NI A R I I-: 1 ) K C H A M P M H S L K 4D
Charlotte : c'est précisément de cette enfant que nous allons parler avec détails.
La petite Desmares affronta dès Tâge le plus tendre les hasards de la scène. Arrivée à Paris à trois ans, elle débutait à huit sur le Théâtre-Français dans le Cadet de Gascogne, une mauvaise pièce qui n'eut qu'une seule représentation (21 août 1690), mais qui fournit à sa gentille interprète l'occasion de déployer son espièglerie et ses charmes enfantins.
En parcourant les biographies de M"^ Desmares, nous avons été plus d'une fois frappé des traits de ressemblance qu'une de nos jeunes actrices possède avec cette aimable comédienne du temps passé.
M"^ Jeanne Samary, dont l'esprit, le naturel, le rire éblouissant, enchantent le public d'aujourd'hui, débuta, ainsi que l'ancienne artiste, à l'âge de huit ans. Mais, moins heureuse que cette dernière, elle n'eut point une salle parisienne pour consacrer les prémices de son talent. Produite par son père et par M'^^ Dortet, sa tante, en province et en Italie, elle ne parut sur le Théâtre-Français qu'à sa sortie du Conservatoire, et prodigua aux étrangers les premières étincelles de sa gaieté mutine. A cette différence près, les deux comédiennes se ressemblent.
Lesage, de nos jours, eût dit de M"^ Samary, comme de M"^ Desmares : « Je suis enchanté de l'actrice qui fait la suivante;, avec quelle grâce elle occupe la scène! A-t-elle quelque bon mot à débiter, elle l'assaisonne d'un souris malin et plein de charmes qui lui donne un nouveau prix... Souvent, au milieu d'une scène, elle interrompt tout à coup l'action pour céder à une folle envie de rire... » Et, si M. Sarcey eût écrit ses Comédiens en 1698, il eût fait de
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M"^ Desmares le portrait suivant, qu'il trace de la soubrette moderne : « Il y a dans son visage, dans son rire, dans sa personne, quelque chose d'avenant et d'espiègle,... sa voix inspire la gaieté,... elle est ravissante à voir si jeune, si fraîche,. . . un bon sourire toujours épanoui sur ses lèvres. »
M"^ Desmares interprète merveilleusement les Dorine, les Nérine, les Collette, affirmaient les critiques du temps-, M"^ Jeanne Samary joue à ravir les Toinette, les Lisette, les Marinette, proclament nos journalistes contemporains. N'est-ce pas un seul et même jugement dont les termes se confondent à deux siècles de distance?
Ici s'arrête notre parallèle, car nous avons à notre disposition toute la carrière de M"^ Desmares, tandis que la jeunesse de M"^ Samary ne permet que d'apprécier ses aptitudes et ses débuts.
La nièce des Brohan abordera-t-elle quelque jour le genre tragique? y trouvera-t-elle le succès? Nous ne saurions le dire. Ce que nous pouvons constater, au contraire, c'est que sa devancière, à tel point séduisante dans Psyché que le Dauphin la désigna pour y remplacer M"« Beauval, fut goûtée de même sorte quand elle chaussa le cothurne et qu'elle parut dans les rôles dramatiques.
Destinée de bonne heure à la tragédie et formée par les leçons de sa tante, M"^ Desmares eut l'honneur insigne de jouer, après la mort de M''^ de Champmeslé,le même personnage d'Iphigénie sur lequel la grande tragédienne s'était retirée.
Cette glorieuse épreuve eut lieu le 3o janvier 1699; le 26 mai suivant, M"^ Desmares était officiellement désignée comme la plus digne pour tenir l'emploi laissé vacant par la mort de sa tante. L'héritage sembla lourd à une enfant
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de dix-sept ans -, elle en accepta néanmoins toutes les responsabilités, et bientôt sa renommée dans la tragédie égala ses succès de comédienne; si bien que le public ébloui ne sut plus dans lequel des deux genres il devait admirer davantage la jeune et intelligente actrice.
Parmi les rôles que remplit M"^ Desmares figurent ceux d'Electre (1708), d'Athalie (1716), de Sémiramis (1717), de Jocaste (17 18], et enfin d'Antigone, dans les Machabées, de La Motte (1721), qui couronna sa carrière. La tragédienne n'avait pourtant à cette époque que trente-neuf ans, âge où le talent est dans sa plénitude, sans que les charmes physiques aient encore cessé de lui servir d'auréole.
Nous ignorons les motifs qui poussèrent M"^ Desmares à disparaître prématurément. Si la coquetterie eut quelque part à sa résolution, notre actrice a pu s'en féliciter, car les regrets causés par sa retraite furent unanimes , et l'on tenta l'impossible pour la retenir. Mais la comédienne demeura inébranlable, et le dimanche 3o mars 1721 elle faisait ses adieux au public pour ne plus remonter sur la scène.
Durant les trente-deux années qui suivirent, et jusqu'à sa mort, à Saint-Germain en Laye, le 12 septembre 1753, M"^ Desmares ne se souvint de son ancienne profession que pour jouer de temps à autre sur des théâtres particuliers, en la compagnie de seigneurs et de dames de la cour. Quant à sa dette de reconnaissance envers la Comédie française, elle l'acquitta en formant deux excellentes élèves, M"" Dancourt et Quinault cadette, et en désignant pour lui succéder plus tard la fameuse M"^ Dangeville.
Nous pensons avoir suffisamment insisté sur les qualités
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multiples de la comédienne et sur les grâces de la femme, pour que nos lecteurs aient une idée juste de M'^^ Desmares. Il nous reste à leur indiquer une gravure qui reproduit exactement le visage et la physionomie de Tartiste. C'est celle de Lépicié d'après Coypel.
7382. — Imp. Jouaust.
Irap.A Salrr.on.
ARMANDE BKJART 16a3-1700. .
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ARMANDE BEJART
|e tous les Béjart, si nombreux au théâtre qu'ils y formeraient une troupe complète, Armande seule appartient à notre sujet, parce que seule elle figura sur la scène française définitivement constituée^ la carrière des autres, étant antérieure à 1680, ne nous concerne pas. Cependant, comme cette actrice a provoqué sur sa naissance un débat qui n'est pas encore vidé depuis deux siècles et demi, il importe de passer rapidement en revue sa famille et de donner quelques détails chronologiques qui établiront la succession des faits.
Le père des Béjart, ou Béjard, celui qui fit souche de comédiens, se nommait Joseph -,11 était procureur au Châtelet, et, en dernier Heu, huissier des eaux et forêts de France à la table de marbre de Paris.
Marié, dans la paroisse Saint-Paul, le 6 octobre 161 5, à Marie Hervé, Joseph Béjart en eut onze enfants, dont cinq subsistaient au commencement de 1643, époque de sa mort.
D'après acte authentique passé par-devant le lieutenant
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civil Antoine Ferrand, le lo juin 1643, voici la liste de ces derniers : Joseph, Madeleine, Geneviève, Louis, et une petite non baptisée^ qui n'est autre, nous le verrons, qu'Armande.
Marie Hervé, veuve de Joseph Béjart, ne joua jamais la comédie, mais elle ne se sépara pas de ses enfants, qui firent leur carrière au théâtre, et, jusqu'à la fin de son existence, on la trouve toujours auprès d'eux.
