‹ Acadie (volume 2)Chapitre 28 sur 89 · Nova Scotia Arch. ATcins, p · texte numérisé non relu

Nova Scotia Arch. ATcins, p

autres le droit de débattre le prix de leurs produits; et si vous avez à vous plaindre d'eux, vous ne devrez employer ni la force ni aucun autre moyen illégal pour vous faire justice vous-même, mais recourir à l'autorité.

Cet ordre plaide éloquemment en faveur du caractère de Hopson; par contre, il jette un jour défavorable sur celui de Cornwallis. Sous l'administration de ce dernier, si les apparences justifient nos conclusions, il y avait une manière de procéder à l'égard des Acadiens et une autre toute différente à l'égard des autres sujets de Sa Majesté. Le moindre sergent pouvait s'emparer de force des produits de ceuxlà, et punir à sa guise toute résistance, sans autre forme de procès. Lorsque l'on songe à la tyrannie qui est inhérente à un gouvernement militaire, et cela même de nos jours; tyrannie quelquefois supportable chez les officiers supérieurs, mais qui devient intolérable chez les subalternes, on peut sûrement en inférer que les abus de pouvoir, commis par des inférieurs, devaient être quelquefois bien criants. Cependant, excepté en une seule occasion, sous le féroce Lawrence, nous ne voyons pas, dans tout le volume des Archives, un seul cas de récrimination de la part des Acadiens.

Il est possible que l'ordre que nous venons de citer ait été inspiré par les Lords du Commerce; mais, comme le compilateur ne produit pas une seule de leurs lettres à Hopson, nous ne sommes pas en mesure de vérifier ce point 10.

10. Nos propres recherches dans les Archives nous ont amené à la conclusion que l'ordre en question avait été porté par Hopson motu proprio, mais que les Lords du Commerce, à qui il l'avait communiqué, l'avaient approuvé et ratifié. Cf. A. C. (1894). 1753. March 28. Whitehall. Lords of Trade to Hopson. . ."Respecting the purchase of provisions, the cost of firewood and his method of drawing bills. The French inhabitants are not to be forced to take the oath. .." (B. T. N. 8. vol. 35, p. 425.)

Toutefois ce document concorde parfaitement avec ce que nous connaissons du caractère de Hopson.

Dans une autre circonstance, ce gouverneur a donné une nouvelle preuve de l'excellence de ses sentiments.

Parmi les immigrants arrivés à Halifax dans le cours de l 'automne de 1752, se trouvaient un certain nombre de vieillards décrépits et quelques orphelins. Hopson porta plainte aux Lords du Commerce contre une semblable immigration. Au cours de sa lettre, il ne put s'empêcher de s'apitoyer sur le sort de ces malheureux : « Je puis vous assurer, Milords, que j'ai trouvé un pareil spectacle véritablement navrant, car aucun être tant soit peu humain ne peut faire autrement que se sentir blessé au cœur à la vue d'une telle scène de misère u. »

Nous n'avons pu saisir avec autant de netteté le caractère de Cornwallis: ce dernier n'était peut-être que hautain et impérieux, mais son attitude ne nous permet pas de dire qu'il ait jamais eu des entrailles de miséricorde. Tandis que Hopson, — le trait que nous venons de citer en fournit la preuve, — n'était pas seulement équitable et conciliant, mais encore d'une sensibilité exquise. Tous ses actes sont empreints du même esprit ; aussi son administration, malheureusement trop courte, fut-elle fertile en heureux résultats, et l'eût été encore bien davantage, sans l'acte odieux commis par Conner et par Grâce, lequel réveilla pour un temps les hostilités des sauvages.

L'on peut raisonnablement supposer que si son règne se fût prolongé quelques années de plus, il eût obtenu des Acadiens, et cela sans contrainte, le serment absolu que l'on dé-

11. Govr. Hopson to Lords of Trade. Halifax, 16th October 1752. ATcins. p.

sirait leur voir prêter. A la date du 23 juillet 1753, il écrivait aux Lords du Commerce qu'il était privément informé que les Acadiens, qui avaient quitté leurs terres, avaient été délégués auprès de leurs compatriotes, résidant en territoire anglais, pour conférer avec eux sur la situation:

« J'ai su qu'ils agitèrent entre eux la question de savoir s 'ils ne feraient pas mieux de se mettre tous sous la protection du gouvernement anglais, et de devenir sujets britanniques avec tous les devoirs et les droits que ce titre comporte. Mais il se présentait à cela une objection majeure, et que voici : comme ils vivaient sur des fermes éloignées l'une de l 'autre, et qu 'ils se trouvaient par conséquent dans l 'impossibilité de résister à un ennemi, ils craignaient que les Français ne soulevassent contre eux les Indiens, qui les maltraiteraient au point de les obliger à s'enfuir de leurs terres 12. . . »

