‹ AcadieChapitre 34 sur 78 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Thomas Caulfield lieutenant-gouverneur. — Il envoie Peter Capoon et Thomas Button pour faire prêter serment d'allégeance aux Acadiens. — Réponses de ceux-ci. — Omissions du compilateur. — John Doucett lieutenantgouverneur. — Nouvelle injonction de prêter serment. — Acadiens consentiraient à rester dans le pays si l'on voulait mettre des restrictions au serment qu 'on leur demande. — Autres omissions.

Avec le présent chapitre, nous entrons pour de bon dans le volume des Archives.

L'on conviendra que les deux chapitres qui précèdent ne manquent pas de signification. La suite fera comprendre que les événements de ces cinq années, de 1710 à 1715, ont plus d'importance à eux seuls que ceux des quinze années subséquentes. En fait, les événements ultérieurs sont si intimement liés à ceux que nous venons d'esquisser, que, sans eux, ils deviennent inintelligibles ou revêtent une couleur toute différente.

En attendant que le cours de notre récit ait pleinement familiarisé le lecteur avec les méthodes savantes du compilateur Akins, nous le laisserons à ses réflexions personnelles sur les causes possibles des lacunes étranges que l 'on constate dans l'œuvre de ce dernier. Si l'indignation vient mettre sous notre plume des expressions sévères à l'égard de ce monsieur, nous en demandons pour l'instant pardon. Mais l'on ne tardera pas à nous en absoudre, car l'on ne verra que trop, au fur et à mesure que se déroulera notre

démonstration, toutes les raisons que nous avions de le taxer de malhonnêteté et de fourberie.

Donc, le compilateur, sans autre préambule, nous introduit au second acte de la pièce. Au lever du rideau, nous apercevons le lieutenant-gouverneur Thomas Caulfield, successeur des Vetch, des Hobby, des Nicholson, le quatrième sur la liste, en l'an de grâce 1715, ordonnant à Peter Capoon, officier de la garnison d'Annapolis-Royale, de se rendre « aux Mines, à Shekenecto, Rivière St-Jean, Pasmacody, Penobscot, dans la colonie de la Nouvelle Ecosse en Acadie », avec la mission suivante :

« Des lettres émanées des Très Honorables Membres du Conseil Privé de Sa Majesté, des Lords du Commerce et des Plantations, du Très Honorable Henry, comte de Bolinbrooke. Secrétaire d'Etat, et de son Excellence le général Nicholson, portant que Son Auguste Majesté, Georges, Roi de Grande Bretagne, de France et d'Irlande, etc., soit proclamée dans toutes les parties de ce gouvernement. . ., vous êtes requis de vous rendre aux Mines, à Shekenecto, Rivière St-Jean, Pasmacody, Penobscot, pour y proclamer l'avènement de Sa Majesté le roi Georges. . . Vous êtes également requis de signifier le serment d'allégeance aux habitants français. . . et de le faire prêter à ceux d'entre eux qui voudront l'accepter dans la forme prescrite \ . . » Cette ordon-

1. Le texte anglais dit exactement, au sujet du serment à faire prêter aux Acadiens: "You are likewise to tender the oaths of Allegiance to ye French inhabitants, with such English as 70U can find, aiid administer ye same to such as are willing to talce them in ye form prescribed. ' ' Or, dans le MS. de Eichard, il y a dans cette citation une lacune qui en change considérablement le sens et le rend beaucoup plus odieux : ' ' You are lilcewise to tender the oaths of allegiance to ye Acadians, in ye form prescribed." Pourquoi l'auteur A^ Acadie a-t-il omis le membre de phrase si important : ' ' and administer ye same to such

nance conclut ainsi : « Donné de la Garnison de Sa Majesté à

Annapolis Royale, ce jour de janvier 1715, dans la

première année du règne de Sa Majesté. »

Le trois mai suivant, Caulfield informe le Secrétaire d'Etat, James Stanhope, du résultat de la mi'ssion remplie par Capoon et Button :