Joseph Béjart fils, né vers la fin de 16 16, fut l'un des fondateurs de l'Illustre Théâtre et le compagnon assidu de MoUère-, de 1643, cependant, époque de la mort de son père, au i3 août 1645, il ne figure point sur la liste des comédiens, mais il rentra dans la troupe quand elle partit pour la province, et lui demeura fidèle jusqu'au jour de son décès. Son acte d'inhumation, communiqué par Jal, porte que le « lundy 26 mai 1659 fut fait le convoi de Joseph Beygar, comédien, pris sur le quay de l'Eschoile et porté en carrosse à Saint-Paul ».
Madeleine Béjart, baptisée à l'église Saint-Paul le 8 janvier 1 6 1 8, entra en 1 643 à l'Illustre Théâtre ; mais elle avait commencé beaucoup plus tôt sa carrière de comédienne : à dix-huit ans, elle était émancipée; à dix-neuf, en 1637, elle faisait les beaux jours du Languedoc et de la Provence, et devenait, dans cette dernière contrée, la maîtresse d'Esprit de Raimond, comte de Modène, chambellan des affaires de Monseigneur, frère unique du roi, qui la rendit bientôt mère de deux filles, insinue-t-on : l'une, Armande (la femme de Molière), et Tautre, qui fut baptisée le 1 1 juillet i638 à l'éghse Saint-Eustache, sous le nom de Françoise. Les biographes s'accordent à penser que c'est par amour pour Madeleine Béjart que Molière se fit acteur, et, de fait,
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elle possédait toutes les séductions : « Madeleine, écrit M. Arsène Houssaye, une des premières, sinon la première, prit la vraie figure de la comédienne, parce qu'elle avait la beauté, la grâce, la hardiesse, l'intelligence, qui font les dominatrices; parce qu'elle avait surtout cet emporte ment, ce diable au corps, ce chien, pour dire le mot d'aujourd'hui, parce qu'elle avait été à l'école des passions, qui est encore une meilleure école que le Conservatoire. » Reine et soubrette à la fois, cette excellente actrice, qui remplissait avec un égal talent le rôle de Dorine dans Tartuffe et de Jocaste dans la Théba'ide, mourut à cinquantequatre ans, le 17 février 1672, dans sa maison, vis-à-vis du Palais-Royal, et fut enterrée à l'église Saint-Paul, suivant ses dernières volontés.
Geneviève, baptisée aussi à l'église Saint- Paul , le 2 juillet 1624, n'avait pas vingt ans quand elle débuta sur l'Illustre Théâtre-, c'était la plus délicieuse créature qu'on pût voir, et nous empruntons encore à M. Arsène Houssaye l'image qu'il en trace, d'après un pastel original : « L'oeil est amoureux et noyé, la narine palpite, la bouche sourit. C'est une vraie femme touchée par la passion... une de ces blondes rayonnantes qui illuminent leur chemin comme les comètes... On peut juger, lisons-nous chez le même auteur, que Geneviève Béjart était une de ces nonchalantes natures qui vont où va le vent. Son esprit n'emportait pas son cœur vers les vanités de la comédie. Il semble, au contraire, que son cœur entraînait son esprit. C'a été une femme amoureuse, sinon une femme galante. On la voit passer de l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, de l'amant au mari, du mari à l'amant. »
Quant à ses mérites de comédienne, ils furent très mé-
diocres, pour ne point dire nuls. Geneviève plaisait dans les rôles de soubrettes, non parce qu'elle les remplissait à souhait, mais parce qu'elle était jolie. Peut-être est-ce la raison qui Tempêcha de conquérir par le travail un talent dont ses succès n'avaient que faire. Le théâtre, où elle n'était connue que sous le nom de Marie Hervé, demeura d'ailleurs la moindre de ses préoccupations.
Mariée, en premières noces, à Léonard de Loménie, de la famille des secrétaires d'État (27 novembre 1664), elle ne' tarda pas à devenir veuve et épousa par la suite Jean- Baptiste Aubry, paveur ordinaire du roi et poète tragique à ses heures, — un singulier accouplement! Ces secondes noces eurent lieu le 19 décembre 1672. Deux ans et demi plus tard, le 3 juillet 1675, Geneviève mourait, et, le lendemain 4, elle était inhumée au cimetière Saint-Sulpice.
Louis Béjart, baptisé à Saint-Mér}^ le 4 décembre i63o, avait treize ans à la mort de son père ; il entra donc le dernier dans la troupe de Molière, oii il acquit de la réputation dans les rôles de pères, de seconds valets et de confidents tragiques. Sa retraite date de la clôture de Pâques 1670. « Le sieur Béjart le cadet, dit Lagrange, par délibération de toute la troupe, a été mis à la pension de i ,000 livres et est sorti de la troupe. Cette pension a été la première établie à l'exemple de celle qu'on donne aux acteurs de l'hôtel de Bourgogne. Le contrat en a été passé par-devant M^ Levasseur, notaire, rue Saint-Honoré, près la barrière des Sergents, le XVP avril 1670. » Huit années plus tard, le 29 septembre 1678, il succombait à une douloureuse maladie, dans la quarante-huitième année de son âge.
A la biographie de Louis Béjart se rattachent deux souvenirs intéressants. D'Allainval raconte que le comédien
demeura estropié d'une blessure qu'il reçut au pied en séparant deux de ses amis qui se battaient sur la place du Palais-Royal. « Molière, ajoute-t-il, qui, peu de temps après, donna son Avare, chargea soîi beau-frère du rôle de La Flèche, de qui Harpagon dit, par allusion: Je ne 771e plais poi7it à voir ce chie7i de boiteux-là. Comme Béjart faisait beaucoup de plaisir, on boita aussitôt sur tous les théâtres de province, non seulement dans les rôles de La Flèche, oii cela devenait nécessaire, mais indifféremment dans tous ceux que Béjart remplissait à Paris. »
Autre anecdote. Molière venait de faire supprimer par Louis XIV le privilège qu'avait la maison du roi d'entrer gratis à la comédie. Les gentilshommes qui la composaient, blessés dans leur vanité, se portèrent en masse au théâtre, tuèrent plusieurs gagistes, et se disposaient à infliger le même sort aux acteurs, quand un homme à barbe blanche se présenta tout à coup devant eux, et d'une voix suppliante : « Messieurs, s'écria-t-il, épargnez, s'il vous plaît, un vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours à vivre! » Ce vieillard, c'était le jeune Béjart, grimé pour son rôle et dont la présence d'esprit sauva ses camarades. Reconnu par les mutins, il fut applaudi, et toute cette grande colère finit par un éclat de rire.
Nous arrivons au cinquième enfant, à cette petite non baptisée à la mort de Béjart père, et qui n'est autre, nous le répétons, qu'Armande, femme de Molière.
Aucune naissance n'a été plus discutée que celle d'Armande Béjart. Nous ne parlons pas de la misérable calomnie à laquelle Montfleury père donna un corps en accusant le grand poète d'avoir épousé sa propre fille. L'allégation, dont le roi fit d'ailleurs bonne justice, était aussi insoute-
nable qu'elle était odieuse, puisque Molière avait connu Madeleine Béjart sept années seulement après la naissance d'Armande. Mais, depuis le XVIP siècle jusqu'à nos jours, et cela malgré la lumière faite sur la question par des érudits, les biographes se sont partagés en deux camps : ceux qui prétendent qu'Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth, notre héroïne, est fille de Madeleine, et ceux qui affirment qu'elle est sa sœur cadette.
Grimarest, au temps passé , puis Voltaire par la suite, étaient des premiers; Pabbé d'AUainval comptait parmi lesseconds, ainsi que la Boudin, auteur présumée des mémoires de la. fameuse comédienne.
