BOULET ARD SAINT-GERMAIN
Tous droits réswnrfe.
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— Couche-toi, Jérôme. Quand on ne peut rien changer aux choses, on dort.
Vêtu d'une ample chemise de nuit d'où sortent de courts mollets poilus et une tête si ronde qu'elle prête à rire, Jérôme repousse le journal, le reprend, lit encore :
A vendre. Propriété et château de la Battue.
Dix-neuf pièces. Meubles d y une antiquité garantie. Parc, jardin potager, bois. Superficie : quatre hectares. Conviendrait pour pensionnat, maison d'éducation ou famille retirée des affaires. S'il y a lieu, les meubles seront cédés à part. On pourra visiter toute la journée du 28 mars. Renseignements et conditions : notaire Bomiaud, à Cormier.
Ramenant en un geste de dignité sacerdotale les plis flottants de son vêtement nocturne tout contre son corps replet, le jardinier Jérôme coule sur sa femme un regard vindicatif. 11 lui en veut d'être si bien pelotonnée sous les couvertures, d'opposer à sa fébrilité l'ombre de deux orbites aux yeux déjà clos. La voix patiente répète :
— Couche-toi, Jérôme. Le sommeil arrange tout.
— Arrange tout, arrange tout, n'arrange rien... Après quarante ans de service chez Mademoiselle,
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plonger dans cette déroute, ça me chauffe la bile ! Quant aux types, tant hommes que femmes, qui se proposent de visiter demain, je leur souhaite cordialement de périr d'apoplexie cette nuit !
Ayant prononcé ces paroles, Jérôme prend place dans le lit, gémit, soupire, s'endort.
... Enfin, à travers les persiennes baissées, l'aube a glissé sa grise lumière. Rentré dans la vie, le vieux couple fait sans tarder les gestes coutumiers : ayant cherché l'eau à la fontaine du bosquet, Jérôme ouvre le guichet derrière lequel s'impatientent les poules ; et Sophie allume le feu, trait la chèvre, verse le lait dans la casserole. En apparence, les choses sont ce qu'elles furent toujours : la façade du château contemple l'horizon de ses dix-huit fenêtres, de ses innombrables lucarnes pareilles à des paupières encore lourdes de sommeil ; le jet d'eau tremble dans la pâleur du jour naissant ; sur la route, un gosse court et siffle ; l'école sonne, petite voix claire dans le matin frais. Et des bois, des coteaux, des collines qui tiennent entre leurs bras allongés les villages coiffés de fumées.
Quel diable a donc poussé monsieur Emile à se mêler d'affaires ? Un veuf, ça devrait se tenir tranquille !... Faillite, chagrin, un long séjour à Davos, la mort. A Mademoiselle, qui n'avait certes pas besoin de cela, l'orpheline et les dettes. Voilà pourquoi, aujourd'hui, les curieux envahiront le château.
— File, sale bête !
Le poing de Jérôme s'est abattu sur le crâne
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dur de la chatte qui fuit en secouant les oreilles. Sophie proteste.
— C'est dégoûtant ! Brutaliser comme ça Miquette 1
— Plus dégoûtant encore de vendre le château et nous avec !... Du jour au lendemain on est dans le cas d'appartenir à un Boche, à un Asiatique, à un macaque de Sumatra. Ça me tourne le sang en vinaigre ! Non, je ne regrette pas la claque à Miquette.
— A quelle heure s'amènent-ils, les gens ?
— Oh ! à toutes les heures. Il faudra me tenir à la grille pour donner les renseignements.
— Tout de même, tâche d'être poli.
— On sait se conduire. Mais le diantre les consume !
Le train de dix heures sept verse son flot dans le village voisin. Aussitôt, sur la route, des points noirs qui se hâtent ; les nuages de poussière des automobiles. Assis dans sa cuisine où Sophie frotte la panse d'un chaudron, Jérôme se tient la tête à deux mains.
— C'était bien la peine de venir à soixantetrois ans !
Voici Mariette, la femme de chambre :
— Imaginez ! Mademoiselle dit qu'elle avait besoin de cette humiliation ! Elle qui ne pensait qu'aux pauvres, qui changeait de costume aussi souvent qu'une écorce !...
Jérôme regarde par la fenêtre.
— C'est le moment d'aller faire au guignol à la
grille. Quelle histoire ! Vous, Mariette, vous partez avec Mademoiselle, tandis que nous on est vendu avec la propriété. Parfaitement ! Vendu ! Sûr que Mademoiselle ne pouvait pas emporter le jardinier et sa femme. Pas de reproches ! N'empêche qu'on a mangé son pain blanc. La vache enragée commence. On sait trop bien qui achète les châteaux, au jour d'aujourd'hui...
Sans respect pour les hommes d'armes du vestibule, des inconnus en pardessus verdis, aux nez de connaisseurs, frappent du doigt les cuirasses bosselées. Bénévoles, les hommes d'armes acceptent ces familiarités. Un hercule au dos carré soulève jusqu'à sa barbe rouge une table de marbre et d'ébène qu'il apprécie au poids, comme il ferait d'un veau. On entre partout. On chuchote. On rit. On dit des chiffres sous les yeux des hauts personnages engoncés dans les tableaux craquelés. Complot de brocanteurs derrière une porte. Des fiancés, timides, convoitent un lit aux pieds tordus. Et les glaces centenaires, puisque leur métier les contraint à tout voir, à tout réfléchir, répètent dans la profondeur de leurs transparences cette miteuse bousculade.
Conduite par un chauffeur au masque cynique sous la casquette de drap noir, ronflant comme un gros insecte heureux de vivre, une limousine évolue devant le perron. Un homjhe en descend.
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H repousse la portière d'un geste sec. Et cette portière qui claque dit à tous : C'est lui !
— Tiens, voilà Grassou !
— Qui ça, Grassou ? demande un étranger.
— Grassou, pardi ! Celui' des munitions, celui des cinq cent mille boîtes de chicago, celui des arachides, celui des cent vagons de lentilles, celui de tout, quoi. Grassou ! L'homme aux millions ! Pour peu que ça lui chante, il va avaler ce château comme un œuf à la coque.
Ce nom circule. Et c'est un sifflement très doux sur les lèvres arrondies : Grassou... Grassou...
Le boucher à barbe rouge, les antiquaires, les fiancés, les Juifs, la dame diplômée qui lit Rousseau et rêvait de fonder une école nouveau jeu en ces lieux bucoliques, suggestionnés, se retournent pour suivre des yeux le gros homme, l'homme fort, l'homme heureux. Habitué sans doute, depuis sa brusque promotion dans l'ordre de la fortune, aux dorures et moulures des hôtels, aux halls clairs et gais des villas « modernes », M. Grassou a hésité avant de franchir le seuil de cette demeure noircie par les siècles. Il lui semble qu'il pénètre dans une église : même dignité morne, même odeur du passé. Bien vite, M. Grassou s'est ressaisi. H pousse les portes, maintenant, il circule de salle en salle, il se rend compte, il mesure, il goguenarde intérieurement. Pourquoi se laisserait-il impressionner ? A la façon dont il pose le pied, dont il étemue, dont il enfonce les poings dans les poches d'un pardessus à collet de fourrure, dont il plisse le
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front, puis sourit imperceptiblement, on reconnaît en Grassou celui qui dira au menu fretin des acheteurs au détail ou au rabais : Allez-vous-en !... Entre le hérissement des sourcils et le gonflement des paupières, des yeux de bon papa tenace qui sait amuser et rouler son monde. Et des joues énormes, grasses, pendantes, où 9e perd une bouche minuscule en cul de moineau, d'où se détache à grand'peine un menton luisant de roublardise volontaire.
Demain c'est la fête anniversaire de M me Olga Grassou. L'autre jour, attablée dans un vagonrestaurant, ne disait-elle pas à l'instant précis où l'homme polyglotte étalait sur son assiette une tranche de jambon : « Regarde ce château. Voilà ce qu'il nous faudrait. Ça a du style ! » Le train filait à toute vapeur. Durant quelques secondes M, Grassou vit des tours qui perçaient un dôme de verdure, des murs tapissés de lierre, le double cacalier menant de la terrasse au parc. « Tu l'auras ton château, maman, celui-là ou un autre. Tu y marieras ta fille, tu y marieras ton fils. » Le train s'était précipité dans un vallon, laissant au pied de sa colline l'orgueilleux manoir. Et l'on avait parlé de ce jambon, trop salé. Peu après, enfoncé dans le velours de la banquette, fumant, digérant et somnolant, M. Grassou avait mûri le rêve entrevu. N'était-il pas fatigué jusqu'à la neurasthénie de tant lutter, de tant calculer, de tant se méfier?... À quoi sert l'argent si l'on trime comme une bête jusqu'à l'heure où la mort vous bouche les yeux et
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vous ferme l'estomac ? Dix mille francs de marbre sur un corps immobile, ce n'est pas une compensation !
Entre deux coups de téléphone, M. Grassou a lu l'avis du notaire Borniaud. La Battue ?... Un vrai château ! Depuis le temps qu'on en par e !... L'histoire conte qu'un prince de Savoie y moiuut d'indigestion. Une pièce d'eau, une rivière, et des truites dans cette rivière !... La campagne, l'odeur des foins... Dire mon château, mon parc, mon jardinier, mes serres ; acheter des souvenirs! protéger un village ; prendre son café au plus haut de la maîtresse tour dressée dans la paix des choses ; se sentir une fois encore tout jeune, tout neuf, posé dans le repos, dans le bonheur...
Devant cette façade formidable, devant (es fenêtres qui révèlent l'épaisseur des murailles, Grassou est pris. Un naïf enthousiasme lui pince le cœur, puis s'insinue sous le front si bombé qu'il semble contenir des mouvements d'horlogerie.
A trente kilomètres de la ville ? C'est vrai, mais l'auto mangera ces kilomètres en moins de temps qu'il n'en faut pour fumer un cigare. Grassou ne voit guère sa fille Riri dans cette baignoire de zinc ; il note le délabrement d'un plafond, les taches lépreuses d'une tapisserie, des trous dans un parquet. Mais avec de l'argent on transforme* tout, on crée, on ressuscite. Avec de l'argent ! Grassou se répète ces mots pendant qu'il gravit les quatrevingts marches qui mènent au sommet de la grosse tour : du noir, la fente claire d'un mâchicoulis ;
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on tourne, on tourne encore, et soudain l'espace, la course des nuages bousculés, un éparpillement de rayons jouant à cache-cache avec ces nuages, avec les routes et les clochers ; des étangs brillent ; épars sur les pentes, actifs et minuscules, des hommes poussent la charrue dont le soc lance un éclair au bout du champ ; et dans le vent qui vient des limites de l'horizon, une odeur de sève, de mousse. Sur la tour, l'homme riche est debout. Le chapeau sous le bras, une main en abat-jour devant les yeux, il s'empare de tout cela, reverdi par son projet comme les taillis par le printemps. Car c'est à lui, plus encore qu'à sa femme, qu'il entend offrir ce château de la Battue.
A cette heure émouvante de sa carrière, Albert Grassou médite. Il songe à ce qu'il était, à ce qu'il est. Complaisamment il se cherche et s'accompagne dans la vie pour s'assurer de son identité. Là-bas, n'est-ce pas le clocher de Mottens, sa bourgade natale ? Avec une lunette d'approche Grassou distinguerait la maison où il grandit... Il se revoit dans cet hôtel de VEpi d'Or où son père accueillait les voyageurs descendus de la diligence, où sa mère tournait si prestement les omelettes, sur la place où dansent les ombres des hirondelles. Toute son enfance tient dans ce tableau très simple... Grassou tourne les pages des années. Il se salue dans l'étroit bureau d'un agent d'affaires auquel il succédera, le moment venu. Alors, aussi bien que d'autres et mieux que beaucoup, il gère les immeubles de la veuve, il envoie du papier tim-
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bré à qui le mérite ; et il chante le ténor dans une chorale et il mange avec les amis du quartier la fondue au fromage qui marque la semaine terminée. Déjà la coiffeuse du Paradis des Dames lui sourit. On se parle. On sort ensemble. Olga est orpheline ; elle est belle, grasse, parfumée, enjouée, ambitieuse plus encore, et c'est une force. On se marie. Deux enfants naissent. Olga dit alors : « Maintenant, c'est bon ! » Le dimanche après-midi, poussant la voiturette où Oscar et Riri dorment têtebêche, Grassou savoure son bonheur : Il a deux beaux enfants et une femme que les hommes dévisagent, après quoi ils se retournent pour la voir encore. Le soir, sur l'oreiller, Olga murmure : « Tu sais, je veux que tu arrives. » H répond : « Pourquoi pas, maman ?» « Je veux que tu arrives ! Un peu d'argent, c'est pis que tout. » « Tu as raison, chérie. » Grassou achète des terrains, des maisons, les revend, achète encore. Grassou flaire les faillites, sait rejoindre le naïf qui se noie. Il n'y perd rien. C'est ça, les affaires. « Bravo, papa, continue ! continue ! » « Les grandes dames que tu as coiffées, elles te coifferont à leur tour, maman ! » Serré de près, encouragé, fouaillé, Grassou redouble d'efforts. Maintenant, Riri, Oscar, suivent les meilleures écoles. Chez Paton, maître des élégances, ils dansent avec les fils et les filles « des gens tout ce qu'il y a de mieux. » Qui donc a dit : L'argent ne fait pas le bonheur ?... Un philosophe, évidemment. Ce mot de philosophe égaie toujours Grassou.
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Mais voici la guerre qui rompt les amarres et bouscule les digues. Si elle broie les faibles, elle marque aussi l'heure des hommes forts. Ton heure, Grassou. Achète des farines, des lentilles, du bœuf congelé. Fais chauffer un train spécial pour arriver le premier chez les maîtres des vagons et du fret... Ecoute l'appel des téléphones, le ta-ta-ta-ta des dactylographes qui travaillent pour toi. Accapare le fromage. Accapare le gruau. Les imbéciles se plaignent ? les socialistes t'engueulent ? Des jaloux ! S'ils savaient faire !... Du reste, la main sur la conscience, qu'as-tu à te reprocher ? Quand les gens criaient famine, n'as-tu pas renoncé aux gros bénéfices ? Sans toi, ces gens, qu'auraient-ils mangé ?... Et n'as- tu pas donné vingt mille francs aux sourds-muets, cinquante mille aux hôpitaux ? Si tu n'avais pas eu le cœur à la bonne place, les gouvernements étrangers t'auraient-ils décerné trois médailles de la reconnaissance ?
La fortune ! Et depuis des mois Grassou voyage. Ainsi en a décidé M me Grassou. Mal de mer et tango. Dans les hôtels on coudoie des princesses, des personnages considérables. On s'instruit. On atimire les prophètes de la chapelle sixtine et les colonnes de l'Alhambra. Riri et M me Grassou écoutent des conférences à la Sorbonne. Elles lisent Salammbô à haute voix avant de débarquer à Tunis. Au pied des pyramides Oscar est photographié sur un chameau. A Smyrne, Riri fait la connaissance de Thémistocle Gouniakis, le riche
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armateur, aujourd'hui son fiancé. Voilà pourquoi, devant le Parthénon, sous le clair de lune, M me Grassou a pu dire : « Papa, je suis contente de toi. Bravo ! »
Il est vrai que de tant de beaux voyages autour de la Méditerranée Oscar a rapporté la fièvre typhoïde. On l'a cru perdu. Il est lent à se remettre ; gâté par sa mère, il se dorlote et se fait dorloter. De ces mêmes voyages, M me Grassou a rapporté un singe qui est aussi drôle qu'énervant, M. Grassou une fatigue qui lui serre les tempes où déjà les cheveux.s'argentent, le dégoût des changements perpétuels, du brouhaha des gares et des hôtels, ce qu'il appelle une indigestion de plaisirs.
Et voici que s'offrent la paix des champs, un château pour M me Grassou, une résidence dont Riri n'aura pas honte de faire les honneurs à M. Gouniakis, une villégiature où la santé sera restituée au fils unique, où les rumeurs anarchistes ne parviendront que par les dépêches des journaux.
Avant-hier, M. Grassou a croisé des milliers d'ouvriers en marche derrière le drapeau rouge, il a entendu leurs clameurs et vu leurs poings dressés. Ici, on sera sous la garde des paysans qui ont fourches et fusils. Ici, on cueillera ses fruits, on fumera sa pipe, on offrira ses semelles humides d'une longue marche à travers bois au feu de la grande cheminée. Qu'est-ce donc que la richesse si elle ne donne pas la quiétude ?
Une fois encore, les narines gonflées, Grassou contemple les bois, les collines, les bœufs qui
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tirent les charrues, le scintillement de la rivière. Oui, le bonheur est ici, le bonheur dû aux hommes riches et fatigués. Demain, quand il embrassera sa femme, Grassou dira : « Bonne fête, maman ! Ton cadeau ? Le château de la Battue. Quand madame la châtelaine voudra visiter, elle n'aura qu'à parler. »
Du poing, M. Grassou éveille Félix endormi sur les coussins de l'automobile, la bouche hideusement ouverte.
— Cormier. Et en vitesse !
Surpris, Félix garde pendant trois secondes son masque de crapule aux yeux brouillés, aux traits détendus sous le front qu'encadrent des accroche-cœur suintants de pommade. Un geste et la casquette est d'aplomb ; la bouche se ferme, les traits s'affirment, le teint verdâtre s'anime. Et voici un serviteur correct.
— Cormier ? Bien m'sieur.
La machine s'élance, vidant les flaques, frôlant les haies au-dessus desquelles glisse son dos luisant de scarabée. Aussitôt le vieux petit notaire s'empresse. Il porte autour des poignets des manchettes tricotées. Quand il parle, il déploie et replie, en un geste d'homme qui se noie, ses maigres mains que l'âge a piquées de taches noires. Il dit souvent : « Permettez !...» et quand retentit la sonnerie du téléphone : « Cçs instruments sont bien ennuyeux. » Avec son crâne lisse et pointu, son maintien solennel, son col et sa cravate d'autrefois, le vieux petit notaire est repoussé dans la
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nuit des temps par le modernisme de l'appareil qui l'interrompt si souvent.
Le visiteur est assis tout au fond du fauteuil qu'on lui a désigné, comme il fait quand il amorce une affaire.
— Mon nom, d'abord : Albert Grassou.
A ce nom, à cette fortune, M. Borniaud offre deux révérences.
— Le château de là Battue est à vendre ? Bien. Murs, meubles, terres, faites-moi un prix de gros. Je me suis rendu sur place. C'est vieux, mal entretenu. Beaucoup de réparations. Aucun confort moderne... Bref, je vois ce que ça vaut. H y aura des enchères ?
— Permettez ! Mademoiselle de la Bergne, l'actuelle propriétaire, est effarouchée par les procédés modernes. Nous traiterons de gré à gré.
— Soit. Combien ?
M. Borniaud passe un dossier que M. Grassou lit de la première ligne à la dernière, sans lâcher une syllabe. Enfin :
— Je ne discute pas. C'est raisonnable. Vous serez réglé dans les huit jours. Je veux que ça marche rondement. Je n'achète pas un château pour poiroter autour. Les réparations vont demander un peu de temps. J'entends pendre la crémaillère le premier mai.
Le notaire explique des choses.
— Nous avons une offre pour une école nouvelle, permettez... Mais il faudrait changer toute la disposition intérieure, élever des cloisons. Mademoi-
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selle n'aime pas ça. Avec une confiance qui m'honore elle m'a autorisé à traiter en son nom avec qui laisserait au château sa destination de château. Monsieur, sans flatterie, vous êtes l'homme de la situation.
— Résidence et non spéculation, précise M. Grassou.
— Parfaitement. Nous nous comprenons.
— Alors, cette demoiselle de la Bergne, ses affaires, ça ne marche pas ?
— La guerre a changé bien des choses, bouleversé bien des situations. Vous le savez mieux que moi. On tient tant qu'on peut, on atteint la limite et c'est la culbute. Bref ! La Battue est à vendre... Pardon, le téléphone. Ces instruments sont bien ennuyeux. « Voilà !... voilà... le notaire Borniaud... Lui-même !... Vendredi à trois heures, bien, bien...» Nous disions ?... Avez- vous rencontré mademoiselle de la Bergne? Non. Vous voudrez bien vous présenter à elle de ma part et lui dire que nous nous sommes vus et entendus. Elle aura, je crois le savoir, quelques vœux, quelques souhaits, quelques desiderata à formuler. De simples détails. Mais vous pensez bien, monsieur, que l'on ne quitte point un château où votre famille réside depuis quatre siècles et des années sans y être poussé par des circonstances impérieuses et sans une tristesse que j'ose qualifier de légitime.
M. Grassou se lève.
— Un blason, c'est gentil. Pourtant, derrière, on s'isole, on vivote avec ses rentes ; on méprise
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l'industrie, le commerce, ce qui bouge, ce qui rapporte. Ça va un temps, encore un temps. Et saute marquis, comme on dit !... Fini, le moyen âge. Place aux gens qui font rouler l'argent. Pas vrai ? Le notaire esquisse une résistance qui s'achève dans un acquiescement.
— Permettez... Effectivement !
— Après quoi je comprends la situation. On .
m'a fait une réputation de croquemitaine, mais je suis bon comme du pain blanc. Je m'en vais donc voir votre aristocrate. On causera gentiment, tout à fait gentiment. Je ne lui en veux pas, moi,
à cette demoiselle de la Bergne !
Réfugiée dans la petite pièce qu'elle affectionne et qu'elle quittera demain, M 110 de la Bergne écoute la rumeur de foule qui la rejoint à travers la paroi. Il lui semble qu'elle est morte, que ce bruit confus monte d'un autre monde. Un vieux nom, que tant de racines lient à une terre, est comme une forêt centenaire. Mais les arbres aussi vieillissent. Un jour, l'orage couche le dernier de ces arbres sur le sol. Cet orage, l'arbre l'a vu s'élancer du fond de la plaine. Il l'attend, il résiste à peine, résigné. Mademoiselle dit donc à Mariette :
— Introduisez monsieur Grassou.
Tout à fait à son aise, avec l'autorité de ceux qui savent que tout s'achète, M. Grassou paraît. D'un coup d'œil il mesure ce petit salon tendu de toile amarante. Une révérence d'homme gras
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à la vieille demoiselle, puis un étonnement, peutêtre une gêne jamais éprouvée devant la finesse de ces traits nimbés de cheveux blancs, devant ce regard très doux filtré à travers les cils, devant ces mains où le soleil joue en transparence. Ce fantôme, il s'agit de le déloger poliment.
— Mademoiselle... Mon nom est Grassou. Oui, je suis monsieur Grassou, avantageusement connu sur la place, je crois pouvoir l'affirmer. Dans les affaires, il faut aller droit au but. Tourner autour du pot, comme on dit, ça ne me connaît pas.
Donc, j'ai lu l'avis. Je cherchais justement un château d'occasion, une propriété d'agrément. J'ai vu le notaire Borniaud, il m'a donné connaissance des conditions et ça n'a pas traîné. La promesse de vente est signée. Je prends tout : murs, meubles et girouettes (ici, M. Grassou rit parce qu'il trouve drôle ce mot de girouette)... H arrive à chacun d'avoir des difficultés. Bref ! L'argent sera sur la table du notaire dans les huit jours.
M. Grassou s'est carré dans un fauteuil à haut dossier droit. Il ne renie rien de sa magnifique assurance, vite retrouvée, mais comme il n'est pas méchant il a d'affectueuses inflexions de voix, la pitoyable condescendance de l'homme qui touche au port pour le naufragé assis sur la quille de son bateau. Ce port, il l'annexe. Ces corniches de chêne sculpté, ces griffons assis dans la cendre de la cheminée, ces portraits d'inconnus, cela et tout le reste lui appartient. Pourtant n'y a-t-il pas une réserve dans l'acte ? L'index tendu vers les murailles M. Grassou questionne :
— Et ça ?
Le fantôme parle. Après la grosse voix, une voix menue, un peu fêlée.
— Les tableaux, les meubles qui me rappelaient des souvenirs, et que je ne pouvais songer à emmener dans ma modeste retraite, je les ai donnés au Musée historique. Pour les autres, le plus grand nombre, je désire formellement qu'ils n'entrent pas dans le commerce, qu'ils continuent à participer à la vie de cette demeure que de dures circonstances me contraignent à abandonner.
De nouveau, M. Grassou a un bon rire, une sorte de gloussement de la gorge. Il montre les tableaux :
— Je ferai bonne connaissance aveo ces messieurs et ces dames. Chacun conservera sa place. C'est promis et signé... Encore une question : . Quand puis-je prendre possession ?
— Demain, si vous voulez. Déjà, mes bagages sont partis... Mais en cette heure pénible pour la maison qui fut l'amie des miens durant tant de siècles, j'ai désiré être là. Peut-être me comprenezvous?
— Naturellement, il f autetre là, pour surveiller, pour renseigner, pour... naturellement ! Donc dès demain. Ça va, ça va tout à fait.
Mademoiselle de la Bergne considère la carrure de Grassou, ses joues, ses mains qui se contractent en massues.
— Vous avez des enfants, monsieur ?
- — Un fils et une fille. Vingt et un et vingt deux ans.
— Ils ne s'ennuieront pas, ici î
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— Oh ! nous avons tant voyagé ! Quand on a tout vu, on n'a plus rien à voir. L'Algérie, le Maroc, l'Espagne, l'Orient, la Grèce, le Parthénon... Joli, beau. Pourtant, personnellement, j'en ai jusque-là et je voudrais du définitif. S'ennuyer ici ? Pas moi, en tout cas. D'autre part ma dame recevra beaucoup. Avec l'auto — nous en avons deux — les distances ne comptent pas... Moi, j'aime la pêche, la chasse. En somme, j'ai des goûts simples. Cet argent que j'ai gagné en m'éreintant à quoi me servirait-il si je ne lui demandais pas un jet d'eau, des fleurs et une tour où grimper pour boire le café ?
Immodérément, Grassou rit. Renversé dans son fauteuil, il est magnifique de bonhomie, de sincérité amicale. Il se met à la place de cette vieille demoiselle dépossédée. Il la conseille. Il la protège. Il lui dit : — Si je peux vous rendre un service ?... et il repousse ses manchettes, d'un geste familier, découvrant des poignets carrés.
Peut-être le moment est-il venu d'influencer cet homme ? Sait-on jamais la force d'une suggestion rejoignant une vanité ?
— Tout ici parle de tradition. Continuer et non bouleverser doit être la devise de ceux que la vie place dans un cadre façonné par le temps. Dieu ne m'a pas accordé le privilège de mourir chez moi. Je m'incline. Et maintenant ces murs, ces pelouses, ces bois sont à vous. Ils vous parleront peut-être. L'allée centrale du parc est bordée d'ormeaux plantés en 1730. Voilà donc près de deux
siècles que ces arbres dominent la contrée. Vous les respecterez comme on respecte des ancêtres... Le monument qui est près du bois fut élevé par mon grand-père à la mémoire de l'un de ses frères tué aux Tuileries.
— Quelle tuilerie ?
— Au temps de la Révolution, à Paris.
— Ah ! Parfaitement. Ce monument, on le soignera comme il faut.
— Pas trop. La mousse est son plus bel ornement.
— On laissera la mousse,
— Enfin, et c'est là mon vœu le plus précis, je vous recommande Jérôme, le jardinier. Peut-être Tavez-vous entrevu ? Il est né dans le pavillon où était né son père qui toute sa vie fut le serviteur du mien. Voulez-vous le garder, lui et sa femme ? J'ajoute qu'il a toutes les qualités, qu'il connaît tous les recoins du parc, tous les arbustes. Par exemple, il ne va pas très, très vite. Mais une telle conscience au travail ! Et original !
Une grosse émotion serre le cœur de M. Grassou. C'est en héritier, en fils qu'il écoute la voix frêle. Il est touché par cette confiance, par ces conseils délicats. A la pensée qu'il possède ces ormeaux centenaires, ce monument pieux, ce jardinier fleuri de vertus, cette émotion s'épanouit en orgueil généreux.
— Mademoiselle, on se comprend à demi-mots.
C'est comme ça qu'on se comprend le mieux.
Mon père, car j'ai des ancêtres, moi aussi, aime à dire : Un serviteur fidèle est une bénédiction.
J'ajoute : et une bonne affaire. Oui, je l'ai aperçu, ce Jérôme. Il me plaît! Il mourra dans son pavillon, le plus tard possible. Nous voici tout à fait d'accord.
Encouragée par cet accueil, mademoiselle de la Bergne aborde le dernier point.
— Un renseignement encore dont vous tiendrez le compte que votre cœur vous dira. Il y a dans la contrée une infirmerie, un asile pour vieillards, des églises lézardées, des orgues essoufflées... Voulez-vous dire de ma part à madame Grassou, à votre fille, que le château s'est toujours intéressé aux œuvres et aux misères locales, privilège dont oes dames sauront bien vite qu'il est aussi un plaisir?
Ces paroles donnent à réfléchir. M. Grassou a eu des olients qu'il a sucés, comme il est naturel, jusqu'à la moelle. Il lui est arrivé, il le reconnaît, « de peser un peu lourdement sur la chanterelle ». Et c'est avec une sorte de ferveur qu'il accepte les suggestions de mademoiselle de la Bergne. N'est-ce pas là ce qu'on appelle le régime des compensations ? Un peu de philanthropie donne un sens au bonheur, légitime le nom et la fonction de châtelain. Du reste, M. Grassou n'a pas besoin de se tourmenter. Il sait par expérience qui commande chez lui. Il ne pourra guère que transmettre le vœu. Personnellement, maintenant qu'il est riche et sorti de la bagarre des affaires, il est sympathique aux orgues essoufflées, aux vieux cacochymes. Il répond dono :
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— Mademoiselle, actif et passif je reprends le château. Madame et mademoiselle Grassou, auxquelles je communiquerai vos renseignements, sauront assumer comme moi-même les responsabilités de la situation.
M. Grassou est rouge de sincérité. Il se lève. Il serre dans ses deux mains une main froide et se retire, très droit, la nuque posée en bourrelet sur la blancheur du col, chassant Pair entre ses lèvres rapprochées.
...On ne sait jamais comment les bruits se répandent. Les fiancés s'attristent soudain, les antiquaires secouent la tête. Et de nouveau ce nom qui siffle : Grassou... Grassou. Un monsieur s» décide à l'aborder. « Parfaitement, ce château est à moi. Hein ? Et les meubles ? Les meubles aussi et les toiles d'araignée. Tout. C'est clair. »
Gonflé d'une joie naïve, Grassou arpente les allées du parc, de son parc. Que d'anémones, que de renoncules sur les bords du ruisseau dont un remous susurre des choses que Grassou sait traduire : « Ces milliers de bourgeons, ce pont, ce monument de l'homme tué à Paris, ce château de la Battue, sa haute tour, c'est à moi, à moi... »
Un grincement de brouette.
— C'est vous, Jérôme?
— Oui, môsieur.
— Et là-bas, votre femme ?
— Oui, môsieur.
— Bien. Vous restez à mon service. Hier de
la Bergne, aujourd'hui Grassou. A part ça, rien de changé.
— On fera son possible pour satisfaire môsieur. On remercie.
— Qu'avez-vous dans la serre ?
— Pas grand'chose.
— Dès maintenant, roulez ! Des fleurs, des tas de fleurs. Madame Grassou adore les fleurs.
— Quelles espèces ?
— Les rares, surtout. Les autres aussi. Des fleurs, quoi !
Grassou a envie de tutoyer son jardinier. Il s'attendrit.
— Des truites dans le ruisseau ?
— Des grosses. Et des plus grosses dans la rivière.
— Du gibier dans le pays ?
— Un ou deux chevreuils, des lièvres, des perdrix. Et du puant : renards et fouines. Ça, ça se trouve toujours. Môsieur veut voir la propriété en détail ?
— Pas le temps, mon ami. Une autre fois.
Sur son siège, Félix dort de nouveau. Le poing du patron dans les côtes le rappelle aux réalités.
— En ville !
— Bien, m'sieur.
Un ronflement ; ils sont partis.
Plantant là brouette et râteau, Jérôme court jusqu'à sa femme aussi vite que ses courtes jambes peuvent le porter.
— Tu Tas vu ? Oui, ce gros avec une grosse fi-
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gure. On y dit môsieur Grassou. Biche ! Fortune d'avant-hier, fortune tout de même... Il cause gentiment, sans monter sur les arbres... Et on reste. Et il veut des fleurs.
— Nous voilà en route vers le clinquant !
— C'est toujours pas nous qu'on payera.
Une fourche dépasse la haie. Quelqu'un siffle
entre les doigts.
— Dis donc, Jérôme, ça y est ?
— Oui ! C'est môsieur Grassou qui a le morceau.
— Grassou ? Ben; il en tombe des millions dans la commune ! On va palper quelque chose comme impôt...
La fourche se hâte. Une tête à une fenêtre. Elle disparaît. Des femmes autour de la fontaine, promptement dispersées. Et soudain le syndic connaît la nouvelle, le taupier, l'artilleur, même Suzette que ses quatre-vingt-sept ans et son goitre tiennent recluse dans une maison foraine. Jusqu'à un gosse, le derrière dans la poussière, qui a saisi ce nom qu'on répète. Gravement il dit : Grassou...
Hier, mademoiselle a fait ses adieux de maison en maison. On a parlé un peu, et bas, comme on parle dans la chambre où repose un mort. Dans les silences, dans les phrases inachevées, dans les gestes on a mis ses regrets, une tendresse rude qui ne sait s'exprimer. Et les mêmes mots reviennent : « On pensera souvent à vous... Depuis le temps qu'on
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était habitué à vous voir... Et tout le bien que vous avez fait par là... » Mais c'est la femme d'Arthur qui a trouvé le plus joli et le plus vrai : « Il semble que la bonté nous quitte... »
Le soir, la société de chant s'est massée sur la terrasse, du château. Elle a dit ce qu'elle savait. Ce qui importe, dans ces moments-là, ce ne sont pas les paroles, c'est l'attention, la volonté de reconnaissance. Elle a donc dit : Tonnez, chants de sainte allégresse. Elle a dit : Les Alpes sont à nous, puis : Au son de la trompette nos cœurs ont répondu. Et enfin cette hymne à peine prématurée : Ah! dans le sein de ton Père qu'il t'est doux de t'endormir. Comme c'est tout de même aller un peu vite en besogne, et qu'ils l'ont senti, quand on a passé les verres le syndic a levé le sien vers la fenêtre où mademoiselle est accoudée et il a lancé aux étoiles : Santé !... Conservation !... Après quoi, sans bruit, comme des orphelins, ils sont partis dans la nuit.
Ce matin Jérôme est revenu du village avec la jument et le break d'Ulysse Bossonnet, le brigadier de dragons. Et il a attendu devant la belle porte sculptée, après avoir mis ses gants de fil raccommodés par Sophie. Appuyée sur le bras de Mariette, mademoiselle a franchi le seuil qu'usèrent les siens. Le voile qui tombe de son chapeau met une ombre sur son sourire triste...
Et l'après-midi, à deux heures, une équipe de plâtriers s'est abattue sur le château. Le moyen a pris fin. La parole est à Grasspu.
— Château de la Battue.
— Bien, m'sieur.
Dans les rues, sur les places, tant on va vite, les gens sont comme cloués sur le sol. On frôle un vieux qui boite. Félix P arrose d'injures héroïques. « Imbécile ! » crie une voix de l'intérieur de l'auto. La banlieue : hautes maisons posées au milieu de jardins tout neufs où chaque arbre a encore son tuteur ; gravières, terrains vagues où brillent des tessons de bouteille ; l'asile avec ses gosses vêtus de bleu. Et l'on bondit dans la campagne. Les prairies s'inclinent, les champs pivotent, les clochers accourent, les villages se lèvent sur l'horizon sans cesse renouvelé. On rattrape, on dépasse le petit chemin de fer routier dont la locomotive mène en bordure des prés son tapage ridicule. Un paysan a sauté à bas de sa voiture pour tenir la tête du cheval qui piaffe des quatre sabots ; l'homme en blouse ne sait qui injurier : l'automobile ou la locomotive ? Quand son choix est fait, c'est trop tard, on ne l'entend plus, on ne voit que sa bouche ouverte... Assis à côté du chauffeur, Oscar tient sa montre dans le creux d'une main comme s'il homologuait un record. Stimulé, Félix tend en
avant son museau de renard sans consentir à entendre les coups inquiets que M. Grassou frappe du pommeau de sa canne contre la paroi vitrée... On s'immobilise enfin devant une grille fermée.
— Vingt-huit minutes, dit Oscar.
— Soixante-cinq à l'heure, constate Félix.
— Pas mal.
— Les poules, ça gêne encore bien.
— Passez dessus !
— Vot' papa défend.
Dans l'intérieur de l'automobile on s'impatiente. Couah ! couah ! dit la trompe. Personne. Couah ! couah ! répète la trompe, agacée.
— Il est joli, le service, fait M me Grassou. Couah ! couah ! couah !
Un nabot accourt enfin, couleur de terre. La sueur bourgeonne sur sa face. Maladroit, il salue, il ouvre la grille.
— Quel asticot ! prononce sans appel M me Grassou. Nous faire attendre ! C'est ça, ton Jérôme ? Compliments.
— Eh oui, c'est Jérôme, acquiesce M. Grassou sans fierté.
Dans le cercle de la famille M. Grassou montre des faiblesses de gros chat. Responsable, il ouvre timidement la portière. Que va-t-on dire ? Mais le château avec ses tours, son escalier à double rampe, sa majesté trapue, saura plaider sa cause sans avocat.
— Descends, maman. Nous irons à pied. On le voit très bien d'ici.
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— Qui ?
— Le château !
Mendiant une approbation, M. Grassou montre la haute façade grise.
Voici M me Grassou près de son mari. Grande, très « belle femme », coiffée d'une toque en forme de tiare, la taille savamment comprimée sous un tailleur sombre, la poitrine agressive, les yeux noirs, tout ronds et à fleur de front, la bouche voluptueuse sur le teint artificiellement éclairci, on comprend qu'elle ait conquis M. Grassou, qu'elle le mène depuis vingt-trois ans. Ses doigts pétrissent Fair comme s'ils taquinaient une chevelure rebelle, geste professionnel qui a survécu.
— Ça te plaît, maman ?
Sur le visage de sa femme, M. Grassou cherche une des deux expressions qu'il connaît : le tenir rigueur ou le rire. Pour un de ces rires, fanfare bruyante, M. Grassou irait au bout du monde.
Devant son rêve matérialisé, la châtelaine reste immobile, essoufflée d'orgueil, tandis qu'Achille, le singe minuscule qu'elle porte dans le creux d'un bras, retrousse ses babines comme il fait quand il est content.
— Ça te va, Achille ?
L'animal remue son menton de cuir gris. Alors elle rit, de ce rire qui s'entend, qui gonfle sa gorge puissante.
— Et toi, Oscar, qu'en penses-tu ?
Oscar ne se presse pas de répondre. Rien ne l'étonné. Moulé dans un veston très ceintré, le
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chapeau posé un peu de travers sur le crâne, tout en joues comme son père* mais en joues pâles où les lèvres chassées en avant éclatent comme un fruit mûr, le jeune homme regarde ses ongles curieusement taillés, ses doigts jaunis par la nicotine. M. Grassou a le sans-gêne savoureux, M me Grassou les prétentions cérémonieuses des gens brusquement tirés du gros tas... Lui, il n'a pas connu l'effort. Il se sait fils unique. Pour cinq francs l'heure il apprit les belles manières. Il fut à Paris, dans une banque, à Londres puisqu'il faut savoir l'anglais, et il sourit toujours, on ne sait trop pourquoi, peut-être d'aller sans inquiétude à la rencontre de la vie. Malade, sauvé par miracle, il sait qu'on lui pardonne sa paresse et jusqu'à son amitié pour cette crapule de Félix. « Le grand air et des distractions *, promulgua le médecin complaisant. Oscar a donc une auto à lui, une torpédo qu'il conduit en bolide. On le voit aux matches de tennis, aux combats de boxe, aux bals de VEden où se pressent les pachas exilés, les rastaquouères et les dactylographes.
Oscar agite enfin les lèvres comme s'il dégustait une gelée :
— Pas mal...
— Riri, viens dire ton avis.
— Ne vous en faites pas !
Montrant jusqu'aux genoux ses jambes fines, d'un saut Riri quitte l'auto. Fraîche à troubler l'aubépine, avec sa figure d'éphèbe insolent, ses yeux dont les regards se contrarient un peu, la
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jeune fille s'oppose plaisamment aux auteurs de ses jours, toute en vivacité, en souplesse, en maigreur conquise de haute lutte. Devant tous, elle a son franc parler. Elle blâme, elle gronde, elle ridiculise, elle flatte, elle exige, elle obtient. Curieuse, un brin perverse, elle lit et devine tout. Elle a fait du piano, de l'esthétique, de la cuisine, de la rythmique. Elle gaffe par plaisir. Elle mêle l'argot aux mots sérieux. Il lui arrive de promener son vigoureux égoïsme parmi les gosses des colonies de vacances. Une pirouette. Elle a disparu. Et la voici sur les courts de Y Hôtel impérial, sûre de sa force qui est celle d'un joli animal, sûre de son charme qui fait bégayer les vieux messieurs, qui attire dans son sillage une cohorte de jeunes adorateurs. Que va-t-elle dire ? On écoute.
— Papa, tu as l'œil. Epatant ton château !
— Un peu vieux, corrige M me Grassou.
— Tu préférerais une villa pour nouveaux riches ?... Moi, je me réjouis de meubler ça, d'y traîner mon monde.
On ne voit plus que son chandail rouge derrière lequel se rangent les couleurs du paysage, soudain pâlies. Le père se rengorge.
— Je savais que Riri approuverait.
— En tout cas, ça a du genre, concède M me Grassou.
Et un plâtrier sur son échafaudage, à la cantonade : — Vlà les proprios ! Tu payes rien, Grassou ? Et toi la poulette en rouge ?
Suivie d'Achille serré dans une veste de hussard
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à brandebourgs jaunes, Riri mesure, les bras étendus, le développement des murailles, la profondeur des embrasures. Les lointaines glaces condamnent ses gestes outranciers ; elles la contraignent à diminuer la longueur de ses pas, à méditer une coiffure moins brutale. Impressionnée par le silence triste des chambres où flotte un ennui, une grandeur défunte, Riri s'arrête, soudain. Mais d'un revers de main elle balaie tout cela. Place à sa hardiesse !
— Achille, tu me reviens tout à fait. Tu es moderne, au moins, toi !
Nonchalant, Achille se gratte la poitrine.
— Elle n'avait que ces meubles, papa, ta demoiselle ? Où est-ce qu'ils ont fichu le camp ?... Un ici, un là.
— Les autres sont au Musée historique. Tant mieux, après tout, on est débarrassé de ces vieilleries. Vous pourrez meubler à votre idée. Je paye. Allez-y !
Riri piaffe joyeusement.
— Pourvu que ta femme me laisse faire ! Mais ne la dérangeons pas. Elle s'instruit.
M me Grassou est effectivement plongée dans le livre qu'elle acheta le matin même : Vari de reconnaître les styles. Elle lit avec application : « Notons encore les rinceaux des cordons. Un autre ornement particulier à cette époque est le trèfle et le quatrefeuilles, chacun des lobes de la fleur se composant en ogive. Sans s'arrêter aux voûtes qui ressemblent à celles de l'ogival primaire, avec cette seule diffé-
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rence de la légèreté et de la complication ornementale indiquée déjà par les cordons aux tores plus nombreux, nous noterons les ogives géminées, le galbe en pointe aux rampants garnis de crosses, couronné au sommet d'un fleuron, le tympan de ce galbe étant percé de trèfles à jour... »
L'indignation fait saillir l'ossature du menton volontaire.
