‹ Acadie (volume 3)Chapitre 50 sur 84 · CHAPITRE VINGT-SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SIXIEME

Six juin. — Lawrence, par supercherie, fait enlever quatre cents fusils. — Ordre est donné aux Acadiens de livrer le reste de leurs armes. — • Dix juin. — Eequête des Acadiens de Grand-Pré et de Pigiquit priant Lawrence de ne pas les obliger à cette livraison. — Cette requête n 'est prise en considération que le trois juillet; entre temps, les armes sont livrées. — La dite requête est trouvée insolente. — Nouvelle requête. — Griefs de Lawrence. — Les députés Acadiens refusent d 'abord de prêter le serment. — Le lendemain, ils s 'offrent à le faire. — Lawrence à son tour refuse. — Ils sont emprisonnés.

La prise de Beauséjour avait été une opération de haute importance. Elle avait été accomplie en temps de paix ; mais, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, cette paix ne fut qu'une longue suite d'hostilités. Sourdes jusqu'à cette époque, ces hostilités éclatèrent alors avec une extrême violence sur toute l'étendue de la frontière, depuis le Golfe Saint- Laurent jusqu'au Mexique, — encore que la guerre n'ait été officiellement déclarée que près d'un an plus tard. L'occupation de l'isthme, et de toute la côte nord de la Baie de Fundy, par les Français, avait été une source d 'ennuis pour les Anglais, et de difficultés entre les deux nations. Quant aux Acadiens, leur situation avait été plus difficile que jamais: déjà critique par elle-même, elle avait encore été aggravée, d'un côté par les exigences et les rigueurs des gouverneurs anglais, de l'autre par les agissements de Le Loutre, et la conduite des autorités françaises à leur égard ^

1. Après tout ce que nous avons dit, particulièrement dans les notes des chapitres XV-XVI, il ne nous semble pas nécessaire de montrer que les "agisse- 1»-

Il semble que la prise de Beauséjour eût dû rassurer les Anglais quant au danger que pouvaient occasionner les Acadiens, si tant est que ces derniers eussent jamais pu être à craindre. Qu'y avait-il à redouter de la part de gens qui, pendant quarante-cinq ans, malgré toutes sortes de séductions, et en dépit des circonstances délicates dans lesquelles ils s'étaient trouvés, non-seulement n'avaient jamais pris les armes, mais n'avaient pas même résisté sérieusement aux ordres les plus arbitraires? Puisque ceux qui traversèrent la frontière, — et ils étaient peu nombreux, — ne le firent qu'à leur corps défendant, forcés par les sauvages qui incendièrent leurs habitations ; puisque ceux qui prirent les armes à Beauséjour, et ils étaient également en petit nombre, n'agirent ainsi que par contrainte, quel péril pouvaient présenter ceux qui restaient dans la péninsule, quand avait disparu le point sur lequel eût pu s'appuyer leur révolte? Poser la quesion, c'est la résoudre. Et personne ne le savait mieux que Lawrence. Il avait apprécié avec beaucoup d'exactitude les dispositions de ceux qui habitaient du coté des Français; il était certain, et il le disait d'ailleurs, qu'à moins d 'exercer sur eux une pression énorme, ou de circonstances tout à fait exceptionnelles, il serait impossible de les porter à prendre les armes contre les Anglais. Des conjonctures difficiles s 'étaient présentées à la fois devant eux, lors du siège de Beauséjour: le résultat de cette épreuve à laquelle ils avaient été soumis avait été meilleur encore que

ments" de l'abbé Le Loutre n'ont eu en vue que le bien des Acadiens. La preuve en est déjà faite, et amplement. Si l'on eût écouté ce missionnaire, et que les autorités françaises eussent toujours été d'a<'.corà avec lui pour seconder ses plans sages et désintéressés, les choses auraient pu prendre une tout autre tonmure.

