‹ Acadie (volume 2)Chapitre 14 sur 89 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

Meurtre d'Edouard Howe. — Ce qu'en dit Parkman. — Il en accuse Le Loutre. — Partialité et ruse de l'historien américain. — Les Mémoires sur le Canada. — Pichon. — Ce qu'était ce personnage.

La Déclaration de Cornwallis avait fait revivre, chez les Français, l'espoir de regagner la sympathie des Acadiens, laquelle avait été très ébranlée par les événements de la dernière guerre. De la Galissonnière, le nouveau gouverneur-général du Canada, espérait qu'il serait maintenant facile de décider ceux-ci à émigrer \ Il avait besoin, pour cela, d'un homme actif, déterminé, connu des Acadiens, et pouvant exercer sur eux de l 'influence. Il ne fut pas lent à comprendre le parti qu'il pouvait tirer de cet abbé Le Loutre, qui déjà avait pris l'initiative d'un mouvement en ce sens. Depuis lors jusqu'à la chute de Beauséjour, quatre

1. En 1747, M. de la Jonquière avait été nommé gouv.-général du Canada, pour succéder à M. de Beauharnois. Fait prisonnier par les Anglais, il fut remplacé par intérim par Michel Garrin, comte de la Galissionnière, qui arriva à Québec, à bord du Northumberland, le 19 septembre 1747. Le 24 septembre 1749, la Galissonnière s'embarqua, à Québec, sur le Léopard, pour retourner en France, où il était appelé pour faire partie de la commission des frontières d 'Acadie. Dans ce même automne de 1749, de la Jonquière, remis en liberté un an auparavant, put venir prendre possession de son gouvernement. On se souvient que Halifax fut fondé en juin 1749. Si tant est que Le Loutre se soit fait l'instrument de la Galissonnière, ce ne put donc être que de 1747 à 1749, où s'est terminé le règne de ce gouverneur, l'un des plus remarquables que le Canada ait eus. Que l'homme d'Etat ait reconnu les mérites et apprécié l'intelligence du prêtre, que le prêtre ait compris les idées généreuses de l'Homme

ans plus tard, ce missionnaire, grâce à la faveur dont il jouissait en haut lieu, partagea avec les autorités locales la conduite des affaires dans cette partie du pays. Il paraît avoir été l'instigateur de toutes les opérations dirigées contre les Anglais, dans la péninsule 2.

Se doutant bien que les Anglais ne tarderaient pas à occuper Beaubassin et à y construire un fort, l'on poussa avec ardeur les travaux à celui de Beauséjour. Il fallait se hâter, faire le vide §ur le côté anglais de la frontière. N'ayant pu réussir jusque-là à faire émigrer volontairement les Acadiens qui demeuraient en cet endroit, Le Loutre, au printemps de 1750, se détermina, pour y parvenir et pour faire comme un désert autour des Anglais, à une mesure extrême : mettre le feu aux habitations des Acadiens. A l 'approche d'un parti d'Anglais commandés par Lawrence, les Sauvages, obéissant sans doute aux ordres de Le Loutre 3,

d'Etat et les ait secondées de tout son pouvoir, cela ne pouvait que faire honneur à l'un et à l'autre. Les vues de la Galissonnière étaient telles, en effet, que s'il fût resté plus longtemps Gouverneur, le sort de l'Acadie, et de tout le Canada, aurait pu être tout différent. Il n'a pu être que glorieux pour Le Loutre de prêter son concours à un tel chef. Ce concours, n'est jamais allé d'ailleurs au-delà des bornes d'un sage patriotisme. De la Galissonnière eut été incapable de demander au missionnaire des choses qui ne pouvaient s'allier avec son rôle spirituel; et le missionnaire avait trop de vertu pour commettre des actes qu'eussent réprouvés son caractère et sa mission.

2. Combien Eichard a lu les historiens anglais ! Comme il s 'est laissé influencer par eux ! Hannay, par exemple, dit précisément de Le Loutre : ' " The author and instigator of ail thèse attacks was well known to Gov. Cornwallis to be La Loutre..." — History of Acadia, ch. XX, p. 361.

Hannay est l'un de ceux qui se sont montrés le plus injustes envers ce missionnaire.

3. Ce sans doute est ineffable. Quelles preuves l'auteur apporte- t-il à l'appui de son assertion? absolument aucune. L'on a vu, dans une note du ch. XV, ce qu'il faut en penser. Cf. Can. Areh. 1894. P. 157-8-9. Cornwallis to Lords of Trade. April 30. 1750. Halifax. F. 148. May 3. Halifax. 1750. Cornwallis to

promenèrent en ces régions la torche incendiaire et détruisi ront presque la totalité des établissements acadiens. Le joli village de Beaubassin, qui contenait environ cent cinquante maisons, fut ainsi réduit en cendres, y compris l'église. Les habitants, se trouvant sans abri, durent chercher un refuge au delà de la frontière, chez les Français. Lawrence, ne trouvant que des ruines, et trop faible pour résister à une attaque possible, fit rembarquer ses hommes et se retira. En septembre, il revint avec dix-sept vaisseaux et sept cents hommes. Après une légère escarmouche avec les avant-postes français, il s'installa sur l'emplacement qu'occupait le village de Beaubassin, et y érigea un fort qu'il nomma fort Lawrence, à moins de deux milles de celui

Hopson. "As soon as the vessels were in sight (les vaisseaux dans lesquels était Lawrence avec ses 400 hommes) , he, (Lacorne) set lire to Beaubassin, and carried off the inhabitants. . ." G. 20. B. T. N. S. vol. 10. — June 4. Whitehall. 1750. Lords of Trade to Secretary of State (Bedford). "...The French hava taken possession of N. S. from Chignecto to the St. John, hâve burned down Beaubassin, and carried off the inhabitants. ' ' B. T. N. S. vol. 34, p. 252.