M. Arsène Houssaye, de nos jours, repoussant les découvertes, très probantes cependant, de Beffera, se range du fj côté de Grimarest. Eud. Soulié, au contraire, chercheur infatigable, apporte des témoignages et actes authentiques qui donnent raison à d'Allainval.
Pour notre part, nous tenons à le déclarer tout de suite, estimant excellentes les preuves fournies par Beffera et Eud. Soulié, nous avons la conviction intime qu'Armande est sœur, et non pas fille, de Madeleine.
En effet, qu'allèguent nos adversaires ? Madeleine Béjart ayant eu une fille de ses amours avec le comte de Modène, cette fille serait nécessairement Armande. Malheureusement, cette enfant s'appelait Françoise, et, suivant l'acte que nous citons plus haut, elle fut baptisée le 1 1 juillet i638, cinq années avant la naissance d'Armande. Qu'imagine-t-on alors, dans l'impossibilité de soutenir une pareille thèse? Que Madeleine eut deux filles du comte de Modène : l'une Françoise, et l'autre précisément la femme de Molière, dont on n'aurait pas trouvé l'acte de naissance?
On conçoit ce qu'a de fragile et d'illusoire un jugement qui s'appuie sur deux suppositions.
La seconde assertion se base, au contraire, sur des pièces ou papiers publics, et c'est pour cela que nous l'avons adoptée sans hésitation.
L'acte de mariage de Molière avec Armande Béjart, inscrit sur les registres de Saint-Germain rAuxerrois,à la date du lundi 20 février 1662 et publié par Beffera, porte ce qui suit :
Jean-Baptiste Poquelin, fils du sieur Jean Poquelin et de feu Marie Cresé, d'une part, et Armande-Grésinde Béjard, fille de feue Joseph Béjard et de Marie Hervé, d'autre part, tous deux de cette paroisse, vis-à-vis le Palais Royal, fiancés et mariés tout ensemble, par permission de M. de Comtes, doyen de Notre-Dame et grand vicaire de Monseigneur le Cardinal de Retz, Archevêque de Paris, en présence du dit Jean Poquelin, père du marié, et de André Boudet, beau-frère du marié; de ladite Marie Hervé, mère de la mariée; Louis Béjard et Madeleine Béjard, /rère et s/jeur de ladite mariée.
Nous savons, par conséquent, qu'Armande Béjart avait pour père et mère Joseph Béjart et Marie Hervé; pour frère et sœur Louis et Madeleine Béjart. Reste à être fixé sur la date précise de sa naissance, et c'est Eud. Soulié qui se chargera de compléter sous ce rapport les renseignements de Beffera :
« Le dernier enfant de l'huissier ou procureur Joseph Béjard et de Marie Hervé, écrit-il dans sts Recherches sur Molière et sur sa famille, est cette « petite non baptisée » qui figure à la suite de ses quatre frères et sœurs dans l'acte de comparution devant le lieutenant civil Ferrand.
« L'extrait de baptême de cette fille a, jusqu'à présent, échappé à toutes les recherches; mais on ne doit plus dou-
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ter désormais que ce ne soit la même qu^Armande-Grésinde-Glaire-Élisabeth Béjard, désignée dans le contrat de mariage de Molière comme fille de feu Joseph Béjard et de Marie Hervé, âgée en 1662 de vingt ans ou environ. Si cette dernière fille était née après la mort de son père, elle serait, très probablement, indiquée dans l'acte émanant du lieutenant civil comme enfant posthume; mais sa naissance dut précéder de bien peu le décès de Joseph Béjard, et c'est sans doute cette circonstance qui, contre Tusage, fit retarder son baptême.
« Armande Béjard est donc née au commencement de 1643 ou à la fin de l'année 1642, et elle était bien sœur, et non fille, de Madeleine Béjard, malgré ce qu'en ont dit Grimarest et tous ceux qui, d'après lui, ont donné gain de cause à la tradition, même en présence de Pacte de mariage du 20 février 1662. »
Jugeant impossible de constituer l'état civil d'Armande d'une façon plus logique que ne l'ont fait les auteurs précités, nous abordons notre biographie sans discuter davantage.
Le grand événement de l'adolescence d'Armande est l'amour de Molière. Élevée sous les yeux du poète, dont elle reçut les premières leçons , la sœur de Madeleine éveilla dans l'esprit de son maître une tendre sollicitude qui prit bientôt le caractère d'une violente passion.
A quel moment le philosophe s'aperçut-il de la métamorphose ? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'assez imprudent pour briguer la main d'une fille plus jeune que lui de vingt années, il eut assez de tact pour se gagner ses sympathies et s'assurer sa confiance. L'École des maris, que Molière fit jouer le 24 juin 1661, c'est-à-dire huit
mois avant son mariage, nous révèle le secret de sa conduite :
ARISTE, àSganarelle (Acte I, scène n).
Je tiens sans cesse
Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse,
Reprendre ses défauts avec grande douceur,
Et du nom de vertu ne point lui faire peur.
Mes soins pour Léonor (Armande) ont suivi ces maximes :
Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes;
A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti,
Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti.
Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère,
Et je laisse à son choix liberté tout entière.
Si quatre mille écus de rente bien venants,
Une grande tendresse et des soins complaisants
Peuvent, à son avis, pour un tel mariage
Réparer entre nous l'inégalité d'âge,
Elle peut m'épouser, sinon choisir ailleurs.
Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs;
Et j'aime mieux la voir sous un autre hyménée
Que si, contre son gré, sa main m'était donnée.
Molière ne se méprenait point sur le résultat de semblables procédés; gagnée par son désintéressement et sa bonté généreuse, Armande ne fit aucune opposition à devenir sa femme. Peut-être, d'ailleurs, était-elle désireuse d'échapper à la tutelle de sa sœur aînée et de porter un nom célèbre au théâtre. Quoi qu'il en soit, il n'y eut d'autre obstacle à l'accomplissement de cet hymen que la Jalousie de Madeleine. Durant les premiers mois les fiancés lui cachèrent leurs projets afin d'éviter sa colère, mais la Béjart était clairvoyante et surprit bientôt leur secret. Alors elle entra dans des emportements furieux, menaçant de perdre tout le monde si le mariage s'accomplissait. Mohère, étourdi par la tempête^ y résista maladroitement. Mais Armande, en femme coquette et volontaire, trouva le moyen de la cori-
jurer. Un beau matin elle s'enfuit chez le poète et déclara qu'elle ne quitterait son appartement que pour l'épouser : « L'éclaircissement, écrit Grimarest, causa un vacarme terrible.... Néanmoins il n'y avait point de remède, et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand bonheur qui pût arriver à Armande était d'avoir épousé Molière, qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et sa fortune pouvaient lui procurer, s'il avait été assez philosophe pour se passer d'une femme, m
La dernière réflexion de Grimarest est d'une entière justesse, et nous verrons par la suite qu'une folie satisfaite devint pour Molière la cause morale de continuels chagrins, la cause physique de sa mort ! Quelle était donc la vertu magique de cette jeune comédienne à laquelle le grand homme sacrifia son indépendance, son bonheur et sa vie ?