— Le monsieur qui a écrit ça est idiot. Est-ce que ça a un sens ? On n'y comprend rien, rien du tout. Tu comprends, toi, Albert ? Lis.
— Oh ! c'est la langue du moyen âge. Lâchemoi ça. Tu veux toujours comprendre. Admire !
Riri intervient avec vigueur :
— En tout cas, devant le monde, pas un mot sur ces trucs-là. Il n'y a que les rentiers gâteux pour se jeter des styles à la tête. On se tait. Comme ça on ne gaffe pas.
— Enfin, les styles, tu les connais, toi, au moins ?
— Le vieux Légeroud nous a donné un cours, une fois... Je le relirai. Vous en faites pas !
Plus il médite sur les balcons où se tordent les bras des glycines, plus il suit du regard l'effrayante solitude des routes paysannes, et plus Oscar éprouve la crainte de cette paix tapie derrière la haute barricade des arbres. A sa sœur qui l'a rejoint, il confie ses inquiétudes.
— Très chic pour un botaniste. Nous, on va moisir dans cette baraque. Beau, mais embêtant. Qu'est-ce qu'on fera ?
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— Ce qu'on voudra, pardi ! Le médecin te recommande la chaise longue au soleil, dans le bon air. Ben ! tu es servi. Puis, tu as ton auto. Dès que tu t'embêtes, tu sautes dedans.
— Vite dit. Toi, Gouniakis te tirera de là.
Tu te maries, tu files...
— Débrouille-toi. Moi je suis moi, toi tu es toi. Oscar déteste cette phrase cent fois entendue.
Il hausse les épaules.
— Riri!
— Vlà maman qui clame ! On y va !
Les époux sont en grave entretien. C'est M.
Grassou qui parle.
— Ecoute, Riri. Tu en sais plus long que nous sur les styles. Ça ne m'humilie pas... Chacun ses spécialités. L'argent que j'ai gagné, je Fai gagné sans demander conseil à personne sauf à ta mère. Les idées, je les avais dans la tête... Les styles, autre affaire ! Veux-tu, pour les meubles, pour la mise au point, qu'on demande à Sturm ? Oui, l'antiquaire du carrefour Saint-Jean. C'est lui qui a meublé la villa des Hermos, le château des Pinsard. Un type !
— Alors je n'aurais plus rien à dire ?
— H te conseillera, tu le conseilleras, vous vous conseillerez. C'est une responsabilité de meubler un machin comme celui-là !
— Ça colle !
M me Grassou conclut :
— On dit Sturm très fort sur les exotismes. On parlera, quoi. Du vieux, c'est sûr, maison mo-
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derne aussi. Bref ! nous aurons des conférences.
Comme elle a dît ça : nous aurons des conférences...
Au pied du balcon où Oscar médite sur la hideur de la solitude, apparaît soudain Jérôme, un Jérôme très essoufflé et très ému.
— Pardon, môsieur, si je vous dérange, mais je crois de mon devoir de signaler que le singe se livre dans la serre à des excentricités impossibles. Les rosiers, c'est pas des cocotiers ! Il se balance parmi, il se pend par la queue, il arrache les boutons à fleur pour me les jeter contre. Saccage complet ! Je me demande où elle a été élevée, cette bête. Dans quelque Sumatra !
Les accents de cette voix pathétique attirent M me Orassou dont le buste imposant déborde la balustrade du balcon.
— Achille ! Achille ! Viens, mon chéri !
La casaque de hussard bondit de l'épaisseur d'un bosquet. Trottant sur deux ou quatre pattes avec la même aisance, montrant tantôt sa face de vieux ratatiné, tantôt son râble de nain vicieux, Achille s'empresse.
— Chéri ! chéri !
Un instant suspendu aux broussailles de la glycine où il s'agite frénétiquement, voici Achille dans les bras de sa maîtresse qui lisse amoureusement les poils du petit crâne, puis embrasse les joues de feutre usé.
— Tu as eu peur, mon petit bichon ?
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Et à Jérôme qui demeure sur la terrasse, interdit, bras pendants :
— On dirait, ma parole, jardinier, que vous n'avez jamais vu de singe !
— En tout cas pas de cette espèce, madame...
Jérôme se retire, enchanté de son insolence respectueuse. Mais on n'a pas le temps d'épiloguer. Déjà, le geste catégorique, M. Grassou rassemble son monde.
— La surprise !... Maman, tu ouvres la marche. Tu t'arrêteras pour souffler. Tiens bien Achille... Riri ! Oscar !... Jusqu'au fond du corridor et la grosse porte à gauche. Il fait nuit ? La belle affaire... Hep ! hep !
M. Grassou galvanise sa troupe. On entend le piétinement sur les marches inégales, le souffle de M me Grassou, les gémissements d'Achille qui pleure en sifflant dans son nez.
— Calme-toi, chéri. Pourvu qu'il n'ait pas le vertige là-haut...
— Hep ! hep ! Riri, pousse ta mère !
Les yeux clignotants, coiffés de toiles d'araignée, ils sont debout sur l'esplanade de la tour, dans la lumière d'avril. Huit. doigts enfoncés dans les poches du gilet, les pouces à l'air, du menton Grassou offre l'horizon à sa famille, ce royaume hérissé de clochers, tout en ombres bleues, en clartés douces limitées par la dentelle imprécise des montagnes, par un coin de lac plus bleu, plus doux encore. On se tait, accoudé sur le parapet de pierre. Dans le tumulte de son cœur (quatre-
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vingts marches !) M me Grassou savoure l'ascension de sa vie mesurée à la valeur des cadeaux suggérés à son mari : un assortiment de verres à pied, six cuillères d'argent, la bague où brille une émeraude ; enfin la réussite, la fortune : un double rang de perles ; à chaque anniversaire cent bagatelles de prix ; aujourd'hui ce château, cet horizon !
— Es-tu contente, maman ?
Elle lui saisit le bras .
— Tu es mon gros chou.
— L'an prochain, je t'offrirai la lune!
Elle la cherche, cette lune, dans le grand ciel. En y mettant le prix, qui sait ? . . . Puis, redescendue sur terre :
— Ça vaut le coup, cette tour. Une acquisition ! Je me ferai photographier avec Achille, dans ce coin. Elles veulent en ouvrir des yeux, toutes les chères et les très chères, la mère Ferratu, les Perrotin, tous ces gens qui se croient quelque chose ! Je me dilate rien que de penser à leur jalousie.
Elle rit sans modestie, les mains jointes sur le cœur. Un merle lui répond. Alors Riri :
— Tu fais la pige aux oiseaux. Ne t'envoie pas ! M me Grassou est de bonne humeur.
— C'est toi qui vas t'envoler avecr M. Gouniakis pour les pays chauds, comme les hirondelles.
Une noce, dans ce cadre, on peut dire que ça aura du genre... L'orchestre près du jet d'eau, le buffet sous les grands arbres... Le soir, un feu d'artifice. Extra ! extra !
C'est au tour de Riri, touchée par cette solli-
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citude lyrique, de se frotter à sa mère, et elles chuchotent, elles gloussent, enlacées comme des pensionnaires, M me Grassou toute en majesté grasse, Biri svelte, charmante de naturel insolent.
Laissant les deux femmes à leur attendrissement, Grassou frappe sur l'épaule de son fils.
— Alors, Oscar ?
Oscar boude. Il le fait bien voir.
— Pour toi, parfait. Tu iras à la pèche, tu auras des lapins, des faisans, des pintades... Pour prendre sa retraite, épatant. Dans trente ans ça me plaira sûrement.
Depuis qu'il a failli le perdre, M. Grassou ferme les yeux sur la paresse d'Oscar : avec sa tête d'acteur comique, ses yeux cernés, ses joues de Pierrot, il plaît aux femmes. Où est le mal, à condition qu'on mène le jeu au lieu de le subir ? La mère cède à tous les caprices de son fils? N'est-ce point naturel aussi longtemps que dure la convalescence ? On ne contrarie pas certaines natures plus sensibles que d'autres. « Si vous me dites non, je me suiciderai », a crié, certain jour, le jeune homme qui s'entoura d'une romantique mise en scène après laquelle père et mère demandèrent pardon.
M. Grassou répond donc avec douceur :
— Mon ami, tu as une auto. Tu n'as qu'à aller et venir, à ta fantaisie. Que souhaites-tu de plus ?
Maintenant que les points sont sur les », Oscar se déride.
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— Bien, papa, rien du tout. Vous avez bien gagné, maman et toi, un peu de repos.
...Marteaux et truelles font diligence. On jette à bas, on rejointoie, on badigeonne ; on éventre le terrain; et voici les fils du téléphone, de l'électricité ; ému à jalousie, Jérôme sarcle, râtelle, émonde, nettoie la vasque du jet d'eau non sans prêter l'oreille aux propos des « patrons ». Du reste, ils parlent haut et clair. Toujours, M me Grassou a eu l'appétit des grandeurs. Jadis, dans sa boutique, elle aimait les constructions capillaires, les entassements d'ornements postiches. L'habitude a persisté. Et elle ordonne sa vie comme elle ordonnait les coiffures de ses clientes, filles d'entrepreneurs devenues entreprenantes, jeunesses parfumées en mal de paraître, étrangères venues d'étranges pays. Ne lui arrive-t-il pas d'onduler Achille, de lui donner un air de ténor des tropiques ? Du postiche, de l'artificiel, de l'étonnant, elle en veut autour d'elle. De là, entre la mère et la fille qui tout en se fichant de tout sait très bien « ce qui se fait >\ des conflits sans cesse renaissants.
— Ecoute, Riri. Sturm, c'est entendu. Mais ces espèces de tapissiers, d'antiquaires, ça voit gris, ça craint les couleurs, ça nage dans le convenu. Te souviens-tu de la villa des Matassianos, à Nice? Pour les jardiniers, ils avaient construit une pagode. Ça a du genre.
— Une pagode ? Tu es folle, maman.
— Oui, mademoiselle, une pagode, avec des clochetons qui s'annoncent de loin. Ce château a de
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la ligne, mais que c'est vieux, que c'est triste ! Il faut l'égayer à tout prix.
Riri se campe dans une attitude de défi.
— Tu entends, papa ! Une pagode ! Tu vas interdire ça.
M. Grassou fuit la bataille.
— Oh ! moi je paye. Arrangez-vous.
Riri se jette sur son frère.
— Oscar, parle donc ! Nous allons sombrer dans le ridicule.
— Une pagode ? Pourquoi pas une pyramide ?
Ça irait très bien à côté des conifères. Après tout une pagode mettrait dans ce parc une petite note amusante... Faut pas avoir peur des mots.
— Imbécile ! Je t'ai déjà dit cent fois que maman ne comprend rien à l'ironie. Je te conseille de la pousser dans l'extravagance ! Vous m'entendez : il n'y aura pas plus de pagode que sur ma main.
Jérôme enregistre. Et le soir, sentencieux, il dit à Sophie :
— Ma foi, c'est madame qui mène môsieur, c'est l'Oscar qui mène madame, mais c'est mademoiselle qui surmène le tout... Quant au singe, à ce nommé Achille, c'est une bête qui donne bien à réfléchir... Je ne sais pas trop comment ça va marcher, ce commerce ! En tout cas, nous voilà dans le moderne à toute vapeur : chapeaux d'impératrice, robes aux genoux, jambes à qui veut les voir, téléphone, électricité, automobiles... Et un singe, donc ! Et ce Félix avec sa mine à
érésipèle!... Oui, nous voilà en plein dans le train du monde. Que Dieu nous bénisse ! On en a bon besoin.
On s'est distribué la besogne.
— Moi, a dit M. Grassou, je m'occupe du parc, du jardin, des bancs, de la montagne artificielle, de la serre si vous voulez... Quant au château, je vous le livre... Ces trucs de style, je ne les encaisse pas. Tout ce que je demande à une table c'est qu'on puisse s'accouder dessus et à un fauteuil s'asseoir dedans... Ne vous chipotez pas trop. Des concessions mutuelles, que diable ! Tirez les pièces au sort !
Et il gagne le parc où il apprend à rêver près du ruisseau au glouglou saccadé.
Le soir, de retour à la ville, il voudrait bien parler de ce qui le préoccupe, mais M me Grassou, plongée dans des magazines, cherche à acquérir des notions précises loin du contrôle de ses enfants qui dansent à Y Alhambra-Palace.
— En somme, qu'est-ce qui se fait le plus ?
— Ma foi... il me semble que... Oui !
— En tout cas madame Hermos me recommande de soigner les coins. On met l'original dans les coins. Et il n'en manque pas à la Battue !
M. Grassou conseille :
— A l'occasion, tiens tête à Sturm. H va chercher à vous coller tous les rossignols de son magasin.
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— C'est toi qui nous Tas désigné !
— Sans doute. On ne peut rien sans lui. Mais ce n'est pas une raison pour lui donner l'impression qu'on lui livre la place... Après quoi je ne m'en mêle pas» Riri et toi, vous me tomberiez dessus.
M me Grassou s'incline à nouveau sur ses magazines.
— Je vois qu'on modernise partout les vieilles baraques. La mode ! Regarde si c'est joli. Et écoute : « Le plafond est orné de délicates arabesques, les murs couverts de boiseries de chêne où s'enchâssent des portes en rais de cœur. Un admirable torse antique semble dominer et faire planer la beauté pure. D'immenses paravents de laque de coromandel, noir et or, s'y déploient d'un côté, créant l'intimité près de l'âtre énorme ou guidant les regards vers les coins qu'ils encadrent. » Tu vois, toujours les coins. C'est inouï l'importance des coins !... Un torse antique, c'est une idée, ça. Original, tout à fait. On pourrait en écrire un mot à M. Gouniakis. En Grèce, ça pullule les torses antiques. On doit en avoir des beaux pour une bagatelle... Je tourne la page. Ecoute ! Et dire que cette Riri se moquait de ma pagode ! « Il est très à la mode d'organiser dans les vieilles demeures seigneuriales un coin chinois. Entre un escalier de chêne clair et un paravent de velours de Gênes groseille, chargé d'un drap d'or, apparaît l'antre de Bouddha. Son trône est une commode d'une laque infiniment rare, rouge pourpre rehaussée d'or... Ailleurs sont groupés, pour la causerie du soir, des
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meubles Louis XV, vastes fauteuils aux lignes contournées et pures, lits de repos en damas cerise. Là dedans, deux notes modernes : un vase de cristal égayé par un rayon de soleil, par de fragiles anémones, et un portrait de Manet. Le tout s'arrange fort bien. » Tu vois, un mélange d'antique et de moderne. A propos, qui est ce Bouddha? On lit encore souvent ce nom.
— Oh ! un type dont on parlait dans le temps. Un roi nègre, je crois.
— Et ce Manet ?
— Ma foi, chacun son métier.. Il faudra prendre des renseignements. Veux-tu un bon conseil ? Ne te heurte pas à RM, entêtée en diable. Elle se marie dans trois mois et file pour Smyrne avec son Oouniakis. Une fille qui va se marier ne pense qu'à son monsieur, ne voit qu'avec ses yeux.
Laisse-la^ un peu faire. Après, nous qui restons, nous arrangerons les choses à notre fantaisie, à ta fantaisie. Tu ne crois pas, maman ?
— Tu as raison. Par gain de paix. Depuis qu'elle a suivi ces cours, à Paris, elle est insupportable. Il n'y en a que pour elle. Et insolente, quand elle s'y met !... Mais avant dix jours j'en saurai aussi long qu'elle. C'est ces Louis qui sont durs à retenir : Louis XIV, fleurons, rinceaux, cartouches et volutes, solennité, majesté ; Louis XV, caprice, frivolité du décor comme de la parure...
— Bah ! Laisse ces Louis tranquilles. Ils sont morts ! A un Louis près, c'est toujours du Louis.
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M me Grassou hausse les épaules. Elle lit : « Le meuble premier empire affectionne l'acajou... » Assis sur sa peau de panthère, Achille bâille.
... Tour à tour pontifiant et silencieux, toujours déférent, Sturm, nain ventru, penche sur les choses sa tête de rat. M me Grassou et RM courent sur ses talons.
— Dans ce coin...
— Les coins ensuite, madame, si vous permettez. Les ensembles d'abord.
Artisan chez les connaisseurs, maître chez les autres, Sturm fait payer sa probité comme ses mensonges.
— Madame tient beaucoup aux coins ?
— Je vous dirai que nous avons rapporté des masses de souvenirs de Grèce, d'Egypte, du Maroc. Il s'agit de les loger... Très à la mode, n'est-ce pas, les bouddhas, cette année ?
— Je vois que madame est au courant. J'ai précisément sous la main un superbe bouddha de vestibule... une occasion... authentique... un diplomate chinois qui... toute une histoire. Bref ! Oui, le bouddha est très demandé. •
M me Grassou se redresse.
— Tu vois, Riri !
Sturm tombe en arrêt devant trois fauteuils dont ses doigts spatules caressent l'étoffe.
— Voilà qui n'a plus de prix.
— C'est évident, souligne M me Grassou, bon pour le grenier !
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— Plus de prix parce que c'est trop beau, explique RM à l'affût d'une revanche.
Penchant son joli visage sur la tête de rat, elle met les choses au point d'une voix d'enfant gâtée.
— Ma mère et moi nous n'avons pas précisément les mêmes goûts. Personnellement, je suis archimoderne. Je ne déteste pas le cubisme, les hardiesses. Mais ici c'est différent. Le cadre impose le style. Une note d'exotisme, un brin de fantaisie, si on veut... Les coins dans le goût de ma mère... Mais l'ensemble, les grandes lignes !
Sturm bondit prestement sur cette idée que la variété de ses stocks lui montre excellente.
— Coins, embrasures, vestibule, du moderne- Pièces proprement dites, enfilade, du classique, du tranquille. Tout à fait d'accord, mesdames.
Et il s'incline deux fois, ajoutant :
— On est heureux de collaborer dans des conditions aussi artistiques.
Acceptant celle des révérences qui lui est destinée, M me Grassou s'élève au-dessus des contingences d'école.
— En somme, les styles, plus je les serine, moins je les admets. Je veux le joli, le réussi, le gai de toutes les époques.
Sur les prestes talons de Sturm, le cortège reprend sa course.
La montagne artificielle est achevée. Une tonnelle la couronne dont le toit est en forme d'oi-
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gnon, concession de RM au goût de sa mère pour les pagodes; Des bancs sous la charmille, des bancs le long de l'avenue, des bancs près de la cascade. Dans la serre, agrandie, Jérôme travaille. Une ombre le fait tressaillir. Quand Félix approche, on ne l'entend jamais. Une cigarette collée à la lèvre inférieure, hissé sur ses maigres pattes de sauterelle, plissant dans un ricanement son teint verdâtre, le chauffeur lance sa salutation couturière :
— Grand-père !
— Bonjour.
— Au travail ?... Des géraniums ? Elle n'en voudra pas, la patronne. Le géranium, c'est la fleur des vieux. Tout au goût du jour ! En enfer, elle demandera à être grillée au goût du jour... Servez-lui des roses vertes, des chrysanthèmes noirs, des hortensias bleus et de ces fleurs qui ont de sales gueules... des... orchidées. Ça s'accorde avec la frimousse du ouistiti.
Une stupeur arrondit plus encore la face de Jérôme. Jamais, depuis les temps qu'il existe, il n'a entendu d'aussi libres propos dans la bouche d'un serviteur. Prudent, il ne retient que l'allusion au singe.
— Cet Achille ne me revient pas tant avec ses airs souffreteux, sa physionomie à grimaces et son derrière dépourvu. Ça n'est ni un homme, ni un quadrupède, ni rien du tout. Moi, à franchement causer, il me met mal à l'aise. Non, je n'ai aucune sympathie pour ce système de bête.
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— N'allez pas le dire à la pintade, au moins. Vot* compte, il ne traînerait pas.
— Quelle pintade ?
— Madame, pardi !
— Ah ! Vous l'appelez comme ça... En somme, quelle personne est-ce, approximativement ?
— Dans Ttemps, elle coiffait les grues. Maintenant que le patron lui a ramassé des millions, elle fait trotter son monde. Vous ne croiriez pas : En affaires, le patron, il casse tout. Vous connaissez sa réputation. Ben ! chez lui, il n'existe pas I Un genre comme ça. Le loup et l'agneau, quoi !
Sans se compromettre, Jérôme se documente.
— Et les enfants ?
— La Riri va épouser un Grec. Gare la cérémonie ! Quqq' chose à se mettre dans l'œil et sous la dent... Thémistocle, qu'il s'appelle, ce Grec. Làbas, ils ont des noms à coucher dehors. D'ia galette, ce Thémistocle, des bateaux, des entrepôts, tout un nid de piraterie queq' part en Orient... Ça lui* va, à la Riri. Ce qu'il lui faut ? Voyager, commander, tangoter et vogue la galère ! Bast ! au moins l'argent circule... Quant à Oscar, on est copain, quoi ! on rigole ensemble.
Jérôme, quelques instants plus tard, confie cette conversation à sa vieille Sophie, qui joint les mains.
— Mon pauvre Jérôme ! Si ça nous change de mademoiselle! Quelle ménagerie!... Il paraît qu'ils s'installent définitivement à la fin du mois. En tout cas, nous, c'est bien entendu : on ne voit
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rien, on ne répète rien. On observe, naturellement, on note, on cause entre nous, mais ça ne va pas plus loin. Que veux-tu ! Il y en a qui prétendent que c'est comme ça qu'on vit aujourd'hui... Est-ce à nous de réformer le train du monde ou au bon Dieu ?... Surtout méfie-toi de ce Félix : c'est le moindre des moindres avec sa face de faux prophète. Tu l'écoutés, d'accord. Tu lui réponds : C'est-il bien possible !... et rien de plus... Voilà monsieur. Je m'esquive !
Pour saluer, Jérôme qui est nu tête lève sa physionomie benoîte où s'accrochent des reflets de verdure. M. Grassou explique qu'il vient d'acheter des paons et deux chèvres blanches.
— Vous les lâcherez le matin sur la pelouse et les rentrerez le soir. Sur le vert de. l'herbe, ça mettra un peu d'animation.
Les fantaisies des riches s'acceptent sans commentaires.
— C'est comme môsieur voudra.
Jérôme ajoute pourtant :
— Môsieur ne craint pas les dégâts ?
— Peu importe. M m * Grassou tient beaucoup à ces chèvres.
Vers le soir, sur son auto, Oscar arrive en trombe. Il fait le tour des pièces, approuve, critique, les poings gantés posés sur les hanches. Puis repart à vive allure.
Toute la journée, entre la ville et le château, c'est un va-et-vient. On apporte un tableau, une statuette, des potiches, un brûle-parfum. On
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presse les tapissiers. Et Achille est de tous les voyages. Mais voici que les chèvres blanches ont écorcé le tamaris et saccagé les plates-bandes. Et voici, chose plus grave, qu'elles déclarent la guerre au singe Achille qui se permet de leur tirer la barbe. Un recul, une brusque détente : Achille, jeté aux nuages, chu dans les verveines, détale en poussant des cris de petit enfant qu'on égorge. Criant plus fort que lui, armée d'une ombrelle, M m0 Grassou se précipite sur le champ de bataille où les chèvres, cornes basses, la provoquent, Jérôme brandit un râteau. Aussitôt, malin, il exhale sa rancune de jardinier/
— Ces chèvres, mon sentiment est qu'avant peu elles veulent exterminer cet Achille.
— Vous pensez ?
— Sûr ! C'est connu. Chèvres et singes, ça ne peut ni se voir, ni se sentir.
— Alors enfermez-les. Qu'elles disparaissent !
— Bien, madame.
— Et les paons ?
— Oh ! le paon est pacifique. Pourvu que ça fasse la roue ! Sur le vert de l'herbe, ça constitue des belles fleurs. Si madame veut les admirer, ils se tiennent près des roseaux, derrière l'étang.
M me Grassou les verra une autre fois. Elle court consoler Achille retrouvé sur un fauteuil du grand salon,
— Mon chéri !... Ces sales chèvres, on va les coffrer. Elle est à toi, la pelouse, rien qu'à toi, mon petit bichon.
Du temps passe. Ayant aohevé son œuvre, obséquieux, Sturm se retire. Riri dirige maintenant une valetaille qui époussète. Les quatrevingts mètres de reliure sont en place dans la bibliothèque monumentale. Une Vénus d'onyx mire sa croupe avantageuse dans la haute glace au cadre vieil or, des Galle offrent aux jeux de la lumière les algues da leurs profondeurs. Tout est prêt. Mais M me Grassou a encore une idée.
— Il faut absolument remplacer ces chèvres.
J'adore les taches blanches sur le vert. Tu te rappelles, à Corf ou, ces statues devant les bosquets ?
M. Grassou se rappelle. Riri ne s'oppose pas.
— Deux ou trois, dit-elle, pas plus. S'il en pousse comme des champignons, c'est ridicule.
Adam et Eve, rprès la chute, prennent place devant le chêne nain qui sert de toile de fond. Et comme le marbrier-sculpteur n'avait rien d'autre et que l'on ne pouvait attendre, Socrate, en toge, un index tendu vers la vérité, s'installe à droite du jet d'eau. Le décor est achevé. Les acteurs peuvent faire leur entrée.
Ils sont installés. Ils ont dîné, servis par Félix dont le buste, quand il offre un plat, s'incline un peu trop sur les corsages de ces dames. Riri a reçu tantôt une lettre de Gouniakis dont l'embarquement pour Cythère n'est plus qu'une question de semaines. Très gaie, elle parle tout le temps.
On passe au fumoir pour le café. En bon papa, comme à la brasserie, M. Grassou fume sa pipe, Oscar un gros cigare, M me Grassou, Riri et Achille des cigarettes orientales. Achille tette le tube de carton à petits coups, puis crache la fumée avec une grimace de vieux professeur. M me Grassou s'informe :
— Tu es content, Achille, de ton petit canapé ? Tes cuissettes sont au tendre ?
Achille éternue. Il est content.
— On est bien ! fait M*. Grassou. Après trente ans de tracas, on a le droit d'acheter le bonheur.
Ils rient d'un contentement dont ils savent chacun les motifs. Autour d'eux, des ivoires, des grès, des chatoiements, de lourdes étoffes brodées, des choses qui ont traversé les siècles, tout ce que donnent les pays chauds, les mers, les artistes. Us regardent, l'âme encombrée.
— Alors, il t'a écrit, Riri ?
— H pense'être là au début de juillet. Son frère l'accompagnera, le poète des îles d'Ionie.
— Je me réjouis de voir un poète de près. En tout cas, ici, au château, on les recevra d'égal à égal.
— Un tour dans le parc ?
Oscar se récuse. Un match de boxe l'attend en ville et Félix, qui déjà a troqué la livrée du valet contre celle du chauffeur, pousse la voiture hors du garage. Riri doit écrire. On n'insiste pas.
M. et M me Grassou trouvent dans le parc la gloire pâlissante d'un soir de mai. Le cœur gonflé
d't ne grosse sentimentalité ils vont dans ce bleu du crépuscule où passe le frôlement des chauvessouris, où danse le trémolo des grenouilles, où naissent les désirs de la nuit. Sous la voûte de verdure Adam et Eve dressent leurs blancheurs de fantôme.
— Il n'y a pas à dire, on a réussi, dit M. Grassou.
— Oui, on a réussi. Ameublement, tapisserie, tout, c'est aristocratique, c'est fin.
M. Grassou mesure le chemin parcouru. Sa voix tremble d'émotion.
— Tu te rappelles notre premier appartement ? Deux pièces et un petit bureau au-dessus d'une boulangerie.
— Tais-toi. Regarde plutôt le château. Tu es chez Pierre de Savoie, maintenant.
— Tu veux dire que Pierre de Savoie est chez nous.
L'époux prend la main chargée de bagues.
— On s'aime bien, hein ?
— On a le droit.
Ils se sont assis sous la tonnelle, sur la montagne artificielle, face à la nuit.
— Je pense aux enfants, dit M me Grassou.
Voilà Riri casée et bien casée. Quant à Oscar, il s'agit d'abord qu'il s s rétablisse à fond. Après quoi il pourra prétendre à qui il voudra. M me Hermos me le confiait pas plus tard qu'hier: c'est un jeune homme ccompli, fin, tout ce qu'il y a de fin... Oscar mari , nous arrangerons notre vie, les deux, Pied à terre en ville pour les soirs de concert,
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de théâtre. Et le château. On recevra, on voyagera.
M. Grassou proteste gentiment.
— Si tu veux me faire plaisir, maman, ne me parle plus de voyages. Attachons-nous, veux-tu ?
Elle n'insiste pas. Elle sait bien qu'en temps voulu ses volontés seront exécutées.
— Tu as raison, Albert, pas de projets ce soir. Respirons l'odeur du printemps.
— Il faudrait pourtant que j'invite papa et maman à la Battue, sans trop tarder.
— Sans doute. Mais tu me consulteras pour le jour, à cause des visites. Dans l'intérêt de chacun, il faut viser à l'unité de genre.
De ses mains puissantes, M. Grassou tapote les genoux de sa femme, puis lui entoure la taille d'un bras qui ne se laisse point ignorer. Son amour de jadis, alors qu'il la cherchait des yeux derrière la vitrine de la boutique et la voyait penchée sur une chevelure, lui retourne le cœur. Il serre sa femme à l'étouffer, il l'étouffé vraiment.
— Tu es contente, ma poulette ? C'est pour toi que j'ai travaillé comme un damné... On s'aime encore, hein ?
Elle, le souffle court, tassée contre lui :
— Si seuftment on avait ce qu'on a maintenant et vingt ans de moins t
Et ils ne disent plus rien, les yeux levés vers les étoiles.
— Vingt-quatre minutes... Faudra que j'arrive à vingt.
Enchantée d'avoir dévoré l'espace, Riri proteste pourtant contre les paroles de son frère,
— Tu établiras ton rec.rd avec Félix, hein ?
C'est miracle que tu n'aies pas écrabouillé ce vieux, à la sortie de Fontanne. Comprends ! C'est pour nous que je plaide. À notre âge, on ne se tue pas en auto. Bon pour les gens sur le retour.
— Aie pas peur. Alors, ce tennis, ça a marché ? Riri brandit sa raquette.
— J'ai pilé Irma sur toute la ligne. Elle m'aurait hachée, la chère. En double, avec Wurtz, j'ai auesi pilé Béatrice et le petit Rafiot. Quelle moul , ce type ! H parle si lentement que j'ai toujours envie de lui allonger des claques.
Le gnome Jérôme ouvre la grille. Su le sable de l'allée l'auto court jusqu'au gar ge où Oscar tombe en arrêt :
— La machine des grands-parents ! Ma vieille, reluque-moi ce clou... Ils m'avaient demandé conseil. Ma foi, pour deux mille francs, je leur ai dit de marcher. Us ont acquis ce monument d'un marchand de fromage. Camion la semaine. Le
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dimanche on y colle une carrosserie et roulez ! A nous les folles ballades ! Riri se bouche le nez.
— Pouah ! ça sent encore le gruyère... Tout à fait élégant. Dernier cri. Qui est-ce qui a payé ?
— Papa, bien sûr.
— Il ne s'est pas fendu. Une caisse !
— On ira chercher Gouniakis avec, si tu veux.
— Espèce d'idiot!...
— Des bons types, les ancêtres 1 Une bonne boîte VEpi d'Or l
Une seconde, le regard fixe, Oscar semble rêver. Ses souvenirs de vacances le conduisent à l'hôtellerie du bourg, sous le large toit brun étalé comme les ailes d'une couveuse, dans le verger penché sur le miroitement de la rivière, autour de ce poulailler où la grand'mère, avant chaque repas, entrée en tapinois, son tablier bleu relevé, dévalisait le nid aux œufs. Oscar répète.
— Des bons types, les ancêtres !
Les yeux encore éblouis de la clarté du dehors, les jeunes gens distinguent mal les silhouettes qui s'agitent dans la pénombre d'une pièce aux volets mi-clos.
— Salut ! lance Riri d'une voix de gamin.
— Ce camion, il roule ? demande Oscar.
M me Grassou proteste avec une dignité officielle.
— Vous ne pourriez pas saluer convenablement vos grands-parents ?
Riri s'amuse.
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— On ne se voit pas ! Attention à l'appel : Grandpère, grand'mère. Bon. Les v'ià repérés.
Elle se penche et d'un geste retardé offre une joue aux lèvres vieilles.
— C'est vrai qu'on ne se voit pas, reprend M me Grassou. Nous sommes là entre taupes, comme si nous avions quelque chose à cacher. Tant pis pour les mouches. Albert, de la lumière !
Le geste vigoureux, M. Grassou repousse les volets et c'est le miracle du soleil soudain réfléchi dans la panse des meubles, éparpillé en mille taches claires sur la moire soyeuse qui vêt les parois. Les trois générations se regardent oomme si elles ne s'étaient jamais vues, interdites de se retrouver au bout de la trajectoire partie de la cuisine de Y Epi d'Or pour rejoindre, passant par le bureau d'un agent d'affaires, le grand salon de Pierre le Savoyard. De plaisir, d'orgueil, ils rient. A force de patiences accumulées, de gestes serviles, d'honnêteté rapace, les vieux ont rendu le succès possible. Que de fois ils ont vidé le sac aux économies* pour faire de leur fils un monsieur ! Que de fois, par un prêt bénévole, ils ont empêché la culbute ! Pour preuves de leurs efforts, ils montrent en cet instant au soleil d'été les rides de leur front, la bosse de leur échine ankylosée. Et ils rient donc puisque cette fatigue a servi à quelque chose. M. Grassou, lui, montre la voûte de son crâne où naquirent les projets, où s'élaborèrent les réussites. Et M me Grassou a le droit de penser : « Cet homme est à moi. J'en fais ce que je veux. Sa vo-
lonté est à mon service. Parfaitement ! Voici plus de vingt-trois ans que je le harcèle, que je le pousse, que je le hisse, que je le boude quand il échoue, que je le flatte et le caresse quand il triomphe. Sa force est à moi. * Et les époux rient donc aussi, complices. Mais Riri et Oscar rient plus encore : les autres ont calculé, peiné, et maintenant ils sont vieux ; alors qu'eux, jeunes, promis à toutes les joies de la vie, ils n'ont qu'à récolter ! La grand'mère a joint les mains :
— Moi, il me semble que je rêve...
La tête haute, immobile, — les reines font ainsi, dit-on, quand elles vont parler, — M me Grassou cite son magazine :
— La noblesse, aujourd'hui, est la récompense du travail...
Riri pirouette sur les talons.
— Vous êtes des chics types ! Tous ! Oscar et moi on vous remercie. Après quoi, les attendrissements, ça ne vaut rien pour personne. Grand'mère, veuxtu voir ma chambre, mon boudoir ? Allons, hop !
Elle bondit. Elle arrache sa grand'mère du creux d'un fauteuil et l'entraîne, chantant à tue-tête la Madelon, suivie à distance par M me Grassou, indulgente et superbe.
Les hommes sont restés seuls.
— Bonne affaire, ce château, dit le vieux. Quoi qu'il arrive, ça garde son prix. Félicitations! Je pensais que je serais tout intimidé là dedans. Eh bien, pas du tout !
— A la bonne heure. Tu es chez toi.
Ces mots de M. Grassou, sincère, bon fils, vont au cœur du vieillard.
— Savez- vous ce que j'apporte dans le coffre de l'automobile % Une cage et un bocal. Dans la cage, deux couples de ces pigeons comme on n'en a qu'à YEpi d'Or, de ces gris à collerette bleue, bas sur pattes, toujours à roucouler. Et dans le bocal, pour la pièce d'eau courante, quatre petites truites attrapées dans le Buron. Une fois ou l'autre, Albert, tu as dû manger les parents, Les descendants auront même goût.
Albert Grassou a les yeux humides. Ces dons le touchent plus que tout, car c'est un peu de son passé que lui apportent ces pigeons à collerette bleue, ces truites du Buron.
— Papa, tu sais faire plaisir, toi. Un château, bien. Un peu de sa jeunesse dans ce château, mieux encore. Allons voir ces pigeons et ces truites !
On tire cage et bocal du caisson de l'auto-camion, on se penche sur les pigeons. L'ancêtre vante leur chair, reoommande certaine façon de les empoigner pour leur mieux tordre le cou.
— En attendant, vous direz à votre Jérôme de les tenir enfermés pendant huit jours. Saijs ça.... brrr.... vingt minutes après ils seraient à YEpi d'Or.
Maintenant. on se penche sur les truites dont on devine à peine les formes agiles dans l'eau rendue opaque par l'épaisseur du verre. Une main les cherche, les saisit, montre le petit corps qui se tord et déjà met un éclair dans l'étang.
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— Pourvu qu'elles s'acclimatent.
— Pourquoi pas ? Des herbes dans le fond, une eau qui se renouvelle... Ça veut prospérer, ça veut pulluler, ça veut donner du plaisir à table, avec du vin blanc, naturellement...
Le vieux parle posément, d'une voix chantante qui va très bien avec le bruit modeste de la cascade. On le sent heureux, récompensé, bien installé dans le soir de sa vie.
— Oscar, tu ne viens plus chez nous ? Est-ce que tu nous trouves trop simples ? Il ne faut jamais lâcher les vieux. Un peu embêtants, c'est entendu, mais on peut toujours leur accrocher un bon conseil, un rayon de miel...
— Tu sais, grand-père, aujourd'hui personne n'a plus le temps de rien faire.
M. Grassou plaide les circonstances atténuantes.
— Après cette sale typhoïde, le médecin a ordonné deux ans de repos, de chaise longue, de hamac. On est tout démoli après une secousse pareille, on a un peu de peine à vouloir.
Le grand-père s'attendrit.
— Quand on n'a qu'un fils, on le soigne, on le dorlote. Pourvu que le jour du travail se lève... Parce que c'est encore plus dur de garder une fortune que de la gagner. La première génération construit les soubassements, la seconde le bâtiment, la troisième...
Le grand-père laisse la phrase en suspens.
— La troisième... Ça dépend encore bien de la femme qu'on tire à la loterie... Riri va s'expatrier
avec ce monsieur Gouniakis... Un joli mariage 1 Bien à objecter... Mais tu resteras seul, Oscar, pour montrer le drapeau des Grassou au pays, pour maintenir...
Grassou père et Grassou fils écoutent ces paroles de sagesse qui viennent du fond des temps, du cœur de ce paysage où tout affirme la tradition, l'effort des pères repris et continué par les fils. Les grillons qui s'égosillent sur la pelouse chantent comme les grillons de l'an passé, comme les grillons de toujours, sous les mêmes brins d'herbe brûlés du même soleil et derrière les mêmes mottes. Et la façade du château appartient à ce paysage comme les collines, comme la rivière, comme les arbres qui poussent sur la souche pourrie de leurs devanciers. Ici, tout est dans l'ordre.
— En attendant de pouvoir travailler sérieusement, explique encore M. Grassou, Oscar s'amuse un peu ; c'est de son âge ; il court les matches, il danse... Il n'est peut-être pas mauvais qu'un jeune homme brasse les plaisirs jusqu'à y trouver de l'ennui. Après, on désire autre chose. Oui, dans un an, deux ans au plus tard, on se met à la bûche, hein, Oscar ? N
Oscar approuve.
— A la bonne heure ! conclut le vieux. L'esprit qui souffle aujourd'hui n'est pas tant bon. Pour défendre son bien il faut bec et ongles. Plus le morceau est gros, plus il y a de chiens autour.
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Au long d'une allée, dans l'ombre verte des grands arbres, puis jusqu'au jet d'eau, dans l'éblouissante clarté, ils vont à petits pas, ces trois hommes d'un même sang, marqués par les circonstances, par le jeu des pensées cachées, par le siècle qui change et contraint à changer. Mieux que les corps, peut-être, les ombres de ces corps, grotesquement appliquées en raccourci sur le sol, disent ces hommes différents : une ombre mince, anguleuse, et c'est le grand-père ; une ombre toute en tête, en épaules, et c'est Albert Grassou ; une ombre amusante, amusée, en rondeurs superposées, et c'est Oscar. Trois ombres, trois hommes, trois générations...
...Laissant mère et grand'mère retourner au salon, Riri reste dans sa chambre. Bientôt robe et blouse de tennis coiffent un fauteuil. Elle sonne. A la femme de chambre qui s'empresse, des ordres multipliés : « Vous ne comprenez pas ? La robe d'organdi citron, les bas assortis, les souliers à barrettes. Là, laissez-moi tranquille ! » Les bras, la gorge et les épaules brûlés du soleil, ébouriffée, Riri a l'air d'une faunesse. Gouniakis, qui s'y connaît en femmes, sait décidément ce qu'il fait. Cette fraîcheur, cette effronterie, cette santé qui ne craint pas de se montrer, ce cynisme câlin l'ont mis en appétit. A défaut de l'Oriental, Achille, accroupi sur le marbre du lavabo, ne perd pas un geste de sa maîtresse. Ses petits yeux, pas très innocents, vont et viennent tandis qu'elle étire ses bras lentement, polit ses ongles, puis bondit
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devant la haute glace et brosse en arrière sa crinière fauve.
Devant sa rustique belle-mère, M me Graesou peut, sans redouter l'ironique sourire, étaler son érudition. Le Bouddha, au nombril luisant d'avoir été trop bien astiqué, la table chinoise, les paravents japonais, le guéridon arabe, la clepsydre, le brûle-parfum ramené de Scutari d'Asie, sont des confidents discrets.
— N'est-ce pas, tout n'est pas encore absolument au point. Vous avez sous les yeux beaucoup de provisoire, des choses de valeur très inégale. Les anciens propriétaires, des braves gens sans le sou. Je vous demande un peu : habiter un château quand on n'a pas d'argent... Il faut être maniaque... Le luxe se paie, le confortable aussi, le joli encore plus cher, le fin des prix fous. N'est-ce pas, moi, j'ai toujours eu du goût. J'aime le cossu, le riche, le distingué, Télégant... Qu'est-ce que c'est que de ramasser une fortune ! Il suffit de le vouloir absolument. Mais l'utiliser, en tirer un plaisir esthétique, voilà la difficulté. J'en ai eu des conférences avec des tapissiers, des professeurs d'art, des maîtres décorateurs ! Des gens tout ce qu'il y a de bien, quoi... Il faut pourtant les diriger. Us ont la manie de la monotonie qu'ils appellent sobriété. Du gris, de l'effacé, de l'éteint. Moi, je me fiche pas mal d'avoir un salon empirique, un boudoir gothique, un corridor Louis XVII t Moi, je veux de la variété, une note piquante, des couleurs, de l'or, du vieux et du neuf. N'est-ce pas, quand on
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a les moyens, pourquoi s'en passer ? Riri et Oscar ne manquent pas de goût, au contraire, mais ils sont tout pour le moderne, pour l'ultra-moderne, en peinture, en musique, en toutes manifestations, en danses, naturellement. Moi, comme on dit dans les livres spéciaux, je suis pour l'éclectique, pour le mélange si vous voulez, la Chine près de Louis XIV, le classique avec le rococo, un semis d'époques, quoi, tous les styles bras-dessus, bras-dessous. Seulement c'est délicat ! Et je maintiens qu'il faut avoir beaucoup plus de goût pour travailler dans plusieurs styles à la fois que pour s'enfermer dans un... Après quoi ne pas oublier qu'on ne meuble pas un château en trois semaines. C'est dans trois ans qu'il faudra voir... Pour égayer ces portraits antiques, on va se monter en peinture moderne, paysages, natures mortes, un peu de tout. On vient d'acheter une Espagnole de Morerod, une femme à la figure toute verte. Ça change de .ce qu'on a vu... Ça a du genre !