Dans Life and administration of Gov. Lawrence, by James S. Macdonald (N. S. H. S. vol. XII, Halifax, 1905,) il est dit: "On their approach, (Lawrence et ses sommes,) the Indians and French Aeadians, acting under French direction, burnt the town (Chignecto.) It consisted of 140 houses and two churches. " — P. 27. Et Haliburton, eh. IV du tome 1er, p. 158: "In the spring of 1750, the Gov. detached Lawrence, with a few men, to reduce the inhabitants of Chignecto to obédience. At his approach, they burned their town to ashes. . . " Nous demandons: où est la main de Le Loutre dans tout cela? — Cf. encore Murdoch, vol. 2, ch. XIII, p. 178 : "On their approach, (Lawrence et ses hommes,) the Indians, acting, as was supposed, under the influence of the French commandant, reduced the whole place to ashes in a few hours. . . " Cf. Can. Arch. 1887, p. CCCLI. 1750. July 22. Louisbourg. M. Prévost, comptroller, to the Minister. Fol. 73. 8 pp. — Archives Can., 1905, p. 383 des App. — Nouvelle-Ecosse, 1750. Récit de la marche du Détachement comm. par le major Lawrence après son entrée dans le Bassin de Chignecto. — Ibid. p. 386. Le chevalier de la Corne à M. Desherbiers, gouverneur de VI aie Boyale. Memeram- ;uc. . . 1750.

de Beauséjour, et à quelques cents pieds de la petite rivière Messagouetche, où les Français plaçaient les limites de l'Acadie.

Lawrence fut remplacé l'année suivante par le capitaine Scott, et c'est peu de temps après l'arrivée de ce dernier, en octobre 1751, qu'eût lieu le meurtre d'Edward Howe, lequel fit tant de bruit dans le temps et jeta la stupeur et la tristesse dans les deux camps 4. Howe était juge de la cour d'amirauté, et, depuis de longues années, commissaire des troupes anglaises en Acadie. Il avait été le premier conseiller du gouverneur Mascarène ; et, lorsque Cornwallis devint gouverneur, il prit place au Conseil en suite de Mascarène 5.

4. Richard adopte le N.-S., car, selon le V. S., tous les historiens et tous les documents placent ce fait en octobre 1750. Une lettre de Cornwallis aux Lords du Commerce, datée de Halifax, nov. 27 1750, le donne comme venant de se passer : ' ' How, who had gone to Chignecto, to negociate peace with the Indians, was shot whilst in conférence with Le Loutre, La Corne, and other French officers, under the protection of a flag of truce. " — {Can. Arch. 1894, p. 168, G. 54, B. T. N. S. vol. 11.)

Un extrait de cette lettre est donnée dans AMns, p. 194. Cf Murdoch, vol. 2, ch. XIV, p. 192, qui place l 'événement au 4 octobre 1750. Dans la Biographie de Lawrence, loc. cit. p. 28, il est dit que "Howe était venu pour tâcher de régler certaines difficultés que ce dernier avait eues avec les Indiens. " Il y est dit également que ce fut à la suggestion de Lawrence que Howe se rendit à la rencontre du parlementaire. {Arch. Can. 1905. P. 388 et seq.)

5. Le MS. original, fol. 333-4, porte à cet endroit la note suivante: "D'après la coutume établie depuis l'occupation du pays, Howe devait succéder à Mascarène comme gouverneur; mais la fondation d'Halifax fit déroger à cette règle. Quelques semaines avant la mort de Howe, Cornwallis avait demandé son congé, et suggéré Lawrence, comme son successeur, donnant pour raison que "Mascarène had sold out and was worn ont, and that Howe, not being a military man, was unfit. ' ' Il est impossible que l 'objection de Cornwallis quant à Edward Howe n'ait pas été admise; car, Lawrence ne fut pas nommé non plus cette fois. Howe est invariablement" désigné sous le nom de capitaine, mais c'était plutôt parce qu'il était commissaire des troupes et parce qu'il avait été chargé d'opérations

En sa qualité de commissaire des troupes, il avait été pendant longtemps en rapports continuels avec les Acadiens; et, comme il parlait facilement le français, il fut le principal aviseur de Mascarène, et son intermédiaire dans les efforts par lesquels celui-ci tâchait de les garder fidèles au gouvernement. Son influence auprès des habitants français égalait celle de ce gouverneur même. Il était l'homme de toutes les missions difficiles. De l'aveu de tous, c'était un homme de grand mérite, d'une bravoure et d'un dévouement à toute épreuve.

La mission dont l'avait chargé Corwallis, au fort Lawrence, paraît avoir été de négocier le retour des Acadiens émigrés, de conclure un traité avec les sauvages et de retirer de leurs mains les prisonniers qu'ils avaient saisis deux ans plus tôt, à Grand-Pré.

