PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICBELIICU, 28 btS
Il y avait deux mois que j'avais résolu de devenir un homme. J'étais parti avec mon chien et mon fusil vers la forêt. J'avais beaucoup souffert dans les villes. Des amis m'avaient renié; j'avais été spolié de mes biens; il ne m'était resté qu'un vieux logis délabré dans cette contrée de marais et de bois. Moimême, en ce temps je n'avais encore qu'une conscience mal éveillée. Mes malheurs étaient nés en partie de mes fautes. Je ne commençai à vivre et à penser avec mes propres forces qu'à partir du moment où je fus rendu
à la pauvreté et à la nature.
Maintenant j'étais seul et nu comme la lande. Je gagnai avec Misère le cœur frais de la foret. Mon Dieu! c'était là un singulier nom qu'on avait donné à cette bonne bête.
J'aurais pu le porter tout aussi bien que lui. Je descendis donc sous les arches vertes. Je bus à larges gorgées le vin de silence et d'oubli. Et doucement un homme nouveau entra en moi, comme aussi un homme inconnu était entré dans la forêt. Il me vint ainsi, à la place de mon âme malade, une âme vierge et saine qui regarda du côté de l'Orient.
« Voilà, Misère, toi et moi à présent sommes comme deux frères. » Je caressais le chien, je lui parlais comme à moi-même. Mon rire clair montait sous les arbres. J'étais le roi de la forêt, je» tuais pour l'orgueil de tuer.
Or un jour Misère s'allongea, la tête entre les pattes, en gémissant : ses yeux brillaient sombrement ; je vis qu'il aspirait à l'amour des femelles. Je cessai de lui parler comme si c'eût été là une trahison. Moi aussi autrefois, j'avais beaucoup aimé une petite folle qui s'appelait Dinah. Je pensais joyeusement :
Tu t'es détaché de la société, tu es devenu un homme sauvage ; tu n'as plus même une femme. Le soir, quand niontait la lune, nous rentrions à la maison. Autrefois, mon père et mes oncles venaient là au temps de la chasse. Le chien couchait près de moi sur une litière de feuilles.
Au bout du second mois, je descendis vers la lisière. Une peine sourde me laissait sans pensées. Je regardai longtemps du- côté des hameaux : je ne les apercevais pas, mais je savais qu'ils étaient là-bas. C'était un étrange sentiment qui me gonflait les narines. De la peine, du désir, je n'aurais pu dire. Etant de- 'meuré un peu de temps les yeux perdus au loin, je rentrai dans le bois. J'abattis, dans l'orgueil de ma force, deux geais, un écureuil et un chat sauvage. Maintenant encore une fois le vin vert des solitudes me grisait. J'appelai : Misère, Misère I Je pris cette bête dans mes bras comme un être humain. J'éprouvais une grande joie de penser qu'elle avait peutêtre une âme comme moi. Je criais des mots tendres, sans suite. Ma voix tout à coup m'ef-
Maintenant j'étais seul et nu comme la lande. Je gagnai avec Misère le cœur frais de la foret. Mon Dieu I c'était là un singulier nom qu'on avait donné à cette bonne bête.
J'aurais pu le porter tout aussi bien que lui. Je descendis donc sous les arches vertes. Je bus à larges gorgées le vin de silence et d'oubli. Et doucement un homme nouveau entra en moi, comme aussi un homme inconnu était entré dans la forêt. Il me vint ainsi, à la place de mon âme malade, une âme vierge et saine qui regarda du côté de l'Orient.
« Voilà, Misère, toi et moi à présent sommes comme deux frères. » Je caressais le chien, je lui parlais comme à moi-même. Mon rire ' clair montait sous les arbres J'étais le roi de la forêt, je» tuais paur l'orgueil de tuer.
Or un jour Misère s'allongea, la tête entre les pattes, en gémissant : ses yeux brillaient sombrement ; je vis qu'il aspirait à l'amour des femelles. Je cessai de lui parler comme si c'eût été là une trahison. Moi aussi autrefois, j'avais beaucoup aimé une petite folle qui s'appelait Dinah. Je pensais joyeusement :
Tu t'es détaché de la société, tu es devenu un homme sauvage; tu n'as plus même une femme. Le soir, quand niontait la lune, nous rentrions à la maison. Autrefois, mon père et mes oncles venaient là au temps de la chasse. Le chien couchait près de moi sur une litière de feuilles.
Au bout du second mois, je descendis vers la lisière. Une peine sourde me laissait sans pensées. Je regardai longtemps du- côté des hameaux : je ne les apercevais pas, mais je savais qu'ils étaient là-bas. C'était un étrange sentiment qui me gonflait les narines. De la peine, du désir, je n'aurais pu dire. Etant de- "^meuré un peu de temps les yeux perdus au loin, je rentrai dans le bois. J'abattis, dans l'orgueil de ma force, deux geais, un écureuil et un chat sauvage. Maintenant encore une fois le vin vert des solitudes me grisait. J'appelai : Misère, Misère I Je pris cette bête dans mes bras comme un être humain. J'éprouvais une grande joie de penser qu'elle avait peutêtre une âme comme moi. Je criais des mots tendres, sans suite. Ma voix tout à coup m'ef-
fraya comme si quelqu'un d'autre que moi avait parlé sous les arbres. Je ne croyais pas que le son de ma voix m'aurait fait mal un jour. Cordial et bon Misère ! je regardai profondément dans ses yeux ; ils étaient limpides et chauds. Mon image s'y refléta; j'avais oublié la forme de mon visage; et alors tendrement je pleurai. Jamais je n'avais aimé personne autant que ce chien.
Avec mon couteau, chaque matin, je rayais une branche taillée à l'arbre. Une raie était un jour, je ne connaissais plus le nom des jours. Les heures maintenant coulaient d'un flot d'éternité égal. Cependant, par une vieille habitude, je continuais à marquer le temps d'une aube à l'autre. Je sus ainsi que pendant toute une semaine je n'étais plus descendu à la lisière delà forêt. Mon cœur battait sauvagement à l'idée qu'il y avait là, à quelques heures de marche, des filles aux petits seins pointus. Je n'aurais eu qu'à traverser la lande, j'aurais marché droit devant moi jusqu'aux hameaux. Vois-tu, Misère, toi, tu es une bête : tu soupires après l'aboi des chiennes; mais
moi, je suis le maître de ma chair.. Aucune femme jamais ne mettra le pied dans ma forêt. Je/lépeçai le chat sauvage ; je raclai avec un silex sa peau saigneuse, et ensuite je dormis la tête dans cette fourrure, chaude encore de vie. Le poil des bêtes me coulait aux doigt» une volupté cruelle, plus délicieuse que la toison féminine.
Après tout, j'étais libre et heureux. Ma carabine me procurait largement ma subsistance. Je mettais cuire auxlandiers du ramier, du lapin, un fumet savoureux d'écureuil.
Misère avait la moitié de la bête. Et une source fraîche coulait dans le taillis, près de la maison. C'était aussi le temps de Tairelle et des fraises sauvages. Si seulement un pauvre visage humain de temps en temps avait pu apparaître le long du bois, je n'aurais rien eu à envier à personne. Le matin il montait au soleil de petites fumées où s'évaporait la rosée nocturne. Ainsi le mal que les hommes m'avniont fait, lui aussi s'était dissipé en un n linge loger.
Le dixièiiiô jour, le chien avec moi vint
fraya comme si quelqu'un d'autre que moi avait parlé sous les arbres. Je ne croyais pas que le son de ma voix m'aurait fait mal un jour. Cordial et bon Misère ! je regardai profondément dans ses yeux ; ils étaient limpides et chauds. Mon image s'y refléta; j'avais oublié la forme de mon visage; et alors tendrement je pleurai. Jamais je n'avais aimé personne autant que ce chien.
Avec mon couteau, chaque matin, je rayais une branche taillée à l'arbre. Une raie était un jour, je ne connaissais plus le nom des jours. Les heures maintenant coulaient d'un flot d'éternité égal. Cependant, par une vieille habitude, je continuais à marquer le temps d'une aube à l'autre. Je sus ainsi que pendant toute une semaine je n'étais plus descendu à la lisière delà forêt. Mon cœur battait sauvagement à ridée qu'il y avait là, à quelques heures de marche, des fllles aux petits seins pointus. Je n'aurais eu qu'à traverser la lande, j'aurais marché droit devant moi jusqu'aux hameaux. Vois-tu, Misère, toi, tu es une bête : tu soupires après l'aboi des chiennes; mais
moi, je suis le maître de ma chair.. Aucune femme jamais ne mettra le pied dans ma forêt. Je^dépeçai le chat sauvage ; je raclai avec un silex sa peau saigneuse, et ensuite je dormis la tête dans cette fourrure, chaude encore de vie. Le poil des bêtes me coulait aux doigt» une volupté cruelle, plus délicieuse que la toison féminine.
Après tout, j'étais libre et heureux. Ma carabine me 'procurait largement ma subsistance. Je mettais cuire auxlandiers du ramier, du lapin, un fumet savoureux d'écureuil.
Misère avait la moitié de la bête. Et une source fraîche coulait dans le taillis, près de la maison. C'était aussi le temps de Tairelle et des fraises sauvages. Si seulement un pauvre visage humain de temps en temps avait pu apparaître le long du bois, je n'aurais rien eu à envier à personne. Le matin il montait au soleil de petites fumées où s'évaporait la rosée nocturne. Ainsi le mal que les hommes m'avni^nt fait, lui aussi s'était dissipé en un n linge lugor.
Le dixièino jour, le chien avec moi vint
vers la lisière. J'étais résolu à traverser la lande. Pavais laissé mon fusil à son clou, j'avais pris le bâton du pèlerin. Je ne sais pas ce que j'aurais dit aux laboureurs des hameaux. Peut-être je leur aurais seulement serré la main et je serais reparti. Misère, devant moi, flairait des pistes, la queue haute. Un battement apeuré parfois montait des fourrés, le pesant coup dfetiles d'un coq de bruyère ou bien un lapin détalait en martelant le sol. Non, pas aujourd'hui. Misère! A bas! La huche là-bas est pleine de pain vermeil qui n'a pas le goût de la mort. C'était une idée qui ne m'était pas encore venue. Il y avait une heure que le soleil était levé. Un arôme subtil de serpolet poivrait l'air. Les mouches lourdement dormaient pendues aux gommes. Une paix fraîche, un silence d'oiseaux s'attardaient; je commençai à distinguer la lande nue dans le brouillard léger.
Maintenant j'avais vraiment conscience d'être devenu un autre homme.
Un rire délicieux s'éperla vers les derniers arbres. Misère, serait-ce la fauvette grise ou
le loriot, ou le linot ? Un oiseau inconnu a chanté dans les chênes, au bord de la sente.
Cependant le chien n'aboyait pas; il agitait la queue et moi je serrais de toutes mes forces mon cœur entre mes mains. Mon Dieu, il y avait si longtemps que je n'avais entendu un rire humain ! A présent des voix s'élevaient, fraîches comme le vent et l'eau. Il y en avait trois et l'une était plus claire, presque la voix d'un enfant. 11 faut courir, il faut crier à pleine poitrine: « Un homme est là! un homme vit solitaire dans ces bois ! » Tout doux, Misère! A pas lents, de peur que le craquement des ramilles ne les effarouche ! Oui; silencieusement, cela vaut mieux ainsi. Toute la forêt battait dans mon cœur.
Elles étaient trois, assises dans les fougères, des paniers légers à leurs pieds. Avec un geste lent de la main elles égrappaient la fraise des bois, leurs lèvres se mouillaient d'un jus rose. Je m'étais avancé en étouffant le bruit de mes semelles et je les regardais avec des yeux aigus. J'étais le chasseur sauvage descendu dans la région des
proies fraîches. Elles sentaient la marjolaine, récorce tiède, l'eau fumante d'aurore. Elles avaient Fodeur du matin dans les cheveux.
