LES QUALITES D^UN « DIRIGEANT
I. Préparation technique et préparation sociale : la première est excellemment faite dans les collèges et écoles, la seconde ost trop souvent nulle et non avenue. — Appel aux « professionnels ». — Une brochure qui s'adresse aux ingénieurs présents et futurs. — II. Les différents types de l'ingénieur moderne. — Ordonner et se faire obéir sont deux. — Un directeur d'usine auquel ses ouvriers font prendre des vessies pour des lanternes. — Sévérité et surveillance ne suffisent pas. — III. Le secret pour se faire écouter. — La collaboration ouvrière. — IV. L'intérêt affectueux à l'égard des collaborateurs. — V. L'application pratique des théories sociales. — Un directeur d'imprimerie obligé de faire son apprentissage. — Premier règlement. — VI. Établir le contact entre le patron et les ouvrière. — Le contact sur le terrain professionnel. — Un conseil d'usine. — VII. Succès et revers. — Réplique à quelques grincheux. — VIII. La question religieuse.
Pour être un bon ingénieur, j'entends un véritable dirigeant^ il ne suffit pas d'être brillamment sorti d une de nos grandes écoles.
Un jeune homme qui remplit ces conditions possédera certainement les connaissances techniques nécessaires. Mais, à supposer que de ce côté son savoir fût complet (et il ne saurait f être sans la pratique) y il manquera encore « quelque chose » à notre ancien
élève de Centrale ou des Mines, et ce « quelque chose » ne s'acquiert que par un apprentissage spécial. Les écoles préparatoires enseignent bien les mathématiques et toutes les sciences physiques et naturelles; elles n'oublient qu'un point — mais d'importance pour le futur ingénieur : apprendre à conduire des hommes.
Dès lors, notre ingénieur sera obligé de se tirer d'affaire, seul, se laissant guider au petit bonheur par les événements, sans règle directrice — et l'on ne saurait s'étonper que, dans ces conditions, notre jeune homme ne songe guère à exercer une action sociale.
Quand il était sur les bancs du collège, on lui a consciencieusement rempli la cervelle à l'en faire éclater. Ainsi l'exigent les programmes d'admission aux écoles. Mais on a négligé de l'instruire en vue de sa mission sociale. Je sais peu de maisons où l'on se préoccupe de former dans le futur ingénieur le conducteur d'hommes qui aura une influence morale, et partant une responsabilité quelquefois lourde.
Et ce que nous disons pour la formation des candidats-ingénieurs, nous pourrions le répéter pour celle des candidats-officiers. Mais ce n'est point le lieu de traiter cette question délicate : il nous sera seulement permis de déplorer que, trop souvent, on se contente d'assurer le savoir technique et que l'on ne s'inquiète i pas suffisamment de préparer les jeunes gens au rôle \ qu'ils auront à jouer dans la société. Ce devrait être i cela, l'éducation! j
Pour cette préparation professionnelle, pourquoi ne ! point faire appel au concours des « gens de la partie » ? i Pourquoi ne pas demander, par exemple, à quelques j « anciens » de venir faire, dans l'année, cinq ou six : causeries devant leurs futurs collègues — officiers et j ingénieurs en expectative? On ne saurait procurer î
Dans cette étude, il y a plusieurs chapitres qui traitent de questions très différentes, quoique toutes cependant se rapportent à la vie industrielle. Nous considérerons d'abord les « lettres » sur « la direction dans l'usine ». Elles contiennent des remarques d'un haut intérêt pratique dont beaucoup d'entre nous peuvent tirer profit.
M. Rivière suppose qu'il écrit à un jeune homme tout frais émoulu de l'École Centrale et lui portraiture — à notre intention — les deux ou trois types princir paux de l'ingénieur moderne.
« ... Il y a plusieurs sortes d'ingénieurs, dit-il.
« Certains (peu nombreux, il y en a cependant) s'occupent le moins possible de leur affaire, ils s'attachent à deviner les idées et les goûts de leur directeur, pour les satisfaire. C'est un moyen très pratique pour arriver aux honneurs.
« ... D'autres, plus nombreux, se confinent dans la partie technique; ils accumulent calculs sur calculs, expériences sur expériences; ce sont les chercheurs, ils arrivent aussi, quoique plus lentement. A mon avis, ils seront un jour des ingénieurs remarquables, jamais des chefsy au sens réel de ce mot.
« Enfin, certains, tout en se livrant aux études théoriques, aux expériences qui permettent l'amélioration des procédés industriels et le perfectionnement de l'outillage, comprennent que les machines sont conduites par des hommes et qu'il est nécessaire de s'occuper de la direction de ces derniers.
« Ceux-là, seuls, envisageant tous les éléments de la direction, deviendront un jour des chefs, des diri-
raconte une authentique histoire qui montre comment cette surveillance du chef est parfois habilement déjouée.