militaires; ainsi, lors de la première attaque contre Annapolis par Duvivier, il fut chargé par Mascarène de déloger l'ennemi et de faire raser les maisons qui lui servaient de protection. Au combat de Grand-Pré, il tomba grièvement blessé à côté du colonel Noble. Voyant qu'il perdait tout son sang de la blessure qu'il avait, reçue au bras gauche, il demanda à un officier français de faire panser sa blessure par leur chirurgien; celui-ci était alors occupé auprès de M. Coulon de Villiers, aussi grièvement blessé; Howe le pria alors de faire parvenir sa demande au chirurgien anglais. Cette démarche donna lieu à des ouvertures de capitulation, et Howe, malgré sa faiblesse, servit d'interprète aux négociations. Il lui fut permis de se retirer à Annapolis sur parole, et plus tard il fut échangé contre un M. Lacroix et tous les prisonniers canadiens qui se trouvaient à Boston. Murdoch dit de lui: "He left a widow, Mary Magdalen How, and several children. The esteem he won while living, the gênerai usefulness of his conduct as an early f ounder of our colony, and the circumstances of his death, commend his memory to us who enjoy a happy, peaceful and prosperous home; for the security and comfort of which, we are bound to be grateful to those who pioneered the way in the earlier periods under many and serious disadvantages.." (vol. 2, ch. XIV, p. 193-4.) Edward Howe est l'un de mes ancêtres. Ses descendants sont nombreux dans les Districts des T rois-Rivières et de Montréal. Parmi les principaux sont: Théodore Doucet, Ecr, N. P., ses sœurs Lady Middleton et la comtesse de Bligny, Edmund Barnard, Ecr., Q. C , le lieut. col.

Nous laisserons Parkman raconter à sa manière les circonstances de la mort de Howe :

« Parmi les officiers anglais se trouvait le capitaine Edward Howe, homme aimable et intelligent, qui parlait couramment le français et qui demeurait depuis longtemps dans la Province. Le Loutre le détestait; il redoutait l'influence qu'il pourrait exercer sur les Acadiens, plusieurs d'entre eux le connaissant et l'aimant. Un matin, vers huit heures, les soldats du fort Lawrence virent ce qui leur parût être un officier de Beauséjour, portant un drapeau, et s 'avançant à travers les hautes herbes qui s'étendaient au delà de la Missagouetche. A marée basse, cette rivière n'était qu'une coulée de boue rougeâtre épandue en travers du marais, tandis qu'un filet de limon descendait pa-

Hughes, chef de police à Montréal, Odilon Doucet, du ministère des Postes à Ottawa, Antonio Prince, M. P. P., Auguste Bichard, vice-consul français à Winnipeg, — (suit une ligne biffée et qui portait ceci: les chanoines Jean et Joël Prince, Achille et Louis Blondin, Bégistrateurs, etc., etc."

Voici comment, par la branche maternelle, nous serions les descendants d'Edward Howe: notre grand 'mère Julie-Madeleine Doucet (1797-1866), qui avait épousé le 15 oct. 1815, Joseph le Prince, fils de Jean le Prince et de Kosalie Bourg, était fille de Jean Doucet, né à Tintamarre, (aujourd'hui Sackville, N.-B.) en 1751, marié aux Trois-Bivières, le 2 février 1778, à Marie-Anne Madeleine Mirault, née à Port-Boyal en 1755, fille de François Mirault et de Marguerite Bobichaud. Or, ce Jean Doucet, père de notre grand 'mère, "par un malheur et un crime dont Marguerite Préjean, sa mère, ne peut être tenue responsable, était le fils du colonel Howe. ' ' (Cf. Bulletin des Recherches Historiques, vol. 13, janvier 1907, article sur l'abbé André Doucet, curé de Québec, par Mgr Henri Têtu.) Dans une lettre du 18 avril 1896, Edouard Bichard écrivait : " Ma grand 'mère le Prince, Julie Doucet, était certainement la petite-fille d'Edward Howe. . . Il n 'y a pas le plus léger doute sur ce fait. Il est de tradition également dans les autres branches de la famille." (Id. Ibid. p. 4-5.)

Le chanoine Jean-Joël le Prince, est né en août 1816, mort le 30 octobre 1893 au Séminaire de St- Hyacinthe.

Le chanoine Jean le Prince, né en 1827, mort curé de St-Maurice le 6 janvier 1898.

resseusement tout au fond de son lit; mais à marée haute, elle se changeait en un torrent opaque qui la remplissait jusqu'au bord et se serait même déversé, s'il n'eut été contenu par des digues. Derrière la digue, sur la rive opposée, se tenait le soi-disant officier, agitant son drapeau pour signifier qu'il désirait avoir une entrevue. En fait, ce n'était pas un officier, mais l'un des sauvages de Le Loutre en uniforme d'officier, Etienne le Bâtard, ou, comme d'autres disent, le grand chef Jean-Baptiste Cope. Howe, portant un drapeau blanc, et accompagné de quelques officiers et hommes, s'achemina vers la rivière pour écouter ce que l'autre pouvait avoir à lui dire. Comme ils approchaient, l'aspect et le langage de cet homme éveillèrent leurs soupçons. Mais il était trop tard; car un parti d'Indiens, qui s'étaient cachés derrière la digue pendant la nuit, tirèrent sur Howe et le blessèrent mortellement. Ils continuèrent à tirer sur ses compagnons, sans cependant pouvoir les empêcher de traîner le mourant jusqu'au fort. Les officiers français, indignés de cette vilaine action, n'hésitèrent pas à en rendre Le Loutre responsable: car, ainsi que le dit l'un d'entre eux: « De quoi un mauvais prêtre n'est-il pas capable °f »

L 'on comprendra l 'intérêt tout particulier que nous avons mis à tâcher de pénétrer le fond de cette lugubre tragédie, puisqu'il s'agit ici de l'un de nos ancêtres; et malgré cela, il nous reste encore bien des doutes sur l'interprétation qu'il serait le plus acceptable d'en donner. Nous ne saurions, certes, avancer là dessus une version quelconque avec la belle assurance qui distingue Parkman. Nous croyons

6. Montcalm and Wolfe. Vol. I, ch. IV. Conflict for Acadia P. 123-4.

avoir sous les yeux tous les documents qu'il a consultés luimême, en tout cas, nous avons vu tous ceux qu'il cite. Or, il introduit des détails qui sont nouveaux, desquels nous avons lieu de penser que son imagination seule a fait les frais. L'historien avait à choisir entre trois ou quatre versions différentes, qui se contredisent plus ou moins l'une l'autre. Or, il a accepté celle qui nous paraît le moins probable, le moins honorable. L'autorité sur laquelle il s'appuie est tellement suspecte que les écrivains sérieux ne l'invoquent même pas, ou, s'ils y réfèrent, ils ont du moins la candeur de mettre le public en garde contre elle, en exposant au préalable les raisons pour lesquelles il faut s'en méfier.

