‹ Acadie (volume 4)Chapitre 69 sur 82 · Une Colonie. . .P. 226 et eeq · texte numérisé non relu

Une Colonie. . .P. 226 et eeq

Malo où vint les trouver M. de Peyrusse, qui emmena avec lui plus de cent familles. Elles demeurèrent quelques années sur les terres qu'il leur fournit, dans le Poitou, à Archigny, Cenan, Bonueuil-ma-Tour, Maillé; mais le sol y était pauvre et toute la contrée avait un aspect morne et désolé qui contrastait péniblement avec les riches vallées et les riants décors de la Baie Française (Fundy). Au milieu de cet isolement muet et sauvage, ces familles ne pouvaient se river au sol et se consoler de leur chère Acadie et de tant de parents épars en tant d'endroits. Aussi, lorsque quelques années plus tard le gouvernement espagnol leur fit des propositions avantageuses pour un établissement en Louisiane, la plupart de ces familles, et un grand nombre de celles qui habitaient encore la France, s'empressèrent de les accepter. De 1784 à 1787, il s'établit un grand courant d'émigration Acadienne vers la Louisiane. Des quatre mille cinq cents personnes qui se trouvaient en France en 1763, il en resta à peine sept à huit cents; ceux qui étaient à St-Domingue et autres îles des Antilles avaient déjà pris cette voie longtemps avant. Ce n'était donc que trente ans après la première déportation, et après avoir souffert toutes les angoisses de la séparation, de l'exil, de la mort, de la misère sous toutes ses formes, de tous les maux qui peuvent assiéger l'humanité, que cette population put enfin trouver un asile définitif*'.

6. Note du MS. original: "II serait impossible de préciser exactement ce qui restait dix ou quinze ans après la déportation de cette population de 18,000 âmes. Rameau, qui s'est livré à de patientes recherches sur la question, l'évalue à 11,500 verg 1766. En se basant sur l'augmentation naturelle des 50 années qui ont précédé la déportation, cette population, dans des circonstances analogues, eut été d'environ 27,000 eu 1766, mais outre une diminution consi-

Que celui dont le cœur n'est pas de pierre ; que celui dont l'esprit peut comprendre les sentiments de ses semblables, pose pour quelques instants ce livre ; qu'il refasse par la pensée le long et douloureux pèlerinage de ces infortunés ; qu'il se les représente prisonniers pendant des semaines à Grand Pré, à Port-Royal, à Beaubassin; dépouillés de tout, leurs maisons brûlées, jetés à bord des bateaux, séparés de leurs parents et quelquefois de leurs femmes et de leurs enfants; qu'il les suive à fond de cale dans une atmosphère empestée, ballottés par les flots, repoussés, par les autorités, du lieu de leur destination, dirigés sur l'Angleterre, y demeurant huit annéees captifs;

(lérable dans le nombre des naissances, il faut supposer une mortalité énorme chez les enfants.

Pour en arriver à une évaluation approximative, il faut suivre les exiles dans leurs transmigrations successives jusqu'au Keu de leur établissement définitif. Il n'en resta que peu ou point eu Angleterre; environ 700 en France et au plus 800 aux Etats-Unis dont plus des deux tiers à Baltimore et une cinquanaine à Chasy dans le Vermout, où après avoir servi dans l'armée pendant la guerre de l'Indépendance, on leur octroya des terres. Le nombre de ceux qui Kc fixèrent définitivement à la Guyane, à St-Domingue et autres îles des Antilles, est insignifiant. Environ 1500 allèrent rejoindre dans les Provinces Maritimes les 2,500 qui s'y trouvaient déjà en 1765.

Tenant compte de toutes ces transmigrations, nous en arrivons au résultat suivant:

France 700

Etats-Unis .' 800

Provinces Maritimes, Gaspcsie, Iles de la Madeleine,

Côtes de Terreneuve, St-Pierre et Miquelon . . . 4,000

Louisiane 2,500

Province de Québec 3,500

Autres lieux 500

Rameau porte son évaluation à 11,500. Nous croyons qu'il a fait erreur de 500 en moins pour la Province de Québec. D'autre part, nous pouvons égale-

décimés en tous lieux par la mort, transportés en France, séjournant ici et là pendant plusieurs années, se rembarquant pour la Guyane et les Antilles, décimés de nouveau, revenant en France, y séjournant quelques années encore. . . Puis, après trente ans de ce désespoir à jet continu, allant finalement, courbés sous le poids des infortunes, blanchis prématurément par les soucis, usés par le chagrin et la misère, terminer leur cliétive existence dans les solitudes de la Louisiane. Et, après avoir donné un instant de méditation à ces choses et supputé la somme de leurs angoisses, qu'on se demande si jamais sort plus navrant et plus dramatique fut le partage de toute une nation ou même d'une poignée d'individus; et cela, par pur motif de spoliation, et par décret de l'autorité. Qu'on se demande, si, après cela, il convenait à Parkman de ridiculiser la sentimentalité de ses compatriotes, et de fausser à dessein l'histoire pour accabler davantage un peuple aussi éprouvé.

ment avoir fait erreur pour d'autres endroits, particulièrement la Louisiane. L'estimation pour ce dernier endroit est plus difficile à faire, attendu que l'émigration de France et d'ailleurs y fut constante pendant 32 ans. Ce que nous savons d'à peu près certain, c'est qu'en 1790 la poulation acadieune dans la Louisiane était de 4,000 âmes.