La grand'mère hoche la tête. Il semble qu'un mécanisme soit caché dans son cou maigre. Sagement assise, la jupe ramenée autour des pieds, le visage tout en rides et en clignements d'yeux, elle écoute, elle approuve. Longtemps, les deux femmes se sont détestées. Albert, épouser une coiffeuse, une spécialiste en postiches, « une créature qu'on ne sait pas seulement si... > ! Et perfide, bavarde, prétentieuse, méchante !... Mais comment tenir rigueur à la réussite ? Que de fois Albert a dit à ses parents : « Sans Olga, nous n'en
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serions pas là... Une énergie ' Un savoir-faire ! Une maîtresse femme, quoi ! » Alors, on s'est rao* commode en douceur. Une vraie dame, maintenant, qui dit des mots qu'on ne comprend pas, qui a vu des chameaux dans le désert, qui connaît des princes et des ambassadeurs. Et la grand'mère, médusée, touchée par toutes ces explications qu'on veut bien lui donner, hoche la tète de plus belle. Quant à Olga Grassou, aussi longtemps qu'elle fut du petit monde elle n'éprouva que jalousie méprisante pour oes « propriétaires » de Y Epi d'Or que son mari allait voir, en bon fils, une fois par mois. Mais depuis qu'elle est riche, incontestée, châtelaine, elle trouve une sorte de douceur à protéger ces êtres simples qui forment un auditoire crédule. Devant eux, désormais, elle trône. De quoi serait-elle jalouse puisque sa supériorité éclate ?
— Le mariage de Riri, c'est pour quand ?
— Pour le mois de juillet, probablement.
— Une grande noce, bien sûr ?
— Oh ! il faudra tenir son rang.
— On dit beaucoup de bien de ce monsieur Gouniakis.
— Extrêmement riche. Les flottes d'Orient sont & lui... Cigarettes, mais, pétrole, objets d'art, statues, il commerce de tout. Bien entendu il donne les directions générales. Séduisant ! artiste ! musicien ! Un frère poète !... Oui, un homme tout ce qu'il y a de mieux. Et fou de notre Riri. Un couple magnifique, quoi ! Nous l'attendons assez prochainement au château. A cette occasion
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nous donnerons une garden-party pour opérer les présentations.
M me Orassou aime beaucoup prononcer ces mots : garden-party. Elle les roucoule. Cependant il convient d'user de diplomatie. Si M me Grassou ne déteste pas épater ses beaux-parents en petit comité, autre; chose est de les afficher.
— Je présume que la garden-party ne vous tentera guère... Des danses modernes. On parle surtout art et littérature... Pour la noce proprement dite, pour la grande réception dans le parc, même figuration, conversations intellectuelles, la grande finance, le haut commerce, des amis d'hôtel... Par contre nous comptons sur vous de la manière la plus absolue pour la bénédiction religieuse, strictement intime. On vous enverra l'automobile, naturellement, prenez-en note (et voilà l'humiliation de l'auto-camion évitée) qui vous ramènera' après la cérémonie. Pour les petits détails de costume, d'étiquette, Albert vous renseignera. Comme ça personne ne sera oublié et tout le monde à son aise. Vous aurçz le touchant et vous laisserez le tralala.
La grand'mère se requinque. On siffle dans le corridor aux hautes voûtes sonores. Un tourbillon. Et c'est Riri, Achille dans les bras. -
Dressée puis retombée dans son fauteuil, les coudes pointus, les mains nouées sur un estomac rétréci, la grand'mère ne peut retenir sa stupéfaction.
— Un singe ? Et tu l'embrasses ?
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Les yeux de myosotis de la vieille femme passent de l'animal à Riri, montent des tglons à la coiffure.
— C'est la mode ? A qui veux-tu montrer ton cœur et tes genoux ?
Un rire en cascade.
— Au singe, précisément. Il adore ça. Mais j'y songe, grand'mère, vous accepterez bien une cigarette de la main d'Achille ? Achille, offre !
Bousculant les coussins semés partout sur les tapis, en quatre bonds Achille est sur les genoux de la grand'mère qui se débat, qui glousse, qui se lève enfin, secouant de sa jupe froissée le ouistiti facétieux.
— On jurerait le diable !... Un chien, des chats, tout ce que vous voudrez, mais pas un singe. Ça ressemble trop à un humain qui n'aurait pas grandi !
— Vous vous entendriez bien avec Jérôme...
On rit encore de l'incident quand les grandsparents s'installent dans leur auto-camion. On fait des vœux pour leur bon retour. En somme, on a été gentil les uns pour les autres et tout le monde est content. Longtemps les époux Grassou, Riri, Oscar, debout sur le seuil de l'entrée monumentale, saluent de la main le nuage de poussière qui glisse dans la verdure. Là-bas, la grand'mère crie dans l'oreille du grand-père cramponné au volant :
— Un singe ! Et cette Riri, des toilettes où on cherche l'étoffe !... Le goût du jour, quoi ! Enfin,
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puisqu'ils sont heureux, puisqu'ils réussissent, c'est l'essentiel.
Et M me Grassou, dans la grande allée :
— ...Ils feront donc une apparition au moment du mariage religieux... Elle a très bien compris. En somme, chaque chose et chacun à sa place... On se rattrapera dans l'intimité.
Le soir même, dans la chambre tendue de damas rouge dont les fenêtres ouvrent sur l'espace où brillent les astres et les lumières des hommes, les époux discutent. Dix fois, M. Grassou esquisse le geste d'ôter ses bretelles. Dix fois M me Grassou, en peignoir capucine, disparaît dans le cabinet de toilette où sa voix s'exaspère, revient en tumulte, ses bras gras et blancs levés au plafond, les volants de son béguin de tulle dansant au rythme des arguments.
— Mon cher, tu dis, tu répètes : — À quoi bon cette garden-party ; on se verra à la noce... » Moi, j'ai la prétention de savoir ce qui se fait. Jamais, depuis que le monde est monde, une famille bien n'a marié sa fille sans avoir préalablement présenté le fiancé aux amis et connaissances. En outre, quand on achète un château, qu'on attire ainsi sur soi l'attention de tout un cercle de personnes, on pend la crémaillère. Ça va de soi t Tous mes journaux mondains le disent. Ne discutons pas. Ça se fait ! Sans quoi on se donne l'air
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de chercher l'économie... Albert, une fois pour toutes, mets-toi ça dans la tète : on nous observe, maintenant ; nous pouvons, nous devons donner le ton. Quand on a les moyens d'exciter la jalousie des gens, on n'y manque pas ! Ecoute bien : je veux quelque chose d'extra, une manifestation dont on cause... Après quoi, Oscar choisira qui il voudra.
Bien entendu, M. Grassou se rallie à la gardenparty. Il lui vient même une idée :
— Maman, tu as raison, comme toujours. Saistu ? Je mènerai mes invités sur la tour... Je leur expliquerai le panorama, les montagnes, les rivières, les localités. Un exposé géographique, avec preuves sous les yeux, intéresse toujours.
— Soyons pratiques ! Puis-je compter sur ton Jérôme pour la décoration ? Il m'a l'air d'une andouille, ce vieux. Tu devrais le bazarder.
— Jérôme a beaucoup de cachet, beaucoup de couleur locale !
— De la couleur locale ? Alors on le garde, mais tâche de le faire grouiller, lui et son magot de femme. Je veux cent personnes !
— Cent ? Qui ?
— D'abord, pas de parents, c'est réglé, pas plus de mon côté que du tien. Ma formule, tu la connais : les parents, ça se consomme dans l'intimité... Alors les amis de Riri et d'Oscar, leurs pères, leurs mères, le haut commerce ; comme intellectuels nos médecins, les avocats de tes affaires... ; et nos
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connaissances d'hôtel, le prince Bogaturos, le baron Dacoutis...
— On m'a soutenu que ce n'est pas sa femme...
— De quoi les gens se mêlent-ils ? D'abord elle est jolie. Puis elle parle tout le temps, elle remplit les moments où on cherche de quoi causer. Il me la faut 1 Avec elle, c'est le succès. Quand je la vois, quand je l'entends, je me sens toute stimulée.
Une ombre se pose sur le front de Grassou.
— Est-ce qu'il me faudra porter un toast ?
— Sois tranquille. Garde ton toast pour tes amis personnels. Pour eux, on aura une bonne petite partie, plus tard. Ils dîneront sur la terrasse, en bras de chemise, ils chanteront des chœurs, ils feront des blagues... Cette fois, on travaille dans la tenue, dans le distingué, on prend rang, on montre ce qu'on est... Entre nous, pour réussir, il faut dompter le monde à la première rencontre. Quelque chose qui séduise les gens bien et impressionne les masses. Qu'on nous sache là, quoi, qu'on nous entende respirer !... Oh ! j'ai déjà tout combiné. Depuis le temps que je rêve ça ! Une décoration de fleurs rouges, du violent qui blesse l'œil... Un buffet, je ne te dis que ça ! (elle envoie vers les étoiles un baiser cueilli sur 'ses lèvres avec deux doigts)... Galantine de volaille, filet à la gelée, salade russe... Brioches mousseline, babas glacés, tartelettes, crèmes diverses, orangeade, cerisette, ananas, sans compter les vins, les liqueurs et tout le reste. A Nice, chez les Bogaturos, précisément» j'ai pris mes petites notes. Et on s'en sert... L'or-
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chestre Cuche, naturellement. Et des danses rythmiques. Depuis la mort de leur père, les trois sœurs Bourbois, tout à fait dans la gêne, ne demandent pas mieux. Une danse rythmique étoffe une réunion. Ça # du genre...
De nouveau, Grassou a une idée.
— Très bien... Un peu sérieux, pourtant. Actuellement, il y a au Casino un ventriloque épatant, ventriloque-monologuiste, voilà son titre. On s'y entasse, on s'y empile. Si on lui faisait signe ?
— Un ventriloque ? Est-ce pas bien vulgaire ? Du coup, M. Grassou trouve moyen, enfin, d'abattre ses bretelles.
— Dès que je propose quelque chose, c'est idiot. Tes gens bailleront. On ne prend les hommes et les femmes que par le rire. Ce ventriloque est tout ce qu'il y a de plus distingué. Il imite la voix de Poincaré, de Victor Hugo, d'autres types dans ce genre... Enfin, n'en parlons plus !
Sous le prétexte qu'Achille a gémi en son berceau, M 1 * 16 Grassou disparaît dans le cabinet de toilette, pour réfléchir. Elle en revient souriante.
— Je crois que tu n'as pas tort,, papa. Il faut dérider les vieux messieurs ! Je me rappelle maintenant qu'au Casino d'Enghien, à la grande fête pour les veuves russes et les orphelins lettons, il y avait un ventriloque... On le prend. Il fera même ressortir les danses rythmiques.
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Le grand jour. M. Grassou a mal d'attendre.
Debout sur la .tour, pareil à la sentinelle des âges révolus, il inspecte les routes, il fouille l'horizon de sa lunette : des faneurs, la masse lentement déplacée des chars de foin. Enervé, M. Grassou redescend au niveau de la terre où cinq hommes en habit, strictement rasés, loués à un restaurant de la ville, sont prêts à tout événement sous les ' ordres de Félix mué en maître d'hôtel. Ces hautes fonctions ne le moralisent guère. Par ses soins, plus d'une bouteille a déjà disparu dans de sûres cachettes.
— Où sont ces dames ?
— Dans leurs appartements, m'sieur.
— Et M. Gouniakis ?
— Dans son appartement, m'sieur. J'ai l'ordre de sonner la cloche dès que Jérôme annoncera la première auto.
Nerveux, M. Grassou gagne la serre : les vitres n'ont pas une tache ; les fleurs, humides encore du dernier arrosage, brillent doucement.
— Jérôme ?
— Môsieur m'appelle %
Un Jérôme vêtu de neuf, en gilet à manche et tablier vert, comique dans ce travestissement voulu par M me Grassou, se précipite avec déférence.
— Que môsieur soit sans crainte, je me veille la grille.
M. Grassou suit la grande allée du parc où se
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balancent les lanternes vénitiennes qu'on allumera au crépuscule. Au bout de cette allée, dans l'ogive dessinée par la voûte des arbres, le bleu très doux des lointains. Des éclaboussures de soleil cherchent, pour en aviver l'éclat, la chaîne d'or dont s'orne le ventre du maître de céans... La nature se révèle optimiste, bienveillante aux hommes. L'air danse sur les prairies. Cet air tiède, M. Grassou l'aspire fortement. Ne lui appartient-il pas aussi, comme ces ormeaux qui ont bravé deux siècles d'orages pour se donner à lui ?
Dans le cadre d'une petite porte ouverte sur la campagne, un homme dessine soudain sa face cuite, son nez ardent, son menton hérissé de poils roux. Pour saluer, le chemineau éclaire sa physionomie d'un oblique sourire qui découvre des dents de loup.
— On est de passage... On cherche du travail. Pour tenir à distance le buste déjeté, les jambes
torses, M. Grassou bombe le ventre.
— Vous cherchez du travail ? Sérieusement ?
— Sûr., mais trois mois d'hôpital...
L'homme lorgne les lanternes vénitiennes.
— Ça veut être joli, ce soir.
Certes, M. Grassou y compte bien. Mais ne faut-il pas payer son bonheur ? De tout temps M. Grassou a eu de brusques bouffées de générosité absurde, par superstition d'homme soucieux de violenter la chance. Bourru, il met la main à la poche.
— ■• Ce n'est pas en traînant le long des routes
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que j'ai gagné ça, nom d'un chien ! Tenez et fichez-moi le camp !
Le chemineau ricane de plaisir. Il s'éloigne, boitant bas, tout brun sur la route blanche.
... Un ronflement de toupie. Jérôme sonne la cloche. En hâte, parcourant le corridor voûté, M. Qrassou alarme son monde :
— Oscar ! Toujours le dernier... Maman, je t'en supplie, pressons le mouvement... Et toi, Riri ?
— Tu m'énerves !
— Possible. Ton fiancé t'attend au fumoir.
On ne peut pourtant pas vous présenter l'un après l'autre. Ils arrivent...
— Ce que je m'en fiche !
— Possible, mais pas M. Gouniakis.
— Tu m'énerves !
Sur la terrasse, à l'ombre des grands arbres où les sièges, bêtement groupés, attendent aussi, Grassou reçoit ses hôtes, simplement, sans phrases. A tous il dit, la main tendue :
— Vous nous faites plaisir. Ça va ?
Voici les époux Terrot, lui notaire, petit homme roublard qui a toujours l'air de suggérer un testament à quelque moribond, elle mince et grise avec un perpétuel sourire mélancolique ; et leur fille, une rousse plantureuse qui peint et expose toujours le même paysage, et leur fils, notaire aussi, officier de milices. Les deux familles sont liées depuis longtemps, car Terrot père n'a pas son pareil pour conseiller d'avantageux placements de fonds. Avant la grosse fortune, Grassou rêvait d'un double
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mariage Grassou-Terrot, Terrot-Grassou, mais sa femme, d'un geste, a balayé ce modeste projet.
— Epatant, ton château.
— Pas ? Une jolie occasion... Ah ! en voilà encore qui arrivent. Et ma femme qui n'est pas prête... C'est embêtant !
Toute une procession... Précédé d'une femme gigantesque, le docteur Cachoux qui fit sa fortune au Chili ; l'avocat Ducaton, veuf consolé, dit-on, entouré de quatre filles également maigres et décolletées ; les amis et amies du Club de tennis ; le prince Bogaturos et le baron Dacoutis, élégants et basanés, la baronne en taffetas vert jade ; l'archéologue Patapopoulos que l'on rencontra sur les ruines d'Ephèse ; M me Lahaieronde ; des hommes d'affaires que Francis Besnoux domine de toute sa tête de pivert, un gros bec sur une cravate voyante ; et des exotiques curieusement frisés, leurs sœurs aux yeux en boule, toute une cohue, tout un brouhaha, tout un frissonnement de gestes et de couleurs dans lequel les crânes lisses de la finance mettent une note austère. M. Grassou s'incline, M. Grassou tend la main, M. Grassou répète : — Ça va ?... Et à demi voix, aux intimes : — C'est embêtant, ma femme n'arrive pas...
Enfin ! Sur le perron qui domine l'escalier à double pente, M me Grassou apparaît au bras d'Oscar. Tout le monde regarde. Vue de loin elle a grand air, vraiment, presque trop grand air dans son fourreau de satin noir tiré au fil à plomb, couvert de dentelles aux étages frissonnants;
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et trois rangs de perles étages sur un décolleté généreux ; d'autres perles en forme de larme aux oreilles à demi-cachées sous les ondulations oxygénées, et des perles encore autour du peigne qui retient la coque énorme du chignon. M me Grassou sourit au peuple de ses invités. Sourire d'orgueil pleinement satisfait. Pourquoi ne serait-elle pas orgueilleuse de ce fils coquet, blanc comme une fille, aux gestes arrondis et qui incline avec une si gracieuse morbidesse son buste replet devant les femmes ? Pourquoi ne triompherait-elle pas de se savoir suivie par Riri et par le gendre de ses rêves ? Riri si exactement moulée dans sa robe rose lamée d'argent que l'œil court le long de son corps mince, le long de ses bras nus jusqu'au joli visage de gamine capricieuse ; Thémistocle Qouniakis, le front en bois d'olivier sous le cheveu noir à reflets bleus, masque de volonté aimable, de passions violentes, bellâtre sûr de son sourire.
— Pas poffible !.. zézaye une amie de Riri.
Epatants !
Et M me Lahaieronde, dans l'oreille d'une voisine :
— ...Très grosse fortune... une flotte... palais à Smyrne. Oh ! ils seront tout à fait heureux. Lui, franchement, il trompe en bien. Je m'attendais à lé trouver plus oriental. Joli couple !... On lui donne quarante-trois ans. Il se défend bien.
M me Grassou se porte à la rencontre de ses invités :
— Vous nous excusez, n'est-ce pas ? Les hor-
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loges des châteaux, ça retarde toujours un peu...
Brouhaha des présentations, rires de la jeunesse, trémoussements de la valetaille préposée aux rafraîchissements... Petite chose que cette foule sous le dôme du ciel ; un peu d'agitation entre les ombres balancées des arbres. Furtif, un nuage de beau temps glisse à la pointe des herbes.
Docile aux suggestions de sa fille, M me Grassou circule de groupe en groupe. On lui a dit : « Ton rôle est de jeter le pont entre étrangers et gens du pays, de disséminer ceux et celles qui amusent pour créer la contagion de l'entrain.» Elle s'y emploie. « Monsieur Besnoux, suivez-moi. Je vais vous présenter le baron Dacoutis et sa dame, un couple charmant... Madame Làhaieronde, vous qui avez un cousin professeur, il faut que vous causiez à M. Patapopoulos, un archéologue émérite, trois fois décoré... Et vous, madame Terrot, monsieur Terrot, vous allez faire la connaissance de M. Hermos, vous savez bien, le propriétaire de quatre bazars et de cinq succursales. Je vous accompagne. Au passage, on saluera le prince Bogaturos, parent de la famille royale de Grèce par l'oncle d'une cousine germaine... » Et elle rit souvent. Et elle parle aussi par exclamations, par mots coupés : i Hé 1 hé ! hé !... Pensez-vous ?... Possible, après tout... Vous m'étonnez !... Oh ! pied à terre d'été, rien de plus... » Ça a du genre. C'est aussi moins périlleux que les phrases.
Félix et Jérôme qu'Achille suit à petits sauts ont disposé les chaises en éventail entre les ma-
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gnolias... Prélude de l'orchestre invisible. En péplum couleur de glycine les trois sœurs Bourbois s'élancent sur la pelouse, dans la lumière des rayons obliques ; par leurs gestes lents, par leurs gambades soudaines, par leurs attitudes ployées, elles éveillent le rythme des collines, le rythme des troncs et des branches ; en elles la nature se recrée ; avec elles elle danse. Dématérialisée, l'âme des spectateurs tourne dans le ciel avec les pigeons de Y Epi d'Or. On s'ébroue quand la musique pépie, et c'est le printemps ; on s'exalte avec l'été ; on s'alanguit avec l'automne ; on frissonne avec l'hiver.
— Les quatre saisons ! constate M. . Terrot, sagacement.
On applaudit. Hermos, dont les lèvres saignent dans une barbe de bouc, Hermos qui regarde toujours les femmes à la hauteur de la poitrine, soupire :
— Gentil, gentil tout plein...
— Très poétique, continue M me Grassou. L'histoire de la vie en raccourci.
Les yeux clos, puis lentement ouverts à la façon d'une chatte qui s'éveille, Riri écoute les propos flatteurs de Gouniakis. Par les soins de la maîtresse de céans, de nouveaux groupes se forment. Le bruit des conversations couvre celui du jet d'eau. Le succès s'affirme.
Un coup de menton de M me Grassou. M. Grassou frappe aussitôt dans ses mains.
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— Nous allons entendre M. Verdurin, l'artiste bien connu, dans ses imitations et monologues.
Deuxième coup de menton de M me Grassou :
Félix et Jérôme dévoilent une scène aux romantiques décors. Et Achille se passe une patte sur le front quand Jérôme s'éponge, se gratte l'oreille quand Jérôme se gratte l'oreille. On rit de ce numéro inattendu dont le vieux jardinier se passerait bien. Il ne peut que marmotter entre les dents : — Sale bête !
En un tourne-main Verdurin, sorte d'homme grenouille, empoigne son auditoire. Sa verve énorme, ses gestes coupants, sa mimique absurde subjuguent. Il faut écouter. Pluie de sous-entendus. Riri les saisit au vol et ne s'en cache point. Oscar ricane. Au petit bonheur, M me Grassou y va de ses « hé ! hé ! hé ! » Gouniakis se déride tout à fait. Derrière un laurier, Félix se tord. Et les rires redoublent, unanimes, forcenés — Hermos en pleure de vraies larmes — quand Achille bondit sur les tréteaux pour donner la réplique à Verdurin trop malin pour ne pas lier parti avec ce camarade inattendu. Face à face, côte à côté, ils grimacent, ils gesticulent, ils simulent le désespoir ou la gaieté bruyante, au hasard des monologues. Il faut bisser, trisser. On entend :
— Il est intelligent, ce singe !
— Tout à fait remarquable.
— On lui a appris ?
— Non, il improvise.
M ma Grassou se rengorge :
— Achille, c'est Achille !
Mais Jérôme, dans sa barbe :
— Moi, j'appelle ça des vilaines manières.
— Regardez la Riri, si elle se gondole, confie Félix au vieux bonhomme.
Mais Jérôme, respectueux, ne regarde que les grandes tables surchargées de friandises, car les monologues creusent l'appétit.
— Sirop ?... Glaces ?... Orangeade ?... demande la voix faubourienne de Félix.
— Pâtisserie ?... Thé ?... Chocolat ?... rythment avec insistance d'autres voix assourdies.
M. Grassou explique à M. Hermos qu'en temps voulu dix mille hommes auraient suffi pour écraser le bolchévisme. Puis il parle du regard à sa femme : « Ça va très bien, maman ! » Elle, elle rit encore et toujours, sur la même note aiguë, elle rit en passant près de Gouniakis, elle rit en contemplant Oscar que dix jeunes filles assiègent, elle rit en disant : « Vous pensez ? » au prince Bogaturos, et : « Des goûts et des couleurs... » au baron Bacoutis. Repeinte à neuf, ceinturée de bleu, jouant de l'éventail, enveloppée d'écharpes que le vent gonfle et taquine, elle a toute la majesté d'une chaloupe pavoisée pour un concours.
— Albert, le docteur Cachoux voudrait visiter le château... Veux-tu organiser la chose ?
— Zut ! crie Riri.
— Eh bien ! la jeunesse restera pour danser sur la pelouse le petit tango des familles. Nous n'obli-
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geons personne, sauf vous, monsieur Gouniakis. Vous la retrouverez, votre fiancée ! Nous avons besoin de vous. Tellement connaisseur en styles ! Aussi grand amateur que grand armateur...
Avec une grâce tout orientale, une aisance de diplomate smyrniote, M. Gouniakis s'incline.
— Madame, j'obéis. J'abandonne la beauté moderne pour la beauté du moyen âge.
— C'est maman que vous appelez beauté du moyen âge ? demande Riri.
— Le château ! le château !... Votre mère est également une beauté tout ce qu'il y a de plus moderne.
La procession se déroule. On salue le Bouddha au nombril astiqué. On admire les boiseries, les plafonds cloisonnés, les tapisseries, les meubles, l'épaisseur des murailles. M me Grassou explique :
— Tout ça est de la très belle époque, disent les architectes. Le disparate des meubles au fumoir et dans cette pièce est voulu. Il nous a paru piquant de mélanger les Louis.
Le prince Bogaturos lâche une citation :
— L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
— Parfaitement!... Mais ici, vous allez voir, nous avons respecté l'unité de style. Félix, ouvrez toutes les portes L. A mon avis voilà le clou du. château, cette enfilade de trois salons, blanc, rose et argent, en perspective... Portraits authentiques, ameublement garanti... Ces tentures pour cacher le chauffage central qui est naturellement plus moderne. C'est nous qui l'avons fait
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installer. Un prix fou, par exemple !... N'est-ce pas, un château, c'est joli pour l'œil, ça évoque, ça cause de l'antiquité, mais ça manque de confort. Enfin, on s'arrange, on cache le neuf derrière l'ancien.
On sourit, ci ou là, poliment.
Avec cette grosse bonhomie qui le rend sympathique, M. Grassou prend la suite :
— Moi et les styles ! Ma femme a pioché ça... Ma foi ! moi... Savez-vous ce que j'aime le mieux, ici ? Dans le prolongement de la grande fenêtre, cette allée, ces arbres, ces champs de blé, ce Jura, une poudrée de soleil dessus. Que voulez-vous rêver de plus beau? Avouez, monsieur Gouniakis, que dans son genre ça vaut bien le Bosphore ?
Sans attaquer le Jura, M. Gouniakis défend le Bosphore. Il parle de Salamine, de Corfou, des forteresses byzantines, du net fuseau noir des cyprès dans le ciel argenté de lune. Le prince Bogaturos, le baron et la baronne Dacoutis font chorus ; Besnoux vante le port de Naples ; on ne le croyait pourtant pas poète ; mais la baronne met l'île de Rhodes au-dessus de tout ; elle en parle en amoureuse ; au gazouillis de sa voix répond la voix chantante et grave de Gouniakis. A M me Lahaieronde, M me Grassou confie :
— Il cause bien, pas ?... Il connaît tout ça par cœur. Pensez donc î Un palais sur le Bosphore, un à Smyrne et un au Caire... Oui, trois châteaux qu'aura Riri, sans compter le nôtre... Et des yachts tant et plus... Et il s'y entend en tapis d'Orient !
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Une collection tout ce qu'il y a d'extra... Ils se sont vus pour la première fois sur le pont du transatlantique entre Athènes et Smyrne. Le coup de foudre, chère madame ! Quelque chose d'irrésistible !...
— A la tour ! lance soudain M. Grassou. Qui m'aime me suive !
Derrière M. Grassou, on se précipite. On tourne dans le noir avec de petits cris d'effroi, on écoute les battements de son cœur... Une lueur qui grandit et l'on est debout dans l'or du soir, audessus des moissons, clartés au flanc des coteaux, face au Jura frangé d'un liséré de feu et tout près du frais fouillis des bois.
— Hein ? demande sobrement M. Grassou.
Un invité :
— Superbe paysage !
M me Grassou :
— Pardon, c'est mieux qu'un paysage, c'est le panorama dans toute la force du terme. L'autre jour, par un temps un peu plus clair, mon mari a compté cinquante-trois clochers. Cinquante-trois ! Les Alpes, le Jura, un lac, que voulez-vous de plus ? Ça soutient la comparaison avec les points de vue les plus réputés... Eh bien ! imaginez que ma femme de chambre me quitte demain: ça ne suffit pas à mademoiselle.
M. Besnoux s'attriste :
— Je ne sais pas où nous allons. Hein, Grassou?
— Voilà pourquoi j'aime les champs. Ils ne font pas grève, eux, ils n'insultent personne. Ils ne
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demandent pas la journée de huit heures... Oui, c'est beau, beau... Cinquante-trois clochers !
Pendant que l'archéologue Patapopoulos donne une consultation gratuite sur la place où il conviendrait de mettre Adam et Eve, un peu sacrifiés présentement, pendant qu'on plaint la bourgeoisie et tance les bolcheviks, M. Gouniakis cherche Riri parmi les couples qui se déhanchent au pied de la tour... Où donc est-elle ? Sur l'escarpolette ? Mais non, c'est Oscar et une inconnue qui montent dans le ciel avec des cris d'hystériques. D'autres cris, là-bas. Et il la voit installée dans une brouette de Jérôme que des jeunes gens véhiculent à toute vitesse jusqu'à un massif d'hortensias où se débattent maintenant des jambes et des bras. On entend :
— Pardon, mille pardons ! Pas de mal ?
— Vous en faites pas !
Riri, qui sait attiser les jalousies, sort vivement des branchages. Gouniakis a disparu pour aller reconquérir son bien.
— C'est joli, la jeunesse, soupire M me Grassou. Quelle gaieté ! On danse, on court, on chante, on vit, quoi !... Et ces odeurs de sainfoin, ce panorama. Enfoncé, votre Bosphore, monsieur Gouniakis !
Mais Gouniakis n'est plus là pour relever la provocation.
— Ah ! la jeunesse ! répète M me Grassou que la paix du soir enveloppe de sa tendresse.
Gouniakis emmène Riri loin des cris, par le sën-
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tier de la rivière, ses deux mains moites refermées sur une main de l'aimée. Elle demande :
— Pourquoi êtes-vous resté si longtemps avec les vieux ?
— Votre mère me l'avait demandé.
— Vous n'aviez qu'à l'envoyer ballader. Alors, dans un mois, on file ?
Il lève sur elle ses yeux noirs, il l'adore.
— Je vous enlève en aéroplane... Après, la Méditerranée, des îles, des villes blanches...
En pensée Riri quitte ce pays trop petit pour ses ambitions, ce château où elle baille déjà, donnée au mouvement, au changement, à l'inconnu, peut-être à l'amour...
... La dernière automobile s'est éloignée emportant Gouniakis retenu à dîner. Le parc a retrouvé sa paix. Vraiment parti pour la gloire par la faute de Félix trop généreux des vins de son patron, Jérôme a regagné sa loge où l'épouse fidèle attend.
— Fini ?
— Oui.
Jérôme s'est assis, les yeux écarquillés.
— Qu'est-ce que tu racontes sur cette mascarade !
— Oh ! on s'instruit encore joliment. Il faut se frotter au grand monde pour comprendre l'histoire contemporaine. As-tu vu ces demoiselles qui dansent les jambes nues ? Ils appellent ça de la rythmique... Et ce ventriloque ?... Et mademoiselle Riri dans une brouette ! Et les propos de ces jeunes
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gens ! Et toutes ces femmes qui fument ! Et tout le restant !... Des moments, on se serait cru à Babylone en plein dans la mauvaise époque...
Quant au singe, il m'imite ce gaillard. Naturellement ça amuse la galerie. Moi, ça me tape sur les nerfs... Oui, on s'instruit encore joliment...
— Ne va pas te laisser pervertir, au moins, Jérôme !
— Peuh ! j'ai passé l'âge de l'émancipation... Au château, devant Achille endormi sur un
coussin du fumoir, la famille échange ses impressions.
— Ça a marché au doigt et à l'œil, scande M me Grassou. Tout le monde a parfaitement joué son rôle. Tout à fait réussi ! De l'entrain, un joli ton, des conversations enjouées... Et nos artistes se sont surpassés, spécialement ton ventriloque. Quant à Achille, succès fou ! Etait-il cocasse aux trousses de Jérôme !... En somme, beaucoup de tenue artistique. Ah ! on va en causer ! La jalousie va travailler les cœurs. M me Lahaieronde était aussi jaune que sa toilette... Et félicitations, monsieur Grassou. Très naturel !
M. Grassou n'entend pas être en reste de compliments.
— Toi, maman, épatante ! Tu reçois à la perfection.
— Quand vous aurez fini de vous lécher ?..
intervient Riri.
M me Grassou calme sa fille :
— Quant à M. Gouniakis, il a conquis tous les
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suffrages. Il n'y avait qu'une voix : gracieux, aimable, causant, gentilhomme accompli... Àvezvous pu vous entretenir un peu familièrement ? Il part donc pour Paris. Et après ? Avez-vous fixé la date du mariage ?
— Dans un mois. Et on file en aéroplane.
— En aéroplane ?
— En aéroplane. C'est courant, en Amérique.
— Oh ! si ça se fait... Et avez-vous parlé de la cérémonie religieuse ? Ça va être délicat avec ce tohu-bohu de religions.
— Il y en aura deux. Il amènera un prêtre orthodoxe. Oh ! on expédiera ça en vitesse dans le petit salon. Après quoi, un tour à l'église... Il paraît que ces prêtres orthodoxes ont de longs cheveux, jusque sur les épaules. Ça va être tordant.
M. Grassou approuve.
— Un prêtre orthodoxe ?... Il a raison après tout. H faut tenir à sa religion.
— Même quand on n'en a point ? questionne Riri.
— On en a toujours une. Façon de parler. On ne pratique pas, on ne s'occupe pas de ces théories, mais on a une religion tout de même... Une fois ou l'autre j'irai chez le pasteur fixer la date.
— Court ! court ! dis-lui surtout de faire court. Je vous marie, Dieu vous bénisse, et départ !
— Cette Riri ! A propos, c'est le fils Terrot qui ne semblait pas content. Pas eu moyen de lui présenter Gouniakis !
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Riri regarde son père avec insolence.
— Le fils Terrot ? Je ne lui ai jamais rien promis. Et je lui aurais bien promis ! Tu savais bien rompre tes marchés, toi !
M. Grassou se garde de riposter.
Seul, Oscar ne dit rien. Pelotonné au creux d'un fauteuil, il fume. Il peut rester comme cela des heures durant. A quoi pense-t-il ? Il lui faut du monde, de la musique ; alors il s'excite et parle sans arrêt, proférant n'importe quoi, des bêtises, des folies, des indécences, des choses sentimentales. Après quoi il retombe dans une sorte d'indifférence paresseuse. On le houspille.
— Et toi, le silencieux, en as-tu trouvé une qui te plaise ?
— Pourquoi ? Je ne me marierai pas.
— - On se marie, voyons !
— A quoi bon !
— Je disais ça, moi aussi, constate M. Grassou, jusqu'au jour où j'ai vu ta mère.
M me Grassou intervient avec autorité :
— Une chose est sûre, mon ami : tu as le droit de choisir, d'exiger la fortune et la beauté !
— La beauté, en tout cas. La fortune, on Fa.
— On n'en a jamais trop.
...A l'office, la valetaille lave verres et assiettes. On est gai, très gai. On vide les bouteilles entamées. Et Félix pince les tailles qui sont à sa portée. A l'écouter, on se tord avec cette distinction qu'on a dans les cuisines au soir des grands tralalas.
— De Grassou, pas grand'chose à dire. Il est riche ! Pourquoi pas, après tout ? Il a assez trimé. Quant à la poularde, à la pintade, comme vous voudrez, tout à fait décorative ! Décolletée à faire rêver un adolescent... Et la Riri ! En v'ià une dégingandée ! Faudra qu'il trotte son Gouniakis, autrement à un autre, à un autre encore... Quant au hanneton, à cet excellent Oscar, on rigole ensemble. Pardi ! Faut bien déniaiser les fils à galette pour qu'ils restituent...
Félix fige soudain dans son visage pustuleux une grimace sinistre. Et il brandit un coutelas à égorger les volailles.
— Aï donc ! Jusqu'au grand soir et alors couic ! à tout ce beau monde. Et à nous l'magot !
— Quelle heure ?
— Je t'ai réveillée ? Cinq heures dix. Dors, maman.
— Où vas-tu ?
— A la pêche. C'est le bon moment... Dors, ma poulette.
M me Grassou ne se le fait pas répéter. On ne voit d'elle qu'une nuque rebondie, qu'une main potelée à plat sur le drap. Marchant sur la pointe de gros souliers ferrés, l'époux disparaît. Etre seul dans la rosée du matin, quelle volupté ! loin des affaires, loin des téléphones, loin du cliquetis des machines à écrire ! D'un geste, Grassou repousse ce cauchemar qui lui laisse le souvenir d'une longue fatigue. Tant qu'il fut dans la bagarre, il y lutta des ongles et des poings, de toute sa patience, replongé dans la fournaise, aux heures de lassitude, par celle qui blâme, commande et récompense. Et maintenant le doux farniente... Est-ce possible ? Plus rien à vendre ? à acheter ? Que cet air est donc frais, appétissant ! On ne le respire pas, on le boit.
La canne à pêche sur l'épaule, le ventre cerclé d'une large ceinture, le mollet gras sous le bas à côtes, Grassou traverse le jardin potager. Ac-
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croupi, il picore des fraises ; redressé, il tâte des pêches, à Taise dans cette solitude où ne vit que le guilleri des moineaux, que la clarté du matin sur les murs des espaliers. A Paube, tout est simple. Le village s'étend avec bonhomie le long de la route, les fermes isolées sont des carrés bruns posés sur la verdure des prés,
— Bonjour, Jérôme.
— Bien le bonjour à môaieur.
— Vous arrosez déjà ?
— J'arrose mes plantes et je leur parle. Il ne faut pas craindre d'adresser la parole à ce qui pousse et mûrit. Oui, je harangue toujours mes fleurs et mes légumes, je les prends par le point d'honneur, je les raisonne. Quarante ans de jardinage m'ont conduit à cette méthode. Je crois que môsieur aime aussi la campagne ?
— Mon père dit volontiers : Plus on se mêle aux hommes, plus on apprécie les melons.
— Voilà une jolie pensée. Sûr que quand on connaît les affaires et le monde comme môsieur, on s'attache aux plantes. Ça ne médit pas, ça ne vole pas. Ça donne sa fleur, son fruit et puis ça meurt tranquillement !
Resté peuple, malgré tout son argent, M. Grassou a de l'affection pour Jérôme dont il apprécie les réflexions inattendues. Au château, on lui parle trop de ses cravates mal nouées, de ses manchettes oubliées dans un coin du fumoir ; on le surveille ; on lui impose jusque dans l'intimité des attitudes cérémonieuses. Près de ce bonhomme de jardinier,
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loin de tout contrôle, il peut arracher le masque du châtelain selon le cœur de M me Grassou. Pour un peu, ce Jérôme, il le prendrait pour confident.
— Un bagne, les affaires, mon ami ! J'en suis sorti avec la tête rompue, une barre sur la nuque, un poids sur le crâne. Des voyages, sans doute, mais partout une pluie de télégrammes. Double fatigue...
— Je comprends, je comprends tout à fait...
Pourtant, la Battue est à môsieur, ces fleurs, ces arbres, ce lever de soleil. Vous voilà tranquille.
— ■ Jusqu'à un certain point. Ce qu'on a, il faut le garder et c'est le diable ! Le change français replonge, les ouvriers sont tout le temps en grève, des troubles en Italie... Mais bast ! aujourd'hui je né veux voir que la rivière et les truites au fond des creux.
— ^C'est comme 3e dis souvent : loué soit le Seigneur qui nous tient dans la médiocrité. On fait sa journée, on transpire, on rentre, on dort. Moi, -personnellement et pour ce qui me concerne, je suis pour qu'on vivote. Pas de critique ! Puisque môsieur me cause, j'expose ma manière de penser, sans offense.
— Mon brave Jérôme, de vous il n'y aura jamais d'offense... Vivoter? Ça n'est pas donné à tout le monde. Les circonstances créent les situations. Il y a vingt ans, est-ce que je pouvais prévoir ce qui m'est arrivé ? L'engrenage, On marche, pour commencer, puis on est traîné, roulé, prisonnier. D'autres sont laissés sur place. Et d'autres
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noyés. Il y a des jours où je crois, comme les Musulmans, que tout est écrit.
Mystique, Jérôme relève sa tête ronde.
— Je comprends, je comprends tout à fait. Seulement je m'exprime autrement. Pour moi, le Seigneur tient tous les fils. Et il les tient bien. On se débat, on gigote. A quoi bon ? Il faut toujours en venir là où il veut.
M. Grassou s'étonne.
— Vous croyez au Seigneur, Jérôme ?
— Moi ? Je ne crois qu'à ça.
— Dans les affaires, il vaut mieux n'en pas trop parler. Je ne dis pas qu'il n'existe pas. Il me gêne. Alors je m'en passe.
— Je rappelle respectueusement à môsieur qu'il a de la famille. Dans ces conditions, il est indiqué d'y croire et d'en causer. Les influences, ça set sème comme les graines.
Le Seigneur ! Riri ! Oscar ! quel mélange !
M. Grassou en a le vertige.
— Avez-vous déjà parlé de ça à mes enfants ?
— Moi, je cause prudemment. Je suis les conversations, rien de plus. Aujourd'hui, puisque môsieur a fait les ouvertures, j'ai esquissé mon sentiment.
— Parlez-leur une fois ou l'autre, pour voir.
— Ma foi !... H y a terrain et terrain.
— Dites-le carrément : nous sommes des païens. Hein ?
— Je ne porte point de jugement. D faut laisser le peloton se dérouler. Le fil tient, le fil casse* ça dépend. Les meilleures leçons ne sont pas celles
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qu'on écoute, mais celles qu'on reçoit... Et on les reçoit toujours une fois qu'il y a...
— Je vais vous faire plaisir, Jérôme : le mariage de ma fille sera béni à l'église.
— C'est toujours ça...
— Et pour M. Gouniakis, un prêtre orthodoxe.
Deux bénédictions !
— Tant mieux !...
Un silence... Jérôme s'enhardit.
— Puisque môsieur me cause, on peut dire d'homme à homme, est-ce q*e j'ose une question ?
— Osez, mon ami.
— Moi, je suis pour l'obéissance aux maîtres. Mais comment faut-il faire ? Pour les soins au parc, à la serre, aux orchidées, ces fleurs qui fleurissent à l'envers, madame me donne des ordres et trois fois sur quatre mademoiselle m'intime le contraire. Comment faut-il manœuvrer ?
— Que voulez-vous que je vous dise ? Mademoiselle Biri nous quitte bientôt. D'ici là obéissez... à tout le monde. C'est le mieux.
— Môsieur permet une seconde question ?
— Allez-y ! Il faut toujours s'expliquer.
— C'est par rapport au singe, à Achille, donc. Je ne peux pas dire qu'il me soit tellement sympathique... Môsieur a peut-être remarqué, le jour de la fête ? Ce ouistiti cueille tous mes gestes au vol. Oh ! il imite bien. Mais à mon âge, ça m'est contraire. Pour dire la stricte vérité, ce singe me produit une impression pénible. En somme, qu'est-ce qu'un singe ? Une espèce d'homme qui
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n'a pas réussi à donner le tour. Ça prête à rire et ce rire n'est pas tant bon... Oui ! un singe oblige à se poser bien des questions. On ne m'ôtera pas de l'esprit que ces bestioles se promènent avec le diable en croupe. Des yeux de singe, je ne connais rien de plus angoissant. Bref ! Cet Achille m'impressionne. Est-ce que. Môsieur tient son parti ? Jérôme est si pitoyable, si ployé sous le poids des mystères, qu3 M. Grassou ne peut ni rire, ni se fâcher :
— Sapristi, mon ami, Achille, c'est Achille !... Personna grata, comme disent les journaux. Madame y tient beaucoup, beaucoup... Quand il vous imite, Jérôme, haussez les épaules.
— Je m'en garderai bien ! Il les hausserait aussi. Enfin !...