« Armande avait les yeux petits, mais pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir. Elle avait la bouche grande, mais on y voyait les grâces qu'on ne voit pas aux autres bouches ; cette bouche inspirait des désirs et était la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. Sa taille n'était pas grande, mais aisée et bien prise. Elle affectait de la nonchalance dans son parler et dans ses actions, mais elle avait grâce à tout cela, et ses manières engageantes avaient je ne sais quel charme à s'insinuer dans les coeurs. Pour de l'esprit, elle en montrait du plus fin et du plus délicat ; sa conversation était sérieuse, mais charmante. Capricieuse autant que personne au monde, j'en demeure d'accord; mais tout sied aux belles, on souffre tout des belles. »
Ce portrait est de Molière, et nous n'y avons rien changé. Le mari amoureux de sa femme l'a peinte ainsi
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SOUS les traits de Lucile dans le Bourgeois gentilhomme, où il s'est donné le plaisir de la faire critiquer par Covielle afin de fournir à Cléonte Toccasion de la défendre. Il est facile, au reste, de suivre les rôles d'après le dialogue que nous avons transcrit mot pour mot. Molière y tourne en compliment toutes les critiques de Covielle, une seule le trouve sans réplique : « Elle est capricieuse autant que personne au monde! » Et c'est précisément ce caractère fantasque qui fut la source des premiers déplaisirs du poète.
Il faut bien l'avouer aussi, la contrainte où. se trouvait sans cesse Armande vis-à-vis d'un mari trop âgé pour lui inspirer de l'amour, et dont elle était incapable de comprendre le génie, aigrissait sa nature et motivait ses bizarreries ou ses froideurs. Les attentions et les tendresses de Molière la gênaient, elle ne se souciait plus de son nom, maintenant qu'elle le portait, et ne participait ni aux succès ni aux peines de l'écrivain. Le pauvre philosophe ne négligeait rien cependant pour lui plaire. Les moindres désirs de sa femme étaient des ordres ; il contentait chacune de ses fantaisies et prévenait ses plus petits caprices. Tout fut inutile. Prodigue et fastueuse, M"^ Molière se donna en spectacle par la magnificence de sa mise ; futile et légère, elle attira chez elle une foule de jeunes seigneurs et de désœuvrés qui lui firent la cour et l'amusèrent de leurs sornettes
(f Molière alors, dit Grimarest, s'imagina que toute la ville en voulait à son épouse. Elle négligea de l'en désabuser; au contraire, les soins extraordinaires qu'elle prenait de sa parure, à ce qu'il lui semblait pour tout autre que pour lui, qui ne demandait point tant d'arrangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons et sa jalousie.... Aussi, après
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avoir essuyé beaucoup de froideurs et de discussions domestiques, il fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme. »
Grimarest se trompe dans sa conclusion. Molière éprouva une cruelle douleur de la conduite d'Armande. Réfugié d'abord dans sa maison d'Auteuil, où il espérait échapper par le travail à ses déceptions, il fut ramené à Paris par la jalousie et un besoin impérieux de surveiller Armande. Dès lors il ne cessa d'adresser à sa femme des prières ou des reproches, tantôt la suppliant de renoncer à ses façons galantes, tantôt la menaçant d'user de son droit d'époux en la faisant enfermer. M"^ Molière fut incorrigible, elle opposa une obstination hautaine à la volonté de son mari, lui fit des scènes violentes, rendit en un mot son intérieur tellement intolérable que Tépoux découragé finit par accepter une séparation amiable , mettant pour seule condition qu' Armande ne quitterait pas la maison.
De même que sa naissance, la conduite de M"^ Molière demeure Tobjet d'interminables débats. Jadis il était de mode de la condamner, et, la tradition aidant, on en vint à la noircir outre mesure. De nos jours un courant contraire s'est établi et une campagne de réhabilitation s'est ouverte, qui a eu pour principaux champions : George Sand, dans la préface de son Molière; Ed. Thierr}^, dans son introduction au Registre de Lagrange; Bazin, dans ses notes sur la vie de Molière, et enfin M. Auguste Vitu, auquel nous devons un article très savant, paru dans le Gaulois du 24 mai 1 87g, en attendant le volume que prépare Téminent critique.
Notre avis est qu'il y a exagération de part et d'autre, et que la cause d'Armande Béjart a trouvé des avocats plutôt
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que des juges. Cependant, comme en ces sortes de matières il est délicat de se former une opinion, et qu'en tout cas on ne doit avancer que les faits dont on possède les preuves, nous portons" à la décharge de M"^ Molière les arguments posés par Bazin, et auxquels nous renvoyons le lecteur, empêché que nous sommes de lui soumettre toutes les pièces du dossier dans une brochure de trente-deux pages.
Quanta la question d'alibi, victorieusement plaidée par M. Vitu, il serait souverainement injuste de ne point l'analyser en quelques mots. La mémoire d'Armande est assez attaquable pour ne pas la priver du bien qu'on peut en dire.
Le livre publié sous le titre la Fameuse Comédienne^ quinze ans après la mort de Molière, et dont la Boudin semble être Fauteur, affirme qu'Armande fut d'abord la maîtresse de l'abbé de Richelieu, et que, par suite d'une convention honteuse entre eux, elle en recevait quatre pistoles par jour, sans ses habits et ses régals. « Gela dura quelques mois sans trouble, continue l'ouvrage anonyme; mais Molière ayant fait la Princesse d'Élide, où la Molière joua la princesse, elle y parut avec tant d'éclat qu'il eut tout lieu de se repentir de l'avoir exposée au milieu de cette jeunesse brillante : car à peine fut-elle à Chambord, où le roi donnait ce divertissement à toute la cour, qu'elle devint folle du comte de Guiche, et le comte de Lauzun éperdument amoureux d'elle. Ge dernier n'épargna rien pour se satisfaire; mais la Molière, qui était entêtée de son héros, ne voulut entendre à aucune proposition.... Le comte de Lauzun ne perdit pas l'espérance.... il connaissait le comte de Guiche pour un homme qui comptait pour une mauvaise fortune le bonheur d'être aimé des dames.... Une se trompa point,
car la Molière, irritée des froideurs du comte deGuiche, se jeta entre les bras du comte de Lauzun.... L'abbé de Richelieu, qui avait été averti, la faisait épier avec soin. Il trouva moyen de lui surprendre une lettre qu'elle écrivait au comte de Guiche, dans le temps de leur intrigue.... L'abbé de Richelieu, enragé de trouver tant de tendresse dans cette lettre, ne s'amusa point aux reproches, qui ne servent jamais de rien.... Il résolut de la laisser, ce qu'il fit, après avoir fait apercevoir à Molière que le grand soin qu'il avait de plaire au public Fempêchait d'examiner la conduite de sa femme, et que, pendant qu'il travaillait pour tout le monde, tout le monde travaillait pour lui. »
Tel est l'acte d'accusation ; voici la réfutation de M. Vitu, basée sur l'alibi, le meilleur des arguments :
« On joua la Princesse d'Élide à Versailles le 6 mai 1 664, et la troupe de Molière fut appelée pour la première fois à Chambord le 17 avril 1669. Veut-on maintenant admettre que l'auteur de la Fameuse Comédienne se soit trompé de lieu et qu'il ait écrit Versailles pour Chambord ? Molière et Armande se marièrent le 20 février 1662, et leur premier enfant, le filleul de Louis XIV et de Madame, naquit le 19 janvier 1664. Armande n'était donc relevée de couche que depuis six semaines environ lorsque la troupe du Palais-Royal fut mandée à Versailles pour y ]o\jiQ.\:la Princesse d'Élide.... Quand donc la liaison prétendue d' Armande avec l'abbé de Richelieu aurait-elle commencé ? On laissera bien à l'accouchée six semaines de repos : nous voilà donc au i*^"" mars. Retenons cette date, puisque le pamphlet place les amours d'Armande avec l'abbé de Richelieu à l'époque qui précède immédiatement la première représentation de la Princesse d'Élide. Cela durait
sans trouble, nous dit-on ; mais Armande paraît devant toute la cour, et voilà qu'Armande devient folle du comte de Guiche, tandis que le comte de Lauzun devient fou d'elle. L'abbé de Richelieu, enragé, trouva le moyen de surprendre un billet qu'elle écrivait au comte de Guiche, et il abandonna l'infidèle après avoir, par un dernier trait de délicatesse, averti Molière que sa femme le trompait.
