TERR 1 BEN
— Écoute-moi bien, gourmette !
— Je vous écoute, monsieur Jean.
— Tu te rappelles mes ortres,ce certain soir, à Saint- Malo...
— Oh ! oui, monsieur Jean.
— As-tu tenu ta promesse ?
— Dame, monsieur Jean, je vous ai dit tout ce que je savais. Après l'affaire, mademoiselle Constance…
— Ne prononce Pas Son nom, gourmette.
— Je ne le prononcerai plus, monsieur Jean.
— Continue.
— Je vous disais, monsieur Jean, que mademoi.…
Lucas s’arrêta court, pétrifié par un geste irrité du vieux timonier,
— Enfin, reprit-il au bout d’un instant, à compter de ce jour, elle ne me dit plus rien, et puis vous savez bien que le Capitaine Jacques m’emmena avec lui et
Charles Guyot, dans ses voyages pour affréter nos navires.
— Je sais ça, da ouil mais ce que je ne sais pas, c’est pourquoi tu regardes si souvent et avec une mine si drôle ce déporté qu'on nomme Philippe et qui est à bord de la Petite-Hermine.
— Ah! monsieur Jean, monsieur Jean, profére Lucas, à voix contenue et en promenant autour de lui un regard inquiet.
— Qu'est-ce que tu as à trembler comme une posle mouillée !
| | — C’est, monsieur Jean, monsieur Jean.
ll ph — Démarreras-tu ?
Il | | — Je crois, monsieur Jean, que ce Philippe, c’est | 1 monseigneur Georges de Maisonneuve ou... le diable. | | F — Peut-être bien l’un et l’autre, murmura Jean Mor- | L À bihan en se signant.
EU ii Puis haussant le ton | (le | — Qu'est-ce qui te fait supposer ca, gourmette ? ll — Ah! monsieur Jean, je l’ai bien reconnu. A Saint- AtIL Malo, il se teignait les cheveux et la barbe. Je l'ai sur- | | | | | | pris un jour que je lui apportais un billet de mall | 10 dem...
ll ie 4 — Pssst !
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HF — Puis il a une marque, une lentille.
— Une marque ? où ?
— Au bout de l'oreille gauche, tout comme mad... — Veux-tu te taire, gourmette ! Qui est-ce qui t'a dit que Constance avait une marque à l'oreille?
— Dame ! monsieur Jean, si je ne l’avais pas vue, dit
10$S na-
sais pas, ne mine jui est à
& Lucas, li un re-
ne poule
ppe, c'est le diable.
Jean Mor-
tte ?
. À Sainte l’ai surt de mi-
JACQUES CARTIER: 229 Lucas, baissant les yeux et roulant d’un air embarrassé son bonnet entre ses doigts.
— Tiens ! c'est vrai qu’ils ont tous deux le même signe !.. c'est singulier... bien singulier ça, marmotta le timonier d’un air songeur.
Ensuite il ajouta en souriant, comme s’il repoussait de son esprit une réflexion saugrenue :
— Bast! des idées à moi, des bêtises !
Et s'adressant à Lucas :
— AÂs-tu bien remarqué, gourmette, que ce Philippe quitte fréquemment ses compagnons, quand nous coupons du bois sur le rivage ?
— Oui, monsieur Jean. Il s’en va en cachette du côté de Stadacone.
— Eh bien, aujourd’hui, s’il s’écarte, tu tàcheras de le suivre en cachette aussi et de découvrir ce qu’il va faire du côté de Stadacone. As-tu entendu ?
— Oui, monsieur Jean.
— Voici les hommes de la Petite-Hermine qui s’affalent dans leurs barques, et justement notre gaillard qui enjambe le plat-bord. Va. Au retour, tu me diras ce que tu auras appris.
Ce dialogue avait eu lieu sur le tillac de la Grande- Hermine, par une de ces splendides matinées de la finde septembre comme l’on n’en voit guère que dans l’Amérique septentrionale, et au milieu de l’un des sites les plus ravissants que je sache (1).
