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les défenses du gouvernement; ou, conséquence plus funeste, passeront-ils en bloc à la colonie française avoisinante.
« Les Français du Cap Breton saisiront naturellement toutes les occasions de troubler la paix de cette Province, spécialement en cette circonstance, et dans le cas d'une guerre entre l'Angleterre et la France; et si l'on donnait à la population d'ici des sujets de mécontentement, elle en prendrait vite avantage contre nous; et vu que ces Acadiens sont au moins dix contre un, ils ne tarderaient pas à détruire notre garnison, et même à s'emparer du fort, lequel est d 'ailleurs tout près de sa ruine. »
Après cela, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'Armstrong ait pu écrire : « Les Acadiens sont amateurs de procès, ils aiment la chicane, et ils sont si mal disposés les uns envers les autres qu'il ne se passe pas de jour qu'ils n'empiètent sur les biens de leurs voisins ® I >> — Parkman, qui a fouillé dans tous les coins pour trouver matière à décrier les Acadiens, n'a pas manqué de s'emparer de cette phrase tendancieuse. Que lui importait ce que fût Armstrong, qu'il prend bien soin de ne pas faire connaître à ses lecteurs! Que lui importait la véritable situation des Acadiens, laquelle une fois comprise, tout le reste s'éclaire, et l'opinion, plus haut émise, du gouverneur Armstrong à leur égard, perd tout crédit? Il avait là, sous la main, ce qu'il cherchait, et, avec ce bout de phrase accusatrice, il va établir des conclusions, à l 'encontre d'ailleurs de cent preuves qui les contredisent et les annihilent: «C'étaient tous (les Acadiens) des
6. Nova Scotia Doeum. — Governor Armstrong to Lords of Trade. Annapolis Royal f 16 November 1731, — pa^ 94 d© la compilation.
paysans simples et ignorants, prospères dans leur petite vie bien humble, et heureux quand les rivalités de leurs maîtres cessaient de les inquiéter, encore qu'ils fussent toujours à se quereller les uns avec les autres, à propos des limites incertaines de leurs terres, lesquelles n'avaient jamais été arpentées d'une manière officielle ^ » Mais, comment des difficultés au sujet des bornes de leurs propriétés, ne fussent-elles pas survenues au sein de ces pauvres colons, quand ils s 'étaient multipliés au point que leur nombre avait quintuplé en trente ans? Quand leurs terres avaient subi de tels morcellements qu'il n'en restait plus à chacun que des parcelles? Quand le gouvernement ne s'était jamais donné la peine de faire arpenter ces terres pour en définir exactement les limites? N'est-il pas permis de supposer qu'Armstrong se livre ici, sur le dos des Acadiens, à l'une de ces violences de langage qui lui étaient familières, qu'il grossit à plaisir un fait qui était vrai dans son fond? Et pourquoi Parkman, qui trace avec tant d'insistance le caractère des Acadiens, dans le but mal déguisé de détruire le verdict de l'histoire sur leur compte, néglige-t-il, d'une façon générale, de nous peindre les gouverneurs anglais? Il avait là, pourtant, d'excellents « modèles » propres à tenter son pinceau. Que ne nous a-t-il laissé, lui dont la main était si souple et le regard si pénétrant, une galerie complète de ces augustes fonctionnaires? La postérité lui en eût été reconnaissante. Quand on a le jugement dont il se
7. "They were ail alike a simple and ignorant peasantry, prospérons in their humble way,. . . though vexed with incessant quarrels among themselves, arising from the unsettled boundaries of their lands, which had never been properly surveyed. " — A half-century of Conflict. Vol I, ch. IX. Louisbourg and Acadia, p. 199.
targue, il est plus facile encore d'apprécier exactement un homme que toute une race.