L'on pourra se former une idée de la valeur de Parkman comme historien, lorsque l'on saura que, cette source méprisable et que tout le monde rejette, et telle autre presque aussi sujette à caution, constitue la grande base des deux chapitres que, dans son ouvrage Montcalm and Wolfe, il consacre à l'Acadie. Ces deux chapitres intitulés, l'un, Confiât for Acadia, l'autre, The Removal of the Acadians, contiennent quatre-vingt-dix pages. L'auteur, en dix pages, enjambe lestement les événements des quarante premières années, pour en arriver à l'abbé Le Loutre, auquel il consacre la plus grande partie de son récit.

Les faits et gestes de ce bouillant abbé avaient pour lui un attrait trop piquant pour qu'il pût perdre cette belle occasion de les mettre en relief. Quel chapitre, palpitant d 'intérêt, ne pouvait-il pas tirer du chaos de l'histoire ! Par malheur, la plupart des renseignements que nous savons sur les agissements de Le Loutre, viennent des deux autorités suspectes dont nous venons de parler. L'une, la moins méprisable, est un auteur anonyme, et le titre de son écrit est:

Mémoires sur le Canada, 1749-17607. Parkman se garde bien de dire que cet ouvrage est anonyme, que son auteur professait une haine voltairienne à l'égard du clergé, qu'il devait faire partie de la bande de pillards dont l'intendant Bigot était le chef: à preuve c'est qu'il se montre assez partial envers ce dernier pour le qualifier d'homme probe. L'amertume de cet écrivain envers les prêtres saute tellement aux yeux que Murdoch, qui le cite en passant, sur d'autres faits, a l 'honnêteté de mettre en doute sa véracité : « Il est bon de se rappeler cependant que nous avons puisé nos renseignements concernant Le Loutre à des sources hostiles aux prêtres de son Eglise, — les Français de cette époque étant imprégnés de la philosophie de Voltaire 8 » C 'est ainsi que

7. Le titre original est: Mémoires du S. de C. contenant l'Histoire du Canada, durant la guerre, et sous le gouvernement anglais. Lia, Québec Historical Society a fait imprimer ce MS. en 1838, avec Introduction par Faribault. Ce dernier croit que l'auteur de ces Mémoires est M. de Vauclain. Opinion inadmissible, dit Kingsford. Le nom du chevalier Johnstone a été mentionné également. Mais cela n'est pas plausible. D'après Kingsford, il semblerait que ces Mémoires sont de Franquet : * ' Since the perusal of Franquet 's diaries, I hâve again read the Mémoire with the theory that he was possibly the author. There is one point worthy attention, the considération shown .Bigot, although with no désire to hide his peculations. Franquet had partaken of Bigot 's hospitality and was impressed with the good side of his eharacter. Undoubtedly he intimately knew the society so graphically described. " — Kingsford. Hist. of Canada, vol. III, Note de la page 577-8.

8. "It must nevertheless be remembered that we hâve derived our information of this person from sources not friendly to priests of his church, — the French of that period being tinged with the philosophy of Voltaire." (History of N. S. vol. 2, ch. XIX, p. 271.)

Il nous semble que ce que Murdoch dit ici s'applique également aux Mémoires sur le Canada et aux documents provenant de Piclwn. A partir du ch. XIII, l'historien de la Nouvelle-Fcosse cite assez fréquemment ces deux sources, et le jugement qu'il en porte dans son ch. XIX, après qu'il a fini de tracer, d'après leurs données, le portrait de Le Loutre, renferme 6a pensée h l'égard de l'une et de l 'autre : toutes deux lui paraissent tendancieuses au même degré.

doit procéder un historien digne de ce nom. Mais Parkman, lui, comme d'habitude, a fait le silence sur toutes ces choses, se contentant de déduire de ces sources des conclusions d'autant plus fortes en faveur de sa thèse que leur origine est française. Sa fraude ne s 'arrête pourtant pas là. Comme pour donner plus de poids à l'autorité de ces Mémoires sur le Canada, il en désigne parfois l'auteur sous l'appellation vague de : « A catholic contemporary, Un catholique contemporain. » Pareille désignation déroute le lecteur bénévole, qui ne sait plus bien s'il s'agit de ces Mémoires, ou d'une autorité additionnelle qui les confirme. C'est faire d'une pierre deux coups, multiplier en divisant. De là aux procédés candides de Murdoch, il y a un abîme 9.

9. Voici exactement ce que nous relevons dans Parkman. Au chapitre IV de son Montoalm and Wolfe, vol. I, Conflict for Acadia, il est dit, en parlant de Le Loutre: "This priest, says a French writer of the Urne. . . " (p. 113) et une note au bas de la page porte: Mémoires sur le Canada. A la page 119, autre citation ainsi amenée : ' ' Nobody, says a French catholic contemporary. . . " Et une note au bas de la page porte: Mémoires sur le Canada. A la page 125: ' ' They ref used to go, says a French writer. . . " et, au bas de la page 126, renvoi à Mémoires sur le Canada.

