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SUR SON ROLE DE MÉROPE

Ah! sans doute c^est Melpomène Qui des vers d'Apollon fait retentir la scène.

Sa présence embellit ces lieux;

Ses pas guidés par la noblesse, Ses regards, tout enfin m^annonce une déesse. Le goût, le sentiment, triomphent dans ses yeux; Le tendre Amour y prend les traits dont il me blesse.

Dieu puissant, offre lui mes vœux et mon encens,

Fais qu'elle accepte mon hommage.

Lui présenter ces vers, ces transports que je sens,

C^est lui présenter son ouvrage.

L'Amour offrant le cœur d*un profane mortel N^avilit pas des dieux le redoutable autel.

Un fait à noter : ce rôle de Mérope, qui valut à la comédienne tant d'ovations et tant de gloire, lui attira une leçon de la part de Tauteur^ dont elle exaltait pourtant la renommée par ses talents. La raison en est que Voltaire ne ménageait point ses critiques à ceux qui les supportaient patiemment. Nous Tavons vu sardonique et brutal avec le doux Sarrazin, alors qu'il se faisait avec Dufresne mielleux et suppliant. Nous allons le montrer gourmandant la bonne Dumesnil, tandis qu'il n'aura point pour M"* Clairon assez d'encens et de flatteries. Cette façon d'être vientelle de ce qu'au fond il avait moins d'admiration pour l'une que pour l'autre? Nullement, et nous avons présente à l'esprit son exclamation enthousiaste à propos de Marie Dumesnil : <c Que dites-vous d'une actrice qui fait pleurer trois actes de suite? » Alors, pourquoi la préférence affichée toute sa vie en faveur de M"* Clairon ? C'est que le caractère de l'irascible artiste lui faisait peur pour le succes de ses pièces, tandis qu'il jugeait inutile de s'assurer les bonnes grâces d'une actrice aimable et indulgente envers tout le monde.

Mais nous revenons à la leçon qu'infligea le poète à M"^ Dumesnil, pendant une des répétitions de Mérope, où la tragédienne déclamait une tirade à sensation. <c Ce n'est pas ainsi qaîôn doit invectiver Polyphonte, lui dit- il sèchement ; votre débit manque de force et de chaleur. —

Comment? reprit M"* Dumesnil étonnée. Il faudrait donc avoir le diable au corps pour arriver au ton que vous voulez me faire prendre? — Vraiment, oui, Mademoiselle, s'écria Voltaire, c'est le diable au corps qu'il faut avoir pour exceller dans tous les arts. Oui, oui, sans le diable au corps, on ne peut être ni bon poète ni bon comédien. »

Eh ! cette vigueur, ce diable au corps, qu'exigeait Voltaire, Marie Dumesnil ne les avait-elle pas à un bien plus haut degré que M"® Clairon, dont tous les mouvements étaient calculés selon les règles de Tart? Deux tragédies du poète donnent un démenti formel à son injuste boutade.

La première est précisément Mérope, dans laquelle notre actrice introduisit une innovation aussi hardie qu'intelligente. Jusque-là les tragédiennes avaient marché sur la scène avec une majesté grave et compassée. Un mouvement plus brusque que les autres eût été condamné comme une faute, se fût-il produit dans les circonstances les plus pathétiques. M"* Dumesnil rompit avec l'ancienne routine pour se conformer à la nature. A la deuxième scène du quatrième acte, au moment où, Polyphonte s*apprêtant à immoler Égisthe, Mérope laisse échapper l'aveu de sa maternité, M*'^ Dumesnil se garda bien de marcher d'un pas étudié. Elle courut, elle bondit au-devant des soldats, et, se plaçant entre eux et son enfant : « Il est mon fils ! » cria-t-elle d'une voix frémissante de terreur. Tous les yeux se gonflèrent de pleurs, et des bravos frénétiques saluèrent ce trait de génie qui* portait un coup mortel aux traditions admises.

La seconde tragédie où la grande actrice se montra merveilleuse de diable au corps, pour nous servir de l'expression du poète, fut Sémiramis^ représentée en 1748.

Marie Dumesnil y mit toute son âme, et l'on raconte qu'à l'époque du mariage de Louis XVI, lorsqu'elle joua le rôle devant la cour, toute la famille royale fondit en larmes.

Il n'en fallait pas tant pour déchaîner la cabale et pour allumer la Jalousie de M"® Clairon. Marie Dumesnil en ouvre son cœur à Ducis, qui lui avait adressé une lettre de félicitations sur ce même rôle de Sémiramis. Elle se plaint, dans sa réponse, de méchants procédés à son égard : on ne paye ses efforts que par l'injustice, écrit-elle, et déjà on ne lui confie que les personnages dont les autres ne veulent pas.

Les anecdotes ont cet avantage qu'elles présentent les caractères sous leur véritable aspect. En voici une qui fera connaître le genre de railleries auxquelles se livrait M^'^ Clairon contre sa trop patiente rivale. C'est toujours de Sémiramis qu'il s'agit. Le tonnerre grondait au troisième acte, dans une scène où jouait M"® Dumesnil, et il recommençait au cinquième, pendant que M"* Clairon occupait seule le théâtre. A la répétition générale, le machiniste, prêt à lancer la foudre, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec ou faire durer le bruit, demanda du haut du ciel à cette dernière actrice si elle souhaitait le coup long. « Comme celui de M^** Dumesnil », répondit grossièrement M"* Clairon.

Nommons une dernière fois Sémiramis pour consigner un détail historique. Le 27 mars 1762^ jour de la clôture, on commençait le premier acte de cette tragédie, quand retentit le cri : « Au feu ! » Jamais effroi ne fut plus soudain ni plus terrible. En un instant, des flots de spectateurs, se heurtant les uns contre les autres, entraînèrent portes et cloisons. L'amphithéâtre descendit dans le parterre, l'or-

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chestre monta sur la scène, Us f^mes se précipitèrent pêle-mêle dans les loges, €t M"' Dumesnil, en costume de reine, tomba en pâmoison. Heureusement le sinistre se résuma en une chaise brûlée. Sémiramis fut rappelée à la vie, chacun reprit son rôle, et la pièce continua.

Sans vouloir abuser des anecdotes, il nous est impossible de taire la suivante, ne fût-ce que pour mettre une troisième fois en relief le diable au corps de Marie Dûmesnil. Un soir que la comédienne représentait Cléopâtre, dans la tragédie de Rodogune, TelFet des imprécations parut si terrible que le parterre recula d'effroi, et le vers fameux :

Je maudirais les Dieux, s'ils me rendaient le jour!

fut accentué avec tant de rage qu'un vieil officier, assis derrière Tactrice, lui donna un vigoureux coup de poing, en grommelant entre ses dents :« Va, chienne, crève donc ! » Malgré la sensation de douleur qu'éprouva M"* Dumesnil, elle ne se plaignit point du horion; tout au contraire, le spectacle fini, elle en remercia le naïf militaire comme d'un argument décisif en faveur de ses talents.

D'une majesté toute royale, sous les traits de Clytemnestre, de Mérope ou de Cléopâtre, notre comédienne, à rencontre de M^^® Clairon, se montrait à la ville dans une tenue des moins imposantes. « Certain jour qu'elle répétait devant une nombreuse assemblée, raconte Dussault, elle vint dans un habit du matin fort peu convenable et très digne des dédains superbes de la muse tragique. Cet accoutrement, auquel assortissait assez bien le reste de la toilette, cette figure véritablement un peu grotesque, excita le rire malin des acteurs et surtout des actrices, qui n'é-

talent pas fâchées de Voir sa supériorité comme ensevelie sous ce ridicule costume. Maïs elle prit bientôt sa revanche, lorsque, portant sur la scène ce feu dont son âme était embrasée, elle le fit passer rapidement dans l'âme des spectateufsî* répandit partout la chaleur et Tintérêt, et, malgré les'burlesques chiffons dont elle était affublée, força le suflFrage et l'admiration de ceux-là mêmes à qui elle venait de faire hausser les épaules. )>

C était le propre de Marie Dumesnil, comme celui de Lekain, de se métamorphoser à la scène et de faire tourner en quelque sorte à sa gloire les imperfections très réelles de son physique. L'illustre Garrick, qui appréciait avec beaucoup de sagacité le théâtre de son temps, partageait cet avis , et le jugement qu'il porte sur Pactrice est tellement juste et fidèle que nous le lui empruntons de préférence à tous les autres.

« Garrick, écrit Noverre, ne parloit de M"* Dumesnil qu'avec un enthousiasme respectueux. « Comment est -il « possible, disoit-il, qu'un être à qui la nature semble avoir « refusé tout ce qui est nécessaire aux charmes de la scène, « soit si parfait et si sublime? Non, ajoutoit-il, la nature a (( tant fait pour elle qu'elle a méprisé tous les secours d'un « art étranger; ses yeux, sans être bâiux, disoient tout ce « que les passions vouloient leur faire dire; une voix pres- « que voilée, mais qui se ployoit à l'expression des grands « sentimens et qui étoit toujours au diapason des passions, «une diction brûlante et sans étude, des transitions su- « blimes, un débit rapide, des gestes éloquens sans prince cipes, et ce cri déchirant de la nature que l'art s'efforce en (( vain de vouloir imiter, et qui portoit dans l'âme du specta* « teur l'efiroi, l'épouvante, la douleur et l'admiration; tant

<c de beautés réunies, disoit Garrick, m'ont frappé d'étonne- « ment et de respect. Si cette actrice, qui est Timage d'un rare « phénomène, eût voulu subordonner sa marche aux prince cipes froidement compassés de la danse, elle n'eût été « qu'une marionnette. Les principes d'un art étranger au- « roient fait grimacer la nature; ce beau désordre qui Tem- « bellit et que Tart s'efforce en vain d'imiter auroit disparu « ou se seroit affaibli, et le public eût été privé d'une actrice « célèbre, qui luiafaitéprouvertouràtourtoutes lesémotions « vives des sentimens et des passions. Combien ses talens « ont fait verser de larmes délicieuses ! Combien elle étoit « chère au public! et combien ce chef-d'œuvre de la nature « a été... » Garrick n en dit pas davantage, et quelques larmes s'échappèrent de ses yeux. »

Il pleurait sans aucun doute sur les déceptions de M"® Dumesnil, sur la haine dont sa rivale la poursuivit impitoyablement. Garrick avait raison, et nous déplorons également l'injuste défaveur dont notre actrice fut la patiente victime. Certes, M"« Clairon fut une grande comédienne, et le mépris que nous avons pour la femme ne nous empêche pas d'admirer l'artiste; mais ses talents, elle les tenait de l'étude, tandis que Marie Dumesnil, instinctivement douée du génie de la scène, puisait toutes ses forces dans le naturel. Placer M"* Clairon au-dessus de M"® Dumesnil, l'élever même à son niveau, tendrait donc à soutenir que la copie vaut l'original ou que l'art est l'égal de la nature, son inspiratrice et son modèle.

Garrick, lui aussi, rendait hommage à Hippolyte Clairon; mais il estime qu'elle s'est approprié les richesses de W^^ Dumesnil, qu'elle les a façonnées à sa taille, à sa

figure, en un mot qu'elle y a puisé le germe et la sève de ses talents.

Pourquoi les critiques français du XVIII* siècle n'ontils pas apporté dans leur jugement la même clairvoyance ou la même équité que le comédien anglais ? La raison en est double. D'abord, auteurs dramatiques et acteurs tremblaient devant l'impérieuse Clairon, dont ils redoutaient les représailles. Ensuite, M"® Dumesnil, loin d'encourager ses amis à la défendre, paralysait leur zèle en les suppliant de ne point relever les injures à son adresse.

