‹ Acadie (volume 3)Chapitre 55 sur 84 · CHAPITRE VINGT-SEPTIB^ME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIB^ME

.f<S jui)i. Lawrent'e annonce aux Loitls du commerce la prise de Beauséjour. — Il leur dit avoir donné à Monckton l'ordre d'en chasser les Aeadiens. — 15 juillet. Lawrence fait apj^rouver par Boscawen le projet de la déportiitiou. — Celle-ci était depuis longtemps chose décidée. — A preuve, le rapport de Morris. — Lawrence cherche des prétextes. — Sa lettre du 18 juillet aux Lords du Commerce. — Le 25 juillet, cent délégués aeadiens se présentent devant le gouverneur. — E.^fus de prêter le serment. — Les délégués sont emprisonnés. — Enlèvement des prêtres. — Lettre de Daudin.

La déportation était maintenant chose facile à accomplir, matériellement parlant. Il restait cependant à surmonter un obstacle beaucoup plus sérieux que ceux qui s'étaient présentés jusqu'ici; car un acte aussi barbare ne pouvait vraisemblablement s'accomplir sans le consentement des autorités métropolitaines. Lawrence pouvait-il espérer l'obtenir! Il n'y avait pas à y penser ! Jamais l'Angleterre ne donnerait son assentiment à une pareille infamie M Si la situation devenait intolérable, si les Aeadiens se rendaient cou-

1. Ceci est de la haute fantaisie historique. Quelle candeur une pareille affirmation suppose chez l'auteur d'Acodie .' Il est malheureux pour sa thèse que les documents officiels lui infligent un démenti. Nous en avons déjà cité quelques-uns dans les notes de nos chapitres précédents. Nous en citerons encore. Et, par exemple, quand les Lords répondaient à Lawrence: Ext. from Ictter Lords of Trade to Gov. Latvrence, dated Whitehall, March 2.5, 1756. (Akins, N. S. D. P. 298).

" . . .We hâve laid that part of your letter which relates to the Eemoval of the Freaich inhabitants, and the steps you took in the exécution of this measure, before Hia Majesty's Secretary of State; and as you represent it to hâve been indispensably necessary for the security and protection of the province in the

pables (le tentatives de rébellion, l'on préférerait plutôt, làbas, les faire anéantir par la voie des armes que de se prêter à un projet comme celui que Lawrence avait formé. Et pourtant, il fallait préparer l'esprit des Lords du Commerce à quelque chose dans ce sens. Voilà pourquoi, l'année précédente, Lawrence, leur peignant sous de sombres couleurs la conduite des Acadiens, avait vaguement insinué dans sa lettre « qu'il vaudrait mieux que ceux-ci fussent éloignés " ».

présent critical situation of oiir affairs, we doubt not but that your conduct herein will meet with His Majesty's approbation," — cela indiquait-il que ' ' jamais l 'Angleterre ne donnerait son assentiment à une pareille infamie, ' ' — ainsi que Eichard l'écrit ici? (Cf. C. A. (1894) March, 25, Whiteliall, 1756. B. T. N. S. vol. 36. P. 273.) — Vraiment, à choisir entre l'attitude paradoxale de l'auteur d'Acadie pour exonérer la Grande Bretagne de toute complicité dans le crime de la déportation des Acadiens, et le point de vue de la plupart des auteurs anglais qui donnent cette déportation comme une mesure de " self -préservation ' ', de la part de l 'Angleterre, tout en en déplorant la triste nécessité, nous adopterions plutôt ce dernier parti. Voici, en particulier, comment s'exprime M. William Bennett Munro, dans Canada and British North America: "That it was (the expatriation of the Acadians) a military necessity was the unanimous opinion of those who represented British interests in the new world at that time, and it is not unnatural that the British authorities at home should hâve trusted the judgment of those most familiar with the facts. . . The expatriation was an extrême measure, justifiable only on the ground that, with States as with men, self-preservation is the first law of nature."

(Dans History of North America, vol. XI, ch. VII. The Confict timc. P. 188. George Barrie & Sons, Philadelphia) .

Certes, cette opinion-ci est très-discutable; nous la croyons même absolument erronée, et sans fondement dans les faits réels. Mais elle a du moins le mérite de la vraisemblance ; elle est conforme à la logique britannique. Et l 'on a vu que l'auteur se garde bien d'insinuer que la déportation est l'œuvre de Lawrence seulement, et qu'au contraire il affirme que les autorités métropolitaines ont bel et bien approuvé ce projet, s'en rapportant là-dessus au jugement du gouverneur de l'Acadie et de ses satellites. Tandis que l'opinion de Eichard, qui s'efforce de sauver coûte que coûte l'honneur de la Métropole en cette affaire, est bâtie en l'air; même à première vue, son invraisemblance est choquante; et il reste assez de pièces aux archives pour en faire éclater l'inanité.

