‹ Action socialiste: Première sérieChapitre 27 sur 47 · PAIX ET REVANCHE · texte numérisé non relu

PAIX ET REVANCHE

« La Dépêche » du samedi 3i décembre i88^

La Franco veut la paix, sans humiliation et sans faiblesse, mais elle veut la paix. Elle en a besoin pour développer sa fortune, arrêtée, sinon atteinte, par une longue crise; elle en a besoin pour mener à bien l'œuvre admirable qu'elle a entreprise : fonder dans un pays de révolutions contradictoires un régime définitif de liberté, et réaliser, par une série de tâtonnements, la formule de constitution qui convient à la France du suffrage universel. Une démocratie ardente s'agite en elle, cherchant sa voie et son équilibre, qu'elle ne trouverait peut-être pas au milieu des secousses extérieures. Il faut résoudre la question redoutable posée à la France par Paris, en qui se résument les grandeurs et aussi les difficultés de notre histoire. C'est seulement dans le calme et la tranquillité des esprits que nous pouiTons faire leur part aux communes et à la nation. Nous avons, si je puis dire, les bras surchargés de problèmes, et comment, dans ces conditions, souhaiter la guerre?

« La Dépêche » du samedi 3i décembre i88^

Quelques esprits inquiets disent parfois : « Nous l'aurons un jour ou l'autre, autant vaudrait tout de suite. » — Mais il serait criminel de devancer les événements. « L'Europe, ajoutent-ils, plie sous les armes, il faut en finir. » — Mais d'abord, quelque lourd que soit le fardeau militaire, l'Europe n'en est pas écrasée. Elle a eu sous sa cuirasse des années de prospérité merveilleuse. Les Etats modernes, par l'accroissement de la population, par la multiplication des capitaux, par l'intensité du travail, sont des colosses de vigueur. Longtemps encore ils pourront porter, non sans fatigue, mais sans péril, d'énormes budgets de défense nationale. D'ailleurs, est-il certain qu'une guerre nouvelle nous permettrait de désarmer? Serions-nous si\rs, même victorieux, d'écraser à ce point notre adversaire, que nous n'ayons plus de précautions à prendre? Donc nous devons nous tenir avec fermeté, avec suite, sans aucune crise de nervosité, à la politique de paix.

Mais nous n'avons pas seulement besoin de la paix ; nous avons besoin, pour reprendre notre travail, d'avoir confiance en la paix. La paix est-elle menacée? Il semble difficile d'admettre que l'Allemagne veuille de gaieté de cœur se jeter sur nous. On dit, il est vrai, que INI. de Bismarck aurait changé de sentiment, qu'effrayé du double péril extérieur et intérieur que la première génération de l'empire va léguer à la seconde,

PAIX ET REVANCIIK

il voudrait liquider, avant la mort du vieil empereur, le péril extérieur par une grande guerre. C'est possible à la rigueur. Et voilà pourquoi nous devons toujours, calmes et armés, guetter l'horizon. Mais cette audace suprême n'est guère probable ; car le prestige même du vieil empereur, qu'elle escompte, pourrait s'évanouir aux premières émotions de la première bataille. Dans l'efTort immense de M. de Bismarck pour combler, avec l'Italie, l'Angleterre, la Roumanie, le vide laissé par la Russie, je ne vois qu'une inquiétude défensive prodigieusement agissante .

Mais, au-dessus des résolutions plus ou moins pacifiques des deux peuples, ily a une cause aiguë de conflits toujours possible : c'est la question d'Alsace-Lorraine. Le noble pays de France, comme disaient nos aïeux, a été dépouillé de deux provinces, qui sont restées Irançaises de cœui*. et qui doivent le redevenir de lait, n est impossible à la démocratie française d'accepter cette mutilation. La République a débuté par un eflbrt héroïque contre l'étranger; elle n'est pas l'aflaiblissenient, elle est l'exaltation de l'idée de patrie. La démocratie se perdrait, si elle entrait dans le monde tête basse, si elle achetait d'un peu de terre française le repos et la liberté. Il y à au fond des consciences françaises deux sentiments également sincères : ni guerre, ni renoncement. Gambetta le comprenait bien, lorsqu'il parlait à la nation de la justice immanente. Il

C( La Dépêche » du samedi 3i décembre i88y

voyait que notre pays avait foi dans une réparation pacifique, sortie du mouvement même de l'histoire. Mais n'est-ce point un rêve énervant qu'il faut repousser? N'y a-t-il point là un prétexte imaginé par notre faiblesse, qui ne veut pas prendre un parti, qui ne sait ni oublier ni reconquérir, et qui attend sans savoir quoi ?

Je conseille à ceux qui veulent connaître l'Allemagne de lire le livre si pénétrant et si vivant que M. Lavisse vient de publier sur l'Allemagne impériale. Deux vérités dominent tout. La première, c'est que l'unité allemande était attendue, espérée depuis longtemps par la nation, qu'elle était dans la logique des sentiments depuis que l'Allemagne avait pris par la pensée conscience de son unité morale, et dans la logique des faits depuis qu'au nord de l'Allemagne une puissance militaire redoutable s'était formée. Mais il y a une seconde vérité qu'il faut bien retenir, c'est que si l'Allemagne aime l'unité allemande, elle n'aime point la forme qu'a prise cette unité, c'est-à-dire la domination prussienne. Presque tous les membres de l'empire allemand sont, chose inouïe, des vaincus de date récente. Or, c'est le militarisme prussien, devenu, depuis 1870, le militarisme allemand, qui a été l'instrument de cette défaite et qui la perpétue; le roi de Prusse tient toute l'Allemagne par l'araiéc dont il est le chef. Voilà pourquoi tous ceux, en Allemagne, qui veulent

Page 1