Il y avait une fois, dit-il, un directeur qui avait imposé un procédé de conduite pour les fours à puddler. L'ordre était regrettable et son ingénieur le déplorait à part lui.
Or, le lendemain de la promulgation de ce décret, ledit ingénieur, assis dans le bureau du contremaître^ se livrait à d'arides calculs sur le rendement des fontes.
Le bureau dominait la halle, et de là, on pouvait apercevoir les vingt-quatre fours en marche- Le directeur arrive à l'entrée de la halle du puddlage, subitement, sans prévenir, bref, il tombait du ciel. L'ingénieur, absorbé par ses études, ne voyait rien.
Le directeur entre, il examine le premier four de droite, très bien; le premier four de gauche, parfait; le deuxième de droite, encore mieux; le deuxième four de gauche, non moins bien.
Pendant qu'il constatait avec satisfaction que le cinquième four de droite était aussi en ordre que les quatre premiers, les hommes du premier four de droite remettaient tout en état, c'est-à-dire d'une ma-^ nière diamétralement opposée à celle préconisée par le directeur. Et ainsi de proche en proche, derrière lui, les fours reprenaient leur marche normale; de telle sorte que, lui parti de la halle, tous les fours sans exception marchaient comme auparavant. Quant à l'ingénieur, il n'avait rien vu.
A-t-il bien fait, a-t-il mal fait d'être à ce point absorbé par ses chiffres? Je ne le sais, répond M. Rivière, mais comme il aurait été réprimandé si la consommation de houille avait monté, conséquence fatale
leur donnez un ordre à faux? Tenez, je les entends comme si j'y étais : « Ah ! mon bonhomme, tu veux « faire le malin parce que tu es sorti d'une école ; tu « veux tout savoir. Bien ! Nous te laisserons t' enferrer, « nous t'obéirons à la lettre; ce que tu veux faire « on l'a essayé sans succès déjà. Tu te feras attraper « par le directeur et ce sera bien fait. » Le jour où, par derrière, on parlera ainsi de vous, vous resterez l'ingénieur, vous ne serez plus le chef, et vous ferez bien de changer d'usine pour être directeur, sinon je plaindrai vos actionnaires. »
Et notre auteur justifie son conseil :
« Voyons, dit-il, raisonnons un peu. Pourquoi croyez-vous si peu à l'intelligence de vos ouvriers? Que leur dites-vous en résumé? Simplement ceci : « Je connais la partie technique, elle m'amène à telle « solution; cette solution, il faut l'exécuter sur une « machine que je ne connais pas comme vous, puisque « je n'y travaille pas. Essayons ensemble d'arriver « à la réussite pratique. » L'ouvrier sera flatté de votre confiance, car s^ous le traitez comme un collaborateur et non comme une machine. A votre loyauté il répondra en général par une loyauté pareille, il vous dira ce qu'il sait; car, enfin, cette expérience que vous vous proposez de faire, elle n'est plus seulement vôtre, elle devient aussi son expérience ; il engage sa responsabilité, il est intéressé à ce qu'elle réussisse ; si elle échouait après cela, lui-même serait atteint dans sa réputation professionnelle. »
A l'appui de son affirmation, M. Rivière apporte son propre exemple : « J'ai toujours eu foi, déclaret-il, dans la loyauté de l'ouvrier que je pouvais appeler professionnel (j'insiste sur ce mot, il a son importance), et cette confiance je la lui ai toujours laissé voir; voilà bientôt vingt ans que je commande ainsi
nous, la principale raison du succès de M. Rivière dans son action patronale.
Cette raison, nous la trouvons dans son amour pro^ fond et désintéressé pour tous ses collaborateurs, si modestes que soient leurs fonctions.
En veut-on une preuve?
L'auteur des « Lettres sur la direction dans l'usine » conseille à son jeune confrère de connaître les noms de tous ses ouvriers, de savoir s'ils sont mariés, de s'informer du nombre de leurs enfants, des maladies de ces derniers.
Ici, l'on nous permettra de citer textuellement :
— Pouvez-vous, après une absence, demande-t-il à l'ingénieur novice, dire à l'un de vos hommes : a Charles, comment va votre dernier petit qui avait la coqueluche quand je suis parti? »
— Mais, mon cher camarade, vous... Comment dirai-je ? Vous rêvez tout haut, mais enfin vous rêvez, permettez-moi de vous le dire. Le nom de mes ouvriers, leurs femmes, leurs enfants..., et puis encore la coqueluche !... Vous avez bien dit la coqueluche?
— Certainement, la coqueluche, la rougeole, et en général toutes les maladies des enfants.
— Je comprends votre étonnement, mais c'est ainsi . Le jour où vous connaîtrez cela, vous serez maître absolu de vos hommes.
