ET ACTRICES UNE ÉVOCATION
^«ru moment d'abandonner ce
'd^ty^^ petit livre à son destin, je ne peux m'empêcher de songer à l'un de mes confrères qui l'aurait écrit bien mieux que moi s'il vivait encore, à Darthenay, l'homme-théâtre par excellence.
D'où vient que je revois fre'quemmcnt cette figure humble et bonne?
* Physionomia Parisiennu.
Lorsqu'il nous quitta, il y a plusieurs années (quelle vilaine pluie il faisait à son enterrement:;, il avait brillé sous la Restauration. Le libraire Ladvocat le considérait, et la Contemporaine lui décochait quelques sourires.
Darthenay ne vécut que pour le théâtre; il connut tous les genres : le grand opéra, lopéra-séria , lopéracomique, lopéra-bufTa, lopérette, les traductions, les drames lyriques, les intermèdes, les ballets, les divertissements, les féeries, la comédie, la comédie mêlée de chant, le drame, le mélovirame, le mimodrame, la tragédie, la tragi-comédie, la pantomime, les vaudevilles, les revues, les pochades, les parades, les arlequinades, les cascades, les folies, les pièces de
circonstance, les cantates, les anniversaires, les à-propos, les prologues d'ouverture.
11 s'assit ia toutes les places, depuis les avant-scènes jusqu'aux bonnets d'évéque , depuis les premières loges de face jusqu'à l'amphithcâtre des troisièmes galeries; au parterre, à l'orchestre, au balcon, dans les baignoires, sur un strapontin , sur un tabouret, dans les coulisses, dans les corridors, voire dans le trou du souffleur.
Il fréquenta tous les directeurs : le baron Cès-Caupenne, qui portait une douillette, et Antony-Béraud, qui portait un habit bleu et des éperons; Ancelot, qui était de l'Académie, et Bouffé , qui était du Caveau ; — que dis-)e.'' de tous les caveaux.
'0 Physionomiu Périsitmmts.
II aborda dans les parages les plus lointains et les plus inconnus : il découvrit le théâtre du Panthéon, et n'eut pas l'honneur de donner son nom au théâtre Beaumarchais. Les glaces le retinrent pendant trois mois à Bobino, où il fut environné des soins les plus touchants par le régisseur Clairvillc.
II tut de tous les triomphes et de toutes les chutes, de toutes les pluies de bouquets et de toutes les averses de pommes cuites. 11 vit des pièces plus fabuleuses que les chimères et des auteurs plus extraordinaires que les griffons. Il coudoya René Pcrrin, Draparnaud, Charles Hubert. Il vécut dans l'intimité d'artistes météores dont il ncst pas plus question auiour-
d'hui que des solendguscs et des garagians, de Victor, qui balança la réputation de Talma, et de M"'* Gougibus, qui précéda M"^' Dorval. La petite Fon bonne l'appelait « mon bon ami », et il eut l'heur inespéré de recoller au célèbre Edmond son nez impérial, qui était tombé par terre.
Il vit Hippolyte Bonnelier jouer Orosmane. Il entendit siffler la ls[uit vénitienne d'Alfred de Musset ù l'Odéon , et applaudir les Badouillards de Siraudin au théâtre de la Porle- Saint-Antoine. Il assistait à la première représentation d\Avia:^ampo, on la Découverte du quinquina , par M. Montigny. Il était à Jean de Bourgogne de M. Galoppe d'Onquaire, aux Atrides d'Arthur Ponrov, à la
Peste noire du vicomte d'Arlincourt, et au Carrosse du Saint-Sacrement de M. Prosper Mérimée.
Et il rendit compte de toutes ces choses honnêtement, sagement, benoîtement, sensément. Certes, oui, c'était à lui, à Darthenay, qu'il appartenait d'écrire Acteurs et Actrices. Il aurait apporté à ce léger travail son goût, sa mémoire, sa certitude, sa bienveillance. Au moins ai-je voulu placer son nom et son souvenir en tête de ces pages, qu'ils protégeront peut-être.