le gouverneur ne l'avait prévu; ils en étaient sortis à leur honneur, (^uel est celui de nos lecteurs qui, s 'il est convaincu que les faits que nous avons rapportés sont exacts, doutera maintenant de la fidélité des Acadiens demeurés dans la péninsule, loin des Français et de leurs alléchantes promesses, entourés de forts et de soldats prêts à les contenir au besoin, ayant leurs biens et leurs familles à protéger et à sauvegarder, sans secours possible du dehors, n'ayant rien à gagner, mais au contraire ayant tout à perdre à se soulever? Toutes les conditions qui pouvaient raisonnablement faire supposer que ceux qui habitaient chez les Français prendraient les annes en leur faveur, se trouvaient ici complètement renversées. Ceux-là étaient sans conteste sujets français, ils avaient le droit de prendre les armes du côté des Français; ils ne le voulurent pas cependant, empêchés qu'ils étaient par des scrupules ayant leur source dans une situation, claire en soi, mais qui, pour des gens simples et droits, laissait subsister encore un doute. Les autres étaient, au contraire, sujets anglais; ils étaient liés par un serment; leur devoir était tout tracé, tant qu'ils restaient en ter'ritoire anglais. Et ils auraient été à redouter! La chose n'était pas possible.

Quant aux premiers, ils se trouvaient sous le coup d'une pression énorme tendant à les convaincre de leur qualité de sujets français, et à les forcer à prendre les annes pour la France. Ils résistèrent avec une opiniâtreté à peine croyable, mais dont on ne peut douter cependant. Peut-on raisonnablement supposer que les seconds, sujets anglais, échappant à toute influence indue, sans contact possible avec les Français, aient pu résister à l'autorité britannique, ou seulement méditer la résistance et le trouble? Les premiers étaient soutenus, protégés par les Français ; ils pou-

valent espérer dans le succès des armes françaises; les seconds étalent sous la dépendance absolue des Anglais; ils ne pouvaient attendre ni appui ni secours de la part des Français, qui alors étaient défaits, humiliés, et chassés de toutes leurs positions sur hi Baie de Fundy. Placés dans une telle situation qui ne leur offrait aucune issue favorable, l'on oserait avancer qu'ils aient pu être dangereux, et comploter de troubler la paix ! Mais la chose est invraisemblable, ridicule à l'extrême!

Si cet argument ne tranche pas la question, il devient inutile de raisonner par induction. Lawrence connaissait trop bien les dispositions des Acadiens pour en douter un instant ; et c 'est lui-même qui, dans la déclaration que nous avons citée vers la fin du chapitre précédent, nous en fournit la preuve indiscutable.

Mais alors, comment expliquer la conduite de ce gouverneur? La réponse est simple: par des motifs d'intérêt. Et si cela n 'est pas encore suffisamment clair, cela le sera bientôt. Car, si concluant que soit tout ce que nous venons de dire, ce n'est encore qu'un fragment de notre preuve.

Il y avait déjà jjrès d'un an que Lawrence avait décidé dans son esprit la déportation en masse des Acadiens. Il attendait l'occasion favorable: cette occasion, il la préparait avec une patience de taupe, et avec toute l'habileté que Clive et Hastings déployaient vers le même temps à l'égard des populations de ] 'Inde -. Les imaginations, en Angleterre, étaient alors vivement exaltées par les récits éblouis-

2. Robert Clive (1725-1774) a été le fondatem* des Indes anglaises.

Warren Hastings (1732-1818) fut le premier gouverneur général des Indes anglaises. Cf. entr 'autres, Jndia through âges, by F. A. Steel. Pori 111. The modem âge. (London. Geo. Boutledge & Sons 1909.)

sants des trésors des Rajahs, par les fortunes princières que rapportaient de Calcutta, de Bombay et de Madras, les serviteursMe la Compagnie des Indes. L 'Amérique n 'offrait aucun de ces avantages. Ici, il n'y avait ni trésors amassés, ni Nababs à dépouiller, ni Bengalis à pressurer; mais l'esprit fertile de Lawrence avait vu la possibilité d'une opération qui pouvait le conduire à de pareils résultats. N 'avait-il pas sous la main et en son pouvoir, isolée dans ce coin du continent, une petite population paisible et soumise? Pris séparément, ces j)aysans n'avaient rien qui pût tenter un homme qui rêvait de grandeurs et de richesses; mais, collectivement, ils lui offraient l'occasion d'un joli gain à réaliser. Tant que les Français occuperaient le nord de la Baie de Fundy, la mise à exécution de ses projets serait impossible. La prise de Beauséjour, l'éloignement des Français, pourraient seuls lui permettre de les parfaire sans trop de dangers. C'était donc là l'occasion qu'il avait de longue main préparée. L'obstacle avait maintenant disparu; mais il fallait se donner des prétextes pour agir. Le moyen fut l'oppression. Il espérait qu'en rendant aux Acadiens le sort intolérable, il les pousserait, par désespoir, à des actes d'insubordination ou de résistance qui le justifieraient, et le mettraient à l'abri de la disgrâce, sinon de la censure des autorités. Nous allons voir que tous ses efforts, pour les faire se révolter, n'aboutirent à rien; mais telle était sa déteiinination qu'il les déporta quand même.