— Et pourquoi donc, mon Dieu?
— Tout simplement, parce que vos hommes se tiendront ce raisonnement : « Notre ingénieur a beaucoup à faire, expériences, analyses, calculs, instructions nouvelles, réparations, etc., et il trouve un moment pour penser à nous en dehors de l'usine, mais il nous aime vraiment cet homme ! »
« Lorsqu'un ouvrier, affirme en terminant M. Ri-
Monographie d'un conseil d'usine^ Marques de fabrique patronale et oui^rière, la Commission mixte de l'industrie du liçre, les Conseils de prud'hommes.,. Nous étudierons une des « expériences sociales » les plus intéressantes faites par M. E. Rivière : celle qui a trait à l'organisation de son atelier et à l'institution d'un conseil d'usine. Quand on lit les vingt à vingt-cinq pages où se trouve racontée cette expérience, on est frappé par la sincérité du narrateur : il ne nous dit pas, il ne nous laisse même pas habilement entendre qu'il a fait merveille et qu'il a réussi de tout point. Nullement. Il expose simplement ce qu'il a fait et ne nous cache point qu'il reste encore beaucoup à obtenir. Cette modestie dans le récit suffirait à nous donner confiance.
Des circonstances, dans l'exposé desquelles nous n'avons point à entrer, avaient amené M. Rivière à la direction d'une importante imprimerie à Blois.
L'ancien élève de l'École centrale était aussi étranger à cette ville et aux habitudes de la région qu'aux détails techniques de l'industrie elle-même* « Toutes conditions excellentes, fait-il remarquer, pour être trompé par mes ouvriers s'ils l'avaient voulu. Ils ne l'ont pas voulu, car dès la première heure j'avais dit nettement ces choses, déclaraiït en même temps que j'avais trop confiance en leur loyauté pour les soupçonner un moment. Parole généreuse peut-être, dirat-on, mais très imprudente aussi et de nature à enlever immédiatement toute autorité au chef. Ni généreuse, ni imprudente, mais vraie, et de nature à empêcher les ouvriers de profiter de ce manque d'habileté professionnelle que le premier ordre donné aurait révélée facilement; parole prudente au contraire, car la loyauté native de l'ouvrier répugne à tromper qui se confie à lui. »
quant aux amateurs, rien à faire avec ces messieurslà. »
Le règlement était exécuté, mais il était loin d'être accepté. « Pour les esprits superficiels. Tordre existe quand la règle n'est pas violée ; pour ceux qui veulent aller au fond des choses, cet ordre n'existe qu'au moment où l'ouvrier comprend la règle et l'accepte librement. » A l'imprimerie de Blois, cette acceptation nécessita de longs mois d'efforts.
Avant tout, il fallait établir un contact entre le patron et les ouvriers. « Dans l'atelier, le contact n'existe pas; il y a simplement un travail à faire qui nécessite, d'un côté les ordres du chef, de l'autre l'exécution de ces mêmes ordres par les ouvriers. En dehors de l'atelier, le contact n'existe pas davantage. S'il n'y a pas camaraderie, familiarité, ce qui discrédite le chef sans le faire aimer, il y a hostilité d'autant plus grande de la part de l'ouvrier que celuici, pendant la journée de travail, est ou se croit plus courbé sous la volonté de son chef. »
Ce contact ne peut s'établir que sur le seul terrain professionnel, intermédiaire entre celui de l'atelier et de l'extérieur. « Le patron y pénètre, non plus comme chef donnant des ordres, mais comme pro^ fessionnel de la direction, il s'y trouve avec les professionnels de l'exécution; une sorte d'égalité s'établit, ell.e permet la discussion calme et fructueuse. » C'est sur ce terrain que M. Rivière s'efforça d'amener le contact avec ses ouvriers.
spontanés, sortes de champignons, poussant aussi vite, sans plus de racines et tout aussi vénéneux que ces derniers... La défiance des autres ouvriers s'était éveillée ; elle devait, pendant des mois et des années, paralyser en grande partie les efforts du patron ; c'était un insuccès.
« Cependant, un mot lancé dans la conversation me permit d'affirmer que je n'avais jamais eu l'intention de remplacer les compositeurs par des femmes et de toucher au salaire. Les têtes se relevèrent et un peu de vie sembla animer ce petit... Sahara. C'était un «uccès, faible, il est vrai, mais c'était un succès cependant. »
Peu à peu les rapports furent moins froids. Après les premières séances, il fallut sortir des généralités et donner un aliment pratique aux réunions.
On mit en discussion le troisième point du programme, qui avait trait aux meilleurs moyens de relever l'industrie. « Cette fois, les langues se délièrent; les ouvriers sortaient de leur silence par trop respectueux; les dévoués, n'ayant plus à affirmer leur dévouement, se retirèrent; les professionnels vinrent seuls, et la vie anima le conseil d'usine. » Désormais, les réunions furent intéressantes et suivies.