a Voilà des détails précis et minutieux. Il ne leur manque qu'une chose essentielle, d'être vrais, et une autre chose plus nécessaire encore, d'avoir été possibles. Car ni l'abbé de Richelieu ni le comte de Guiche n'assistaient aux fêtes de Versailles au mois de mai 1664. »
L'alibi ainsi posé, M. Auguste Vitu le prouve en établissant, l'histoire en main, qu'au mois de mai 1664 l'abbé de Richelieu était en Allemagne et le comte de Guiche en Pologne.
Pour le premier, parti en mars 1664, il mourut à Venise le 9 janvier i665, sans être revenu en France, et ne pouvait, par conséquent, disputer M"^ Molière, dans le courant de l'année 1664, ni au comte de Guiche ni au comte de Lauzun.
Pour le second, homme à bonnes fortunes en dépit du pamphlet, et qui dut à son amour pour Madame Henriette d'Angleterre la longue série de ses disgrâces, il avait jugé prudent, en i663, de s'exiler en Pologne, et, les gazettes annonçant son entrée solennelle à Varsovie le 2 mai 1664, il lui devenait impossible de se trouver à Versailles, où les fêtes, commencées le 7 mai, se terminèrent le i3 du même mois.
« Ainsi, s'écrie victorieusement M. Vitu, des trois personnages mis en scène par le libelle, à propos de la Prin-
cesse d'Élide, en voilà deux qui se trouvent hors de cause pour absence dûment constatée, ce qui nous dispenserait à la rigueur de nous occuper du ipoisjème. »
Poursuivant son argumentation et précisant les faits, M. Vitu expose maintenant que, dut-on lire Fontainebleau au lieu de Chambord ou 'Versailles, et placer les prétendues intrigues de M"^ Molière dans cette dernière ville, où la Pi'incesse dElide fut jouée une seconde fois le 21 juillet 1C64, l'accusation ne serait guère plus soutenable. Richelieu, en effet, était absent comtne il a été clairement démontré; Lauzun, probablement, n'assistait pas davantage à la fête. Quant au comte de Guiche, qui était présent, il se trouvait dans une situation d'esprit à rendre absolument invraisemblables des intrigues avec une comédienne. Plus amoureux que jamais d'Henriette d'Angleterre et profondément désespéré, il fut contraint, à cette même époque, de remettre entre les mains de Louis XIV les lettres et le portrait de Madame. De plus, il dut se battre en duel avec de Vardes, qui Tavait trahi, et les préoccupations de ce combat n'étaient point minimes , si l'on réfléchit que de Vardes passait pour le gentilhomme le plus redoutable de la cour de France.
« Telles furent, pour le comte de Guiche, conclut l'écrivain, les plaisirs du court séjour de Fontainebleau dans l'été de 1664... A quelque temps de là, n'évitant un nouvel exil que par un départ volontaire, il prit du service en Hollande, et n'obtint la permission de revenir à Paris qu'en 1671, après la mort funeste de Madame. On sait qu'il mourut, peu de temps après le fameux passage du Rhin; le 29 novembre 1673, âgé de trente-cinq ans, à Kreuznach, dans le Palatinat, de chagrin autant que de fatigue. »
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Contre la partie de son plaidoyer que M. Vitu appuie sur des dates il n'y a rien à objecter; les chiflres ont leur logique inexorable, et M"^ Molière ne saurait être coupable des intrigues qu'on lui prête durant les représentations de la 'Princesse dÉlide.
Maintenant, et en exceptant l'abbé de Richelieu, qui, parti pour l'Allemagne au commencement de 1664 et mort à Venise le 9 janvier i6()5, ne peut, de toute impossibilité, avoir été l'amant d'Armande , affirmera-t-on de la même sorte que M"^ Molière n'ait pas été la maîtresse du comte de Guiche et du comte de Lauzun? La chose ne saurait s'admettre aux représentations de la Princesse d'Élide. Nous en sommes persuadé avec M. Vitu, et les racontars de la Fameuse Comédienne sont mensongers sur ce point. Mais quelle preuve opposer à cette hypothèse que, les relations de M"^ Molière avec Guiche et Lauzun ayant réellement existé, la Boudin ou l'auteur quelconque du libelle les ait ensuite arrangées à sa guise, choisissant son temps et son décor suivant son bon plaisir ou celui de son lecteur? Les chroniques scandaleuses n'agissent pas autrement, et, ne l'oublions pas, les mémoires de la Fameuse Comédienne sont une sorte de chronique commandée et payée par Fraus Rottemberg, libraire à Francfort, qui avait la spécialité de ces ouvrages à sensation. Cela, encore une fois, est une simple hypothèse, appuyée pourtant sur la tradition qui prête pour amants à M"^ MoHère au moins les comtes de Guiche et de Lauzun.
Le premier, nous dit M. Vitu, était trop occupé de sa passion pour Henriette d'Angleterre, et le second fut trop épris des charmes de M'"^ de Monaco pour songer à une comédienne. A ces arguments nous objecterons que nos
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grands seigneurs n'y regardaient pas d'aussi près, et que chiffonner en passant la cornette d'une fille de théâtre était peccadille assez indifférente pour que leur conscience d'amoureux ne s'en embarrassât point.
De l'examen impartial et approfondi du ménage de Molière il ressort clairement que, si .Armande fut calomniée dans son temps, elle est aujourd'hui trop défendue, ce qui d'ailleurs a toujours lieu pour les réhabilitations posthumes. M"^ Molière fut despote, coquette, vaniteuse et légère; M"^ Molière eut des intrigues, peu importe avec qui. La vérité est que l'époux en fut à ce point assuré qu'il dut s'effacer d'abord, puis rompre avec une femme dont la conduite le mettait au désespoir. Ce qui demeure non moins prouvé, c'est que plus tard, quand à sa prière ses amis lui eurent ménagé un rapprochement avec Armande, la résolution qu'il prit d'éloigner les rivaux en accomplissant ses devoirs d'époux lui fit cesser l'usage du lait pour se mettre à une nourriture tonique dont l'abus irrita sa poitrine, redoubla sa toux et abrégea ses jours. Le fait est certifié par Grimarest lui-même, qui se montre cependant d'une indulgence extrême envers M"^ Molière.
Dans quelle proportion Armande Béjart fut-elle coupable? La question est brûlante, et nul ne saurait la résoudre. Les chagrins domestiques qui assaillirent continuellement Molière, ses larmes et ses déboires, sont là, en tout cas, pour condamner sa femme.
