‹ Acteurs et actricesChapitre 17 sur 22 · CABINET · texte numérisé non relu

CABINET

de la Direction,

« Madame,

« Je n*aî pas pour habitude de répondre aux lettres d'amour qu'on écrit à mon maître. Cependant, je fais une exception en votre faveur, parce que je crois m'apercevoir à votre style que vous aimez pour tout de bon M. Cardénio. Madame, c'est un grand malheur pour vous, oh! oui, un très-grand malheur ! En ma qualité de fidèle domestique, je puis vous faire des révélations que me dicte seul votre intérêt.

loi Physionomies Parisiennes.

« M, Cardénîo est marié en troisièmes noces ; il est père de sept enfants, que ses appointements suffisent à peine à nourrir. En outre, je vous apprendrai confidentiellement qu'en ce qui concerne son moral, il est accablé de rhumatismes, ce qui le fait ressembler, en déshabillé, à ces statuettes couvertes de fer-blanc que vous avez sans nul doute remarquées dans la vitrine des bandagistes herniaires.

« Avec lesquelles, madame, j'ai rhonnéur d'être votre très -humble et très aimable serviteur,

«Adolphe Brouchican,

« Valet de chambre de M. Cardénio, premier rôle du théâtre impérial du Vaudeville. »

Acteurs et Actrices, loj

Adolphe. — Eh bien ?

Nous, — C'est parfaitement rédigé, mais le fond est désolant.

Adolphe. — Bah ! si nous les écou-.

tions toutes, le théâtre serait bientôt fermé. (// met un œil de poudre.)

i^ovsyavïsant une feuille de papier sur la toilette, — Un bulletin de répétition ?

Adolphe. — Oui.

Nous, lisant, — /c Jeudi, 3 janvier, la Gousse y à quatre heures, à la Boule- Noire. » La Gousse, c'est probablement une pièce nouvelle. Drôle de titre !

Adolphe, riant. — Eh ! non ; c'est le dîner que font ces messieurs au commencement de chaque mois. Ils appellent c:la la Gousse et ail.

104 Physionomies Parisiennes.

Nous. — Et la Boule-Nojre?

Adolphe.-^ C'est le nom du, restaurant où se donne le dîner, à Montmartre.

Une voix dans le lointain, — Julien ! brute de J ulien ! animal l mouchard! viens-tu ?•..

Adolphe. — Ah! Tacte est fini.

Voilà M. Félix qui demande son coup de fer. Il est bien gai, M. Félix; il plaisante toujours.

Nous ne répondîmes pas : Cardénio venait de rentrer ; Adolphe lui présenta un verre de sirop de mûres.

Un peu moins pressé, Cardénio procéda plus lentement à sa toilette du troisième acte, tout en causant avec nous. Cardénio est du Midi : on

s'en aperçoit à. sa verve abondante et facile. Il nous raconta ses débuts en province. Quelle garde-robe étrange était la sienne alors ! quels habits à la française dépenaillés ! quels gilets à franges piteuses! — Il a joué M. le duc de Richelieu avec une livrée rouge ; il a mis des canons à Buridan, et coiffé le Dorante dts Fausses Confidences d'un feutre Louis XIII à plume blanche.

Comment Cardénio arriva à Paris, nul ne peut le dire. Il venait de la Rochelle, de Libourne, de Grenelle, des pays les plus extravagants. Un jour, pris d'un saint enthousiasme pour ce Frederick qui l'appelle son enfant aujourd'hui, il ose l'aborder dans les coulisses de la Porte-Saint-

io6 Physionomies Parisiennes,

Martin et solliciter humblement qu2lques conseils.

« Allez au diable ! lui cria Frederick avec cette voix emphatique et ces gestes de moulin à vent inspiré qui ne sont qu'à lui ; qui est-ce qui m'a flanqué un pareil jocrisse? Voulez- vous bien filer 1 et plus vite que cela !»

Une demi -heure se passa dans ces récits, entrecoupés de bons éclats de rire. La cloche du théâtre avertit Cardénio que le rideau allait se relever.

Cette fois, nous jugeâmesqu'il était de la convenance d'assister au troisième acte de Rosita, et nous nous mîmes en mesure de passer dans la salle.

Comme nous descendions Tescalier, nous entendîmes

Une voix dans le lointain. — Julien ! ver de terre ! crapaud ! vison fangeux ! Julien ! monteras-tu ?

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