‹ Acadie (volume 2)Chapitre 9 sur 89 · CHAPITRE QUATORZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIEME

La Proclamation de Comwallis provoque le départ de quelques familles. — L'émigration menace de devenir générale. — Au commencement de mai 1750, les députés acadiens, réunis à Halifax demandent, la permission de quitter le pays. — Comwallis, effrayé, change de ton. — Il évite cependant de donner une réponse, laquelle sera faite après que les habitants auront ensemencé leurs terres. — Les semailles finies, les députés reviennent à Halifax. — Nouveau subterfuge du Gouverneur.

Comwallis parut comprendre enfin qu'il n'obtiendrait pas des Acadiens le serment qu'il en exigeait, que ceux-ci se soumettraient à la dure nécessité d'abandonner leurs biens et de quitter le pays, plutôt que de consentir à un acte qui révoltait leurs sentiments \

[Au temps de Nicholson, ainsi que nous l'avons vu, les habitants ne purent se prévaloir des clauses du Traité d'Utrecht. Sous un prétexte ou sous un autre, l'on rendit leur départ impossible. D'un côté, l'on défendait l'entrée des ports aux vaisseaux français; de l'autre, on ne leur permettait pas de se transporter sur des vaisseaux anglais. Us entreprirent alors de construire eux-mêmes de petits bateaux; mais, il leur fut refusé de se procurer des agrès

1. Tout le passage suivant que nous mettons entre crochets a été biffé dans le M8. — Cependant il se trouve intégralement dans la traduction anglaise, (vol. I, depuis le 2e par. de la page 245 jusqu'au milieu de la page 247), ce qui porte à croire que l'auteur ne l'a biffé qu'après coup. Au demeurant, ce "résumé" n'était pas essentiel ici.

soit à Louisbourg, soit à Boston. Non rebutés toutefois, ils eurent recours aux autorités françaises en les priant d'intervenir en leur faveur auprès de la Cour d'Angleterre. Quand l'ordre du gouvernement anglais enjoignant à Nicholson de laisser aux Acadiens toute liberté de s'en aller fut remis au colonel Vetch, celui-ci prétendit qu'il n'avait pas qualité pour agir, qu'il fallait attendre le retour du gouverneur. Et dès son arrivée, Nicholson, dans le but d'éluder les ordres pourtant clairs et formels qu'il avait reçus, en remit l'exécution, sous couleur de réserver certains points à la décision de la Reine Anne 2.

Pendant trois années, les Acadiens qui, naïvement, supposaient de la bonne foi chez leurs gouvernants, attendirent la réponse à ces points soi-disant réservés : elle ne vint jamais. Plus tard, Philipps, croyant que le temps était arrivé d'exiger un serment d 'allégeance, lança une Proclamation ordonnant aux habitants de prêter ce serment dans l'espace de quatre mois, ou de quitter la Province sans rien emporter avec eux que leur linge. Ne connaissant pas le caractère de

2. L'on n'a qu'à se rapporter, pour tout cela, à nos premiers chapitres. Pour mémoire, nous noterons seulement ceci:

* ' 1713. June 23. Warrant f rom the Queen, directing Nicholson to allow such of the French inhabitants of N. S. and New Foundland as désire to be subjects of Her Majesty, ' ' to retain and enjoy their lands and settlements without any Lett or molestation. . . or to sell the same if they shall rather chuse (sic) to remove elsewhere." A. 27 B. T. N. 8. vol. I. A. C. Nova Scotia. "Report of Can. Arch. for 1894, p. 17.

D'autre part, ce passage d'une lettre de Vetch aux Lords of Trade, en date du 24 nov. 1714: "... the bad effect of their removal (the Acadians)... the removal of ail their cattle, sheep and hogs will entirely strip the colony. . . the policy of alîowing the French to sell their land not provided for in the treaty of Utrecht. . . the land, besides, was promised as a reward to the captors. A. 28. B. T. N. 8. vol. I. Id. Ibid. p. 19.

L'on n'est pas plus impudent.

ces gens, il s'imagina, comme ses prédécesseurs, que l'attachement à leurs biens, et le défaut de moyens de transport, les forceraient à accepter ses propositions. Grande fut sa surprise lorsqu'il les vit en train de s'ouvrir un chemin par où s'en aller. Cette solution n'était pas entrée dans ses calculs. Mais il se montra à la hauteur de la situation, et leur défendit simplement de poursuivre leurs travaux.