M. Grassou s'enfonce sous la voûte des aulnes ; il aime cette fraîcheur soudaine, le bruit mou de ses semelles sur la terre argileuse, l'odeur des champignons, la fuite des grenouilles, le clapotis de la rivière... Le bouchon rouge danse sur le frissonnement de l'eau. Bénies sont alors les heures que d'invisibles clochers disent aux martins-pêcheurs, éclairs bleus dans le bleu clair du matin. M. Grassou est content de la nature ; content de son équipement, aussi : sa casquette défie la griffure des ronces ; son veston réséda, quelle vieille truite, pleine de malice, le distinguera des feuillages ? Allons I une petite pipe... De la vie M. Grassou ne veut savoir que ce qu'il en passe sur le pont dont il découvre, là-bas, entre deux troncs, l'arche
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modeste : une tache blanche et c'est un boeuf que pousse un gosse, frimousse brune qui sur l'eau étalée glisse derrière la tache blanche ; un reflet confus et c'est une femme portant deux paniers, un paysan dont le râteau est un traittirebouchonné, serpent dansant qui lutine les libellules...
Et voici le gendarme à bicyclette, puis un monsieur en veston d'alpaga, ombre noire sur le miroir de l'eau, le pasteur, sans doute ; que va-t-il donc conter aux hommes par un aussi radieux matin ?
aura-t-il le courage de les entretenir de la mort ?
Midi. Des profondeurs d'un sac, M. Grassou tire deux œufs durs, du sel, une côtelette de veau, du pain, un petit fromage, une bouteille de vin rouge, trois pêches. Et il mange et il boit avec un appétit et une soif qui lui font oublier la silhouette pastorale. Encore une pipe. Etendu à l'ombre des aulnes, près du frais glissement de l'eau sur les cailloux, l'homme riche observe l'araignée suspendue à son fil, le vol amoureux de deux papillons jaunes, l'éternelle montée des fourmis au long d'un tronc... Et M. Grassou dort et songe tout à la fois... « Vous croyez au Seigneur, Jérôme ?» — « Moi, je ne crois qu'à ça.» Sans doute, mais sur quoi placer les fonds remboursés par Huret & C le ? Il faudra en parler à M me Grassou. Elle a des intuitions. A moins que les bolcheviks... Achille allonge une patte, chatouille M. Grassou qui secoue la tête, d'une claque écrase une fourmi rouge et s'éveille, ahuri. Quoi ?... M. Grassou reconnaît la rivière, retrouve la paix et l'ombre... Ces truites, les man-
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gera-t-il au bleu, à la sauce hollandaise ? Voilà la vraie question. Au diable tout le reste ! M. Grassou rallume sa pipe. M. Grassou pose à nouveau le bouchon rouge sur l'eau gaie. Tout doucement, entre les dents, M. Orassou siffle Le bon roi Dagobert...
...Vers les dix heures — Oscar et Riri sont encore dans leur chambre — M me Olga Orassou fait son apparition en peignoir rose orné de nœuds d'un bleu mourant. Sur le front un large ruban noué sous le chignon, recommandé pour tenir les rides en respect. La tasse de thé absorbée, la correspondance parcourue, des lettres violemment parfumées d'amies invitant ou invitées, reste le journal du matin où M me Grassou cherche les dernières nouvelles de ce Carpentier dont Oscar parle sans cesse, l'analyse des pièces de cinéma et les accidents sensationnels. Elle lit : « Un jeune Italien domicilié à Tunis, âgé de sept ans, vient de tuer sa grand'mère dans des circonstances particulièrement navrantes. En jouant il trouva dans un tiroir un revolverbrowning qu'il prit pour s'amuser. Soudain le coup partit et la grand'mère s'affaissa. Elle avait été touchée au cœur et était morte immédiatement. La douleur de la mère et de l'enfant fait peine à voir. » Ailleurs : « La famine et le choléra ravagent particulièrement le Caucase septentrional, l'Astrakan et les territoires de l'Oural. Des millions d'êtres humains fuient devant le fléau, abandonnant derrière eux des milliers de cadavres. » M me Grassou a eu la petite émotion qu'elle demande
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à son journal. Après, le paysage parait plus doux, les paysans épars sur les prés immenses plus paisibles, les vaches plus désireuses de donner du lait. C'est le moment d'ouvrir la brochure : L'Art et le Secret de séduire tels que les employa Cléopâtre, la plus grande Enchanteresse de tous les Temps. « Je sais que vous approchez de la quarantaine. Vous la dépassez, peut-être ? Et pourtant votre beauté éblouit. Quel est donc votre secret ?... Je me suis tout simplement servi des flacons Koldec qui enferment dans leur cristal la certitude de rajeunir dans les trois jours et d'enchaîner le cœur le plus rebelle dans un laps de temps à peine plus considérable... x
— Achille, mon enfant, viens !
Achille dresse au-dessus d'un coussin l'inquiétude de son museau.
— Tu as encore sommeil ?... Entrez ! On a sonné, Jacqueline ?
— Deux garçons offrent des framboises.
— Encore ces petits pieds nus ? Ils sont insupportables ! Dites-leur que nous avons des fruits au jardin à revendre et qu'ils aient l'obligeance de nous laisser tranquilles.
Suivie d'Achille gambadant, M me Grassou fait le tour du parc.
— Jérôme ! Il me faut cinq douzaines de pêches cet après-midi. J'ai du monde.
— Cinq douzaines ?... Ma foi !
— Vous les trouverez. Et des fleurs coupées pour la table.
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— C'est que mademoiselle a dit de tout ramasser, hier. Il n'y a plus grand'chose.
— Mademoiselle vous a dit ? Et maintenant moi je vous dis.
— Bien, madame.
Le bonhomme observe une attitude soumise qu'Achille mime avec succès. M me Grassou a son rire : hé ! hé ! hé !
— Voyez, Jérôme, cet Achille ! Divertissant au possible.
Lâchement, Jérôme en convient mais ses mains ont un tfemblement. Et la promenade continue.
— Jérôme !
— Madame ?
— Des mauvaises herbes, ici. Je tiens à ce que le parc soit très, très soigné.
— C'est que mademoiselle m'a dit de réparer l'escarpolette.
— Mademoiselle a dit et moi je dis.
— Bien, madame.
Un massif rose, un massif blanc. Le sautillement du jet d'eau. Adam et Eve aux mains pudiquement abaissées. Dans la petite vasque la ronde nonchalente des poissons rouges. Sur la pelouse, les paons aux queues orgueilleuses. Et dominant cette paix, ces ombres, ces clartés, le château découpé sur le beau ciel d'été... De satisfaction intime le cœur de M me Grassou se dilate.
— C'est toi, RM ?
C'est elle. Levée tard, elle n'en finit pas de s'habiller, de sonner Jacqueline, d'essayer de nouveaux
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chapeaux sur de nouvelles coiffures. Le petit déjeuner expédié debout, entre deux coups de téléphone, elle appartient soudain au mouvement, à la trépidation. Elle dit, elle répète : « Mon Dieu, que je suis pressée !... Où est Félix ?... Préparez l'auto en vitesse... »
— Bonjour, Riri.
— Bonjour Achille, ...jour maman. Je suis horriblement pressée !
— Où vas-tu !
— Des achats... des tas de choses... Je garde Félix aujourd'hui. Il me ramène au bois des Orles où j'ai le pique-nique du club. Dix personnes.
— Le bois des Orles ?
— A trois kilomètres d'ici. Tu enverras Jérôme avec les provisions pour quatre heures... Tu avertiras à la cuisine... Viande froide, pâté... Non, le pâté je le prendrai en ville. Irma apporte la salade russe, Stolz le vin. Donc la viande froide et ce que tu voudras avec. Pour le dessert on ira à la ferme, tu saia bien chez cette femme qui dit toujours (elle imite l'accent) : « Mon Dieu ! de la crème pour toutes ces personnes... Enfin, vous payerez, quoi !»
— Mais, ma chère, j'ai du monde aussi, cet après-midi.
— Je ne te défends pas d'avoir du monde.
Alors c'est entendu ? Il faut que ça soit bien. Il y a Gouniakis... Mon Dieu, comme je suis en retard ! Salut, Achille ! Adieu maman... Et Gouniakis dîne ce soir. Félix le reconduira. Adieu 1 Adieu !
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Elle se sauve en courant. M me Grassou gagne la cuisine.
— Joséphine, écoutez, et vous aussi Germaine... A déjeuner, un couvert, le mien. Vous savez le menu. Après, un coup de chien : au château, cinq personnes ; thé, glaces, rafraîchissements... Pour mademoiselle un pique-nique de dix personnes. Je dis : dix personnes... Viande froide, jambon, saucisson, ce que vous trouverez au village. Vous garnirez le tout artistiquement et vous préparerez le panier, les assiettes, la nappe, les services, les serviettes... Jérôme passera à trois heures... Ce soir, à dîner, tout le monde plus M. Gouniakis. Vous prendrez le menu numéro sept. Numéro sept! Qu'on se grouille, n'est-ce pas ?... Je compte vous donner huit jours de vacances, cet automne. Ne l'oubliez pas.
Le peignoir rose a disparu. La cuisine, aussitôt, retentit d'imprécations.
— De quel air elle dit ça ! Passer sa vie à se cuire autour de ces fourneaux pour des fainéants ! Une fois ou l'autre, on la passe dans la poêle !
M me Grassou s'est habillée. Elle est maintenant en vert-feuille, décolletée en carré, pourvue d'une ample provision de bagues et de bracelets. Assise devant le guéridon du petit salon, elle rédige sa correspondance sur un papier mauve à en-tête : Château de la Battue. Invitations, refus, regrets. Ouvert à la bonne place, YAlmanach Hachette, qui a la complaisance de donner à ses lecteurs des modèles de lettres pour toutes les circonstances de
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la vie. Style, orthographe, fleurs de rhétorique, formules de salutation délicatement nuancées, tout y est, de la naissance à la mort.
Des pas.
— Oscar, je t'attendais, mon ami.
— Tu m'attends toujours... Que faisais-tu avant que je sois né ?
Il l'embrasse sur une joue où il reconnaît le parfum de Lucette Noël.
— Papa est sorti ?
— A la pêche. Il ne rentrera qu'à cinq heures.
— Je n'ai plus de galette, plus un radis.
— Mon ami, je t'ai donné avant-hier.
— Parfaitement. Ça fait deux jours. Quand on est le fils de papa, et de toi, on ne peut pas jouer les rôles de rat... Deux amis fiancés, des cadeaux... On est invité à dîner. Il faut rendre. Des prix pour les matches. Et puis quoi, la vie est chère ! Est-ce qu'on refuse quelque chose à Riri ? Ses costumes, elle les fiche dans un coin d'armoire après huit jours. Tu me dis tout le temps que je dois me marier. Si on veut ! Mais on ne prend pas les gros oiseaux avec du pain sec. Justement, cet aprèsmidi, c'est la finale du match de tennis. Il y aura des masses d'étrangers.
Oscar, on le sait, est celui qui assiste à tous les matches. La pratique du sport, il l'abandonne aux autres, mais il regarde : cheval, water-polo, waterplaning, cross-country, rame, voile, sky, tennis, boxe, lutte, golf, il est partout, il se frotte aux champions, il arbitre, il applaudit. Félix l'initie à d'autres sports et cela aussi coûte cher.
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M me Grassou considère son fils avec une tendresse exaspérée.
— Mon petit, vas-tu mieux, au moins ?... Mon cœur est encore malade des affreuses paroles du médecin pendant ta typhoïde.
— Oh ! ça va un peu mieux. Ces matches me font du bien. Mais il me faut encore du repos. Papa dit six mois ! H n'y comprend rien. La nuit, bien souvent, j'ai encore des angoisses, des sueurs froides. Hier, j'ai rêvé que j'étouffais.
— Tais-toi, mon petit, tais-toi ! Viens m'embrasser. Ne dis jamais des choses pareilles, ça me chavire l'estomac. Je parlerai clairement à ton père. Lui, il est fort, il n'a jamais été malade, un peu fatigué, seulement... Combien veux- tu ?
Oscar s'enfuit, radieux.
— Tu es là pour souper ?... On a Gouniakis.
— Ça m'embête un peu... Enfin, pour te faire plaisir, je serai là.
Une minute s'écoule. Sur sa petite auto, Oscar passe en trombe.
Sur la terrasse, à l'ombre, Jacqueline a servi le déjeuner de madame qui mange accoudée, un journal de modes ouvert à côté de son assiette. Pour la noce, que mettre ?... Méditations... C'est le grand silence d'une chaude après-midi à la campagne, car le frais grelottement du jet d'eau, ce chant des insectes, comme une cloche qui sonnerait au fond du paysage, c'est encore du silence.
Etendue sur une chaise longue, M me Grassou sommeille, bercée par ses songes où passent Adam
et Eve, Bouddha, des mannequins merveilleusement attifés... Et Achille, les pattes croisées sur le ventre, dort près de sa maîtresse rêvant sans doute aux choses que regrette un singe exilé, aux forêts natales, aux fleuves immenses, aux guenons aimables...
A trois heures, les visites attendues, ces dames dont les maris firent fortune dans l'alimentation. Quatre ans de guerre y ont suffi. Ne serait-ce pas désolant si la guerre ruinait tout le monde ?...
On peut parler à cœur ouvert.
— Splendide, madame, ce château... Un goût, une beauté, une... splendide !
— Extra ! Tout à fait grand genre.
— Pas trop loin de la ville ?
— Avec l'auto, pensez donc.
— C'est juste. En trois petits quarts d'heure on a été posé devant la grille.
— Et pour le personnel, madame ?
— Ça, c'est le chiendent. Ça exige, ça se croit des je ne sais pas quoi. On n'obéit plus, de nos jours, madame, on ne veut plus travailler.
— La jalousie mène le monde.
— A propos, avez-vous lu Y Atlantide, madame ?
— De qui ?
— D'un monsieur Benoît. Oh ! un beau roman.
Des aventures tout ce qu'il y a de romanesque. Des descriptions qui défient toute concurrence. Ces pays d'oasis, ça change de l'ordinaire. Tour à tour poignant et piquant. Comme intérêt, je le
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garantis. Mon mari me Ta offert pour ma fête... H faut l'avoir lu. Tout le monde en cause.
— Sans vouloir détourner la conversation, étiez-vous au mariage Mercinot, madame Cartion ?
— Tout ce qu'il y a de bien. N'est-ce pas, M. Mercinot a beaucoup gagné dans les étoffes. Alors il a de quoi. On dansait à tous les étages. Trois orchestres. Tango en haut, tango au milieu, tango en bas. Ce qu'on a ri !... Et le mariage de mademoiselle Riri ? On en cause aussi, vous savez. On se glisse à l'oreille qu'il y aura des surprises. On chuchote le mot aréoplane...
— Je vous en prie, madame... Secret de polichinelle, peut-être, secret tout de même.
— Je comprends, je comprends.... Votre singe a eu un succès formidable, madame, l'autre jour.
— Achille, montre-toi à ces dames !
Incongru, Achille présente son petit derrière
dégarni.
— Mon Dieu 1 Ça vous est revenu cher, cette bête ?
— Très cher. Ça commence à prendre, le singe, vous savez, madame. Et pas seulement dans la fourrure. Je connais déjà deux ou trois familles qui s'en tiennent...
M me Grassou cherche un mot.
— C'est... c'est exotique... Un chien, un ohat, o'est du déjà vu. Oui, un singe, ça renouvelle ! Ça meuble une réception.
, En essaim, les dames dont les maris ont fait fortune dans l'alimentation se retirent, groupe
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mouvant de parasols éclatants. Pétarade d'autos. Nuages de poussière sur la campagne.
De retour, M. Grassou s'informe.
— Jolie réunion, maman ?... J'ai rencontré les autos.
— Très jolie.
— Tu vois qu'on sait te trouver. Tu te faisais du souci. Tu verras plus de monde à la Battue qu'en ville... Le plaisir d'une partie à la campagne, un château... Moi, j'ai passé une journée épatante. Pas vu un cnat 1 Et sept truites. Elles sont à la cuisine. Voilà ce qu'il me faut après trente ans de tintouin : une rivière et un bon dîner sur la mousse. Tu devrais venir avec moi, maman !
— Penses-tu ! Dans la mouille !
M me Grassou se rembrunit.
— A propos, Oscar me donne du souci. Il m'a avoué qu'il a des angoisses, la nuit, des sueurs froides. H ne va pas bien du tout, ce garçon. Le mettre dans les affaires avant deux ans, folie ! Prends-en note. Il ne lui faut rien qui l'agite, qui le tracasse... Affectueux, on ne peut pas l'être plus qu'Oscar. Il ne faut donc pas le brusquer. Monsieur Grassou, ménagez votre fils !
— Je ne fais que ça, maman. H ne fiche rien.
Lui ai-je jamais adressé une observation ?
— Il ne manquerait plus que ça ! Il suffit qu'une génération se sacrifie. Celle qui suit a le droit de s'épanouir.
— Mais maman...
— Parfaitement !... Va vite t'habiller. La cra-
vate verte. Les gros boutons de manchette... Dépêche-toi. Il s'agit (Torganiser une jolie soirée de famille puisque M. Gouniakis est des nôtres.
M. Grassou obéit. C'est une habitude, une vieille habitude. Au début de son mariage il lui arriva de discuter, d'esquisser une résistance ; il la paya de si magistrales bouderies, de jeûnes si prolongés qu'il se garda de récidiver. Pour avoir la paix chez soi, il cédait : « Oui ma chère, tu as raison... Comme tu voudras... Mais sans doute ! », gardant pour ses concurrents en affaires ses qualités agressives. « Oui maman... » L'habitude 1 .
... Quand on a bien dîné, bu frais, il est exquis de s'installer sur la tour à l'heure où meurt le jour et naît la nuit. Posée sur le dos des forêts, la lune se suspend soudain à la voûte du ciel où elle écarquille ses yeux de clown. Clairières et pelouses attendent les fées. La rivière est un éclair tombé sur le sol. Et les crapauds lancent leur petit cri doux auquel répond la flûte des grillons. Vraiment, ce soir, Adam et Eve ont retrouvé le jardin d'Eden.
— Quel beau décor de théâtre, dit M me Grassou, un décor d'opéra.
M. Grassou fume sa pipe. Oscar agace Achille. Dans le parc, Riri et Gouniakis vont et viennent. Comme ils choisissent les coins ombreux, on ne voit que le feu follet des cigarettes, mais on entend le murmure des voix. M me Grassou savoure ce bonheur.
— C'est confortable de sentir le monde heureux.
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— Tu oublies tous ces Busses qui meurent de faim.
— C'est tellement loin !... Moi, quand je vois cette lune, ce paysage, je dis que le monde est heureux. Pourvu qu'Oscar se rétablisse 1 Je m'inquiète pas mal de ces Busses !
Pour exciter la compassion de sa mère, Oscar tousse creux.
— Tu t'enrhumes, chéri ?
— Tu as des sueurs froides, la nuit ? interroge la voix paternelle.
— Oui. Et des étouffements.
— Hé ! Il faut consulter le docteur.
M me Grassou, dans ce domaine, n'admet que ses initiatives.
— J'ai téléphoné. Il viendra demain... Ferme bien ton veston, chéri, et si tu as de nouveau un malaise, appelle-moi. Tu me le promets ?... Mais voilà nos fiancés...
Jaillissant des profondeurs, ils apparaissent sur l'esplanade de la tour, semblables, soudain saupoudrés de clair de lune, Biri à une druidesse, Gouniakis à un sphinx moustachu.
M me Grassou s'exalte :
— Tu te souviens, papa, quand c'était notre tour ? Ces parties de clair de lune au bord du lac? On a fait du chemin depuis, puisque nous voilà sur la tour du château de la Battue ! Et devant la même lune. Je me demande si elle nous reconnaît ?
— Vous avez peut-être plus changé qu'elle, insinue Biri... Asseyez*vous, Gouniakis.
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Elle dit ces derniers mots très naturellement. Elle s'en est expliquée, tout à l'heure : « Appelezmoi Riri. Tout le monde m'appelle Riri. C'est vif , ça me plaît... Vous, je ne peux pas vous appeler Thémistocle. C'est trop long. Théo ? on croirait que vous vous nommez Théophile. Thémis î Ça créerait des confusions. Alors Gouniakis. Je trouve ça très camarade. Voulez-vous ? * Riri a toujours proclamé les amoureux ridicules. Elle les a en horreur, eux et leurs petites manières et leur langage bébête. Elle sait du reste qu'en amour le plus épris donne le plus et cède le plus. Elle se contente donc d'une sympathie réelle pour ce beau type oriental, si décoratif, si bien à sa place dans le monde, dans les palaces, et qui, lui, est amoureux. Et elle se laisse courtiser, gâter, encenser, avertie par un sûr instinct qu'une certaine réserve exaspère les passions. Alors on domine, on est reine.
On parle de l'Orient, maintenant. Gouniakis prend une expression de personnage de vitrail pour célébrer les nuits en mer, les clairs de lune sur les cimetières du Caire, la fraîcheur des mosquées où chantent les fontaines.
— C'est ça, le bon Dieu : cette lune, ces parfums, le printemps, les jolies femmes...
Cette religion-là rallie tous les Grassou.
— A la bonne heure !... Dieu ! Dieu ! Le tout est de s'entendre... Puisque nous sommes sur ce chapitre, les orthodoxes, qu'est-ce que ça pense exactement ? Vous avez des saints, je crois ?
— Des masses, monsieur Grassou. Et des églises où l'or brille partout. La religion, pour nous, c'est la race, la tradition. On est orthodoxe contre le Turc. Eux, le Croissant. Nous, la Croix. Un Grec qui renierait sa religion, ne serait plus un Grec. Vous comprenez ?
M me Grassou a compris.
— L'orthodoxe, le contraire du Turc. Ils massacrent tout le temps, ces Turcs. Et leur Wal-Allah on ne sait pas seulement d'oto il sort...
— Alors, vous ne poufferez pas trop dans notre église de village ? demande Riri.
— Je respecte tous les rites. Je ne crois pas à tout, mais je respecte tout. Toutes les bénédictions sont bonnes. Elles ne font peut-être pas toujours du bien, mais elles ne font jamais de mal. La religion est excellente pourvu qu'elle n'empiète pas sur le commerce.
M. Grassou acclame cette formule.
— Bravo ! Ne rien exagérer, tout est là. Il faut des religions pour enseigner le respect de la propriété et des situations acquises... Mais qui précise trop tombe dans l'extravagance... Par contre, maintenir les traditions, j'en suis. Demain, monsieur Gouniakis, si vous êtes d'accord, nous irons chez le pasteur pour fixer les détails de la cérémonie. Ça n'oblige à rien. C'est poli.
Dans la nuit cendrée, on parle lentement.
Achille écoute. Riri jure contre les moustiques. Oscar, enfermé dans son silence, fume. M me Grassou bâille avec dignité. M. Grassou prône le bon
sens. Superstitieux, M. Gouniakis avoue qu'il croit aux somnambules. Et la lune les regarde.
M. Grassou a sonné à la porte du presbytère.
Derrière lui, Riri et M. Gouniakis. Une sorte de Walkyrie de la Suisse allemande, que Félix a déjà remarquée et désignée à Oscar, ouvre tumultueusement. Dans une langue rocailleuse elle explique « qu'on fait le salon à fond » et s'excuse d'introduire dans le cabinet de monsieur... Aux murailles, des livres, encore des livres, une tête de Christ couronné d'épines, ces mots en lettres d'or: «Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés. »
— Pas très folichon ! dit RM.
— Chut ! répond M. Grassou impressionné par cette austérité.
M. Gouniakis se mouche. Des pas dans le corridor.
— Madame... Messieurs... La maison est sens dessus dessous. Vous m'excuserez... Veuillez vous asseoir. A qui ai-je l'honneur ?
Il le sait très bien pour avoir vu cent fois, de derrière son rideau, passer les Grassou. Mais il n'est pas défendu d'obliger les gens à décliner leur nom. M. Vuilloux s'est assis lui aussi. Il a pris un coupe-papier dont il tapote sa table à écrire. Comme il fait face à la lumière, on voit très bien sa tête énergique, toutes les rides qui creusent son front. Une courte moustache poivre et sel, aux
poils rebroussés, lui donne un air d'officier en civil. H a donc dit : « A qui ai- je l'honneur ?... » d'une voix où passe une méfiance, car il a son petit dossier : il sait qu'Oscar tourne autour de sa bonne, que Félix est un don Juan de la pire espèce, que Riri n'est point membre de la société contre la licence de la mode, que des jeunes gens la promènent en brouette, que la fortune de M. Grassou s'édifia dans des circonstances « exceptionnelles », que M me Grassou est une parvenue dépourvue de piété, que la valetaille du château verse dans le bolchévisme, que M. GouniaMs est un exotique et Achille un animal dégoûtant. Il déplore de tout son cœur, c'est son droit et son devoir, que le château de la Battue, si longtemps aux mains de gens amis de l'Eglise, donne soudain l'exemple d'un luxe de mauvais aloi, de la dissipation, de l'indifférence religieuse, toutes choses que la jeunesse campagnarde, déjà secouée par ^e vent du siècle, ne demande qu'à imiter. Vraiment, M. Vuilloux est derrière une barricade. Cependant il est le serviteur de tous.
— Monsieur le pasteur, débute M. Grassou avec une grande courtoisie, je suis le nouveau propriétaire de la Battue... Ici présents, ma fille et son fiancé, M. GouniaMs, de nationalité grecque, armateur. Us sollicitent de vous la bénédiction de leur mariage dans l'église de la paroisse, le jeudi 21 juillet, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
Ayant exposé, en homme précis, la raison de sa présence au presbytère, M. Grassou se tait.
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— Bien, bien, parfaitement, dit M. Vuilloux qui, lâchant le coupe-papier, s'empare d'un crayon. Je pense donc, si j'en juge à leur démarche, que monsieur et mademoiselle sont dans la même disposition d'esprit...
C'est une invite à M. Gouniakis. Le Grec incline son front olivâtre. Il parle en roulant les r.
— Monsieur le pasteur, je suis de religion orthodoxe. Comme je l'expliquais hier soir à mon futur beau-père, chez nous la religion est un drapeau, l'emblème de la race. Nous îeprésentons l'Eglise primitive en face du barbare, la Croix en face du Croissant. Déserter son Eglise, c'est trahir le pays, renier la tradition. Orthodoxe je suis, orthodoxe je reste. Mais je mets mademoiselle Grassou au bénéfice des mêmes sentiments. Notre union sera donc bénie par un prêtre orthodoxe, mais je prendrai respectueusement part à la cérémonie que nous sollicitons de votre bienveillance.
— Bien, bien, parfaitement, dit encore le pasteur. J'apprécie vos motifs. Notre Eglise n'excommunie personne. Dieu seul connaît les cœurs, leurs secrètes pensées. Je suis donc disposé à répondre favorablement à votre demande.
— La double bénédiction, ajoute M. Gouniakis, ne vous choque pas, monsieur le pasteur ?
— Vous serez béni au nom du même Dieu, j'imagine... Encore une fois, ce qui compte — et le pasteur regarde M. Grassou, Klri, Gouniakis avec une troublante gravité — ce sont les dispo-
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sitions intimes. Vous avez suivi le catéchisme, mademoiselle ?
Riri répond avec timidité. Ce milieu insolite tarit la source de sa natuielle impertinence.
— Avec M. Dumière.
Souvenir bien vague, fous-rires au cours des prières, chuchotements, les plaisirs du monde condamnés, une robe blanche sous les voiles blancs, une pirouette et le saut dans la vie.
— Bien, bien, parfaitement.
— Je tiens à vous dire, monsieur le pasteur, ajoute encore M. Grassou, que la cérémonie religieuse ne réunira que quelques intimes. Rien d'un grand tralala... On entre, on vous écoute, on s'en va...
— J'ai pris note. Jeudi 21, à dix heures et quart. On sonnera la cloche. Je fais toujours sonner la cloche. Une entrée jouée par l'harmonium. Et la cérémonie. Bien, parfaitement.
On parle encore un peu du grec moderne et du grec classique, de Vénizelos que M. Gouniakis estime mais n'aime pas, des îles du Dodécanèse et Ton se sépare.
A sa femme accourue, M. Vuilloux livre son impression toute chaude.
— Lui, orthodoxe. Un prêtre grec les bénira... Et moi ensuite... En somme, c'est normal.
M. Grassou ? Il ne me paraît pas un méchant homme ; il gagne à être vu de près. Le Grec ? Du bon sens, de la courtoisie. Quant à la fiancée,
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hem ! hem ! Des yeux, des yeux ! Oh ! elle a été convenable, mais le diable la travaille. Je pense toutefois que les pires n'étaient pas là : la mère et le fils. Enfin, ne jugeons point. J'ai là une occasion de prendre contact avec ces gens, de les exorciser, de les amadouer.
— Et les enfants ? Orthodoxes ou protestants ?
— Je n'ai pas posé la question. Ces marchandages me répugnent... Mais en voudra-t-elle ?
A dix kilomètres à la ronde, on paile des Grassou. Le pasteur est donc au courant, et les. instituteurs, et les grand'mères et les commères. Au lavoir, à la cuisine, à l'écurie, à la cave, et aussi quand on est assis en rond à l'ombre d'une haie, les langues trottent. Tout vivant, Achille entre dans la légende. Et la Riri ! Et le Félix ! et l'Oscar ! et la mère Grassou !
C'est à qui questionnera Jérôme, qui se jure d'être prudent et qui parle, pourtant, le samedi soir, à l'auberge. Car le samedi soir, et ce soir-là seulement, c'est de tradition, Jérôme va à la pinte. La semaine est finie. Derrière la porte de la cuisine, le vieux jardinier suspend son tablier vert ; il soupe en hâte ; il s'éloigne en boitant un peu sur la route fatiguée. La fontaine. La petite place autour du tilleul. C'est là, à gauche. On n'a qu'à écarter le rideau qui défend l'entrée aux mouches et l'on est dans la salle au plafond bas,
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dans la fumée, près des amis accoudés devant les bouteilles. Jérôme est à peine installé qu'on le harcèle.
— Dis-donc, ton Oscar, avec son auto, il a écrasé le veau à Jules... Le papa en a payé un bon prix... Tout de même, un peu fou le gaillard ! Une fois ou l'autre, ça veut mal finir...
Et Cruchon, un gros sans menton :
— En tout cas, depuis que la Riri secoue par là ses falbalas, la couturière ne fait rien d'assez beau pour nos demoiselles. Façon de parler, parce que d'ici un an il suffira d'un mouchoir pour leur tailler un costume.
Un autre :
— Et le singe, que raconte-t-il de bon ? Est-ce vrai, Jérôme, que ta patronne l'appelle son petit mari et qu'ils se promènent à bras ?
Et Gustave Bossonnet :
— Mardi, en rentrant de la foire, Ulysse a rencontré dans le bois le Félix et l'Oscar avec l'Ida. Une jolie bande 1... Et ton Oscar va après l'Allemande qui est chez le pasteur ! L'autre jour, il a dit à ma fille : Bonsoir, ma petite !... On ne dit pas ça à une fille de dix-sept ans ! Un jour qu'il y a, on pourrait bien leur casser quelque chose à ton Oscar et à ton Félix.
Réfugié derrière ses trois décis de blanc, Jérôme se défend.
— Est-ce que je suis le père ou le grand-père de ces types, par hasard ? Contre mon patron, rien à dire. Du reste, c'est pas lui qui commande...
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Les autres ?... Moi, je ne vois rien, je n'entends rien. Je fabrique des roses vertes et des hortensias au vitriol du matin au soir, pour la noce, donc. On y veut venir de partout... Il faut voir ce collier que M. Gouniakis a donné à mademoiselle : des perles grosses comme des myrtilles.
Les faucheurs, qui font rouler les diamants de la rosée à chaque coup de faux, ne réagissent pas.
— Comme si les orphelins manquaient après cette guerre ! J'appelle ça détruire l'argent.
— D'accord !... Le Félix, je vous l'abandonne. De la graine à crimes ! Les filles de service aussi. Ça ne pense qu'à chaparder. Quand on les entend, ça donne encore bien à réfléchir... Nous, au village, on vit tranquille, on marche avec le soleil, on abat sa besogne et on n'a pas le temps de voir ce qui se mijote par le monde. Heureusement ! Parce que le monde trotte après la folie. La preuve ? Comment voulez-vous élever des enfants à côté d'un singe ? ... Je ne critique rien ni personne, mais je dis qu'on ne devrait jamais venir riche avant Imitante ans. Et tout laisser aux œuvres de bienfaisance. Comme ça, il faudrait bien que les enfants travaillent ! Et on ferait l'économie des singes. Oui, à Imitante ans, au lieu d'avaler le morceau tout rond, on en profiterait, on le saliverait tout à la douce...
On interrompt Jérôme :
— Tu devrais nous amener une fois cet Achille, qu'on le voie de près.
— Sortir avec ce phénomène ? Il se gratte
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comme un homme ; il a des manières tout ce qu'il y a de moins honnêtes. Et des fois des airs tristes, tristes ! On jurerait un assassin puni dans une bête.
— Est-ce vrai qu'il t'imite ?
— Oh ! il imite tout le monde, même les ventriloques. Il mord mes pêches, mes poires, mes melons, il effeuille mes roses. Ceux qui élèvent des ouistitis ailleurs que dans les forêts vierges ne savent pas leur responsabilité. Aussi, ma chatte Miquette ne peut ni le voir, ni le sentir. Elle passe ses journées sur la galerie à le surveiller, à ronner dans ses moustaches. On parle toujours du diable, dans le livre. Ha ! je sais bien où il est le diable, moi...
Le dos rond, la tête dans les épaules, Jérôme se retire. Des fusées de rires le poursuivent.
— Bonsoir à Achille !... Salutations à la ménagerie !... Bonne nuit à la Riri !
Ulcéré, Jérôme repasse devant la fontaine. Avec quelle reconnaissance il retrouve sa lampe, les écuelles aux bonnes faces d'habitude, Sophie qui tricote dans un fauteuil.
— Tu rentres ?
— Oui, je rentre. Je n'ai plus de plaisir à cette sortie du samedi. Tout le monde me vient après. On cancane. Le singe ! le Félix ! l'Oscar ! la Riri ! C'était bien la peine de servir mademoiselle pendant quarante ans, comme on a fait, pour tomber dans cette pétaudière !
— Jérôme, tu t'aigris, tu t'empoisonnes les
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sangs. Comme si le souvenu de mademoiselle pouvait s'effacer dans une poussière d'automobile ! Laisse-moi ce singe tranquille ! Tu prends les choses bien trop à cœur. On n'a pas créé le monde, apr^s tout. Les riches sont les riches, les singes sont les singes et nous on est nous ! On ouvre la grille, on arrose les fleurs, on vaque aux travaux, on va à l'église le dimanche et rave pour toute cette bande, tant ceux de la cuisine que du salon !... Je m'en vais te faire une bonne tasse de tilleul, tu la bois et tu t'endors.
— Non ! Pas de tilleul. Rien, rien du tout ! Je me couche direct et je dors de rage !
Dans la fraîcheur de l'aube, et par douze fois, le petit mortier hissé sur la tour dit aux villages, aux collines, à l'immense horizon : Poum ! Riri Orassou, aujourd'hui, se marie...
Hier, à la ville, on comparut devant un quidam qui bafouilla, assurant sans cesse son lorgnon sur un nez triste, des formules dont la dernière fut : «Au nom de la Loi je vous déclare unis par les liens du mariage. » Mais aujourd'hui sonne le grand branle-bas. Et de cinq en cinq minutes, bourré jusqu'à la gueule, brutalement le mortier crache la nouvelle. A chaque fois, pour se prouver qu'il n'est pas dupe, Félix, artilleur d'occasion, accompagne le tapage d'une injure crapuleuse.
En sursaut, Riri s'éveille. Quoi ?... Ah oui ! A l'idée que c'est jour de noce pour elle, elle rit. Sa poitrine rythme la vie. Sa figure téméraire cherche déjà l'inconnu, l'impossible. Pour le mannequin vêtu d'une robe immaculée, coiffé d'une couronne d'oranger, Riri n'a qu'un bref coup d'œil. L'officiel, le poncif ! Son regard s'arrête sur un second personnage en costume de voyage, et sur la manivelle, jetée à l'écart, qui règle la hauteur de ces mannequins. Et elle rit encore, car elle
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s'y entend à la tourner, cette manivelle, à manœuvrer les humains, à les hisser, à les aplatir. A ton tour, Gouniakis !... Riri cligne des yeux, jolie chatte à l'affût.
Alarmé par le vacarme éclaté en plein ciel, le couple Grassou s'est mis précipitamment sur pied.
— Beau temps... Riri a la veine, quoi ! Et nous aussi.
M me Grassou accepte l'hommage du soleil.
— Dépêche-toi, je sonne la femme de chambre.
— Je me dépêche tant que je peux, mais ces souliers me font mal.
— Tu t'y habitueras. Allons !
— Tu te rappelles, maman, il y a vingt-trois ans ?
— Ma parole, on dirait que nous sommes centenaires ! Tu as la manie des statistiques. Quand on sait se soigner, on ne vieillit pas.
— Tu as raison. On te donnerait trente ans, maman... Et voilà qu'on marie notre fille !... Quand la reverra-t-on? Ça va faire de la solitude... Hier, jeregardais les insectes dans les fleurs : toujours deux, les gaillards. Désormais, maman, on aura encore plus besoin qu'avant d'être deux.
— Dépêche-toi ! Il s'agit de s'attifer en première, de marquer un point, comme dit Riri... A propos, il faudra tout de même savoir que dire au frère de M. Gouniakis. Un poète tout ce qu'il y a de connu ! On l'appelle le poète des îles d'Ionie. Hier, j'ai consulté l'atlas pour voir où se tient cette Ionie, et la liste des poètes grecs dans le dictionnaire.
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On y parle surtout d'un Homère qui vivait il y a trois mille ans.
— Trois mille ans ? Tu peux être sûr qu'il est mort.
— Dépêche-toi au lieu de dire des idioties. Va faire un tour dans le parc, dans les cuisines, partout, pour voir si les ordres sont exécutés.
— On obéit, maman... Ecoute comme il tonne, le canon. Une bonne idée que tu as eue là.
— Oh ! pour réussir, il faut s'imposer, faire soi-même sa réclame, comme les grands bazars. Je veux que cette noce soit sue à quarante kilomètres à la ronde.
...Dans son appartement du Palace, Gouniakis s'agite. Très souple en son pyjama de tussor, il lance une jambe, puis un bras en avant ; et des flexions du buste ; et des mouvements avec haltères; sous la douche, maintenant, où il fait bon se gonfler le torse, se masser les cuisses et la nuque. En temps opportun, Gouniakis se livre au Figaro de l'hôtel.
— Monsieur désire-t-il que je dégarnisse un peu les côtés pour couvrir le sommet ?
Il ne s'agit encore que d'une très avouable tonsure.
— Couvrez ! couvrez !
— Une friction, d'abord ?
— Allez-y.
— Azurea ? Pompeia ? Quelques fleurs ?
— Quelques fleurs. .
— Bien, m'sieur.
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Ecœuré par la fadeur des pommades, du parfum, Gouniakis ferme les yeux pour revoir Rîrî. Le sang lui pique la peau. Pour être bien sûr de ce qu'il lui offre, il passe en revue les éléments de sa fortune, sa maison de campagne à Héliopolis, son palais sur le Bosphore, ses entrepôts d'Alexandrie et de Smyrne, son chantier maritime, sa flotte, son yacht, ses bureaux du Caire...
— Monsieur ne trouve pas la moustache un peu forte ?
— Laissez t Laissez !
Gouniakis aime ce trait noir, épais, tragique, sur le bistre du teint.
...La Battue s'anime. Voitures, camions des fournisseurs... Un temps d'arrêt. Les grands-parents, cherchés par Oscar ; cousine Yvonne ; M me Silvini ; M. Gouniakis et son frère, le poète des Iles d'Ionie, débarqué hier à Marseille, seul représentant de la famille puisque les parents Gouniakis, qui reposent sous les cyprès, n'eurent que ces deux fils et oublièrent et renièrent les branches collatérales des Gouniakis pauvres. Ce détail, connu de M me Grassou, lui donne courage et confiance. Comme elle dit : « On a évolué pareil. » Avec son nez d'aigle, ses yeux inquiets, son front noblement bossue, ses mains frémissantes, M. Gouniakis frère répond tout à fait à l'idée que M me Grassou se fait d'un poète. Elle accueille cet aède fort cérémonieusement.
— Soyez le bienvenu parmi nous... C'est un privilège pour le château de la Battue de compter dans
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ses murs le poète des Iles d'Ionie. Nous sommes grands amateurs de poésie et il est bien entendu que vous inscrirez dans l'album aux souvenirs votre nom sous un poème que... sur le sujet que vous voudrez, quoi !
— Madame...
Le poète des Iles d'Ionie s'incline.
Encore un ronflement d'automobile. Un homme au teint pâle, en haut bonnet noir coiffant de longues boucles brillantes de pommade, gravit le large escalier. Des enfants l'accompagnent. M. Grassou conduit sans tarder le prêtre et ses choristes dans le petit salon. Les objets sacrés, tirés d'une valise, sont mis en place, les volets clos. Une gravité sacerdotale descend alors sur choses et gens du plafond de chêne ciré où dansent et se multiplient les flammes des cierges, où se prolonge et se perd la fumée de l'encens, où se répète, plus douloureux, le Christ en croix.
Une crainte saisit M. Grassou. Il se précipite vers les cuisines :
— Félix ! Félix ! Je vous rends ^personnellement responsable d'Achille. Il ne s'agit pas que cet animal vienne faire l'imbécile pendant la cérémonie. Enfermez-le dans une armoire ! Compris ?
Séduit par l'appât d'un morceau de sucre, Achille est incarcéré.
Devant le prêtre magnifique en sa robe brodée de chemins d'or et de lis d'argent, devant la figure qui semble de cire dans la pâle lumière des cierges, Gouniakis et Riri sont debout. Derrière eux, M. et
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M me Grassou, le grand-père, la grand'mère, le poète des Des d'Ionie, Oscar, la cousine Yvonne, M me Silvinî. Des invocations, la mélopée dès phrases liturgiques, le chant des répons, une onction voluptueuse, ardente, puis triste, infiniment tendre... Aux doigts qui s'offrent, le prêtre passe Panneau d'or ; il unit les mains, il bénit les fronts, il s'incline au rythme des prières, et il parle — que dit-il ? — d'une voix gazouillante qui est comme une confidence. Tandis que le chant persiste et s'amplifie, le prêtre présente aux témoins le document qu'il faut signer. M. Grassou transperce du regard ces hiéroglyphes. S'il promettait toute sa fortune ?... Mais le prêtre sourit avec tant d'innocence, le Christ en croix aveo une si douloureuse sympathie que Grassou griffonne des lettres illisibles.
...Le Christ, les nappes, les draperies, les ornements sacrés, les icônes disparaissent dans la valise. Les volets sont repoussés. Et là où il y avait des anges, des chants du paradis, l'œil doux des cierges, on ne voit plus que des hommes et des femmes, que la tignasse du prêtre qui sourit encore et toujours. Alors tout le monde sourit et se félicite.
Puisqu'on est, d'un coup, redescendu sur la terre, M. Grassou s'adresse aux inconnus :
— L'auto fatigue. Vous allez repartir et devez avoir faim. Un repas vous attend... Voulez- vous me faire l'honneur de me suivre ?
— Cette cérémonie vous a plu ? demande Gouniakis à Riri.
— Beaucoup. Au moins tout se passe en musique
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et il y a quelque chose à voir. Chez nous, vous allez en tâter, il n'y a qu'à comprendre. On exhorte. On morigène. Zut !
— Je suis sûr que ce sera charmant.