A un dévoué partisan qui lui demandait quelques anecdotes contre sa rivale, elle répondit cette lettre touchante et généreuse :

Je suis bien sensible à Pintérét que vous et mes respectables amis prenez aux atrocités que M"* Clairon décoche contre moi. Il y a cinquante ans qu'elle s'exerce à ces jeux, qui m'ont fait quelquefois répandre bien des larmes. Je suis revenue de cette faiblesse ; et, n'étant plus en rivalité, je me flattois qu'elle m'oublieroit, comme je me suis appliquée à oublier tout ce qu'elle m*afait. Vous me demandez des anecdotes contre elle; je me garderai bien de vous en donner, cela sentiroit la vengeance; elle n'a jamais trouvé place dans mon cœur; il adopte et chérit un sentiment moins pénible. Si ses mensonges sur mon compte peuvent ajouter un prix à tous ceux dont son livre est rempli et lui procurer un débit avantageux, j'aurai contribué à son bonheur. Cela est satisfaisant pour ma façon de penser; je ne m'occupe plus que du plaisir d'avoir encore de vrais amis, auxquels je voue pour la vie la plus tendre reconnaissance.

Le livre dont la lettre fait mention est celui que M"'' Clairon intitule ses Mémoires^ et qu'elle a rempli d'allégations malveillantes envers Marie Dumesnil. Comme Sophie Arnould y faisait un jour allusion : (c Hélas! lui répondit la tragédienne, je savois bien qu'elle me tourmenteroit jusqu'à la mort. J'ai pris le parti d'oublier mes

ennemis. Je n'ai jamais fait de mal à personne, cela me console. »

M"® Dumesnil avait pour elle sa conscience, et s'en contentait. Que lui importaient, après tout, des ennemis dont plusieurs tiraient leur unique grief de l'insuccès de leurs ouvrages. Les auteurs ont d'ordinaire la présomption de se croire parfaits, et, quand une pièce tombe, ils en accusent volontiers les comédiens. Cest ce qui arriva pour les Héraclides^ où M"^ Dumesnil jouait Déjanire (1752). Marmontel ne pardonna jamais sa détçstable tragédie à celle qui avait accepté le fardeau de la mettre au théâtre. Il alla jusqu'à prétendre que Marie Dumesnil était ivre au second acte, et que le public n'avait pas manqué d'attribuer au rôle Textravagance de l'actrice. L'accusation est absurde, et nous défions qu'un acteur en état d'ivresse puisse mener d'un bout à l'autre une tragédie sans que les spectateurs s'aperçoivent de son égarement. Le fait serait invraisemblable aujourd'hui, à plus forte raison à une époque où les banquettes garnissaient la scène.

D'ailleurs, Marmontel, qui conserva cependant toute sa rancune à Déjanire, se met en contradiction avec luimême quand il raconte que le lendemain et jours suivants les Héraclides furent redonnées avec M"«* Clairon et Dumesnil, que la pièce fut interprétée aussi bien que possible^ et que néanmoins il dut la retirer à la sixième représentation,

M*^* Dumesnil n'eut pas seulement affaire à des auteurs ^vaniteux durant sa longue carrière, elle se heurta encore à des ingrats.

En 1763, la tragédienne avait établi le personnage de

Marguerite d'Anjou, dans Warwick^ avec une telle puissance de talent que la pièce réussit au delà même des espérance de La Harpe, qui n'était pas un type de modestie. Celui-ci, rendons-lui cette justice, se montra tout d'abord reconnaissant envers sa sublime interprète, qu'il gratifia de ses rimes louangeuses. Mais les critiques et les calomnies ne se firent pas attendre, et le même La Harpe, dénonçant bientôt M*^* Dumesnil comme une actrice absolument finie, ajouta impudemment que jamais, au reste, elle n'avait eu d'esprit.

On pourrait croire, en relevant la date de 1763, que les persécutions auxquelles Marie Dumesnil fut en butte avaient son âge pour cause; il n'en est rien. La célèbre artiste les subit toute sa vie, et particulièrement aux jours où M"* Clairon occupa despotiquement la scène. De 1743 à 1 766, elle se vit enlever un à un les rôles où elle brillait davantage, et le peu de créations qu'on lui confia durant cette période de vingt-trois années témoigne d'une mauvaise grâce insigne à la mettre en évidence.

Une fois ou deux pourtant, Marie Dumesnil trouva des défenseurs ; nous relevons le fait dans les Mémoires de Bachaumont, et il est assez rare pour valoir d'être signalé.

« Un partisan de M"® Dumesnil, y lisons-nous, enchanté que la cour lui eût enfin rendu justice, a fait contre M"* Clairon, les vers suivants, qui, quoique vrais, paraîtront un peu durs :

De la cour tu voulois en vain Expulser, ô Clairon ! ton illustre rivale.

Dumesnil paroît, et soudain D'elle à toi l'on voit TintervalU.

Renonce, crois-nous, au dessein De surpasser cette héroïne ; Ton triomphe le plus certain Kst d'avoir en débauche égalé Messaline.

Tout autre que notre artiste eût accueilli avec joie une méchanceté à l'adresse de son ennemie; la généreuse créature en fut au contraire indignée, et elle peignit son déplaisir à Lekain , dans une conversation dont Fleury va nous faire part.

« Tenez, Lekain, dit-elle, voyez ce qu'on m'envoie. — — Des vers? Quelque éloge, sans doute? — Je n'aime pas les éloges aux dépens de mes camarades. On a tort si Ton croit me plaire ainsi. — Oh! il s'agit de Clairon, et vous la défendez ? — Oui, je la défends. Qu'on me la laisse à moi seule. Nos débats sont entre elle et moi et ne doivent pas sortir du théâtre. Qu'elle intrigue, je jouerai. Qu'elle recommence, je tâcherai de faire mieux. Mais je ne veux que des armes loyales, et les alexandrins de Corneille et de Voltaire me suffisent. Voyez si ce n'est pas une horreur: voilà les petits vers qu'on veut me donner pour appui. » S'adressant alors à moi : « Avez-vous bonne vue ? Lisez, Fleury. » Et comme j'arrivais au dernier hémistiche : « Épargnez- nous la rime, mon ami, bien qu'elle soit riche. Ces vers sont durs, sanglants; cette rime est malhonnête et n'est pas vraie. Je voudrais pour beaucoup que ce misérable papier n'existât point! »

N'insistons pas sur la valeur d'une défense que la célèbre artiste répudia elle-même, et voyons plutôt comment M"* Dumesnil savait prendre en main sa propre cause. Nous en avons un superbe échantillon dans la lettre pleine de noblesse qu'elle écrivit à d'Argental en 1762 :

Je sçais apprécier Téloge que vous me faites sur Sémiramis : Thomage doit être entier pour son sublime auteur. Je me trouve heureuse d'avoir, par mes foibles talens, fait perdre l'idée et les projets faits pour m'ôterles moyens de lui plaire et de lui prouver combien je l'aime. Je suis née simple, de bonne foy, susceptible d'attachement et incapable de manœuvres, mais non pas sans pénétration. J'ai ignoré longtemps toutes celles qui se sont faites contre moy en différens genres, quoiqu'elles tendissent toutes à ternirent mes mœurs et mes talens. Je croyois que ma façon de vivre, mon exactitude a remplir mes devoirs, toutes les preuves de zèle que j'ai données, tous les torts généraux et particuliers de ma société, que j'ai réparé mille fois et passé sous silence, me mettoient à l'abri de la cabale, d'insulte et de tout désagrément. J'ai vu mon erreur par des preuves convaincantes; j'en ay gémi, sans pouvoir prendre sur mon cœur de me défendre avec les mêmes armes, quelque beau que fût le champ de bataille. Je n'ignore rien aujourd'hui de ce que Ton a fait pour me nuire, je connois les manœuvres et les auteurs, et je prouveray tout ce qu'il m'échapera de dire. Jugez, Monsieur, vous dont l'âme est si bonne, quoi qu'on l'ait parfois séduitte aussy, du venin répandue sur la mienne. Je puis, après dix-neuf années de travaux, me défaire de plusieurs rôles subalternes. C'est un droit d'ancienneté. L'on peut juger de la valeur desdits rôles par le refus que les grandes actrices en font, actrices qui ont des secours dont je ne me suis jamais servi. Dans le nombre est celui de Salotné, La piesce est sy supérieurement jouée qu'elle n'a pas besoin du secours de talens que Ton a pas jugé dignes iïldamé^ et dont on doutait pour la reprise de Sémiramis, Un remords, ou un mouvement d'amitié, a engagé à m'en faire l'aveu. J'ay seu dans ce moment plus que je ne voulois, et ma plus vive douleur fut la preuve que je relcvois de votre injustice. L'aveu en fut public. Qu'ai-je fait. Monsieur, pour vous déplaire, et se peut-il que M. d'Argental, passant sa vie au spectacle, fait pour le juger par ses lumières, pour le protéger par son crédit, puisse se laisser séduire pour nuire à quelqu'un de recommandable par sa façon de penser, par ses talens, et surtout par son attachement pour luy et son sublime amy? Je frémis, Monsieur, en lisant dans votre billet des assurances d'amitié. Vous me privés des rôles qui pourroient m'aider à cultiver mes talens, et vous insistez pour m'en faire jouer un misérable? Vous avez donc, malgré vos injustices, conservé une grande idée de mon cœur et de mon attachement pour vous et pour M. de Voltaire? Je puis aujourd'hui me soustraire à toute tirannie; je touche au moment où les honnestes gens, toujours malheureux dans notre infâme tripot, sont prêts à secouer le joug; mais je me plais à faire bien. Je me suis déclaré ne vouloir point jouer sa Rome^ ny beaucoup d'autres. Sy je me

rendois pour celui-là. Ton me tourtnenteroit pour les autres, et je ne veux pas me mettre dans ce cas. Mes complaisances jusqu'ici m'ont coûté trop chères. Obtenez-moy, Monsieur, un ordre par lequel mes supérieurs approuve que je remette à mes camarades quelques rôles qui me déplaisent. Je jouerai sa Rome, et quelques autres rôles, bons ou mauvais qu'ils soient, si M. de Voltaire en est l'auteur, malgré tous mes ressentiments. Je ne puis mieux luy prouver, ainsy qu'à vous, le sincère attachement avec lequel j'ay l'honneur d'estre.

Monsieur, Votre très humble, très obéissante servante,

DuMESNIL.

Ce 26 aoust.

Une pareille épître se passe de commentaire, elle résume en deux pages Thistoire de M"® Dumesnil, et fait en même temps ressortir la simplicité, la douceur et la bonté de son caractère. Nous ignorons si sa requête fut entendue et si on lui retira quelques-uns des rôles dont on lui imposait Thumiliation ; en tout cas, elle joua Rome sauvée^ où elle remplit le personnage d' Aurélie !

Deux choses nous ont vivement frappé dans la lettre de Marie Dumesnil : d'abord les méchants procédés de Voltaire et de d'Argental, qui se disaient pourtant ses amis; ensuite, et surtout, la générosité de Texcellente femme répondant à de grossières injustices par ses assurances d'affection et d'inaltérable dévouement.

Mais ce n'est pas seulement au point de vue de sa profession qu'on attaquait M''® Dumesnil; elle parle de manœuvres ternissant sa réputation ; et, de ces manœuvres, la plus odieuse consistait à Taccuser d'ivrognerie. M"^ Clairon, la première, se fit le porte- voix de cette calomnie; Marmontel suivit son exemple, et les Mémoires de Ba^ chaumont à leur tour enregistrèrent brutalement Taffirmation : « M"' Dumesnil boit comme un cocher. Son laquais,

lorsqu'elle joue, est toujours dans la coulisse, la bouteille à la main, pour Tabreuver. »

Il est temps d'en finir avec un mensonge ridicule, et les Mémoires de Fleury nous aideront à rétablir la vérité en réduisant la fameuse bouteille à ses proportions exactes.