Après mûre considération, nous avons acquis la ferme conviction que, plus Lawrence persécuta les Acadiens, plus ceux-ci se montrèrent soumis, et plus ils évitèrent de lui

3. Ce mot, dans l'édit. anglaise (II, 4) est remplacé par oificers.

fournir des prétextes de sévir contre eux. Ils sentaient vaguement que dans l 'ombre se tramaient des complots contre leur existence; ils voyaient avec effroi que la main de fer qui pesait sur eux resserrait de jour en jour les anneaux de la chaîne destinée à les envelopper et à les broyer. De quelque côté qu'ils jetassent leurs regards, ils apercevaient partout les signes d'un malheur prochain, inévitable de toute façon, — qu'ils opposassent de la résistance ou qu'ils fissent leur soumission, qu'ils refusassent ou prêtassent le serment. Sous Cornwallis et Hopson, ils avaient au moins pu espérer que, s 'ils prêtaient ce serment, l 'on ne s 'en prévaudrait pas pour les forcer à prendre les armes contre les Français; avec Lawrence, ils ne pouvaient rien espérer de tel; au contraire, ce dernier en profiterait, devaient-ils penser, pour les river au sol et pour chasser leurs prêtres. Acculés dans cette impasse, ils crurent que le plus sûr moyen de retarder le malheur qui les menaçait, ou de l'amoindrir, serait la soumission complète; et, soit entente formelle, ce qui ne nous étonnerait pas, soit sentiment commun éclos des circonstances, tous leurs actes furent dans le sens de la plus entière soumission. Après tout, devaient-ils se dire, ce qui pourrait nous arriver de plus grave serait l'ordre de quitter le pays, sans rien emporter de nos biens. Cette alternative, si pénible qu'elle soit, nous l'avons déjà envisagée et acceptée; nous l'accepterions encore, s'il le fallait. — Hélas! dans leur droiture et leur simplicité, ils n'avaient probablement pas soupçonné qu'il restait une autre solution, terrible celle-là,— laquelle ne se présenterait pas sous forme d'alternative et ne leur laisserait pas d'issue possible.

Vers le six de juin, c'est-à-dire durant le siège de Beauséjour, Lawrence exécuta le projet suivant: Cent hommes

du Fort Edouard, et cinquante de Halifax, furent dirigés sur le quartier des Mines pour s'emparer des aimes des habitants'. L'on devait simuler une excursion de pêche et faire mine d'être en route pour Annapolis. Les soldats arriveraient le soir à Grand-Pré et dans les localités avoisinantes, et, au lieu de coucher dans les granges, comme c'en était l 'habitude, se répartiraient deux par deux dans les maisons des habitants. A l'heure de minuit, l'on saisirait les armes et munitions qui seraient trouvées dans chacune des maisons ainsi occupées. Il n'y avait pas à en douter, l'entreprise était destinée à réussir sans rencontrer de résistance. C'est ce qui arriva en effet. Le lendemain matin, chaque soldat se dirigea vers le rendez-vous qui avait été assigné, avec les armes qu'il avait confisquées. Ces armes, au nombre de quatre cents, furent placées à bord d 'un bateau qui se trouvait là à cette fin, et transportées au fort Edouard '',

Immédiatement, ou tout au plus quelques jours après ce beau coup d'adresse, un ordre fut lancé enjoignant à tous

4. Le MS. original — fol. 491 — porte ici la note ci-dessous: "En tête du Tiianuscrit d'où nous tirons les renseignements qui suivent se trouve la note suivante de la main du révérend Andrew Brown: "I hâve the date of this from a Pétition. Tt oecurred aboiit the middle of June. — Mode of desarming the Acadians — Judge Deschamps présent — One of the partyes pretendg a fishing frolic on the river." — Beauséjour capitula le 16 juin.