Sur ce dernier point, tous les biographes ont un avis semblable. Rapportant une conversation que le poète philosophe eut un jour avec Rohaut et Mignard, ses amis : oc Ne me plaignez-vous pas, lui fait dire Grimarest, d'être d'une profession et dans une situation si opposées aux sen-
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timents et à Thumeur que j'ai présentement? J'aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulents, sur lesquels je n'avais pas compté dans les commencements, et auxquels il faut que je me donne tout entier malgré moi. Avec toutes les précautions dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans réflexion sont accoutumés de tomber. Oui, mon cher monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes, et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que j'étais trop austère pour une société domestique. »
Et Molière, accentuant ses griefs contre Armande dans le cours de l'entretien , poursuit en ces termes : « Ma femme me laisse impitoyablement dans mes pensées, et, occupée seulement du désir de plaire, en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse. Encore si je pouvais jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterais pour m'étourdir sur mes chagrins et sur mon inquiétude ! Mais vos occupations indispensables et les miennes m'ôtent cette satisfaction. «
La Boudin, de son côté, insiste sur la douloureuse situation de répoux, et nous ne croyons pas être blâmé pour avoir emprunté à son ouvrage un passage absolument inattaquable en ce qu'il est la peinture fidèle des sentiments de Molière à cette époque.
La scène se passe à Auteuil, sous les frais ombrages auxquels le grand écrivain allait demander le repos de l'esprit et Toubli de ses chagrins.
Molière, disent les Mémoires, qui avait écouté son ami
Chapelle avec assez de tranquillité, lui répondit : « Je vois bien que vous n'avez encore rien aimé, et vous avez pris la figure de Tamour pour Tamour même. Si ma patience m'a appris qu'on pouvait fuir le péril, mon expérience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible de l'éviter... Comme elle était encore fort jeune quand je l'épousai , je me crus un peu moins malheureux que la plupart de ceux qui prennent de pareils engagements; aussi le mariage ne ralentit point mes empressements; mais je lui trouvai tant d'indifférence que je commençai à m'apercevoir que toute ma précaution avait été inutile, et que ce qu'elle sentait pour moi était bien éloigné de ce que j'aurais souhaité pour être heureux. Je me fis à moi-même ce reproche sur une délicatesse qui me semblait ridicule dans un mari, et j'attribuai à son humeur ce qui était un effet de son peu de tendresse pour moi; mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon erreur... Cependant mes bontés ne l'ont point changée. Je me suis donc déterminé de vivre avec elle comme si elle n'était pas ma femme; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi ! Ma passion est venue à tel point qu'elle va jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts; et, quand je considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être une même difficulté à détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blâmer... Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur : mon idée en est si fort occupée que je ne sais rien en son absence qui me puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on peut sentir, mais qu'on ne saurait dire, m'ôtent l'usage de la réflexion.
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Je n'ai plus d'yeux pour ses défauts; il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable... »
Molière adorait sa femme : on en juge non seulement par la conversation qui précède, mais encore d'après le témoignage de ses contemporains. Hardi dans ses ouvrages et toujours prêt à fustiger le vice ou le ridicule, sans se soucier des représailles, il se montrait avec Armande faible et désarmé, s'irritant à chaque nouveau dédain de sa femme, puis regrettant ses emportements et mettant à se rapprocher d'elle la persistance jalouse des vieux maris. « Molière, écrit Voltaire, tout philosophe qu'il était d'ailleurs, essuya dans son domestique les dégoûts, les amertumes et quelquefois les ridicules qu'il avait si souvent joués sur le théâtre : tant il est vrai que les hommes qui sont au-dessus des autres par les talents s'en rapprochent toujours par les faiblesses. » '
Quelques écrivains, pour excuser Armande, ont prétendu que Molière, de son côté, avait des torts, qu'il continua de subir, après son mariage, l'influence despotique de Madeleine Béjart; qu'en tout cas, il n'eut le courage de chasser ni de sa maison ni de son cœur la de Brie, avec laquelle il avait entretenu des intrigues amoureuses. Sur ce dernier point Grimarest se charge de nous édifier. La de Brie était certes une bonne fille, mais elle n'avait rien pour captiver ni retenir un amant.
K Est-ce par la vertu, la beauté ou l'esprit, disait quelqu'un à Molière au temps de ses relations avec elle, que cette comédienne vous a séduit ? Vous savez que La Barre etFlorimont sont de ses amis, qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette, et qu'elle n'a pas le sens commun. — Je sais tout cela. Monsieur, répondit Molière, mais je suis
accoutumé à ses défauts ; il faudrait que je prisse trop sur moi pour m'accommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni le temps ni la patience. »
«Peut-être, conclut Grimarest, qu'une autre n'aurait pas voulu de pareils attachements. Il traitait l'engagement avec négligence, et ses assiduités n'étaient pas trop fatigantes pour une femme; en huit jours une petite conversation, c'en était assez pour lui. »
Mais que servent ces détails d'alcôve ? Molière eut des fantaisies, des caprices passagers ; il n'éprouva jamais qu'un amour sérieux, un amour qui survécut à l'offense, et auquel il revint toujours, en dépit de ses serments et de ses belles résolutions. C'est ainsi qu'Armande Béjart lui donna les trois enfants dont nous sommes amené à dire un mot en passant.
Le premier, qui se nommait Louis, naquit le 19 janvier 1664 et fut baptisé le jeudi 28 février. C'était le filleul de Louis XIV et d'Henriette d'Angleterre, qui se firent représenter par le duc de Créquy et la maréchale -du Plessy. Louis MoUère mourut l'année même de sa naissance, et fut enterré à Saint-Germain l'Auxerrois, le 1 1 novembre 1664.
Le second enfant de Molière fut une fille, elle eut pour parrain le comte de Modène, pour marraine Madeleine Béjart, sa tante, et fut baptisée le 4 août i665. Esprit-Madeleine Molière survécut seule à son père. Enlevée dans la suite par le sieur de Montalant, qui l'épousa, elle alla demeurer avec lui à Argenteuil, où elle s'éteignit le 23 mai 1723 sans postérité.
Enfin le troisième enfant, qui dut le jour à la dernière réconciliation d'Armande et de son mari, naquit le 1 5 septembre 1672 et mourut le 1 1 octobre suivant, un peu moins d'un mois après sa naissance. Il avait nom Pierre-Jean-
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Baptiste- Armand, et était filleul de Boileau Puimorin, frère de Despréaux, et de M"^ Mignard, fille du peintre célèbre. • Quatre mois après la perte de ce fils, et dix-huit mois après s'être réconcilié avec sa femme, le grand Molière succombait ( 1 7 février i G7 3 ) .
M"^ Molière se montra, dans les premiers temps de son veuvage, à la hauteur de ses devoirs. L'archevêque de Paris, Harlay de Ghampvalon, s'opposait à ce que l'illustre comédien fut enterré chrétiennement. Armande lui adressa une requête dans laquelle, après avoir exposé les instances de son mari pour recevoir les sacrements et le refus obstiné des prêtres Lenfant et Lechat de se déranger, elle concluait :
Ce considéré, Monseigneur, et attendu que dessus, et que ledit défunt a demandé, auparavant que de mourir, un prêtre pour estre confessé, qu'il est mort dans le sentiment d'un bon chrestien, ainsy qu'il a été témoigné en présence de deux dames religieuses, demeurant en la même maison, d'un gentilhomme nommé M. Couthon, entre les bras de qui il est mort, et de plusieurs autres personnes, et que M. Bernard, prestre habitué en l'Eglise Saint-Germain, lui a administré les Sacrements, à Pasques dernier, il vous plaise, de grâce spéciale, accorder à ladite suppliante que son dit feu mary soit inhumé et enterré dans ladite église Saint- Eustache, sa paroisse, dans les voyes ordinaires et accoutumées, et ladite suppliante continuera les prières à Dieu pour votre prospérité et santé.