Le comédien raconte qu'à Tépoque de ses débuts, Marie Dumesnil l'encourageait de ses conseils et le prêchait contre une timidité dont il ne pouvait se départir. Or, un soir qu'il était moins brave encore qu'à l'ordinaire, la bonne créature l'entraîna dans sa loge, puis, lui ayant mis un flacon aux lèvres : « Buvez, lui dit-elle, cela vous donnera de la force. » Fleury ne se fit pas prier, et il constata que le breuvage était tout simplement du bouillon de poulet chaud, mélangé avec un peu de vin. M"* Dumesnil lui raconta qu'elle ne manquait jamais d'en prendre avant d'entrer en scène : « C'est pourtant, s'écrie Fleury, de Tusage qu'elle faisait d'une boisson qui n'était que détestable qu'une calomnie infâme s'est accréditée ! »

Le public en fut-il la dupe? Évidemment non^ et aucune artiste ne produisit sur lui un effet plus saisissant. Ceux d'entre nos lecteurs qui ont vu M"* Rachel peuvent se rendre compte, d'après son jeu, de la façon dont procédait M"^ Dumesnil. Brusque, heurtée, ou simplement indifférente dans les situations calmes, elle se transfigurait aux moments pathétiques, et, son regard s'illuminant de flammes, sa taille grandissant tout à coup, elle prenait une expression inspirée, qui de femme la faisait muse ou déesse ! — Alors, un frisson étrange parcourait le par-* terre, et quand M^^^ Dumesnil, de sa voix pleine d'é*

clats et de tonnerres, lançait ses imprécations ou ses cris

igo MARIE DUMESNIL

d^angoisse, la salle, haletante, éperdue, se sentait emportée vers les régions de Tidéal I

Outre les rôles cités plus haut, Tactrice joua merveilleusement Médée, dans Médus^ de Deschamps; Alzonde, dans jÉrfowarrf///, de Gresset; Calliope, dans Zarès, de Palissot; Hécube, dans /e^ Trqyennes, de Châteaubrun; Statira, dans Olytnpie^ de Voltaire, et Cléofé, dans Guillaume Tell^ de Lemière.

On a reproché à M"« Dumesnil de ne pas avoir quitté le théâtre assez tôt et d'y avoir survécu à son génie. En cela on a eu raison, et nous sommes d'avis qu'au lieu de prendre sa retraite, comme elle le fit, le 7 avril 1776, elle eût sagement agi en se retirant dès 1770.

Si la comédienne, en effet, eût renoncé à la scène au commencement de cette dernière année, elle se fût épargné l'humiliation de voir son rôle d'Athalie passer aux mains de M"® Clairon, un véritable vol que nous avons déjà mentionné, mais sur lequel il convient de revenir ici.

Le mariage du Dauphin se préparait, et il s'agissait de monter, pour la solennité, une magnifique représentation sur le théâtre de la cour.

Un peu par orgueil, beaucoup pour faire pièce à sa rivale, M'^*^ Clairon, retirée de la scène depuis quatre années, résolut d'y reparaître et de tenir précisément le personnage d'Athalie, qui appartenait de droit à M'^*^ Dumesnil.

Alors, soutenue par ses nombreux partisans, elle ouvrit des négociations avec ses anciens camarades, et, à la grande répétition que ceux-ci organisèrent dans le courant d'avril 1 770, elle leur donna la réplique comme si le rôle eût été réellement sa propriété. Une société d'élite se pressait ce soir-là dans la salle du Théâtre- Français; M'^* Clai-

ron s'éleva, dit-on, à la hauteur de sa réputation et fut accueillie par des bravos enthousiastes. Tout allait donc au gré de ses désirs, quand ses audacieuses menées faillirent recevoir la récompense qu'elles méritaient. Le bruit se répandit tout à coup que, malgré la répétition, Tex-tragédienne serait privée du rôle d'Athalie et qu'elle remplirait à la cour celui d'Aménaïde. Le trait, affirmait la chronique, partait de M™* du Barry, admiratrice passionnée de M"« Dumesnil, et qui prétendait lui maintenir tous ses droits.

La campagne ne faisait que commencer. M"* de Villeroi adorait Clairon! Mise au désespoir par la défaite de son actrice, elle embrassa chaudement sa cause et jura de lui gagner la dernière bataille. Cette grosse affaire occupa le ménage royal. Louis XV, poussé par M™* du Barry, tenait pour M"*^ Dumesnil; M"** de Villeroi remuait ciel et terre en faveur de M^'*^ Clairon : il y eut, dit encore la chronique, des marches, des contre-marches; aux sollicitations succédèrent les intrigues de toutes sortes. Bref, M™« de Villeroi s'agita tant et si bien que M™« du Barry céda, de guerre lasse, et qu'il fut officiellement arrêté que la Clairon jouerait Aihalie.

La mortification éprouva cruellement la pauvre Dumesnil, dont la douleur se traduisit par des larmes amères, car elle était incapable d'une vengeance. Quant à la Clairon, elle n'eut d'autre satisfaction que d'avoir humilié sa rivale. La représentation sur le grand théâtre de la cour fut splendide à la vérité, et les augustes spectateurs n'eurent pas assez d'éloges pour la royale mise en scène, t Mais, raconte Fleury, qui était présent à cette mémorable fête, quand Athalie parut, ce ne fut point cette reine peinte à grands

traits par Racine. M"« Clairon mentit à sa renommée ; elle déclama plutôt qu'elle ne sentit son rôle : du moins tel fut Teffet qu'elle produisit sur moi et sur la grande partie du public ; on la trouva au-dessous de sa réputation, et surtout au-dessous d'une solennité aussi imposante. Il est vrai qu'on était généralement indigné de l'énormité de l'injustice faite à M"^ Dumesnil en faveur d'une actrice hautaine qui s'était retirée du théâtre par une sorte de boutade dont le public lui savait mauvais«gré. En résumé, elle ne satisfit pas les spectateurs. »

M"« du Barry, honteuse de son propre échec, ne s'accorda point de repos qu'elle ne l'eût effacé. Afin de fournir à sa protégée l'occasion de prendre sa revanche, elle organisa la même année une seconde représentation de gala qui eut lieu devant le même auditoire, et où fut jouée Senti'ramisj triomphe de M"« Dumesnil!

Cest au sujet de cette réhabilitation tardive que parurent les vers cités plus haut. L'actrice se montra dans un riche costume que lui avait offert M"^*^ du Barry, et elle obtint, grâce à son incomparable génie, un succès éclatant.

Pour avoir été l'objet d'une faveur passagère, la célèbre tragédienne n'en resta pas moins sous le coup d'une suprême injustice, et ce chagrin, joint aux déceptions qui l'attendaient encore, nous confirme dans la pensée qu'elle se retira six années trop tard.

Maintenant faut-il lui en vouloir beaucoup d'une faute commune au plus grand nombre des artistes, et que la postérité lui a depuis longtemps pardonnée? La gloire de M"« Dumesnil, comme le dit Grimm, pipra autant que la scène française .

Dans la tragédie, nous le savons, cette actrice atteignit

des hauteurs inaccessibles à toutes ses rivales. La province partagea l'enthousiasme de Paris, et quand Marie Dumesnil fut mandée à Marseille, en 1753, pour y donner des représentations, le duc de Villars, gouverneur du pays, n'hésita pas à doubler le prix des places sur Téclat de son nom. Une mesure aussi insolite était de nature à déplaire aux Provençaux ; néanmoins, raconte Favart, « le rigorisme de messieurs de Marseille fut désarmé par Tattrait du plaisir et le charme du génie ».

Dans la haute comédie, M"« Dumesnil excellait également. C'est elle qui créa la Gouvernante^ de La Chaussée (1747), et qui décida du succès de l'ouvrage. La pièce fut mise au répertoire, et le billet suivant prouve que l'actrice la représentait encore moins de deux années avant sa retraite :

Paris, 17 juin 1774: t Ayant été tourmentée toute la nuit d'une colique que j*ai méritée pourm*être livrée hierau soir à une quantité de fraises mangées très goulûment, il m'est impossible de sortir ce matin, d'autant qu'il faut jouer tantôt la Gouvernante et se bien porter. »

Ésope à la cour, où la comédienne faisait Léonide, fut encore un de ses triomphes, et les délicats de spectaclie admirèrent le sentiment profond qu'elle sut mettre dans ce simple vers :

J'ai loué cet habit pour paraître un peu brave.

De fait, M"« Dumesnil se pliait à tous les rôles et savait leur imprimer la marque originale de son talent. Ce- JBt. pendant la vanité ne l'aveugla jamais. Tout au contraire, elle était, dans ses relations privées, aussi modeste qu'au théâtre. Un jour qu'un académicien imitait en sa pré-

sence les actrices de la Comédie française, Marie Dumesnil, après Ta voir applaudi, le pressa de la contrefaire à son tour, ce que fit celui-ci de la meilleure grâce du monde. « Ah 1 Monsieur, s'écria la comédienne enchantée, c'est merveilleux! Mais, puisque vous avez l'art d'imiter si bien ma déclamation, vous devez connaître mes défauts mieux que personne, et je ne vous quitte pas avant d'en être instruite. »

M"« Dumesnil, prenant sa retraite à soixante-trois ans, était dans une situation relativement aisée, si Ton considère que sa tenue était des moins coûteuses, qu'elle tricotait ses bas et faisait sa cuisine.

Elle jouissait, nous l'avons dit au commencement de cette notice, d'une pension du roi s'élevant à 3,5oo livres; la Comédie lui en servit une autre de i,5oo francs, et une . représentation donnée à son bénéfice, le 28 février 1 777, .'ïî^" produisit une somme respectable. L'actrice eût donc été à l'abri de toute préoccupation matérielle sans les bouleversements politiques qui dispersèrent ses économies et la privèrent du revenu qu'elle tenait de la munificence royale.

Rien de lamentable comme les dernières années de la grande tragédienne, que sa correspondance nous montre réduite à la plus profonde misère.

Sans argent, presque sans pain, M"*^ Dumesnil, âgée de quatre-vingt six ans, sollicite les secours de l'État, et c'est un voisin qu'elle charge de rédiger la supplique :

Bon et secourable voisin, écrit-elle le 26 messidor an VII, j'ay des papiers tout près, telle qu'il Tesfaut, dit-on, il ne faut plus que savoir les remplirent, je redoute mon ignorance et je vous supplie de me sacrifier un de vos momens pour me guider, cela me tranquilisera Tendres baisées à toutes Taimable famille.

MARIE DLMESNIL 2gb

Le 1 3 nivôse de la même année, elle s'adresse à M. Brunetière :

Salue, bon citoyen, ne point recevoir de vos nouvelles me désespèrent, car mes maux augmentent tous les jours, je crains de vous ennuyer par des détails très affligeant, et ne vous diray autre chose quej'ay le plus grand besoin de secours et que toute mon espérence est en vous. Je suis malade et d'ay que la force de vous assurer de ma reconnoissance.

La Convention attribua une somme de 3,ooo francs à Marie Dumesnil; ce fut sa seule libéralité. Plus tard, les sociétaires de la Comédie française s'employèrent à fournir un domicile convenable à leur illustre devancière, et voici la touchante lettre de remerciements qu'ils en reçurent (1802) :

Bons et précieux amis, je suis pénétrée de reconnoissance de tous les soins que vous donnée pour me procurer un azile; je n'en, désire point un pompeux, mais je le demande au faubourg Saint- Germain pour me rapprocher de mes amis et finir avec eux une '"j vie que l'infortune et les chagrins me font trouver trop longue.*.. Pardon, pour Técriiure, je suis au lit avec des douleurs de goûte, et je ne vois pas claire. Salue et bien sincère reconnoissance.