Jacques Cartier avait, nous l'avons dit, mouillé ses
(1) Voir ma Nofice sur Sagard.
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deux principaux navires à l’entrée de la rivière Sainte- Croix, appelée actuellement Saint-Charles, en l’honneur de Charles de Boue, grand vicaire de Pontoise, fondateur de la première Mission de Récollets à la Nouvelle- France.
Un promontoire géant, alors aigu, courbé à son extrémité comme le bec d’un oiseau de proie, se dressait sourcilleusement entre cette rivière et le Saint-Laurent, vis à vis l'île de Bacchus. Aïnsi qu’un nid d’aigle, au sommet de ce promontoire granitique, était perché Stadacone , résidence de Donnacona, chef puissant chez les sauvages qui peuplaient le littoral du Saint-Laurent, mais soumis, je crois, à l’Agouhanna d’Hochelaga, dont nous parlerons bientôt.
Québec (1), une ville civilisée, remarquable par ‘plus
(1) Lorsque, pour la première fois, je publiai à Montréal (Bas-
! Canada) la Huronne, j'avais adopté pour le mot Québec l'étymo-
logie admise communément dans la province et donnée par Île New-Guide to Quebec. « On rapporte, dit ce livre, qu’en apercevant le cap sur lequel s'élève aujourd’ hui l’ancienne capitale du Canada, le pilote de Cartier s’écria : « Qué bec! Quel bec! »
Le fait est possible, douteux cependant. En ses diverses Relations, Cartier n’en souffle mot; le nom semble dater de la fondation de la ‘ville par Champlain, vers 1608. Ce nom a été l’objet des plus chaudes co âtions, tant en Amérique qu’en Europe ; aujourd'hui mène ge certant, etc. Je serais mal venu de prétendre trancher le différehkd. Avouons pourtant qu’il semble bien jugé paï Hawkins dans son New Picture of Quebec.
Je me sentais tout prêt à confesser avec lui que Québec est un nom français de souche, appliqué souvent sans doute à des localités françaises (puisque sur son sceau, gravé en 1420, Guillaume de la Pole, comte de Suffolk, s’intitulait seigneur de Hambourg et de Québec), quand, consultant le Dictionnaire de Trévoux à l’article Bec, j'ai trouvé l'explication suivante :
« Quelques lieux particuliers ont pris le nom de bec, comme
Sainte onneur e, fonuvelle-
On exlressait aurent, le, au hé Stachez les aurent, "a, dont
ar plus
éal (Basl'étymose par le ercevant Canada,
es Relaondation des plus ; aujourprétendre jugé paï
ec est un des locaruillaume nmbourg et à l’article
, comme
d'un monument artistique, par l’exquise urbanité de ses habitants, leur bon goût, leur hospitalité célèbre dans le monde entier; Québec, capitale qui pourrait dignement soutenir la comparaison avec plus d’une métropole européenne ; Québec, par la nature et le génie humain, le Gibraltar de l’Amérique septentrionale, remplace maintenant l’humble bourgade indienne. Soixante mille individus intelligents , actifs, enfiévrés de l’amour du progrès, ont, en trois siècles, sur ce roc aride, mais imposant, dominateur, substitué leur personnalité puissante à quelques centaines d'êtres misérables, barbares, engrenés dans la routine, générations sur générations dévorées parelle. Des navires nombreux, immenses, des cités flottantes, sillonnent maintenant ce cours d’eau à peine effleuré naguère de quelques pau-
Caudebec, Bolbec dans le pays de Caux. Et ordinairement, en ces lieux-là, il y a une jonction de deux rivières ou ruisseaux, ce qu'on appelle confluents, ou du moins quelque ruisseau ou torrent. C’est de là que sont venus les noms de l’abbaye du Bec, de
Caudebec, d’Orbec, de Robec, selon Icquez, qui remarque que les |
Normands ou peuples du Nord ont porté en Neustrie, chez les Français, le mot be, qui veut dire ruisseau, torrent. » |
Les habitants du Cher disent encore le bec, pour exprimer l’embouchure de la rivière qui a donné son nom à leur département:
Or, Québec est placé sur un promontoire ou un bec, au confluent de la rivière Sainte-Croix ou Saint-Charles, dans le Saint-Laurent; donc la question est jugée sans appel. Il est parfaitement oiseux de violenter le sens des mots ou leur a à ceux qui supposent entendre Québec da indien du Saint-Charles), pour détermine bec. Soit que, suivant La Potherie, il fail
pagnons de Jacques Cartier s’exciamant « Quel bec ! » à la vue de la pointe formée par le Saint-Laurent et le Saint-Charles; soit que ce nom remonte à une date postérieure, il est essentiellement frauçais, par droit de naissance, et doit être considéré comme tel.