Comme cette éloquente supplique restait sans réponse, M"^ MoUère alla trouver le roi à Versailles, et, s'étant jetée à ses pieds, elle le conjura démettre un terme aux résistances de l'archevêque; puis, sur l'hésitation de Louis XIV, elle ne craignit pas de s'écrier, dans un élan de franchise impétueuse, que, si son mari était criminel, ses crimes avaient été autorisés par Sa Majesté !
On n'ignore pas le résultat de la démarche. Le roi
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donna, pour la forme, un ordre d'inhumation, que Ghampvalon n'exécuta qu'à moitié :
Nous avons permis au sieur curé de Saint- Eustache, disent les registres de l'Archevêché à ce propos, de donner la sépulture ecclésiastique au corps du deffunct Molière, dans le cimetière de la paroisse, à condition, néanmoins, que ce sera sans aucune pompe, et avecq deux prcstres seuUement et hors des heures du jour, et qu'il ne se fera aucun service solennel pour luy, ny dans la dite paroisse Saint-Eustache, ny ailleurs, mesme dans aucune églize des réguliers, et que nostre présente permission sera sans préjudice aux règles du rituel de nostre églize que nous voulons estre observées selon leur forme et teneur.
Ainsi, le curé de Saint-Eustache ayant défense d'assister au convoi, deux prêtres seuls accompagnèrent le corps, qui ne fut pas même présenté à Téglise, et qu'on transporta de nuit au cimetière Saint-Joseph le mardi 21 février 1670.
Ici se placent deux traits qui font honneur à Armande Béjart, et que nous n'aurions garde de passer sous silence.
Au moment des funérailles, raconte Voltaire, « la populace, qui ne connaissait dans Molière que le comédien, et qui ignorait qu'il avait été un excellent auteur, un philosophe, un grand homme en son genre, s'attroupa à la porte de la maison w. La veuve, pour changer les intentions évidemment hostiles de cette foule, eut l'heureuse inspiration de lui jeter par la fenêtre une centaine de pistoles en l'invitant, avec des termes si touchants, de prier pour son mari « que ces misérables, qui auraient sans savoir pourquoi troublé l'enterrement, accompagnèrent le corps avec respect )).
Quant au second trait, je ne puis que le donner sous l'autorité de Titon du Tillet, qui le rapporte avec une admiration un peu exagérée. « La veuve de Molière, raconte-t-il,
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fit porter une grande tombe de pierre qu'on plaça au milieu du cimetière Saint-Joseph, où on la voit encore (1732). Cette pierre est fendue par le milieu, ce qui fut occasionné par une action très belle et très remarquable de cette demoiselle. Deux ou trois ans après la mort de Molière, il y eut un hiver très froid. Elle fit voiturer cent voies de bois dans ledit cimetière, lequel bois fut brûlé sur la tombe de son mari pour chauffer tous les pauvres de son quartier : la grande chaleur du feu ouvrit cette pierre en deux. Voilà ce que j'ai appris, il y a environ vingt ans, d'un ancien chapelain de Saint-Joseph, qui me dit avoir assisté à l'enterrement de Molière. «
Tels sont les actes, malheureusement peu nombreux, dont nous pouvons louer Armande Béjart; à côté abondent les sujets de blâme. Il est incontestable, par exemple, que la veuve de Molière ne regretta pas longtemps son mari; que, treize jours après la mort de ce dernier, elle remontait sur les planches, et que, peu curieuse de la gloire du grand homme, elle se dessaisit de ses manuscrits ou fragments de pièces entre les mains du comédien Lagrange.
Nous n'avons pas à consigner l'aventure du président Lescot, qui, trompé par la Ledoux sur l'identité de sa maîtresse, crut posséder M'^^ Molière alors qu'il jouissait des faveurs d'une certaine La ^Tourelle. C'est une affaire qui se dénoua devant les tribunaux, sur la juste plainte de M"^ Molière, et dans laquelle notre biographie n'a pas à intervenir. Ce qu'il importe de dire, c'est qu'Armande ne se corrigea pas de sa coquetterie après la mort de son époux, et que la tradition lui prête pour dernier amant un sieur du Boulay, qui obtint ses bonnes grâces en lui
promettant de lui donner son nom. D'après la même tradition, qui, avouons-le, prend son origine dans les mémoires de la Boudin, c'est à un mauvais sentiment que M"^ Molière aurait obéi en se remariant. Une de ses camarades, la demoiselle Guyot, entretenait depuis longtemps des relations avec Guérin-d'Estriché, comédien de sa troupe : elle résolut de le lui enlever, le poursuivit de ses assiduités, et Tencouragea de telle sorte que celui-ci, désireux peutêtre de succéder au grand Molière, l'épousa le 3i mai
Quant à notre actrice, elle s'attira par cette sotte équipée des risées et des quolibets dont le quatrain suivant est un échantillon :
Les grâces et les ris régnent sur son visage, Elle a l'air tout charmant et l'esprit tout de feu; Elle avait un mari d'esprit qu'elle aimait peu, Elle en prend un de chair qu'elle aime davantage.
De ce dernier mariage, Armande eut un fils qui mourut en 1708; elle avait sans cesse tenu sa fille, Madeleine Molière, éloignée de la maison, de peur qu'en grandissant auprès d'elle l'enfant ne vieillît la mère. On a conservé à ce sujet un mot piquant de Madeleine. Chapelle lui ayant demandé un jour quel âge elle avait : « Quinze ans et demi, répondit-elle bien bas, mais n'en dites rien à ma mère ! »
Nous ne savons trop si la Béjart fut heureuse avec Guérin. En tout cas, celui-ci prétendit être maître chez lui et surveilla sa femme, ce qui lui réussit à merveille, car, tous les écrivains l'affirment, depuis son second mariage Armande mena une conduite exemplaire.
Après vingt-trois ans de ménage, M^'^ Guérin mourut le
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3o novembre 1700, comme le constate son acte de décès, inscrit sur les registres de la paroisse Saint-Sulpice :
Le 2 décembre 1700, a été fait le convoi, service et enterrement de Damoisellc Armande, Grczinde, Claire, Elisabeth Béjart, femme de M. François, Isaac Guérin, officier du roi, âgée de cinquante-cinq ans, décédée le dernier jour de novembre de la présente année, dans sa maison, rue de Touraine. Et ont assisté audit convoi, service et enterrement, Nicolas Guérin, fils de ladite défunte, et M. Jacques Raisin, officier du roi et ami de ladite défunte, qui ont signé.
Nous nous sommes trop étendu sur Texamen de la femme pour qu'il nous soit loisible de beaucoup parler de la comédienne. Ce dernier côté d' Armande Béjart est d'ailleurs moins intéressant que le premier.
Cependant Tartiste ne manquait point de talent; on dit même qu'elle s'acquittait assez bien des seconds rôles tragiques. Mais c'est surtout dans la comédie qu'il faut la chercher; elle y était piquante, naturelle, et nuançait d'une façon intelligente et fine tous les personnages qui lui étaient confiés. Nous savons déjà qu'elle joua la princesse d'Élide et Psyché; ajoutons à son répertoire les rôles de Célimène dans le Misanthrope, d'Elvire dans Tartiiffe, de Lucile dans le Bourgeois gentilhomme, d'Angélique dans le Malade imaginaire^ et de Léonor dans l'Homme à bonnes fortunes. M"^ Molière avait, en outre, une voix sympathique, et chantait avec une égale facilité le français et l'italien. Elle parlait môme cette dernière langue assez correctement pour que Champmeslé lui confiât un rôle tout en italien dans sa comédie le Parisien, représentée le 7 février 1682.