Mes narines follement se tendaient vers cette chair sucrée. Un tremblement secouait mon bâton dans ma main. C'était une vision heureuse et lointaine comme un songe. Je ne voyais pas le visage de celle dont la voix avait un charme d'enfance ; je ne distinguais que la rondeur lisse de son cou et la courbe fine de ses épaules. Elle me resta ainsi dans ce moment cachée comme une destinée. Mais les deux autres avaient le regard hardi et brillant; leurs seins levaient sous l'étoffe tendue des corsages. Celles-là, je les aurais emportées à la force des poings dans le taillis. Et toutes trois, inconscientes du mâle farouche qui les guettait, continuaient à jaser en riant, dans la paix divine du matin. Leur corps frais baignait dans l'ombre givrée d'aiguail. Un rais de soleil parfois traversait d'une épingle d'or leurs chevelures bleues et rousses.
Une force sauvage me persuada de leur apparaître avec mes yeux forcenés, avec la
beauté terrible de mes bras ouverts. L'une d'elles peut-être'déjà connaissait l'amour : je l'aurais caressée, je lui aurais chuchoté des paroles insidieuses. Mais mon souffle court haletait, me flambait la bouche. Les mots n'auraient pu passer à travers mes dents serrées. Et déjà le temps de la décision virile avait fui. Une langueur lâche m'amollit. Ce fut Misère qui me sauva. Avec un frétillement de la queue, il allait d'elles à moi, et moi à petits pas obliques je vins à mon tour, l'air rusé. J'avais jeté mon bâton dans les fougères. Je ne ressemblais plus à un homme qui a tué dans la forêt.
La plus hardie se mit à rire et toutes trois maintenant se tenaient là, avec une petite fraise dans leurs mains. Je pensai : celle-là sûrement est allée au bois avec d'autres hommes. Je n'aimais pas sa grosse bouche animale. Si j'avais pu choisir, c'eût été la troisième que j'aurais emmenée dans la maison.
Son visage ne m'était plus inconnu; il tournait vers moi de limpides yeux confiants.
Cette onde claire de son regard doucement
stilla dans mon âme nouvelle. C'était un autre regard que celui dont m'avaient regardé les femmes : il était simple et ingénu ; il sembla s'ouvrir pour la première fois à la vue de l'homme; et moi aussi je croyais voir pour Ua première fois le visage d'une vierge. Le matinal crépuscule attardé de la forêt s'en alla. La fraîche matinée moçita de l'orient bleuté de ses yeux. J'aurais voulu toucher sa robe chastement. Je pris une petite grappe de fraises à ses pieds ; j'en détachai le fruit humide et me mis à le sucer lenteinent en la regardant. Et je dis : « Il y en a de bien plus belles près de la maison. »
Alors la grande fille à la mine hardie s'écria : « Ma compagne et moi étions levées à Taubette. Et voici, nous allons à la ville pour nous louer. C'est aujourd'hui le marché des servantes. »
Il y avait là-bas un homme jeune qui était obligé de mettre lui-même cuire aux landiers son gibier. Je ne savais comment lui demander si la troisième aussi allait offrir ses services à la ville. Elle s'aperçut que je regardais
Tenfant aux- veux frais. « Ohl celle-là, me dit-elle avec dédain, c'est une petite d'au delà de chez nous. Elle aura de la peine à se louer, A peine elle commence à travailler. L'autre année, sa mè;e a passé : elle n'a plus personne. » — Oh ! songeai-je avec un étrange mouvement de joie, ces petites mains-là ont déjà cousu un suaire et elle est seule dans la vie comme toi dansla forêt. Je la tenais maintenant nue en pensée, ses petits seins dressés dans le tremblement de mes mains. Pourtant, si elle et moi avions été seuls, des choses profondes me seraient montées du cœur. J'aurais couché doucement ma tête dans ses genoux comme un enfant malade.
Tputes trois achevèrent de manger leur provision de fraises; et,puis elles ramassèrent leurs paniers et se levèrent. Ma vie se déchira comme si l'heureuse vision déjà pâlissait dans le matin charmant. Je dis à laplus jeune avec desyeux tendres et rusés : «Ecoute, je reviendrai ici chaque nlatinàla même heure pendant six jours». Elle caressa le chien ; elle ne parut pas étonnée; et comme ensemble elles s'é-
taient remises à marcher, elle se retourna vers moi et de loin me cria : « Pendant six jours ». Non, tout de suite, toi de qui je ne sais pas même le nom. Ne t'éloigne pas, reviens sur tes pas, ô toi la jeunesse et la beauté I Misère tristement me regardait et puis flairait ses traces. Je ne savais plus si c'était le matin ou la nuit. Cependant avec une voix découragée, je répondis: « Pendant six jours! Penses-y bien! »
Quelle ironie I J'étais venu dans la forêt pour y vivre solitaire et libre comme un homme des âges jeunes de la terre et à présent ma joie s'en était allée par le brouillard bleu, sur les pas d'une enfant inconnue. Los petites fraises des bois me parfumaient encore les doigts : je croyais sucer à ses lèvres un aronie. vineux. Je remontai vers la maison ; je dérouillai les contrevents ; toute l'odeur de la fonM. entra sous les plafonds moisis. Je faisais la une chose dont à peine je me rendais compte, je n'aurais pas agi autrement si j'avais été
certain qu'elle dût* venir. Et je n'étais plus seul. Une vie fraîche bruissait dans les cham bres; un rire s'égouttait par l'escalier comme une eau. Quelquefois je restais longtemps à écouter un pas qui venait du bois. Oh! la maison n'était pas gaie : c'était plutôt la maison d'un vieil homme comme on voit dans les légendes. Je taillai déjeunes sapins; je les pelai ; je les aboutai dans les lézardes du toit. Le soir tomba sur ma lassitude heureuse.
Mes mains jamais encore n'avaient travaillé; avec volupté elles s'élaient enfoncées dans des chevelures de femmes et des fourrures de bêtes. Elles n'avaient pas accompli l'œuvre de la vie. A pointe d'aube j'allai dans la forêt. Je n'aurais pu dire quelle force me mena si matinalement sous les arbres. Un duvet d'ombre ouatait le sommeil des fougères ; la sente humide lignait le bord des taillis ; et ma barbe était toute mouillée de ros,ée. Le vent n'était pas encore levé; un silence immobilisait la pâleur des saules et des bouleaux. Moi, j'étais l'époux de la terre, celui qui vient à l'heure nuptiale par le chemin du jour levant.
Le cîel par dessus les cimes s'élucida ; il bruina une onde vermeille; et maintenant un souffle large de proche en proche remuait les feuilles comme de petites mains réveillées.
Mon Dieu l est-ce que j'avais déjà vu se lever le jour avant ce matin d'espoir ? Peut-être là-bas, par la lande bleue, venait l'enfant.
Misère, va devant! Précède joyeusement mes pas ! Moi aussi comme la terre je regarde à l'orient de la forêt monter le clair visage du jour. Ma vie palpite délicieusement. Je porte à ma bouche les premières fraises, les fraises mûries pendant la nuit. Alerte! Les vannes sont levées, le soleil comme un fleuve s'épanche à grandes ondes rouges. Toute l'oisellerie au jubé déjà chante laudes et matines sont dites. Mon sang aussi chante un hymne à la nature. L'ami fraternel jappe et remue la queue : il a reconnu la sente. parfumée de serpolet. Et je ris à part moi, je pense : trois filles avaient les lèvres barbouillées du jus des fraises.
Une heure, et puis une heure encore. Des geais durement râlaient dans les hautes bran-
ches, voyant cet homme immobile aux limites.
Le bois longtemps est resté déchiré de leurs clameurs sauvages. L'homme a fini par s'en aller; il avait effeuillé dans la fougère des églantines. Encore une fois j'étais seul avec toi, Misère 1 Je comprenais à présent pourquoi on t'avait donné ce nom. Tu étais Misère par symbole de ma vie délaissée ! Et je t'avais pour unique compagnon. Jamais une petite main de femme ne se poserait dans la mienne.
Et puis, selon mes forces j'ai rajusté les ais du palier. Une branche battait contre le seuil et toujours faisait le bruit d'un pauvre qui veut entrer. Ouvrez la porte, ouvrez la fenêtre, n'empêchez pas la vie de faire ce qu'elle doit faire. Il y a quelqu'un dans une simple branche comme dans le vaste ciel. Le jour passa ainsi et je n'avais pas tué. J'entendais les écureuils courir avec des cris d'amour dans les chênes sans qu'il me vînt à l'idée de prendre ma carabine. Je mangeais des myrtilles et la baie rouge des framboisiers.
Le matin suivant je descendis encore vers la lisière* Personne n'avait ramassé l'églan-
tine effeuillée; la fraise avait repoussé drue et rose; tout le fossé saignait de larges gouttes d'aurore. Je songeais : il y avait là trois filles. Je pensais surtout à la troisième. Je n'étais pas triste; c'était plutôt un état très doux, la langueur tiède de l'attente. Il faisait un joli temps gris entre deux nuées. Pas une feuille ne bougeait. Et je suis reparti couper du bois dans la forêt; je l'amassais en falourdes; et ensuite je les portais près de la maison. Mes idées étaient comme le ciel, entre deux nuées. A force de le regarder en moi, je ne savais plus comment était fait le visage de l'enfant. Oh l si humblement je touchais avec mes mains sa robe, sa petite robe à plis droits sur le chemin ! J'étais à présent un si pauvre homme solitaire.
Dans Paprès-midi un vent tiède souffla; le ciel grésilla en fine brouée. C'était une de mes joies, la pluie en foret, la petite rumeur qui vient des fonds et puis grossit comme les pas pressés d'une foule. Cela me remplissait si doucement l'âme de voix perdues, de choses d'autrefois! Je croyais entendre les pas
de tons les hommes qui avant moi étaient venus par là et avaient aussi écouté lentement tomber la pluie dans leur cœur. Mais ce jour-là ce fut ma vie qui sans bruit coula mollement comme cette pluie triste. La for-êt m'accablait d'un poids effrayant d'éternité.
C'est fini, Misère! elle ne viendra plus! Et puis ma colère monta. J'aurais dû l'emporter dans mes bras comme un butin de guerre, elle ou une autre. Je pris ma carabine et m'enfonçai dans la forêt. Le chien avait la gueule rouge quand nous rentrâmes.
Et elle vint. Ce fut le mvstère du troisième jour, ce fut pour moi le premier matin. J'étais un homme vierge qui voit arriver vers lui sa vie. Toute cette longue nuit qui précéda le jour, j'avais crié comme un patient. A présent, chère nuit, je t'adore et toi, foret, et toi, 6 solitude où râla mon attente! Elle arriva du côté de l'orient, elle marchait à petits pieds nus dans la beauté humide du matin et j'ai reconnu le pas qui en songe montait près de moi L'escalier. La nature était claire et ingénue comme au temps de la jeunesse
limpide du monde. Une vierge ainsi sortit des portes du jour avec des colliers et des bracelets de rosée. Lève tes pieds, remue les braSr délicieuse enfant, fais ruisseler ta chair en lumières vives, en fontaines d'eaux de perle sur ce cœur aride qui ne connaissait pas encore la joie. Ma vieille folie délirait derrière mes lèvres closes. Je ne savais plus depuis combien de temps je Pavais attendue.
Je lui dis : « Vois, les fraises sont bien plus belles que l'autre jour. »
Le ruisseau et le vent disent des paroles dont ils ignorent le sens : elles sont simples et profondes; elles s'accordent avec l'heure et avec le ciel. Moi aussi je dis là une chose en apparence vaine et obscure. Cependant elle se rapportait à ses lèvres, à l'aube, à l'heure divine. L'enfant ne me répondit rien, d'abord; elle regardait les fruits roses et puis la forêt; elle n'osa pas tout de suite me regarder franchement. Elle jouait avec le panier qu'elle tenait à la main; nous étions l'un près de l'autre deux créatures inconnues qui viennent par des chemins opposés. C'était
de tous les hommes qui avant moi étaient venus par là et avaient aussi écouté lentement tomber la pluie dans leur cœur. Mais ce jour-là ce fut ma vie qui sans bruit coula mollement comme cette pluie triste. La for^4 m'accablait d'un poids effrayant d'éternité.
C'est fini, Misère! elle ne viendra plus! ¥A puis ma colère monta. J'aurais dû l'emporter dans mes bras comme un butin de guerre, elle ou une autre. Je pris ma carabine et m'enfonçai dans la forêt. Le chien avait la gueule rouge quand nous rentrâmes.