Ailleurs, dans le même chapitre, Parkman renvoie à cet ouvrage, sans le citer textuellement, mais en fondant dans son texte les informations qu'il lui emprunte. L'historien américain fait grand état de ces Mémoires et leur attribue évidemment une haute autorité. Mais est-ce intentionnellement et pour donner le change au lecteur qu'en les citant, il dit tantôt: A French catholic contemporary et tantôt a French writer of the time et tantôt a French writer? Toujours est-il que les renvois au bas des pages sont exacts, et qu'il n'est pas besoin d'un grand effort de la part du lecteur pour s'apercevoir que, sous ces appellations diverses, c'est toujours la même source qui est désignée. — Où Parkman a vraiment tort, c 'est quand il donne ces mémoires comme venant d 'un French catholic contemporary. Comment ne s'est-il pas aperçu que cet auteur n'avait rien de catholique? Mais cela servait mieux le but de l'historien américain de le désigner, au moins une fois, sous ce nom. Cela donnait plus de crédibilité à ses infâmes jugements. Ne fallait-il pas que Le Loutre fût bien méchant pour qu 'un ' ' catholique contemporain ' ' eût osé parler de lui en ces termes? — Voilà ce que Parkman a peut-être pensé qu'on se dirait.

La seconde autorité à laquelle l'historien américain a recours est bien pis encore. En passant de l'une à l'autre, il tombe de Charybde en Scylla 10. Cette fois, il s'agit d'un officier français subalterne, du nom de Pichon. Après avoir passé plusieurs années à Louisbourg, ce Pichon fut transféré à Beauséjour en 1753, à savoir deux ans après l'époque dont nous nous occupons. Le capitaine Scott était alors commandant du Fort Lawrence. Pichon trouva le moyen de se ménager une entrevue avec lui, au cours de laquelle il offrit ses services, s 'engageant, moyennant finances et promesses de protection, à lui transmettre tous les renseignements qu'il pourrait plus ou moins subrepticement se procurer sur les agissements et les projets des Français, ainsi que copie de tous les documents qui pourraient lui tomber sous la main. Pichon s'acquitta de son rôle odieux avec beaucoup d 'assiduité, d 'abord en communiquant avec Scott, et plus tard avec le capitaine Hussey, qui, peu de temps après, remplaça Scott dans le commandement du Fort Lawrence. Le triste sire continua dans la suite son métier à Halifax, à Louisbourg, à Philadelphie, après quoi il se retira en Angleterre, où il publia une brochure ayant pour titre : Letters and Memoirs relating to Cape Breton u.

10. Ce vieux proverbe n 'a pas ici sa juste application. Tomber de Charybde en Scylla, c'est, en voulant éviter un mal, se jeter dans un plus grand. Or, Parkman ne fait rien de la sorte: les deux écueils, il les frappe tour à tour; il donne contre le second, qui est le plus dangereux, sans avoir cherché le moins du monde à se garder du premier. Mais l'on comprend ce que l'auteur d'Acadie a voulu dire.

11. Thomas Pichon (alias Thomas Signis Tyrrell) était français d'origine et avait été élevé à Marseilles. Il étudia d'abord la médecine. Grâce à la protection du marquis de Breteuil, il fut fait inspecteur des hôpitaux militaires à l 'armée de Bohême et de Bavière. Un an après son retour en France, il fut fait inspecteur des fourrages de l'armée dans la Haute-Alsace. C'est là qu'il fi

Tel est cet homme quant au rôle qu'il a joué. L'on devinera aisément qu'un individu de ce calibre ne constitue pas une autorité d'un bien grand poids, alors même que nous ne posséderions sur son compte aucun renseignement de nature à le discréditer davantage. Mais nous sommes loin de manquer de tels témoignages. Le capitaine Hussey, en communiquant au gouverneur les informations qu'il en recevait, donnait ses raisons d'y ajouter foi ou d'en douter; et plusieurs fois il fit voir les inconséquences de Pichon et le peu de créance que méritaient ses révélations, si bien qu 'à la fin il émit l'opinion qu'il serait préférable de cesser tout rapport avec lui. Le Dr Brown discute également les écrits et les renseignements venant de ce personnage, et relève avec beaucoup de sagacité la bassesse de caractère dont ils font preuve. L'amiral Boscawen ne voulut pas leur accorder de valeur; et Murdoch, tout en le citant au sujet de la prise de Beauséjour, s'en excuse sur l'absence de toute autre source d'information 12.

la connaissance du comte Raymond qui l'emmena comme secrétaire à Louisbourg, dont il avait été nommé gouverneur. Pichon remplit cette fonction de 1751 à 1753, où il fut transféré au fort Beauséjour à titre de commissaire des magasins. C'est alors qu'il entra en correspondance secrète avec Scoit, Hussey, etc., et qu'il se livra, au profit des anglais, à l'espionnage et à la trahison. Cela dura jusqu 'à la prise de Beauséjour, en 1755, où, fait ostensiblement prisonnier avec le reste de la garnison, il fut conduit à Pisiquid (Windsor) puis à Halifax. Dans cette dernière ville, censé sous la surveillance de l'officier anglais Archibald Huishelwood, mais libre en fait, il gagna la confiance des officiers français supérieurs qui y étaient détenus et rapporta au gouvernement leurs plans et leurs conversations. En échange de ses trahisons, il se faisait donner des habits, de .l'argent, etc. En 1758, il vint à Londres où il résida jusqu'à sa mort arrivée en 1781. Son ouvrage sur le cap Breton fut publié anonyme, à Londres en 1760 et à Paris en 1761. Il avait pris le nom de Tyrrell, qu'il disait être celui de sa mère.