Si, d'un autre côté, sur ce chiffre de 12,000 âmes, nous déduisons 2,000 comme représentant la survivance des enfants nés après la déportation et avant 1765, nous trouvons que la population primitive de 18,000 âmes se trouvait réduite à 10,000 en 1765, lorsque, sans la déportation, la population totale eut aisément atteint 25,000.

Aujourd'hui cette population est approximativement comme suit: Provinces Maritimes, Iles de la Madeleine, Gaspésie,

St-Pierre et Miquelon, Terreneuve, (très distincte). 130,000

Canada (un peu mélangé avec les Can.-Français) 100,000

Louisiane (très distincte) 40,000

Belle-île-en-Mer, Poitou (France) Etats-Unis, (absorbée).

«Quand un foyer a été ravagé, dit Smith, un compatriote de Parkman, et réduit en ruines par une soudaine calamité, il y a là, pour toute la communauté, une occasion de manifester sa sympathie. Ici, nous avons des milliers d'Acadiens exilés qui, dans un désastre commun, avaient tout perdu, de par un ordre de ceux qui avaient le pouvoir.

« Plus d 'une mère a serré plus étroitement son enfant sur son cœur, au souvenir, encore frais à la mémoire de chaque lecteur, de ses ancêtres, qui pendant tant d'années avaient couru à la recherche d'un fils qui leur avait été ravi, jusqu'à ce qu'ils eussent dépensé toute leur fortune et que leur front présentât l'image vivante de la douleur: le sort de ces parents évoque la triste expérience de ces neutres Français, qui ont passé leur vie à chercher des membres de leurs familles, qui avaient été dispersés à dessein pour prévenir leur réunion. »

Il y a déjà près de deux mille ans que l'histoire, aidée par les poètes, perpétue le souvenir d'Enée fuyant sa patrie, portant sur son dos son vieux père Anchise. Bien des coeurs ont battu à la lecture de ce récit n 'affectant que passagèrement l'existence de deux êtres; ici, il s'agit de tout un peuple, il s'agit de malheurs intenses et prolongés qui ne sont en aucune façon comparables à celui du malheureux Enée; il s'agit de malheurs infligés dix-huit siècles après l'ère chrétienne, dans un pays chrétien, par un peuple qui se targue d'être à la tête de la civilisation. Oh non! M. Parkman; continuez, si cela vous convient, votre œuvre de falsification, mais laissez les poètes et les romanciers à leur noble tâche ; laissez ceux dont l 'âme compatissante vibre au récit des souffrances et des injustices imposées par le fort au faible, laissez les, dirons nous, ramener

à la surface ce que vous vous êtes efforcé de voiler ; laissez les démasquer la cupidité qui fut le motif de ce drame; laissez les accorder le tribut d'une larme aux victimes. Tout Acadiou porte encore une plaie dans son cœur; avivez-là si vous le désirez, mais laissez venir à nous les âmes tendres, les consolateurs, car nous avons faim du pain de la consolation! Laissez le baume qu'ils versent sur nos plaies neutraliser le fiel que vous avez répandu ! Laissez les poètes compatir à nos souffrances et nous tendre la main de l'amitié. «L'amitié, comme le disait si éloquemment Haliburton, dans le discours auquel nous faisions tout à l'heure allusion, est naturelle au cœur de l'homme; elle est comme le lierre qui cherche le chêne, s'attache à son tronc, embrasse ses branches et les entoure de superbes festons; il grimpe jusqu'à son sommet et balance sa bannière de feuillage au-dessus de sa tête, comme s'il triomphait d'avoir vaincu le roi des forêts. » Croyez-le, M. Parkman, l'humanité est et sera toujours ouverte aux sentiments nobles et généreux, et vous n'avez pas encore atteint le prestige qui vous fera fermer aux poètes et aux romanciers la source féconde qui a immortalisé Longfellow, et immortalisera encore, nous l'espérons, d'autres de vos compatriotes! Si la civilisation est le fait de l'intelligence, du développement de la science et de nos facultés, elle est plus encore celui du cœur! Toucher le cœur de l'homme, c'est le civiliser, le rendre meilleur ! Le cœur est la grande voie par laquelle toute civilisation doit passer ' !

7. Note (lu MS. original: — "L'abbé Casgrain a cru remarquer, chez les Acadiennes des Provinces Maritimes, une expression de tristesse douce et résignée, qui lui a sendilé eontrnater visiblement avec l'expression vive et enjouée

des Canadiennes françaises. Des généralisations de cette nature peuvent être difficiles à faire, il ne serait cependant pas étonnant que des malheurs qui ont affecté toute une génération aient été suffisants pour fixer cette particularité. Le caractère d'un peuple est toujours le résultat d'une multitude de causes et d 'incidents graves ou légers, temporaires ou prolongés, dont l 'ensemble compose le caractère national sous lequel il nous apparaît. ' '

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