— Vous avez trouvé le mot L. Le joli sera la course à travers prés. Maman a lu dans un de ses magazines qu'on cherche partout la couleur locale. Alors on va faire de la couleur locale ! On ira deux à deux, gentiment, sous les pommiers...
— Des choses très lentes, très douces, très discrètes. Et l'avion ! On saute par-dessus la montagne. J'adore ces contrastes.
Riri a son rire sportif.
— Bravo ! Je crois que nous nous entendrons.
Encore un quart d'heure. Allons voir les poissons rouges... Eux aussi sont lents, doux et discrets...
...L'église est à cinq minutes. Un sentier feutré d'herbe y conduit. Modeste fut la première cérémonie, modeste sera la seconde « pour ne pas établir de différence », a dit M me Grassou qui a ses raisons de derrière la tête. Quand l'automobile aura rapatrié les propriétaires de l'Epi $Of> que l'on ne pouvait décemment tenir à l'écart de tout, la vraie fête commencera.
La cloche sonne. Et le cortège s'avance. Derrière les volets entr'ouverts des maisons paysannes, des yeux regardent.
M. Grassou conduit Riri, irréellement mince et blanche près de la massivité paternelle revêtue du noir des cérémonies. Essoufflée dans sa robe mauve somptueusement brodée, le teint ardent
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sous les dentelles du chapeau, M me Grassou modère le pas nerveux de Gouniakis. « Quelle chaleur ! On fond... » Derrière eux le poète des Iles d'Ionie, son haut de forme à la main, offre à la splendeur de l'été son crâne inspiré, sa face de vautour intelligent ; sur son bras, joliment arrondi, M me Silvini s'appuie; amie d'enfance de M me Grassou, divorcée, remariée, veuve d'un gros entrepreneur, elle oppose au temps une chevelure chaque année plus rousse ; éloquente, elle étourdit le poète. Le propriétaire de VEpi d'Or suit avec courage dans ses habits neufs; en compagnie de la petite grand'mère pareille aux fleurs des champs. Fermant la marche, Oscar, tout en cuisses et en épaules, la cousine Yvonne, en rose, pimpante sous un chapeau cloche pavoisé de marguerites. Et l'on va vers la petite église toute basse entre les fumiers blonds.
M me Grassou explique à son gendre :
— Tout ce qui est religieux doit se dérouler dans l'intimité. Pouvait-on rêver cérémonie plus réussie que celle du petit salon ? Une cohue aurait tout gâté. H faut respecter la campagne, la couleur locale... Je lisais dernièrement qu'au mariage du duc de Salignac, dans un village français, il y avait cinq couples, pas davantage, comme aujourd'hui. On est allé à l'église pedibus, comme on dit... Ça se fait beaucoup, maintenant... Votre frère, le poète, doit savourer ce tableau... Nos familles sont faites pour se comprendre : une génération toute simple, une qui a construit et la troisième qui profite... C'est autrement intéressant que ces familles qui se
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gobent depuis des siècles et sombrent maintenant qu'il faut un peu d'intelligence pour réussir.
Le trou noir de la porte ouverte. On entre, on prend place sur les premiers bancs. Les fleurs de la serre répandues sur la table de communion, les palmiers piqués dans leur caisse à droite et à gauche de la chaire, le tapis rouge étalé sur les dalles soulignent la nudité lézardée, la pauvreté triste de la petite église dont les fenêtres sont comme de grands yeux sans couleur.
L'harmonium exécute une marche nuptiale.
A ce signal, le pasteur apparaît. Il gravit les degrés qui mènent à la chaire. Dans sa robe noire, le front raviné de rides, il fait corps avec son église. Voici vingt ans qu'il exhorte des gens aux faces brûlées de soleil. Aujourd'hui, les Grassou, leurs invités et leurs fleurs mettent une tache insolite dans cette grisaille vénérable... La voix retentit.
« Mes frères, réunis devant Dieu pour appeler sa bénédiction sur ces époux, apportons tous ici un esprit de respect, de religieuse attention et commençons cette sainte cérémonie par la prière. »
Us se lèvent. Ils joignent les mains. Us écoutent.
« Que pénétrés du sentiment de leur faiblesse, mais pleins de confiance en ta force, ces époux te disent du cœur : Nous voici, ô Dieu, pour faire ta volonté. Sois l'hôte attendu et béni du nouveau foyer qu'ils vont fonder. Sanctifie leur union terrestre et fais-la servir à leur bonheur présent et éternel. »
Pesant sur les mots comme pour les enfoncer
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dans les cœurs, regardant tour à tour Riri et Gouniakis, le pasteur poursuit :
i Maris, aimez vos femmes et ne vous aigrissez point contre elles. Si le mari est le chef de la femme c'est afin que, selon son pouvoir, il la dirige, l'instruise, la console et l'entretienne avec douceur et avec bonté. »
Gouniakis s'incline pour montrer que telle est bien son intention.
« Vous, femmes, soyez soumises à vos maris... Recherchez la parure incorruptible d'un esprit doux et paisible qui est d'un grand prix devant Dieu. Apprenez à aimer vos maris et vos enfants, à être bonnes et soumises, à demeurer dans votrç maison... Voilà, ma sœur, la place qui vous est assignée. Acceptez-la humblement et avec foi. »
Poliment, Riri s'incline.
La voix se fait plus grave, plus insistante :
i Vous, Thémistocle Gouniakis, vous déclarez devant Dieu prendre pour femme Yolande-Henriette Grassou. Et vous, Yolande-Henriette Grassou, vous déclarez devant Dieu prendre pour mari Thémistocle Gouniakis. Vous promettez l'un et l'autre de vous aimer, de vivre saintement, de vous demeurer attachés dans les bons et les mauvais jours, dans la santé et la maladie, dans la prospérité et la détresse, jusqu'à ce que la mort vous sépare. Si telle est votre intention, témoignez-le par un oui. »
Gouniakis dit oui. Riri dit oui.
Un silence.
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« Que Dieu vous entende et vous soit en aide ! »
Le pasteur descend de. sa chaire.
« Au nom de l'Eglise et en souvenir de ce jour, recevez cet exemplaire des saintes Ecritures. Que la Parole de Dieu soit votre livre de famille, le trésor de votre foyer. Qu'elle devienne de plus en plus votre lumière, votre force, votre consolation. »
Après quoi il n'y a plus qu'à donner cent francs pour les pauvres, à remercier et à se retirer. Le soleil, la joie du dehors.
— Très belles cérémonies I constate M m6 Grassou. L'une en musique, l'autre' en paroles. Ça se complète I Le prêtre tout en sourires, le pasteur tout en sérieux... Enfin, voilà qui est fait 1
En avant, marchant à grands pas, les nouveaux époux pressés de secouer tant de propos austères.
— Eh bien, qu'en pensez-vous ? questionne Riri.
— J'ai été très frappé par la sincérité du pasteur. Il exagère presque.
— Je crois bien ! Moi, ça me donne soif de mouvement. J'adore la vie, moi, vous savez, tout ce qui grouille, tout ce qui bouge, tout ce qui court ! H manque de tact, ce pasteur. Parler de la mort en un jour pareil ! Au moins, votre prêtre, on n'y comprend rien et il chante tout le temps. Dépêchonsnous de partir !
Gouniakis serre plus fort le bras de celle qu'il emporte déjà.
— Les prêtres disent ce qu'ils doivent dire.
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Mais nous serons dans le ciel avant eux puisque nous partons en aéroplane.
Cette façon de forcer le ciel plaît à Riri.
— On se tutoiera en avion, hein ?
Leurs yeux promettent tout.
Après tant de religion, il est excellent de se replonger dans la vie, dans son brouhaha. Accouius en automobile, voici les amis et les amies du club de tennis, du club de tango, et les Dandin et les Legras et les Hermos, tous les couples enrichis du pays, un grouillement d'humains bien vêtus.
Libéré, rendu fou par les rumeurs qui saluent ses gambades, Achille tourne autour des groupes. Cet Achille ! On ne peut plus s'en passer. M. Legras a beau exposer ses vues sur la reprise des affaires, le poète des Iles d'Ionie émettre des propos cadencés, une cabriole d'Achille a raison de toute cette littérature. A sa suite on défile dans la salle carrée où sont exposés les cadeaux, lampes, vases de cristal, théières d'argent, coupes à fruit ; on s'extasie devant les miracles de l'Orient, dentelles arméniennes, châles du Cachemire, tapis de Smyrne, miroitement, ruissellement de couleurs.
Riri, au bras de Oouniakis, est là pour attirer les hommages, pour accueillir les compliments, pour contraindre la vie à lui donner, à lui donner encore.
M me Giassou jette dans l'oreille de son mari : « Maintenant, tout le monde au buffet 1 Et que ça marche ! Tout dépend de la première impression... »
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Dissimulé derrière de hautes plantes vertes, l'orchestre attaque une marche militaire. Des serviteurs gantés de blanc ouvrent aussitôt les doubles portes des pièces en enfilade devant la foule qui ne peut retenir un ah !... d'émotion gourmande. Sur les tables immenses, dignes de la hauteur des plafonds, dignes de l'épaisseur des murs, des collines de pêches, de pommes aux joues de cire, de prunes couvertes de fard bleu ; des coupes débordantes de raisins ; et des fleurs en gerbes, en tas, en fusées, en guirlandes, par taches violentes, des écroulements de roses rouges devant l'alignement strict des petits fouis, des fruits glacés et des tartelettes ; et des fleuis devant le front de bandière des boissons de toutes nuances, de la béné» dictine à la famille des sirops ; et des fleurs encore autour des bouteilles coiffées de chapeaux rutilants ; et des fleurs toujours à l'assaut du dernier retranchement où veillent côte à côte pâtés dodus, galantines, croûtes au caviar, salades russes, œufs en gelée et sandwiches au foie gras. Pour peu que l'on cligne des yeux, on comprend : ces tables en perspective, en plans superposés, avec leurs lignes parallèles de verres et de couteaux, leurs fortins de fruits, leurs redoutes de pâtisseries, leurs épaulements de pâtés devant lesquels des bouteilles couchées pointent leurs goulots comme autant de canons, ces cristaux qui jettent les mille éclairs de leurs facettes, offrent le panorama d'une bataille moderne, ses morts et ses blessés en pâte de coing, ses vagues d'assaut — des poires flan-
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quées d'une petite fourchette dardée en baïonnette, — ses tranchées, son artillerie formidable, ses tanks, ses réserves massées dans les profondeurs de la plaine ; car les fleurs dessinent le carré des régiments bleus et rouges ou réséda, les champs de trèfle, de colza ou de luzerne qui séparent les combattants. Déjà les flacons débouchés par d'invisibles larbins simulent la pétarade des canons... Et voici que l'on découvre, debout sur une colline de prunes, un Joffre en sucre qui sourit à la victoire et donne la clé de cette charade gastronomique.
On applaudit. Et pour entrer dans le mouvement on monte à l'assaut des victuailles. Un bruit circule : Il y en a pour dix mille francs !... « Félicitations, Grassou, bégaye un ami. C'est une réception royale !... » Modeste, Grassou répond : « Oh ! on fait ce qu'on peut !... » Ce mot circule à son tour.
Les larbins voltigent du champ de bataille aux petites tables. Les collines de la Marne s'affaissent, les redoutes s'éboulent, les épaulements s'effritent. Le tintement d'un verre. De proche en proche le silence s'établit. Grassou est debout. Il parle, disant ce qu'il veut dire, exactement, la joie des siens, le bonheur de Biri, la chance de M. Gouniakis, une cordiale bienvenue aux invités. Et il ajoute : «Je ne' suis pas orateur. Vous m'excuserez.»
Comment mettre le point final ? Grassou lève sa coupe de Champagne : « Aux époux ! Et à la vôtre ! »
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On trinque à la ronde. Pas redoublé de l'orchestre. (M me Grassou a dit au chef : « Je ne veux pas de ces airs à suicide.») Nouveau tintement, nouveau silence. Représentant des Gouniakis, le poète des Iles d'Ionie « a le redoutable honneur de répondre aux aimables paroles de M. Grassou ». D'un coup d'ailes, le poète gagne de la hauteur. Il sème des fleurs sur les pas de l'épousée ; les bras au plafond il déclame des vers d'un lyrisme sauvage ; il compare l'Hellade à l'Helvétie, Guillaume Tell à Léonidas, Winkelried à Epaminondas ; il vante les mers bleues où les îles sont fleuries de lauriers roses, le Léman « lac de saphir au pied des monts d'émeraude ». Il parle, il parle encore. Et ses mains simulent un tournoiement d'hélice lorsque, dans une péroraison ardente, il montre les époux découvrant des hauteurs du ciel les lacs et les mers de leurs deux patries estompées dans le bleu de l'immensité.
On applaudit avec frénésie. Renversée sur sa chaise, M 1 » 6 Grassou glousse : « Un poète ! Ça se devine tout de suite. Il parle comme une lyre... » Et tout le monde se lève, respectueux, un baba ou quelque autre friandise au creux d'une joue, parce que l'orchestre joue le Cantique suisse et la Marche royale.
H est heureux pour les orateurs et pour les hymnes nationaux qu'Achille ait attendu ce moment pour manifester tout l'enthousiasme qui gonfle son cœur de singe : excité par une flûte de Champagne vidée en contrebande, à moins
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que Félix ne soit complice, suspendu aux rideaux d'une fenêtre, il en gagne le baldaquin où il éternue, remue les babines et fait le geste de boire encore. Les gilets blancs sont secoués par les rires. En deux bonds Achille redescend de son observatoire. En trois bonds il gagne le centre du salon et saute sur les genoux de sa maîtresse qu'il embrasse, jetant en avant ses menottes couleur de suie.
— Voyons, chéri, chéri... Tu es fou !
... Retirée dans sa chambre, Riri se dépouille en hâte de sa parure de mariée. La voici en tailleur gris, en toque de voyage. Autour d'elle des malles, des valises de cuir fauve dont l'une, ouverte encore, montre sa garniture de flacons. Sur une chaise basse, traînant jusque sur le plancher où gît la couronne d'oranger, le voile nuptial. Une fois encore Riri fait le tour de sa chambre. N'a-t-elle rien oublié ? Elle choisit des gants, penchée sur le désordre d'un tiroir ; elle se regarde de profil dans l'armoire à glace.
On heurte à la porte.
— C'est toi, papa ?
C'est lui. Tout à l'heure, dans l'essaim de la foule, que pourra-t-on se dire ? Emu, il la serre dans ses bras.
— C'est bien vrai que tu nous quittes ? On se disputait quelquefois, mais on s'aimait bien, hein, fifille ?
Il a une grosse tendresse maladroite.
— Tu te réjouis tant que ça de nous abandonner ? Car il voit dans ses yeux une impatience d'enfant.
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Ses bras retombent. Il n'a pas le droit d'arrêter cet élan. Mais des larmes sont au bord de ses paupières.
Elle répond en farce :
— Bah ! Tu pécheras demain trois truites !
— Tu ne regretteras pas le château ?
— Bien sûr. Et tout le monde. Il faut pourtant faire sa vie.
Il semble qu'elle est sur un tremplin, prête à sauter dans l'espace. Du théâtre, des paris, des voyages, des chasses, du danger, elle appelle, elle veut tout cela. Son cœur et son corps n'ont peur de rien sauf de la vie plate, prévue, limitée. Se retourner pour contempler ce qu'on laisse ? A d'autres !
— Mon pauvre papa, que veux-tu que je te dise ?... Pan ! v'ià maman.
— Alors, tu pars, chérie ?
— Ma parole ! On dirait que vous êtes autour de mon lit de mort.
— Ma RM !
Théâtrale, M me Grassou tient contre sa poitrine cette fille qui obtient sans peine, au seuil de la vie, ce qu'il lui arriva de rêver devant l'écran du cinématographe : manger de la confiture aux roses dans un palais de marbre, éventée par des nègres farouches...
— Ma bonne maman, embrassons-nous. Pas trop d'attendrissement, voyons ! Oscar vous reste, après tout. Papa, tu as ta rivière et ton Jérôme, toi, maman, tes réceptions et ce brave Achille. Mon
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Dieu ! que voulez-vous de plus ? Et moi je me marie. Quand les oiseaux ont des ailes, ils quittent le nid. C'est la loi et les prophètes, dirait le pasteur... Mais je vous aime bien. Je vous enverrai des cartes illustrées pour votre collection.
Dehors un tapage grandissant, un ronflement qui tourne à Porage. Des cris. Une ruée vers la prairie où l'avion, docile, vient de se poser comme un aigle sur son nid... Des villages, des hameaux, les paysans sont accourus, les gosses, chaussettes sur les souliers, de grosses filles qui se tiennent par le bras, des femmes, des grand'mères aux lents hochements de tête. Depuis que le monde est monde, a-t-on jamais rien vu de pareil ? Une noce en aéroplane !
Papillons mêlés aux fourmis, les invités sont perdus dans cette foule ; messieurs en smoking et souliers vernis, dames en atours coudoient les vieilles en fichu, les hommes aux manches de chemise retroussées. Des propos circulent parmi les spectateurs rustiques.
— En trois heures ils sont à Marseille.
— Prennent-ils le singe ?
— Oh I il y en aura en tout cas un.
— La cuisinière a dit à Jérôme que le voyage coûte trois mille francs.
— C'est pas les cailloux sur les routes qui veulent les gêner.
— Pourvu qu'ils n'aillent pas caramboler une étoile...
Tous les yeux regardent l'oiseau mécanique, son
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corps svelte, ses ailes rigides, sa queue-gouvernail, sa cabine-joujou ; et Ton considère aussi l'homme qui maîtrise et conduit sur les chemins célestes l'incroyable machine : vêtu de jaune, ganté de jaune, emmitouflé, le chef serré dans une cagoule qui ne révèle que le nez et les lèvres rasées — des lunettes noires aux verres énormes, mangent les yeux — il est tout pareil à ces scaphandriers que l'on voit, sortant des flots, dans les livres d'images. Devant cette apparition, tremblant de tous ses membres, sifflant dans son nez, Achille s'est aplati dans une rigole.
— T'en fais pas ! lance l'homme à la cagoule. Chapeau sur l'occiput, poings aux poches, Oscar
aborde familièrement l'aviateur.
— Quel moteur, votre Breguet ?
— Trois cents HP Renault.
— Vous bouffez combien de kilomètres à l'heure ?
— Cent soixante, sans forcer.
— Epatant !
— Us viennent bientôt les tourtereaux ? Faudrait partir.
— Les voilà.
Fendant la foule qui s'écarte comme elle ferait devant des vainqueurs, Riri, une badine à la main, Gouniakis en court pardessus, une fleur à la boutonnière. H semble qu'ils partent en promenade.
— Au revoir, Riri. Bonne chance !
— Adieu, Oscar. Bonne santé. Amuse-toi bien ! Laissant de côté la vaine sentimentalité, le frère
et la sœur se serrent la main.
— Voyez si c'est simple, proclame M me Grassou. On entre et on s'en va. Une cabine fermée, tout le confort moderne, des fleurs, des fauteuils de cuir. Et on guigne le paysage. Seulement, au lieu de voir des peupliers, on se balance dans le bleu.
— Quand on en a goûté, répond Gouniakis, on ne peut plus voyager autrement. Un train express, une antiquité !... Plus tard, nous ferons une petite randonnée en Egypte. Tourner autour des pyramides, saluer de la main le sphinx, c'est une impression.
Riri piaffe d'impatience. En camarade, elle offre une cigarette à l'aviateur.
Félix apporte les manteaux de fourrure, entasse les malles dans le « fourgon », derrière la cabine. Et quand il passe près du scaphandrier il lui lâche des mots qui dérident tout à fait les lèvres rasées.
Sur les prés monotones, l'avion s'impatiente. Les toits des fermes, le clocher de l'église, les vergers où brillent les fruits, le cimetière au mur crénelé de pierres blanches,... il nargue ces choses qui demeurent, qui ont racines, qui naissent, grandissent, tombent en poussière à la même place. Fils de ce modeste horizon dont leur charrue connaît toutes les mottes, les hommes aux manches retroussées se vengent en pensant : « Tu dégringoleras bien une fois ! »
Un geste impératif t Des mains tendues, des embrassades et soudain un grand vide ; au centre
de ce vide, les sourires de Gouniakis et de Riri installés derrière l'homme à la cagoule.
— On est prêt ?
Mais Jérôme se précipite. Il était assis avec sa femme sur le mur du jardin potager, pour assister à « l'événement », quand le pasteur Ta interpellé.
— Ecoutez, Jérôme. M. et M me Gouniakis ont oublié leur bible, ce matin, au temple. La voici, bien enveloppée. Allez vite la leur remettre.
— Une bible ?... Y tiennent-ils tant que ça ?
— Courez, Jérôme, je vous en prie. Quand ils seront près des nuages, ils l'ouvriront peut-être... On ne sait jamais.
Sophie intervient.
— Dépêche-toi, Jérôme. Monsieur a raison.
On peut se trouver bonifié dans les hauteurs.
Voici donc Jérôme dans la foule, près de l'avion. Riri se penche.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Excusez... C'est M. le pasteur qui m'envoie. Madame a oublié sa bible, ce matin, au temple.
— Quelle idée ! Nous sommes déjà encombrés de bagages. Nous la retrouverons l'année prochaine.
Jérôme hoche la tête.
— Madame et Môsieur entreprennent un voyage problématique... Il n'y a qu'à lire les journaux... Voilà le porte-bonheur !
Gouniakis est sensible à l'argument.
— Donnez ! donnez !
Pourquoi ce rire de la foule ? Gouniakis rougit.
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A-t-on surpris son geste ? Mais Jérôme a deviné avant de voir. Pies de lui Achille tend un paquet imaginaire et secoue les épaules pour persuader. Et tout le village regarde ! Toute la contrée, tous ces messieurs de la ville I Vivement, Jérôme se perd dans la foule. Et il bougonne :
— Voilà ce qui arrive quand on distribue des bibles à des païens... Vermine de singe I Me faire vergogne devant tout ce monde ! Sale bête !... Je veux assez te retrouver, espèce d'Allemand des tropiques !
Un grondement. L'avion hésite, se cabre, court sur ses petites roues dans une pétarade du moteur, dans l'exaspération de l'hélice qui gifle l'air. Derrière une barrière, trois vaches s'affolent. Maladroites, elles se contorsionnent, cornes basses, montrant au soleil leur croupe monstrueuse où la queue se tirebouchonne. L'avion, d'un bond souple, a sauté dans le bleu qu'il escalade.
Retournée, Riri ne voit qu'un tas sombre sur les prés, que l'étoile des mouchoirs agités... Ce tas n'est plus rien dans l'immensité, le château un point blanc, les sapinières une ombre bleue, les collines une ride de la terre bariolée... Taches jaunes, taches grises, taches vertes, c'est le sol qui fuit où glisse l'ombre de l'avion ; devant soi un gouffre lumineux dans lequel on s'enfonce.
— Pas trop triste de quitter les vôtres ? demande Gouniakis, affectueux.
— Triste ? Quelle idée ! Je voudrais crier de joie.
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Il l'enferme dans ses bras, goulu.
Là-bas, quelque part sur la terre, l'orchestre joue, les couples se trémoussent, des nez s'inclinent sur la bataille de la Marne. Dans le crépuscule les lanternes vénitiennes allument leurs yeux multicolo es ; des nappes de feu retombent ; et des fusées fouillent le noir de leurs clartés comme pour chercher Riri disparue en plein ciel...
De ce départ on conserve une bizarre impression, comme d'un rapt par un oiseau de proie.
— C'est fou, dit parfois M. Grassou : vous êtes là... et trois minutes après un point à mille mètres au-dessus du Jura. On ne part pas, on saute en l'air.
Une carte reçue de Marseille montre les barques du vieux port. Et ces mots tracés au crayon : Tout va bien, Riri. Compliments, Gouniakis. Hautes lettres espacées, jambages minuscules comme si le vautour s'était mué en gobe-mouches. Après quoi, pendant les trois semaines de croisière en Méditerranée, le silonce.
De ce mariage on avait tant parlé qu'il était la nourriture des imaginations et comme une raison d'être. Riri disparue, la dernière fusée éteinte, on était tombé à plat.
Lymphatique, Oscar avait pris l'habitude d'être tarabusté par sa sœur, secoué, injurié (fais ci ! fais ça ! bouge donc, espèce d'empoté !), mais aussi soutenu par elle dans les grandes occasions... Depuis l'envol, privé de ces agaceries, de ce pépiement, de ces gestes tourbillonnants, Oscar s'en-
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fonce dans un ennui que rompent seules de vertigineuses courses en auto.
« Ma fille dit que... ma fille pense que... » M me Grassou citait beaucoup Riri dont elle se servait comme d'un bouclier derrière lequel on manœuvre à Taise. Où la fille a passé, passera bien la mère ! Or Riri était un merveilleux passe-partout. Elle savait user de son minois, tirer parti de son esprit primesautier, cribler d'insolences avant de sourire, flatter les vanités, faire centre et amuser son monde. Grâce à quoi, au jour voulu, et par la grande porte, elle pénétrait dans les milieux les mieux barricadés. Ayant une teinture de tout, de l'intelligence naturelle et du toupet, par un froncement des sourcils, par un rire éclaté en temps opportun, elle épargnait à sa mère un certain nombre de gaffes et de pataquès. Cela, elle se le faisait payer, au sens littéral du terme; et aussi à coup de bouderies, d'impertinences ; mais l'autoritaire M me Grassou, qui avait si bien su dompter un mari trop amoureux, était assez perspicace pour comprendre qu'elle ne perdait rien au marché et que la génération qui a gagné l'argent doit s'appuyer sur celle que l'argent a affinée... Aujourd'hui, à qui demander conseil ? De qui apprendre ce qui se fait, ce qui ne se fait pas ? On ne peut que dire aux amies : « Riri me manque énormément. »
Le plus désorienté était pourtant M. Grassou qui, lui, aimait sa fille sans arrière-pensée, sa gaieté, ses gamineries, sa façon de secouer ses cheveux courts, de piaffer, de ruer. Lourd de corps,
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pesant d'esprit, il admirait cette vivacité dans l'attaque et la riposte. Peu de cœur ? eh ! à vingt ans on le cache ; une coquetterie de plus. « Je sais bien comment j'étais à vingt ans. Le cœur ne vient que plus tard, quand on a vécu. » Il était surtout fier d'être le père de cette belle fille, d'avoir pu lui donner de l'argent, un château, un mari considérable. Hélas ! il réalisait avec amertume, dans le sentiment de solitude qui suit les fêtes, qu'il coulerait du temps et de l'eau sous les ponts avant qu'on vît grossir l'aéroplane à l'horizon. Sur la table, une carte : a Tout va bien, Riri.» C'est peu. M. Grassou a de gros soupirs.
Depuis six semaines il fait beau. Le soir, parfois,* au couchant, un amoncellement de gros nuages blancs... Us fondent comme de la neige. Et chaque matin le soleil sort de sa cachette. A midi, alors que les arbres tiennent leurs ombres sous eux comme un gros œuf noir, la nature crie grâce, montrant ses prés roussis, ses mares qui ne sont qu'une flaque d'eau brûlante où le dernier crapaud agite faiblement ses cuisses.
Maintenant que M me Grassou est habituée à son château, qu'elle en a obtenu la considération, les succès prévus, ce silence de la campagne brûlée lui pèse. Que faire ? A quoi penser ? Assise près d'une croisée prudemment entr'ouverte sur la fournaise de l'air dansant, elle se polit les ongles,
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puis fouille l'espace de sa lorgnette, à l'affût d'une chose intéressante : ... des bustes courbés sur les champs ; deux vaches en bordure du bois ; à cinq heures, la diligence, tache jaune sur la route blanche, nuage de poussière lentement retombé ; des dos bruns en étoile autour des fontaines. Pour bercer cette paix, le ronron d'une machine à battre le blé.
Oscar a suspendu son hamac entre deux troncs d'ormeaux ; quand il n'y dort pas, il y bâille. Pour démolir ce calme, Achille griffe le ciel où s'évadent des pigeons surpris.
« Allô ! allô !... Un accident ? Un homme s'est fait broyer le bras au moulin ?... Et vous voudriez l'auto pour le conduire à l'hôpital... Nous allons voir si la chose est possible. »
. M me Grassou appelle Félix.
— Je suis d'accord à condition qu'on n'en abuse pas. Etendez une toile cirée sur les coussins. Je ne veux pas qu'on me les saligote.
Peu après, elle suit la course de la voiture qui emporte le blessé.
— Quel bras, Jacqueline ? Le gauche ? Alors ce n'est rien.
Elle est tout de même reconnaissante à cet inconnu qui s'est dévoué pour jeter un petit événement dans toute cette torpeur.
A son mari qui rentre de la pêche, elle dit :
— Nous avions pensé que les ombrages du parc rendraient inutile une villégiature. Erreur, On cuit !... Un château, c'est beau, mais triste.
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Il y faut de la musique et cinquante personnes, au minimum. Riri nous manque bien. Elle traînait toute une jeunesse après elle. Oscar est sociable, mais il a un tout autre genre... Qui aller voir en ville ? qui inviter ? Le monde bien est à la montagne. Vraiment, pour parler clair, je commence en avoir plein le dos de la campagne !
Olga Grassou interdit à son mari l'usage des termes familiers. Elle-même s'applique à les bannir de son vocabulaire, mais dans l'agacement le naturel revient au galop.
— Voyons, mîtman, un château, tu as un château du quatorzième siècle... Regarde ces paons sur la pelouse, ce jet d'eau, ces statues !
— Toi, tu es pour la natuie. Tu contemples.
Moi, j'aime mieux les personnes... Enfin, cet automne on invitera beaucoup. Il s'agit de trouver à Oscar une femme gaie, sportive, décorative. Ça le guérira mieux que tout.
— Oscar peut attendre. Vingt et un ans et pas de métier.
— Pas de métier ? J'espère qu'Oscar peut se passer de métier ! Une situation lui suffit. Pourquoi recommencerait-il à trimer ? D'ailleurs, pour l'instant, il se reconstitue. Sa maladie l'a épuisé. Du hamac, de l'auto, des petites fantaisies, voilà le régime. Une idée : cet automne, entraîne-le à la chasse, autrement excitante que la pêche. Un poisson, ça ne crie pas, ça ne saigne pas ! Fais donc réparer le petit pavillon de la clairière. Dans le temps, c'était le rendez-vous des chasseurs. Main-
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tenant, délabré que c'en est une horreur ! On y installera un coin pour Oscar... Riri partie, il reste en l'air, ce garçon. Ils avaient beau se traiter de vieille vache et de hanneton pourri, ils s'aimaient bien, ces enfants. La séparation est dure. Vraiment, sans Achille, tout ça ne serait pas drôle !
Il est de fait que l'animal semble puiser de l'allégresse dans l'ardeur dés canicules. Hélas ! Gaieté d'ivrogne que la sienne ! Dans les cuisines, qu'il hante assidûment, il y a toujours quelqu'un pour lui offrir un petit verre de ce malaga dont il raffole au moins autant que Félix, son professeur en vilaines manières. Car Félix enseigne à Achille d'immodestes pas de danse, des déhanchements de voyou et surtout les tics des habitants de la Battue que l'élève, stimulé par des rasades, s'approprie avec une diabolique intelligence.
Sa leçon prise, facétieux, Achille se précipite dans les pièces immenses : Drapé dans les tentures il les gonfle de ses entrechats, puis danse le tango comme on le danse aux bals de barrière, sérieux et impudique. Veut-il imiter M me Grassou, il se met debout sur les pattes de derrière, sa petite poitrine poussée en avant, les yeux écarquillés, et il marche avec une majesté comique ; il lit le journal comme M. Grassou, jambes écartées, joues gonflées, toussotant et reniflant ; étendu sur un canapé, les mains sous l'occiput, les lèvres pincées, le corps à l'abandon, il est Oscar ; mais sa volupté suprême est de caricaturer Jérôme dont il prend la physionomie ahurie, certain geste des coudes, la
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claudication de canard ; il lui arrive même, assis sur la pelouse, de prendre des leçons devant le modèle vivant qui s'applique à ne rien voir.
— Mon chéri ! mon bijou ! soupire M me Grassou en serrant le ouistiti sur son cœur, qu'est-ce qu'on deviendrait sans toi dans ce paradis de la bâille ?
... On a parlé devant Oscar de remettre en état le pavillon de chasse abîmé par les pluies. Il n'a pas réagi. Mais à la suite d'un entretien avec Félix, son indifférence est devenue de l'enthousiasme. Peintres, plâtriers et tapissiers se sont donc mis à l'œuvre. Et Oscar est surveillant des travaux.
— Félix, tu viens au pavillon ?
Car ils se tutoient dans l'intimité.
— Va toujours ! Je finis d'astiquer les couteaux d'Irène, la nouvelle cui-cui. Faut bien Fapigeonner. Attends-moi dans la clairière.
Au pavillon, un plâtrier manie sa truelle en sifflant.
— Vous êtes bien gai, lui dit Oscar.
— Ah ! je suis toujours gai quand je suis seul.
— Et les moustiques vous laissent tranquille % Moi, ils me mangent.
— Ça prouve que monsieur a le sang doux.
Moi, du vinaigre. Ils orèvent tout net.
Montés sur le toit plat du pavillon, Félix et Oscar complotent.
- — On n'peut pas souhaiter mieux, dit le voyou. J'amène ces demoiselles en auto jusqu'à la clairière. De là cinq minutes à pattes, sur la mousse. Très poétique ! Monsieur est à la pêche, madame
lit Y Lac salé, parfait ! Et on amènera queq'fois Achille. H y aura à rire 1... On va passer une fin d'été tout à fait agréable. Quant aux bouteilles, bibi s'en charge.
— Tu ne crains pas Jérôme ? Je me méfie de ce vieux.
— Bast ! Plus bête que méchant. Une andouille! un abruti !
Sur le chemin du retour, comme ils traversent en gouaillant des pierrailles, une vipère dresse sa tête triangulaire. Oscar, qui a failli mettre le pied dessus, pousse un cri, blême ; comme la bête siffle et s'arcboute sur la queue, dans sa hâte de fuir il s'achoppe à un caillou, s'étale tout de son long, et crie encore, sans oser faire un mouvement, les mains nouées sur les yeux.
— H'en fais pas !
Un moulinet. Du bâton qu'il tient à la main, Félix, d'un seul coup, casse les reins du serpent.
— Lève-toi, il est kapout. Si je l'avais manqué, ton compte était bon. Lève-toi ! Je l'ai là qui pend au bout du bâton.
Tremblant encore, l'homme gras qui assiste à tous les matches se remet d'aplomb.
— Merci, mon vieux. Pouah ! la sale bête !
— J'vas l'apporter au château. Un p'tit conseil : dans notre intérêt commun, faudra faire mousser l'incident auprès des patrons... On n'sait pas trop ce qu'il raconte, PJérôme. Si j't'ai sauvé la vie, et il y a bien queq'chose comme ça, on sera plus libre pour rigoler.
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Parmi les hautes herbes que le clocher dépasse à peine, ils vont jusqu'aux premières maisons du village, car il est amusant de faire un détour pour montrer la vipère à qui veut la voir. La Walkyrie est à la fenêtre de sa cuisine. Ressuscité, Oscar lui envoie un signe de la main, Félix un baiser ; après quoi, la canne tendue :
— Qu'est-ce qu'on dit d'ça ?
— Ach, mein Gott ! Terribel !
— Aie pas peur, la p'tite chatte !
Alarmée comme il convient, mise en présence du mince cadavre, M me Grassou joint les mains sur son cœur pour réprimer le tumulte dont sa poitrine retentit.
— L'avez-vous bien tuée, au moins ? Mon pauvre Oscar !... Dire que je n'ai pas eu de pressentiments I ... Tu as les yeux cernés. Es-tu bien sûr qu'elle ne t'a pas mordu ?
Oscar se tâte.
— Elle t'a mordu ? Avoue ! Ne me cache rien ! Félix intervient.
— Madame peut se tranquilliser. Monsieur l'a risquée belle, c'est entendu. Mais je veillais. Au péril de ma vie, j'm'suis élancé sur la vipère et je l'a fauchée d'un coup. Devant Tdevoir, faut paa hésiter.
— Comment vous remercier, Félix ? Tenez, mon ami.
Félix s'éloigne, modeste.
— Assieds-toi, Oscar. Ce n'est toujours pas ça qui va contribuer à te remettre... Oh! La cam-
dbyGoode
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pagne commence à me dégoûter ! Des vipères près d'un château !... Veux-tu du thé, du cognac ? Dans les cuisines, avantageux, Félix conte son histoire. Il conclut :
— La pintade m'a allongé vingt francs... Vingt francs pour la peau d'son fiston ! Faut croire qu'c'est l'prix !
Pour oublier son émotion, Oscar, plus que jamais, confie son corps replet au hamac complaisant. Il lit VAuto, le Moniteur de la boxe, Tous les sports, les Mémoires de Carpentier. Puis ferme les yeux et s'endort, bercé par le frémissement de milliers d'ailes. Il rêve alors qu'il met Dempsey knockout au premier round. On le couronne.
A ceux qui le félicitent, il dit : « Pour faire son chemin, pas besoin de tant se biler. Un crochet du droit 1 Ça suffit. On est célèbre ! » Eveillé, il bâille copieusement.
Encore une carte de Riri où des chameaux dressent leur tête souffreteuse dans un ciel rouge. « Epatant ! Messages affectueux des deux voyageurs. »
— Que dit Riri ? questionne M. Grassou.
— Ça va sur des roulettes. Elle voit du pays, elle.
Il y a une mauvaise électricité dans le ton de ces paroles.
— Et une carte des Dandin. Ils sont à Villars. Ils s'amusent, eux.
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— Ce parc, ces bois, ça ne te suffit pas ?
— Non, monsieur, ça ne me suffit pas !
Quand elle dit « monsieur » à son mari, en avançant les lèvres, c'est le grand jeu, l'indication que pour avoir la paix, la vraie paix, il faut filer doux.
— Passer les canicules dans ce coin perdu, ça t'est égal parce que tu ne penses qu'à toi. Achille bâille. Oscar bâille. Je bâille. Ce château, maintenant tout le monde sait que nous l'avons. C'est classé. Les gens finiront par raconter que nous nous enfermons dans ce mausolée parce que nos affaires vont mal. Qui disparaît de la circulation a toujours tort.
— Alors, qu'est-ce que tu décides ?
— On part en auto. Quinze jours. On tient Caux, Villars, Rnhauts, Zermatt et on rentre par l'Oberland. Chemin faisant, on voit son monde... On file demain. Débrouille-toi.
— Bien, maman. Joli programme.
Oscar refuse, très gentiment. Il doit arbitrer un match de tennis sur les courts du Majestic. En outre, depuis son émotion, l'auto lui donne des maux de cœur.
— Hier, je ne suis pas sorti à cause de ça. Je regrette, je regrette beaucoup. Ce sera pour une autre fois. Sans compter qu'on est très bien, ici.
— Tu ne fais pourtant que bâiller. Enfin, comme tu veux, mon chéri.
Autre anicroche, Félix est malade : torticolis, points de côté, fièvre.
— <■ Malade ? Qui est-ce qui lui a permis ? Il se
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fiche de nous ! Jacqueline a déjà prégaré les malles. Quand on décide un voyage, pas de contreordre, sinon on perd toute autorité sur lès domestiques. Ah ! ce n'est pas moi qu'il faut prendre comme girouette ! Téléphone à Garrot qu'il t'envoie un chauffeur.
M. Grassou téléphone en hâte, crainte qu'on ne l'inculpe de résistance. Résister ! Dieu sait pourtant si c'est loin de ses intentions et de ses possibilités ! Quand un homme s'est laissé annexer, il n'a plus qu'à trotter jusqu'à la limite de ses forces.
— Tu as téléphoné ? C'est arrangé ? Bien.
Ils partent. M. Grassou soulève ses paupières
abaissées sur les yeux comme de lourds volets ; il sourit à son épouse qui roucoule de bonne humeur puisqu'on lui obéit.
— C'est pour toi aussi, ce petit tour. Franchement, tu t'épaissis au bord de ta rivière. Quand nous serons à Nice, cet hiver, il faudra pourtant que les gens sachent à qui ils ont affaire ! Voilà six mois que nous n'avons pas bougé. On se rouille encore vite.
— Bien sûr. Tu as raison, maman.
...Au château, on ne perd pas son temps. Enfin seuls ! Félix s'est vivement rétabli. Oscar va sensiblement mieux. Il se lève tard et déjeune longuement. L'après-midi, hamac, cigarettes, journaux sportifs.
— Monsieur soupera au château ?
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Question bien superflue, puisque Jacqueline est tenue au courant de tout par Félix.
— Non. Ces prochains soirs je suis retenu en ville. En soubrette stylée, elle ne sourit même pas.
— Bien, monsieur.
A la tombée de la nuit, les deux compères s'éloignent dans la petite auto. On soupe en ville au Café lyrique, en joyeuse compagnie, puis on repart en vitesse sans se plaindre, certes, de la place exiguë. Des rires, des cris fusent dans la nuit pesante des campagnes.
Un soir, peu après minuit, Ulysse Bossonnet qui braconne volontiers a heurté du poing le volet de Jérôme.
— Qui est-ce ?
— Ulysse !
— Hein ?
— Ouvre toujours. Je te dis que c'est Ulysse ! Jérôme ouvre prudemment.
— - Ecoute. Je faisais un tour par le grand bois... Je tombe sur une automobile cachée sous un sapin, près de la clairière. Serait-ce rien une automobile à tes patrons ? Accident ? Vol ?
Jérôme ne comprend pas. Jérôme se gratte le crâne. Mais Sophie, plus fine :
— Ce n'est rien, rien du tout. On la cherchera demain. Merci tout de même.
— Ma foi ! je pensais rendre service. On ne sait jamais. Excusez !
Peu après, Sophie s'explique :
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— Habille-toi, Jérôme. Va jusqu'au contour de la route d'où on voit le pavillon. Tu as de bons yeux. Eh bien ! regarde un moment... Il m'est revenu des choses de la cuisine... Cette auto qui va, qui vient. Il faut tâcher de savoir. La lune donne, tu trouveras ton chemin. Mais ne dépasse pas le contour.
Armé d'une canne ferrée, Jérôme s'éloigne.
Au point indiqué, il s'assied au sommet d'un talus et regarde. Est-ce un reflet de lune ce trait lumineux sur la façade du pavillon ? Plus rien. Une lueur dans la clairière, maintenant. Du temps passe. Et soudain le bruit de l'auto qui s'éloigne, puis dans la nuit qui porte les sons un pas sur la route. Jérôme se raisonne :
— Tu es du côté sombre. Ne bouge pas !
Une ombre zigzagante près de laquelle sautille
une ombre minuscule. Oscar et le singe ! Il valait la peine de se déranger. Mais voici qu'Achille siffle dans son nez et griffe la poussière de la route.
— Tu flaires un lapin? Attends que je te détache. Comment cela va-t-il finir ? En trois bonds,
l'animal sera au sommet du talus. Et alors ?
Jérôme se lève.
— Ne craignez rien, môsieur Oscar, c'est Jérôme.
— Hein ? Jérôme ? Viens, mon vieux.
Descendu sur la route, Jérôme invente une histoire. Il avait mal aux dents. Nettement ivre, Oscar n'écoute rien. Il a pris Jérôme sous un bras.
— Mon vieux lascar !... Epatant... Quoi ? Parfaitement !... Félix a reconduit le chargeaient en
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ville. Moi, ça va plus du tout... Mon vieux cochon ! Rigolo tout de même... Parfaitement. Tu es un type, toi. On peut s'appuyer dessus. Eh ! la la la ! Ce qu'on a ri ! Hein, Achille ? Tu es aussi soûl que moi, mon vieux... Toi, Jérôme, tu viendras, la prochaine fois ? La Sophie n'en saura riei*. Faut pas faire le difficile. Plus on est de fous, plus on s'amuse...
