L ORGANISATION DE L ENSEIGNEMENT PRIMAIRE
pendance et de leur autorité morale, nous risquons de décourager le personnel enseignant, et, par suite, d'amoindrir, d'arrêter le mouvement de l'enseignement primaire, qui est, à l'heure présente, si vous y réfléchissez bien, la seule richesse du peuple.
Il le faut d'autant moins que jamais les circonstances politiques et sociales n'ont fait au parti républicain un devoir plus impérieux de pousser à fond l'enseignement populaire. (Très bien! très bien! à gauche.)
Quand je songe aux périls que peut encore courir dans ce pays la liberté, aux évolutions inévitables et prochaines du monde du travail, aux devoirs d'une démocratie libre, qui doit faire une élite humaine des multitudes elles-mêmes... (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs), je ne puis m'empêcher de trouver que l'enseignement du peuple est encore dans notre pays à l'état d'ébauche et de rudiment.
Et ce n'est pas seulement parce que la fréquentation des écoles est insuffisante, malgré la fiction de l'obligation; ce n'est pas seulement parce que le nombre des écoles primaires supérieures est encore presque dérisoire ; ce n'est pas parce qu'il y a un grand nombre d'écoles où un seul instituteur a à sa charge, comme M. le rapporteur l'indique dans son substantiel rapport, jusqu'à soixante-dix et quatre-vingts élèves. Non ! c'est parce que nous ne donnons pas aux enfants qui
Chambre des députéx. Séance du i" décembre iS6\S
fréquentent l'école jusqu'à l'âge de treize ou de quatorze ans tout l'enseig-nenient auquel ils ont droit, et cela faute de maîtres sullisannuent éclairés, faute, peut-être aussi, d'ambition suflisante de la part de la démocratie pour l'avenir des classes laborieuses.
Messieurs, faites un seul instant ce parallèle : voyez l'enfant de la Ijourgeoisic qui sort de nos lycées, s'il le veut, vers l'âge de quatorze ans. Il connaît ou il peut connaître les lois les plus générales du monde physique, les principaux organes de la vie et leur fonctionnement; il connaît les grands traits de riiistoire de France et même les grands traits de la civilisation humaine. Il connaît les noms et l'histoire sommaire des grands honnnes qui ont honoré l'immanité. Il a été fornu' au sentiment de l'art, et il a pu goûter et comprendi'e la beauté simple et grande des chefs-d'o'uvre, depuis YOdj-ssée — dans la traduction, bien entendu — jusqu'aux cluï'urs àWthaUe, jusqu'aux FeuiUes d'automne.
Mettez en face la masse des enfants du peuple qui sortent de l'école à treize ou quatorze ans. Oh ! messieurs, je ne réclame pas pour eux la môme culture sous la môme forme, mais je ne sais pas en vertu de (juel préjugé nous leur refuserions une culture équivalente. (7Vr.s bien! très bien! à gauche.)
Loi'squ'on voit que l'éducation des enfants de la
L OUGANISATIOX 1)K T. ENSETGXEMKNT IMlIMAllîK
bourgeoisie est conduite dès les premiers pas en vue d'une culture très haute et très générale; lorsqu'on voit que, dans les classée les plus liumbles, les enfants de la bourgeoisie sont confiés à une série de maîtres très éclairés, très remarquables, surtout depuis les conditions nouvelles que vous avez justement exigées dans ces derniers temps pour la classe élémentaire, on a le droit de dire ([u'on n'a pas encore t'ait pour les eni'ants du peuple tout ce à quoi ils ont droit. Et cependant ce seront des travailleurs, des citoyens et des lionnues, et, à tous ces titres, et pour les luttes et pour les joies de la vie, ils ont droit aussi à un (mseignement qui soit aussi plein et aussi conqjlet à sa manière que celui qui est donnée aux enfants de la bourgeoisie.
Messieurs, il faut que les enfjints du peuple soient mis en état tout d'abord de saisir rapidement les grands traits du mécanisme politique et administratif... (Apj)lau(/lssi'iiieiits ii-oniquos à droite), oui, je dis qu'ils soient mis en état de les saisir rapidement. (Très bien! très bien! à griuche.) Et vous savez liien pourquoi vous protestez : c'est parce que vous êtes dans l'intention de leur refuser ce minimum de clarté nécessaire. Vous savez bien qu'il y a encore, à l'heure actuelle, dans ce J)ays de France, — et c'est peut-être là-dessus que vous comptez, — trois ndllions
Chambre des députés. Séance du i" décembre 1888
d'électeurs qui s'imaginent volontiers que les milliards du budget circulent au hasard de toutes les convoitises.
A droite. — C'est vrai!
M. Jaurès
Vous dites que c'est vrai. Eh bien, précisément, vous ne tiendriez pas ce langage si vous ne comptiez, pour leur faire croire ces choses, sur l'ignorance de ces électeurs déshérités. (Applaudissements à gauche.)
Oui, il y a, à cette heure, des centaines de mille de gens naïfs, auxquels des effrontés qui envahissent de plus en plus la politique cherchent à faire croire que les membres de la commission du budget délibèrent autour d'une cuve pleine d'or et qu'il y a là de mystérieux partages. (Très bien! très bien! à gauche.) Nous n'ayons donc pas assez réagi, par le développement de l'instruction, contre les ténèbres de l'ignorance accumulées depuis des siècles par les régimes antérieurs. Nous n'avons pas pu aérer les couches profondes du peuple, et c'est là le secret non pas de la crise que nous traversons, mais du péril qui se môle à cette crise.
Messieurs, il faut encore apprendre à cette jeune démocratie le goût de la liberté. Elle a la passion de l'é-