Et elle vint. Ce fut le mystère du troisième jour, ce fut pour moi le premier matin. J'étais un homme vierge qui voit arriver vers lui sa vie. Toute cette longue nuit qui précéda le jour, j'avais crié comme un patient. A présent, chère nuit, je t'adore et toi, foret, et toi, ô solitude où râla mon attente! Elle arriva du côté de l'orient, elle marchait à petits pieds nus dans la beauté humide du matin et j'ai reconnu le pas qui en songe montait près de moi Kescalier. La nature était claire et ingénue comme au temps de la jeunesse
limpide du monde. Une vierge ainsi sortit des portes du jour avec des colliers et des bracelets de rosée. Lève tes pieds, remue les braSr délicieuse enfant, fais ruisseler ta chair en lumières vives, en fontaines d'eaux de perle sur ce cœur aride qui ne connaissait pas encore la joie. Ma vieille folie délirait derrière mes lèvres closes. Je ne savais plus depuis combien de temps je Tavais attendue.
Je lui dis : « Vois, les fraises sont bien plus belles que l'autre jour. »
Le ruisseau et le vent disent des paroles dont ils ignorent le sens : elles' sont simples et profondes; elles s'accordent avec l'heure et avec le ciel. Moi aussi je dis là une chose en apparence vaine et obscure. Cependant elle se rapportait à ses lèvres, à l'aube, à l'heure divine. L'enfant ne me répondit rien, d'abord; elle regardait les fruits roses et puis la forêt; elle n'osa pas tout de suite me regarder franchement. Elle jouait avec le panier qu'elle tenait à la main; nous étions l'un près de l'autre deux créatures inconnues qui viennent par des chemins opposés. C'était
pour la rencontrer que j'avais quitté les villes, qu'une main m'avait mené vers la forêt et on ne sait pas ce qu'il y a dans un pas qu'on fait en avant ou en arrière. Ses petits seins levaient avec émoi sa robe. Et enfin elle me dit: « Il y a si longtemps que je marche ! Déjà on fanait le foin coupé. »
Elle aussi maintenant exprimait là obscurément une chose grave, comme une parabole. La mort l'avait poussée hors de la maison; elle était partie et elle revenait. Mais le faucheur avait passé; des champs entiers, des hécatombes saignaient dans l'arène vermeille. Cependant la moisson des fraises rougissait le fossé et n'avait pas été coupée. Je m'assis auprès d'elle; je lui dis, montrant le chien : « Celui-là s'appelle Misère. A peine il t'a vue et il t'est attaché déjà. Quant à moi, je suis celui qui a perdu son nom. Un arbre s'appelle un arbre et moi je ne suis plus qu'un homme. Je suis l'homme qui habite dans cette forêt. » Elle se mit à rire et me dit délicieusement, avec son œil blond comme l'abeille : « Comment crierai-je alors vers
VOUS si le loup veut entrer dans la maison? » Non, non, ce nom-là a été déchiré à la pointe des dents. Tous là-bas mentaient en le prononçant doucement et je ne l'ai pas entendu sortir de la bouche de ma mère. Dinah une fois le murmura plus tendrement qu'elle n'avait coutume. Cependant ce fut ce soir-là qu'elle échangea un baiser d'amour avec celui qui m'était uni d'une affection fraternelle.
« Ecoute, lui dis-je, si le loup gratte à la porte, crie simplement: Ami, et j'accourrai. » Elle me regarda avec défiance, croyant que je me moquais. « Je ne suis plus une enfant, ût-elle. J'ai eu seize ans aux dernières neiges. » — « Moi, je crois avoir quelquefois l'âge des arbres de cette forêt et pourtant l'arbre le plus vieux tous les ans rajeunit en ses pousses vertes. » Mes yeux étaient clairs d'espoir et de jeunesse en lui parlant ainsi. Je vis bien que je lui apparaissais un autre homme étrange, comme elle-même, après l'exil des villes, fut pour moi le premier visage divin de la femme. Cependant ce n'était là qu'une humble petite chair née dans un âtre de ha-
iiieau. Elle avait rinnocençe du jour, elle ne savait ni le bien ni le niai, et ainsi elle était plus près que moi d'Eden.
Nous montâmes par la forêt. J'évitais le frôlement de ses hanches; j'étais moi-même timide et gauche comme un novice jeune homme. Un pommier sauvage croissait au bord du taillis. Elle cueillit une pomme, y mit les dents et puis me la passa, en riant comme une enfant. Et moi aussi, mordant à ce fruit acide, je riais et lui dis : « Tu fais là la chose qu'Eve fit pour Adam. » Elle ne comprit pas ce que je voulais dire. Tout le matin des arbres chanta dans mon cœur. J'étais celui qui s'est levé avant les autres hommes ; une pomme pendait à l'arbre de vie; je l'ai prise dans ma main; je ne l'ai pas cueillie : j'attendrai qu'elle mûrisse pour ma soif.
Sur le seuil de la maison je lui dis : « Vois, elle est nue. Maintenant nous vivrons ici à trois, avec cette bête. Cependant, si tu juges que tu ne puisses t'accoutumer, je te ramènerai vers la plaine. » Ma voix tremblait comme si dans ce moment je remettais ma
vie entre ses mains. Elle monta l'escalier, elle chantait une chanson que peut-être sa mère avait chantée quand elle entra dans sa neuve maison d'épousée. « Ah! fit-elle, j'ouhliais de vous dire. On m'appelle Janille. Je file le lin. Je sais aussi cuire le pain.» Je ne pensais pas qu'elle m'aurait parlé de cette chose si simple. Voilà oui, toute créature a droit au pain et que lui répondras-tu quand elle te demandera où est la farine ? Je la sentis brave et ma confiance revint. « Il ne faut qu'un peu de terre et de soleil pour faire lever le blé, » criai-je gaiment. Je pris mon fusil, j'allai dans la forêt abattre une couple de ramiers. Ensuite, comme je rentrais, je l'aperçus sur le seuil, la tête entre ses poings, pleurant. « Maintenant je suis ici avec un homme que je ne connais pas. Jamais plus je ne sortirai de cette forêt. » Un homme plus sage l'aurait consolée en lui promettant des colliers, mais le sang du carnage était encore à mes mains. J'avais l'orgueil farouche de l'homme qui dispense à son gré la vie et la mort. Je lui répondis sauvagement : c( Eh bien, prends ton panier et retourne à la
ville. ». Elle me regarda à travers ses cheveux, humble et soumise, disant : « Je suis votre servante. » Oh! j'aurais dû prendre humblement dans mes mains ses petits pieds qui avaient eu confiance, ses petits pieds lavés de rosée et qui, à l'aube, s'étaient mis en marche vers un destin obscur I Je sortis de la maison, j'appuyai mon front à un arbre. Naturel ondoie du lait de tes sèves ce vieil orgueil 1 Baigne-le de fraîcheur et de simplicité I Quand je revins, sa chanson joyeusement montait près des landiers où rôtissaient les ramiers. Je lui dis doucement : « Il n'y a ici ni maître ni servante. Toi et moi, Janille, sommes deux Ames égales devant la vie. Voilà ce que j'aurais dû te répondre tout à l'heure. »
Un or rosé s'étendit par dessus la forêt. Des soies lilas enveloppèrent les arbres. Et j'avais avancé la table devant la porte; nous mangeâmes l'un devant l'autre dans l'odeur de résine et de safran qui s'évaporait du soir.
Comme je n'avais que mon couteau, c'est moi qui découpais les morceaux. « Voilà, lui dis-je, nous sommes à présent pareils à un
homme et à une femme des premiers âges de la terre. » Mon visage était grave; j'exprimais là un sentiment presque religieux, comme si j'avais communié moi-même avec les lointains ancêtres. Le ruisseau près de la maison était musical et clair sur un lit de grosses pierres. Il descendait des hauteurs de la forêt : il apportait à nous un reflet des ciels et des chênes qui s'y étaient mirés : et mon âme aussr, comme cette onde errante, un instant avait ruisselé de vie antérieure. L'enfant ou moi allions emplir la gourde au courant et puis elle la portait à ses lèvres et à mon tour j'inclinais le goulot entre mes dents. C'étaient là des actes simples et originels comme la faim et la soif et toutes les choses qui arrivent des sources de l'être. Personne ne nous les avait apprises et nous recommencions ingénument le geste des races.
Ce fut le premier soir comme le matin avait été le premier matin. Une grande paix d'innocence nous venait de l'ombre.
La nuit ensuite nous cacha nos visages.
Nous ne savions pas ce que nous étions l'un
pour l'autre ; nous étions nous-mêmes une part du mystère qui nous entourait. Peut-être nos âmes, dans l'heure confiante, descendirent jusqu'aux limites de notre substance et obscurément se regardèrent. Nous n'éprouvions plus le besoin de parler. Un vent léger, le bruissement lent des feuilles ondulait de nous à nous comme l'inexprimable de notre vie.
Cependant elle commença d'incliner la tête et je vis que le sommeil l'avait prise. Je lui dis : « Janille, j'ai préparé pour toi un lit de fougères. Va t'y étendre pendant que moi j'irai dans le bois. Je t'y laisse à la garde de Misère.» Un sentiment très pur me fit désirer de m'éloigner d'elle, comme si elle eût été pour moi une sœur de mon sang. Va donc, innocente Janille! Repose sur- ta couche parfumée ! Il n'y a ici qu'un homme fraternel sous la palpitation des ramures.
J'allai à travers la forêt. Je marchai un peu de temps et puis je revins jusqu'à la maison. Une laiteuse nuit sans lune s'épanchait sur le toit. L'habitation sembla mollement respirer dans un souffle d'enfant. N'était-ce pas là
un mystère solennel et tendre autant que la nuit même? Pourtant, j'étais bien ce même homme qui avait henni comme Tétalon à l'odeur chaude de la chair. Et à mon tour je dormis là, tranquillement, sur la mousse;
Des jours s'écoulèrent. Je continuais par habitude à rayer le scion et chaque entaille était l'espace qui s'étendait du lever au coucher du soleil. Je sus ainsi qu'il y avait sept jours que Janille était venue. Je lui demandai : « Te rappelles-tu le nom du jour où, pour la première fois, tu entras avec moi dans cette forêt? » Je lui parlais comme un homme qui autrefois avait regardé décroître à l'horizon le départ des tribus. « C'était un lundi », fit-elle, et elle compta sur ses doigts. Aussitôt le pieux devoir dominical se réveilla.
Elle joignit les mains comme dans la petite église blanche où un vieux prêtre élevait l'ostensoir; et, ayant prié un peu de temps, elle me dit : « C'est jour de Dieu aujourd'hui. »
Cette foi naïve m'émut. Des images lointaines flottèrent. Pourtant, je lui répondis avec douceur : « C'est tous les jours le jour de Dieu dans la nature. » Il y avait aussi une prière dans cette grave parole. J'avais parlé comme si Dieu me yisitait et je n'avais pas pensé à Dieu avant ce jour.
Je passais des jours entiers au cœur de la futaie. Je partais au matin avec mon fusil.
Quelquefois le chien^ me quittait et s'en retournait à la maison. Alors je restais seul, couché sur la terre ou marchant sous les arbres, et la solitude ne me pesait pas. Le bois à présent s'animait d'une présence, une âme l'habitait ; il me suffisait de savoir qu'elle peuplait les chambres de gestes utiles et chacun avait sa beauté et recommençait la vie.
Je n'éprouvais pas le besoin de regagner la maison avant le soir. Ma quiétude harmonieuse coulait avec le vent, les clartés, la
chanson des feuillages. Par moments, mon cœur doucement .cessait de battre. J'aimais surtout un site, l'ombre fraîche d'un ravin où sur des éboulis de pierres rouilleiises, entre des cépées de coudriers et de chêneaux aux jeunes pousses dorées, courait avec un clapotis léger le ruisseau qui, de pente en pente, descendait jusqu'à mon seuil. Des lumières, devant moi, givraient les dessous carminés d'un bois d'épicéas dont le versant déclinait vers la combe; et l'autre versant, ensuite, remontait vert, touffu, arboré d'érables et de bouleaux. Des chèvrefeuilles se nouaient autour des arbrisseaux, avec une odeur poivrée d'aromates. Je demeurais là, étendu parmi les fougères, au bord du friselis de l'eau.