A bout de laisse, Achille clopine et titube. Et il mordille les mollets du jardinier. Oscar bafouille encore :
— Achille, dans les vignes du Seigneur, comme le patron. Tu diras rien, Jérôme ?... A ton âge, on se tait. Sans importance. Egalement, demain, je me rappellerai rien du tout... Ah ! mon vieux ! J'ai envie de t'embrasser.
Quand Jérôme a regagné sa loge, Sophie s'est précipitée.
— Je commençais à avoir peur. J'ai entendu des voix, marcher dans le jardin.
— C'était nous. Je les ai fait passer par la petite porte.
— Qui ?
— L'Oscar et l'Achille. Ebriété complète de part et d'autre. Et une odeur de parfum qui n'a rien tant bonne façon... L'Oscar voulait m'embrasser... Oui, -dans le pavillon. Et Félix a ramené la marchandise en ville. Une histoire comme sur les livres, la même chose ! Des hommes, des femmes et un singe ! Des scènes du moyen âge ou de la nouvelle époque, comme on voudra !
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Sophie a une moue répugnée.
— Pouah ! les vilaines bêtes. Jérôme, ce que tu as vu, tu l'as vu. Tu le notes et tu le gardes. Il fallait savoir, on sait. Mais qui se penche sur la mare est toujours éclaboussé par les canards. Ton métier est de fabriquer des roses.
Jérôme prophétise :
— L'ombre du singe sur cette route I Une petite ombre de rien du tout, toute cassée, toute effrangée, toute oblique et de travers. Et ces yeux au clair de lune ! Des yeux avec un feu follet dedans, des yeux de fou pervers. Les yeux du diable, quoi ! On ne comprend pas tout. Si on comprenait tout, on serait effrayé. Notre Seigneur disait que le diable est le prince de ce monde. Moi j'ajoute : Achille est son prophète. Oh ! on n'a pas tout vu...
Il ne faudrait jamais courir le monde quand on a l'âme vide. Au lieu d'aider à vivre, les souvenirs tirent en arrière et rendent odieux le décor coutumier.
A peine rentrée à la Battue, M me Grassou s'exaspère. Le Select Hôtel, YEden, à la bonne heure ! Du monde, des toilettes, des flirts, des arrivées et des départs, la promenade où l'on se montre ; un général, deux nègres et un roi du pétrole ; le manager de Carpentier ; bal tous les soirs ; une opérette viennoise... Après quoi, la Battue posée
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au cœur de sa couronne de collines, la Battue dans sa paix rustique.
— Tu as dû t'ennuyer à périr, mon pauvre Oscar.
— Pas tant que ça.
— Bravo ! fait M. Grassou. Vois-tu, maman, les transitions sont toujours le point difficile. M me Legras t'a donné les adresses des familles à voir dans la contrée. Vas-y. Noue des relations de voisin à voisin. Il n'y a que ça de sûr.
Elle a suivi ce conseil. Elle est rentrée hors d'elle avant la fin de l'après-midi.
— J'en ai vu trois. Assez ! Ils vous reçoivent avec un petit sourire agaçant. Jalousie de bourgeois à moitié ruinés pour ceux qui réussissent. Ça parle théosophie, politique, théories littéraires ; parfait, mais de quelle manière ? On n'y comprend rien. Et de la musique ennuyeuse; rien d'amoureux, de chantant... Chez les Barton, quelle barbe ! Pendant une heure ils ont babillé sur un nouvel écrivain. Tu as déjà entendu causer d'un Proust, toi ? La mère l'éreinte. Les filles le défendent. Peut-être parce qu'il a écrit Les jeunes filles en fleurs. En fait de jeunes filles, ces Barton sont joliment prolongées L. Bref, je n'y retournerai pas. Ces gens qui n'ont pas d'argent, ils ne sortent pas, ils ne roulent pas. Ils s'étriquent. Alors ils se réfugient dans la conférence sur des choses qui n'existent plus et sur des gens qu'on ne connaît pas.
M. Grassou a acheté des chiens de chasse, deux braques qu'il va voir dix fois par jour dans leur chenil, derrière la serre. Et il s'est remis à la pêche avec fureur pour rattraper le temps perdu.
Comme M me Grassou recommence à bâiller, ces mots, tombés un jour de la bouche édentée de la vieille Sophie, lui ie viennent à la mémoire : « Mademoiselle trouvait de grandes satisfactions dans la bienfaisance. S'occuper des malheureux, elle disait que ça va avec la profession de châtelain. » Si on essayait ? Voici M me Grassou chez Sophie.
— Si madame veut prendre place?
— Je ne m'arrête pas. Mademoiselle de la Bergne s'occupait des pauvres, m'àvez-vous dit? Au préjudice du château, par exemple. Maintenant que le voilà à peu près retapé, je vais visiter quelques indigents. Qui avez-vous à me signaler ?
Sophie parle d'Alexandrine Pahud qui en est depuis peu à son onzième enfant ; le père à l'hôpital ; une vraie détresse.
— Onze enfants ? Des fous, tout simplement.
Dans notre situation, nous nous contentons de deux. Onze ! Je comprends que le père soit à l'hôpital. Par contre, ce qui m'étonne c'est que la mère ne soit pas au cimetière. Enfin ! Et après ?
Sophie signale encore la poitrinaire du hameau et Perchon, le paralytique.
— Pensez-vous que le singe les amuserait ?
— En tout cas, pas Alexandrine Pahud. Une accouchée de quelques jours ! Ça pourrait donner une mort subite.
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Sanctifiée par son rôle, mais redoutant quelque attouchement graisseux, M me Grassou pénètre chez Alexandrine Pahud. On n'y voit guère. Où est donc la convalescente ? Etendue dans le coin le plus sombre, pâle, décoiffée. Près d'elle, dans le berceau si souvent employé, le bébé. Penchée, M me Grassou cherche des paroles tendres tandis qu'une grande sœur essuie la bouche du poupon du coin de son tablier bleu. Quelle atmosphère ! Comment vivre dans cette niche à humains ?
Ouvrir la fenêtre ? H y a un fumier, à dix pas, et des essaims de mouches jaunes.
Gênée, Alexandrine Pahud ne sait que répéter : « Madame est bien bonne. Si les petites avaient su, elles auraient un peu nettoyé. » M me Grassou, qui n'est pas avare, laisse sur la table une somme rondelette, promet d'envoyer quelques draps, une bouteille de Bordeaux, défile entre la haie curieuse des neuf gosses en état de se tenir sur leurs jambes et disparaît.
Le paralytique ? la poitrinaire ? Des gens à microbes. Ce serait dangereux pour Oscar. On leur enverra dix francs par Jérôme. Du reste, est-il utile que des gens qui ont raté leur vie s'y cramponnent? Puisqu'ils croient en Dieu, ces miséreux, qu'ils aillent le retrouver, c'est tout simple !
En veine de quereller, sitôt rentrée à la Battue, M me Grassou sonne Jacqueline.
— Je vous ai défendu cent fois de déplacer ce guéridon.
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— Je demande pardon à madame. C'est monsieur qui Ta déplacé.
— Autre chose. Au lieu de le plier, laissez le Figaro ouvert quand je le laisse ouvert. Avez-vous changé l'eau des bouquets ? Vous le dites. Est-ce sûr ?
— Je dis les choses comme elles sont.
— Et pourquoi un sucrier à moitié plein ?
— C'est Achille. s
— Et mon coupe-papier ? et mon petit bracelet?
— Achille, madame. Il vole tout.
— Je vous défends d'accuser sans preuves.
Allez !
Pour le laver de l'infamante accusation, M me Grassou embrasse le chéri endormi dans son berceau.
— Tu as entendu cette gale ? Ce sont les voleurs qui accusent, au jour d'aujourd'hui. Que les gens sont vaches ! Mais on se comprend, nous deux.
Survenu, M. Grassou conte qu'il reçut la visite d'un tapeur, d'un ami du passé en train d'achever de se noyer dans une affaire impossible.
— Que lui as-tu dit ?
Dès qu'il parle chiffres, Grassou se révèle un autre homme, net, cassant, le Grassou-affaires.
— Je lui ai dit la vérité, très tranquillement. A savoir : pour que la situation redevienne normale, il faut que la moitié des entreprises saute. La moitié. Ça s'appelle assainir le marché. Pas un sou aux maisons qui branlent au manche. Le pire de tout est de s'obstiner. On tombe, c'est
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entendu, on se casse le nez, on se relève et on attend le moment favorable pour recommencer.
J'ai fait cette opération trois fois dans ma vie. Chacun son tour !
— Qui est-ce qui a relevé monsieur ?
— Toi, maman, mais tu reconnaîtras que je me suis laissé faire.
C'est bien cela. Au moment de la chute, la stupeur, l'étourdissement. Et M me Grassou se précipitait. Elle remettait sur pied, elle exhortait, elle ordonnait ; jour et nuit elle tenait et surveillait son homme jusqu'à ce que, sa volonté réveillée, une fois encore il emportât le morceau.
— A propos, Oscar était là pendant mon entretien avec Marrot. Il n'est pas mauvais qu'il s'initie un peu aux bonnes méthodes.
— Chaque chose en son temps. Tu es solide.
Je ne suis pas poitrinaire. Nous tenons le gouvernail. Oscar peut attendre. Qu'il se guérisse !... A propos, c'est toi qui as changé ce guéridon de place ?
— Peut-être bien.
— Veuille t'abstenir de ces pratiques, à l'avenir, sans quoi il est impossible de contrôler le service. Chaque cbose à sa place ! Un ameublement forme un tout. Remue une chaise et toute l'esthétique est à l'eau.
M. Grassou-famille :
— Entendu, maman.
Le bel été flamboyant s'est suicidé. Un matin on s'est réveillé dans les bourrasques d'automne, dans le clapotis de la pluie écrasée contre les vitres. La rivière roule ses flots boueux en marge des prés reverdis. Au bout de la lorgnette, du gris, encore du gris, les écharpes effilochées des nuages traînant sur les collines...
Abondante en gestes et en paroles, M me Grassou téléphone à la manucure, à la coiffeuse. Quand elle revient au petit salon, le père et le fils, graves comme des juges, jouent au besigue ; Achille, sur le flanc, offre son ventre à la chaleur du premier feu de cheminée. On reprend bientôt la lecture commencée la veille : histoire tumultueuse, éti ange, sans cesse achevée en catastrophe, sans cesse rebondissant en aventures magnifiques. On y voit une femme fatale, « dont émanait une suggestion indéfinissable », de beaux jeunes gens, tous aimés, tous abandonnés, tous consumés de passion jusqu'à la seconde de trépas aussi divers qu'atroces. Et la femme fatale, indifférente aux cadavres entassés sous ses pas, rit à la vie toujours jeune.
M me Grassou approuvé .
— Voilà ce que j'appelle un livre intéressant.
JbyGoOgI
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Au moins il s'y passe quelque chose ! Une héroïne digne de ce nom, des fêtes, des voyages en transatlantique, des leveis de soleil sur le désert, des amours contrariées, des amours réussies, toute la lyre, comme on dit. Ça a du genre, quoi ! La dernière page tournée, on a au moins de quoi raconter.
Elle décide sans appel de continuer les exercices littéraires des après-midi pluvieux par une lecture à haute voix « du livre dont on m'a déjà causé deux ou trois fois, de ce Proust, vous savez bien : A l'ombre des jeunes filles en fleurs. »
Oscar se met en boule dans un coin du grand canapé, M. Grassou allume sa pipe. Conduits par la voix tragique (M me Grassou déclame les détails les plus insignifiants) ils partent à la recherche de ces ombres, à la poursuite de ces jeunes filles en fleurs. La voix semble prendre son élan pour escalader les phrases. Elle hésite, recommence, s'essouffle, bredouille. Et M. Grassou proteste :
— Ma parole, tu ne sais plus lire ? On n'y comprend rien du tout.
— Essaie, gros malin.
Il accepte le défi : « Sans doute peu de personnes comprennent le caractère du phénomène purement subjectif qu'est l'amour et la sorte de création que c'est d'une personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans le monde et dont la plupart des éléments sont tirés de nousmêmes... C'est parce qu'ils impliquent le sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse à une douceur purement intime que généralement les
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mariages infamants sont les plus estimables de tous (on ne peut en effet entendre par mariage infamant un mariage d'argent, n'y ayant point d'exemple d'un ménage où la femme, ou bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par recevoir, ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples et pour avoir deux poids et deux mesures). »
M. Grassou triomphe,
— Tu vois, je suis arrivé au bout.
— Et maintenant raconte. Nous écoutons.
De la bouche de M. Grassou, ouverte pourtant, ne sort aucun son.
— Tu lis sans comprendre ! Si je m'arrête, moi, c'est que je réfléchis. Allons, passe-moi ce livre.
On cherche dans le dictionnaire «hypogéen», « jansénisme », a symbole delphique », « ludion », « métope ». On lit encore un peu. Puis on saute par-dessus les pages et l'on va voir ce qui se passe à la fin du volume. Et la colère éclate devant tant de hérissements syntaxiques.
— Je te demande un peu ! Est-ce que ça se raconte, un livre pareil ! Un embrouillamini... Crispant ! Des phrases d'un kilomètre, des qui, des que, des quoi dont, des morceaux d'histoire, des îecommencements, des explications, des parenthèses... Moi je suis profondément déçue. J'attendais mieux.
M. Grassou acquiesce.
— Je cherche encore ces jeunes filles en fleurs. Le titre dit qu'on doit se mettre à leur ombre.
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Alors ?... Oh est-elle, cette ombre ? Et je N répète : où sont ces jeunes filles en fleurs ?
— Tu as mis le doigt sur la plaie. Le titre annonce un joli roman, tout en douceur et en finesse, en péripéties délicates, un feuilleton à lire en buvant le thé... Au lieu de ça ! Il y a tromperie sur la marchandise annoncée. Il se fiche de nous, ce Proust ! Au panier !
Oscar a un rire gras.
— La littérature ! Parlez-moi d'un crochet du droit.
Pour un temps, on renonce aux lectures à haute voix. Mais comme il persiste à pleuvoir, on demande au phonographe de rythmer la lenteur des heures vides dans l'immense château triste. Pour la satisfaction de M. Grassou, une voix nasillarde proclame : « La marche lorraine, exécutée par la musique de la garde républicaine, direction Parés > ; et des pas redoublés, le roulement des tambours, l'allègre sonnerie des clairons dont on marque la mesure du pied en redressant martialement la tête. Pour M me Grassou les grands airs d'opéra, la note tendue du ténor, les cris du soprano, les borborygmes de la basse ; on écoute avec un sourire suave « Depuis le jour où je me suis donnée », « Salut, demeure chaste et pure », « La nuit *'achève, comme un beau rêve, sur un tango mystérieux...», et Caruso gargarisant « La donna e mobile ». On revoit alors les salles dorées des casinos, la foule extasiée... De la sorte on «tue» quelques après-midi, quelques soirées.
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Cependant, avec l'automne, les gens bien reparaissent, les Terrot noircis par l'altitude, qui s'encordèrent pour franchir les crevasses des glaciers, les Dandin, et l'on passe en revue les meilleurs hôtels des plus sélectes stations d'été, les Hermos, bouche en croissant de lune, qui durant deux mois, père, mère et filles, flirtèrent, nagèrent, canotèrent, parièrent et dansèrent. Et vous, chère madame ? Un aimable mensonge :
— Nous avons énormément joui du château... Pourtant, une fugue à Zermatt... Et nous tenons en réserve un séjour à Nice et une escapade à Smyrne, chez notre gendre, M. Gouniakis.
— Bonnes nouvelles, à propos ?
— Excellentes.
Ces visites, on les rend, sans doute, mais il reste du temps pour bâiller. Est-ce une distraction d'apprendre qu'on paon a crevé, de suivre le défilé fantomatique des poissons rouges dans la vasque du jet d'eau ? M me Grassou s'énerve. Visiblement, elle rumine des projets.
— Mon cher, on peut se payer mieux que ça !... Ces fermes, ces fumiers, à la longue, ça déprime. On devient neurasthénique dans cette solitude. Prépare-toi au départ un de ces quatre matins.
— Maman, et la chasse ? Le pavillon qu'on a réparé exprès ? supplie Grassou. Et Oscar qui n'attend que ça ?...
— C'est vrai. J'accorde un répit. Mais je te fais là un gros, gros sacrifice parce que je me rouille,
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par là. Toi, tu t'amuses, c'est entendu. Enfin, tu me revaudras ça cet hiver.
Les propos aigres, méprisants, à l'adresse des villageois, recueillis et colportés par la domesticité font leur petit bonhomme de chemin. Une sourde colère naît dans les fermes. De Grassou, on ne sait trop que dire. Contre la pintade, car le mot de Félix a fait fortune, unanimité hostile. Oscar ? un flemmard, un noceur, un casse-cou dangereux. En effet, dès que le soleil, avant de ramasser ses rayons pour les offrir ailleurs, étire tes ombres sur les prés, Oscar abandonne son hamac et devient frénétique... Il veut dépasser ces ombres qui n'en finissent pas. Attaché court à l'anneau qui lui ceinture le ventre, Achille regarde d'un œil fraternel le diablotin rouge fixé au capot de la voiture, ses cornes flexibles agitées par le courant d'air... Parfums, couleurs, danse rythmique des fils et des poteaux télégraphiques, tourbillonnement des poules en détresse... Une secousse ! Tant pis ! Elle n'avait qu'à rester au poulailler. Tu ne trouves pas, Achille ? Achille est d'accord... Plus vite, plus vite ! Quoi de plus drôle que d'effarer un village, que de voir les femmes se précipiter pour emporter leur progéniture ?... Couah ! couah ! La machine halète. Les haies tendues au bord de la route ne sont plus qu'un frissonnement vert, les champs des carrés, des triangles, de simples lignes qui glissent, se soulèvent et se renversent, l'aboi des chiens de ferme un seul coup de gueule... Plus vite encore ! Penché, on s'enfonce dans ce blanc
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de la route allongé en pointe. Qu'importent alors l'homme ployant sous le faix, le chemineau marchant avec sa fatigue ! Bête hurlante, la machine bondit dans la campagne aux trousses du jour finissant.
— Si tu me menais chez les grands-parents, fiston ? dit un jour M. Grassou. Mais pas de blague! Allure de père de famille.
En trois quarts d'heure on est devant l'hôtel de YEpi d'Or. Comme on est reçu 1 Beurre, miel, café au lait, de lentes paroles affectueuses, toute l'enfance retrouvée, les gestes de jadis, des choses qui viennent à votre rencontre, d'autres qui se lèvent pour faire signe... Il n'y a qu'à se laisser aller. C'est si simple d'être heureux !... Et l'on revient par le chemin de l'école, le cœur gros de bonté, dans la paix de l'automne où de minuscules papillons blancs dansent contre le mur bleu des collines. Grassou parle à son fils avec une sentimentalité qui déborde. Car il aime ce garçon silencieux ; il l'aime avec une sorte de violence cachée depuis le jour où la mort le tint à la gorge. Mou, sans doute, peu expansif, insolent à l'occasion. Mais que ne pardonne-t-on pas à un fils convalescent ? Pourvu qu'il guérisse ! dit constamment sa mère. Riri disparue, Grassou n'a plus que ce* enfant qui portera son nom, qui le continuera, qui défendra sa mémoire, s'il le faut.
— Tu aimes la Battue, toi ?
— Pourquoi pas !
— Soigne-toi, guéris-toi. Quand tu seras un
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luron, je t'initierai aux affaires, pour que tu saches uniquement. Ta mère ne veut pas de métier pour toi. Elle dit que tu as une situation, que ça suffit. A une condition : c'est qu'un intérêt t'attache ici. On pourrait mener une vie épatante, au château : acheter des prés, une ferme, des vaches, des vergers, s'en occuper... Ta mère ne rêve qu'escapades. Moi, ça me tue. Tu devrais la raisonner un peu, ta maman. Le bonheur est là !... Regardemoi ce paysage ! On roule dans du velours...
Comme un chat dont il a l'égoïsme, la paresse, peut-être la cruauté, mais aussi le ronron, Oscar répond avec une bonhomie qui n'engage à rien :
— Bonne idée... Il faudra voir.
On traverse le village où des gars dressent des mâts enrubannés, où des hommes venus de loin installent un carrousel.
— C'est vrai ! La fête du village, demain. Tu savais ça, Oscar ?
— Bien sûr.
— Une idée. Il faut amadouer les gens. Ta mère trouve que je dois me tenir à l'écart. Toi, c'est différent. Tu me représenteras, tu offriras des tours de carrousel à la marmaille. H n'y a rien de tel pour toucher les parents. Ça te va ?
Les fêtes, même les fêtes de village, ça va toujours à Oscar. L'après-midi, on amusera les autres, soit, et le soir on s'amusera.
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Hier, eu effet, Félix a dit à Oscar :
— Mon vieux, on va rigoler dimanche soir. La Frida de la cure en sera dès que ses patrons auront soufflé la camoufle, l'Ida du moulin, plus quelques donzelles de l'endroit dessalées par la ville, du monde bien, quoi ! qui rapplique pour l'occasion... Seulement, s'agit d'éliminer le Jérôme. On s'en fiche, si tu veux, mais c'est pour le principe. C'crétin-là nous moucharde. Il m'dégoûte avec ses airs de sainte Nitouche et sa truffe de môruier. Alors j'm'suis renseigné. A huit heures, une tradition comm' ça, les vieux ouvrent le bal en gambillant une polka, une de ces danses qu'on tournait dans l'arche de Noé. Mon truc ? Voilà deux nuits qu'Achille couche à la cuisine, près du fourneau, rapport au rafraîchissement de la température. Tu suis l'raisonnement ?... Un p'tit verre de curaçao, une répétition grand genre, on emmène le gaillard, on lui montre au moment psychologique Jérôme et sa Sophie et on Ffaufile sur l'rond d'danse... Bonne petite leçon d' tango, à tous ces vieux ! Tu causes si on va rigoler L« Y a qu' le ridicule pour tuer les gens. Après, pas plus d' Jérôme, pas plus d' Sophie qu'sur ma main. C'est imaginé, ça, hein ?
Oscar a son rire sournois dans le nez.
— Premier prix, Félix !
— J'aime pas ceux qui surveillent leurs contemporains. Faut les châtier publiquement.
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... Dimanche matin. Les cloches ont sonné.
Massée derrière son drapeau, la Jeunesse, garçons en noir, demoiselles en blanc, a mis ses plaisirs sous le regard du bon Dieu. M. Vuilloux a parlé fort bien et longtemps. Puis la fanfare, sonnant un air volumineux, a conduit le cortège devant les tables du banquet. Tout au long de l'aprèsmidi, le tir éveille l'écho des bois tachés de jaune. Sur la place, les gosses acclament Oscar aux poches inépuisables.
Les ombres montent des creux. Paisible, la nuit naît. D'un coup, la fête, la vraie fête naît avec elle. Les carrousels s'illuminent. La ménagerie allume sa rampe de feux multicolores. Le tir aux pipes, la noce à Thomas, les boutiques qui tiennent sous un large parasol ouvrent leurs centaines d'yeux... Taches rouges, taches jaunes, taches vertes des lumières; tournoiements au rythme du vertige et sons cuivrés, illusion bruyante, mouvante et colorée... Un homme lève un maillet, frappe et une clochette tinte là-haut, si haut qu'on peut croire que c'est une étoile qui tinte ainsi. Ces barbons, ces matrones ne reconnaissent plus les façades de leurs maisons, vertes, rouges et jaunes, elles aussi. Par la vertu de ces couleurs, de dix orgues tonitruants, on marche dans un monde tout neuf, dangereux et magnifique : le lion aveugle rugit dans sa cage ; le tzar de la noce à Thomas chancelle, François-Joseph s'effondre, Guillaume perd son casque à pointe. Et ils tournent, ils tournent les personnages peints sur les
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flancs dorés du carrousel volant : l'ange sort d'une crevasse et l'enfant joufflu d'une conque marine, la dame en rouge chevauche un requin et la demoiselle en bleu un croissant de lune ; et voici Satan hissé sur le globe terrestre ; il crache des flammes ; du geste il ordonne à Cupidon de viser tout ce qui voltige, ces mollets, ces souliers cloutés qui égratignent le ciel, cette femme ébouriffée, tassée sur son escarpolette, peloton jeté plus haut que le clocher... Monté jusqu'aux astres, lui aussi, le bossu prend une âme et des appétits de vainqueur: du haut des airs il provoque les filles qu'il voit sur la terre, en cercle autour du tourbillon hurlant, très droites sur leurs fortes hanches et qui sourcillent et clignotent aux lumières... Rumeur, clameurs, cris perçants, boniments de l'homme au lion et grosse caisse, trompettes et sifflets des gosses, mains crispées sur les manivelles des orgues, geste de la femme qui tend la carabine. Debout sur le seuil de sa voiture aux petits volets vernissés, une vieille au masque de sorcière semble l'animatrice et le juge de cette folie... Et les parents regardent. Us savent par expérience qu'il faut boire, crier, danser, avant d'être les couples qui se taisent aux labours ; ils savent qu'il faut une heure d'ivresse avant la boue des hivers...
Huit heures ont sonné. Sur le plancher où l'on danse, les vétérans de la commune attendent, pacifiques. Pour rien au monde ils ne manqueraient à la coutume centenaire. Les vieux actes disent en effet : « Et lorsque huit heures auront frappé,
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tous les ayants droit, comme il est dit à l'article vingt, âgés de soixante ans et plus, marqueront l'ouverture du bal par une danse appropriée, mari et femme formant couple. » On se désigne Paul à Louis, l'ancien juge, près de la Susette ; Abram, l'homme barbu venu de la ferme des bois avec sa compagne qui se courbe ; Jérôme à la tête ronde comme un chou; Sophie dont le regard se faufile entre deux rides ; et Salomon, et la Marie-Jeanne dont les idées se perdent ;... tous, on les passe affectueusement en revue. Entre eux, les vieux plaisantent : « On n'a plus la taille tant fine. Inutile d'essayer de donner le tour à la brassée... » — « Ça craque-t-il bien quand tu commences ?... » — «La jambe droite fonctionne en plein. Le diantre c'est de ramener la gauche à temps pour la mesure... j»
Sur l'estrade de bois blanc les musiciens ont dressé les pavillons de leurs instruments... Attention ! C'est un peu faux, ça ronfle trop, le bugle renonce à rejoindre le piston, mais cela dilate les cœurs. Songeant au passé, veufs et veuves, appuyés à la barrière tapissée de sapin, s'essuient les yeux. On s'attendrit à regarder tourner ces vieillards sur des genoux rouilles ; plus les tailles sont ployées, plus les rides cousent les paupières, plus la fatigue a noué les doigts, et plus cette danse aux ombres benoîtes paraît vénérable. Cagneux, tenace, Jérôme entraîne sa Sophie. Et quand ils perdent la mesure, ils attendent un peu ou se pressent pour rejoindre la cadence. Et c'est joli,
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cette polka des anciens, comme une toute vieille chose naïve, maladroite et courtoise...
Comment Achille se trouva soudain parmi ces -vieux et ces vieilles, sur le plancher du rond de danse, dans l'odeur des branches de sapin, il est difficile de rétablir.
A petits sauts joyeux, le singe a rejoint Jérôme. Averti par ce rire unanime qu'il connaît, le bonhomme se retourne à peine, assez pourtant pour voir l'ombre pointue se trémousser sur le plancher. Un coup de pied sournois se perd dans le vide. I/ombre prend de la distance sans se trémousser inoins. En frise, le long des barrières, des bouches ouvertes par le rire. « Mon Dieu, si c'est drôle ! bégaie l'épicière. Le même rond de jambe que Jérôme et le même tremblement de menton que Sophie... Ça vaut n'importe quelle représentation ! * Sans méchanceté, la foule crie de joie. Le syndic est courbé dans un hoquet. « Jérôme, lance une voix, tourne voir une valse avec Achille ! » Les couples se sont arrêtés. Et les vieux rient à leur tour, à petits coups de la gorge que la barbe de Salomon ponctue de son va-et-vient... « Sophie, verse Jérôme dans l'oreille qui s'avance, on ne bronche pas, on danse jusqu'à la sortie et on se rentre instantanément. »
Naïf, Ulysse Bossonnet félicite le couple en fuite. 4t Réussi en première ! » La bouche amère, Jérôme repousse ce compliment : « C'est bon !... On établira les responsabilités. Les comptes se régleront en temps voulu... »
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... Jusqu'à minuit, Oscar et Félix ont tourné comme des fous, emportés par les escarpolettes du carrousel volant. Les villageoises émancipées sont naturellement sur les escarpolettes voisines, et Ton hurle de compagnie au rythme de l'orgue frénétique, on se heurte dans les airs, on se pousse et les mollets flattés par les bas clairs glissent sur le croissant de la lune.
— Quelle horreur ! se confient les commères, émoustillées. On n'aurait jamais ça vu avant la guerre... Elle a bien pourri le monde. — Est-ce pas l'Augustine, cette mince en blanc ? Voilà deux ans qu'elle est vendeuse au Bazar économique. L'Antoinette aussi, celle qui tient l'oreille du chauffeur... Quant à Rosalie, elle est spécialisée dans les postiches... Ça a renié le village. Aussi, ça s'attife, ça se peint, ça danse en creusant les reins d'une manière qui devrait être interdite sur une place publique. Je me demande où on va ? — Eh! voilà la bonne de la cure. Elle a dû sauter par la fenêtre ! ...H paraît qu'elle a déjà un enfant. Alors ses parents l'ont casée dans un milieu où on inculque le sérieux, mais allez redresser ces créatures !... Et on raconte... Vous savez ce qu'on raconte ?... Parfaitement ! Le pavillon de chasse. Ce Félix, un énergumène de profession ; mais alors quand on est fils de famille, courir après des filles pauvres, se donner en spectacle sur un carrousel 1... Et ce singe ! Le vrai chef de la bande ! — Ces Grassou ne moralisent pas tant le pays. La Riri en a poussé combien à l'extravagance ?... Et ces autos qui
circulent à une allure d'accident ?... Et vous savez, je le tiens de la femme de chambre, Madame Grassou passe son temps à dire : grossiers comme des paysans, voleurs comme des paysans, ces gens à fumier. . . De quoi elle se mêle, cette femme qui coiffait dans le temps des espèces de demoiselles ! — Et leur argent, d'où vient-il ? S'enrichir pendant la guerre, vous trouvez ça moral ? ...Mais voyez-vous, il nous faut rentrer. Ça veut tout à fait mal finir. Egalement, on observera la suite à travers les volets... »
Elles se retirent à petits pas, l'œil à l'affût.
Voici les couples délurés sur le plancher du bal. De l'estrade tombent les notes lourdes, identiques, éternelles des bassons, les notes criardes, voluptueusement pointues des pistons. Rosalie danse avec Antoinette pour ne pas se commettre ayec quelque écraseur de pied, Félix avec la Walkyrie, Oscar avec Augustine et le tango savant contrarie le tango novice. On se heurte. On s'interpelle tout extournant. Entraîné dans la ronde des instincts, Achille se cherche un partenaire. Pourquoi ne se présenterait-il pas à ce toutou de modèle réduit ? Un aboi furieux le repousse. Alors il se déhanche tout seul, sur les talons de son maître... On va boire et l'on tourne encore, les yeux dans les yeux, le pas de l'ours, le pas du nègre.
Félix, qui titube et bafouille, a embrassé la danseuse du vice-président de la Jeunesse. On s'attroupe. Il s'excite. « Me donner une gifle ? Qui ? qui ? Pas encore né, çui-là... Tas d'paysans !...
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J'ai vécu dans les capitales, moi, alors on n' m'ia fait pas. Tas d'vaches ! »
Prudent, fouaillé par les clameurs, Oscar entraîne Augustine, siffle Achille et fuit à travers les vergers. L'un court, l'autre trotte, le troisième sautille... Là-bas, cris de filles affolées, bruit mou des coups, plaintes de bête qu'on assomme...
Eélix rejoint plus tard, au pavillon, soutenu par la Walkyrie fidèle. On le lave. On le réconforte. « Tas d'vaches ! » Il ne dit que ça, prostré. Plus de peur que de mal : deux dents cassées, une oreille décollée, un œil au beurre noir, les belles jambières de cuir laissées dans un creux à purin. ...Vanné, Achille s'est endormi sur le grand canapé.
Jérôme a l'âme mangée par le chagrin. Il avait revêtu son antiqtie redingote et pris rang avec une joie si pleine parmi les couples épargnés par le temps ! Au signal de la musique, il avait saisi Sophie à la taille et ils avaient tourné avec cette gravité souriante des vieilles gens mûris dans le silence. Mais l'ennemi veillait, l'affreux grimacier, instrument, inspirateur plutôt de la méchanceté humaine. Cousin germain du diable, pour le moins! Sans quoi d'où lui viendrait cette flamme jaune au fond des prunelles, cette inquiétude perverse, ces maigres miaulements qu'il module sans cesse en grelottant du museau ?... Et la foule a ri. Alors il est arrivé cette chose : Le vieux couple né dans
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la commune, et qui va à l'église, et qui respecte les traditions, a dû fuir devant l'exotique, devant le fils de la grimace et de la fourberie. Possédés par l'esprit malin, les hommes de cette terre ont hué celui qui a leurs méfiances, leur accent...
Il est vrai qu'ils se sont ressaisis. Ce matin, ils ont été vingt à dire : « On a ri, c'est sûr. Le moyen de ne pas rire ? Pourtant, on ne devrait pas se moquer d'un citoyen par l'intermédiaiie d'un singe dressé à ce commerce. » Et ils ont conté le tango dégoûtant, les injures de Félix, la bagarre, la poursuite.
Il faut agir ! Dix fois, Jérôme s'est regardé dans le miroir qui est à côté du lit. Ridé, il l'est. Des pommettes saillantes, le crâne lisse, le rictus de la vieillesse, soit. Mais en toute franchise une physionomie de travail, d'honnêteté. Devant son miroir, Jérôme refuse net de ressembler à un singe.
Consultée, Sophie est d'accord. Désormais, comment tirer vengeance ? Soixante ans et plus de dignité, quarante ans et plus de vie commune seront-ils bafoués sans que châtiment s'ensuive ?
- — Il faut organiser la résistance, conseille Sophie, dresser l'honnêteté contre l'argent.
— Oui, répète Jérôme, dresser l'honnêteté contre l'argent ! Se confiner dans la bonne conduite est encore plus ardu que de ramasser des millions.
Alors ? Le plus simple n'est-il pas d'avertir M. Grassou que les esprits s'échauffent, que la * coupe est pleine ?
— Se faire dévousoyer dans son village par un
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singe !... Franchement, ça me crée le droit d'écrire anonyme. On se trouve dans une situation trop critique pour ne pas se servir du mystère. Us ne méritent que l'anonyme... Sophie, prends la plume. Moi, comme citoyen, j'ai trop d'occasions de montrer mon écriture. Pèse fort et écris renversé.
Us peinent, Ils recommencent. Us raturent encore. Enfin, voici :
AVIS. — L'attention de monsieur Grassou est attirée sur la vie scandaleuse du chauffeur Félix et du nommé Oscar dans le pavillon de la clairière. Tout un contingent de demoiselles du petit genre ! Bref. Ces demoiselles, plus le Félix, plus l'Oscar, plus un ouistiti dressé à se moquer d'une population laborieuse, on les a vus aussi à la fête du village... Insultes, inconvenances, ivrognerie, bagarre. La population entière, sans distinction de sexe ni d'âge, est indignée de pareils procédés, car les précédents propriétaires du château ont toujours respecté ses plaisirs et ses travaux. Si la provocation continue, le chauffeur, le jeune monsieur et V ouistiti pourraient bien passer à la rivière. Avis aux amateurs I
Signé: Des sales paysans comme dit madame Grassou qui ferait bien de se veiller aussi.
Quand il ne va pas à la pêche, M. Grassou passe la matinée devant son bureau, meuble monumental que protège, la besogne terminée, une carapace métallique. Sur la table de ce meuble,
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des classeurs, des registres numérotés, des prospectus. Patiemment, M. Grassou veille sur sa fortune. Peu après dix heures — à neuf tintent les grelots de la voiture postale — Jacqueline apporte le courrier.
Ce mardi matin, M. Grassou décacheté trois lettres dont l'adresse Pétonne. H les parcourt vivement, d'abord, puis les lit attentivement. L'une est signée X. Y. Z., la deuxième « une personne âgée, mais scandalisée », la troisième : « un qui ne se laissera pas insulter plus longtemps, » Car Jérôme n'a pas eu le monopole de son idée. Et sur chacune de ces lettres, des précisions, des indignations, des protestations, de nettes menaces, aussi.
— Quel imbécile que cet Oscar ! marmotte M. Grassou, énervé. Il ne pourrait pas commettre ses fredaines ailleurs !... On a le droit d'être jeune, mais pas bête à ce point !.. Quant à Félix, je m'en vais le nettoyer. Cette amitié avec Oscar a suffisamment duré.
M. Grassou est ennuyé, plus que cela, mal & l'aise, malheureux. Il a vraiment assez lutté dans sa vie pour trouver enfin la paix ! Etait-ce la peine de fuir les soviets, les tapeurs, les inventeurs, et ces cortèges en marche derrière la flamme des drapeaux rouges, pour trouver à la campagne une population soulevée par d'absurdes provocations ï Alors quoi, partir ? S'enfermer de nouveau dans une rue ? passer d'un hôtel à un autre hôtel ? Ça, non 1 M. Grassou s'est attaché à son jardinier, à ses fleurs,
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à ses légumes, à ses fruits, à son parc; aux flâneries le long de la rivière. Nice, en hiver, soit, puisqu'on vit de concessions, mais d'avril à novembre, la Battue !... Qu'ont-ils donc bien pu commettre, ces deux crétins ? M. Grassou rapproche patiemment des faits : hier, du village au château, deux pneus de l'automobile ont crevé ; sur le mur longeant la route, écrites à la craie, de très lisibles injures où le nom de Grassou revient trop souvent ; cette nuit, enfin, on a vidé le bassin et râflé toutes les truites. C'est donc la guerre déclarée !... Flanquer Félix à la porte, laver la tête d'Oscar, tenir Achille en captivité, supplier Olga de surveiller ses expressions, que de choses, quelle bataille ! Et le résultat ! Elle en prendra sûrement prétexte pour déclarer que la vie est impossible au milieu de ces manants. La fin du rêve !
• Décidément, il faut trouver autre chose. Et M. Grassou, qui est homme d'affaires, trouve autre chose. Ça ne traîne pas. Il prend son chapeau. Le voici sur la route. Il y a toujours deux clans dans un village ! On va les toucher l'un et l'autre au point sensible.
Une fillette introduit M. Grassou auprès du pasteur.
— C'est encore, moi, monsieur. Bien en retard, par exemple, pour m'acquitter de ma dette envers vous et votre Eglise. Le mariage de ma fille...
Très froid, le pasteur répond :
— Monsieur, nos services sont gratuits.
— Je me suis mal exprimé. La gratuité n'empg.
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ehe pas la reconnaissance. Et alors je viens mettre à votre disposition cinq mille francs pour l'embellissement de votre temple... Des vitraux, par exemple, de jolis vitraux...
Le rêve de M. Vuilloux ! Il ferme les yeux. Puis, héroïque :
— Je vous remercie de votre offre dont je ferai part, ce soir même, à mon Conseil de paroisse. Que décideront ces messieurs ?... Personnellement, je me permettrai d'élever quelques objections que je vais vous exposer avec une franchise dont vous ne vous formaliserez pas... Car il y a l'argent et... ce qui entoure l'argent, si je peux ainsi dire. Je précise. Votre fils et votre chauffeur ont été, le soir de la fête, les auteurs d'un vrai scandale. Ils avaient amené des gens de moralité plus que suspecte. Nos jeunes gens ont été injuriés et le tout s'est terminé par une bagane. Nous ne sommes pas habitués à ces mœurs, ici... Effet déplorable. Contagion du mauvais exemple... Or je suis le pasteur de cette paroisse. Mettez-vous à ma place, je vous prie. Il m'est impossible de ne pas affirmer qu'il existe une solidarité dans les familles... Mes paroissiens sont très montés, non sans raison... Tout cela est délicat, très délicat... Tenez, ce matin même, j'ai dû mettre ma bonne à la porte. Elle traînait sa malle dans le corridor il n'y a pas vingt minutes. Autant que je suis informé, votre fils et votre chauffeur ne sont pas étrangers au spectacle offert par cette créature à ceux dont j'ai charge d ? âme... Et voilà !
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Cette décharge, M. Grassou la reçoit en pleine poitrine. Diplomate, il se garde bien de partir en claquant la porte. S'il veut atteindre son but, il convient de jeter du lest.
— Ah ! il est bien difficile de tenir la jeunesse au jour d'aujourd'hui ! Je peux pourtant vous affirmer que ces histoires ne se renouvelleront pas. Mon chauffeur, garçon du reste très dévoué, est sans doute le seul coupable. Il sera renvoyé. Je parlerai à mon fils comme il convient... Bref! je vais agir.
Devant une aussi noble réponse, M. Vuilloux s'amadoue.
— Je répète, monsieur, que je suis touché de votre démarche. Ce soir je ne cacherai pas les objections, qui subsistent, mais je laisserai ces messieurs absolument libres de leur décision.
Un silence.
— Le cas échéant, pour ces vitraux, auriez -vous des sujets à proposer ?
Question habile, sorte d'examen. Grassou se creuse la tête. Il ne lui vient guère en mémoire qu'Adam et Eve chassés du paradis, puis Daniel dans la fosse aux lions. Peut-être un miracle, mais lequel ? Il dit enfin :
— Pour les sujets, je m'en rapporte.
Embarrassé, il tousse, puis se lève, prend congé
et gagne la porte de chêne qui le rend à la vie normale.
— Tant pis pour le camouflet ! songe Grassou. Ils accepteront. Cinq mille francs, ça ne se ramasse
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pas derrière un cheval. Lui, il se doit de mêler la religion à tout, déposer pour le scrupule, mais les autres savent le prix des choses. En douceur, on les enchaînera,.. En route pour la maison du syndic. Oui, M. Batteloup est chez lui. Le voici, petit, gros, tout le sang sous la peau. Une gêne, pourtant, dans ses yeux clairs. Elle ne durera pas.
— Je sais que vous êtes très occupé... Les pommes de terre, les fruits, le bétail, demain le labour. Alors je vais droit au fait. J'aime la campagne, moi, et je ne veux pas vivre en étranger parmi vous. Entre voisins on se doit des coups de main. Or, je crois savoir qu'on parle d'autobus qui desserviraient les villages de la contrée, qui les relieraient aux gares. Bonne idée ! Mais l'argent ?... Il manque dix mille francs au comité d'initiative, hein ?.,. Un progrès est un progrès. Ces dix mille francs, je les souscris. Ça vous va ?
Si ça va au syndic ! Son rire est comme un soleil. Il en a la figure tout éclairée. Il remercie. Il explique. Les deux hommes se comprennent admirablement. Us parlent transport du lait, fièvre aphteuse, marasme des affaires, nécessité d'intensifier la production. Et comme ils vont se quitter :
— M. le syndic, qu'est-ce que c'est que cette histoire, le soir de la fête ? Rien de grave ?
— Oh ! c'est le singe à monsieur... Le chauffeur avait un verre dans le nez... Des rivalités de jeunes gens qui fréquentent... Des propos mal interprétés... Mais l'autobus éteindra les critiques.
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On croit tout arrangé, parfois, et tout va craquer.
