwallis, en retirant les conditions accordées, avait rouvert le débat, et laissait les Acadiens libres de s'éloigner. Il n'y avait pas d'autre moyen de sortir de l'impasse, et c'était d'ailleurs ce que comportait la Proclamation même : ou se soumettre au serment, ou partir.
Cornwallis a caractérisé sévèrement les tentatives des Français pour attirer à eux les Acadiens. Nous les blâmons également. Ou plutôt, nous blâmons la nature des moyens qu'ils ont employés en ce sens, et non le fait en lui-même. Car, la France ayant été partie au Traité d'Utrecht, avait le droit et le devoir d'en surveiller l'exécution. Puisque les Acadiens avaient incontestablement le droit de laisser le pays, les Français avaient aussi celui d'user de persuasion pour les y décider. De persuasion, et pas davantage. Et c'est parce qu'ils ont eu recours à une pression indue et même à la violence que nous les en blâmons. Mais il appartenait plutôt aux Acadiens à leur infliger ce blâme qu'aux
lence on that head be approved of ? It is impossible to replace them if they leave." Hopson to Lords of Trade. Dec. 6, 1752. Halifax H. 120. B. T. N. 8., vol. 13. (P. 186 des A. C. pour 1894).
Et la réponse des Lords of Trade:
"Whitehall, March 28, 1753: "...The French inhabitants are not to be f orced to take the oath, although it is désirable they should do so. . . " Id., Ibid., B. T. N. 8., vol. 35, p. 425. (p. 189 des A. C.)
autorités d'Halifax21. Quoi que ce soit que les Français aient pu commettre de contraire à la prudence ou à la stricte légalité, leur culpabilité ne surpasse ni même n'égale celle des Gouverneurs : dans un cas, on péchait par violence dans l'exercice d'un droit, de l'autre par violence contre l'exercice de ce même droit. Le serment, consenti par Philipps, était pour les Acadiens la condition de leur séjour dans le pays ; il liait tout aussi bien le Gouverneur anglais qu 'il les liait eux-mêmes. Puisqu'il était révoqué, au moins les Acadiens devaient-ils reprendre la position qu'ils occupaient avant le compromis accepté par Philipps, — c'est-à-dire qu'ils devenaient libres de se retirer dans l'espace d'un an, avec tous leurs effets, et même le produit de la vente de leurs biens. « L 'on n 'est pas sujet sous condition, » disait subtilement Cornwallis. Mais les Gouvernements, comme les individus, sont soumis aux conditions qu'ils acceptent. C'était à prendre ou à laisser. Il fallait ou laisser partir les Acadiens, lesquels en avaient le droit garanti par un traité solennel, ou accepter les conditions qu'ils mettaient à leur séjour. Cette dernière alternative ayant été acceptée et sanctionnée, le gouvernement se trouvait lié aussi étroitement que des particuliers le sont par des contrats. Une Tsarine autocrate ne permit-elle pas aux Mennonites de s'établir dans son empire sous la même condition de ne pas porter les armes 22 1 Cette condition fut révoquée un siècle plus
21. Sans doute, parce que ces manœuvres de leurs compatriotes n'étaient propres qu'à soulever la méfiance et la jalousie des anglais, et à aggraver leur situation intérieure, déjà pourtant si compliquée. Il était naturel que les Gouverneurs cherchassent à se venger sur les Acadiens des menées auxquelles les Français se livraient pour hâter leur retour parmi eux.