Ce document forme la pièce XXXIII des doc. in. sur l'Acadie, (C. F. I, p. 138 et seq.) et vient du British Muséum. — Dr. A. Broivn's M S. Papers relating to Nova. Scotia. 1749-1700.— v4(ïd(. MSS. vol. 19073, in 4" fol. 121.

5. " . . .The next moming the whole Detachment met together at the Landing Place where fort A-'ieux Logis was erected, each soldier loaded wih fire arms, powder horns, etc., and thèse arms put on board of a small vessel detained there for the purpose of carrying the fire arms from thence to the Garrison of fort Edward..." — (Doc. supra cit.)

Le MS. original — fol 492 — porte en note ce qui suit : ' ' Ces renseignein'^nts, et bien d 'autres qui vont suivre, ne se trouvent pas au volume des Archi-

les Acadiens de la péûinsule, ayant chez eux des armes, d'avoir à les porter au Fort Edouard, sous peine d'être traités comme des rebelles *'.

Comme on peut le penser, ces procédés n'étaient pas de nature à plaire aux Acadiens, encore moins à gagner leur affection. Avaient-ils donné même des prétextes à des actes aussi arbitraires et aussi irritants ? Pas le moins du monde ! Depuis les incidents que nous avons racontés et qui sont antérieurs de plusieurs mois à ceux qui nous occupent maintenant, il n'est rien aux Archives qui indique uu seul cas d'insoumission. Après ce que nous avons vu de la conduite des Acadiens de Beauséjour, il est à peu près impossible de supposer que Lawrence ait eu recours à cet indigne stratagème parce qu'il craignait une insurrection. Cela prêterait à rire. Le gouverneur avait cependant son but en agissant de la sorte; et nous croyons que non-seulement la déportation était décidée en principe depuis longtemps, mais que la manière dont elle serait exécutée était dès lors réglée dans tous ses détails. Il fallait qu'elle eût lieu dans le cours de la saison. Le temps pressait. Il lui paraissait donc urgent de rendre plus pesant et plus odieux le joug auquel les habitants étaient soumis, de provoquer parmi eux, par un procédé nouveau encore plus exaspérant que les autres, des mé-

ves. Les procédés (sic) du conseil et autres documents de cette période, furent, comme nous le verrons plus tard, enlevés des Archives. Le Dr. Brown, qui résidait à Halifax, peu de temps après la déportation, a recomposé une partie des faits, au moyen de renseignements et quelquefois de copies qu'il obtint des conseillers de Lawrence encore vivants, ainsi que des personnes qui avaient éé témoins de la déportation. ' '

6. Le MS. originul — fol. supra — porte la note suivante: "I hâve this order — a new outrage." (Note de la main du Dr. Brown.) Cf. Can. Fr., loc. cit. — où, au lieu de order, on lit advertisement.

contentements et des troubles. Telle était la seule lin immédiate qu'il se proposait en faisant enlever leurs armes et en édictant l'ordre que nous venons de mentionner. Pour gagner du temps, il n'attendit même pas la capitulation de Beauséjour. Dès qu'il se fût rendu compte que la faible garnison de ce fort ne serait pas secourue par les troupes de Louisbourg ni par la masse des Acadiens émigrés, il réalisa son plan. Nous disons que sa fin immédiate fut de susciter par là des troubles : il pouvait avoir aussi un autre but, celui de désarmer tous les Acadiens par peur d'une insurrection véritable au moment suprême de la déportation. Mais nous prétendons que son intention première était de susciter par là du mécontentement et des troubles : autrement, son action eût été, non seulement maladroite, mais extrêmement dangereuse, si l'on suppose qu'il avait affaire à une population remuante et mal disposée. En effet, ce coup hautement provocateur ne pouvait aboutir qu'à un désarmement partiel ; et les quatre cents mousquets dont on s'empara ne formaient probablement pas le cinquième des armes que possédaient les Acadiens. Par conséquent, si ceux-ci avaient été insoumis et mûrs pour la révolte, — et c'était ce que donnait à entendre l'enlèvement que Lawrence exécuta, — cette rafle était un moyen infaillible de la faire éclater et de la rendre plus terrible; c'était, de plus, un moyen sûr de faire mépriser les ordres donnés pour la livraison de ce qui restait, c'est-àdire environ les quatre cinquièmes. Or, Lawrence était beaucoup trop rusé pour qu'on lui prête un projet aussi périlleux. Par voie d'induction, et pour ne pas tomber dans l'absurde, nous sommes logiquement amené à conclure que Lawrence reposait une telle confiance dans le caractère inoffensif des Acadiens qu'il croyait pouvoir ainsi s'emparer sans