vres canots (1) d’écorce. L'homme est de nature ascensionnelle. Vaine la prétendue philanthropie qui le voudrait a . dans sa marche. Il obéit à une impulsion pre a à un ordre fatal. Eminemment perfectible, 1 « donc éminemment changeahle aussi. Pour lui, il n’y a pas, il ne peut y avoir de principes absolus. Tout est soumis au temps, aux circonstances, au cercle social dans lequel il s’agite. Ne regrettons pas la disparition de la famille indienne. Elle devait arriver. Trèsgénéralement l’homme blanc l'emporte, au point de vue intellectuel , sur l’homme noir, cuivré ou rouge. En conséquence, l’homme blanc est destiné à dominer ceuxci, jusqu’à ce que, à son tour, peut-être, il soit, dans la suite des âges, dominé par une race au cerveau plus développé que le sien.
Un malheur, c’est que ces Indiens trouvés par Jacques Cartier, comme ceux découverts par Christophe Colomb, étant, en masses, bons, doux, serviables, — quoique défiants, et cela se comprend assez, de reste, — on les ait rendus méchants, durs, féroces. Ni le catholicisme, ni le protestantisme n’a fait une œuvre profitable chez eux. Quelques superstitiors de plus, c’est là tout, sans compter l'hypocrisie et l’avilissement. Le sauvage avait son caractère à lui, su? generis ; il était fin, il était grand, magnanime souvent (2). Notre lumière Ti a perverti les sens plutôt que de le servir.®Rieg d'étonnant à cela. fl n’y avait pas remède. Condamné à s’éteindre, il s'éteint. Quoi qu’on en
(1) « Canouy,» les appelle Cartier en sa Relation. (2) Voir mes Derniers Iroquots.
re asqui le impulperfec- LL Pour bsolus.
1 cercle dispari- . Trèsde vue ge. En er CeUXit, dans au plus
par J'acristophe viables, isez, de féroces.
fait une tiors de l’avilissut geneent (2).
que de pas reu’on en
ait dit, notre tour viendra comme est venu le sien, Sa ruine date de l’heure où les Européens débarquèrent sur ses rivages. Il semble que Donnacona ait eu l’instinctif pressentiment de ce qui écherrait à ses compatriotes. Avec Cartier, son caractère n’est pas égal. Il aime, mais il a peur. Il attire les Français près de son village, mais illesredoule. A peine sont-ils installés au havre de Sainte- Croix qu’il les voudrait au loin et conspire contre eux.
La situation était, je le répète , convenable et plaisante au possible, Un éclair de génie avait illuminé Cartier dans le choix de l'emplacement. La position exacte du port Sainte-Croix, où il demeura du 45 septembre 1535 au 6 mai de l’année suivante, a fourni matière à de vives discussions. À présent, on semble d'accord. Cartier passa l'hiver dans une anse de la rivière de Saint- Charles, aux environs de l’ancien pont Dorchester et de l'hôpital maritime de Québec. La découverte, en 1843, de l'épave d’un vieux navire, dans cet endroit, est venue corroborer la précédente opinion, car cette épave de navire paraît être celle de la Petite-Hermine, abandonnée par Cartier, lors de son départ pour la France (1536).