Enfin le ministre Chaptal daigna prendre en pitié la pauvre nonagénaire, et il le fit, nous devons l'avouer, d'une façon délicate.

M*^« Dumesnil s'intéressait tout particulièrement à M"* Bourgoin, qu'elle avait formée pour la scène. Ayant appris qu'on lui suscitait des ennuis de coulisses , elle adressa au ministre une lettre en sa faveur :

J'ai cru reconnoître en elle, y lisons-nous, des dispositions très heureuses, et il y a dix-huit mois que, de deux jours l'un, je n'ai cessé de veiller à ses études et de lui donner tous les soins qui peuvent dépendre de mon expérience dans Tart du théâtre.

J'ose donc Tannoncer comme mon élève.

29^ MARIE DUMESNII.

A cette épître Chaptal répondit gracieusement :

Après avoir illustré le théâtre françoîs par trente années de succès, et laissé à la scène des souvenirs qui sont devenus des leçons, vous avez voulu. Mademoiselle, profiter du repos de votre retraite pour former un sujet digne de vous e[ de l'art dramatique. Le public vous en marque chaque jour sa reconnoissance par les applaudissemens qu'il donne ù votre digne éléve.M"" Bourgoio, et je me fais un plaisir de vous témoigner, au nom du gouvernement, qu'il n'a pas vu sans intérêt que tous vos moments sont employés à perfectionner votre art. C'est pourquoi je vous accorde une gratification de cinq mille francs, etc. etc.

Cinq mille francs pour l'infortunée créature équivalaient à un trésor ; mais n'était-ce pas des fleurs jetées sur sa tombe? Accablée par la vieillesse et les infirmités, M'" Dumesnil mourut le 20 février i8o3, sans avoir profité longtemps des libéralités de PÉtat.

^ Ç 1 l'on s'en rapporte aux Mémoires de M"' Clairon, il paraît qu'il s'en passait de belles à Condé le 25 janvier 1723.

C'était le carnaval, et, à cette occasion, on se réunissait chez les riches bourgeois de la petite ville afin d'y danser et d'y festoyer toute la journée. Or M. le curé, loin de condamner ces sortes d'amusements, les partageait en se travestissant tout comme les autres. « Un de ces jours de fête, écrit la comédienne, ma mère, grosse seulement de sept mois, me mit au monde entre deux et trois heures après midi ; j'étais si chétive, si faible, qu'on crut que très peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât sur-le-champ, à l'église, recevoir au moins mon passeport pour le ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse : elle était fermée ; le bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on fut aussi au presbytère. Une voisine dit que tout le monde était à l'assemblée chez M'", on m'y porta. Le curé, habillé en Arlequin et

2q8 HtPPOLYTE CLAIRON

son vicaire en Gille, trouvèrent mon danger si pressant qu'ils jugèrent n'avoir pas un moment à perdre. On prit promptement sur le buffet tout ce qui pouvait être nécessaire; on fit taire un moment le violon ; on dit les paroles requises et Ton me ramena à la maison. »

A ce récit passablement fantaisiste les critiques sérieux ont opposé un démenti formel, et M. de Manne, appuyant Topinion de ses devanciers par des faits, invoque contre la petite anecdote de M"<^ Clairon l'acte de naissance que voici :

Extrait des registres de l'état civil de la ville de Condé,

Claire-Joseph Léris, fille illégitime de François-Joseph-Désiré, sergeant de la maisire de camp du régiment de Mally, et de Marie- Claire Scana-Piecq, de cette paroisse, laquelle a déclaré par serment à Marie Delierre, sage- femme /wre, être des œuvres de François-Joseph i)^5/i^r^ Léris, née le 2 3 janvier mil-sept-cent-vingttrois, à cinq heures du soir, fut baptisée le même jour dudit mois. Le parrain Jean-François-Auvray, sergeant des grenadiers au régiment de Mally, la marraine Marie-Elisabeth Bury de la paroisse, lesquels ont signé avec nous P. J. du chasieau vicarius!

Sans donner gain de cause à M^'® Clairon ni vouloir nous appesantir sur un détail de minime importance, nous ne voyons pas grand mal à ce qu^un brave ecclésiastique se soit, dans r intimité^ travesti en Arlequin. Quant à la signature du vicaire, qui semble concluante à M de Manne, elle ne prouve rien. L'inscription sur les registres étant un fait distinct du sacrement, il se peut que Tenfant, en danger de mort, ait été baptisée par le curé à Tendroit même où il s'était rencontré, tandis que le vicaire signait à l'église et par-devant témoins l'acte de naissance postérieurement dressé.

Vraie ou non, cette apparition dans le monde, entre un Arlequin et un Gille, est originale pour une comédienne.

Ajoutez à cela que les sobriquets d'Hippolyte et de Clairon sont à l'avenant. Hippolyte, un nom de guerrier, s'applique merveilleusement au naturel altier et batailleur de Tactrice ; quant à celui de Clairon, il symbolise le tapage que son caractère aussi bien que son talent feront dans le monde. M"*^ Clairon, qui fut une des illustrations de notre scène française, était, sous le rapport moral, une assez piètre créature. Il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir ses propres mémoires :

La providence m'a déposée dans le sein d'une bourgeoise pauvre, libre, faible et bornée... mon malheur a précédé mon existence .. nulles caresses, nulles douceurs, nuls soins n'ont soutenu mon enfance... Une femme violente, ignorante et superstitieuse ne savoit que me tenir inactive dans un coin, ou m'appeler auprès d'elle pour me faire trembler sous ses menaces et ses coups.

Voilà pour l'amour filial !

. .. On vint enfin me tirer de là, en me demandant ce que j'avois fait. Pour la première fois de ma vie je mentis... Ce premier tort m'enhardit à faire de nouveaux mensonges. Il développa toute la malice dont je pouvois être susceptible; je me fis un plaisir de la dissimulation.

Voilà pour la franchise!

Ma mère s'étoit engouée d'un de mes camarades qu'elle vouloit me faire épouser. . Ses ordres, sa violence, poussée au point de me présenter un pistolet pour obtenir mon aveu, me firent enfin sentir que j'avois besoin d'un protecteur qui, sans armer les lois, pût contenir mes entours, et me défendre. Conduite par le seul désespoir, sans idée d'aucun vil intérêt, sans an)our, sans désirs, je fus m'offrir et me livrer moi-même (elle n'avoit pas dix-sept ans). Ce moment, qui ne présente au premier aspect que l'idée du libertinage, est peut-être le plus noble, le plus intéressant, le plus frappant de ma vie.

Voilà pour le sens moral !

M*'« Clairon, dans le but de rompre un mariage qui lui

déplaît, se choisit un protecteur, se livre à lui froidement, sans désirs, et, fière de cette action, elle la proclame la plus noble de sa vie ! Telle a été, telle sera la dépravation native qui dirigera toutes ses intrigues, ainsi que nous le verrons bientôt.

» « L'amour est un besoin de nature, et je Tai satisfait », écrit naïvement la comédienne, et, tout en protestant de sa candeur à divulguer chacune de ses fautes, elle n*avoue que celles dont son orgueil est flatté : sa liaison avec le comte de Valbelle, par exemple, et ses relations avec le margrave d'Anspach. Encore profite- t-elle de sa première confession pour faire son panégyrique, afifirmant qu'il n'a tenu qu'à elle de devenir une fort grande dame ; qu'elle a résisté aux instances, aux prières, aux larmes même « de l'homme le plus séduisant de la nature, le plus cher à son cœur » . Il est vrai que, traînant plus tard dans la boue cet élu de ses affections, elle l'accuse d'avoir vécu de ses largesses et d'avoir souffert, malgré ses 120,000 livres de rentes,

qu'elle vendît son bien pour lui venir en aide. « Après ^uoi, s'écrie-t-elle, l'ingrat m'a cruellement abandonnée! »

Chose à remarquer, dans ses Mémoires W^^ Clairon se vante, à chaque page, d'avoir payé ses amants. En ce qui la regarde, elle n'aurait, au contraire, reçu l'argent de personne : « Je défie qu'on me cite un marché honteux, un seul homme qui m'ait achetée. » Puis, se drapant dans une vertu assez bizarre : « Je suis toujours restée maîtresse de moi-même, proteste-t-elle, et nul ne peut se flatter de m'avoir fait perdre la raison. )>

Malheureusement pour M''^ Clairon, sa propre correspondance et les rapports de police vont démentir de pareilles assertions.

HIPPOLYTE CLAIRON 3o ï

Les devoirs du biographe nous obligeant, en effet, à donner du nouveau, nous pensons que le public nous saura gré d'insister sur les renseignements inédits et à peu près ignorés, quitte à passer rapidement sur les détails produits par tous nos devanciers.

La comédienne parle de ses mœurs avec complaisance. Soit I Nous allons la suivre à travers sa vie amoureuse, en ayant soin d'abréger toutefois, pour ne point fatiguer le lecteur.

Le premier nom qui tombe sous notre plume est celui du baron de Besenval, un charmant cavalier que la Clairon aimait beaucoup, si Ton s'en rapporte aux trois lettres suivantes.

L'une, qui ne compte pas moins de deux grandes pages, est scellée d'un cachet représentant deux colombes, avec cette devise affriolante : « Vivons unis ». Elle est datée du 25 novembre, sans millésime; mais les caractères hésitants de l'écriture témoignent qu'elle appartient à la jeunesse de l'actrice. Après avoir affirmé à son amant qu'il lui devient de plus en plus cher et s'être plainte de ce qu'il l'eût empêchée de l'aller joindre à Lille, la sensible Clairon exprime son impatience de le revoir :

Il est très certains (ajoutc-t-elle) que tu m'as gatté le goût.

et elle termine par cette phrase étonnante :

Je ne sais comme cela se faict. J'ais plus de plaisir maintenant à t'estre tidellc sans même que tu le désire que j'en avois autrefois à taire une intidélité. >

L'autre épître est ainsi conçue :

Cher amis, tu ma rendu la vie par la letre que tu mas écrite. Je n'espérois plus recevoir de tes nouvelles; tu dois lavoir vu par ma

HIPPOLYTE CLAÎRON

dernière. Je conte laler remercier dans peu de ne m'avoir donné que la peur de ton changement. Au nom de Dieu, ne me mest plus à de parailles épreuves; je taime trop pour nen pas estre alarmé... Je te charge de bien des choses, mais quel q'obligation que je te puise avoir, nous cerons toujour en reste, car ton amour est bien inférieur au mien.

Nous ignorons si l'amour de M"^ Clairon était supérieur à celui du noble Besenval ; en tout cas, la volage actrice ne se faisait point faute de lui donner des rivaux ; c^est de sa troisième lettre que nous rapprenons. En faisant part à son cher amis de son projet d'aller à Dunkerque, elle lui annonce sa rupture avec M. de Fierville.

Dans une lettre de la comédienne au comte de Pontvelle, c'est d'un autre amoureux qu'il est question :

Je suis partie sans voir Thomme que vous savés (écrit-elle). Ce que j'ai soufèrc ne ce quonsoit pas. J'ai eu le cœur déchiré. La penne que j'ai dû vous faire a étai mon plus grand chagrin.

Voici maintenant un certain de C***, dont M"^ Clairon entretient longuement d'Argental, en date du 14 juillet 1749, et qui l'aurait, soi-disant, laissée sans le sou après avoir abusé de ses faveurs :

Le détail de toutes les horreurs que j'ai cpouvée seroit trop long à vous écrire (soupirc-t-elle), vous me plaindre sans doute d'avoir vécu si longtemps avec un homme qui ne méritoit ni mon amitié, ni mon estime. Sa famille dit partout que je l'ay ruynée. Ces gens là néioit pas faits pour connoitre ma façon de penser...