Le lendemain matin, alors que Jérôme cueille des
poires, M. Grassou, de belle humeur, l'aborde. Il
lui parle duchesses, louises-bonnes, martins-secs,
puis, en passant :
— Alors, cet incident de dimanche soir ? On grossit des bêtises.
Ce mot pique Jérôme au vif.
— Je demande pardon à môsieur. Les beaux cadeaux attachent les langues mais on n'en pense pas moins. Au Conseil de paroisse, à ce qu'on raconte, il y a eu bien de la résistance. L'argent ne ferme pas toutes les blessures.
Jérôme exagère. Hier, après que M. Vuilloux eut exprimé ses scrupules, Constant Bollet a dit :
— Je comprends, mais il y a des fois que...
(c'est sa formule). Si on refuse le don, M. Grassou pourrait bien se formaliser. Une supposition, il quitterait la commune ? Un rude trou dans le budget !... Les grosses fortunes, on tape dessus. Ça mène à quoi ?... Est-ce le moment de faire aux difficiles ? Il ne faudrait pourtant pas qu'on en vienne à dire que par son refus l'Eglise a ruiné la commune... L'argent... l'argent, on ne sait également jamais d'où il sort.
— Je ne vous demande pas de refuser, a lépondu M. Vuilloux, je vous explique simplement qu'il
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me sera pénible de prêcher en face de vitraux donnés par des gens pour qui l'Evangile est lettre morte.
Mais Fernand Dumotiers a trouvé la solution du problème.
— Toutes les opinions sont respectables. Moi, je propose qu'on fasse une petite vente cet automne. On ramassera bien un millier de francs dans la commune. On les ajoute aux cinq mille de M. Gras* sou. Comme ça, quand M. le pasteur regardera un vitrail, il pourra toujours se dire que c'est le coin offert par les fidèles.
On a ri. Et on a voté.
Mais Jérôme répète et sa voix tremble :
— L'argent ne ferme pas toutes les blessures. Devant cette colère mal dissimulée, M. Grassou
demande avec inquiétude :
— Que voulez-vous dire, Jérôme ? Parlez franchement.
— Puisque môsieur me questionne, je veux assez parler par affection pour môsieur. Il y a assez longtemps que je me trouve en butte à la moquerie publique. J'ai soixante-trois ans. Je suis honnête. J'obéis aux ordres. Dans ces conditions, j'ai le droit et le devoir de causer. On me tourne en bourrique, ben ! je me défends... Tout d'abord ce singe cause bien du tort à môsieur... Quant à Félix, une crapule, une toute fine crapule. Môsieur sait-il le génie de partie qui se célèbre dans le pavillon ? On appelle ça des saturnales. Parfaite-
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ment !... Devant les domestiques, M. Oscar me traite de vieux fou, d'abruti ; avec le concours du Félix; il me lâche publiquement le singe contre... Et pensez-vous que M. Oscar se gêne de déclarer à Félix, qui le répète à tout venant, qu'il traînera sa convalescence encore cinq ans, qu'il mène môsieur par le nez ?... Textuel !... Ça me chagrine de voir môsieur trompé comme ça. Môsieur est seulement trop bon.
Grassou a pâli. On le sent touché au cœur. H a une telle horreur des scènes de famille 1 Que va-t-il répondre ?... Mais de la terrasse M me Grassou appelle d'une voix qui vibre. Il faut aller. Tout de suite elle agite les manches de son peignoir.
— Tu es bien long à répondre. Je ne t'appelle pas, je hurle... Entre au petit salon. Et lis ! lis ! Voilà les ordures que je trouve dans mon courrier du matin. Deux lettres anonymes. Des infamies contre Oscar, des insultes à mon adresse ! Oh i j'en ai jusque-là de tes sales paysans ! Plein le dos ! tu entends ! Ils volent les truites 1 Us sèment des clous sur les routes ! Ils écrivent des cochonneries sur les murs ! Maintenant ils s'attaquent à Oscar !
Grassou arrondit les épaules.
— Ma chère, calme-toi. J'ai vu à ce propos le pasteur, le syndic. Tout est en train de s'arranger. Oscar a été imprudent...
— Imprudent ? Je lui ai parlé. Il n'y a rien, rien ! Je ne vais pourtant pas hésiter entre la parole d'Oscar et celle de ces gratte-fumier ano-
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nymes. Tu ne vas pas les défendre, au moins, ces manants ! Je me demande même s'ils n'ont pas empoisonné Achille (elle montre l'animal qui sommeille sur un fauteuil, les paupières en oreilles de poule retombées sur les yeux). Depuis lundi il m'inquiète. J'ai téléphoné au vétérinaire... En somme... Quoi ? Laisse-moi parler... En somme, ce qui arrive est providentiel. Nous avons tiré de ce château ce que nous en pouvions tirer. Désormais nops n'en aurons que des ennuis et de l'ennui... Après ces menaces, je ne pourrais plus vivre si je savais Oscar sur les chemins... C'est réglé. On file, on lâche ce cercueil du moyen âge, on garde Félix pour l'auto et on bazaide le reste de la troupe. Oui, monsieur Grassou !
M. Grassou lève les bras au ciel.
— Félix ? Moi qui me proposais de le ficher à la porte. Dimanche soir...
— Tu recommences avec tes histoires de paysans ? Ficher Félix à la porte ? Un garçon qui a tiré Oscar des griffes des vipères ? Ça, je te le défends, par exemple. On ne te reconnaît plus dans ce milieu, ma parole ! La campagne te fait énormément de mal. Tu te laisses aller. Tu t'habilles grossièrement. Est-ce qu'un homme de ton rang passe son temps à pêcher, à parler à ce potiron de Jérôme ? Tu le vendras, ton château, monsieur Grassou l'égoïste. J'en ai assez, moi, de bâiller dans un trou !
Devant son rêve qui s'écroule, M. Grassou a un
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geste de désespoir, une révolte, la première depuis vingt ans, peut-être. Il regarde sa femme qui paraît soudain changée en statue, immobile, distante, glacée. Comme elle hausse imperceptiblement les épaules, une colère de lapin lui monte au cœur, il frappe du pied, ses lèvres remuent, et il ose :
— Tu crois que je passerai ma vie à céder ?... Je vous ai gagné la fortune. Je fais ce que je veux. Ce que je veux, tu entends ! Je n'admets pas qu'on me parle comme à un domestique ! Quant à Oscar, il se moque de nous. C'est le moment de le mettre au pas, ce galopin ! Ne me provoquez pas ! J'en ai assez d'être votre poire !
Elle hausse encore les épaules. Elle s'éloigne, le buste très droit, avec ces mots nettement détachés qui tombent comme une aumône :
— Toi, tu te mettras à genoux si tu veux que je t'adresse encore la parole...
Est-ce une victoire pour lui ? M. Grassou l'ignore. Mais déjà il est affreusement malheureux et il ne sait pas ce qui l'empêche de se mettre tout de suite à genoux. Qu'a-t-il donc dit ? De quel prix va-t-il le payer ?... Tremble-t-il encore de colère ou de crainte, déjà ?... Devant Oscar attiré par les éclats de voix, apparu soudain les mains aux poches, gras et pommadé, lâchant ces mots au milieu de l'air qu'il sifflote : « Ben ! vous en faites un raffut ! » M. Grassou voit rouge ; de nouveau ses nerfs vibrent comme la chanterelle sous l'archet et il attaque avec violence.
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— Ah ! voilà le coco qui se vante de mener ses parents par le bout du nez !... Ça te va/ hein, de traire les vaches à lait ? Mai* î« commence à en avoir assez !... De la frime, de la flemme, de la tromperie cette convalescence qui n'en finit pas ! Nom de Dieu, il est temps que je m'en mêle !
Crapaud !
Oscar s'est redressé. On ne reconnaît plus le garçon au regard de mollesse, aux gentillesses de chat, dans cet être blême, à la physionomie hideusement contractée, qui crache l'insulte.
— As-tu fini de m'engueuler ? Est-ce que je te cause, par hasard ? Fous-moi la paix !
Il ne parle pas, il glapit avec l'air d'une bête qui va bondir. Mais c'est Grassou, le front moite de sueur, qui se précipite ; il tient son fils aux épaules, il le secoue, puis le lâche et recule. Une furie s'est jetée entre eux, les griffes en bataille, la face tuméfiée d'indignation :
— Tu es fou, complètement fou ! Battre un enfant qui était à la mort il y a dix-huit mois? Ah ! je perce ton jeu. Tu voudrais faire d'Oscar un reclus, de moi une fermière ? Non, monsieur ! Nous avons des valeurs à notre nom. Avec ou sans vous, mon fils et moi nous tiendrons notre rang. Si le cœur vous en dit, crevez tout seul dans votre château ! Il fera chaud quand on vous recausera 1
Elle jette sur le plancher des papieis chiffonnés qu'elle piétine.
— Les lettres de vos amis les gratte -fumier 1 Ramassez !
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... M me Grasson a entraîné son fils. Et l'homme leste seul ; il titube, il s'essuie le front d'un revers de bras, comme les faucheurs. Autour de lui il ne voit que du brouillard, des points noirs qui dansent dans ce brouillard ; sa bouche est un peu ouverte, ses joues tremblent ; dans ses yeux l'effroi de ce qu'il vient de dire et de faire.
Ils se sont heurtés avec une telle violence qu'ils en restent étourdis. Qu'est-ce que cela signifie ? On vivait si paisiblement. Elle ordonnait, il obéissait, Oscar grillait des cigarettes dans son hamac... et soudain des yeux irrités, des gestes au plafond, le tapage des phrases lancées comme des coups de poing. Après quoi la barricade du silence, les regards furtifs, les airs de dignité outragée.
M me Grassou cherche à comprendre. Quelle mauvaise mouche a donc piqué ce pauvre Albert ?
À-t-on idée de ça ? Pendant près d'un quart de siècle dire oui et amen à tout, puis brusquement, sans motifs, crier : je veux, insulter sa femme et son fils ! Mais nous ne céderons pas. ...Quand on est née pour mener, on mène jusqu'au bout ; on ne se laisse pas condamner à la réclusion perpétuelle dans un château suant l'ennui. Ça se paye, les révoltes, monsieur Grassou ! On va vous mater. Ça ne traînera pas I Mais à l'heure du pardon, faites vos malles et vivement !
Précisant ses projets, M me Grassou dit à Oscar :
— En somme, nous allons lui rendre un très grand service. Tu le connais, ton père : très consciencieux, très sentimental, trop. Cette petite
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vie lui a plu. Cueillir ses poires, ses pêches, ça lui va, ça lui va tout à fait. Avant un an, si je ne m'en mêle, il tutoiera la moitié de ces paysans qui nous salissent par lettres anonymes et nous ne sortirons pas vivants de ce trou. Pour amener ton père à reconnaître ses torts envers toi et envers moi, nous allons le boucler dans le silence. C'est très simple. Et très poli.
— Aussi pourquoi est-ce qu'il m'a engueulé ?
Je ne lui avais rien fait. Il n'est pas méchant, d'ordinaire. Et moi non plus quand on ne m'embête pas. "
— Calme-toi, mon chéri. Je veille sur ton avenir. Je défends ta santé. Nous avons le droit d'être durs pour ton père. Je répète que c'est pour son bien et pour le nôtre.
— Ça ne va pas être rigolo.
— Il faut ce qu'il faut, mon ami.
— Oh ! d'accord... Dernièrement, il m'a proposé d'acheter des vaches.
— Des vaches ! Et tu ne me l'avais pas dit ?
Mon Dieu, des vaches ! Oh ! il est temps d'agir avec la dernière énergie...
Depuis trois jours pleins ils ne lui parlent donc plus. L'heure difficile débute par la sonnerie du gong, car chacun met son point d'honneur à assister aux repas, cérémonies désormais revêtues de solennité funèbre. Le bruit des fourchettes rappelle celui des tambours endeuillés. Que les mouches dansant sur la nappe ont l'air contentes de vivre ! On ne se brouille donc jamais dans le monde des
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mouches ?... Le service traîne et pourtant Jacqueline s'empresse. M. Grassou se sent monumental. Complices, la mère et le fils parlent de la température, de leur visite au vernissage van Housen de Tétroff . Le nom de ce peintre les amuse. Quand ils n'ont plus rien à dire, ils font des agaceries à Achille. Aucun acte d'hostilité contre M. Grassou, aucune allusion malsonnante. Il n'existe plus, tout simplement. On devine que M me Grassou s'accommode de la querelle, qu'elle s'y installe et y restera jusqu'à ce que le coupable tende le cou au carcan.
— OU madame désire-t-elle prendre le café ?
demande Jacqueline qui ne perd rien de cette comédie et tient la cuisine au courant des moindres incidents.
— Au fumoir. Deux tasses.
— A moi, vous le servirez ici, commande M. Grassou qui entend faire acte d'indépendance.
Olga Grassou, Oscar et Achille se retirent, laissant le réprouvé avec les mouches.
Mais le pire est encore de se retrouver, soir après soir, dans la même chambre, de saisir une éponge, un peigne, de se préparer à la nuit. Et de se taire. Lui, du moins. Car elle parle encore au singe, elle l'assied sur son petit pot, l'encourage à s'exécuter sans délai, puis l'installe et le borde dans sa couchette avec de tendres propos. Heureusement que le lit est immense. Avec une rancune pitoyable, M. Grassou considère la nuque blanche de sa femme. Il tousse un peu. Du temps passe.
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Elle dort. U soupire. Avoir perdu deux jours, trois jours de bonheur 1 Au soir du quatrième, comme elle le regarde de ses beaux yeux cruellement indifférents avant de tourner le dos pour marquer en quelle estime elle le tient, incapable de résister plus longtemps il dit d'une voix rouiilée : « Bonne nuit ! maman !... » A-t-il réellement parlé ? Comme il en doute lui-même, il sourit un peu pour montrer que c'est bien vrai. Mais elle le regarde encore avec cette douceur inexpressive qui est assez exactement le comble de l'indifférence.
M. Grassou reste coi. Pour s'occuper, pendant un temps infini il surveille, entre les persiennes, la lueur bleue des éclairs d'un orage sans tonnerre. D'un éclair à un autre il compte : un... deux... trois... Cela va en général jusqu'à trente, une fois jusqu'à dix-huit, une autre fois jusqu'à cinquante et un. M. Grassou est content quand il a une série bien régulière de beaux éclairs violets... Quelle heure est-il ? Dort-elle vraiment ?... D'un doigt, doucement, il touche l'épaule tiède qui tressaille pour avertir qu'il serait prudent de ne pas récidiver. «Peut-être qu'elle ne m'aime plus ? se demande alors Grassou. Dans les livres, on lit des histoires où ça finit comme ça après des vingt et des trente ans d'amour ». Il décide de lui rendre la monnaie de sa pièce mais l'aube blanchit le ciel au moment où il se rend compte qu'il en est parfaitement incapable. Et tout cela serait comique s'il ne souffrait comme un enfant qui a du chagrin et qui ne sait à qui le confier...
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Levé le premier, Grassou se rase. Il chasse alors l'air entre deux dents, sur trois notes, avec une continuité dans laquelle il s'applique à glisser de l'insolence agrémentée d'une grande liberté d'esprit. H pense : « Je ne céderai pas. Je claquerai plutôt. Vous allez voir comment on me mène par le nez ! »
Le matin, cela va. Il y a le journal à lire, des paperasses à classer, des ordres à donner dans le téléphone posé sur un coin de la table. Isolé dans son bureau, face aux chiffres, M. Grassou ne craint personne. Pour régler une affaire importante, un voyage serait indiqué. Mais n'interpréterait-on pas cette absence comme une fuite ? Et pas commode , le retour. Sortir en automobile ? Il est plus prudent, jusqu'à la victoire, d'éviter tout rapport avec cette fripouille de Félix certainement pourvu d'ordres stricts par la partie adverse.
Ah I le gong ! La chaise d'Oscar est vide. Un match, sans doute. Olga tapote sa chevelure d'une paume attentionnée. Un livre est ouvert à côté de son assiette, fort spirituel, sans doute, car elle sourit souvent. Avant de tourner la page, un mot à Achille assis sur la chaise voisine. En manière de riposte, Grassou, qui s'approvisionnera de journaux ce soir, tire une lettre de son veston, la lit ; cela dure longtemps bien qu'elle ne comprenne que six lignes.
— Madame prendra son café ?...
— Sur la véranda. Viens, Achille.
— Et monsieur...
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— Ici!
H reste devant son assiette où gît une prune qui lui paraît soudain à ce point absurde qu'il l'envoie d'une chiquenaude rouler sous une chaise.
Tout l'après-midi M. Grassou va et vient le long de la rivière. « Tu céderas, tu céderas » clapote le flot. Céder ? Sur la colline au sommet déboisé Grassou va chercher des alliés. Il regarde longuement le dos diapré des forêts, la coupe verte des vallons, les champs, les prés, les feux d'automne dont la fumée est du même bleu un peu gris que le ciel ; ce paysage, il le regarde en homme ami de la paix, en homme qui grisonne et que des hérédités paysannes ressaisissent. Derrière ce bois, au pied de ce coteau adossé à la montagne, fume le toit des vieux parents... Ses parents ! Il lui vient un appétit de les revoir, de prendre place à leur table devant ce café au lait dont il n'a jamais retrouvé la saveur... Abandonner tout cela du jour au lendemain ?... Puisqu'il offre l'hiver, sapristi, qu'on le laisse donc tranquille pendant le reste de l'année ! Arracher un homme au nid qu'il vient de bâtir, où il se plaît, où il revit, c'est méchanceté pure.
Ce mot de méchanceté jette Grassou sur une piste. Il se rappelle qu'ayant annoncé certain jour à sa femme la mort dramatique d'un ami ruiné par des spéculations hasardeuses, elle avait eu cette exclamation : « Bah ! on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs »... Est-ce que, pour elle, il n'a pas lâché de vieux camarades trouvés trop simples ?... N'a-t-il pas toujours cédé
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par horreur des reproches, des scènes ?,-. « Il s'ennuie, le gros », lâcha un inconnu, sur ses talons, comme il traversait en bâillant le jardin d'un casino. Certes, s'il s'est ennuyé ! Sous prétexte de marier Riri, de distraire Oscar, où ne l'a-t-on pas mené, poussé, trimballé ? Pour plaire à sa femme il en a fait des haltes devant les boutiques de modes, il en a vécu des heures, assis dans les halls d'hôtel, à contempler le défilé de mornes voyageurs ! Et des concerts, alors qu'il n'aime que les fanfares, et des parties de tennis, et des visions de dancing! «Beaucoup d'entrain, tu ne trouves pas ? » Et elle le traînait ailleurs comme un caniche... En somme, il est celui qui a gagné la galette et qu'on exploite. « Cette Riri, l'ai* je gâtée, lui en ai -je passé des fantaisies et des insolences !.... Ça se marie, ça file, ni vu, ni connu. Une carte par mois et un chameau dessus... Quant à Oscar , il mériterait des gifles. Est-ce qu'on dit : Fous-moi la paix... à son père ?... On les a pourris, ces gosses. Mon chouchou ! ma cocolette ! il en pleuvait des mots tendres... Et les voilà qui se vantent de me mener par le nez ! Et parce que j'ai été trop bon, que j'émets enfin la prétention de rester chez moi, on parle de me mettre à genoux ! Trop bon, soit. Mazette, jamais ! »
Ayant mis sous ses yeux toutes les pièces du procès qu'il intente à sa famille, Grassou étouffe de colère. C'est lui qui ne leur adressera plus la parole ! Et s'ils s'obstinent dans leurs folies, qu'ils aillent au diable !
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Ces violences secrètes calment M. Grassou. Mais voici que cette pensée lui chavire à nouveau le cœur : « Est-ce qu'elle ne m'aimerait plus ? Elle me trouve trop vieux, peut-être. » Adossé à un chêne, Grassou tire une petite glace de la poche de son gilet : les cheveux gris, des rides, un peu trop de graisse au menton... Néanmoins, de toutes ses forces Grassou repousse la crainte qui lui est venue. Ses accusations, il les rétracte, il les efface de sa mémoire. Qu'importe si sa femme l'a absorbé, annexé, puisqu'il l'aime. Il a besoin d'elle, de son rire, de ses gestes, de son parfum, de ses brusqueries, de ses caresses, de la sujétion dans laquelle elle le tient. Le mieux n'est-il pas d'aller à elle, de lui dire : « Me voilà, maman. Qu'est-ce que tu décides ? »
Sans doute, mais c'est Oscar qui aura le droit de ricaner ! Assis sur une pierre froide, Grassou se débat contre lui-même où l'amour et l'amourpropre se livrent bataille. Et il s'en va, tête basse, ayant faim et soif d'un regard bienveillant, d'une parole sympathique.
— On ne voit plus môsieur, ces jours.
— Ah ! je n'ai que des embêtements.
Jérôme remarque les gestes brusques de son
maître, cet air de caricature de soi-même, ce masque aux traits détendus sous le chapeau dont l'aile pend.
— Môsieur a des embêtements ?
Et il ferme la porte de la serre pour retenir cette confidence dans ce cadre parfumé. Alors :
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— L'argent et le souci, c'est des frères jumeaux,
— H ne s'agit pas de cela.
M. Grassou hésite. Mais il ne peut porter son tourment tout seul. S'il ne lui est pas possible de dire toute la vérité, il dira du moins la moitié de la vérité.
— Vous m'avez p^rlé l'autre jour de... voua vous souvenez ? Oh ! je ne vous reproche rien. Bref ! Mon fils n'est pas gentil du tout avec moi... Des embêtements d'affaires, tant qu'on voudra, mais la paix dans la famille !
Le vieux jardinier s'est rapproché, mystique. Dans sa figure rugueuse les yeux s'emplissent d'une clarté bleue comme des vitraux caressés du soleil entre des murailles craquelées.
— Est-ce que môsieur lui a déjà causé de l'Etre suprême ?
M. Grassou sursaute. Que lui veut ce piétîste de village ?
— Vous y tenez donc bien à votre Etre suprême ? Jérôme s'obstine doucement.
— En dehors de la crainte du Seigneur, la vie n'est qu'une cinématographie.
— Savez-vous ce que je trouve dégoûtant, moi ? C'est que votre Etre suprême, qui a créé les hommes sans les consulter, ne soit pas capable de leur donner un bonheur qui dure.
La face de Jérôme s'éclaire de nouveau ; elle fleurit comme les plantes qui l'entourent.
— Bonheur ! bonheur ? Le vrai bonheur s'organise... Pour nettoyer une chambre, on com-
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mence par balayer une toile d'araignée, on continue par une autre. Ainsi de suite jusqu'à propreté complète. Or, môsieur est entouré de toiles d'araignées : il devrait négocier c't' Achille qui donne une allure fanatique aux gens et aux événements, et chasser le Félix, coûte que coûte... Après, on s'attentionne aux épileptiques, aux tuberculeux, aux orphelins, on se constitue en profondeur. Et le bonheur s'amène tout à la douce. Ah ! si on se donnait pour le monde d'en haut la moitié de la peine qu'on se donne pour celui d'en bas, ça irait encore bel et bien. On oublie trop facilement, sauf respect, qu'au Jugement c'est tout nu qu'il faudra comparaître, Parfaitement ! Tant hommes que femmes... Pour en revenir au bonheur, il faut le cautionner sérieusement.
M. Grassou hausse les épaules.
— Ces épileptiques, ces tuberculeux sont deux fois sur quatre des salopiots victimes de leurs vices. Qu'on les aide, bien. Je l'ai fait.. Mais ne vous mettez pas pour eux sur la paille, ils réclameraient encore cette paille. Félicitations, Jérôme: il a créé un beau monde, votre Etre suprême !
— Le livre enseigne : qui lui déclare la guerre achève sa course par une cupesse. Ça tarde, ça vient...
M. Grassou n'aime pas cette conclusion. Il cherchait du réconfort et non des menaces.
— Arrosez vos fleurs, Jérôme.
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... En ce matin de dimanche pluvieux que les sonneries de cloches, mouillées elles aussi, rendent insupportable à un cœur sevré de joie, Grassou tient sa vengeance : il va sortir sans manteau, sans parapluie ; il rentrera transi, crotté, toussant creux, et * si la pneumonie le terrasse il sera fermé à tout appel, clos à toute tendresse ; son râle seul répondra aux demandes de pardon.
La nature est hideuse : les bois, un repaire de champignons pourris ; les routes, des fleuves de boue ; les villages, des gouttières crachant l'eau, des fumiers entourés d'une flaque puante. Personne. Portes fermées. Des meuglements au fond des écuries. Dans le vent les flèches des premières feuilles mortes. Grassou se compare à elles. Lui aussi est roulé, emporté il ne sait où. Peut-être exagère-t-il ce qui lui arrive ? C'est que, jusqu'aujourd'hui il n'a jamais eu à se poser de questions demeurées sans réponse. En affaires, on gagne de l'argent, on en perd ; on sait ce qu'on a, on sait ce qu'on doit, on s'arrange en conséquence. En affaires on ne se demande pas qui a créé les hommes, ni comment ni pourquoi : ils existent et on les tond... Sentimentalement, Grassou vivait dans le sûr. Or qui possède l'amour ne l'analyse pas... Et brusquement l'insécurité, le désarroi. Essayer de comprendre et souffrir, quand on n'a pas l'habitude, est une terrible fatigue.
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... H y a des heures où une force vous pousse là où s'assemble la foule, là où un homme, mis à part, dit les formules venues du fond des siècles. Comme Grassou passe devant l'église où bourdonne un chant, une curiosité, un besoin physique et sentimental de protection le poussent sous le porche. Encore qu'il ait abandonné son château pour offrir * son corps aux traîtrises des maladies, Grassou veut tenter la chance. Son regard suit les cordes jusqu'aux cloches pendues là-haut dans un enchevêtrement de poutres. S'il tirait sur ces cordes poilr alarmer le pays ? H doit repousser cette pensée... Riri et Gouniakis étaient là, il y a deux mois. Bizarre, la vie... L'homme mouillé s'est glissé sous la tribune où l'ombre règne. Et il regarde. En avant, les enfants. A droite, les femmes. À gauche, les hommes, dont les moustaches débordant les joues sont comme un jet d'épis. Ayant regardé, M. Grassou écoute.
...« Enclins au mal, incapables par nous-mêmes de faire le bien et qui transgressons tous les jours et de diverses manières tes saints commandements, ce qui fait que nous attirons sur nous, par ton juste jugement, la ruine et la perdition. »
Quoi ?... Des menaces ?... La voix lit encore :
« Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles ; et sur la terre les peuples seront dans la consternation et ne sachant que devenir, la mer et les flots faisant un grand bruit. Les hommes seront comme rendant l'âme de frayeur, dans l'attente des choses qui surviendront dans le
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monde. Car les puissances des cieux seront ébranlées. Et alors ils verront venir le Fils de l'homme sur une nuée, avec une grande puissance et une grande gloire. Or, quand ces choses commenceront d'arriver, regardez en haut, haussez vos fronts, parce que votre délivrance approche. »
M. Grassou ne veut garder que ces mots : « parce que votre délivrance approche ». On lui parle ensuite de la maison fondée sur le roc, mais surtout de celle dont la ruine a été grande. De toutes ses forces, Grassou repousse les propos qui l'assaillent. Vingttrois ans d'amour, de fidélité, est-ce que ça s ? appelle bâtir sur le sable ? La Battue, aux murailles épaisses de deux mètres, debout depuis cinq siècles, la pluie l'a-t-elle emportée ? Ce M. Vuilloux n'a-t-il donc jamais compté les lézardes de son église ?
M. Grassou n'attrape plus que des mots : « Divine puissance... suprême sagesse... la sainte miséricorde », alors qu'il souhaite qu'on lui dise clairement comment il doit s'y prendre pour rester à la Battue tout en se réconciliant avec les siens. Voilà la question, la seule question... Comme Jérôme, assis au premier banc, écoute ! Quel type ! Dire qu'on en fabrique encore !
En somme, M. Grassou ne trouve ici aucune syoi pathie. Plutôt de l'ironie. H a mal à la tête. Il se fait l'effet d'un fantôme. Pour retrouver le coq)s qu'il a laissé devant la porte, il s'esquive tandis que l'assemblée chante : « Eternel roi, Eternel roi ! croire en toi c'est la vie... »
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Ragaillardi à l'idée de montrer ses souliers boueux, ses habits percés de pluie, Grassou regagne la Battue. Madame et monsieur Oscar sont en ville, avec le singe, convoyés par Félix ; on ne les attend pas avant six heures. Tant pis ! Le coup est manqué. Mais ce soir, Grassou se remettra sur les routes ; il rentrera tard, plus boueux, plus mouillé encore. Si Olga ne se jette pas dans les bras de son époux, c'est que l'amour est mort en son cœur... Brr ! quel froid ! Un frisson entre les omoplates. Parfait !... Les pas des domestiques résonnent dans les corridors aussi sombres que des couloirs de prison. De tristes secrets semblent peser sur le château qu'enveloppent les hachures serrées de la pluie.
De nouveau Grassou foule la boue collante dans la nuit qui vient vite sous l'épaisseur des nuages. Au village, derrière les vitres embuées, les femmes mettent les assiettes sur les tables. Des flammes dans le noir des cuisines, des lueurs de falot sur les flaques, un chant d'ocarina dans une écurie. C'est l'heure où, le bétail soigné, les bidons portés à la laiterie, les pares font sauter les gosses sur leurs genoux. Douceur du dimanche soir qui serre les familles autour du foyer. Et Grasson fuit son château, patauge le long des haies, plus malheureux que le chemineau qui sait du moins les bonnes adresses et dormira contre le ventre chaud d'une vache.
De flaque en flaque, Grassou arrive à Nollens, le village sur la colline, à cinq kilomètres de la
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Battue. Etouffé par toute cette nuit, écœuré par le silence qu'il endure depuis tant de jours, le solitaire pousse la porte de l'auberge d'où vient un bruit de voix. Au gros homme en pantoufles vertes qui s'empresse, étonné, Grassou conte une histoire vraisemblable. Trois décis de vin blanc, du pain, du fromage et tout ira mieux.
Poliment, Nicollet, le cantonnier borgne, sonneur et fossoyeur aussi, et Jaton, le taupier, accoudés face à face, penchés à se toucher du nez, déplacent leur tabouret.
Grassou s'est assis. A regarder les fronts calmes de ses voisins, leurs yeux bonasses et roublards, leurs moustaches couleur d'avoine trop mûre, il se revoit enfant dans la salle à boire de YEpi d'Or où s'accoudaient des hommes ayant même teint, mêmes traits, mêmes gestes, même parler lent et chantant. Sa mère tricotait derrière le comptoir. Parlant et riant, son père allait de table en table. Il semble vraiment à Grassou qu'il retrouve une famille perdue, qu'après de longs voyages et de longues tristesses les lumières de la maison natale brillent pour lui. Et qu'il s'enfonce dans cette sécurité, dans cette bienveillance. Il boit ses trois décis, il mange son pain et son fromage.
— Un litre de vieux, du bon, et trois verres.
Les voisins ont compris. Une larme échappée de l'œil lyrique du fossoyeur se perd dans les poils rêches du menton. Comme un chat noir se frotte aux jambes des buveurs, M. Grassou demande :
— Est-il exact que les gendarmes tuent les chats à cause de la fièvre aphteuse ?
— Sûr et certain. Les autorités soutiennent que les chats la voyagent d'une écurie à l'autre. Et les souris, et les rats, et les amoureux ?... Us disent bien qu'ils ne tuent que les chats errants. Comme si tous les chats n'étaient pas errants de profession, les matous surtout. A moi, ils m'ont fusillé les trois miens, la tricolore, le jaune, et le gris. Ah ! le jaune, il avait une de ces manières de vous sauter sur l'épaule et de vous lisser la moustache d'un coup de nez... En tout cas il faut que môsieur se veille avec son singe !
— Celui-là, ils n'ont qu'à l'abattre.
— Ça chagrinerait trop madame, proteste le fossoyeur.
Grassou se taisant, on parle d'autie chose.
— Commencent-ils à se calmer dans les villes, ces bolcheviks ?
Grassou dénonce les meneuis qui trompent la foule des gogos. Mais on compte sur la campagne ! D'un geste puissant des deux bras, le taupier nivèle d'imaginaires obstacles.
— Les villes, ça bout, ça chauffe, ça saute. Moi, je voudrais qu'on me nomme taupier de ces bolcheviks. Tonnerre !
Et l'on exige que Grassou quitte ces défenseurs de l'ordre ? Il a une protestation intérieure, cependant que Jaton célèbre son métier.
— Le taupier ? roi d'une commune. Petite paye. Et après ? On ne crève pas. Tout le temps par les
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prés. On tend ses lacets, on compte les cadavres, on mange son fromage au coin d'une haie, on pique un verre chez une grosse nuque...
Jaloux, le cantonnier :
— Et une route ? Quand on Ta bien bichonnée, borne après borne, liquidée de cailloux et d'herbe, on s'assied sur le talus, on allume sa pipe et on considère... Je ne donnerais pas ce moment pour trente mille francs.
M. Grassou ne dira-t-il rien ? Nicollet et Jaton posent leurs regards frustes sur l'homme qui a les moyens de se chauffer, de s'arroser, de se nourrir « en première » et qui se tait au lieu de célébrer la vie. Nicollet tâtonne autour de ce silence.
— J'ai vu môsieur à l'église, ce matin.
Grassou a une moue de mécontentement.
— Et môsieur a donné cinq mille francs pour les vitraux ? J'en veux profiter. Pendant que je nettoyé, que j'allume, que j'attends de branler ma cloche, je vas me plonger dans cette peinture. Et toi, Jaton, viendras-tu la contempler ?
— Moi, je ne pratique pas tant. Les taupes, ça se prend surtout pendant que sonnent les cloches... Le bon Dieu se tient par en haut pour récolter les graines et le diable par en bas pour ronger les racines. Nous, on va de l'un à l'autre. Après tout, il faut que chacun vive, tant diable que bon Dieu... Mais on en vaut d'autres ! Je connais par cœur la basse d'« altéré brame » et de « laisse-moi désormais... »
Grassou s'étonne de ces propos.
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— Vous ne croyez donc pas que quand on est mort tout est mort ?
— Sûr que je leur en mets un mètre cinquante, des fois plus, sur la figure... Mais je n'enterre que le vilain. Le reste échappe à ma profession.
Us parlent, ils fument, ils boivent. Us sont amis. H est si simple de vivre fraternellement autour d'une bouteille. Et il est bon de sortir ensemble dans la nuit, de se serrer la main, de se la serrer encore parce qu'on ne peut se quitter... Après, on a chaud au cœur. On n'entend plus la chanson de la pluie, le bruit mou de la semelle arrachée à la boue. Et l'on se dit :
— Ces gens sont de braves gens. Je les reverrai. Si on savait les prendre, avant un an nous serions les rois de la contrée !... Non, je ne céderai pas.
Pendant un jour, encore, le heurt des fluides contrariés. Grassou s'exaspère dans cette lutte inégale.
Infiniment à son aise dans son rôle — elle a toujours aimé le « théâtre », — Olga Grassou téléphone pendant que son époux, grain à grain, picore le raisin du dessert. Hérissé, il écoute le brillant bavardage :
— Vous dites qu'il y aura du monde?... Des tas de petits romans en train ?.... Parfait... Et de la musique, gaie, naturellement ?... Achille en sera, bien entendu... Vous réservez une table en vue, comme la dernière fois.. Oui, nous jouissons énormément de la nature. Les forêts, de toute beauté. Pour un peintre, une véritable occasion- Vers la fin de l'après-midi, alors qu'il fait les cent pas dans le jardin potager, Grassou découvre son fils qui suit la grande allée. Une seconde, leurs regards se rencontrent. Oscar a un air de dire : « Tu en as assez, hein ? Moi aussi... Souviens-toi que je ne suis pas méchant, que je ne me fâche que quand on m'embête... Réfléchis. Un bon mouvement !... Pour l'instant, j'vas m'ballader... » Pour un peu, Grassou appellerait son fils. Mais
voici l'auto conduite par Félix qui salue obséquieusement dans la direction de l'homme mis en quarantaine. Oscar allume une cigarette, assure sa casquette sur son crâne. Un claquement de portière et la voiture s'élance à l'assaut de la route montueuse. Déjà, elle touche la colline, elle iejoint l'horizon. Peut-on demander à un fils auquel la vitesse donne le monde de s'attarder aux choses de la sentimentalité, de souffrir parce qu'un père souffre ?... Grassou poursuit sa promenade autour de l'aspergière.
Et la nuit est venue, l'odieux repas à deux, la mortelle soirée durant laquelle, entre deux chapitres d'un roman, Olga Grassou tapote sur le piano le Tango du rêve ou chante avec des ports de voix expressifs Ce que disent vos yeux. Dans un coin de la pièce, car ils affectent de s'offrir le spectacle de leur réciproque endurance, Albert Grassou dispose les cartes d'une patience jamais terminée ; pour se braver, ils montent enfin dans leur chambre à quelques minutes d'intervalle, et c'est le tête-àtête dont le silence n'est rompu que par les tendresses au seul Achille, l'héroïque dos à dos dans le grand lit.
Tandis qu'entre les murs du château, dans les pièces recueillies, tintent les pendules, dehors, sous la nuit mouillée, les événements se préparent et s'accomplissent.
Des pieds cherchent les marches qui mènent à la porte de Jérôme, un poing frappe cette porte. Hé !... Miquette s'éveille la première ; Sophie,
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puis Jérôme arrachent leur vieille tête du creu* tiède de l'oreiller. « Hein ?... quoi ?... » Des phrases bégayées. On n'y comprend rien, mais cette voix donne peur. En hâte on s'habille un peu, on ouvre. Et voici Auguste dans la lumière de la lampe. Le malheur s'est saisi de lui, l'a roulé dans la boue, dans le sang, tatoué de meurtrissures, empli d'un effroi dont ses yeux sont agrandie.
— Des fous... Je vous dis qu'ils nous sont entrés dedans.... Au contour, près du pavillon» On tenait pourtant sa droite !. Une lumière et rauh ! le cheval dressé, assommé, la voiture dans le fossé, les trois qu'on était dessus, dessous, à se débattre.-. On se ramasse... L'automobile avait saute d'un coup au bas du talus... Morts ou vivants, on a tout sorti, femme et hommes. On a fini par trouver la clef du pavillon sur un. Ma foi, on les a mis là, le fils à Grassou, le chauffeur et une dame. Evanouis ? morts ? Le docteur arrivait comme je partais... Jérôme, il te faut les réveiller, et qu'ils viennent, qu'ils reconnaissent, quoi, qu'ils constatent ce qu'on a fait de ma voiture et de mon cheval... Je vous dis : ils nous sont entrés dedans... Quelle affaire ! nom de Dieu !... Moi, je cours chez le juge de paix.
Auguste s'éloigne, mais la nouvelle reste. Elle n'est pas pour les vieux qui n'ont pas dit un mot ; elle doit aller jusqu'au cœur des Grassou endormis derrière la muraille de leur château.
— Faut-il y aller ?
— Dépêche-toi. On n'a pas le droit de tien cacher
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à un père, à une mère... Tu sauras leur dire. Pour qu'ils acceptent, il faut peut-être qu'ils entrent en plein dans la catastrophe. La vérité, même quand elle brûle, reste la vérité... Moi, je chauffe de l'eau, je prépare tout ce que je peux... Oui, dépêche-toi, Jérôme.
Maintenant, dans la nuit, Jérôme sonne la cloche qui est près de la porte monumentale.
Sous l'impulsion de la main tremblante, cette cloche, habituée à annoncer les repas, prend une autorité de tocsin. Puis Jérôme court sous les fenêtres qui doivent s'ouvrir. Les mains en portevoix il crie sans se lasser :
— Hé 1... hé !... môsieur Giassou 1... hé !
Le premier sommeil ressemble à un plongeon.
On quitte le monde des couleurs et du bruit, on s'enfonce dans le silence. Un rien et l'on émerge. Hé !... M. Grassou fait la planche sur les flots de l'oubli. Hé !... M. Grassou se beice sur la crête des songes, se pelotonne dans le repos, loin des querelles. Hé ! hé !...
Une fenêtre s'est enfin ouverte.
— Qui appelle ?
Achille bâille dans sa couchette. D'en bas, rien ne monte. On hésite avant de jeter le malheur dans une vie. Enfin :
— C'est moi, Jérôme. Il faut que môsieur s'habille et prenne son grand courage... On cause d'un accident près du pavillon...
— Mon fils ?
— On ne sait rien de précis. On attend môsieur.
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Les mains crispées sur le rebord froid de la fenêtre, Grassou enfonce son regard dans les ténèbres, cherche autour du pavillon où dansent des lueurs, où s'agitent des ombres dont Tune dessine une croix qui vacille et disparaît. Grassou se retourne.
— Maman ! maman !
Il allume l'électricité. Il la voit déjà debout, les mains nouées sur la poitrine comme si elle étouffait. Puis un cri, un long cri de bête blessée à mort. Il est près d'elle, il la soutient. Hallucinés, ils s'habillent en hâte, ils courent dans le long corridor, et les voici dans le noir.
— Jérôme, sortez l'automobile... Maman, reste, je veux que tu restes...
Elle se suspend à son bras. Jérôme explique :
— Môsieur oublie que la seconde voiture est en réparation... Il faut prendre le sentier... Je marche devant... On peut encore espérer. On ne sait rien de positif...
Derrière la lanterne, essoufflés, titubant dans la boue, glissant sur l'herbe mouillée, s'appuyant l'un sur l'autre, Olga et Albert Grassou. H répète :
— Rentre, maman. Laisse-moi aller.
Mais elle s'empresse. On n'entend que sa respiration rauque comme un râle. A l'endroit où le sentier rejoint la route, d'autres clartés de lanternes, des hommes autour de la voiture brisée, autour du cheval dont le ventre semble monstrueux, dont la lèvre retroussée laisse voir de lon-
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gués -dents jaunes. D'autres hommes autour- de l'automobile dressée contre un arbre... Ils courent plus vite. Les regards qui ont vu, qui savent, voudraient les tirer en arrière. A distance, curieux et sympathique, on suit ce père et cette mère. Et ceux qui sont devant le pavillon se découvrent, soudain silencieux, comme on se découvre quand le cercueil quitte la maison aux volets clos.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! » murmure Grassou dans le vestibule du pavillon hérissé de cornes de chevreuil. Les bras tendus comme pour chercher, comme pour tâter, le regard affreusement fixe, M me Grassou entre dans la petite salle où jadis festoyaient les chasseurs. Elle se penche, elle soulève le mouchoir qui cache un visage, un blême visage de femme où sont figés, comme superposés, un rire et un rictus. Sans comprendre, elle regarde ces joues rondes, cette bouche entr'ouverte, ces yeux ternis. Mais une voix lui dit avec une sorte d'allégresse :
— Ce n'est pas lui !
Elle s'est retournée, elle s'est jetée sur un autre corps immobile, elle embrasse les chairs tuméfiées, les lèvres noires, les yeux cachés sous les meurtrissures. A genoux, elle a mis sa tête, comme pour écouter, sur la poitrine de son Oscar, les bras étendus pour le protéger tout entier et elle ne bouge plus, elle ne respire plus, comme morte elle aussi. Grassou est debout. Il ne peut ni crier, ni pleurer. Il les appelle d'une voix qui est plutôt w\ souffle articulé : — Oscar 1... maman !
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Un homme, le médecin. Que peut-il dire ?
— Mon automobile vient d'emporter votre chauffeur à l'hôpital... Les deux jambes brisées... Vous connaissez cette dame ? Non ?... Et c'est votre fils ? Le pauvre garçon n'a pas dû se rendre compte... Je ne peux vous offrir que ma sympathie.