« Monsieur,

« . . .Sous ce pli, veuillez trouver le rapport préparé par messieurs Button et Capoon, gentilshommes que j'ai envoyés dans divers ports de la Province pour y proclamer Son Auguste Majesté le roi Georges. . . Vous verrez, par ce compte rendu, que les habitants de ce pays, qui sont pour la plupart français, refusent de prêter le serment; d'autre part, je suis informé qu'ils se sont absolument opposés à quitter cette colonie et à aller s'établir sous la protection du gouvernement français. Je supplie donc humblement que l'on me fasse savoir quelle ligne de conduite je dois tenir à leur égard. . . Les circonstances malheureuses dans lesquelles nous nous trouvons, m 'obligent à vous dire que si l'on n'adopte d'autres méthodes que celles qui ont prévalu en ces derniers temps, Annapolis Royale sera hors d'état de pouvoir subsister pendant l'hiver prochain. Les Français, qui ont toujours fourni à la garnison du maïs, quittant pour la plupart la colonie, surtout les Français des Mines, qui est la seule plantation de grain, dans la province, nous

as are willing to take them"? Eichard, si sévère pour les procédés de Akins, aurait dû se garder d'une omission qui pouvait lui attirer à lui-même des reproches. L 'on n 'imite pas celui que l 'on accuse. La probité historique noua faisait un devoir de rétablir ce membre de phrase qui avait été supprimé de façon si inopportune. La thèse de l'auteur s'en trouvera peut-être quelque peu affaiblie. Mais la vérité avant tout.

n'avons donc, en toute probabilité, rien à attendre de ce côté -. . . »

« Comment ! se dira le lecteur du volume des Archives qui ignore tout ce qui s'est passé de 1710 à 1715, voilà déjà cinq ans que Port-Royal a été pris, voilà deux ans que le traité de paix d'Utrecht a été conclu, et ces Acadiens sont encore dans le pays, et ils refusent soit de prêter le serment d 'allégeance, soit de s 'en aller ! Mais il faut que les gouverneurs aient été bien indulgents pour n'avoir pas osé les contraindre, par la force, à l'une ou l'autre de ces alternatives. » — C'est bien là, en effet, la pensée qui vient à l'esprit, quand on s'en tient à la compilation de Akins; c'est cet ordre de réflexions que l 'on rencontre généralement chez les historiens qui ont puisé leurs renseignements dans ce seul ouvrage. Akins devait se douter de l'influence que son œuvre exercerait, et, s'il a assez vécu pour en voir le résultat sur l'opinion, il a dû se pâmer d'aise. Pendant longtemps, on est allé s'abreuver à cette source, sans vouloir regarder au delà. Il y avait pourtant des questions bien simples à se poser: que s'était-il passé depuis 1710 ? Pourquoi le compilateur commence-t-il son travail à l'année 1715 ? Pourquoi n'y a-t-il pas fait entrer la formule du serment proposé, les réponses des Acadiens à ce sujet, le rapport officiel de Capoon et Button ? Pourquoi y a-t-il contradiction dans les paroles de Caulfield ! Pourquoi Akins nous laisse-t-il presque toujours ignorer les réponses que firent les Acadiens à toutes les sollicitations ou à toutes les tracasseries dont ils furent l'objet ? Les documents pro-

2. N. S. Archives, vol. I, pp. 7-8. — C'est par erreur que, dans le MS. Eichard dit que cette lettre de Caulfield était adressée aux Lords of Trade. lia. uuscription porte au contraire: To ye Sectry of State, James S.tanho'pe, etc.

venant de ces derniers sont si rares qu'il aurait dû s'empresser de les recueillir et de nous les communiquer, tant en justice pour eux que pour nous permettre de porter un jugement motivé sur les événements auxquels ces documents ont trait. Force nous est donc de suppléer aux lacunes de cette étrange compilation.

Ainsi, aux Colonial Records, section de la Nouvelle Ecosse, tout à côté des pièces qui ont été reproduites par Akins, se trouve la formule du serment qui fut proposé par le major Caulfield à l'acceptation des Acadiens. Cette formule est diverse: Nous donnerons d'abord celle à laquelle les habitants des Mines furent pressés de souscrire ^ :

«Moy A. B. Je promes sincèrement et Jure que je veu Estre fidelle et tenir une véritable alegence à Sa Majesté le Roy George. »

« Insy aide moy Dieu. »

Et ce serment est accompagné d'une lettre de ces mêmes habitants en réponse au message que Caulfield leur avait fait transmettre par Capoon et Button ;

« Messieurs,

« Pour satisffaire a ce que Vous nous auez fait L'honneur de nous publier mercredis dernier; Et pour la Réponce du quelle nous Vous auons prier de nous donner jusque a dimanche dernier, dans Lequel Temps nous nauons peut Exécuter; Ce a quoi nous nous estions Engagé, Veu que plusieurs ne Voient Rien par Escrit Et seulement de vive voix Et ne Sachant pas mesme positivement De quoy II s'agisait; Se... sont Retourné chez eux sans faire aucune Reponce; nous auons L'honneur de Vous dire que L'on ne

Page 1