La correspondance de la comédienne avec le comte de Schouwaloff n'est pas moins claire : rien n'a changé son cœur pour lui, l'assure-t-elle, et rien ne le changera jamais. S'il est aussi vaillant champion qu'il le lui a dit, voilà bien des titres pour faire des conquêtes. Elle quitte tout pour causer avec lui ; ce sera toujours son premier besoin.

HIPPOLYTE CLAIRON 3o3

Il est vrai d'ajouter que M"*^ Clairon comptait sur Tappui de ce seigneur pour aller en Russie, où, d'après une note que nous consultons, elle avait d'anciens amants.

Si j'étois libre de moi-même, lui écrit-elle le 20 février 1759, Pétersbourg seroit bientôt ma patrie. L'admiration de toute TEurope pour votre auguste souveraine me fait croire que c'est sous ses loix qu'il faut vivre pour être parfaitement heureux.

Continuons par une cpître amoureuse à d'Argental.

Paris, 23 juin 17^8.

Personne ne ressens le déplaisir de votre absence plus vivement que moi; je vous avourée même quelle me fait éprouver un ennuy insuportable. Je n*ay jamais resenti d'amitié plus vive, plus sincère que celle que j'aye pour vous; j'i joins la contiance la plus entière; juges si vous me manquez ù Paris et si je dois m'i amuser beaucoup puis que vous n'i aitte pas.

D'épîtres de M"* Clairon au comédien Larive, il y a tout un dossier d'où Ton déduira facilement que, malgré ses vingt-quatre années de plus que son élève, la savante tragédienne ne lui donna pas seulement des leçons de déclamation. Voici trois échantillons :

13 septembre.

Vous avez trouvée ma lettre sèche et sévère : vous me croyez de là fâchée contre vous; détrompez-vous; vous pouvez m'affliger, mais vous ne me fâcherez point : c'est avec trop de tendresse que je vous aime pour qu'il soit en mon pouvoir d écouter ce dernier mouvement.

Sans date.

Rien n'a changé mon cœur pour vous, rien ne le changera jamais, mon cher enfant... gardez-vous d'en douter, ce seroit la plus affreuse ingratitude... des bonnes fortunes, vous en aurez tant que vous voudrez. Vous êtes un très-joli garçon, vos talens doivent tourner toutes les têtes, vos mœurs honnêtes et douces font bien juger de votre cœur et si vous êtes aussi vaillant champion que vous me l'avez dit, voila bien des titres pour faire des conquêtes. — (Une phrase que l'actrice a déjà servie au comte de Schouwaloff.)

304 HÏPPOLYTE CLArRON

Nous n'indiquons que pour mépioire la lettre où M"® Clairon emprunte de l'argent à Larive, sous prétexte qu^elle pend pour donner aux autres; mais nous repipodui* sons la suivante, qui est vraiment très curieuse :

Jeudfsofr 36.

Je suis fort aise que M. le D. Daremberg vous permette de lui faire votre cour. Quand il venoit à Paris, lorsque }'étol|i encore ai^ spectacle, il venoit me voir dans ma loge et me traitoit avec toutes sortes de bontés; on dit qu'il est fier, mais je ne lai jamais trouvé que digne, et c'est une grande différence, connoissés-4a , ellQ est utille au métier que vous faites. La fierté nait toujours d'un vice du cœur où de l'esprit; la dignité, de la noblesse de notre âme; le premier attire presque toujours la haine , le second force au respect; Tun porte au dédain de ses semblables, l'autre ramène à l'humanité... La nature a fait tous les êtres égaux. I^e hazard a fait des grands et des roturiers; se prévaloir du hazard est tirannie ou petitesse, on ne le justifie qu'en forçant les hommes à convenir qu'on est digne de tout par ses vertus... Vous avez donc fait une conquette, et d'une belle dame dites-vous? Je n'en suis pas autrement étonnée. Vous êtes un fort jolie homme, mais je ne puis m'empêchcr de vous dire que vous êtes uq grand imbécile; si c'est une femme qui fasse' métier de galanterie ou une fille à marier, vous avez bien fait de refuser. Il faut fuir la première de crainte d'accident pour sa santé et n'avoir jamais à se reprocher le désordre de l'autre; mais si c'est une femme ou mariée ou veuve...

La correspondance de M'^^ Clairon nous amène à cette petite anecdote que nous donnons en passant. Le lecteur a jugé, d'après les lettres que nous publions, combien l'actrice était étrangère aux règles de Torthographe ; néanmoins, elle avait l'incroyable prétention d'écrire correctement sa langue.

Au jour de la première représentation dUdoménée, de Lemire, on avait affiché la pièce par un Y. Clairon mécontente s'en plaignit à Tauteur, qui rejeta la faute sur l'imprimeur. Ce dernier, mandé à la barre, s'excusa de son mieux, alléguant que le semainier lui avait dit d'écrire ainsi. « C'est

HIPPOLYTE CLAIRON 3o5

impossible, s'exclama M"« Clairon, il n'y a pas un comédien parmi nous qui ne sache orihographer. — Pardon, Mademoiselle, interrompit. Timprimeur, il faut dire, pour bien faire : orthographier. »

La tragédienne se mordit les lèvres, mais elle jugea inutile d'insisCçr.

Nous^j^ssons aux pièces empruntées par M. Ravaisson aux archives de la Bastille, et qui sont pour nous du plus haut intérêt. Il paraît que notre actrice était surveillée de près ; les rapports adressés au lieutenant de police Berryer en font foi.

Dans le premier, rédigé par Saint -Marc et daté du 14 juin 1748, îl n'est question que des amours de la Clairon avec le prince de Monaco. Une personne de confiance a été introduite chez la comédienne, et c'est elle qui rend compte de tout ce qui s'y passe. Depuis son départ pour le régiment, le prince n'a pas manqué un seul jour d'écrire à sa maîtresse; il la prie très instamment de se soigner et de se souvenir qu'elle lui a promis de conserver ses jours pour prolonger les siens. « D'Hugues de Giversac, qui est extrêmement amoureux de Clairon, et qui a la réputation de la greluchonner, fait toutes sortes de tentatives pour avoir accès dans la maison, mais il m'a été assuré qu'il lui a été impossible dy parvenir... » Tout porte à croire, d'après ce rapport, que l'actrice est fidèle au prince. « Elle sort uniquement pour aller à la messe, ce qui ne l'empêche pas de faire une très grande chère et de dépenser gros pour sa table. »

Rien n'est signalé d'intéressant jusqu'au 10 août de la

même année. Mais, à cette date, Saint-Marc informe le

lieutenant de police qu'un étranger s'est servi d'une nom-

3o6 HIPPOLYTE CLAIRON

mée Caron, ci-devant maq , pour entrer en relation

avec la Clairon. Il a envoyé à cette dernière une pièce de taffetas des Indes, beaucoup de bougie, de chocolat, de vîn de Champagne, avec un service de porcelaine incrusté en or, lui promettant une somme considérable pour Tentretenir. La comédienne, en ayant écrit au prince et ayant reçu de lui Tordre de rendre tous ces objets, s'est trouvée fort embarrassée, attendu qu'elle en avait dissipé plus de moitié pour se faire de l'argent.

Le rapport du i8 septembre 1748 est d'autant plus utile à citer que, suivant nous, le gentilhomme mis en cause est ce même de C***, dont l'actrice a parlé à d'Argental dans sa lettre du 14 juillet 1 749, et qui l'aurait laissée sans le sou. Les renseignements de la police affirment tout autre chose :

« La demoiselle Clairon a été maîtresse de Cindré longtemps; à la fin du mois d'août dernier, elle lui demande une somme de 2,000 livres, dont elle disait avoir un pressant besoin.

« Quelques jours après, elle demanda à M. de Cindré une maison de campagne. Il n'avait rien à lui refuser, il lui en loua une à Pantin, qu'il fit meubler magnifiquement.

« M. de Cindré fut la voir un soir, et, pour la surprendre agréablement, entra par la porte de derrière, trouva la demoiselle avec un jeune homme dans l'attitude la plus décolletée; il se retira sans rien dire à personne et sans être vu.

« Le lendemain, il envoya déménager la maison des meubles qu'il y avait mis, et quitta M"^ Clairon.

« Le jeune homme est M. de Jaucourt, officier de dragons, lequel a été arrêté, il y a environ deux mois, par la police, pour n'avoir pas rejoint sa troupe.

HIPPOLYTE CLAIRON 3oj

« M. de Jaucourt la connaissait du temps de M. de Cindré, et couchait souvent avec elle; il continue après sa retraite.

« Cette fille passe pour un tempérament des plus forts et des plus passionnés et pour une demoiselle la plus lubrique. Elle crie dans Faction qu'il faut fermer les fenêtres. »

Les rapports suivants continuent à enregistrer les amants de M"« Clairon. Celui du 23 octobre 1748 nomme le marquis de Thibout et Marmontel; celui du 2 novembre lySi, signé Meunier, dénonce le marquis de Ximénès, « qu'elle veut bien aider à dépenser une partie de son bien, sF, par l'événement, le tout n'y va pas ».

Et maintenant nous demandons au lecteur si la Clairon, qu'il connaît à présent, n'est pas un tout autre personnage que celui dont les Mémoires font l'apologie.

Mais il est temps de quitter la femme pour présenter l'actrice. Celle-ci, nous le répétons, mérite tous les respects et toute l'admiration de la postérité.

Née comme il a été dit, battue par sa mère qui ne voulait point entendre parler théâtre, Hippolyte Clairon fut uniquement soutenue par sa propre volonté, et triompha de tous les obstacles à force d'opiniâtreté, d'ardeur et de travail.

De Hesse, comédien de la troupe italienne, après lui avoir donné les premières leçons, la fit débuter sur son théâtre, le 8 janvier 1 736, dans le rôle de la suivante de rile des Esclaves^ où elle remporta un certain succès.

M*^* Clairon, cependant, ne passa qu'une année à la Comédie italienne; puis elle s'en fut au théâtre de Rouen, et de là à Lille, à Gand, et enfin à Dunkerque, où lui arriva un ordre de début pour l'Opéra.

C'est pendant que la jeune artiste faisait en province ses

3o8 HIPPOLYTE' CLAIRON

premiers pas que parut contre elle V Histoire de M^^ Cromel^ dite Frétillon, un ignoble pamphlet de Gaillard de la Bataille, comédien de Rouen, qui prétendait se venger des dédains de sa camarade.

Nous avons lu d'un bout à l'autre V Histoire de Frétilr . Ion dans le but d'en extraire quelques lignes. Mais elle nous a répugné à ce point que nous préférons n'en point parler.

Quel qu'il soit, cet ouvrage obscène poursuivit Hippolyte Clairon durant toute sa carrière, et nous voyons, dès son retour à Paris, l'actrice se mettre en garde contre ses funestes conséquences.

Au moment d'entrer à l'Opéra, en effet, elle adressa cette petite allocution au personnel féminin : « Mesdemoiselles, je chercherai toutes les occasions de vous être agréable; mais, quiconque m'appellera Frétillon, je proteste que je lui f..trai le meilleur soufflet qu'elle ait reçu de sa vie. »

Installée au mois de mars 1743, M^^^ Clairon ne tarda pas à s'apercevoir que sa véritable place était à la Comédie française, et, le 10 septembre, après d'intelligentes démarches, elle obtenait Tordre suivant :

Nous, duc de Gesvrcs, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du Roi,

Ordonnons à la troupe des comédiens François de Sa Majesté de faire incessamment débuter sur son théâtre la demoiselle Clairon, dans les rolles qu'elle aura choisis, et ce, afin que nous puissions juger de ses talens pour la comédie.

Fait à Versailles, le 10 septembre 1743.

Signé Le Duc de Gesvres.