danger d'une faible portion de leurs armes. Mais alors, pour la même raison, nous sommes également amenés à conclure qu'il s'attendait du moins à créer par là de l'irritation, de l'insoumission, et peut-être des troubles partiels, desquels il s'autoriserait pour sévir davantage, et pour justilier la déportation qu'il contemplait. Il se trompa cependant, en ce sens qu'il ne provoqua ni troubles ni insoumission. Si incroyable que soit une obéissance portée à ce point, elle n'en est pas moins un fait irrécusable.

Se rappelant les rigueurs exercées contre quelques-uns des leurs, l 'automne précédent, pour avoir suspendu temporairement, en attendant une réponse à leurs représentations, l'exécution des ordres arbitraires de Lawrence au sujet de la livraison du bois, les Acadiens cette fois obéirent unanimement à la sommation d'avoir à livrer leurs armes. Ils adressèrent toutefois une requête à Lawrence, immédiatement après que cette sommation leur eût été signifiée : la requête est en date du 10 juin. Il eût été convenable pour le gouverneur de la prendre en considération avant le jour fixé pour la livraison des armes, puisque son objet était de faire révoquer ce commandement. Il n 'en fit rien. Pour éviter de donner une réponse en temps opportun, il laissa passer la limite assignée à l'exécution de son ordre ; et ce ne fut que quelques semaines après, le trois juillet suivant, qu'il condescendit à les entendre. Au jour dit, les Acadiens, pour ne pas s'exposer à de nouvelles sévérités et à de nouveaux malheurs, remirent leurs fusils, lesquels, d'après le témoignage du juge Deschamps cité par le Dr. Brown, étaient au nombre de deux mille neuf cents'. Haliburton, qui n'a qu'im-

7. Nous croyons que l'auteur fait ici une légère confusion. Dans le document cité supra (Pièce XXXIII des Do''. in. sur l'Acadie), il est dit que les soldats,

parfaitement saisi le fond de la comédie qui se jouait, a dit à ce sujet: « Les Acadiens se soumirent à ces ordres (le désarmement) d'une façon qui aurait dû convaincre le gouvernement qu'ils n'avaient nullement l'intention de se révolter. Mais, en leur qualité de Papistes et de Français, leur obéissance n'a jamais compté beaucoup aux yeux de leurs maîtres protestants et anglais, qui les détestaient et les craignaient à la fois ^. »

Sans parler de tous les autres actes de soiunission déjà relatés, tous si probants en faveur de la conduite des Acadiens, ce dernier ne serait-il pas suffisant à lui seul pour résoudre définitivement la question de leur obéissance constamment passive? Et cependant, tout cela n'a pas persuadé Parkman, ou mieux, il a fait semblant de ne pas l'être, si tant est qu'il se soit donné la peine d'examiner sérieusement ces événements, ce dont nous doutons fort.

Nous ne savons vraiment pas si nous pourrions trouver dans l'histoire un exemple de pareille soumission à un pareil despotisme. Ce n 'est certainement pas la Nouvelle Angleterre qui nous l'offrirait; et, si nous avons un blâme à adresser aux Acadiens, c'est d'avoir poussé ce sentiment à un point oii il cesse presque d 'être une vertu ; car il y avait excès, et, portée à ce degré, la soumission devient un dan-

logés dans les maisons, prirent 400 fusils : ' ' that in the course of two days four hundred muskets was (sic) thus taken froni those neutrals and secured in Fort Edward. . ." Or, après les mots four hundred, une note au bas de la page, de la main du Dr. Brown porte ceci : ' ' Judge Deschamps examined. . .2900 stands of arms : too many by far. ' '

Donc, il semble bien s'agir ici des fusils enlevés par les soldats, et non de ceux que les habitants furent sommés de remettre dans la suite . — (Can. Fr. Tome I, p. 139.)