2. " . . .and tho ' I would be very far f rom attempting such a step without your Lordship's approbation, yet I cannot help being of opinion that it would

Le 28 juin 1755, moins de deux semaines après l'évacuation de Beauséjour, et quelques jours seulement avant la prise en considération de la requête citée dans notre chapitre précédent, Lawrence, annonçant cet événement aux Lords du Commerce, ajoutait: « Les x\.cadiens émigrés {deserted) rendent leurs armes. Je lui ai donné (à Monckton) l'ordre de les chasser du pays à tout événement; mais, s'il a besoin de leur aide pour mettre les troupes à l'abri, il peut d'abord leur demander de rendre tous les services qui sont en leur pouvoir ^. »

Cette lettre semble impliquer que Monckton avait ordre de commander aux Acadiens, habitant le territoire que la France venait d'évacuer, de quitter le pays, et, en cas de refus de leur part, de les y contraindre par les armes. Ce n'était pas là pourtant ce que Lawrence avait résolu de faire, loin de là. Mais il ne lui convenait pas d'exposer à nu son projet aux Lords du Commerce. 11 fallait laisser ces derniers sous une vague impression, dans l'incertain et l'indé-

very niuch better, if they refuse the oaths, that they were away. " {AJcins. N. S. D. P. 213. Can. Arch. (1894) Aug. Ist 1754. Halifax. Laicrence to Lords of Trade. H. 256. B. T. N. S. vol. 15.)

3. Cf. Cav. Arch. (1894.) 1755, June 28, Halifax Lawrence to Lo^ds of Trade: " . . .Beauséjoui- surrended after four days borabardment. . . The deserting Freuch are giving up their arms; they are to be driven out of the country, but if their services are needed, they are first to be used. " (H. 300 B. T. N. S. vol. 15.)

Cf. AMns. N. S. D. P. 408, cette lettre iii-extenso.

Au même endroit des xVrchives, et sous la même date, on lit: "An extract (de cette lettre sans doute) was sent to Secretary of State." (Am. & W. I. vol. 597, p. 39.) — C'est c«t extrait qa'Alcins a donné, mais en l'abrégeant encore. Cf. Nova Sco. Doc. P. 243. Exir. from lett. of Gov. Lawrence to Sir Thovias' Eobinson, Secr. of State. Halifax, June 28, 1755 " . . .When the Fort surrendered there remained 150 Regulars and about 300 luhabitants. . . The deserted French inhabitants are delivering up their arms. I hâve given him (Col. Monckton) orders to drive them out of the country."

fini à cet égard, pour mieux les préparer aux mesures extrêmes qu'il avait arrêtées. Avant d'en venir à ceux des habitants qui étaient restés paisiblement sur leurs terres dans la péninsule, il était préférable de ne faire mention que de ceux qui s'étaient depuis longtemps réfugiés à Beauséjour, et pour lesquels les Lords du Commerce entretiendraient moins de sollicitude. Toutes les audaces peuvent réussir, pourvu que l'on procède avec une savante gradation. Celleci était la seconde. Les Acadiens furent-ils chassés, comme il disait l'avoir commandé à Monckton? Pas du tout! Il s'en serait bien gardé. Nous verrons ultérieurement que l'espèce d'imprécision qu'il voulait laisser dans l'esprit des Lords, quant à son vrai projet, eut plein succès; que son projet, même atténué, et présenté sous une forme adoucie, jeta parmi eux l 'ala^rme et fût sévèrement blâmé. Mais alors il était trop tard, le crime était consommé.

Ici encore, Lawrence nous fait voir que même ces Acadiens réfugiés (deserted) obéissaient aux ordres d'avoir à livrer leurs armes. Ils étaient, selon toute apparence, fort paisibles et soumis, et Lawrence n'entretenait aucune crainte à leur égard, puisqu'il se proposait, avant de les expulser, de les employer d'abord à réparer les fortifications de Beauséjour.

Un autre point, qui montre que le gouverneur cherchait à préjuger les Lords du Commerce contre les Acadiens, est qu'il ne mentionne aucunement dans sa lettre le fait que les trois cents Acadiens pris les armes à la main, lors de la reddition de Beauséjour, avaient été pardonnes par Monckton *,

