‹ Acadie (volume 3)Chapitre 72 sur 84 · QUESTIONS ET REPONSES · texte numérisé non relu

QUESTIONS ET REPONSES

Question. — "Je désirerais s<avoir d'où vient un mot que les dictionnaires ne donnent pas, mais qu'emploient tous les historiens qui ont parlé des choses d'Acadie. Les Acadiens, en effet, pour protéger leurs terres contre les inondations, construisaient des espèces de digues très fortes. Et ces digues, Diéreville, dans son Voyage en Acadie, les appelle des ahoteaux. D 'autres ont écrit depuis ahoiteaux.

"Ce mot est-il un mot de patois? Où serait-il possible de lui trouver une racine bien française? Au mot ahot, le dictionnaire Hatzfeld et Darmesteter dit: ' ' Entrave de fer ou de bois. . . " Ne serait-ce pas là l 'origine du mot que je cherche? Des digues sont bien des entraves. Et comme c'était l'eau malfaisante qu'il s'agissait d'entraver, dans les terres basses d'Acadie. — au mot ahot, Diéreville aurait joint -eau — d'où ce néologisme formé d'un archaïsme comme racine, et d'un substantif, qui est toujours d'usage courant — comme c'est bien le cas de le dire, puisque c'est d'eaiL que l'on parle.

' ' J 'aimerais savoir votre opinion là dessus. . . "

Henri d'Arles.

Béponse. — Aboteau est, en effet, un mot répandu, non seulement en Acadie, mais aussi dajis certaines régions de la province de Québec. On l'a relevé dans Témiscouata, Kamouraska, l'Islet, Montmagny, et généralement dans la région de la Province à l'est de Québec.

Il se prononce le plus souvent ahouéteau(abweto), parfois ahoiteau{abivato) , plus rarement aboteau (aboto).

Il sert généralement à désigner des espèces de remblais établis sur les bords d'une rivière pour protéger les t'^rres contre l'inondation, comme le dit notre correspondant. Par une extension qui s'explique fg-cilement, il arrive qu'on appelle aussi aboiteau une masse de glace qui est d'abord formée sur le bord d'une rivière et que les eaux entraînent ensuite dans la débâcle du printemps. Clapin (qui relève aussi la forme aboideau) signale im autre sens:

' ' A sluice through a dike so arranged that the water can run out of the creek at low tide. When the tide is coming on, a valve automatically closes the passage." {A New Dictionary of Amcricanisms. ^ Ce sens aurait été relevé à Grand Pré.

Le mot aboteau, sans être de l'Académie, est connu des lexicographes français.

Littré (Suppl.) l'enregistre: "Aboteau, s. m. Barrage, obstacle mis au cours de l'eau, dans la Saintonge."

Larousse le donne aussi, avec le même sens.

S'il n'est pas classique, aboteau est donc bien près d'être français tout de même.

D'où vient-il?

Notre correspondant suggère l'origine abot (entrave, etc.). La métaphore serait hardie. Cependant on la trouve dans le parler de la Vendée, où l'abot normand (morceau de bois que l'on attache au pied des chevaux pour lea empêcher de passer d'un champ dans un autre) est devenu "une petite digue en terre qui arrête un courant d'eau." (Voir Dumèril, Dict. du patois normand.)

Mais il semble bien plutôt que le français a emprunté directement aboteau du parler saintongeois. En Saintonge, l'aboteau est un "petit bâtardeau fait pour retenir l'eau". (Eveillé, Gloss. saintongeais ; Jônain, Dict. du patois saintongeais.)

Eveillé tire aboteau du bas-latin abotare.

Le bas latin avait aussi abotum et abotamentum. DuCange donne à ces mots un sens juridique: "privilège du créancier sur les terres qui l'avoisinent. " Mais Du Cange, comme le fait remarquer Eveillé, ne savait pas le saintongeais, et cela lui a fait négliger l'autre sens qu'il aurait pu trouver dans l'une de ses citations; en effet, il cite lui-même cet extrait d'ime lettre de Guillaume, évêque de Poitiers, en 1224:

* ' Quidquid habere dicebant. . . in maresiis, pratis, terris, aquis, botis, canalibus, abbotamentis. , ."

Cette citation, dit Eveillé, ' • indique le sens de mare, pièce d 'eau, analogue à celui du patois saintongeais." En effet, l'aboteau saintongeais est d'abord un "petit réservoir factice pour attirer les oiseaux", puis "un petit bâtardeau pour retenir l'eau".

Quant à la prononciation aboiteau, elle se retrouve aussi en France.

(Dans Le Parler Français, décembre 1916, Adjutor Eivard).

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