Dans toute son étendue, le Saint-Laurent n'offre peutêtre pas un port mieux abrité.
« Ce point, par la distribution des montagnes, des plaines, des coteaux, des îles autour du bassin de Québec, est, dit M. Garneau, un des sites les plus grandioses, les plus magnifiques de l'Amérique. Les deux rives du fleuve conservent longtemps, en remontant depuis le golfe, un aspect imposant, mais triste et sauvage. Sa grande largeur à son embouchure, quatre-vingt-dix
milles, ses nombreux écueils, ses coups de vent en certaines saisons de l’année, ses brouillards, en ont fait un lieu redoutable pour les navigateurs, qui contribue encore à augmenter cette tristesse. Les côtes escarpées qui les bordent pendant plus de cent lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord et au sud la vallée qu’il descend et dont il occupe, par endroits, toute la largeur; les îles, aussi nombreuses que variées par leur forme et dangereuses à la navigation, se multiplient à mesure qu’on avance ; enfin tous les dé- “bris épars des obstacles que le grand tributaire de l'Océan a rompus et renversés, pour se frayer un passage à la mer, saisissent l’imagination du voyageur qui le remonte pour la première fois. Mais, à Québec, la scène change. Autant la nature est âpre et sauvage sur le bas du fleuve, autant elle est variée et pittoresque, sans cesser de conserver un caractère de grandeur, surtout depuis qu’elle a été embellie par la main de la civilisation. »
Et Cartier l’a dit dans sa Relation.
Autour de Stadacone «est aussi bonne terre qu’il soit possible de voir et bien fructiférite, pleine de fort beaux fruits de la nature et sorte de France.»
Une fois ses navires arrivés dans le havre de Sainte- Croix, le capitaine s’en était allé, sur l’Æmertillon, pour-
| suivre son exploration du fleuve Saint-Laurent. Mais il avait laissé des ordres précis pour qu’on enfermât la Grande et la Petite- Hermine dans une estacade.
1! Les mariniers se mirent activement à l’ouvrage. Le
| bois était proche, contenant des arbres superbes. On les
en cerfait un bue en- Jées qui ntagnes rd et au par enses que ation, se , les détaire de un pasgeur qui ébec, la yvage sur oresque, eur, Surde la ci-
qu’il soit prt beaux
e Sainteon, pPOUrt. Mais il ermât la
rage. Le es, On les
coupa ; on en fit des pieux qui furent plantés dans le lit de la rivière et formèrent bientôt une palissade autour de leur navire. Cette palissade, garnie de canons, les plaçait à l'abri d’une surprise ou d’un coup de main. D'un côté, la forteresse était encore protégée par la rivière. De l’autre, on établit un pont-levis.
C’est à la construction de ce pont-levis que travaillaient les mariniers, quand Jean Morbihan, suspectant
la conduite de Philippe, le fit espionner par le gourmette Lucas.
Déjà les sauvages ne manifestaient plus autant de bienveillance. Ni Domagaïa, ni Taignoagny n’avait voulu accompagner Cartier dans son voyage en amont du fleuve. Ils avaient même, avec Donnacona, tâché de s’y opposer. Leurs démarches étaient équivoques. On pouvait craindre une déclaration d’hostilités.
Lucas se conforma ponctuellement aux instructions de Jean Morbihan. Voyant Philippe s’écarter lorsqu'on fut entré dans la forêt, il le suivit secrètement, en se faufilant, comme un chat, à travers les halliers.