Elle m'évoquait le rire mouillé d'aube qui, • si mélodieusement, tinta dans le matin. Elles étaient là.trois filles, aux bouches rougîes du suc des fraises. Ohl il y avait si longtemps déjà de celai C'était comme un ancien refrain de légende. Dans l'éternité de la forêt, ma vie et toutes les autres vies se perdaient sans date aux gouffres clairs du |jour. Au fond de
moi, maintenant, stillait aussi une source; à flots légers ruisselait une petite eau d'éternité. Et à peine je pouvais penser, dans le silence délicieux de mon être. Mes sensations étaient profondes, intérieures, comme le cour5 des sèves sous l'écorce, comme le glissement de Tonde sous les pierres. L'arbre ne sait pas qu'il vit; le ruisseau ignore vers quel but il va, et cependant, en croissant et en coulant, ils sont le symbole auquel s'accordent le temps et tout le mystère de la vie.
Je n'avais pas encore connu une telle douceur assoupie de ma force. Ce n'était pas la joie : elle est active, elle tourne en riant la meule heureuse des heures, elle frappe avec des marteaux sur une enclume d'or. En arrivant dans cette forêt, la vie en moi avait l'impétuosité joyeuse d'un torrent. Mais à présent c'était plutôt Ja trêve de l'attente, soudainement tressaillante, d'une forme nouvelle de Têtre. Je ne me sentais pas vivre; pourtant, j'étais plus près du sens de ma vie que je ne le fus aux jours d'orgueil. Vers le soir, j'abattais
d'un coup de fusil un g;ibier. Une fumée Lieue spiralait du toit, des cônes de pins brûlaient dans l'âtre, volatilisant une senteur térébenthineuse. De loin, je criais : Misère I J'appelais avec une autre voix : Janille I Ses bras nus me faisaient un signe cordial d'accueil.
Et, comme le premier soir, je tirais la table devant le seuil. L'ombre verte entrait par les fenêtres basses et obscurcissait la chambre.
Lajournée pour elle s'était employée à écurer le carreau, à créer d'aimables ordonnances.
Des touffes d'origans et d'asclépiades parfumaient la nudité du logis. Il parut sur la table des écorces lisses qui nous servaient de plats. J'avais taillé moi-même dans des racines des vaisseaux et des coupes d'un dessin barbare.
Comme une hutte d'hommes des îles, la demeure s'emplit d'œuvres naïves que l'usage nous rendit précieuses. Elle imagina de natter des osiers, elle les étendait à l'entrée. J'y secouais la poudre de mes semelles en arrivant. Je commençai ainsi à comprendre de quelle beauté se magnifie Thumble travail quotidien. Le mâle s'en va en chasse; il abat des
proies et les rapporte fumantes encore de vie ; mais un héroïsme diligent et familier multiplie les mains de la femme : celles-ci sont les bonnes ouvrières qui tissent la trame utile et gracieuse des heures. A peine je naissais à la connaissance des infinies ressources que procure la nature. Elles étaient déjà connues de Janille. La jeune ortie, le pissenlit, le cresson, l'oxalis, l'épiaire, les jets du houblon 'nous devinrent des nourritures fraîches et odorantes. Après le repas, je retirais la table ; nous échangions le salut fraternel et elle allait s'étendre sur un lit de fougères. Je partais chercher le sommeil dans la forêt.
Un matin la pluie tomba, et il plut jusqu'à la nuit. Le ruisseau monta, moussa en grosses écumes; il fallut édifier un barrage, et je n'avais pas quitté la maison. Tout le jour j'écoutai la chanson de l'eau j elle tintait aux vitres comme un petit oiseau qui veut entrer, comme le vol d'une âme exilée et qui revient. Moi, j'entendais ainsi le sens de la chanson : plus tard, au temps pourri de l'automne, il sera doux, elle et toi, les mains unies, d'en-
d'un coup de fusil un gibier. Une fumée Lieue spiralait du toit, des cônes de pins brûlaient dans râtre, volatilisant une senteur térébenthineuse. De loin, je criais : Misère! J'appelais avec une autre voix : Janille I Ses bras nus me faisaient un signe cordial d'accueil.
Et, comme le premier soir, je tirais la table devant le seuil. L'ombre verte entrait par les fenêtres basses et obscurcissait la chambre.
Lajournée pour elle s'était employée à écurer le carreau, à créer d'aimables ordonnances.
Des touffes d'origans et d'asclépiades parfumaient la nudité du logis. Il parut sur la table des écorces lisses qui nous servaient de plats. J'avais taillé moi-même dans des racines des vaisseaux et des coupes d'un dessin barbare.
Comme une hutte d'hommes des îles, la demeure s'emplit d'œuvres naïves que l'usage nous rendit précieuses. Elle imagina de natter des osiers, elle les étendait à l'entrée. J'y secouais la poudre de mes semelles en arrivant. Je commençai ainsi à comprendre de quelle beauté se magnifie T humble travail quotidien. Le mâle s'en va en chasse; il abat des
proies et les rapporte fumantes encore de vie ; mais un héroïsme diligent et familier multiplie les mains de la femme : celles-ci sont les bonnes ouvrières qui tissent la trame utile et gracieuse des heures. A peine je naissais à la connaissance des infinies ressources que procure la nature. Elles étaient déjà connues de Janille. La jeune ortie, le pissenlit, le cresson, l'oxalis, l'épiaire, les jets du houblon 'nous devinrent des nourritures fraîches et odorantes. Après le repas, je retirais la table ; nous échangions le salut fraternel et elle allait s'étendre sur un lit de fougères. Je partais chercher le sommeil dans la forêt.
Un matin la pluie tomba, et il plut jusqu'à la nuit. Le ruisseau monta, moussa en grosses écumes ; il fallut édifier un barrage , et je n'avais pas quitté la maison. Tout le jour ' j'écoutai la chanson de l'eau j elle tintait aux vitres comme un petit oiseau qui veut entrer, comme le vol d'une âme exilée et qui revient. Moi, j'entendais ainsi le sens de la chanson : plus tard, au temps pourri de l'automne, il sera doux, elle et toi, les mains unies, d'en-
tendre pleurer et gémir. La pluie dit des choses tendres "au cœur. Or, le soir étant venu comme un homme qui tousse avec les charpies de la pluie sur son mal, je dis en riant à l'enfant : « Je n'irai pas dans la forêt cette nuit ». J'évitais de la regarder comme si cette parole eût été ambiguë. Je n'aurais
pas dit autrement : « Quelqu'un cette nuit frappera à ta porte ». Et puis, devant ses yeux limpides, il me resta une gêne d'avoir ri. Elle me répondit comme une probe servante :
« J'étendrai des fougères fraîches sur le carreau». Elle me dit cela simplement avec son cœur droit; cependant j'aurais voulu trouver un sens caché à ses paroles.
Bonne nuit, Janille! Dors en pàixl Cette fois, je la regardai timidement. Elle ne baissa pas les yeux et monta devant moi, en disant aussi : bonne nuit! L'odeur des fougères m'assoupit. Mes paupières se fermèrent au crépitement monotone de la pluie sur les feuilles. M'étant réveillé vers minuit, tout de suite je songeai qu'elle était là demi-nue avec l'odeur vierge et chaude de son corps. Mon cœur bat-
tait comme une porte descellée au vent. Un feu me consumait les reins. Oh I si près, si près 1 rien qu'une porte entre cette petite chair nuptiale et ma vieille folie ! Et à. pas subrepti- ces comme un larron me couler dans l'air assourdi de pluie! Avec des mains. tâtonnantes et onctueuses palper la place où lèvent ses petits seins I Une fois, au temps de la chasse, la fille du fermier dormait dans la soupente. Je traversai la chambre des parents. J'entrai dans le lit de cette beauté aduste et noire; et elle n'avait pas crié ; je la possédai d'une ardeur de viol jusqu'au matin. Petite Janille, dors-tu seulement ? Est-ce que toi aussi tu ne languis pas, après mon désir sauvage? Tu as écarté les genoux, tu écoutes et tu attends l'homme qui stupidement dormait de l'autre côté do la porte.
Je me levai donc, je me glissai dans le • bruissement doux de la pluie, et la porte joignait mal. J'entendis une vie légère qui mollement respirait dans l'ombre, un souffle égal et lent et prolongé comme, au lever de la lune, le vent de proche en proche montant du bois.
Sa vie 1 le mystère divin du jardin clos de sa vie! Je demeurai là un long temps, faible comme un enfant, penché sur la nuit ingénue de son être, écoutant vivre la splendeur invisible de sa chair. Et puis je descendis, mon pas mou erra dans les chambres humides. Vois-tu, Janille, si seulement une seconde je pouvais cesser d'entendre ce petit souffle léger et confiant, peut-être je redeviendrais ?homme qui entrait dans les lits, brandi comme l'étalon. Je remontai, j'appelai avec le tremblement de mes lèvres : Janille I Et elle ne s'éveilla pas. Son sommeil bruissait comme un vol d'abeilles, comme le silence d'une chambre autour d'un berceau. Il n'était que la petite onde qui se lève et s'abaisse et il retentissait jusqu'aux limites de la forêt comme un torrent. Et moi maintenant, je l'écoutais dans la profondeur de ma vie presque avec effroi, je n'avais jamais entendu un si doux sommeil. Je suis le bûcheron qui à l'aube s'en va avec sa cognée : je lève la cognée et le sang bout à mes tempes. Au cœur, chêne, au cœur ! Mais du chêne une voix s'élève : « Prends
garde, tu vas blesser Dieu. » Et la cognée me tombe des mains, comme si cette voix non plus, je ne l'eusse point encore entendue.
Il me vint l'impression étrange que la forêt la berçait dans ses bras verts, que cette âme nue comme dans les légendes dormait sous l'œil paternel des hêtres. Non, nature, je ne t'outragerai pas! Je sortis de la maison. J'entrai dans le bois mouillé. Le jour ne descendait pas encore et à présent j'étais dans le grand murmure délicieux de la pluie, avec mon cœur farouche et ingénu. Je ressentais une peine lasse qui rendait mes genoux pesants. J'aurais voulu avoir le chien auprès de moi comme au temps de ma solitude. La chaleur fraternelle de son poil eût réjoui mes mains. Mais cette bête ne quittait plus Janille. Jamais je ne m'étais senti aussi seul. J'étais comme un ardent jeune homme qui ignore encore le baiser d'amour d'une femme.
L'aube but la pluie, le ciel s'émailla de clarté. Cette longue et lourde nuit enfin s'en alla de mes épaules et la terre aussi fut déli vrée. J'aspirai avec force l'odeur du matin. Un
arôme de thym et de résine fumait. L'égouttis des arbres filait un son de cristal par dessus les humus grésillants. Cependant un reste de sommeil traîna un peu de temps, attardant la vie ; et moi non plus je n'étais qu'à demi éveillé comme après une ivresse de vin ou un songe. Dites, mes mains, que s'est-il passé? Mes mains innocentes et mouillées de senteurs fraîches, êtes-yous les mêmes mains tentées qui poussèrent la porte et tremblèrent dans l'ombre? J'étais humble avec la peur de ma pauvre bonne volonté défaillante. Voilât chaque nuit à présent il me faudra retourner au bois comme un homme qui traîne en laisse une bête sauvage ! Et que dirai-je à la jeune fille si elle me voit rentrer avec des habits trempés et me demande en riant : « Est-ce le loup ou le renard qui de si grand matin vous fit quitter le logis? » C'était le loup, Janille, .c'était le loup qui toute la nuit a aboyé devant la maison.
Là-bas, un visage inquiet du seuil me regarda venir dans la vapeur matinale. « J'ai
cherché par la maison, yai appelé, personne n'a répondu » fit Janille. J'avais les yeux bas, je lui dis tristement : « Vois-tu, Janille, il y a ici un homme si étrange... » J'aurais voulu me confesser, lui prendre les mains. Mais il y avait encore trop du vieil orgueil an moi- Les mots restèrent pendus dans ma barbe.