12. Le MS. original, à cet endroit(fol. 340, 341,) contient en note des citations anglaises dont la provenance n 'est pas indiquée. Richard les a prises, — sauf la der-

Sans les « Mémoires sur le Canada », et les renseignements fournis par Pichon, Parkman aurait été privé de

nière, extrait d'une lettre de Boscawen, — dans Documents inédits sur l'Âcadie. (C. F. tome II, p. 127 et seq. Pièces 88 et seq.) Correspondence between Pichon (or Tyrel) with the british officers. Cela est tiré du British muséum. (Brown MSS. Add. 19073, fol. 21, no 24, 1753-1755.) Mr. A. B. Grosart fait précéder ce document des notes suivantes, de sa propre main: "Thèse are invaluable papers as they reveal Pychon's state of mind during his traiterous correspondence. Appended is a critique on Pychon by captain Hussey of Fort Lawrence. The whole is in the original French: and is annotated throughout from the documents in the council Records. The mutual correspondence is carefully given from the original in the Records. ' ' — Voici ces citations : La première, au contraire de ce que dit Richard, n'est pas une lettre de Hussey à Scott, mais est intitulée: "Critique on Pichon by captain Hussey," pièce LXXXIX, et nous paraît être une note mise par le Dr Brown en tête d'un billet envoyé par Hussey: "The inconsistency, the fear of guilt, make the guilty commit absurdities ruinous to themselves. Traitors are never cordially believed. They hâve broken the holiest obligations, how is it possible to bind them by ordinary ties. " Et suit la lettre de Hussey dont les paroles ci-dessus sont le commentaire: "Au capitaine Scott — Pichon 's Seduccr. Fort Lawrence, llth novr 1754: Dear Sir, Enclosed you hâve some letters I received from your Friend under a cachet volant as you see. . . I must confess I hâve some suspicions of your Friend 's sincerity, and hâve communicated them to the Colonel. I am, your most humble servt. T. Hussey." Le 12 novembre, le même écrivait au "commissioner in chief " une longue lettre de laquelle Richard a détaché ce qui suit: "The 9th of this month I received the enclosed letter, which if (whether) authentic or not, I think it my duty to transmit to you as soon as possible. . . I cannot help suspecting Pichon 's sincerity, and very often find great circonsistencies in his letter. I cannot but remark that in this Sir he makes the General of Canada saythat he engages Le Loutre (Moyse) [known by the name of Moses] and Verger (sic) to find some plausible pretext to make the Indians break out, and then tells me that Mr. Verger will take care that they do not attempt any thing at Mejagouesh (sic.) He hath also, ever since I hâve been hère, complained how narrowly he is observed and how jealous (whom in contempt he styles Moses) Moyse — is of him, which I think is a little inconsistent with his trusting him with his Letters so far as to take copies of them. I think Sir that I hâve good reason to believe that the letter he calls Mr. Duquesne's is of his own composing; for I am this morning informed from etc. etc. . . Mr. Pichon is also a little mistaken about. . . would you think proper of my keeping up this correspondence during the winter. . . "

Richard ajoute: "The Rev. Mr. Brown dévotes a chapter to dissecting Pi-

toutes ses anecdotes sur Le Loutre, et la partie la plus intéressante des deux chapitres qu'il consacre aux choses acadiennes eût été manquée. Or, il devinait que tout cela serait

chon 's inconsistencies and character, with the title : ' ' Casual hints f rom the Letters of Piehon indicating the state of his traiterous correspondence (with the British officers at Fort Lawrence in the years 1754 and 1755. — Copied from his Papers in the Secreys office in N. S.) Pièce LXXXX des Docum. Inéd. — (Dans ces extraits de Piehon, impitoyablement commentés par Brown, le traître demande à Scott, à deux reprises, d'être envoyé à Philadelphie. Il n'y alla pas cependant, quoi qu'en dise Bichard dans le texte.)

Enfin, la dernière citation que renferme cette note est malheureusement fautive. L'auteur d'Acadie, pour n'y avoir pas regardé d'assez près, est tombé dans une grosse erreur. Il dit, en effet: "Boscawen, writing to Pitt after the tdking of Louisbourg in 1758, said: "I received this statement with but a moderate account of belief in its accuracy, as Piehon was not there himself. . ." Or, ce texte n'est pas de Boscawen, mais de Murdoch. En voici la preuve, dans B. Murdoch's Hist. of N. S. vol. 2, ch. XXIII, p. 343 : "Boscawen writes from Gabarus bay, 28 July (1748), to Mr Pitt, giving the account of the capture of the Bienfaisant and destruction of the Prudent by the boats of the Squadron, adding : "I hâve only further to assure His Majesty that ail his troops, and\ officers, both sea and land, hâve supported the fatigue of this siège with great firmness and alacrity. ' ' — Et c 'est tout pour la lettre de Boscawen à Pitt. Murdoch continue son récit: "It is stated by Piehon, that the evening before the English took possession of the town, the French soldiers were suffered to plunder the magazines, and that the priests spent the whole night in marrying ail the girls of that place to the first that would hâve them, for fear they should fall înto the hands of the heretics. 7 receive this statement with but a moderate amount of belief in its accuracy, as Piehon was not there himself, and being soured with his own nation, and an open scoffer at the Priesthood, teithout impugning his veracity, I may believe he was prone to believe any canards he heard tliat tented to disparage French authorities or religious men. It ressembles too closely the harsh charges of pillage at Beauséjour, for which we liave only his assertion." — C'est donc par distraction que Bichard a prêté à Boscawen un jugement sur Piehon qui est évidemment de Murdoch. Mais le jugement reste, et il est peu flatteur pour ce traître. Et c'est cela qui importait surtout.