Philippe s’arrèta bientôt dans une éclaircie, non loin de Stadacone. Taignoagny l'y avait précédé. [ls causèrent quelque temps, d’un ton si bas, que leurs paroles n’arrivèrent pas aux oreilles de Lucas. Il entendit seulement
ces mots prononcés par Taignoagny, au moment où ils se quittèrent.
— Demain matin, avant le jour, à la grande chute. Donnacona et les autres chefs y seront avec moi. Ne manque pas de venir, mon frère.
— Je ne manquerai pas, répondit Philippe. La chute est à deux heures d'ici ?
— Oui, à deux heures du temps des Faces-Pâles, repartit le sauvage.
Et ils se quittèrent.
Le gourmette rapporta fidèlement ce lambeau de conversation à Jean Morbihan.
Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couché sur la poupe de la Grande-Hermine, examinait, avec vigilance, ce qui se passait à bord de l’autre navire, amarré tout auprès. Soudain un capot d'échelle fut soulevé, une ombre glissa sur le pont de la Petite-Hermine, franchit l'enceinte de pieux, qui n'était pas encore achevée, et disparut dans la campagne.
— Min Gieu, voilà ce que c’est que d’avoir ouvert la cage à ces hérétiques-là, marmotta Jean Morbihan; si on avait continué de les tenir sous cadenas et verrous, ils n’ourdiraient pas de méchantes trames... Mais maître Jacques est comme ça. Il a voulu les mettre en liberté... Plutôt mettre en liberté des tigres, des lions et des serpents ! Ah! si ç’avait été moi !.…
Tout en agitant ces pensées dans son esprit, le brave timonier s’était jeté sur la piste de l’ombre.
Il faisait chaud, lourd. La nuit était très-noire. Un orage flottait dans l'air.
Jean longea le fleuve, en aval. Les réverbérations de l’eau l’aidaient à se diriger, sur les battures, bordées, comme d’une muraille par une lisière de grands arbres. Le sentier était dangereux snuvent, difficile toujours, Mais Morbihan le connaissait. ‘eu de jours auparavant;
A chute
’àles, re-
1 de con-
é sur la igilance, arré tout evé, une franchit hevée, et
ouvert la bihan ; si Verrous, is maître liberté...
is et des
le brave aoire, Un
ations de | bordées, s arbres.
toujours, paravant;
JACQUES CARTIER. 237 il l’avait parcour… avec Jacques Cartier allant visiter la chute, appelée d'abord la Vache, à cause de ses mugissements sans doute, et plus tard Montmorency.
Le fracas de cette chute se fit bientôt entendre.
Après une heure et demie de marche, Jean distingua les cimes pelées des roches qui encaissent le torrent.
La chaleur augmentait, malgré l'approche du jour. L'atmosphère devenait de plus en plus pesante. Quelques éclairs zébraient de feu la voûte céleste. Le tonnerre grondait par intervalles. Mais le vacarme de la cascade en dominait les éclats.
Jean Morbihan n’avait guère quitté de vue la silhouette de Philippe. Il s’en rapprocha avec prudence, en grimpant, à travers bois, vers le sommet du cap.
Comme l'aube blanchissait parmi un enchevètrement de nuages violacés, ils arrivèrent tous deux au faite. Philippe marchait ferme et droit, Jean se coulait, courbé en deux, autour des broussailles.
Le premier fit halte sur un plateau chenu, duquel l’œil plongeait avec effroi dans les profondeurs encore à demi voilées de la cataracte. Le second aussi fit halte, sous un buisson, à quelques pas.
L’orage, amoncelé depuis la veille, fulminait ses dernières menaces. Il allait faire explosion. De larges gouttes de pluie tombaïent.
Cinq sauvages débouchèrent alors d’un fourré voisin. Jean reconnut dans ce groupe Domagaïa, Taignoagny et Donnacona. Les deux autres lui étaient étrangers.