Mais, de tous les moyens qu' Armande imaginait pour s'attirer les faveurs du public, il n'en fut aucun qu'elle
caressât avec plus d'amour que la toilette et les ajustements. Sans autre souci du rôle qu'elle représentait, il lui fallait de brillants atours ! Cette manie même de se faire belle, en dépit de la raison, lui attira plus d'une fois les justes remontrances de son mari.
Molière, assez aveuglément épris de sa femme pour lui pardonner ses caprices et lui passer toutes ses fantaisies, ne badinait pas quand il s'agissait de théâtre.
Un soir, c'était à la première de Tarluffe, comme Armande se parait d'une robe magnifique qu'elle avait commandée en secret et dont elle espérait merveille : « Qu'est ceci, fit le maître, qui se présenta inopinément, et que signifie cet ajustement? Ne savez- vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Vous voilà éveillée et ornée comme pour aller à une fête! » Et M^^^ Molière essayant de répliquer : « Allons, déshabillez-vous sans tarder, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être. » La pauvre actrice suppHa, puis elle menaça de ne point jouer : peine inutile ! il fallut obéir ! Qui sait si la même fermeté n'eût pas mieux servi l'époux dans son ménage que les prières et les concessions où nous rougissons d'avoir vu s'abaisser le philosophe?
Pour en rester à M"^ Molière, elle sut se gagner bon nombre d'admirateurs, et Loret figure des premiers parmi eux. Plusieurs fois il chanta ses louanges dans sa gazette rimée , d'où nous détachons ce sixain flatteur :
Pour vous peindre, belle Molière, Il faudrait qu'un dieu jeune et beau Guidât les traits de mon pinceau.
C'est une grâce singulière
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Qui brille en ce jeu doux et fin, C'est un esprit C'est vous enfin!
Visé fit l'éloge d'Armande dans son Mercure galant de février 1682, et nous trouvons, dans les Entretiens galants, ouvrage paru chez Barbin en 1 681, le passage suivant :
Si M"^ Molière retouche quelquefois à ses cheveux, si elle
raccommode ses noeuds et ses pierreries, ses petites façons cachent une satire judicieuse et naturelle. Elle entre par là dans le ridicule des femmes qu'elle veut jouer, mais enfin, avec tous ses avantages, elle ne plairait pas tant, si sa voix était moins touchante. Elle en est si persuadée elle-même que l'on voit bien qu'elle prend autant de divers tons qu'elle a de rôles différents; et quoique la comédie soit un spectacle, j'ai toujours cru qu'au théâtre, comme ailleurs, les gens délicats préfèrent souvent le plaisir d'entendre à celui de voir.
N'omettons point de dire, pour compléter la carrière dramatique d'Armande Béjart, qu'après la mort du maître, LuUi, qui n'attendait qu'une occasion favorable pour s'emparer de la salle du Palais-Royal, s'y établit sans scrupule. La veuve de Molière réclama contre cette usurpation, mais ce fut en vain; il fallut céder la place et aller s'installer sur le théâtre construit par Sourdeac en face de la rue Guénégaud, où la troupe donna ses représentations jusqu'au mois d'avril 1689.
M''^ Molière, devenue M''^^ Guérin, fut comprise dans la réunion de 1680 avec les demoiselles de Champmeslé, Guyot, de Brie, Beauval, Raisin, etc. . . , et prit sa retraite le 14 octobre 1694 avec une pension de 1,000 livres.
Il ne faut pas que le blâme infligé à la veuve de Molière,
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au sujet de son second mariage, rejaillisse sur Guérin de façon à nous rendre injustes envers lui.
C'était, au dire des contemporains, un homme plein d'honneur, de probité, et telle fut Pestime que lui portaient ses camarades qu'au soir oij il eut une attaque d'apoplexie (25 juillet 1717) les comédiens refusèrent de continuer la représentation commencée et préférèrent rendre l'argent.
Au point de vue du théâtre, Guérin avait une certaine valeur. Réussissant d'une manière toute spéciale les rôles à manteau et les confidents tragiques, il concourut au succès d'un grand nombre de pièces nouvelles et s'acquit de la réputation dans les personnages de Ghrysante, du Flatteur; de "S^alère, du Distrait; de l'Intendant, du Double Veuvage ; de Rutile, de Manlius, etc.. «On sait également, écrit un biographe, qu'il jouait avec un art et en même temps un naturel admirables les rôles de l'Avare, du Grondeur, de M. Guillaume (avocat Patelin ^ ; de Chrysale, des Femmes sajfantes; et, dans la tragédie, les grands confidents, tels que Théramène, Arbate et Narcisse. Son talent pour les récits fut longtemps célèbre; on se souvint longtemps aussi d'une habitude qu'il avait prise dans celui de Théramène.
« Les acteurs tragiques portaient alors une large perruque à trois marteaux. Or toutes les fois que Guérin arrivait à ce vers :
J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils!
il ne manquait pas de rejeter régulièrement derrière lui un de ces trois marteaux. »
Né à Paris, en l'année i636, Isaac- François Guérin, sieur d'Estriché, fit d'abord partie d'une troupe de cam-
ARMANDE Bl£JART yg
pagne, ainsi que la plupart des acteurs de son temps. En 1672 il débutait au Marais, passait en 1673 au théâtre Guénégaud, et était compris dans la réunion de 1680.
A dater de cette dernière époque, le comédien resta trente-sept ans au théâtre, ce qui constitue pour lui une carrière dramatique d'un demi-siècle à peu près. Encore ne songeait-il pas à se retirer, soit qu'il eût besoin des applaudissements du public, soit qu'il redoutât la monotonie delà vie privée, et certainement il fût mort sur les planches, sans l'attaque d'apoplexie dont nous parlions tout à l'heure, et qui le surprit dans les coulisses à l'instant oià il allait entrer en scène.
Cependant Guérin se rétablit vite, mais un embarras qui lui survint à la langue provoqua sa retraite. Peut-être il eût pu jouer encore, si l'on s'en rapporte au témoignage de Lemazurier : « Il paraît, dit cet auteur, que les médecins trouvèrent moyen de détourner la paralysie sur un autre organe, puisqu'à l'époque de sa mort, arrivée le 28 janvier 1728, dans la quatre-vingt-douzième année de son âge il conservait un esprit très sain et une mémoire admirable. En juin 1723, le roi lui avait accordé une pension de trois cents livres sur sa cassette; et il est très probable, quoique nous n'ayons pu en avoir la certitude, qu'il eut la pension ordinaire de mille livres ; il l'avait du moins plus que doublement méritée. »
Le second mari d'Armande n'était, par conséquent, ni un homme sans mérite ni un comédien sans talent. Mais que fut cette médiocre personnalité en comparaison de Molière, et comment la Béjart, en un jour de caprice, arracha-t-elle de ses propres mains la glorieuse auréole qu'un
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grand homme lui avait mise au front ? Insouciante du génie, elle-même signa sa déchéance, et, renonçant de son plein gré au nom illustre de Molière, elle accepta de paraître devant la postérité sous celui de la Guérin!
Imp. Jouaust.
Jouaiist £d.
Imp.A Salmon