Alors elle se mit à caresser le bon Misère.
« Cher chien 1 dit-elle plaisamment en riant, la meule a tourné, mais sans broyer le grain. » Ainsi, avec des dents chûres, elle se moquait de celui qui en vain espéra s'humilier. Moi, troublé, je regardais à présent les bourgeons de sa gorge saillir de son corsage, je pensais : tu n'aurais qu'à les toucher avec le doigt et elle connaîtrait l'amour. Elle ne s'aperçut pas que mes mains tremblaient ; mais, avec candeur, me croyant fâché, elle me dit : « Si cette bête ou moi sommes en tort vis-à-vis de toi, il faudrait au moins nous le dire franchement. » Elle me parlait avec décision, les yeux mouillés.
Le mal, chère Janille, c'est l'odeur jeune de ton corps, plus forte que toutes les essen-
ces à la fois de cette foret. Mon Dieu I un autre homme peut-être l'eût dit ainsi. Mais moi Tayaut dit, c'eût été entre nous comme si, dans un accès de démence, j'avais déchiré sa robe et qu'elle se fût vue nue avec honte devant mes yeux forcenés. Je levai les épaules, et marchant par la chambre, je dis doucement : « Un homme comme moi peut quelquefois paraître singulier à une jeune fille comme toi sans que ce soit ta faute ou la mienne. » Le vent clair du matin passa, elle se mit à rire, et maintenant elle m'offrait une écuelle d'écorce comble de cerises fraîches.
« Moi aussi, fit-elle, m'étais levée à l'aube pour les cueillir. » Janille! innocente Janillel assieds-toi là près de moi, partage ces fruits acides et sucrés dont le jus fit tes mains violettes. J'ai écouté la leçon de ton frais rire ingénu, je ne suis plus l'homme qui voulut toucher avec des doigts en folie les bouts droits de ta gorge.
Je savais que comme Teau suit sa pente, mon désir toujours à présent s'en irait vers le jardin secret de sa chair. Je pensais : auraitelle aussi un petit grain au-dessus du "genou comme l'autre? Dinah était la dernière femme que j'avais aimée. Quand cette idée me vint pour la première fois, j'allai me rouler dans la bruyère, j'en restai tout un jour malade. Je n'aurais eu cependant qu'à lever sa robe pour le savoir. Un peu plus tôt un peu plus tard il arriverait tout de même un moment où elle m'offrirait sa petite gorge comme elle m'ap-
portait les mûres du bois. Mais aussitôt mon cœur gronda. Si elle vient la première à toi, c'est qu'elle Ta fait déjà pour, un autre. Voilà, oui, la grande douleur. Elle était entrée dans la forêt et je ne savais rien de sa vie. C*était le matin', la terre s'éveillait et un autre peutêtre déjà avait passé avant moi. Je marchai très vite vers la maison. J'étais faible, les jambes tremblantes, et cependant une force noire me déchaînait. J'avais arrangé ainsi les choses J'appellerai Janille,je porterai la main à son corsage. Si elle rit au lieu de pleurer, je lui dirai : « Va-t'en, toi qui ne m'as pas supplié au nom de l'amour ! » Et puis je tombai là où je me trouvais, je frappai avec colère la terre de mes. mains. Terre, ô terre! fais un grand bruit de feuillages afin que je n'entende plus cette chose harcelante en moi. Je roulai ma tête dans les mousses, j'appuyai mes paupières brûlantes au sol frais, aux canaux profonds de la vie, espérant laver à mes yeux la petite image profanée. La terre é^joute toujours celui qui la prie sincèrement. Mon cœur devint la forêt de mai avec ses vents doux comme
de petites flûtes qui jasent dans Pombre fluide. J'étais un pauvre ermite, un vieil homme des ' âges qui, par dessus la haie de son enclos, regarde danser une nymplie toujours plus loin, en fuite vers l'horizon. J'étais le jeune époux de la Sulamite qui vient par le sentier des vignes, parfumé de jeunesse et de matin. Et d'abord elle ne l'a pas reconnu. Celui qu'élira mon amour s'est levé dans la nuit ; il s'avance parmi la rosée et il n'a pas encore crié vers moi. Belle I je crierai ton nom en bondissant sur le chemin comme un ardent bélier, comme un poulain échappé des prairies. J'ai reconnu mon sauvage ami à son appel et suis descendu vers lui dans la vigne. La forêt m'écouta languir et chanter comme un timide jeune homme crédule. Toute l'ancienne humanité nuptiale tressaillit aux présages fortuits levés de l'aventure de mes pas. Si je crie et que l'oiseau s'effare, pleure! Jamais Janille ne t'aimera. Et ensuite je marche par la chênaie, j'évoque le coucou. L'oiseau bienveillant a répondu et je ris de l'heureux augure. Un jour à tous deux la forêt
nous passera Tanneau vert aux doigts. Et toi aussi, ris maintenant, naturel
Ah! je n'avais pas connu encore avani; ce temps le sens sacré de la vie. Une petite main frappa au volet, mon âme sortit d'un long sommeil et dans la clarté là-bas, une voix disait : « Toute chose vivante est un aspect de mon éternité ». Cependant, j'avais tué sans joie et sans colère, la forêt saignait à mes mains.
Alors j'allai tremblant avec mon cantique dans la grande église aux mosaïques fleuries, aux cierges vermeils sous la voûte des heures bleues. C'était le mois d'amour : les palombes, comme des jeunes filles au rouet, roucoulaient mélodieusement; Tagile poursuite des écureuils avec des râles brefs tournait autour des arbres. Même le cri de l'engoulevent, du noir oiseau camus, s'épousait intermittent et frôleur dans la nuit. Une rumeur, à cause des hvmens et des accordailles, comme une énorme vague traînait entre le ciel et la terre. Et j'étais une parcelle de cette vie immense, une goutte d'eau dans le torrent de l'être.
Mon cœur, dans ma joie, se gonfla comme
le pain : je le retenais avec mes deux mains. Maintenant, quand j'étais près du ruisseau, je ne savais plus si c'était sa petite onde qui coulait ou si j'entendais sourdre de moi ma vie ardente. Il y avait aussi là d'étranges glouglous comme des sanglots de femme doucement gémissante. Est-ce toi, Janille, qui, dans le silence vide des chambres, pleures là bas, comme moi-même, avec le mal délicieux de ton cœur dans les mains? Dans les feuillages la meule d'or des mouches tourbillonne et ronfle. Le vent par les pentes roule des palets de soleil. Je crois voir le ruisseau laver le ciel sur "ses galets, avec de mobiles mains bleues. Vie 1 Vie ! que tu es effrayante dans ta beauté 1 Un atome de toi est comme le dieu éternel.
Il n'y a pas plus loin de l'insecte et du brin d'herbe à moi que de moi à Dieu. J'écarterai mon pied pour la fourmi. Je ne cueillerai pas la fleur où butine l'abeille. Ecureuils, oiseaux, doux esprits de la terre, un homme ici a passé fraternel.
Janille à présent me demandait pourquoi
je partais au bois sans ma carabine. Je lui
bouche fraîche avait soufflé sur mes veux : le matin commençait à s'élucider au fond de mes prunelles longtemps obscures.
Je pensai donc : « Entre toi et Tau delà de toi, il y a encore toi, comme entre l'air bleu et ta peau il y a la laine grossière de ton vêtement». Les idées sont pareilles aux mailles d'un tissu et si l'une est défaite, toutes se défont, mais toutes tiennent ensemble et on ne sait pas où l'une commence à devenir l'autre. Si bien que, sans qu'il y eût là l'effet d'un raisonnement et plutôt par la vertu mystérieuse des analogies, cette idée en fit naître d'autres et celles-ci se lièrent comme les fils d'une texture. Un vent délicieux ondule et glisse et je ne le sens pas rouler sur ma peau. Mon corps a besoin d'air et de lumière autant que le taillis pour croître avec splendeur et à cause de cette étoffe il ne peut boire l'atmosphère vermeille. Je ne connaîtrai la vérité qu'en redevenant le petit enfant nu devant la vie.
Aussitôt je fis tomber mes habits et à présent j'étais nu comme un petit enfant. J'allais ^vecla caressefluide de l'air àma chair comme
le premier homme dans la jeune beauté du monde. Et il me sembla que je ne me m'étais pas connu encore avant ce temps. Je regardais mes mains et mes pieds jouer au soleil ; ils avaient le grain serré et brillant des silex polis par les eaux. Chacune des cellules de ma chair était la continuité de la substance à travers l'infini des âges. Déjà elles avaient tressailli sourdement dans le giron des mères avant la mienne. Durée vertigineuse de l'être ! Anneaux d'une chaîne qui de l'amibe, l'initiale matière fluante va jusqu'à l'être nuptial et conscient I Cependant j'avais blessé cette chair dans mes ennuis solitaires et je ne savais pas qu'ainsi je tourmentais la chair auguste de ma race dans le passé. J'avais versé la vie dans des lits impurs et cette vie était comme le sang de Dieu répandu sur le chemin. On m'avait dit dans mon âge innocent .«Ne te regarde pas ni ne porte les mains à ton corps, car c'est là la chose honteuse.» Et maintenant je me regardais sans honte, avec le sentiment religieux de la beauté de mes membres. Je comprenais que la rougeur n'était venue aux
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bouche fraîche avait soufflé sur mes veux : le matin commençait à s'élucider au fond de mes prunelles longtemps obscures.
Je pensai donc : « Entre toi et Tau delà de toi, il y a encore toi, comme entre l'air bleu et ta peau il y a la laine grossière de ton vêtement». Les idées sont pareilles aux mailles d'un tissu et si l'une est défaite, toutes se défont, mais toutes tiennent ensemble et on ne sait pas où Tune commence à devenir l'autre. Si bien que, sans qu'il y eût là l'effet d'un raisonnement et plutôt par la vertu mystérieuse des analogies, cette idée en fit naître d'autres et celles-ci se lièrent comme les fils d'une texture. Un vent délicieux ondule et glisse et je ne le sens pas rouler sur ma peau. Mon corps a besoin d'air et de lumière autant que le taillis pour croître avec splendeur et à cause de cette étoffe il ne peut boire l'atmosphère vermeille. Je ne connaîtrai la vérité qu'en redevenant le petit enfant nu devant la vie.
Aussitôt je fis tomber mes habits et à présent j'étais nu comme un petit enfant. J'allais ^vecla caressefluide de l'airàma chair comme
le premier homme dans la jeune beauté du monde. Et il me sembla que je ne me m'étais pas connu encore avant ce temps. Je regardais mes mains et mes pieds jouer au soleil ; ils avaient le grain serré et brillant des silex polis par les eaux. Chacune des cellules de ma chair était la continuité de la substance à travers l'infini des âges. Déjà elles avaient tressailli sourdement dans le giron des mères avant la mienne. Durée vertigineuse de l'être ! Anneaux d'une chaîne qui de l'amibe, l'initiale matière fluante va jusqu'à l'être nuptial et conscient I Cependant j'avais blessé cette chair dans mes ennuis solitaires et je ne savais pas qu'ainsi je tourmentais la chair auguste de ma race dans le passé. J'avais versé la vie dans des lits impurs et cette vie était comme le sang de Dieu répandu sur le chemin. On m'avait dit dans mon âge innocent :((Ne te regarde pas ni ne porte les mains à ton corps, car c'est là la chose honteuse.» Et maintenant je me regardais sans honte, avec le sentiment religieux de la beauté de mes membres. Je comprenais que la rougeur n'était venu^ aux
hommes que du voile qu'ils avaient jeté sur la nature. En se cachant l'un de l'autre, ils s'étaient sentis impurs. Dieu pourtant est nu dans les choses inexprimablement. Et moi j'étais là sous les arbres, dans le bruissement léger de la forêt, ingénu et tremblant comme devant un mystère qui m'était seulement révélé. Mes habits en tombant avaient fait tomber les pauvres oripeaux de la fausse sagesse des hommes. Chacun d'eux était comme l'ombre d'un feuillage sur la clarté, d'une source, comme une vanne qui retient les eaux profondes et mon âme aussi m'avait été cachée.