Forte de son droit. M"® Clairon résolut de frapper un grand coup en inaugurant ses représentations par le rôle de Phèdre, où brillait alors M*^* Dumesnil. L'épreuve, qui eut

lieu le 19 septembre 1743, fut couronnée d'un succès que vinrent confirmer les expériences suivantes. La débutante recueillit des applaudissements enthousiastes dans Dorine du Tartuffe^ dans la Nouveauté^ dans Zénobie, dans Cléanthis de Démocritc^ dans Céliante du Philosophe marié ^ dans Ariane, et enfin dans Electre.

Le 22 octobre 1743, elle était reçue à demi-part, et Tordre, daté de Fontainebleau, portait que, « vu les débuts satisfaisants de la demoiselle Clairon, tant à la cour qu'à la ville, et pour lui donner les moiens de se perfectionner dans la déclamation , il lui étoit accordé, sous le bon plaisir de Sa Majesté, etc. »

Enfin, le 26 décembre de la même année, arrivait ce troisième ordre :

Voulant que chacun des acteurs et actrices de la Comédie Françoise se prête à tout ce qui peut faire le bien du service et connoissant la nécessité d'avoir plus d*une actrice pour remplir les roUes de soubrette, en expliquant en tant que besoin est l'ordre de réception donné à la demoiselle Clairon; ordonnons qu'elle doublera la demoiselle Dangeville, dans tous les rolles de son emploi. Et voulant donner à ladite demoiselle Clairon des marques de la satisfaction de ses talens, nous lui avons accordé un quart de part de celle actuellement vacante; et ce, outre la demi part qu'elle a desjà.

Fait à Versailles, ce 26 décembre 1743.

Signé Le Duc de Gesvres.

Pendant que nous relevons les pièces officielles, signalons, en 1780, la pension de 1,000 livres accordée par le roi à M"^ Clairon « pour lui tenir lieu de la gratification annuelle qui lui a été octroyée sur les dépenses extraordinaires des menus plaisirs, sans retenue, par décision du 1**^ janvier 1763 ».

Agréée par la cour, applaudie par le public et adulée par

3lO HIPPOLYTE CLAIRON

les plus illustres écrivains de son temps, M"* Clairon ne se grisa pas au point de vivre sur ses lauriers. Bien au contraire, elle multiplia ses efforts et s'interdit de jouer un seul rôle avant de Tavoir soumis à une étude approfondie. Aussi obtint-elle ce résultat merveilleux, d'élever Fart au niveau même de la nature.

En voici un exemple frappant :

Un soir que la tragédienne, représentant Ariane sur une scène de province, en était à ce vers :

Est-ce Méghiste, enfin, qui le rend infidèle?

elle prit une expression si inquiète, si douloureuse, qu'un jeune homme se leva tout à coup et d'une voix brisée par les larmes : « Non, non, s'écria-t-il, c'est Phèdre! »

M*** Clairon était petite et d'apparence assez grêle; sa physionomie annonçait de l'esprit plutôt que de la dignité ; mais, quand elle entrait en scène, une transformation complète s'opérait en elle, et la figure, la démarche, les gestes, prenaient une majesté vraiment royale ! Il convient aussi d'insister sur sa voix sonore et musicale, que rappelle assez fidèlement de nos jours l'harmonieux organe de M*^* Sarah Bernhardt.

En dehors de ses belles qualités. M"® Clairon exerça une influence des plus salutaires sur les spectacles du XVIII* siècle. C'est elle qui poussa le comte de Lauraguais à faire supprimer le parterre debout, et qui, aidée par Lekain, réforma les costumes de théâtre.

Dans r Orphelin de la Chine, joué en lySS, elle parut pour la première fois vêtue en Chinoise, et, Tannée suivante , elle figura dans Roxane habillée en sultane et les bras à demi nus. Peut-être Tactrice poussa-t elle un peu

HIPPOLYTE CLAIRON 3ir

loin Texactitude du costume, quand, au cinquième acte de Didon, elle se présenta en chemise et tout échevelée. Le public, du moins, en jugea ainsi. Néanmoins, l^élan étant donné, la réforme du vêtement s'étendit bientôt au décor et à tous les accessoires.

Résumons notre opinion en disant qu'Hippolyte Clairon, caractère pitoyable, fut une illustre tragédienne et une femme d'une intelligence remarquable; ce qui ne justifie ni le fanatisme aveugle de Voltaire, ni Tengouement des Claironienssc décorant d'un médaillon à Teffigie de Tartiste.

Favart réprouvait ces sortes d'excentricités; cependant son admiration pour la grande comédienne était profonde; il en parle au comte de Durazzo dans sa correspondance, et voici un passage qui résume parfaitement son sentiment et le nôtre :

M"* Clairon s'est tellement élevée au-dessus de la critique, par la supériorité de ses talens que toutes les remarques du censeur le plus pointilleux ne serviront qu'à le convaincre qu'elle a atteint le dernier degré de perfection. Il semble qu'elle ne doive qu*à la nature tout ce qu'elle a acquis par un travail assidu; chaque jour elle nous frappe d'une nouvelle admiration, et Ton ne peut trop la proposer pour modèle.

Notre actrice mit au théâtre quarante-trois rôles, dont voici les principaux : Isménie, dans la Mérope^ de Voltaire ; Arétie, dans Dettes le Tyran, par Marmontcl ; Fuivie, dans Catilina, deCrébillon ; Azéma, dans Sémiramis^ de Voltaire; Electre, dans Oreste; Cléopâtre; Olympie, dans les Héraclides; Amélie, dans Rome sauvée; Cassandre, dans les Troyennes, de Châteaubrun ; Tullie, dans le Triumvirat^ de Crébillon ; Idamé, dans V Orphelin delà Chine; Astarbé, dans la tragédie de ce nom, par Colardeau ; Amétis, dans Zulica, par Dorât ; Aménaîde, dans

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Tancrède; ZuUme; Olympie; Éroxime, dans Timoléon, par La Harpe ; Aliéner, dans le Siège de Calais, par de Belloy.

C'est à propos de ce dernier ouvrage que se produisit rincident regrettable auquel il faut attribuer la retraite prématurée de M"* Clairon. L'acteur Dubois, qui remplissait dans la pièce le rôle du comte de Melun, en fut la cause. Ayant eu un démêlé avec son chirurgien, il avait, prétend-on, refusé de le payer, et s'était tiré d'embarras par un faux serment. Le fait existait-il ? En tout cas, il était croyable, vu la mauvaise réputation du comédien, et ses camarades ne sauraient être blâmés d'y avoir ajouté foi. Toujours est-il qu'à la rentrée du théâtre, le i5 avril 1765, quand on annonça le Siège de Calais, la plupart des sociétaires convinrent qu'ils ne paraîtraient point à côté d^un homme déshonoré. L'affaire n'eût rencontré aucun obstacle sans les jolis yeux de la fille du comédien et leur influence sur les gentilshommes de la chambre; mais M"* Dubois fit de si pressantes démarches qu'elle obtint un sursis en faveur de son père, et qu'il fut signifié aux récalcitrants d'admettre leur camarade jusqu'à ce que le roi eût donné son avis. L'ordre arriva au moment du spectacle; alors Bellecour, Mole, Lekain et Brizard quittèrent sans façon le théâtre, et M^'« Clairon, ne les trouvant pas à son arrivée, imita leur exemple.

Il y eut, ce soir-là, grand tapage à la Comédie française. Après mille protestations du public réclamant le rideau, un acteur arrive tout tremblant : « Messieurs..., dit -il, nous sommes au désespoir... — Pas de désespoir, crie quelqu'un du parterre, le Siège de Calais! » Et toute la salle de répéter : « Calais ! Calais ! I ! »

HIPPOLYTE CLAIRON 3l3

L'orateur veut reprendre sa harangue : vingt fois il est interrompu par des huées, des sifflets, et c'est à peine s'il peut balbutier que, dans Timpossibilité où Ton se trouve de représenter le Siège de Calais, on va donner le Joueur ou rendre Targent.

Loin de se calmer à cette proposition, le tumulte redouble et les spectateurs hurlent sur tous les tons : « Calais! Calais! ! ! » Le Joueur commence, on ne Técoute pas; Préville, ridole du public, est en scène. Peu importe : « A bas Clairon ! fait le parterre ; Clairon au For-l'Évêque ! Frétillon à rhôpital I ! ! »

Cet affreux vacarme, qui dura plus d'une heure, eût dégénéré en bataille sans la prudence du maréchal de Biron, qui laissa la colère du public s'user d'elle-même, et défendit à la force armée d'intervenir. Finalement, l'argent fut rendu ; mais on punit avec sévérité messieurs les comédiens. Lekain, Bellecour, Brizard et Mole allèrent coucher au For-l'Évêque, et M"« Qairon fut arrêtée le lendemain.

Quand l'exempt se présenta pour exécuter son mandat, M°*« Berthier de Sauvigny, femme de l'intendant de la généralité de Paris, était auprès de l'actrice. Prise d'un bel accès d'enthousiasme, elle s'opposa tout d'abord à l'arrestation de sa meilleure amie, qui, de son côté, tenta, dit-on, quelque résistance. « Tout est au roi, sauf mon honneur », se serait écriée l'artiste ; à quoi l'homme de loi aurait répondu : « Là où il n'y a rien, le roi perd ses droits. » Le propos est douteux ; mais ce que nous donnons pour certain, c'est que, l'exempt s'étant montré inexorable. M™* de Sauvigny exigea que la Clairon montât dans son propre équipage pour se rendre au For-l'Évêque et qu'elle résolut de

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raccompagner jusque-là. Alors, comme sa voiture était un vis'à-vis^ et que le gardien refusait de perdre de vue sa prisonnière, la noble dame fit asseoir sa chère Hippolyte sur ses genoux et traversa tout Paris dans cette singulière société.

Sans aucun doute, le tendre et touchant intérêt de M™« de Sauvigny jeta momentanément du baume sur les blessures de l'impressionnable comédienne; mais, quand les portes de la prison se furent refermées sur elle seule, il fallut bien se rendre à la triste évidence.

M"® Clairon ne se fût jamais imaginé qu*on osât porter sur elle une main sacrilège. Son incarcération Texaspéra, et elle fit serment de s'en venger en quittant la scène.

Le 19 mai 1765, elle répondait à Garrick, qui lui avait adressé ses compliments de condoléance :

Mon âme à jamais pénétrée d'un traitement aussi barbare qu'injuste, avoit besoin, mon cher ami, du plaisir que votre lettre vient de lui faire ; cette lettre a suspendu quelques momens Tindignation et la douleur qui me consument. Jamais ma santé n'a donné de si grandes inquiétudes, jamais les accidens auxquels je suis sujette n'ont été aussi multipliés et aussi violens; mais soyez tranquille, mon courage est encore au-dessus de mes maux... mes camarades sont encore en prison ; moi, l'on m'en a fait sortir le cinquième jour, mais on m'a mise aux arrêts chez moi avec défense de recevoir plus de six personnes.

Ces arrêts, succédant aux cinq journées de réclusion, n'étaient point faits pour calmer la bouillante actrice. Aussi, quand la liberté lui fut rendue, se montra«t-elle plus inébranlable que jamais dans ses idées de retraite. Elle consentit néanmoins, par déférence pour le duc d'Aumont, à ne signifier ses résolutions qu'à la fin de Tannée théâtrale. Mais, la clôture arrivée, elle accomplit son vœu, et, le

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3 avril 1766, jour de réouverture, on lui accordait son congé définitif avec la pension réglementaire de i ,000 livres.

L'avant- veille , Préville, Brizard, Mole, Dauberval et Bellecour s'étaient rendus chez leur camarade afin de la sermonner. Soins inutiles : la superbe Clairon, froissée dans son amour-propre, avait, une fois de plus, juré qu'on ne la verrait plus sur les planches de la Comédie française. Elle tint parole. Depuis cette époque, notre tragédienne se produisit deux fois seulement en public, et dans des circonstances toutes spéciales : sur le théâtre particulier du baron d'Esclapont, en février 1767, pour le bénéfice de Mole; sur le théâtre de la cour, à l'occasion du mariage du dauphin, en 1770.