Us ne répondent pas. Comprennent-ils ?... Au centre de tout il n'y a plus qu'une voix qui entre par la fenêtre ouverte. Une fois encore Auguste raconte l'accident en phrases auxquelles il ne pourra jamais rien changer parce qu'elles sont imprimées en lui.
M me Grassou s'est enfuie, soudain; elle se perd dans le bois où son mari la rejoint et elle jette enfin le cri que son cœur trop serré ne pouvait laisser échapper : Oscar ! Oscar ! Ce cri alarme les échos des vallons. Tout le pays appelle : Oscar ! Oscar ! Elle a peur, elle a froid, elle va dans la nuit, poussant encore son cri. Est-elle folle ?... «Maman!» Cette plainte de Grassou, qui lui rappelle leur querelle, la sauve peut-être.
Ils l'ont assassiné !... Et tu n'as rien fait
pour le protéger, rien !
— Je t'en supplie...
— Ah ! tu les défends ?... Tu as raison. C'est ta faute. Tu n'as jamais compris ce malheureux garçon, tu l'as poussé à bout. C'est ta faute !
— Voyons, maman, voyons... Je l'aimais autant que toi.
— Ce n'est pas vrai 1 Pourquoi l'as-tu injurié ?
' AOHILLB 16
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Pourquoi l'as-tu battu ? C'est ta faute, ta faute I Tu me dégoûtes 1 Tu n'as jamais pensé qu'à toi. Tu l'as tué. C'est toi qui l'as tué !... Depuis huit jours tu es odieux. Mon Oscar n'a pas pu supporter cette vie ignoble... Oui, tu l'as tué !
De toutes ses forces Grassou serre le bras de sa femme. Et il crie lui aussi :
— Tais-toi ! Ce n'est pas vrai !... Je te dis de te taire ! Ce n'est pas vrai !... Je t'en supplie... Je l'aimais autant que toi. Maman ! maman !
C'est le dernier soubresaut de ses nerfs. H pleure comme un enfant. Elle aussi, dans ces reproches affreux, a vidé son cœur de l'épouvante qui l'emplit, elle s'est jetée dans ses bras et ils pleurent ensemble comme de pauvres êtres que la douleur torture et rapproche.
Après quoi les choses vont comme elles doivent aller. On a fermé les volets, tiré les rideaux. Par ses résonances sépulcrales que suivent de lourds silences, par sa majesté triste enveloppée de la mélancolie automnale, le château s'associe au deuil de ses maîtres. Que de fois ses murailles dressées face à l'horizon ont vu courir dans les campagnes l'automobile affolée, ont entendu son rauque aboi! Et voici le cercueil aux lourds ornements d'argent. Les hommes qui le portent vont au pas, à très petits pas, le buste renversé, les mains crispées autour des pieds de chêne, comme
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s'ils voulaient par leur lenteur effacer jusqu'au souvenir de la vitesse que renie le mort donné à l'immobilité glacée. Le château qui a vu naître, vivre, et mourir vingt-cinq générations humaines, qui sait que toute fin appartient au silenee ? accueille cette dépouille, supporte les sanglots qui l'accompagnent. Car c'est un second déchirement, aussi cruel que le premier : contempler cette face sourde, muette, aveugle, hideusement ravagée, au lieu même où elle entendait, parlait, voyait, souriait... Tout rappelle hier : un journal ouvert, les coussins du divan qui ont encore la form$» d'un corps, une lettre commencée : « Ma chère Riri, rien de neuf. Alors que te dire ?**♦ »
Bien de neuf ! Grassou s'émeut. Oscar a tait leur brouille. C'est donc qu'il ne la portait pas si lourdement ! Rien de neuf ! Grassou est reconnaissant de ces mots où il veut trouver la certitude que son fils est mort sans rancune. Oscar, sans doute, ne jouera plus jamais à la surface miroitante des jours, il est là, étendu dans le cercueil découvert, mais tout plutôt que la pensée qu'il est parti en maudissant !
Constamment, venu sur la pointe des pieds, le père caresse le front marbré de coups bleus.
« Oscar, tu sais bien que je t'aimais... On ne se le disait pas, mais tu le sais. N'est-ce pas que tu le sais ?... Hier, quand je t'ai vu partir, j'ai voulu t'appeler, te parler gentiment... » Et il demande pardon parce que la mort met toute chose sûr un autre plan. Est-ce qu'on peut avoir raison
contre un fils qui a emporté une querelle, un silence de quelques jours dans le silence éternel ?... Il s'éloigne.
Et voici la mère. Elle appelle le mort comme elle l'appelait dans le bois, elle lui offre des mots d'amour physique, des mots de tendresse maternelle. Elle dit : « Si Riri te voyait ! » Soudain, étrangement calme : « Je te vengerai, mon petit, je le jure ! > Le venger de quoi ? se venger de qui ? du bon Dieu, de la fatalité, de Grassou ? Paroles de pitié exaspérée devant ce corps brisé ? inconsciente réminiscence de quelque feuilleton, d'un geste de cinéma ?... Elle se penche. Mais respirant la fade odeur de la mort, ne voyant plus que ce masque noirci où elle ne trouve que l'ignoble caricature de son Oscar, elle se sauve en appelant à l'aide. Et Grassou accourt, qui l'emmène. Et il ne sait que dire : Maman ! maman !
Crises de cinq minutes. Par téléphone, maintenant, elle harcèle sa couturière, elle raconte aux Hermos le drame au centre duquel elle se campe : « Ne me demandez rien. Je n'en peux plus. C'est abominable !... Mon mari est assommé et moi horriblement désolée... Et je dois tout faire, tout décider... C'est à devenir folle ! »
On voit aussi Jérôme et Sophie dans la chambre d'Oscar. C'est eux qui, au pavillon, ont lavé, vêtu, étendu le mort dans son étroite demeure. Leurs pas se font pitoyables. Ils dressent le fragile rempart des couronnes, ils sèment la déli-
catesse éphémère des fleurs sur cette graine humaine écrasée. Dans leur loge, ils parlent,
— C'est le Félix, dit Jérôme, qui devait se yoir supprimé net, ce professeur de crapulerie î Ben, il s'en tire avec les jambes cassées. Avant deux mois, il pourra recommencer... Ah ! madame peut pleurer. Trop tard... Quant à môsieur 3 le gros de son chagrin c'est cette brouille. Voir mourir un fils unique à qui on ne causait plus !...
Sophie s'informe.
— Et la demoiselle, sait-on qui c'est %
— Une étrangère, une de ces personnes qui se rendent- incognito à la ville... La justice a télégraphié à une adresse. Pas de parents. Dans ces conditions, môsieur s'est occupé du cercueil. Et il m'a donné l'ordre de mettre une couronne dessus, anonyme, naturellement. Parce qu'on a trouvé une photographie de cette personne dans le portefeuille à môsieur Oscar. D'une certaine manière ils s'aimaient, probablement. On est dans l'obligation d'en tenir compte... Si madame savait I
— Elle ne sait pas ?
— Sûr que non ! Des idées à môsieur, Elle, c'est la colère qui la tient contre cette fille, la jalousie. Quand elle cause, elle dit seulement : * Débarrassez-moi de cette créature ! La maîtresse de Félix, c'est clair. »
— Elle est encore dans le pavillon ?
— On l'a autopsiée sur place. On l'y laisse, Elle ne peut pas être plus tranquille que là,,. On
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l'emmène demain après-midi au cimetière de Nollens. On ne pouvait pourtant pas les descendre côte à côte...
— Pourquoi pas, après tout. Us sont morts ensemble.
— Oh ! du moment qu'ils n'étaient pas mariés... Enfin ! le bon Dieu débrouillera ces affaires. Nous, on ne peut agir qu'approximativement.
Ainsi parlent Jérôme et Sophie.
Depuis que la mort est entrée dans le château, avec elle les larmes, les soupirs, les allées et venues mystérieuses, Achille est possédé par une terreur qui le rend fou. H pousse sans cesse un ululement sinistre comme si les girouettes rôuillées qui pleurent au long des nuits méchantes grinçaient dans son gosier. H fuit les ombres. H rampe. Il se dérobe à petits sauts obliques, montrant griffes et dents à l'ennemi qui est l'odeur de la mort. Par touffes, il s'arrache les poils. Et toujours son ricanement craintif... Avec son air de sorcier malheureux, il mordille, il déchire, il disperse ; puis, visionnaire, accroupi au bas d'une porte, il guigne par la fente, à l'affût.
Les gémissements d'Achille mettent les nerfs à nu. Mandé, Jérôme place le berceau de l'animal au bas de l'escalier qui mène à la tour ; pour fatiguer sa terreur Achille aura les quatre-vingts marches de cet escalier, le belvédère dressé audessus des bois. Désormais, le singe est tout làhaut à sauter de créneau en créneau, à s'élancer dans le ciel pour y happer un nuage, poursuivi par
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cette odeur de la mort... Souvent, Jérôme lève sa face ronde, regarde, écoute, superstitieux. Et il pense :
— Le diable en imagine des trucs pour circuler dans le monde !
Des visites, que de visites ! Elles contraignent à conter dix fois comment le malheur est arrivé. De la sorte on s'enfonce dans cette fatalité, on s'habitue. « Oscar était... Oscar disait... » Qu'on le veuille ou non, on enferme Oscar dans le passé, on se sépare de lui,
Sophie introduit le pasteur Vuilloux. On reçoit les consolations, on se jette sur ces mots gigantesques : Eternité, résurrection. Pourtant Oscar est de l'autre côté de la muraille, diminué, si hideusement travaillé par les forces de la mort que l'on a mis des fleurs, pour la cacher, sur la pauvre figure... M. Vuilloux est parti...
Plus proche des réalités, la couturière essaie les vêtements de deuil, drape le crêpe. « Comme cela la tombée est souple. Un biais blanc au col, peut-être ? » M me Grassou est debout devant la haute glace du cabinet de toilette. « Plus ajusté, ici. Et la jupe plus longue. Je veux un deuil qui compte. » — «Je conseille à madame, avec ce costume, une toque à très longs voiles et sur le front un large bord blanc. Ça flatte le teint. » M me Grassou s'informe, discute, toute à son rôle de mère tragique.
Encore des voix étouffées. « C'est épouvantable ! Je ne pense plus qu'à ça... Un garçon si fin, si
gentil... Enfin, il faut se résigner... » On prend le thé. Chacun y va du récit de ses deuils qu'on classe en deuil de mère, deuil de veuve et deuil tout court. Une fois encore M me Grassou conte les détails de l'accident. Elle en cache ce qu'il est décent de cacher. Après chaque phrase : « Je ne sais pas comment je ne suis pas devenue folle. » Puis elle s'émeut vraiment : « Ce petit ! Je le revois sous son béret, avec ses boucles blondes... Ce que je l'ai soigné quand il. était malade !... Tout ça pour en venir là. Ça me révolte I »... « Et madame Gouniakis ? » — « Imaginez que nous ne savons où prendre cette pauvre Riri... Elle est partie de Smyrne, en voyage. Dans sa dernière lettre, elle nous invitait. Nous accepterons. Après des secousses pareilles, il faut du changement, d'autres pays, d'autres paysages, d'autres figures. S'étourdir, quoi ! Oui, il n'y a que le changement ! »... Elles se lèvent. Des soupirs, des baisers.
Quand son mari est rentré de la ville, elle lui a dit : « H y a des gens qui impriment sur le fairepart : pas de visites... Je ne comprends pas ça. J'en ai eu quatorze cet après-midi. Eh bien ! ça oblige à causer, à se distraire. Un dérivatif, quoi ! »
Une visite, encore. Quand ils sont entrés, les grands-parents, tout cassés, le mouchoir à la main, Grassou n'a pu que pleurer avec eux. Il avait besoin de cette sympathie, de ces regards, de ces silences, de ces dernières larmes tombées
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sur le corps brisé, de ces fleurs du jardin de Y Epi d'Or mêlées aux fleurs des indifférents.
— On était fier de ce petit-fils, gémit la grand'mère. Et maintenant, mon Dieu ! A-t-il pu vous laisser une parole ? Rien ? C'est dur, ça. Pourquoi était-il pareillement pour la vitesse ?
— Dire que c'est moi, son grand-père, un tout vieux, qui le regarde dans son repos. Il était venu chez nous il y a huit jours. Bien gentil, affectueux, comme s'il cherchait une protection...
Ces mots retournent le cœur de Grassou. Comme s'il cherchait une protection !... Et il pleure encore entre les vieux qui le tiennent par le bras.
— Oh ! moi, dit M me Grassou, je n'ai plus de larmes. Inutile ! Cette mort est trop injuste ! Ce qui domine en moi, c'est l'indignation... Magnifique, ce pasteur, avec son bon Dieu 1 Un bon Dieu qui tolère ça !...
D'une fenêtre de son château Grassou a suivi, sur la route qui mène à Nollens, le lent voyage de la femme inconnue. Cette femme, il la déteste et il en a pitié. Et il reste longtemps, immobile, à regarder la lointaine voiture, tache noire entre les haies jaunies.
... Des autos. Elles roulaient ainsi aux jours de fête. Et M. Vuilloux officie, dans le grand salon. Fendant qu'il lit et qu'il parle, monte de la ter-
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rasée le piétinement de ceux qui se groupent pour la conduite, presque tous paysans aux faces frustes. Us lèvent la tête, ils voient là-haut, sur la tour, les gambades exaspérées d'Achille, le circonflexe de sa queue.
La voix s'est tue. On s'incline, on dit : sympathie, sympathie... Des pas dans le corridor sonore. Grassou et le grand-père marchent en avant. Les yeux secs, durcie dans sa révolte, abandonnant sur leurs chaises le troupeau craintif des amies, M me Grassou s'est approchée d'une fenêtre. Voici sur le corbillard le lourd cercueil enseveli sous les couronnes avant de l'être sous la terre... Elle voit cette masse fleurie glisser à travers le parc, son mari qui penche la tête, le grand-père, le cortège des hommes vêtus de noir, l'allée dont les troncs d'arbre, dépassés, un à un poussent Oscar à l'oubli. Dans la fosse qui attend, on pourrait jeter des millions sans qu'il en sorte autre chose que le silence. A quoi bon appeler : Oscar 1 Oscar ! Avant-hier, hier, a-t-il répondu ? Aux paroles qu'on lui prodigue, elle répond ces seuls mots qu'elle emportera dans la vie : C'est injuste, injuste !
Là-bas, le fossoyeur fait sa besogne. Il couche Oscar près de Louis Vurloud mort à quatre-vingttrois ans. En conscience il verse sur le cercueil les pelletées de terre. Et il part à son tour à la rencontre du toit qui fume.
Sympathie, sympathie... Encore ce mot, encore les baisers des amies et le ronflement des autos
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qui rappelle le disparu. Grassou garde au cœur la blessure de cette journée, de son remords, car il s'accuse, il voudrait se mettre à genoux, implorer son pardon. S'il avait cédé, le drame se serait-il accompli ? Il erre dans la solitude de son âme» Us ne sont plus que deux, maintenant. Qu'importe que l'un obéisse à l'autre pourvu qu'ils se tiennent ensemble !
Les grands-parents sont restés pour le repas du soir. On parle d'Oscar, on veut l'avoir encore un peu près de soi. Et les vieux s'en vont.
— Ce pauvre Achille qui gémit encore sur sa tour. Quels jours il a vécus, lui aussi. Je vais le délivrer. Oscar l'aimait tant 1
Achille se précipite. Inquiet, il flaire, il grogne, il rampe sous les meubles, puis il s'approche, plaintif, pour mendier une caresse qu'il esquive sitôt la main tendue.
— Pauvre Achille ! Il ne nous reste que toi.
Comme tu l'as pleuré ! Brave petit chéri. On va te dorloter...
Grassou dit soudain :
— Contre le malheur, rien à faire. Oscar est parti... Qu'est-ce que tu décides, maman, maintenant qu'on n'est plus que les deux ?
Depuis deux jours, elle vit dans les cris, dans les gestes violents, dans les pâmoisons. Sa voix a eu des résonances sensibles, son cœur des élans. Mais à quoi bon !
— Mon pauvre ami, tu n'as pas voulu m'écouter. Passons ! Ce qui est fait, est fait... Ici, plus que
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jamais, tout me va sous les ongles. Tout ce qui m'entoure me crie qu'Oscar est mort... Tout m'est odieux. Le bon Dieu se fiche pas mal de nous ! Oscar, est-ce que nous pouvons encore quelque chose pour lui ? Moins que rien. S'il pouvait nous parler, il nous . ordonnerait : « Allez chez RM, allez n'importe où pourvu que ce château ne soit plus à l'horizon. Nous y avons trop souffert !... » Il ne s'agit pas d'oublier. Il s'agit de s'empêcher de réfléchir, parce que quand on réfléchit on devient fou. Alors filer, voir du monde, voir des pays... Vends cette affreuse boutique ! Pouah ! quand j'y pense, j'ai envie de vomir.
— Comme tu voudras, maman.
— Quant au pasteur, qu'il ressuscite notre Oscar. Après quoi on l'écoutera.
On se réveille et Ton ne trouve plus que des pétales flétris, sur les planchers. Hier, on caressait le front du mort. Que peut-on lui offrir aujourd'hui ? Il semble soudain qu'on le trahit, qu'il en souffre sous la terre mouillée, qu'il ne sera pas apaisé avant qu'une large dalle ne dise aux passants son nom et la désolation de ceux qu'il quitta.
— Je veux qu'on sache qui était mon Oscar-* Une pierre qui protège toute la tombe, une inscription qui se lise de loin... Une colonne brisée, aussi, naturellement... Tout ce qu'on pourra mettre, on le mettra... Ah ! que je n'oublie pas de dire à Jacqueline qu'il faut lâcher Achille. Après ces journées de torture, il doit avoir soif de plein air, le chéri.... Et une photographie d'Oscar. Pour le médaillon, comment veux-tu que le sculpteur s'en tire sans photographie ? Tu as pris rendez-vous avec le marbrier ?... Partons ! partons !
Dans le parc où l'ennemi se cache peut-être, le singe patrouille prudemment, d'abord. Il mordille, il effeuille, il griffe, il bondit sur l'ombre d'un pigeon. Rassuré, le voici au faîte d'un ar-
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buste» qui s'épuce à gestes attentifs, les lèvres goulues. Cependant, sans méfiance, rendue à la quiétude par la captivité du ouistiti, Miquette fait une hygiénique promenade dans le jardin potager. En dix sauts, Achille Ta rejointe. Course folle entre les tuteurs des plates-bandes, un miaulement désespéré, l'inutile frottement des griffes sur des parois trop lisses.... Achille danse autour du tonneau aux eaux grasses au fond duquel Miquette n'est bientôt qu'un laid paquet de poils. Quand Jérôme, ses arrosoirs à bout de bras, s'est penché sur le tonneau, un, soubresaut l'a redressé. Mais les hommes pratiques agissent d'abord, s'émeuvent ensuite. A l'aide d'un râteau, précautionneux, respirant très fort des deux narines, le jardinier soulève Miquette et la dépose sur une touffe de gazon d'Espagne. Silencieux, il regarde cette tête que les poils collés sur le crâne font paraître toute plate, ce nez taché de sang, cette bouche que borde l'ourlet rose de la langue et ce filet d'or terni sous les paupières abaissées. D'un doigt il caresse cette chose morte. Jérôme n'a pas d'enfant, mais il avait cette chatte, cette Miquette. Depuis près de quinze ans, elle mangeait dans sa main, elle sautait sur son épaule pour dire son ronron près de l'oreille du maître. Et quand Sophie tricotait, d'un mouvement imperceptible de ses yeux d'or Miquette suivait le jeu des aiguilles. On la prenait dans ses bras, ou se frottait le nez à sa fourrure, on la chatouillait sous le cou en répétant : Miquette ! Miquette I... Et Mademoiselle
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l'avait caressée... La nuit, on entendait son pas feutré jusqu'au plat de sable où elle grattait en conscience étant propre et pudique... Et voici Miquette chez les morts, avec elle tout un morceau de la vie de Jérôme, tout un tas de souvenirs, d'habitudes, de manies.
Un ricanement contraint le jardinier à lever la tête pour voir Achille qui rit de toutes les rides de son nez.
— Voilà ton œuvre, charogne I Et tu ris ? Bien,
Au centre d'un massif de rosiers, le jardinier enterre Miquette. H n'a plus une parole, mais il médite. Monsieur et madame sont en ville, Sophie au village, et c'est une indication. Bientôt, dans la serre, le jardinier dispose un sac bien ouvert, du sucre, au fond, sur une pierre, car Achille, il le sait, vendrait son âme noire pour une friandise. C'est l'instant ! Jérôme se précipite ; d'une ficelle vingt fois enroulée il noue l'ouverture du sac, passe encore un nœud coulant autour de la petite taille qui se cambre désespérément sous la rude étoffe. Deux sûretés valent mieux qu'une : non seulement Achille est enseveli dans sa prison avec la pierre, mais il est encore lié à cette prison et une main solide tient l'extrémité de la corde.
Etourdi, le singe se tient coi. Une marche clandicante le balance. Cela dure longtemps. Le sac est à terre. Le bruit d'une bêche qui fouille le sol comme elle l'a fouillé pour creuser le lit de Miquette. Alors le sac s'agite, il en sort une plainte qui s'enfle, qui monte jusqu'à l'aigu. Que de
fois le diable s'est repenti avant d'étrangler ceux qui lui pardonnèrent ! Cela, Jérôme le sait. Comme il a choisi la place ! En bordure de la forêt, pour la défendre des eaux sournoises de la rivière, la terre soulève une épaule, sorte de falaise d'où l'on domine un creux où tourbillonne le flot vert. Achille a compris. Des griffes, des dents, il travaille comme un furieux, trouve un point faible, l'attaque, perce l'étoffe, passe le museau, puis la tête par ce trou. Mais il y a le nœud coulant qui l'attache au sac et la pierre dans le sac. Epuisé, roucoulant de détresse, Achille regarde son justicier.
— Ecoute ! Oeil pour œil et dent pour dent.
Va rejoindre le Prince de ce monde...
Au premier attouchement glacé, Achille tente un suprême effort. Ses pattes se libèrent, elles frappent l'eau avec fureur. Cette eau referme ses doigts souples. Lentement, le petit homme raté s'enfonce. On dirait qu'il veut parler, il siffle des sons étranges, il supplie du museau. Et voici que les yeux seuls existent, des yeux où vit une douleur qui ressuscite des siècles de misère et d'esclavage, où tremble un affreux désespoir, d'où s'élance un dernier appel à la pitié des hommes... L'eau éteint ce regard, l'eau verte ne montre plus qu'une ombre qui descend à la rencontre du sable fin... Et Jérôme tient la corde et il verse de grosses larmes, car c'est atroce d'avoir vu cela, de savoir que tout près la mort accomplit sa besogne. Quand on se sent commandé, il faut obéir, même en pleurant.
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Des minutes coulent avec Peau. Tirant sur la corde, Jérôme ramène le cadavre du père des ironies et des grimaces, les babines en chocolat, les joues macabres, les yeux sur lesquels sont tombées les paupières blanches, le crâne minuscule. Dégagé du sac, Achille est précipité dans le trou, la face tournée vers l'enfer afin que, si jamais ses yeux se rouvrent, nulle lueur d'étoile, nulle clarté de soleil ne leur parviennent... Et les mottes sont remises en place.
Que répondre maintenant à Sophie qui s'inquiète ? Rien. Depuis qu'Eve perdit l'humanité, le bon Dieu n'a jamais eu grande confiance dans les femmes ; ce n'est point à elles qu'il divulgua ses secrets. Pourtant, que de questions !
Sitôt de retour, M me Grassou alarme la domesticité. Achille, où est Achille ? Passif, triste, M. Grassou appelle, fouille de la canne buissons et taillis, cependant que Jérôme, hypocrite, battant les futaies, suit le bord de la rivière jusqu'au lieu du crime, vraiment paisible sous le soleil d'automne.
— Cherche ! répète M me Grassou à son mari.
Je vois encore Oscar caressant ce brave chéri. Si je perds Achille, qu'emporterai-je de vivant qu'Oscar ait caressé, aimé- ? Cherche I Je veux qu'on le trouve... Mon Dieu ! pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! J'espère qu'après notre malheur personne n'aura eu le cœur de faire du mal à ce pauvre chéri. Cherche ! Voyons, cherche !
Quand Jérôme, en sueur, est rentré pour dîner, Sophie lui dit :
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— Ni Miquette, ni Achille ?
— Rien.
— Et toi, qu'as-tu ? Tu as l'air malade. Il semble qu'on t'a retourné les yeux. Cause !
Il est impénétrable. Renonçant à lui arracher un seul mot, Sophie s'enfonce dans son chagrin :
— Une chatte de trois ou quatre ans, je ne m'inquiéterais pas, mais une chatte de quinze ans ! Voilà des années qu'elle ne manque pas un repas !... Et ce singe, le même jour... Ça n'est pas naturel... Voyons, Jérôme, cause ! Tu me fais peur !
Que répondre ? Rien. Car le dernier regard d'Achille, encore posé sur Jérôme, le bouleverse. Avait-il vraiment le droit de fermer ces yeux ? S'il les avait sus aussi humains, aurait-il obéi à l'ordre intérieur ? Parce qu'un singe n'est pas un animal comme les autres. Il a des mains, une figure, et dans cette figure des yeux d'homme tourmenté, lutine, des yeux d'inexprimable détresse... Celui qui tue un singe commet un crime, peut-être ? Cette pensée pique Jérôme au cœur comme une aiguille. Le moyen de travailler, désormais, de chanter les psaumes à l'église, de s'asseoir sur le banc, le soir, sous la charmille ?... C'est tout un travail de la tête, un rongement de la conscience. Religieusement, Jérôme perd pied. Il ne tient plus en place. Il ne voit pas le soleil. La voix de sa femme ne lui parvient plus de façon intelligible. Quelques jours comme celui-là et il deviendra fou. A moins qu'il ne se décharge de son secret auprès d'un homme versé dans les
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desseins de la Providence qui lui dira peut-être, ayant tout entendu et tout pesé : Jérôme, allez en paix...
Dans la nuit, tôt venue, Jérôme se glisse, poussé par une force... Encore que M. Vuilloux l'en prie par deux fois, il refuse de s'asseoir. Un prévenu reste debout.
— Je viens à vous, môsieur le pasteur, pour une affaire... parfaitement... d'une extrême gravité. Je ne m'adresse pas au citoyen, je m'adresse au serviteur de Dieu... Bien sûr que... enfin.,, ah!
Ce Jérôme gesticulant et balbutiant, M. Vuilloux le considère avec inquiétude.
— Je vous écoute avec la plus grande attention. Mais asseyez-vous donc !
— Non merci. Môsieur me tient-il pour un honnête homme ?
— Certes ! Il en faudrait beaucoup comme vous.
— Pourtant, ça ne marche pas du tout. Ah !
je suis dans une situation extra.
— Du calme ! du calme ! Voyons, expliquezvous.
— Une question, d'abord... J'ai souvent lu sur les livres que l'homme descend du singe. Dans ce cas, le singe nous serait un ancêtre. À vous qui avez spécialement étudié les doctrines, je demande : oui ou non, l'homme descend-il du singe ?... Pour avoir agi précipitamment, je me trouve à l'heure actuelle fortement mal à l'aise... Moi je dis : ou bien on se moque de tout, ou bien la religion c'est du sérieux qu'il convient de prendre
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au tragique. Parfaitement ! Qui est-ce qui a le droit de plaisanter avec la vie ? Mystère en arrière, mystère en avant. Dans le tas des êtres, de rares personnes qui savent. Vous en êtes une, môsieur le pasteur. Et j'en reviens à la question qui domine ma situation morale : oui ou non, l'homme descend-il du singe ? La réponse donnée, s'il y a lieu, je mènerai mon récit plus loin.
M. Vuilloux a reculé sa chaise. Que signifient ces propos haletants ? Mais les yeux angoissés de Jérôme exigent une réponse catégorique.
— Mon opinion...
— Opinion ou certitude ?
— Ma certitude est que l'homme a été l'objet d'une création spéciale. Physiquement, il y a une certaine unité animale. Spirituellement, l'homme est à part. Spirituellement, le singe n'existe pas. On ne peut donc pas dire que l'homme descend du singe.
Jérôme pousse un gros soupir de soulagement. Et il s'assied.
— A la bonne heure !. . . Voilà une affaire en règle. Maintenant môsieur admet-il que le singe, qui nous ressemble sans nous ressembler, puisse avoir sur nous une mauvaise influence par ses grimaces, par ses mauvaises manières, par ses façons diaboliques ? Il y a des animaux plus dangereux, plus tentatifs que d'autres. C'est biblique, ça ! Je n'ai pas besoin de rappeler le rôle du serpent vis-à-vis de nos premiers ancêtres. J'ai bien relu ce verset dix fois cet après-midi : «t Alors l'Eternel
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Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les animaux et entre toutes les bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie. » D'autre part, môsieur a prêché une fois sur ces paroles du Livre : « Vous marcherez sur le lionceau et sur l'aspic. » L'aspic, ça ne serait pas des fois une espèce de singe ?... Personnellement, après six mois d'observation, je range le singe parmi les animaux tout ce qu'il y a de plus tentatifs.
— Certes ! Pour parler franc, les singes m'ont toujours fortement déplu. Je pense queleurfréquentation n'est pas à recommander. H y a en eux quelque chose de malsain, de diabolique, vous l'avez dit et je vous approuve.
Le rond visage de Jérôme s'éclaire tout à fait.
— Je recommence à me respecter... Nous voilà d'accord ! Le singe ne nous est pas de parent, mais son influence est diabolique.
Devant la clarté de cette pensée, M. Vuilloux rapproche sa chaise.
— Très bien. Et alors ?
— Vous avez devant vous, môsieur le pasteur, celui qui a exécuté, ce matin à dix heures trente, Achille, le singe à M me Grassou. Ce singe n'est plus de ce monde. Après trente autres vilaines manifestations, il m'a tué ma chatte. D'un envol, j'ai couru le noyer et je l'ai enterré face en bas... Pour ça faire, moi qui n'ai jamais pu assommer un lapin, moi qui ai toujours laissé ma femme finir les petits
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chats, il a fallu que je me sente commandé... Oui, j'ai mis fin à ce sacerdoce. Dix fois j'avais pardonné et dix fois il s'est replongé dans la perversité. À la onzième, j'ai agi catégoriquement.
— Ah ! je commence à comprendre, mais vous m'avez fait peur.
— Maintenant que j'ai la certitude d'avoir noyé non pas une espèce d'homme, mais une bête possédée, le récit est facile. Je veux tout vous confier.. . La force des événements m'a conduit à cette extrémité. Je dis : la force des événements. A preuve que je pleurais à chaudes larmes au cours de l'exécution capitale... Et voilà : vis-à-vis des gens du village et du château, et de ma femme, je me sentais responsable.
— Que voulez-vous dire ?
— Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert dans cette Battue depuis six mois. Personne ! Vous avez connu mademoiselle, pacifique, philanthrope, toujours pour la douceur, pour les jolies manières et les bonnes raisons... Et hardi ! la déroute, les costumes excentriques, les parties de brouette, le mépris du prochain par la vitesse, la culture en gros de l'orchidée, des danses tout à fait malhonnêtes, des ventriloques, des mariages extra-maritimes, un hamac, des rythmiques, des pétarades d'automobile, des brouilles, le mépris du jour du Seigneur et du Seigneur lui-même, madame et ses commandements à l'emportepièce, les propos obscènes de Félix et des cuisinières, et des buffets de dix mille francs, et les af-
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fronts personnels, et la noce en aéroplane, et l'attentat de la fête du village, et le pavillon changé en Sodome, bref ! de bout en bout la moquerie du normal et le respect de la cabriole... Et assis droit au centre de ce commerce, l'Achille, donc. Est-ce lui qui provoquait ce genre d'existence ? Je ne veux pas l'affirmer positivement, mais j'ai toujours eu le sentiment qu'avec ses grimaces, ses imitations des personnes, ses miaulements, ses plaintes, ses yeux où bougeait le diable, il menait l'orchestre, comme on dit, il entonnait le la. Oh ! c'est dangereux de camper un singe dans une famille. Sait-on exactement l'esprit que ces animaux amènent des forêts vierges ?... Pour achever le tableau, la mort pas tant canonique de môsieur Oscar et pendant deux jours et deux nuits les litanies du singe au fin sommet de la tour. Qui n'a pas entendu ça n'a rien entendu. Une conversation avec l'enfer, rien d'autre ! Enfin, pour brocher le tout, la mort violente de ma chatte. Devant mon chagrin, il riait, môsieur le pasteur, il riait franchement, l'Achille ! A ce moment, je me suis senti commandé à rompre ce sortilège. Sans quoi, que serait-il arrivé demain?... Je vous le demande... Allons plus profond. Ce n'est pas seulement le singe que j'ai voulu coucher dans le trou, c'est toutes ces femmes qui fument, toutes ces linottes à jambes découvertes, toute cette provocation à la débauche, tout ce bolchévisme qui règne du haut en bas depuis quelque temps, toutes ces prétentions du ventre et du
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porte-monnaie, tous ces gosses qui envoient baigner leurs parents, toutes ces fortunes soufflées, tout ce train qui nous fatigue la tête, toute cette rage de courir la vie au lieu de la marcher, toutes ces fièvres aphteuses qui tiennent les hommes... Bref ! Vu les insultes personnelles auxquelles j'avais été en butte, je me sijis considéré comme en droit d'exercer une vengeance salutaire sur le drapeau de cette folie. Pour moi, ce drapeau, efficace en perversité, s'appelait Achille. Je m'explique : il ne constituait pas la folie, il en était l'emblème. C'est cet emblème que j'ai descendu en terre... Voilà ce que j'avais à confier à môsieur le pasteur. Me condamne-t-il ?
M. Vuilloux voudrait bien, chaque dimanche, être inspiré comme l'est Jérôme en cet instant. Amicalement, il lui pose une main sur l'épaule.
— Vous condamner ? Je vous félicite. Si vous avez vraiment enterré tout ce que vous dites, vous êtes un bienfaiteur de l'humanité... Un conseil, pourtant. Racontez tout à M. Grassou, croyez-moi. Ce sera plus loyal. Après quoi vous dormirez sur les deux oreilles. Vous êtes un brave homme, Jérôme !
Jérôme s'éloigne, radieux. Peu après, sur la terrasse, dans la nuit noire, la voix confidentielle, il avoue à son maître. Et il termine par sa formule :
— Je me suis senti commandé. J'ajoute que je crois avoir agi pour le bien de môsieur. Cette grimace ne convenait pas à un deuil... Je vois que môsieur est triste, foncièrement triste. Je partage
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son chagrin. Mais pour le porter dignement, il fallait balayer ce singe. Môsieur n'a pas le sentiment que ça devait finir comme ça ? Que la situation est nette, maintenant ?
M. Grassou relève la tête.
— Pas un mot à madame Grassou ! Vous entendez... Elle s'est résignée tout à coup, à l'idée qu'Achille n'avait pu supporter la disparition de son jeune maître et qu'il avait fui au fond des bois. Elle trouve cette fin touchante. Laissons-lui cette illusion... Quant à moi, que m'importe cet animal I N'en parlons plus... Vous savez que nous partons, Jérôme ?... Vous remettrez à la grille l'écriteau qui est dans un coin de la serre : A vendre ou à louer... Après ce qui est arrivé, vous pensez bien que nous ne pouvons plus rester ici. Partout les souvenirs nous tombent dessus !... J'avais cru acheter le bonheur. Et voilà !... Madame veut voyager pour oublier. Moi, je n'oublierai jamais.
M. Grassou est très ému. Jérôme ne l'est pas moins.
— Je penserai souvent à môsieur. J'ai toujours eu de la sympathie pour lui. Si je lui ai causé franchement, deux ou trois fois, c'est de tout cœur... Avant qu'il soit longtemps, môsieur comprendra bien des choses.
— Vous croyez ?...
...Les amies sont revenues saluer M me Grassou avant le départ pour Smyrne. Meringues et tasses
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de thé. M 1116 Grassou est superbe dans ses vêtements de deuil.
— Servez-vous, madame Hermos, madame Lahaieronde, et vous, madame Barrot... Oh ! moi je ne prends rien, ces émotions m'ont abîmé l'estomae. Je ne suis pas faite pour les bouleversements. Je ne peux pas attendre de quitter cette prison. Quel soulagement quand ça sera vendu !
— Vous n'y reviendrez pas ?
— Oh ! en auto. Le temps de fleurir la tombe. Mais vous pensez bien que ce paysage m'étouffe !
— Comme je vous comprends !... A propos, madame, c'est vrai ce qu'on raconte d'Achille ?
. — Il aimait tant Oscar ! Il est allé se perdre au fond des bois. Il s'est suicidé par affection... En somme, c'est bien comme ça : il m'aurait trop rappelé... Après les catastrophes, voyez-vous, il faut faire peau neuve. Mon mari a bien de la peine à le comprendre. Du moment qu'on ne peut ressusciter personne, il ne faut pas s'obstiner à réveiller le douloureux. On ne le porte déjà que trop !
— M me Gouniakis vous attend ?
— Imaginez que sa dépêche ne nous est arrivée que ce matin. Désolée, la pauvre petite, désespérée. Elle nous réclame, naturellement. Pour nous changer les idées, elle nous mènera à Constantinople, en Egypte.
— Moi, quand j'ai perdu Isabelle, j'ai fait un tour d'Espagne. Si on n'avait pas les distractions, les deuils vous jetteraient dans la neurasthénie.
— Avez-vous des offres pour le château ?
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— Tout reste en état cet hiver. Le jardinier veillera. On vendra plus tard. L'essentiel est de partir.
Pendant ce temps, Grassou s'est rendu chez ses parents. H leur explique le brusque départ,.. On parle doucement. Quand il les quitte, Grassou serre dans ses bras son père et sa mère pour sentir battre le rythme d'une fidélité.
— Tu viendras pourtant nous voir mourir ? dit la vieille maman.
— Ne parle pas de ça...
Aujourd'hui, Grassou veut dire adieu à tout»
Il s'est arrêté devant le cimetière si bien caché derrière son mur... Personne... Comme un coupable, Grassou se tient devant le tertre où fleurs et couronnes achèvent de pourrir ; il n'ose ni baisser les yeux vers ces mottes jaunes, ni les lever vers le joli ciel d'automne ; il ne trouve en lui que pensées confuses, une sourde douleur, des reproches, une volonté cassée en morceaux. « Oscar, tu ne m'en veux pas ? p Les mottes, est-ce que ça répond ! Et Grassou s'éloigne, enviant les petits bergers assis devant leur feu, parmi les colchiques.
Un peu plus tard, Grassou longe la rivière jusqu'au pont. Il touche les baies rouges des églantiers, il flatte les troncs d'arbre de la main, il salue les belles heures vertes et bleues, heures de printemps, heures d'été, que ce paysage lui offrit, Le parc traversé, le voici devant la loge de Jérôme. Les deux vieux sont là.
— Jérôme, c'est donc pour demain, Les domestiques prennent le train de dix heures. Nous,
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nous quittons à onze. Nous voulons être sûrs que cette racaille est bien partie. Vous chargerez les malles sur l'auto qui ne reviendra pas. Je la laisse, dans un garage. Et vous fermerez tout, du haut en bas... Je ne sais encore quand je vendrai, mais vous resterez, c'est entendu ; vous allez avec le château... Voilà... Et vous soignerez la tombe en attendant que le monument soit en place. Car vous êtes un ami, Jérôme... Vous avez eu de la chance, vous, dans la vie : votre Sophie, votre maisonnette...
...Le dernier soir. Sur les malles alignées dans le vestibule, le bariolage des étiquettes : Grand- Hôtel, Splendid Hôtel, Majestic. Reprise déjà par le mouvement de la vie, M me Grassou lève soudain un doigt :
— Ecoute !
Les grosses branches des marronniers, poussées par le vent d'automne contre les murailles, sont comme des mains qui tâtonnent pour trouver une porte. M. Grassou explique :
— Les arbres !
— Non. Ce château est hanté. Sait-on ce qui s'est passé dans une masure vieille de six siècles ?... Il n'y a que le neuf de supportable... Eooute ! Est-ce Oscar qui revient ? Achille ? On peut tout se demander. Mon Dieu, c'est atroce !
— Quelle idée, voyons !
— Quelle idée ! quelle idée ! Tu disais déjà cela
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quand je te pressais de quitter ce nid à chouettes. Ah ! tu sais à quoi cela nous a menés.
L'homme aux j oues rondes et pendantes, l'homme au regard à la fois retors et tendre, restera jusqu'à la fin le monsieur qui a poussé son fils à bout. Par des soupirs, des interjections, M me Grassou s'arrangera à faire comprendre qu'elle fut la mère et l'épouse conciliante qui souffrit le martyre entre deux hommes de caractère opposé. Si Grassou accepte ce rôle — et il l'acceptera — à ce prix il aura la paix. Et il est juste qu'il en soit ainsi. Quand on s'est laissé mener « par le bout du nez » pendant vingt et quelques années, il est absurde de jouer soudain l'énergique pendant huit jours. Ça lui a réussi, vraiment !
Elle poursuit, verbeuse :
— Ecoute. H faut que nous soyons tout à fait d'accord. L'autre jour, ces dames étaient du même avis : après un deuil cruel, ou bien on s'effondre dans la neurasthénie — c'est ce qui te guette, et pour quel profit, veux-tu me le dire ? — ou bien, pour rester fidèle au disparu, on s'arrache au funèbre qui tue... Nous ne voyageons pas pour nous amuser. Nous voyageons pour tromper le chagrin. Comprends-tu ?
— Mais oui, maman...
...La domesticité est partie. « Des places comme ça !» a dit Jacqueline comme adieu au château.
Cet après-midi elle ira voir, à l'hôpital, Félix qui décidément va mieux.
Et c'est maintenant le tour des Grassou. Au chauffeur envoyé de la ville, pensant au village où elle ne veut pas se montrer en vaincue, M me Grassou dit :
— Tout en étant prudent, vous irez vite. Et baissez les stores.
Les longs voiles noirs disparaissent dans la troiture. M. Grassou y entre à son tour. Un dernier signe à Jérôme et à Sophie, après quoi il se détourne, ému vraiment... Pour établir à nouveau la secrète harmonie des choses, le vent d'octobre a tôt fait d'abattre sur les prés le petit nuage de poussière qui marque la fuite des Grassou.
Aussitôt le vieux couple trottine dans les corridors refroidis par le brusque silence, dans le salon où le Bouddha médite près des sirènes aux seins agressifs, dans les chambres à coucher où des parfums flottent encore, mêlés à l'oubli qui monte... Ici piaffait M lle Riri... La couchette d'Achille... Le lit d'Oscar... Jérôme et Sophie ferment les yeux du château. La nuit s'abat sur les choses. Une souris grignote. Les clefs grincent.
— Sophie, je veux monter encore une fois sur la grande tour.
— Moi, il me faut cuire mon repas.
— T'inquiète pas. Je fermerai tout.
Accoudé sur le parapet crénelé, après six mois \
de fêtes, de pétarades et de catastrophes JérômeJ retrouve la paix de. son pays, étendue sous sef%
yeux. Debout plus haut que le dôme cuivré des hêtres, il voit sur les chemins des hommes à la marche lente ; il voit les toits des villages, les clochers, ces prés qu'il faucha, ces collines, ces montagnes aux formes immuables. Il aspire l'odeur des feux allumés en bordure des champs, de ces fumées diluées dans la douceur de Pautomne. Cela est de toujours. Jérôme est comme un exilé qui découvrirait soudain sa maison au détour d'un chemin.
— Enfin ! Voilà une affaire liquidée ! Je regrette rnôsieur. Quant au reste, c'était Achille et compagnie...