Enfin, de guerre lasse, les Acadiens se résignèrent à rester dans le pays et à prêter le serment, sous condition de n'avoir pas à porter les armes contre les Français. Cette condition ayant été officiellement acceptée, le conflit était clos.

A partir de ce moment, ils devinrent, à leurs yeux, et aux yeux des autorités dont ils dépendaient, et pour tout le monde, les French neutrals 3. Se reposant sur cette conven-

3. Cette question de la "neutralité" des Acadiens est bien exposée dans Rameau, (Tome II, ch. XI). Naturellement, les historiens anglais ne veulent pas l 'admettre. Voici ce que dit par exemple William Kingsford : " It is customary to speak of thèse people as "the neutrals". The term grew into use, but it is entirely unwarranted. Inferior novelists, with more serious writers, hâve made the word a vehicle on which they can base such arguments as they can offer. . ." KHist. of Canada, vol. III. Book XI, ch. III, N. S. p. 431). Et Murdoch : ' ' The forced removal ! ! ! of the French Acadians, who called themselves nentral French. . ." Hist. of N. S., vol. II, ch. XX, p. 280. Et id., ibid., p. 287. "There can be no room to doubt that such a neutrality as had been suffered, Dut never sanctioned by the British Crown. . . ". Mais à qui la faute s 'il est vrai que la Couronne Britannique n 'ait jamais sanctionné le serment conditionnel que les Acadiens avaient prêté officiellement et qui avait été accepté par le gouverneur d'alors? Les habitants français n'étaient-ils pas en droit de croire que ce serment était bon? N'avait-on pas agi, pendant vingt ans, de façon à les laisser sous cette impression? Pourquoi venir troubler leur paix tout-à-coup et leur demander un autre serment, mais cette fois absolu? — Ah! c'est que les Anglais se sentaient les plus forts maintenant. Quant à Parkman, l'on sait qu'après avoir partagé le sentiment général des historiens anglais là-dessus, il est venu à résipiscence dans A Half Century of Conflict, vol. I, ch. IX. Louisbourg and Acadia, p. 209, où l'on dit: "Recently, however, évidence has ap-

tion solennelle, ils vécurent en somme dans une parfaite quiétude. Non seulement la convention ne fut pas désavouée, mais l'on s'y conforma scrupuleusement de part et d 'autre pendant la guerre, et tout au long de cette période. Au fond, la bonne foi n'était que d'un côté: de l'autre, l'on n'attendait que des circonstances favorables pour répudier ce qui n'avait été qu'une échappatoire, un expédient passager pour sortir d'une impasse.

La fondation d 'Halifax fut l 'occasion si longtemps guettée. Cornwallis pouvait maintenant, il le croyait du moins, parler en maître. Ego nominor leo 4. Qu'il y eut eu convention ou non, cela lui importait peu ; il ne lui était même pas nécessaire d'invoquer un manque de loyauté de la part des Acadiens: là n'était pas la question. Il lui suffisait d'être le plus fort: avec cela, un soldat de son espèce ne se met pas en peine d'arguments. Ainsi que ses prédécesseurs, il était convaincu que les Acadiens préféreraient le serment à l'alternative de perdre leurs possessions. Et le délai, que le traité d'Utrecht avait fixé à un an, et Bichard Philipps à quatre mois, Cornwallis le réduisit à trois: à l'exemple de Philipps, il défendit aux habitants de rien emporter avec eux. Lorsqu 'enfin il se fut rendu compte que ceux-ci aban-

peared that, so far at least as regards the Acadians on and near Mines Basin, the effect of the oath was qualified by a promise on the part of Philipps that they should not be required to tahejup arms against either French or Indians. . . This statement is made by Gandalie, etc." — Dans le même ouvrage, T. II, p. 173, ch. XXII, Parkman va plus loin et il admet que tous les Acadiens, et non pas seulement ceux des Mines, ont prêté un serment conditionnel. Cf. notre Tome 1er d'Acadie, ch. VII, note 16.

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