8. Hist. and Statist. Ac. of N. S vjl. I, ch. III, p. 168-9. (Halifax, ]829.)

ger ". Il y aura toujours des hommes pervers qui en prendront avantage pour exploiter à leur profit de telles dispositions. 11 vient un temps où les maux qu'amène la soumission sont plus grands que ceux qu'entraîne la résistance. Or, ce temps était arrivé pour les Acadiens, depuis la nomination de Lawrence au poste de gouverneur de la Province. Ils ne le comprirent pas. Et comment l'auraient-ils compris, à moins d'avoir connu les secrètes pensées de ce personnage ? Pouvaient-ils sonder toute la profondeur de méchanceté qu'il y avait dans cette brute? Ils virent bien qu'il paraissait chercher des prétextes pour les accabler davantage, les exaspérer, et ainsi obtenir peut-être du gouvernement de la Métropole l'autorisation de leur ordonner de quitter le pays. Ils crurent ingénument que, de lui-même, Lawrence ne pouvait, ou n'oserait en venir à cette extrémité. Que si elle se présentait, eh! bien, ils partiraient, voilà tout. Tel

9. St. Thomas (/. lie QuncHt. LXIV, art. I.) se demande: Uirûm virtutes morales sint in medio? Si les vertvs morales consistent dans le milieu? Et voici sa lumineuse réponse: "La vertu a, dans sa raison, d'ordonner l'homme au bien. D 'autre part, la vertu morale consiste proprement à perfectionner la partie affective de l'âme touchant une certaine manière déterminée. Et la partie affective de l'âme a pour propriété d'être mesurée et réglée, en ce qui est de ses mouvements, par la raison elle même. Or, il est manifeste que le bien de tout ce qui a une règle et une mesure est de se conformer à. sa règle ; c 'est ainsi que le bien dans les choses de l'art, consiste à suivre exactement les règles de l'art. Et, par suite, le mal, en ces sortes de choses, consistera dans le fait de ne pas s'accorder avec sa règle ou sa mesure; ce qui peut ai-river ou parce qu'on dépassera la mesure ou parce qu'on ne l'atteindra pas; comme on le voit en tout ce qui est soumis à une mesure ou à une règle. Tl suit de là manifestement que le bien de la vertu morale consiste dans l 'adéquation à la mesure de la raison. Et parce que, non moins manifestement, l'égalité ou la conformité est ce qui se trouve au milieu entre ce qui dépasse et ce qui n'atteint pas, il s'ensuit, de toute évidence, que la vertu morale consiste dans le milieu."

Cf. Comm. français littéral de la Somme Théol. de S. Thomas d'Aquin, par l6 R. P. Th. Pègues, 0. F. (Tome VIII. Page 211-12.)

était, nous n'en doutons pas, leur fatal état d'âme; et voilà pourquoi leur soumission fut portée jusqu'à cet excès désastreux,

Lawrence dut être désappointé devant une obéissance aussi complète. Il s'était imaginé que la confiscation de quelques centaines de fusils, serait le moyen le plus efficace de provoquer l'insoumission à l'ordre de livrer les quelques milliers d'autres, qui restaient aux mains des Acadiens. Au lieu de cela, tout s'était passé sans lui fournir le plus léger prétexte à sévir. Qu'allait-il faire! Mais pouvait-il être en peine, lui qui avait toute autorité, et dont le despotisme ne connaissait aucun frein"? 11 s'en prit à la requête dont nous avons parlé. Nous la citerons en entier, afin de mettre le lecteur en mesure de juger si, par son contenu ou par sa forme, elle méritait l'accueil qui lui fut fait ^° :

Aux liliNEs, ce 10 juin 1755.