Hopson était-il bien informé? Nous n'avons pas lieu d'en douter, ce qu'il rapporte ici nous paraissant conforme aux sentiments que devaient alors éprouver les Acadiens. Il est vrai que l'obligation de porter les armes contre les Français était la raison qui leur tenait le plus au cœur, mais le danger provenant de l'hostilité des sauvages avait une importance tout aussi grande, et ce dernier motif revient dans leurs requêtes, chaque fois que la question est soulevée. Cornwallis, et plus tard Lawrence, s'en moquèrent comme d'une raison futile. Comme les Acadiens délibéraient ici par eux-mêmes, sans pression, et même à l'insu de l'autorité, l'on a là la preuve que cette raison était sérieuse, ou qu'ils la croyaient telle, puisqu'elle mît obstacle à leur détermination d'accepter le serment.

12. Gov. Hopson to Lords of Trade. Halifax, 23rd July 1753. ATcins, p. 198.

S'ils l'avaient prêté, eussent-ils été molestés par les sauvages, à l'instigation des Français? Nous l'ignorons, ou plutôt nous ne le pensons pas. Les Français avaient indubitablement tout intérêt à laisser se continuer la neutralité acadienne; ils agirent de façon à faire croire à leurs anciens compatriotes que, s'ils prêtaient ce serment, ils seraient harcelés par les sauvages; mais nous restons convaincu qu'une fois ce serment prêté, les Acadiens n'eussent été troublés ni par les Français, ni par les sauvages, aussi longtemps du moins qu'ils n'eussent pas été forcés de prendre les armes contre eux. Car, de ce moment, ils eussent été tout aussi exposés aux attaques des Indiens que les colons anglais eux-mêmes; et alors, ainsi que s'exprime Hopson, « comme ils demeurent sur des fermes éloignées les unes des autres, et que par conséquent ils sont dans l'impossibilité d'opposer de la résistance à un ennemi», leur position n'eût plus été tenable. Les Acadiens devaient être les meilleurs juges des probabilités à cet égard, puisqu'ils délibéraient sous le coup d'un intérêt actuel de la plus haute importance, et qu'ils s'appuyaient d'ailleurs sur une longue expérience du caractère de ces sauvages. Hopson semble apprécier la valeur de leurs raisons; à l'inverse de Cornwallis et de Lawrence, il n'avait qu'à céder à la délicatesse de ses sentiments, au mouvement de son âme compatissante et sympathique, pour entrer dans leurs vues.

Les délibérations dont il nous parle ici ne nous étonnent pas. Elles atténuent peut-être l'héroisme que nous prêtions aux Acadiens, puisqu'ils étaient prêts à laisser la question de leurs intérêts l'emporter sur leurs sentiments. Mais il leur reste encore assez de mérite pour que le souvenir en soit cher à leurs fils. Il est des sacrifices tels qu'ils dépassent les forces de la nature; et l'hésitation des Acadiens,

en pareille occurrence, n'a rien qui doive surprendre. Un siècle et plus s'était écoulé depuis que leurs pères avaient ouvert le pays; plusieurs générations s'étaient assises au même foyer. Tout ce qui rend la vie chère à l'homme, surtout à l'homme des champs, aux cœurs simples et droits, ils l'avaient là sous leurs yeux. C'était leur patrie, la patrie de leurs aïeux, laquelle leur était d'autant plus précieuse qu'ils l'avaient en quelque sorte fondée et créée de toutes pièces. Chaque coteau, chaque vallon, chaque coin de terre de ces riants paysages, contenait un lambeau de leurs souvenirs. Ces prés fertiles qui nourrissaient leurs nombreux troupeaux, leurs pères et eux les avaient arrachés à la mer par des travaux patients et pénibles. Cette église, où ils venaient chaque dimanche s'agenouiller, avait été témoin des seuls événements importants de leur vie simple et paisible. Ce cimetière renfermait la dépouille de leurs parents, et redisait par ses inscriptions l'humble histoire de ceux qui les avaient précédés. Que de pensées déchirantes durent les assaillir à l'idée d'un départ! Partir! c'était dire un éternel adieu à la patrie, à tout ce qu 'ils aimaient et avaient aimé ; c'était abandonner l'aisance, les joies du foyer adoré, pour accepter l'exil, la séparation, la misère! Comme l'a dit le poète :

"Chères leur étaient leurs maisons natales

Où leurs morts vénérés avaient dormi,

Où, de chaque côté, s'étendaient, riches et larges,

Les prairies fertiles ". . . ' '

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