Il était d'autant plus facile à M"* Clairon de renoncer à la scène qu'elle jouissait, au temps où nous sommes, d'une fortune relativement considérable, possédant, c'est ellemême qui en fait l'aveu dans ses Mémoires^ 18,000 livres de rente, auxquelles vint s*ajouter un capital de 5o,ooo fr. après la vente de son mobilier, le 6 février 1767.

Libre de son temps et débarrassée de toute dépendance, Hippolyte Clairon se consacra d*abord à ses brillantes relations, parmi lesquelles il faut citer la duchesse de Villeroy, la princesse Galitzin et cette même M"** de Sauvigny dont nous avons parlé tout à l'heure. L'actrice, majestueuse et parée à la ville comme au théâtre, figurait avec avantage dans les plus nobles compagnies.

Cependant M"« Clairon n'était pas seulement femme du monde, elle se piquait encore de belles-lettres et de philosophie. Une des graves préoccupations de sa carrière dramatique avait été de faire sortir les comédiens de l'abaissement où les maintenait l'ignorance du temps. Secondée par

3l6 HIPPOLTTE CLAIRON

un avocat du nom de Huerne de La Motte, elle avait publié un mémoire contre le pouvoir arbitraire de Vexcommu^ nication; le jour même de sa retraite signala de nouvelles démarches, et le roi reçut des mains du duc de Duras une requête de l'actrice tendant à ce que la Comédie française fût autorisée à s'appeler désormais Académie royale de déclamation : une excellente idée, croyons-nous, qui malheureusement demeura stérile.

Voltaire était l'ami et le confident de la comédienne ; il ne manqua pas d'encourager ses efforts, et, chose surprenante, quand M"« Clairon vint le visiter à Ferney en 1765, il la félicita de renoncer au théâtre. Ce voyage fut une véritable ovation, où le grand prêtre enivra son idole d'encens et de flatteries.

C'est en souvenir de cette hospitalité, sans doute, que, vers la fin de 1772, l'ex- tragédienne organisa chez elle l'apothéose du demi-dieu, où elle déploya toutes les richesses de son imagination : « On avait placé pompeusement, disent les Mémoires de Bachaumont, le buste de Voltaire au milieu de rassemblée, et là, M. Marmontel, le coryphée. de la maison, a présenté une ode composée par lui en l'honneur du nouveau dieu du Pinde. M^'® Clairon, habillée en prêtresse d'Apollon, posa une couronne de lauriers sur le buste et la lut avec son enthousiasme le plus véhément. L'assemblée a beaucoup applaudi. »

A cette adulation grotesque le poète répondit par des vers. Il n'en était pas chiche I

Les talens, Tesprit, le génie, Chez Clairon sont très assidus; Car chacun aime sa patrie ; Chez elle ils se sont tous rendus

HIPPOLTTE CLAIRON ilj

Pour célébrer certaine orgie Dont je suis encor tout confus.

Les plus beaux momens de ma vie Sont donc ceux que je n'ai pas vus!

Vous avez orné mon visage Des lauriers qui croissent chez vous; Ma gloire, en dépit des jaloux. Fut en tous les temps votre ouvrage.

Mais, si la cérémonie fut du goût de Voltaire, il se rencontra plus d*un homme d'esprit pour la blâmer et la tourner en ridicule. Est-ce Dorât qui écrivit la satire suivante? En tout cas elle est assez jolie pour être produite à côté de l'épître.

Vers de Vabbé Lilas, ex-jésuiie, à M. de Voltaire

AU SUJBT DE SON ÀPOTBéoSB CHEZ M^* CLAIRON.

Grand peintre, aimable, sage et sublime écrivain, Toi qui sais tour à tour nous instruire et nous plaire,

C'en est fait, ta gloire est entière; Te voilà le héros d'un souper libertin :

Chez une courtisane, un laurier clandestin

A couronné ta tête octogénaire; Et tu mets de moitié, dans un brillant destin,

Une émérite de Cythère.

Pour elle, en vérité, c'est avoir trop d'égard !

L*auguste Clairon, qu'on oublie,

Voudrait bien, pour comble de l'art.

Des honneurs immortels escamoter sa part.

Et couvrir Frétillon du manteau d'Âthalie.

Vivre dans l'avenir est, dit-on, sa folie;

Voilà pourquoi la belle, à tout hasard.

Sur ton char de triomphe arrogamment s'appuie ,* Elle espère qu'un jour, au temple d'Uranie, Son buste avec le tien sera mis en regard.

Limite enfin, crois-moi, l'orgueil de la princesse, Car, entre nous, ceci passe le jeu;

Ton apothéose intéresse.

Mais, chez nos beaux plaisans, on la critique un peu

Et le renom de la déesse, A te parler sans âird, décrédite le dieu.

Ce dut être bien peu de mois après la singulière soirée

3l8 HIPPOLTTE CLAIRON

de Tapothéose que M"« Clairon quitta Paris pour accompagner en Allemagne le margrave d'Anspach. « Je perdis tout dans ce même temps,disent ses Mémoires; les opérations de labbé Terrai m'ôtèrent le tiers de mon bien, la crainte de m*endéter me força à renoncer à tout objet de dépense et je ne fus pas longtemps à perdre le reste de ma société. »

A en croire M"« Clairon, elle aurait encore sacrifié de grosses sommes pour obliger le comte de Valbelle, son ancienamant. Quoiqu'il en soit, le margrave, plus jeune qu'elle, se montrait profondément épris ; ce prince lui semblait alors plein de candeur^ de noble et touchante simplicité, et elle fut sensible à ses avances.

Installée à Anspach en qualité de favorite^ Tancienne comédienne y régna dix-sept ans, dirigeant à ses heures les affaires publiques et honorant la souveraine^égitime de sa protection et de ses conseils.

Mais, hélas ! la cause de son élévation devait amener sa perte.

Le cœur du margrave changea, et M"« Clairon, détrônée par des rivales, s'en revint à Paris, moins riche, disons-le à sa louange, qu*elle n'en était partie.

Quand notre tragédienne quitta l'Allemagne, elle n'était point cependant sans ressources, et la Révolution, qui fit, peu après, une nouvelle brèche à ses revenus, lui laissait du moins une somme de 24,000 francs que mentionne sa lettre du 26 fructidor an III à l'avocat Pérignon. Celui-ci, apportant quelque lenteur au placement de ce capital, est gourmande par M"® Clairon sur sa négligence :

Toutes chétives que sont mes affaires, elles sont tout pour moi.

HIPPOLYTE CLAIRON SlQ

Je ne crois pas qu'on puisse exiger une patience éternelle d'un être trop longtemps en butte à la misère.

Ajoutons que ractrice habitait, à Issy, une petite propriété dont le baron de Staël lui avait fait présent et qu'il promettait d'entretenir à ses frais.

Par quel concours de circonstances l'infortunée comédienne tomba-t-elle dans cette misère dont parle sa kttre ? Nous l'ignorons. Ce qui demeure certain, c*est qu'après avoir disposé presque toute sa vie de sommes considérables, elle devint dans sa vieillesse plus pauvre que M"^ Dumesnil. Sa maison d'Issy, négligée par M. de Staël, tomba dans un tel délabrement, disent les biographes, que le toit, percé à jour, ne la protégeait plus contre l'eau du ciel.

Quant à elle, la malheureuse femme, elle nous peindra sa désolante position dans cette lettre, adressée, le 9 brumaire an VII, à M. Arsène Thiébaut :

Je suis dans ma 76* année ; ma santé, très altérée par mes travaux, s*est entièrement détruite par l'excès de la terreur et de la misère. Vous ne trouverez pas en moi, l'ombre même de ce que je pouvois être ; hors le sentiment, rien ne me reste! Aussi flattée, aussi reconnoissante que je dois Têtre des fleurs que vous jettez sur la tombe où je suis prête à descendre, il me seroit bien doux de vous connoître et de vous remercier. Si je résidois à Paris, je n'hésiterois pas, mais je ne puis consentir à vous laisser faire deux lieues au hazard de vous présenter un objet déchirant et peutêtre le moins en état de vous parler, vous voir et vous entendre... Daignez ne point douter de mes regrets et n'imputer mon refus qu'à la déplorable situation où je me trouve.

Suivent deux lettres, adressées au citoyen Dupoirier, et dont la première, du 20 brumaire an X, nous donne l'adresse complète de M"* Clairon. <c Issy-l'Union, près Vaugirard, n® 44. »

Après avoir témoigné sa reconnaissance pour Pintérêt qu'on lui porte :

Plus je relis votre lettre, écrit-elle, plus il me semble qu'elle est dictée par cette sensibilité réservée, délicate, pure et toutefois ingénieuse que j'ai cherchée vainement dans vos semblables. Je ne puis vous dire combien il me seroit doux de savoir qui vous êtes, et de vous voir, qui que vous soyés.

Seulle, aveugle, mourante I s'écrie-t-elle dans la seconde lettre^ vous m'avez permis de tout craindre pour vous et de croire que je ne vous intéressois plus. O mon ami, je vous laisse le soin de vous juger vous-même.

Nous avons gardé pour la fin la supplique que M"* Clairon écrivit au ministre Chaptal; c'est la plus navrante de toutes :

Citoyen ministre, je cherche envain depuis un mois un protecteur qui m'approche de vous, mais s'il est vrai que l'humanité vous soit chère, c'est à vous seule que je dois m'adresser; âgée de 79 ans, accablée d'infirmités, prête à manquer du nécessaire, célèbre autrefois par quelques talens, j'attens à votre porte que vous daigniés m'accorder un instant.

Au bas de Tautographe se trouve la réponse de Chaptal : Bon pour deux mille francs à payer de suite.

Quel triste retour des choses humaines! L'arrogante Clairon, qui régnait jadis en souveraine maîtresse sur la ville et sur le théâtre, mendie aujourd'hui son pain à la porte d'un ministère I

De chute en chute elle en était arrivée au dernier degré du dénuement. Son habitation d'Issy tombant en ruine, elle revint à Paris, où une certaine dame de la Licanderie, qui se disait sa fille, la recueillit dans sa maison, rue de Lille, n° 73. C'est là que l'ancienne étoile de la Comédie française s'éteignit le 29 janvier i8o3. Elle précédait d'un mois au tombeau son illustre rivale, M'*«Dumesnil.

Fidèle au sentiment d'orgueil qui Pavait guidée toute sa vie, M^'* Clairon légua à la nation son buste en marbre par Lemoine et la médaille d'or qu'on avait frappée en son honneur, souvenirs qui d'ailleurs ne furent point accueillis.

La ville natale de la grande actrice, moins indifférente que l'État, fit placer une plaque commémorative sur la demeure où M"« Clairon avait vu le jour. Hélas ! toutpasse en ce monde I Vers 1876, la maison qu'avait illustrée la naissance de notre tragédienne s'effondra sous le poids des ans, et elle emporta dans ses débris l'inscription gravée sur le marbre.

Les cendres de M"« Clairon reposèrent au cimetière de Vaugirard jusqu'à l'époque où il fut supprimé; alors elles furent transférées au Père-Lachaise, en présence d'une députationde la Comédie-Française qui assista- officiellement à la cérémonie (29 août 1847);

Depuis, la tombe de la comédienne ne fut pas abandonnée. En 1862, M. Edouard Thierry, administrateur général du Théâtre-Français, en prit un soin particulier, et, ne la jugeant pas suffisamment entretenue, il présida luimême à une complète restauration.

Tout cela est très bien et fort méritoire. Mais pourquoi ne pas avoir veillé avec le même zèle religieux sur les reliques non moins sacrées de M"* Le Couvreur ?