Ils s’avancèrent vers Philippe, lui baisèrent les bras et un eutretien animé s’engagea entre eux et le trans-
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porté(1), Taignoagny et Domagaïa servant d’interprètes, Pour Morbihan, le meuglement de la chute couvrait en partie le son des voix. Mais, par les gestes, il en comprenait à peu près Le sens. |
Philippe engageait les sauvages à faire une attaque nocturne sur lesnavires, Il leur promettait son concours et celui de ses co-déportés. En récompense les indigènes pilleraient les approvisionnements et les armes qui se trouveraient à bord. ©n tuerait Cartier à son retour, etilsseraient débarrassés d’un ennemi aussi perfide que dangereux.
La conjuration dura longtemps, malgré la tempête et la pluie. Le jour était venu sombre, lugubre. De ses lueurs blafardes il teignait les horreurs du gouffre épouvantable creusé par la chute d’eau qui fond, en hurlant comme une légion démoniaque, du haut d’un rocher perpendiculaire, mesurant deux cent quarante pieds d’élévation (2).
Morbihan était gèné par la posture qu’il avait prise. Il fit un mouvement. Il se trahit.
Les cinq sauvages poussèrent un cri affreux et s’enfuirent. |
Sur le plateau, il ne resta plus que le transporté et le timonier.
Philippe, tout aussitôt, avait découvert Jean. Les deux hommes couvaient l’un contre l’autre une haine
(1) Je n'ignore pas que les mots de transporté et déporté sont, en cette acception, d'introduction récente dans notre langue et dans nos lois, Mais j'ai cru devoir les employer, parce que, mieux que banni ouextilé, ils me semblent rendre l’idée que l’on y attachait alors,
(2) La chute Montmorency a cent pieds de plus que celle du Niagara. J’en ai donné une description détaillée dans la Huronne.
erprètes, couvrait en com-
aque no(urs et cenes pillee trouvesseraient ngereux.
empèête et e. De ses ffre époun hurlant in rocher nte pieds
ait prise.
x et s’enporté et le
Jean. Les ne haine
prié sont, en vue et dans mieux que achait alors, e celle du a Huronne.
instinctive profonde. Ils devinèrent qu’à cet instant leur vie était en jeu.
Sans articuler un mot, ils s’étreignirent, Jean avait à sa ceinture son couteau de marinier ; mais il ne songea pas à en faire usage. Philippe n'était pas armé.
Là, sur cet étroit plateau, que quelques pieds séparaient de l’abime, commenca une lutte sourde, acharnée, féroce. Les deux antagonistes bientôt furent en nage. Ils soufflaient comme des soufflets de forge. Leurs membres craquaient ; leur bouche écumait et leurs yeux étaient injectés de sang.
Jean tàchait d’étouffer son ennemi pour s’en rendre maître. L'autre cherchait à le rouler vers le précipice pour l’y lancer.
— Terr i ben! fit tout à coup Morbihan en suspendant une seconde ses efforts ; c’est le frère à...
Le reste de la phrase se confondit dans les rugissements de la tourmente
Une surprise, puis une inattention au combat perdirent le pauvre vieux timonier. e
Déjà il maintenait Philippe-couché, haletant sous lui. De son genou, il lui écrasait la poitrine; avec son poing fermé, comme avec un marteau, il lui meurtrissait le visage, lorsque, par la chemise en lambeaux du jeune homme, il aperçut le tatouage que celui-ci portait sous le sein gauche.
Cette vue avait produit sur Jean une vive impression. Il avait lâché tout à la fois l’exclamation que nous venons de rapporter et son adversaire. Philippe aussitôt profita du répit pour reconquérir ses avantages.
Dans un mouvement rapide, il rassembla toutes ses forces, se dégagea, reprit le dessus, et poussa le corps du malheureux Morbihan dans l’abime, à l'instant même où il s’écriait :
— Terr i ben ! C’est le frère à.
Les voix de la foudre et dela cataracte faisaient, en ce moment, un effroyable duo.
Jutes ses le corps l'instant
ent, en ce