«A Son Excellence Charles Lawrence, écuyer, gouverneur de la province de la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, etc., etc.

« Monseigneur, — Les habitants des Mines, de Pisiquid, et de la Kivière-aux-Canards, prennent la liberté de s'approcher de votre Excellence pour lui témoigner combien ils

10. Nova Scotia Docum. Akins. Part II. Papers relating io the forcible removal of the Acaâian French front Nova Scotia. 247-8-9. — Cf. A. C. (1894). Nova Scotia. P. 204 et seq. May 7/1755. Whitehall. Lords of Trade to Lawrence ". . .He (Lawrence) shall not want for any assistance their Lordships can afford in any just measures for the welfare and security of the Province. . . " (B. T. N. S. vol 36. P. 118) — June, 23, Halifax. Lawrence to Lords of Trade. ' . . .The deserting French aie giving up their amis ; iheii are to he driven oui nf the country, (nous prions que l'on remarque bien la date de cette lettre; l'on n 'est encore qu 'au 28 juin, et déjà Lawrence annonce formellement sa détermi-

sont sensibles à la conduite que le gouvernement tient à leur égard. Il parait, monseigneur, que votre Excellence doute de la sincérité avec laquelle nous avons promis d'être fidèles à Sa Majesté Britannique. Nous supplions très humblement Votre Excellence de considérer nore conduitte passée elle voira que bien loin de fausser le serment que nous avons prettés, nous l'avons maintenus dans son entier, malgré les sollicitations et les menaces eiïrayantes d'une autre puissance. Nous sommes aujourd'huy, monseigneur, dans les mêmes dispositions les plus pures et les plus sincères de prouver en toute circonstance une fidélité à toute épreuve pour Sa Majesté, de la même façon que nous l'avons fait jusqu'ici tandis que Sa Majesté nous laissera les mêmes libertés qu'elle nous a accordés, à ce sujet nous prions instemment votre Excellence de vouloir nous informer des Intentions de Sa Majesté sur cet article, et de vouloir bien en donner des assurances de sa part.

«Permettez-nous s'il vous plaît. Monseigneur, d'exposer ici les circonstances gênantes dans lesquelles on nous retiens au préjudice de la tranquilité dont nous devons jouir. Sous prétexte que nous transportons notre Bled ou autres denrées à la pointe de Beauséjour, et à la Rivière St-Jean, il ne nous est plus permis de faire le moindre transport de Bled par eau d'une endroit à l'autre; nous supplions votre Excellence de croire nue nous n'avons jamais transporté

nation de déporter les Acadieus) — but if their services are iieeded, they are first to be used." (H. 300. B. T. N. S. vol. 15.)

July 23. Halifax. Minutes of Executive CouncU of the 3rd, 4th, 14th,, lôth, 25ih ond 28th Juin, containing the conférences with the deputies of the french inhabitants; he représentation. s nf the inhahitants (in French;) the remaries of ihe Council and their résolution respeciing ihe disposai of the French inhabitants. (A. & W. I. vol. 597, p. 66.)

aucune Provision de vivre, ni à la pointe ni à la Rivière St- Jean. Si quelques liabitans réfugiés à la pointe ont été saisies avec des Bestiaux nous n'en sommes aucunement coupables d'autant que les Bestiaux leur appartenoient en particulier et qu'ils les conduisoient sur leurs habitations respectives. Quant à nous, monseigneur, nous n'avons jamais d'élinqué sur ces sortes de matière, par conséquent nous devrions ce nous semble n 'en être pas punis au contraire nous espérons qu'il plaira à votre Excellence nous rendre la même libertés que nous avions cy-devant en nous rendant l'usage de nos canots, soit pour transporter nos besoins d'une Rivière à l'autre, soit pour faire la Pêche, et par la subvenir à notre nourriture. Cette Permission ne nous a jamais, été ôtée qu'aprésent, nous espérons. Monseigneur, qu'il vous plaira nous la rendre, surtout en considération de quantité de pauvres liabitans que seroient bien aises de substanter leur famille avec le Poisson qu'ils pourroient prendre.