J'avais méconnu le sens lucide de ma vie.
Je marchai ainsi quelque temps dans le bois avec la conscience de ma beauté originelle revenue. J'avais fait là une chose grande et simple selon la nature et cependant je n'avais pas su d'abord ce que je faisais. Peut-être les plus divins mouvements sont ceux qu'on ignore ; tout peut s'expliquer et on n'explique pas ce qui nous vient d'une chose en nous, éternelle et obscure. Et ensuite les voix me parlèrent : ton corps n'est qu'une image ; elle
est l'apparence de ton âme, mais si ton âme ou ton corps .pense ou fait quelque chose qui soit un secret pour ton corps et ton âme, l'harmonie divine est rompue. Je partis donc devant moi, regardant jouer à ma poitrine les ors du jour, comme les plis moelleux d'une tunique. Et à présent mon corps vivait splendidement, les petites soies fines qui le duvetaient frémissaient à l'égal des herbes et des feuilles. Mon sang rouge à ma peau coulait comme les fontaines, bourdonnait d'une vie rythmique de ruche. Et les voix ne cessaient plus de se faire entendre. Dresse le front, va dans ta grâce et ta force. La nature t'a donné une forme belle et nobleafin qu'elle te soit une source de joie et d'orgueil. Et cette forme est comme l'allégorie de Tunivers.Elleala courbe du val ; elle est l'assise des monts ; sa toison ondule comme l'ouragan de la forêt; sa vie écarlate s'égale au bouillonnement des sèves. J'étais innocent comme la forêt même. Je balbutiais des paroles comme en disent les chênes et les oiseaux. Il vint au bout des branches un loriot qui cessa de siffler et d'au-
très oiseaux approchèrent aussi ettous étaient là par dessus le chemin, regardant avec confiance cet homme nu comme au temps d'Eden.
Et puis j'entrai dans le ruisseau; il s'égoutta mélodieusement de mes épaules et de mes reins : il palpita à ma chair comme une vie molle et féminine. Cette eau antique parut reconnaître celui qui s'en venait par les coteaux, aux âges ingénus. Et elle était éternelle comme moi, elle avait reflété l'éternité du ciel et de la substance. Voilà, pensai-je, la chair et l'eau et la lumière et le vent sont un même naystère. Ma vie, en se mêlant au ruisseau et aux arbres, se conforme à l'unité divine. Et alors mes yeux distillèrent une extase humide ; la source intérieure aussi coula comme pour un prodige, pour lannonciation d'une vérité sublime. J'éprouvai le besoin de serrer contre ma vie une chose de la création, une autre vie jaillissante et frémissante. Je pris donc entre mes bras le tronc rugueux d'un chêne. Mes bras n'en pouvaient faire le tour et il dominait le taillis comme un siècle d'ombre et de feuillages. Une forêt était sortie
■Il I III ■ III »
de ses glands ; c'était un des pères de la grande famille verte. Or, moi, avec Tétroit embrassement de son écorce rude contre ma poitrine, je disais infiniment : Dieul Dieul Dieu! comme si vraiment le divin amour eût été caché aux moelles de cet arbre immense.
Là-bas ils auraient tenu cela pour un sacrilège. Ils ont muré leur Dieu dans des tabernacles, ils en ont fait Tidole solitaire et pétrée. Ils n'ont pas vu que la cathédrale était sortie de la forêt. Mais voilà, je fas dans ce moment un pauvre homme humble qui a dépouillé le mensonge et qui écoute la vie. Mon âme monta de moi comme l'oiseau monte du nid ; avec le battement d'ailes de l'alouette, elle demeura làhaut dans l'air vermeil, bien au-dessus de la région des hommes. Et elle palpitait de chaleur et de clarté. L'antique dogme ne fut plus pour moi très loin qu'une plaine nue où autrefois la caravane des ancêtres avait passé. Et à pré sent, à la place de cette plaine, s'étendait un jardin délicieux de fruits et d'eaux courantes sous la roue ardente des météores. La sub-
stance comme un fleuve ruisselait en moi, vertigineuse.
Mes lèvres collées à l'écorce, je baisais comme un sacrementrarbre vénérable. Et alors du cœur profond des sèves, du bruissement des mouches et des feuilles il me parut qu'une voix sortait et me disait : « C'est bien moi et toute chose est une part de ma présence infinie. » J'étais là nu et adorant comme l'homme jeune des temps.
Et ce fut le premier jour de conscience, tous les autres jours dérivèrent de celui-là, comme, quand commence à tourner le van, une petite paille d'or d'abord vole et les autres ensuite tourbillonnent. Je m'étendis au pied du chêne, je me couchai parmi la mousse, dans le matin. Mes yeux n'avaient point contemplé encore un aussi merveilleux paysage. Une couleuvre ondula de dessous une grosse pierre et je la pris dans mes mains. Je la coulai au chaud de ma poitrine. Des insectes montèrent le long de mes cuisses; il me tomba des plumes de jeunes couvées dans les cheveux. Eve 1 ÈveJ Èvei Pourquoi tardes-tu de l'autre côté
de la lumière? Vois, il y a ici des lits de fleurs et de soies légères. Il y a ici l'œil paternel des arbres. L'ombre nous passera Panneau aux doigts.
J'appelai ainsi la vierge amoureuse et elle ne vint pas. Mais mon désir à moi, allait vers elle et la menait par la main dans ce lieu solennel et voluptueux. Eve l je criai vers toi du fond de ma vie et soudain tu me fus présente avec ton jeune sang rose, avec tes petits seins clairs d'aurore. Comme un jeune homme innocent, je versai en songe mon amour.
Je sus ainsi que rien n'est mieux selon Dieu que deux âmes nues et confiantes dans la nature. Personne encore ne me l'avait dit; mais aucune parole jamais n'est dite et il faut
tout comprendre à travers soi-même. Chaque homme recommence la vérité. J'étais, avec la nudité de ma chair dans ce bois, comme un svmbole; et maintenant une^imable enfant marchait à mes côtés dans les pelouses fleuries. Et je lui avais donné dans le secret de ma vie, le nom joyeux d'épouse.
Va à présent, homme régénéré et que cependant les autres hommes appelleront démenti
J'appelai donc Janille dans la maison et le chien fidèle ne me répondit, ni elle. Depuis un peu de jours elle recherchait le bois solitaire. Je croyais qu'elle y allait à cause du temps des bolets et des girolles. Chaque matin elle en rapportait des cueillettes parfumées et charnues. Le vin bleu des prunes aussi saignait; la noisette déjà prenait un goût d'amande.
L'été nous procurait des repas délicieux.
Or, rayant ^îherchée en vain, je pensai qu'elle était dans le bois et à mon tour je m'en allai sous les arbres, continuant à l'appeler par son nom. Je marchai ainsi un peu de temps et tout à coup j'entendis l'aboi du chien. Aussitôt le taillis ondula; une forme en fuite
froissa les branches. Et moi, en riant, je criais follement : « Janille î Janille ! n'espère pas m'échapper. » Mon rire n'était pas naturel et sonnait durement. Il roulait comme des palets sur le chemin. Un souffle ardent et bref me mangeait le poil aux lèvres, comme au temps de la chasse, quand la proie chaude était au bout de mon fusil. Je me lançai à travers le taillis, mais toujours il se refermait plus loin. Et maintenant Misère jappait devant moi en bondissant et tournant la tête vers les verts portiques de la foret. Suis-moi, je te mènerai sûrement vers elle, me disait le fin museau de la bête. Moi je pensais : Cette fille ironique et froide y passera comme les autres. Mon crâne battait comme un tambour : je l'aurais prise par les cheveux et poussée sur l'herbe. Je courais près de Misère, les poings à ma poitrine. Ainsi nous atteignîmes le lieu ombragé où elle se cachait. Dès qu'elle m'aperçut, elle s'écria : « N'approchez pas, vous qui vous êtes montré si. durement mon maître ! » Elle repoussa aussi Misère, disant : « Je te renie, toi qui m'as trahie l » Elle tenait son front dans
les doigts; ses larmes ruisselaient, claires et sonores. Aussitôt ma fureur tomba; je n'étais plus le chasseur au cœur rouge. Doucement avec la main je touchai son épaule. « Dis-moi^ quel mal je t'ai fait. » Et je n'avais plus envie de rire.
Ses cheveux tout à coup se dénouèrent et voilèrent ses joues ; je cessai de voir son visage; et elle sanglotait comme la petite source dans le bois. J'étais debout maintenant devant elle, avec ma force inulile, semblable à Adam regardant s'égoutter dans le verger les larmes délicieuses d'Eve ; et il ne savait non plus par quel nom d'amour la consoler. A la fin, comme plus tendrement encore je la priais, elle eut ce cri innocent : « A peine depuis que je suis dans cette forêt, tu m'as regardée. » Elle ne m'avait pas encore tutoyé avant ce temps. Sa gorge bondissait comme un petit écureuil. Je ne compris pas-tout de suite ce, qu'elle voulait dire. Je compris seulement qu'il y avait là un mystère. Et mes mains s'étaient retirées d'elle et à présent restaient très hautes et tremblantes. Mais, soudain, la voyant palpiter dans
son mal d'amour, je perdis la volonté et alors elles firent le mouvement lent de s'abaisser ; elles glissèrent le long de ses bras, elles descendirent anxieusement jusqu'à ses genoux.
Je sentis ainsi pour la première fois la forme vive de son corps. Et avec humilité, je lui dis : « Si tu veux dire que je n'ai pas assez pris* attention à toi, je t'en demande pardon, comme je te demande pardon aussi de t'avoir amenée ici, toi jeune, auprès d'un homme solitaire, car maintenant il y a entre toi et les autres êtres cette forêt. » Ses doigts s'écartèrent; elle cessa de pleurer, et avec ses yeux droits, posés sur les miens, elle me répondit ingénument : « Si tu avais mis plus tôt tes mains à mes genoux comme tu fais en ce moment, je ne t'aurais pas dit cette chose. » Voilà, oui, ce fut elle de nous deux qui la première osa parler selon la nature. Elle avait les prunelles limpides de la génisse regardant se mouvoir le royal époux de l'autre côté de la haie. Elle n'était pas troublée par ce qu'elle venait de dire.
J'étais là comme un gauche enfant avec son genou rond comme une pomme dans ma
main. J'avais fléchi le jarret, j'appuyais mon front contre le sien, dans la chaleur de ses cheveux. La clarté humide de ses yeux brûlait à nia joue, comme des gouttes de vie ardente. Nous restâmes ainsi un peu de temps silencieux l'un près de l'autre, et puis je lui dis : « Vois, je tiens amoureusement ton genou dans ces doigts, et à présent nous sommes comme un homme et une femme qui se seraient pris en mariage. » Oh ! comme cette parole monta timidement du fond de mon être ! Comme elle fut tout à coup à ma bouche toute ma race depuis les origines! Au bord des fleuves un homme antique de mon sang avait pareillement pris les genoux d'une vierge dans sa main et lui avait dit : « Entre toi et moi il n'y a plus que tes genoux fermés. »
Elle tourna vers moi ses yeux frais ; son sourire monta comme la jeune lune à mon premier soir dans la foret. Ensuite elle posa les deux mains sur mes épaules et elle dit :
« Maintenant fais de moi ce que tu veux : je
serai toujours ta servante. »
La bénigne nature seule nous apprend ces mouvements divins. Et voici, cette Janille était vierge comme Taube qui mène le chœur des heures et elle me dit là le mot dont la première femme sous le pommier enchaîna répoux. Moi, je buvais son sourire comme un jus frais ; mes larmes mouillaient ses cheveux. Nous étions deux créatures primitives, dans le trouble émerveillé du jeune désir. Nos âmes nues avaient froid délicieusement dans les frissons clairs du jour.
