‹ Acteurs et actricesChapitre 19 sur 22 · LEURS DIRECTEURS · texte numérisé non relu

LEURS DIRECTEURS

[AH ! me dit tout à coup l'acteur Beaugency

Beaugency est un homme peu ordinaire, très-fin, ayant vu beaucoup et beaucoup retenu, et avec lequel je me plais souvent à causer. L'autre jour, je l'avais houspillé légèrement à propos des travers de sa caste. . . a Bah! dit -il en haussant les

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épaules, tous les traits sont épuisés contre nous. S'il y avait un nouveau Roman comique à écrire , ce ne pourrait être que le Roman comique des directeurs de théâtre,

— Des directeurs de théâtre ?

— Eh oui ! c'est une veine presque inconnue. Vous ne trouverez plus que là des types amusants et fantasques.

11 y en a de prodigieux parmi eux, même depuis Harel et depuis Lireux; quelques-uns ont donné à la réclame des proportions voisines du rêve; ils ont bâti sur la curiosité et la badauderie parisiennes des monuments d'audace. — Avez-vous connu Nérestan ?

— Je me rappelle son passage à la direction du théâtre des Variétés ,

A cUurs et A ctrices . 1 1 j

répondis-je ; ce fut bizarre , en effet.

Il demandait à tout le monde l'adresse de son théâtre

— Pour n'y pas aller, ajouta Beaugency.

— Il donnait ses audiences au Café de Paris , afin d'avoir le droit de dire : « Ne parlons pas d'afiaires à table ! » Naturellement il était inaccessible aux auteurs, qu'il regardait comme les ennemis jurés de son repos. Le vaudevilliste René Lordereau m*a raconté qu'après avoir épuisé tous les moyens pour obtenir de lui une lecture , il avait été forcé de se déguiser en badigeonneur et de s'aider d'une corde à noeuds pour s'introduire dans son cabinet.

— Ah oui ! s'écria le comédien Çeau-

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gency ; c'était le temps oh Ton faisait son chemin avec des paradoxei::

« L'avenir est aux apathiques », disait un tel. « Pour faire un civet , prenez tout ce que vous voudrez , excepté un lièvre , » disait un autrç« Et puis :

« Un bienfait est toujours perdu. »

Que sais-je encore ? La France s'ennuyait, selon Je mot d'un homme d'État; Nérestan fut un de ceux qui surent la divertir.

— Mais vint un Jour oîi la France ) ne s'ennuya plus , objectai-je. ^

— Eh bien ! répliqua Beaugency, { ce Jour-là Nérestan passa de la direc- . *, tion du théâtre des Variétés à la direction bien autrement importante

du théâtre de ***. Croyez-vous qu'il ne se hissa pas tout de suite à la

hauteur de ce changement de position ? C'est un homme d'esprit et de toutes les sortes d'esprit. Nérest^n réunit ses paradoxes en poche ; et il eût été, dans ce nouveau poste, le directeur le plus heureux de la création, s'il n'eût été continuellement la victime de son passé.

— En quoi , s'il vous plait? demandai-je au comédien Beaugency.

— Figurez-vous que ses pensionnaires, depuis le chef d'emploi jusqu'au dernier n^achiniste^ s'obstinaient à ne voir en lui que le plaisant du témps^ de Louis- Philippe, un homme à la Romieu enfin. Vaine* ment arrivait-il le premier au théâtre, surveillant tout par lui-même, lisant scrupuleusement les lettres qu'on lui

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adressait et y répondant (y répondant!); on restait incrédule, ou bien on se disait : « C'est une nouvelle mystification qu'il prépare. » Il ne manquait aucune répétition, mais cela ne lui servait pas à grand'chose; les musiciens écoutaient ses avis en riant d'un air qui semblait signifier :

a Bon ! bon ! nous comprenons la

plaisanterie! » Son cabinet demeurait ]

j ouvert à deux battants du matin au

soir ; mais personne n'y venait : on se méfiait toujours. Voulez-vous savoir jusqu'à quel point on poussait cette prévention à Tégard de Nérestan? Un jour un auteur entra, ou '

plutôt se précipita chez lui ; il se laissa tomber sur un canapé, s'essuya le front, et dit: « Parbleu, mon cher,

VOUS êtes introuvable! — Introuvable? répéta Nérestàn; je ne bouge pas d'icL — A d'autres! voîlà trois mois que je vous cherche, au bois, à Bade, à Âsnières ; impossible de mettre la main sur vous.. — Mais ici !

ici ! ! ici ! ! ! s'écria Nérestàn exaspéré.

— Vous moquez-vous? répliqua l'auteur; on sait bien vos façons d'agir ! »

— Pauvre Nérestàn ! fîs-je en souriant.

— Pauvre Nérestàn, en effet, 11 fallait le voir quand un de ses camarades l'arrêtait sur le boulevard, a Je suis pressé! » essayait de dire Nérestàn. a Toi,. pressé? s'écrîaît Tami en éclatant de rire; ahl la bonne pose! »

Et voilà Nérestàn entraîné, cédant malgré lui à son ancienne et étemelle

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réputation. Une autre fois, c'était Siraudin qui lui disait : a Tu sais qu'on collationne demain, au foyer, les rôles de ma pièce ; tâche de t'y trouver, au moins pendant quelques minutes; cela fera bien. — Quelle pièce ? demandait Nérestan, effaré. — Je ne t'en ai point parlé, connaissant ta paresse, continuait Siraudin; j'ai porté bonnement les rôles à la copie ; tout est distribué. Ne t'occupe de rien ; tu me remercieras une autre fois. »

Je hochai légèrement la tête.

« Beaugency, dis-je au comédien , n'éxagérez-vous pas un peu?

— Croyez que je reste en deçà de la vérité, répondit-il ; je pourrais aisément vous en faire donner la preuve par Favier.

— Qu'est-ce que c'est que Favier?

— C'est un jeune homme que Nérestan avait engagé pour chanter les basses; il sortait du Conservatoire.

Inquiet d'avoir pour directeur un homme de tant d'esprit et de tant d'originalité, Favier était allé en consultation auprès d'un des plu3 anciens amis de Nérestan. « Comment dois-je m'y prendre pour réussir auprès de mon directeur? » lui avait-il demandé, a C'est bien simple, avait répondu l'ami ; Nérestan a en ex&ration tout ce qui lui rappelle ses devoirs; évitez avec soin les circonstances qui pourront lui faire apercevoir ou le faire souvenir que vous êtes un acteur; parlez-lui de n'importe quoi, pourvu que ce ne soit pas de votre profession. d

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f— Bon ! et qu'est-ce que fit Favier ?

— = Favier se conforma scrupuleusement à ces instructions ; il haussait les épaules et ricanait en répétant ses rôles. Dans les coulisses, les soirs de représentation, il prenait Nérestan à part, et causait avec lui d'horlogerie^ de peinture, de haras, de voiles pour la marine, jusqu'à ce que Nérestan, fatigué, le poussât en scène, en le j

suppliant de ne pas manquer son entrée. Une fois, Nérestan donna rendez-vous à Favier pour le lendemain, afin de lui confier un rôle important dans un opéra nouveau. Que pensezvous que fit Favier ? 1

— Dame! je ne vois pas....

— Favier arriva en costume de garçon pâtissier dans le cabinet de Né-

restant avec une tcxiue blanche sur la tête ^t une tourte sur sa toque blanche. « Goûtez-moi cela ! » dit-il à son directeur. Nérestan en eut une attaque de nerfs.

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