« De plus nos Fusils, que nous regardons comme nos propres meubles nous ont été enlevés, malgré qui nous sont d'une dernière nécessité, soit pour défendre nos Bestiaux qui sont attaqués par les Betes sauvages, soit pour la conser\^ation de nos Enfans et de nous-mêmes, tel habitan qui a ses Bœufs dans les Bois, et qui en a besoin pour ses travaux, n'oseroit s'exposer à aller les chercher, sans être en état de se deffendre et de se conserver, il est certain. Monseigneur, que depuis que les Sauvages ne fréquentent plus nos Quartiers, les Bêtes féroces sont extrêmement augmentées, et que nos Bestiaux en sont dévorés presque tous les jours, d'ailleurs les Armes que l'on nous enlève sont un foible garant de notre fidélité, ce n'est pas ce fusil que possède un Habitan qui le portera à la Révolte, ni la privation de ce même

Fusil qui le rendre plus fidel, mais sa conscience seule le doit engager à maintenir son sermen.

« Il paroit un Ordre de par votre Excellence, donné au Fort Edward le 4 juin 1755, et de la 28e Amiée du règne de Sa Majesté, signé A. Murray, par lequel il nous enjoints de transporter les Fusils, Pistolets au Fort Edward, il nous peroit, Monseigneur, qu'il nous seroit dangereux d'exécuter cet Ordre (dans le supposé qu'il s'en trouva encore quelques un qui auroient échappés à la recherche exacte que l'on en a faite) avant que de vous représenter le danger auquel cet Ordre nous expose, les Sauvages pouvent venir nous menacer et nous saccager en nous reprochant que nous avdns fournis des Armes pour les tuer, nous espérons, Monsigneur, que bien loin de nous le faire exécuter avec tant de danger, qu'il vous plaira au contraire d'ordonner que l'on nous remette ceux que l'on nous a enlevées, et nous procurer le moyen par là de nous conserver nous et nos Bestiaux.

« En dernier lieu, il nous est douloureux. Monseigneur de nous voir coupables sans le scavoir, un de nos Habitans de la Rivière au Canards, nommé Pierre Melancon, a été saisi et arrêté avec la charge de son canot, avant d 'avoir entendu aucun Ordre portant deffence de ces sorts de transports. Nous supplions à ce sujet. Vote Excellence de vouloir nous communiquer son bon plaisir avant de nous confisquer et de nous mettre en faute. Ce sont les grâces que nous attendons des bontés de votre Excellence, et nous espérons que vous nous ferez la justice de croire que bien loin de vouloir transgresser nos promesses nous les maintiendront en assurant que nous sommes très respectueusement, monseigneur, vos très humbles et très obéissants serviteurs.

«Signé par vingt-cinq des susdits habitants.)»

Ceci est l'origmal de la requête dont Akins donne la traduction. Si ce n'est pas là, eu égard aux circonstances, et même absolument parlant, une supplique particulièrement resi}ectueuse, nous ignorons alors en quoi consiste le respect. C'est avec ce document que Lawrence, qui n'avait pu, par aucun moyen, se créer des griefs et des prétextes, allait soulever la tempête, tempête qu'il serait seul à faire, tempête dans un ciel serein, tempête sans vents et sans nuages, mais d'autant plus terrible qu'elle serait sans cause. Le lecteur qui n'est pas au courant des faits, serait bien en peine, en lisant cette humble requête, qui porte l'empreinte de la soumission et de la sincérité, de découvrir sur quoi Lawrence allait se fonder pour trouver des motifs à la persécution. Et, pour faire encore mieux comprendre l'esprit qui animait cet homme, et sa détermination de chercher querelle à tout prix, nous devons dire qu'avant que la requête en question eût été prise en considération, il vînt à la connaissance des destinataires qu'elle était regardée en haut lieu comme impertinente. C'est pourquoi ils adressèrent au gouverneur cette autre supplique, en date du 24 juin ^^ :

Aux Mines, ce 24 juin 1755.

« A Son Excellence Charles Lawrence, écuyer, gouverneur de la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, &c., &c.

Monseigneur, — Tous les Habitants des Mines, de Pisiquid, et de la Rivière aux Canards supplient votre Excellence de croire que si dans la Requette qu'ils ont eu l'honneur de présenter à votre Excellence il se trouvoit quelque

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