L'humanité éternelle alors commença de bégayer à nos bouches. Je lui dis comme en rêve : « Ecoute ceci, chère Vie. Je te fuyais et je ne cessais pas dVHre avec toi. Tu m'étais bien plus présente dans Tabsence. Tu fus pour moi toute la forêt avec ses arbres et ses oiseaux et je t'appelais des noms du jour et de la nuit. Oh ! ne dis pas que déjà alors tu m'aimais! Je ne pourrais entendre cela sans mourir de bonheur. Et cependant, oh oui!
dis-le moi, douce amie! M'aimais-tu déjà tandis que moi, avec mon cœur gonflé dans les mains, je m'en allais au bois t'écouter
rire dans le babil de la source? » Elle s'étonna, son sourcil ondulait avec candeur.
« J'ignore ce que tu veux dire, fit-elle. Et cependant ce que tu me dis est pour moi comme un fruit sucré. Quand tu es venu, mon sein s'est levé, je ne sais pas autre chose. » Ohl cela! cela! Janille! Ton petit sein aux pointes froides droit dans ton corsage comme le jeune bourgeon d'avril l
Un frais silence nous baignait et il n'y avait pas de vent, il n'y avait là que le vent léger de nos- souffles l'un près de l'autre. Je croyais entendre tourner au fond de sa vie une meule écarlate, Je lui dis : « Tu m'es venue comme une petite chose enfant qui serait née de mon désir. Je t'ai appelée du fond de moi et tu es venue. » Elle prit les soies de ma barbe et lesannela autour de ses doigts, a Toif fit-elle, tu étais grand et fort comme les chênes. Je ne savais pas comment tu aurais fait un jour pour m'embrasser. » Des paroles limpides nous coulaient des lèvres. Il montait du profond de nous comme le bruissement léget de la terre après la pluie. Et maintenant encore
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sanglotai doucement sous
Janille vint avec moi vers les arbres et c'était encore une fois le soir. Dans le charme inouï de Theure, nous ne disions rien, avec des frémissements de choses profondes au fond de nous et qui ne pouvaient s'exprimer.
A peine la lune commençait de monter; elle était jeune comme notre lune de vie; son mince segment rose s'effilait par dessus la nuit diaphane du bois. Une pâleur émoussa le sentier sous nos pas; les formes de notre corps se moururent comme des apparences dans l'air soyeux et confus. Cependant je sen-
tais vibrer fiévreusement sa vie près de la mienne, dans le soir solennel et bienveillant. La palpitation de ses yeux s'avivait et s'éteignait comme la naissance et l'agonie des étoiles. Une langueur la mariait à la lune doucement nubile. Moi, j'étais là avec cette enfant comme un homme que mène une main inconnue.
Un long frisson agita la nuit. Les feuillages, en ondulant, semblèrent déployer sur nous les plis d'une tunique; nous ne fûmes plus, dans les desseins secrets de l'ombre, que deux ombres qui s'ignorent et vont vers la vie. Et j'avais cessé de voir le visage de Janille. Mais là-haut le sang vermeil des prémisses s'étancha, le jardin des roses de la fraîche virginité de la lune. Comme une jeune épouse, elle plongea froide et claire au lit du ciel. Alors de nouveau le regard malade de la ^vierge monta vers moi.
Nous marchâmes ainsi jusqu'à ce que nous atteignîmes le bord d'une clairière ; et là nous nous assîmes dans le tremblement bleu de la nuit. Comme la première fois, je pris ses
froissa les branches. Et moi, en riant, je criais follement : « Janille î Janille î n'espère pas m'échapper. » Mon rire n'était pas naturel et sonnait durement. Il roulait comme des palets sur le chemin. Un souffle ardent et bref me mangeait le poil aux lèvres, comme au temps de la chasse, quand la proie chaude était au bout de mon fusil. Je me lançai à travers le taillis, mais toujours il se refermait plus loin. Et maintenant Misère jappait devant moi en bondissant et tournant la tête vers les verts portiques de la forêt. Suis-moi, je te mènerai sûrement vers elle, me disait le fin museau de la bête. Moi je pensais : Cette fille ironique et froide y passera comme les autres. Mon crâne battait comme un tambour : je l'aurais prise par les cheveux et poussée sur l'herbe. Je courais près de Misère, les poings à ma poitrine. Ainsi nous atteignîmes le lieu ombragé où elle se cachait. Dès qu'elle m'aperçut, elle s'écria : « N'approchez pas, vous qui vous êtes montré si. durement mon maître ! » Elle repoussa aussi Misère, disant : « Je te renie, toi qui m'as trahie ! » Elle tenait son front dans
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son mal d'amour, je perdis la volonté et alors elles firent le mouvement lent de s'abaisser ; elles glissèrent le long de ses bras, elles descendirent anxieusement jusqu'à ses genoux.
Je sentis ainsi pour la première fois la forme vive de son corps. Et avec humilité, je lui dis : « Si tu veux dire que je n'ai pas assez pris* attention à toi, je t'en demande pardon, comme je te demande pardon aussi de t'avoir amenée ici, toi jeune, auprès d'un homme solitaire, car maintenant il v a entre toi et les autres êtres cette forêt. » Ses doigts s'écartèrent; elle cessa de pleurer, et avec ses yeux droits, posés sur les miens, elle me répondit ingénument :
« Si tu avais mis plus tôt tes mains à mes genoux comme tu fais en ce moment, je ne t'aurais pas dit cette chose. » Voilà, oui, ce fut elle de nous deux qui la première osa parler selon la nature. Elle avait les prunelles limpides de la génisse regardant se mouvoir le royal époux de l'autre côté de la haie. Elle n'était pas troublée par ce qu'elle venait de dire.
J'étais là comme un gauche enfant avec son genou rond comme une pomme dans ma
main. J'avais fléchi le jarret, j'appuyais mon front contre le sien, dans la chaleur de ses cheveux. La clarté humide de ses yeux brûlait à ma joue, comme des gouttes de vie ardente. Nous restâmes ainsi un peu de temps silencieux Pun près de l'autre, et puis je lui dis : c< Vois, je tiens amoureusement ton genou dans ces doigts, et à présent nous sommes comme un homme et une femme qui se seraient pris en mariage. » Oh! comme cette parole monta timidement du fond de mon être î Comme elle fut tout à coup à ma bouche toute ma race depuis les origines! Au bord des fleuves un homme antique de mon sang avait pareillement pris les genoux d'une vierge dans sa main et lui avait dit : « Entre toi et moi il n'y a plus que tes genoux fermés. »
Elle tourna vers moi ses yeux frais ; son sourire monta comme la jeune lune à mon premier soir dans la forêt. Ensuite elle posa les deux mains sur mes épaules et elle dit :
« Maintenant fais de moi ce que tu veux : je
serai toujours ta servante. »
La bénigne nature seule nous apprend ces mouvements divins. Et voici, cette Janille était vierge comme l'aube qui mène le chœur des heures et elle me dit là le mot dont la première femme sous le pommier enchaîna répoux. Moi, je buvais son sourire comme un jus frais ; mes larmes mouillaient ses cheveux. Nous étions deux créatures primitives, dans le trouble émerveillé du jeune désir. Nos âmes nues avaient froid délicieusement dans les frissons clairs du jour.
L'humanité éternelle alors commença de bégayer à nos bouches. Je lui dis comme en rêve : « Ecoute ceci, chère Vie. Je te fuyais et je ne cessais pas d'(^tre avec toi. Tu m'étais bien plus présente dans Tabsence. Tu fus pour moi toute la forêt avec ses arbres et ses oiseaux et je t'appelais des noms du jour et de la nuit. Oh ! ne dis pas que déjà alors tu m'aimais! Je ne pourrais entendre cela sans mourir de bonheur. Et cependant, oh ouil dis-le moi, douce amie! M'aimais-tu déjà tandis que moi, avec mon cœur gonflé dans les mains, je m'en allais au bois t'écouter
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rire dans le babil de la source? » Elle s'étonna, son sourcil ondulait avec candeur.
« J'ignore ce que tu veux dire, fit-elle. Et cependant ce que tu me dis est pour moi comme un fruit sucré. Quand tu es venu, mon sein s'est levé, je ne sais pas autre chose. » Ohl cela! cela! Janille! Ton petit sein aux pointes froides droit dans ton corsage comme le jeune bourgeon d'avril l
Un frais silence nous baignait et il n'y avait pas de vent, il n'y avait là que le vent léger de nos souffles l'un près de l'autre. Je croyais entendre tourner au fond de sa vie une meule écarlate. Je lui dis : « Tu m'es venue comme une petite chose enfant qui serait née de mon désir. Je t'ai appelée du fond de moi et tu es venue. » Elle prit les soies de ma barbe et lesannela autour de ses doigts. « Toi,- fit-elle, tu étais grand et fort comme les chênes. Je ne savais pas comment tu aurais fait un jour pour m'embrasser. » Des paroles limpides nous coulaient des lèvres. Il montait du profond de nous comme le bruissement léger de la terre après la pluie. Et maintenant encore
une fois ma main planait au-dessus d'elle comme le vol immobile d'un large oiseau aux plumes molles, avec la peur et le désir en folie de sa chair innocente. J'étais un homme qui voit s'ouvrir le jardin divin d'Eden et qui demeure éperdu sur le seuil. Et entre elle et moi il y avait maintenant l'amour même comme une défense religieuse. Elle avait remis sa vie entre mes mains et toute la vie de sa race avec elle; et là-bas, dans le brouillard des âges. Dieu faisait un geste comme le semeur.
Je restai donc un peu de temps penché sur ses yeux immenses avec ma main ouverte comme sur la profondeur d'une eau, sur le vertigineux abîme du temps. Et puis l'odeur chaude de sa jeune force m'étourdit, ma force sauvagement leva et je connus le goût de sa bouche. Ce fut la première blessure. Ses yeux s'évanouirent, elle sembla n'être plus qu'une ombre dans l'heure pâle et moi j'étais pendu à ses lèvres froides comme aux grappes gonflées d'une vigne. Sa vie expira, renaquit; je sentais sa chair battre de délire et de peine.
Elle cria : « Tu m'as fait mal. Je te hais. » Presque aussitôt elle disparut dans le bois.
Je rappelai vainement jusqu'au soir. Et enfin la lune monta; je vis sa petite ombre passer sur le chemin près de la maison. Elle fut tout enveloppée de la clarté rose de la jeune nuit. Or moi, ce soir-là, ayant peur de mon sauvage amour, à pas lents je retournai vers Todeur fraîche du taillis où j'avais tenu ses genoux dans mes mains. L'herbe foulée avait gardé le dessin flexible de sa vie. Mon cœur alors se gonfla comme la fève aux pluies tièdes de juillet. Je sanglotai doucement sous les claires étoiles.
ici je te consacre ces baies pourprées. » Elle me répondit : « Voici mes lèvres et ma vie. » Elle ne dit pas autre, chose. Nous étions émus et graves en échangeant ces mutuelles dédicaces, simples et belles selon la nature. Et puis de nouveau elle se pressa contre moi, avec son regard malade, et elle me dit :
« Cher homme, s'il est quelque chose que j'ignore encore, enseigne-le moi afin qu'aucun homme ne vienne plus après toi. » Je vis ainsi qu'elle était vraiment vierge, car je l'avais d'abord baisée sur les lèvres, je lui avais pris ensuite les genoux et puis ses petites mamelles, et elle ne savait pas le sacrifice sublime. Vois, Eve, je suis cet homme violent qui tua les bêtes et qui aima les courtisanes; et maintenant mes mains faiblement tremblent au bord de ta robe.
Je la poussai et sentant à son visage le souffle ardent de mes narines, elle gémit :
« Combien tu m'apparais terrible I » J'étais la joie sauvage du lion, j'étais la noire fureur brandie de l'homme monté des déserts vers les chaudes femelles des tribus. J'avais les
mains douces et meurtrières et nocturnes de celui qui entre au tabernacle de l'idole. La divine ténèbre ferma ses yeux par dessus l'image tendre et courroucée. Maintenant j'avais touché la forme sacrée de son ventre. Et elle se raidit; sa vie blessée expira dans un cri dont toute la forêt tressaillit. Eve!
Eve! Eve! Eve! Je la rappelai ainsi des ombres, je baisai mille fois son nom à ses lèvres froides. Et puis comme une âme revenue, elle dit : Adam! pour la première fois. Eve!
Eve! Adam! Adam ! Nos noms volèrent d'une bouche à l'autre, comme notre vie même, légère et heureuse.