Piehon (Pièce LXXXVIII) des Docum. Inédits, donne de bien pauvres raisons pour excuser sa trahison : ' ' Trompé grossièrement par l 'homme que j 'avais accompagné à l'Isle Boyale, (le comte de Baymond) dont la cour de France avait fait gouverneur (sic) et qui me doit le plus, je projettai dès lors, etc., etc." "Après le départ du comte de Baymond qui avait affecté d'ignorer ce qu 'une généreuse équité exigeait de lui. . . " (CF. Tome II, p. 127.)

lu avec avidité ; que, grâce à son talent de beau conteur, un pareil récit ferait prime sur le marché. Que faire ? La situation était délicate à l'extrême, pleine de tentations et de dangers. Fallait-il laisser tomber un si beau fruit? Quand il l'avait là sous la main, pourquoi ne pas le cueillir? Il est bien vrai que personne avant lui n'avait osé y toucher, mais il n'en était que plus tentatif et plus savoureux. Se non e vero e bene trovato 13. Enfin, ce qui devait arriver s'est produit: Parkman a succombé, il a cueilli le fruit. Nous lui devons cependant cette justice de dire qu'il a longtemps hésité avant de faiblir: et cela se voit à la peine qu'il s'est donnée pour déguiser l'identité de Pichon et pour taire tout ce qui pouvait le déprécier.

Rien n'est plus intéressant que d'étudier l'embarras de l 'historien américain à ce propos : l 'on y saisit sur le vif les voies et les moyens, les ruses et les expédients auxquels peut avoir recours un écrivain sans vergogne; l'on y assiste aux fluctuations d'une âme balancée entre la joie et la détresse, ruminant l'une après l'autre toutes les combinaisons fournies par un esprit fertile.

Pour ce qui est des Mémoires sur le Canada, Parkman paraît en avoir pris assez facilement son parti. Après tout, pensait-il, il n'était pas de rigueur de suivre l'exemple de Murdoch; il n'était pas absolument nécessaire de dire que cet ouvrage est anonyme, qu 'il suinte la haine du clergé, etc. — Mais, pour Pichon, la chose était autrement scabreuse: force était bien de mentionner le rôle que cet individu avait joué.

Plusieurs alternatives se présentaient : citer Pichon, sous

13. Ce mot est attribué au cardinal d'Esté (1479-1520). Il l'aurait dit du Roland furieux de l'Arioste.

[ ioo ]

la dénomination vague de « Un officier français » ; ou encore, référer simplement à ses lettres, ou, pour celles qui s V trouvent, à la page du volume des Archives de la Nouvelle- Ecosse 14 ; le nommer sans commentaires ; ou bien, déclarer quelle sorte d'emploi il avait exercé, quitte à dire sur son compte un mot favorable, pour atténuer et comme assourdir l'effet qu'une telle révélation produirait; ou enfin abriter cette autorité plus que douteuse derrière un nom respectable. Or, Parkman, au lieu de choisir telle ou telle de ces alternatives, a cru plus habile de les adopter toutes successivement, en procédant par gradation, de manière à préparer savamment l 'esprit du lecteur à gober son homme. De la sorte, il pouvait se dire qu'en cas d'attaque, il aurait cinq portes pour sortir, sans compter les fenêtres. En fait d'astuce, il serait difficile de rien trouver qui égale ceci. Pour lui, il semble que la question consistait à se ménager des issues, au cas où son truc fût éventé. Mais cela était bien improbable. Qui se donnerait la peine de fureter, de

14. Le MS. original (fol. 343) a ici la note suivante: "Le compilateur a cédé à la même tentation; il a introduit quelques-unes des lettres de Pichon dans le Vol. des Archives. Arcades ambo."

Voici ce que nous trouvons dans Akins: à la page 229, une lettre de Pichon au capitaine Scott, en date du 14 oct. 1754; page 238, une lettre du même, en date du 9 nov. 1754, il n'est pas dit à qui adressée; le reste se compose de trois documents dont Pichon avait pris copie et qui ont été trouvés dans ses papiers, les fameux Tyrrell's Papers. Nous devons ajouter, pour être équitable, qu'au bas de la page 229, Akins a consacré à Pichon une note biographique dans laquelle il expose franchement ce qu'il fût. Le compilateur le donne comme espion et traître.

Les deux mots latins, à la fin de la citation de Richard, sont classiques:

Ambo florentes aotatibus, Arcades ambo:

Et cantare pares, et respondere parati.

Virg. Egloga Septima. 3-4.

[ ioi ]

scruter, de comparer les textes? Pas les Acadiens, assurément, ni les prêtres, qui ne verraient que du feu dans tout cela. Que ne nous a-t-il été donné de pouvoir lire dans les pensées de cet historien, et de le voir se pâmer d'aise, devant les trouvailles d'expressions qui lui étaient venues pour donner une couleur honorable à son Pichon: nous aurions assisté à une scène d'un haut comique.

Voici donc comment a procédé Parkman : en premier, le nom de Pichon n 'apparaît pas ; il est cité, mais sous couvert d'un officier français. Et ainsi est illustré le proverbe espagnol rTira la piedra y esconde la mano, lancez la pierre et cachez-vous la main. Un peu plus loin, l'historien réfère au volume des Archives, sans encore nommer Pichon ; troisièmement, il le nomme, mais sans en dire davantage ; quatrièmement, il se décide à noter brièvement ce qu'était cet homme, en s 'efforçant par contre de le rehausser: « Au fort Beauséjour (1755) se trouvait un autre personnage de marque. C'était Thomas Pichon, commissaire des magasins, homme de bonne éducation et intelligent, né en France, mais anglais par sa mère. Il jouait maintenant à la trahison, entretenant une correspondance secrète avec le commandant du fort Lawrence, et lui rendant compte de tout ce qui se passait à Beauséjour. » Et en note au bas de la page: « Il était l'auteur de Lettres authentiques et mémoires relatifs au Cap Breton, — ouvrage d'une certaine valeur 15. »