4. Il est vrai que Lawrence ne mentionne pas flans sa lettre que ces Acadiens avaient été pardonnes; mais les Lords connaissaient ce détail, attendu que ce terme de pardon était contenu dans le 4e art. de la capitulaion de Beauséjour, et

vu qu 'ils n 'avaient agi ainsi que sous menace de mort de la part des officiers français. C'était dans le même but que, Tannée précédente, écrivant aux mêmes personnages, il leur avait dit que ceux qui avaient passé la frontière l'avaient fait de leur plein gré, lorsqu 'il savait bien que c 'était tout le contraire ''. Et, si ces trois cents Acadiens, sujets français, n'avaient pris les armes que sous peine de mort, de quoi donc étaient-ils coupables, quand nous savons en outre que jilusieurs de ceux qui se trouvaient dans le même cas désertèrent le camp français, et que, en fin de compte, ceux qui restèrent refusèrent absolument de combattre ? Que si Monckton pardonna à ces trois cents, pourquoi auraient-ils été punis! Et les douze cents autres, qui refusèrent obstinément de se rendre au fort et de prendre les armes, quel mal avaient-ils donc commis ! N'a-t-on pas là plutôt des preuves certaines de leurs dispositions pacifiques, et, à plus forte raison, des dispositions pacifiques de ceux de leurs frères qui habitaient la péninsule?

Ne pouvant s'adresser ouvertement aux Lords du Commerce pour leur faire sanctionner son projet de déportation, Lawrence chercha ailleurs son point d 'appui. Il lui fallait trouver quelqu'un, en dehors de son conseil, pour prendre sa part de la lourde responsabilité qu'il allait assumer; il lui fallait se ménager une défense, le cas échéant, se mettre en mesure de pouvoir plaider urgence et se justifier ainsi. Probablement parce que l'on craignait ses témérités, on lui

que le Secrétaire d'Etat Eobinson en parla à Lawrence dans sa dépêche du 13 août 1755, laquelle nous verrons dans notre chapitre XXX.

5. Extr. of a letter of Gov. Lawrence to Lords of Trade. Halifax, Ist Aug. 1754. '"...great numbers of them ai'e at présent gone to Beauséjour to work for the French. . ." — Alcins, N. S. D. P. 213.

avait — c'est lui-même qui le dit — donné l'ordre de consulter le commandant de la flotte, en toute conjoncture imprévue regardant la sécurité de la iirovince'^. Lawrence eut l 'art de tourner cet ordre à son avantage et de s 'en prévaloir pour faire seconder ses desseins par le vice-amiral Boscawen, surnommé avec raison « coeur-de-chêne », et qui était alors à Halifax. C'était bien là l'homme qui lui convenait; il connaissait ses dispositions et l'avait habilement préparé à l'acceptation de son projet.

Voici donc ce que nous lisons dans Akins :

« Conseil tenu en la maison du gouverneur, à Halifax, le lundi 14 juillet 1755.

« Le lieutenant-gouverneur notifia le conseil qu 'il avait reçu des instructions de Sa Majesté à l'effet de consulter le commandant de la flotte sur toute mesure urgente à prendre concernant la sécurité de la province \ et qu 'en conséquence il avait l'intention d'envoyer la lettre ci-dessous au viceamiral Boscawen et au contre-amiral Mostyn.

« Monsieur,

«Le Conseil de Sa Majesté devant s'assembler en ma résidence demain à onze heures de la mati-

G. Il y a aux archives un docunieBt en date du 16 avril 1755, et émané du Secrétaire d'Etat Sir Thomas Robinson. C'est une circulaire aux gouverneurs par laquelle il leur est ordonné de coopérer avec Boscawen, commandant de la flotte, et de lui envoyer tous les renseignements qu'ils pourront se procurer. Est-ce à cette circulaire que Lawrence référait ici? Cf. Can. Arch. (1894) 1755. April 16. Whitehall. Secr. of State {Bohinson) to Governors. (Circular.) (Am. & W. I. vol. 605.)

7. Dans le MS. original — fol. 528, — la citation s'arrête ici. Nous croyons mieux, pour la parfaite intelligence du récit, de reproduire ce document inextenso.

née, afin de délibérer sur les mesures à prendre pour assurer la sécurité de la province contre toute tentative hostile de la part du Canada ou de Louisbourg, en cas de rupture, ou pour la protéger contre les représailles violentes que les Français pourraient exercer, par ressentiment d'avoir été entravés dernièrement dans leurs empiétements,

« Je me permets, conformément aux instructions que j 'ai reçues de Sa Majesté et au désir pressant de son conseil en cette province, de solliciter l'honneur de votre présence à nos délibérations. »

(Signé) Chas. Lawrence.

Halifax, le 14 juillet 1755.

A M. le Vice-Amiral Boscawen.

« Le Conseil remercia Son Excellence (de cette communication), et exprima très haut son désir que les Amiraux soient consultés. »

Chas. Laweence.

Jno. Duport. Secr. con. ^ »

Le lendemain, Boscawen, accompagné de son assistant Mostyn, répondant à l'invitation du gouverneur, était présent à la nouvelle séance du conseil.

« Le It.-gouverneur soumit aux amiraux les procédures adoptées par le conseil à l'égard des habitants français, et leur demanda leur opinion et leur avis là-dessus ^.

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