Et donc, puisque les autorités avaient gardé, de force ou par ruse, les Acadiens dans le pays, c'était une indignité de leur refuser des terres nouvelles, et de les contraindre de la sorte à morceler presque à l 'infini leurs propriétés. C 'était retarder leurs progrès, produire parmi eux le mécontentement, provoquer la désobéissance, troubler l'harmonie mutuelle, affaiblir leur loyauté; c'était aussi exposer le gouvernement à de graves mécomptes. Et Mascarène a bien vu tout cela. Il confesse qu'en dépit des injonctions qui avaient été faites, plusieurs allèrent occuper des terres sur les confins de la province. Mais, l'étonnant, c'est que le plus grand nombre se soit soumis aux ordres qui avaient été édictés. Nous doutons fort que les colons de la Nouvelle-Angleterre eussent subi pendant quarante ans une aussi criante injustice sans se révolter contre le pouvoir. Mascarène nous dit encore que les instructions de Sa Majesté étaient de n'accorder des octrois de terres qu'à des sujets protestants. Parfaitement. Mais il ne serait pas téméraire de penser que pareilles instructions eussent été obtenues par l'influence « désintéressée » des messieurs qui s 'étaient octroyés à euxmêmes, sous l'administration d'Armstrong, la bagatelle de 100,000 acres de terre dans la région de Grand-Pré et de Beaubassin. Et parmi ces messieurs, en outre de Philipps, d'Armstrong, et de leurs conseillers, figuraient King Gould, Allured Popple, Henry Popple, Andrew Robinson, Henry Daniels, Ecrs., tous d'Angleterre. Nous ne connaissons pas l'état social de ces spéculateurs à longue portée, à l'exception de King Gould, qui était l'agent financier de Richard Philipps. Mais nous avons lieu de croire que l'un d'eux, Allured Popple, n'était autre que le Secrétaire d'Etat lui-
même. Avec un intermédiaire aussi haut placé, l'ordre royal en question s'explique. En vertu de cet ordre, le gouverneur n'était pas libre d'accorder de nouvelles concessions aux Acadiens, qui n'avaient plus que la ressource de s'adresser aux landlords anglais, ci-devant nommés, lesquels s'étaient taillés, à très peu de frais, un immense domaine dont l'exploitation était ainsi garantie avec grands avantages *.
Nous ne voyons nulle part que les sages recommandations de Mascarène aient eu leur effet: la situation sur laquelle il appelait l'attention des autorités britanniques se perpétua, croyons-nous, jusqu'à la déportation; laquelle eut pour cause principale, comme nous le verrons, une spéculation véreuse, dans le genre de celle dont nous venons de parler. Tout au long de leur existence jusqu'à leur écrase-
8. Cf. au sujet de cette concession territoriale les Appendices. — Au ch. LVII du Tome I de Son Histoire, B. Murdoch écrit simplement: " S8 et 31 August 1736. Two patents, for the granting of 50.000 acres in each, were passed in council." Et l'on admire avec quelle facilité le conseil royal d'Annapolis ratifiait cette énorme transaction! Aussi bien, nous savons qu'Armstrong composait à peu près à lui seul tout son conseil. Et d'ailleurs, il y avait trop de "grands" personnages intéressés dans cette spéculation pour qu'il pût être question de la discuter et encore moins d'y mettre obstacle. Il s'agissait tout bonnement d'accorder les "patentes" voulues à cet effet. A quoi le conseil se prêta avec une bonne grâce digne d'une meilleure cause. — Pour le détail de cette concession, nous renvoyons à l'appendice, où l'on verra que "this {the grant) , wa-s escheated (c'est-à-dire, devait échoir aux personnes y intéressées), 21 April 1760, à condition, pour elles de payer one penny per acre, to hegin 30 August 1739, and another penny per acre, if the crown require it, for provincial expenses. Ministers and Schoolmasters lots to be laid eut. A space of one hundred yards wide along the bailles of ail creelcs and rivers to be left open for ways and public uses. Fifty houses to be erected within three years. The grant to be annulled if the conditions are not performed. Par où l'on voit que les conditions posées aux dits concessionnaires, pour que cet immense territoire leur échût en nue propriété, étaient loin d'être draconiennes. Et la raison de cet inique accaparement? Quia nominor leo!
ment et leur exil, les pauvres Acadiens étaient destinés à être les victimes de l'écœurante rapacité anglaise^.
9. * ' Une des tracasseries qu 'eurent à souffrir les Acadiens durant toute cette période a été fournie en accusation contre eux. Des auteurs anglais leur ont, en effet, reproché de s'être trop confinés dans leurs établissements, et d'avoir fort peu défriché les forêts qui les environnaient. Or, cette accusation retombe de tout son poids sur les gouvernants, qui ont empêché autant qu'ils ont pu les défrichements, en défendant de concéder des terres à d'autres qu'à des protestants. Heureusement que par leur seule force d'expansion, et comme à leur insu, les Acadiens ont fait éclater le cercle dans lequel on voulait les enfermer. De là, de continuelles réclamations de part et d'autre. Il est curieux d'étudier, dans les rapports des gouverneurs, le double sentiment qui les tiraillait: d'ime part, ils créaient des lois prohibitives pour arrêter un développement qui les effrayait ; de l 'autre, ils n 'osaient les appliquer avec trop de rigueur, de crainte de voir les Acadiens aller coloniser les terres françaises. C'est ainsi que dans cette histoire le comique côtoie presque toujours l'odieux." (Casgrain. Pèlerinage... ch. III, note de la page 86).