15. ' ' There was another person in the fort worthy of notice. This was Thomas Pichon, commissary of stores, man of éducation and intelligence, born in France of an english mother. He was now acting the part of a traitor, carrying on a secret correspondence with the commandant of Fort Lawrence, and acquainting him with ail that passed at Beauséjour. . . Pichon, called also Tyrrell. , . was author of Genuine Letlers and Memoirg relating to Cape Breton, — a

De la sorte, Pichon a été cité une vingtaine de fois, et le lecteur n'en savait encore rien 1C. Ce dernier n'étant pas au courant des procédés de Parkman — et comment l'eût-il été? — a supposé que l'officier français d'abord cité devait être fort respectable, et que son autorité était d'autant plus convaincante que les faits qu'il relate sont au préjudice des gens de sa nation. Dans le second cas, l'autorité invoquée n'était plus, en apparence, «un officier français», encore moins Pichon, mais bien le volume des Archives, c'est-à-dire quelque document officiel : le lecteur, sûr de son fait, n 'aura certainement pas pris la peine de consulter le dit volume; et la mystification se continuera. Plus loin, le nom de Pi-

book of some value." — (Montcalm and Wolfe, vol. I. ch. VIII. Eemoval of the Acadians, p. 252.)

16. Afin de donner à ce passage toute la précision désirable, nous avons pris la peine de relever par le menu tous les endroits des deux chapitres de Montcalm and Wolfe où ce Pichon est en cause.

a) Chap. IV. Confiict for Acadia.

1° page 125 : "The French ofrtcers, indignant at this villany (meurtre de Howe) did not hesitate to charge it upon Le Loutre; "for, says one of them, what is not a wicked priest capable of doing?" — Et au bas de la page, il y a une note qui dit: "on the murder of Howe, Public Documents of Nova Scotia, 194.5 "... Effectivement, la citation que Parkman vient de faire se trouve à la page 195 de Akins, sous le titre suivant: "Extract from a Document entitled: A short account of what passed at Cape Breton, from the beginning of the last war until the talcing of Louisbourg in 1758, by a French officer. Ce French officer n 'était autre que Pichon. Akins ne l 'ignorait pas, et Parkman non plus. Ni l'un ni l'aure ne le nomment cependant. 2° page 127, la note 2, à propos de Le Loutre qui aurait menacé son peuple d'excommunication, etc., renvoie aux pp. 229-230 des Public Documents of Nova Scotia. Or, à cet endroit des Public Documents se trouve une Lettre de Thomas Pichon au capitaine Scott, en date du 14 oct. 1754, où l'on relève précisément le fait que mentionne Parkman.

b) Chapitre VIII. Bemoval of the Acadians. Page 248. Duquesne, Governor of Canada, wrote to Le Loutre. . . " I invite both yourself and Mr. Verger to devise a plausible pretext for attacMng them (the English) vigourously." Une note au bas de la page porte: "Duquesne à Le Loutre, 15 octobre 1754; extract

chon sera prononcé, sans plus ; et le lecteur, ne soupçonnant rien de ce personnage, l'aura laissé passer en toute bonne foi. Enfin, dans le chapitre The Removal of the Acadians, on lui apprend qu'il y avait à Beauséjour un nommé Thomas Pichon, garde-magasin, qui était traître à son pays. Mais rien ne lui indique qu'il s'agit ici de « l'officier français », cité dans un chapitre précédent, Conflict for Acadia. D 'autant plus que Parkman, par un autre truc de sa façon, ne le désigne pas, cette fois, comme officier, mais comme Commissary of Stores. Et chose qui contribue à dérouter davantage le lecteur — en même temps que Pichon est donné comme traître, on en dit du bien et on lui fait des compliments.

Il faut admettre que tout cela est « very smart » 17. C 'est, avec l 'attrait du style, le genre de mérite que l 'on ne saurait

t»i Publ. Doc. of N. S. page 239. ' ' Oui. Mais ce que Parkman omet de signaler, c'est que cette lettre de Duquesne (dont Hussey a dit qu'il croyait qu'elle était de la main de Pichon, voir note 12) a été copiée et envoyée par Pichon, au commandant du Fort Lawrence, le 9 novembre 1754. Pichon commence par dire: ' ' Voici copies etc. . . En vous les envoyant, je vous prie de vous souvenir qu 'il est d 'une extrême importance pour moi que rien n 'en transpire au dehors. . . autrement, je serais ruiné, ou du moins mis dans l'impossibilité de rendre service à mes amis. . . " — Page 252, se trouve l 'appréciation de Pichon, que Richard vient de citer et dont nous avons donné le texte anglais dans la note précédente. Page 253, il y a une courte citation, et au bas de la page, la note 1 renvoie à Pichon to capt. Scott, 14 oct. 1754, in Public Docum. of N. S., p. 229. Page 254, autre citation, et la note 1 renvoie à Public Doc. of N. S., p. 239, à savoir, mais sans que Parkman le dise, à cette même lettre de Duquesne à Le Loutre dont copie avait été faite et envoyée secrètement par Pichon. Pages 259 et 261, il y a deux renvois au Journal of Pichon, cited by Beamish Murdoch. Page 265, un renvoi à Lettre de L'Evêque de Québec à Le Loutre, novembre 1754, in Public Documents of Nova Scotia, p. 240. — Oui, mais Parkman omet de dire que cette Lettre avait été copiée et envoyée par Pichon, en même tempa que la lettre de Duquesne, au commandant anglais. Elle provient également dea Tyrrell 's Papers.

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