Le contact était pris et de véritables succès — sur le terrain professionnel — purent être constatés.
En voici deux ou trois parmi les plus caractéristiques :
1° A la suite de l'étude en commun d'une nouvelle installation, la consommation du gaz passa, pour l'é-
« Le lendemain, les délégués viennent retrouver le patron.
« — Monsieur, vous avez été franc vis-à-vis de nous^ en nous montrant vos calculs et les forfaits acceptés, nous vous en remercions. Notre intérêt est lié au vôtre, vous ne pouvez perdre sans que nous perdions nousmêmes, nous abandonnons notre gratification.
« Lorsque cette réponse me fut faite, le conseil d'usine avait trois mois d'existence, le chemin parcouru était considérable. »
Voilà un fait montrant que la sagesse pratique n'est pas chose inconnue dans le monde ouvrier : il établit, une fois de plus, que si, des deux côtés, on veut y mettre de la bonne volonté, il n'est pas impossible de s'accorder.
J'entends bien les critiques de quelques grincheux, heureux de prendre en faute ceux qui ont le tort de bien agir. Donc ces grincheux font observer que le patron en question — ce patron que nous louons cependant — a réduit quelque peu les salaires. Et ils se voilent la face !
Nous ne saurions contester le fait puisque nous avons rapporté les propres paroles de M. Rivière. Mais nous nous permettons de faire simplement remarquer qu'il s'agit là d'un labeur momentané, dont le prix avait été fixé, à forfait,, par le prédécesseur du patron que nous « louons » . Il n'y a donc pas eu baisse définitive, mais seulement baisse accidentelle. D'ailleurs, pour clore le débat, il nous suffira de noter qu'à l'imprimerie de Blois les ouvriers sont payés suivant le tarif accepté car la fédération ouvrière. Que ceux qui donnent plus jettent la prenïière pierre !
« Or, comment l'industriel saura-t-il que ses ouvriers sont ou non pratiquants? Il faudra ou que ceux-ci viennent le lui confier, ou qu'il les rencontre à l'église. En dernière analyse, l'industriel divise ses ouvriers en : ouvriers assistant aux ofiRces auxquels il assiste luimême, ou venant lui révéler leurs sentiments intimes ; ouvriers n'assistant pas à ces offices ou ne se disant pas catholiques.
« Il semble que cette division parle d'elle-même et cependant il faut insister encore, car beaucoup, avec la meilleure foi du monde, se font sur ce point d'étranges illusions. Remarquons bien que si le croyant sincère est toujours un pratiquant, le pratiquant n'est pas nécessairement un croyant sincère. »
Et à l'appui de cette observation, M. Rivière cite un exemple personnel : « Voici, dit-il, qu'en écrivant ces lignes, surgissent devant mes yeux des figures sur lesquelles il me serait facile de mettre des noms. Ouvriers, employés qui allaient dévotement à la messe de huit heures, au salut de quatre heures, dans telle paroisse parce qu'ils savaient y rencontrer leur nouvel ingénieur... Deux ans auparavant, ces mêmes hommes suivaient à la Loge leur ancien ingénieur franc-maçon notoire. »
De ces considérations, il ne faudrait pas conclure que le directeur de l'imprimerie de Blois se désintéressât du côté religieux.
(( Ces jours derniers, dit-il, causant avec un homme que j'estime et que j'aime, bien que nos idées soient diamétralement opposées, cette question était soulevée au cours de la conversation.
« — Vous espérez donc ramener un jour vos ouvriers à votre foi religieuse ?
« — Oui, et du fond du cœur, ils le savent, je le leur ai dit. Mais je prétends y parvenir, peut-être pas de
non mariés ne tiendraient pas de pareils propos devant leur mère ou leurs jeunes frères... »
Pour s'exprimer ainsi, avec chance sérieuse ^être écouté^ il faut être un chef estimé, inspirant à tous ses collaborateurs, confiance et sympathie.
Sans se laisser rebuter par les insuccès et sans craindre les longs efforts, M. Rivière a su, par son loyal dévouement, conquérir respect et affection : mais. Tune et l'autre, il les doit, outre ses qualités personnelles, aux cordiales réunions du Conseil d'usine qui lui ont permis de dissiper bien des préventions et d'établir entre ses ouvriers et lui-même des relations pleines de franchise.
Il y a donc là une institution qui, pour la paix sociale, peut être d'un précieux secours. L'expérience de Blois est venue corroborer de nombreuses expériences antérieures qui toutes avaient abouti aux mêmes heureux résultats. Il ne nous déplaît pas de constater cet accord dans la démonstration.