Nous avons commencé par emprunter quelques détails

aux Mémoires de M"* Clairon ; finissons en donnant, d'après

eux, une histoire* extraordinaire qui séduira les amateurs

de fantastique.

Certes nous ne faisons point de roman, et nous nous

sommes appliqué jusqu'ici, dans nos notices, à respecter rigoureusement Thistoire. Cela dit, ajoutons que, si parfois rétrange, voire même le surnaturel, se mêlent à la vie d'un comédien , loin de les répudier, nous profitons d'un élément d'intérêt très autorisé chez un biographe.

C'est ainsi que, précédemment, nous avons rapporté la façon tout extraordinaire dont Ch. de Champmeslé reçut en songe l'annonce de sa mort, et que nous allons entretenir aujourd'hui le public du revenant de M"*^ Clairon.

Cette aventure, nous la raconterons le plus fidèlement possible. Quant à la valeur qu'il faut lui attribuer, le lecteur en décidera lui-même, notre rôle, en ces matières, demeurant celui d'un simple chroniqueur.

La seule remarque que nous voulions nous permettre, après examen du document, et celle-là est d'un ordre purement moral, c'est que M}^^ Clairon consigne le fait non en femme égarée par son imagination, mais en femme positive qui ne s'embarrasse guère plus d'un mort que d'un vivant, et qui aurait bien pu inspirer le refrain de Serpolette dans les Cloches de Cornei^ille :

Eh quoi! j'aurais peur de l'ombre d'un homme. Quand un homme entier ne me fait pas peur !

Donc, c'était vers la fin de Tannée 1743, M'^* Clairon venait de débuter à la Comédie française avec un éclat qui lui avait attiré autant d'adorateurs que de bravos, et, parmi les jeunes fais et les vieux voluptueux que fascinaient les rayons de son astre naissant, elle n'avait que l'embarras du choix. Mais l'intelligente fille, dont lexpérience avançait de pas mal de lustres sur ses vingt ans, n'était point facile à surprendre. Avec le calme de la raison

elle pesait les garanties de chaque candidat, bien résolue à se donner au plus offrant et à ne rien rabattre du prix auquel elle cotait ses faveurs.

Après avoir évincé nombre de soupirants, M''* Clairon crut trouver la réalisation de ses vœux chez un certain de S .., fils d'un riche négociant de Bretagne et dont la fortune était agrémentée d'une foule de qualités physiques et intellectuelles. Tout s'annonçait pour le mieux, et la comédienne avait déjà octroyé à son favori des libertés qui promettaient un dénouement prochain, lorsque celui-ci eut la faiblesse de croire que la Clairon devait lui appartenir sans partage, et qu'il commit la faute impardonnable de lui proposer son amour et son opulence en échange des joies capiteuses du théâtre.

Une pareille impertinence suffoqua M"^ Clairon au point de lui faire congédier l'homme auquel tout à l'heure encore elle entr'ouvrait les portes du paradis.

Le pauvre garçon en éprouva un chagrin si cuisant qu'il tomba malade et faillit passer de vie à trépas. Qu'importait à la comédienne, qui le soigna, lui rendit quelques menus services et crut ainsi avoir payé sa dette?

Revenu à la santé, le jeune Breton se figurait que la vue de son désespoir aurait attendri le cœur de sa divinité. Il n'en fut rien. M"^ Clairon voulait des fleurs^ non des chaînes; croyant, dit-elle, lui rendre service, elle refusa ses lettres et ses visites.

Le coup frappa mortellement de S.,., qui cette fois ne fit rien pour lutter contre le mal, et s'achemina promptement vers la tombe. Quand arriva sa dernière heure, il sollicita la faveur d'un adieu suprême; l'inexorable actrice repoussa encore cette prière, et le gentilhomme expira sans autres

324 HIPPOLTTE CLAIRON

témoins que des domestiques et une vieille amie. Sa fatale passion avait duré deux ans et demi. M"® Clairon ne s^en émut nullement, et, sans plus songer à la catastrophe finale, elle poursuivit le cours de ses succès et de ses plaisirs.

Cependant, un soir qu'elle soupait gaiement en compagnie de sa mère, de plusieurs camarades et d'un intendant des menus, son heureux vainqueur, un cri lugubre, plaintif, s'exhala sous sa fenêtre, faisant écho à « ses plus jolies moutonades ». La rue était déserte, et Ton n'entendait au loin que le bruit cadencé d'une horloge sonnant onze heures. M''« Clairon fut à ce point effrayée qu'elle tomba en pâmoison, puis exigea de ses invités de se tenir céans j usqu'au matin*

A dater de cette soirée, les mêmes plaintes funèbres retentirent à pareille heure sans qu'on pût découvrir personne, ni que les agents placés en sentinelle autour de la maison vissent trace de créature humaine.

M"*^ Clairon soupait-elle en Ville, le fantôme ne manifestait point sa présence ; mais, si l'actrice rentrait, à l'instant fatal le cri partait plus sombre et plus lamentable. Une nuit il éclata entre elle et sa mère ; une autre nuit, où le président de B... prenait congé de la comédienne, à sa porte il sortit de terre, semblable à un sanglot, et laissa le pauvre magistrat plus mort que vif.

Tout Paris, affirme M"® Clairon, savait Thistoire de son revenant, et la police s'en préoccupait; mais quelques sceptiques résistaient encore, et, parmi eux, son camarade Rosely. « Je croirai quand vous m'aurez prouvé votre pouvoir sur lui , dit-il à l'artiste un soir qu'il l'accompagnait en voiture. — Que faut-il faire ? — L'évoquer tout simplement. — Soit ! » répondit M"« Clairon sans

trop réfléchir. A peine elle avait formulé cet assentiment que le cri, trois fois répété, éclata terrible, menaçant.

Nos deux voyageurs, saisis du même effroi, perdirent connaissance, et, quand ils furent arrivés chez M"® de Saint-P..., où ils se rendaient, il fallut le secours de toute la maison pour les tirer de leur carrosse.

Les spectacles ayant été, peu après, mandés à Versailles, Tafifluence se fit si considérable que les logements, pris d^assaut, manquèrent à plusieurs artistes de la G)médie française. M"® Grandval se trouvait au nombre des déshéritées ; M"* Clairon crut lui être agréable en lui offrant la moitié de sa chambre, et les deux camarades s^accommodèrent de façon à passer une nuit convenable. Mais elles comptaient sans le fantôme.

Les grands arbres de l'avenue de Saint-Cloud projetaient leurs silhouettes noires sur les fenêtres de Pappartement, le vent faisait craquer les branches et la pluie fouettait les viires avec un bruissement sinistre. « Quel horrible temps! soupira M"^ Clairon, nous sommes au bout du monde, et l'esprit serait bien embarrassé d'avoir à nous chercher ici I » Elle n'avait point achevé que le cri, se mêlant au gémiss'iment de la tempête, la domina de ses sombres plaintr;s. M™* Grandval, qui était couchée, crut que l'enfer était dans la chambre; elle sortit de son lit en chemise et couvut du haut en bas de la maison, implorant le secours dcô habitants.

A la suite de cette escapade, l'esprit fit relâche pendant une semaine, et M"* Clairon crut en être quitte avec ses obsessions. Elle se trompait ! Fatigué, sans doute, de pousser toujours le même cri, il cherchait une nouvelle malice. Or voici ce qu'il inventa.

Comme, un soir, la comédienne se réjouissait avec sa compagnie de la retraite de son fantôme, un coup de fusil tiré dans un carreau vint l'illuminer d*un brillant éclair. On se leva en hâte ; les plus braves se précipitèrent à la fenêtre : personne dans la rue, et, chose plus surprenante encore, le carreau était intact ! En présence d'un sortilège aussi manifeste, Tintendant des menus plaisirs, qui, paraîtil, était de toutes les réunions, s'en fut quérir M. de Marville, lieutenant de police. Celui-ci arriva avec ses agents, explora le quartier, fouilla les maisons, laissa même des espions qui firent le guet durant plusieurs nuits. Peine perdue ! On ne trouva vestige d'homme, et le fantôme se donna le malin plaisir d'opérer à la barbe de la police, qui se contenta de consigner le fait sur ses registres. Chaque soir, à onze heures, et cela pendant trois mois, le coup de fusil partit avec la même ponctualité que le canon du Palais- Royal.

Tout tapageur qu'il fût, l'esprit, on le sait, était assez bon diable et faisait plus de bruit que de besogne ; une fois pourtant il se fâcha tout rouge. M'^^^ Clairon avait commis l'imprudence d'aller s'accouder à la fenêtre magique dans la société de son intendant : « Onze heures sonnent, écrit-elle, le coup part et nous jette tous les deux au milieu de la chambre, où nous tombons comme morts. Revenus à nous-mêmes, sentant que nous n'avions rien, nous regardant, nous avouant que nous avions reçu, lui sur la joue gauche, moi sur la joue droite, le plus joli soufflet qui se soit jamais appliqué, nous nous mîmes à rire comme deux fous. » C'était, avouez-le, prendre gaiement la chose.

Mais, sans enregistrer une à une, après M"*' Clairon, les

HIPPOLYTE CLAIRON 32j

niches d*un fantôme dont le tort grave consistait à peu les varier, bornons-nous à celle qui termina la série des détonations.

La comédienne se rendait en carrosse à une fête nocturne que donnait M"* Dumesnil. Passant sur le rempart, et à quelques pas de la Chaussée-d'Antin : « N'est-ce pas dans une de ces maisons, interrogea lacamériste, qu'est mort M. de S...? — Oui, d'après les renseignements qu'on m'a donnés, » reprit M"* Clairon. A cet instant partit un coup de fusil de l'une des fenêtres désignées. « Il traversa notre voiture, racontent les Mémoires^ le cocher doubla son train, se croyant attaqué par des voleurs ; nous arrivâmes au rendez-vous, ayant à peine repris nos sens, et, pour ma part, pénétrée d'une terreur que j'ai gardée longtemps. Mais cet exploit fut le dernier des armes à feu. »

A compter de ce moment le fantôme se montra charmant. Son temps était proche, et il souhaitait laisser une bonne impression de lui sur la terre. Plus de tapage désormais, ni de brutales manifestations; mais des cascades de bravos frappés par des mains invisibles au premier coup de onze heures, ou d'adorables sérénades que l'esprit entonnait sous les fenêtres de M"« Clairon. « Il semblait qu'une voix céleste donnât le canevas d'un air noble et touchant. »

C'est ainsi qu'en partant il lui fit ses adieux. Deux ans et i

demi de S... avait connu la comédienne : son fantôme ne devait point la hanter plus longtemps.

En épilogue de son étrange histoire. M"*' Clairon rapporte qu'à l'époque où elle quitta sa maison de la rue de Bussy {sic) pour habiter celle où moururent Racine et M"* Le Couvreur, une vieille dame, précisément l'amie de l'infortuné

S..., vint lui rendre visite afin de connaître par elle-même les lieux où le jeune Breton avait tant espéré et tant souffert. Après les préambules obligés : « Vos derniers refus, dit-elle, ont hâté sa fin. Il comptait toutes les minutes, lorsqu'à dix heures et demie son laquais lui annonça que, décidément, vous ne viendriez pas. « La barbare ! elle n'y «gagnera rien. Je la poursuivrai autant après ma mort que « je Tai poursuivie pendant ma vie ! « Et il expira vers onze heures. »

Ainsi se termine l'aventure fantastique de M"* Clairon. Maintenant, lecteur, son revenant est -il bon teint, ou bien Torgueilleu se actrice, non contente d^occuper les vivants, a-t-elle prétendu insinuer qu'elle troublait aussi le repos des morts ?

Je laisse la réponse à votre sagacité.

Imp. Jouaust.

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