22. Le MS. original (fol. 321) porte "Tsar autocrate", tandis que le fait mentionné se passa sous Catherine II (1762-1796). Catherine II, ayant ap-
tard, mais avis en fut donné longtemps à l'avance aux intéressés, et privilège leur fût accordé de vendre ou d'emporter tout ce qu'ils possédaient. Un pays constitutionnel comme l'Angleterre était-il tenu à moins? Puisque les Aca-
pris que les Mennonites étaient excellents comme colons, les invita, en 1786, à venir s'établir en Russie. Trois ans après, 228 familles mennonites y arrivaient. Plusieurs autres suivirent. Des privilèges nombreux leur furent accordés, entr 'autres exemption à perpétuité du service militaire (un art. du credo mennonite défendait de porter les armes, et cet article reposait sur une fausse interprétation de textes bibliques et évangéiiques, comme tout le reste de leur étrange doctrine, d'ailleurs). L'immigration des Mennonites en Russie se continua jusqu'en 1817. Depuis lors, ces sectaires reçurent d'autres preuves de bon vouloir de la part du gouvernement impérial. Mais dans la seconde moitié du 19e siècle, les conditions changèrent. En 1871, sous Alexandre II, dit le "Tsar libérateur", (1855-1881), un édit adressé à tous les Mennonites de l'empire leur signifiait que leur privilège d'exemption du service militaire expirerait dans dix ans. On leur accordait ce laps de temps pour voir à aller se fixer ailleurs. Car l'on savait que ces fanatiques ne renonceraient pas à leurs idées là-dessus, et d'autre part, c'était l'époque où, selon l'expression de Rambaud, "la situation nouvelle faite à l'Europe par le développement de la puissance militaire prussienne, obligea aussi l'empire des Tsars à réformer son système d'armée. La loi de 1873 y pourvut: elle dispose que tous les sujets russes, sans distinction de condition ou de nationalité, seront soumis à l'obligation du tirage au sort". En 1881, sous Alexandre III, (1881-1894) les Mennonites quittèrent la Russie et l'Europe et vinrent en Amérique où ils achetèrent d'immenses propriétés (ils étaient économes, travailleurs et s'étaient enrichis), dans les prairies du sud et de l'ouest américain. — Le fondateur de cette secte fut Menno Simons, né à Witmarsum, (Friesland), en 1492, mort à Oldesloe, (Holstein), en 1559 ou 1561. Avait été ordonné prêtre catholique et fait curé de Pingium en 1524. Vers 1536, renonça au sacerdoce et au catholicisme, et devint évangéliste en Hollande, en Allemagne et jusqu'en Livonie. — Il y a eu des Mennonites aux Etats-Unis, dès 1683. A la demande de William Penn, qui les avait rencontrés en Europe, et qui avait été frappé de leur aflSnité avec les Qualcers, ils vinrent fonder Germantown, et de là se répandirent dans les Etats de l'Union, mais c'est en Pennsylvanie qu'ils sont les plus nombreux. En tout et partout en Amérique, l'on en compte aujourd'hui 55,554, avec 1112 ministres et 673 temples. Mais ils n'ont entre eux ni union doctrinale ni lien disciplinaire. Ils forment 12 corps indépendants l'un de l'autre. — Lors de l'émigration de 1881, un grand nombre vinrent s'établir dans l'Ouest Canadien, sur les bords de la Rivière Rouge et ailleurs dans ces vastes régions. Le
diens désiraient partir, ils eussent bien fait de ne tenir aucun compte des empêchements que leur suscitait Cornwallis, et de s'éloigner en emportant leurs effets, et sans avoir de passe-ports, car cette affaire de passe-ports n'était qu'une fraude pour les retenir. En règle générale, ils ne le firent pas. Comme au temps de la guerre, ils résistèrent à toutes les séductions et à toutes les menaces des Français: nouvelle preuve de leur fermeté de caractère et de leur soumission au gouvernement; nouvelle preuve peut-être aussi de la non-intervention de leur clergé, sinon de son peu d'influence en ces matières temporelles.
gouvernement Fédéral leur avait fait des offres alléchantes qu'ils acceptèrent. Ils sont 20,000 au Canada.
Cf. Encycl. Amer., vol. X, à l'art Mennonites.
The Amich Mennonites, a slcetch of their origin and their seulement in Iowa, with their creed in an Apendix, by Barthinius L. WicTc, A. M. (Iowa City, Published by the State Histor. Society, 1894). Alfred Eambaud. Histoire de la Russie (Paris, Hachette, 1900). The Mennonites in America, by C. Henry Smith, A. M. Ph. D., Prof essor of History in Goshen Collège. (Goshen, Indiana, 1906). — Ce Smith était Mennonite lui-même, son père ayant été l'un des Evêques de cette étrange religion. — Cf. Catholic Encycl., art. par N. A. Weber. L'on a bien compris que la situation des Acadiens en Acadie et celle des Mennonites en Russie ne présentait qu'une lointaine assimilation. . . Et c'est le cas de dire: "toute comparaison cloche, omnis comparatio claudicat." La conclusion que Eichard tire de ce fait historique est juste, à savoir que l'Angleterre libérale n'aurait pas dû accorder à des exempts moins que ne l'avait fait le Tsar.