Nous étions couchés au sein humide de la terre, sous les prodiges. La nuit filait de la soie et de l'argent. Des chutes d'astres, d'effrayants quadriges tourbillonnèrent. La lune épanchait un fleuve de lait vers la grâce des fleurs. Toi aussi, Eve, avec tes yeux las et éblouis, tu étais une fleur du jardin de la vie après que le jardinier est venu. Cependant personne ne nous avait dit : Elle et toi, il vous faut aller avec des anneaux d'or devant
le prêtre. Là-bas, dans le bois, doucement, souffla le vent, toutes les feuilles remuèrent comme des mains qui bénissent.
Deux êtres errèrent, originels et divins, dans la forêt d'été. Ta petite gorge, Eve, est la courbe du val ; au repli de ton ventre sinue l'ombreux ravin; tes cheveux ont la vie souple et friselante des feuillages du bouleau. Mais ma barbe à moi, rousse et frisée, ruisselle comme la toison énorme des chênes.
Je ne sais ni ton âge ni le mien. Peut-être je menai autrefois une tribu à travers la plaine. Tu étais alors une promesse de vie dormant de l'autre côté de la nuit. Et voici, je suis le jour qui à pas lentement est venu par les
avenues en silence. Je suis le chasseur qui, avec des flèches vermeilles, a transpercé les ombres. Un air frais d'immortalité rajeunit nos baisers. Chacun est le premier et ce que tu me donnes, tu ne me l'avais point encore donné. Tu es le pommier dans le verger et après qu'une pomme est tombée, il en naît une autre; et je goûte le fruit vert de ta virginité. Je ne croyais pas encore Tavoir cueilli.
ma chère femme, je n'aurai jamais fini de boire tout l'amour qu'il y a dans le plus léger de tes cheveux. Comme un délicat ouvrier parfile l'or d'une trame, je les prendrai l'un après l'autre à ton front; je les appellerai par ton nom divin. Et je regarderai croître aussi la corne blanche de ton ongle à tes mains. En chacun de ces prodiges tu me renaîtras inconnue et vierge. Ainsi je lui parlais follement.
Nous partions au matin, nous n'aimions plus la maison. Le bois avait de bien plus tendres alcôves. Les hêtres velus nous versaient l'orgueil ingénu de recommencer Thu-
maine destinée. Du geste étonné et ravi de la première femme, elle m'apportait ses jeunes mamelles. « Vois comme elles sont rondes.
Ne crois-tu pas, doux ami, que déjà Tenfant est venu? » C'était Tamour, petite Eve, qui faisait lever tes seins, ce n'était encore queTamour. «Non, je t'assure, disait-elle, c'est autre chose. Je suis lasse. A peine je puis détacher mes pas de la terre. » Alors, moi, je la prenais sous le cou et les jarrets; elle nouait ses mains autour de ma nuque et je m'en allais avec le poids léger de sa vie dans mes bras. Elle sentait la sève et le matin; ses cheveux avaient l'odeur de la mûre et me grisaient; et une clarté comme une goutte d'eau tremblotait au fond de sa prunQlle.
D'une petite voix ciiline elle me disait : « Tu es fort et roux comme le taureau! » Pourtant, ce n'est pas cela qui mettait à ses yeux la lueur malicieuse d'un rire. Elle pensait : il m'a cédé; il est soumis et candide comme l'agneau. Je feignais de ne pas voir sa ruse. Je savourais la chaude palpitation de sa vie dans ma poitrine. Et puis tout à coup elle
avenues en silence. Je suis le chasseur qui, avec des flèches vermeilles, a transpercé les ombres. Un air frais d'immortalité rajeunit nos baisers. Chacun est le premier et ce que tu me donnes, tu ne me Tavais point encore donné. Tu es le pommier dans le verger et après qu'une pomme est tombée, il en naît une autre; et je goûte le fruit vert de ta virginité. Je ne croyais pas encore Tavoir cueilli.
ma chère femme, je n'aurai jamais fini de boire tout Tamour qu'il y a dans le plus léger de tes cheveux. Comme un délicat ouvrier parfile Tor d'une trame, je les prendrai l'un après l'autre à ton front; je les appellerai par ton nom divin. Et je regarderai croître aussi la corne blanche de ton ongle à tes mains. En chacun de ces prodiges tu me renaîtras inconnue et vierge. Ainsi je lui parlais follement.
Nous partions au matin, nous n'aimions plus la maison. Le bois avait de bien plus tendres alcôves. Les hêtres velus nous versaient l'orgueil ingénu de recommencer Thu-
maine destinée. Du geste étonné et ravi de la première femme, elle m'apportait ses jeunes mamelles. « Vois comme elles sont rondes.
Ne crois-tu pas, doux ami, que déjà l'enfant est venu? » C'était Tamour, petite Eve, qui faisait lever tes seins, ce n'était encore que l'amour. «Non, je t'assure, disait-elle, c'est autre chose. Je suis lasse. A peine je puis détacher mes pas de la terre. » Alors, moi, je la prenais sous le cou et les jarrets; elle nouait ses mains autour de ma nuque et je m'en allais avec le poids léger de sa vie dans mes bras. Elle sentait la sève et le matin; ses cheveux avaient Todeur de la mûre et me grisaient; et une clarté comme une goutte d'eau tremblotait au fond de sa prunelle.
D'une petite voix câline elle me disait : « Tu es fort et roux comme le taureau! » Pourtant, ce n'est pas cela qui mettait à ses yeux la lueur malicieuse d'un rire. Elle pensait : il m'a cédé; il est soumis et candide comme l'agneau. Je feignais de ne pas voir sa ruse. Je savourais la chaude palpitation de sa vie dans ma poitrine. Et puis tout à coup elle
avenues en silence. Je suis le chasseur qui, avec des flèches vermeilles, a transpercé les ombres. Un air frais d'immortalité rajeunit nos baisers. Chacun est le premier et ce que tu me donnes, tu ne me l'avais point encore donné. Tu es le pommier dans le verger et après qu'une pomme est tombée, il en naît une autre ; et je goûte le fruit vert de ta virginité. Je ne croyais pas encore l'avoir cueilli.
ma chère femme, je n'aurai jamais fini de boire tout l'amour qu'il y a dans le plus léger de tes cheveux. Comme un délicat ouvrier parfile l'or d'une trame, je les prendrai l'un après l'autre à ton front; je les appellerai par ton nom divin. Et je regarderai croître aussi la corne blanche de ton ongle à tes mains. En chacun de ces prodiges tu me renaîtras inconnue et vierge. Ainsi je lui parlais follement.
Nous partions au matin, nous n'aimions plus la maison. Le bois avait de bien plus tendres alcôves. Les hêtres velus nous versaient l'orgueil ingénu de recommencer Thu-
maine destinée. Du geste étonné et ravi de la première femme, elle m'apportait ses jeunes mamelles. « Vois comme elles sont rondes.
Ne crois-tu pas, doux ami, que déjà l'enfant est venu? » C'était l'amour, petite Eve, qui faisait lever tes seins, ce n'était encore queTamour. «Non, je t'assure, disait-elle, c'est autre chose. Je suis lasse. A peine je puis détacher mes pas de la terre. » Alors, moi, je la prenais sous le cou et les jarrets; elle nouait ses mains autour de ma nuque et je m'en allais avec le poids léger de sa vie dans mes bras. Elle sentait la sève et le matin; ses cheveux avaient l'odeur de la mûre et me grisaient; et une clarté comme une goutte d'eau tremblotait au fond de sa prunelle.
D'une petite voix culine elle me disait : « Tu es fort et roux comme le taureau! » Pourtant, ce n'est pas cela qui mettait à ses yeux la lueur malicieuse d'un rire. Elle pensait : il m'a cédé ; il est soumis et candide comme l'agneau. Je feignais de ne pas voir sa ruse. Je savourais la chaude palpitation de sa vie dans ma poitrine. Et puis tout à coup elle
me glissait des mains : « Un oiseau là-bas a chanté dans les arbres I » Je la voyais fuir avec les bonds rapides de la chèvre, et enfin je la découvrais cachée dans un taillis. Et je savais à présent de quel oiseau elle avait parlé. Celui-là chantait en nous comme l'alouette et il avait la clameur de l'aigle.
Mais un jour elle me demanda de lui apporter une fleur qui était au. fond du ravin plein d'épines. Je descendis au ravin ; mes mains et mes jambes s'y meurtrirent; et il n'y avait là que des ronces sauvages. Etant revenu vers elle, je lui dis : « Il n'y avait pas de fleurs dans le ravin. » Du sang goûttait de mes doigts. Elle le lava du bout de ses lèvres et puis elle me dit avec son rire farouche et tendre : « Une plus belle a fleuri de ton amour. » C'étaient là d'aimables allégories : je compris qu'elle voulait m'éprouver ; sa tyrannie futile s'amusait de me guirlander de chaînes légères. Moi, j'étais entré au cœur du buisson et elle était l'églantier qui échange sa rose contre une goutte du sang du ravisseur. Deux cœurs dans -l'amour s'essaient comme des chevreaux dans une prairie.
J'allais donc par la futaie avec sa vie frémissante dans mes bras; et ensuite je la couchais sur les mousses. Elle me disait : « Me trouves-tu belle? » Sa- robe tranquillement glissait et elle était nue sans péché sous mes baisers. Les feuillages ondulaient en frissons d'argent à ses épaules. Une tunique aux dessins de folioles et de ramures se déroulait de ses gestes. La forêt amoureusement annelait de bagues et de colliers sa grâce svelte de jeune bouleau. Moi avec extass je contemplais cette fleur de la terre' dans Tair diaphane.
J'étais un homme aveugle qui entre dans une église et qui tout à coup ouvre les yeux et voit les sublimes prodiges. Chaque grain de ta chair vermeille, Beauté I chaque papille du tissu soyeux de ta chair est comme la laitance des races, dans une image d'éternité où s'abrègent les courbes harmonieuses de Tunivers. Tu étais là avec ton corps nu couleur de miel sous les arbres et je regardais couler l'ombre aux fossettes de ta chair comme une pluie de sable fm, comme un ruissellement léger de cendre azurée. Au lim-
pide émail de tes clairs yeux éblouis se mirait le vent vert de la forêt. Et avec une peur d'enfant je n'osais pas toujours effleurer la petite onde visible sous la palpitation blonde de ton flanc, le tremblement rosé du remous de ta vie comme si ce n'eût été là qu'une apparence divine. Ma main alors un peu de temps, comme autrefois, planait, faisant une petite ombre pâle à l'endroit du vaet-vient de ta gorge. Et je te disais : « Vois, c'est là ma main sur ta vie profonde, comme si je tenais les coups sonores de ton cœur dans cette main. Ne la sens-tu pas s'appuyer d'un poids lourd et léger d'ombre toujours plus avant dans la chère vie splendide? »
Elle riait : « C'est ta bouche qui à petites fois vient vers mes "seins levés. »
D'abord je la comblai d'un amour sauvage et délicat. Je l'aimai avec l'ardeur violente du rapt, avec un émoi vierge et religieux.
Elle connut la colère brandie de l'étalon et l'approche ingénue de l'agneau. Elle tremblait de voir mes prunelles terribles et ensuite celles-ci mollement l'enveloppaient comme
la nuit bleue du bois. Moi seul alors gardais le tremblement. Ne fut-il pas commandé à rhomme d'être toutes les formes de la connaissance pour le désir novice de l'épouse? Chacune est une analogie avec le mystère des semailles, des labours et des moissons. La candide paysanne n'ignore pas le temps où rugit le taureau, où bêle la plaintive brebis, où s'arrondit le pis des troupeaux comme une fleur de lait. Après le vent vernal bondit par la plaine Porageux été; le regain de l'automne mûrit pour la grave sécurité de l'hiver; et l'amour de la créature n'est qu'un symbole qui s'accorde aux rythmes éternels. Je vins au jardin d'Eve comme le robeur véhément des prémisses, comme le chasseur précédé de l'aboi des chiens. Mon amour altéré et roux avait la faim d'une meute. L'orgueil de la vie en ce temps criait dans mon sang lascif.
Oui, je fus bien ainsi l'homme sauvage de ma race. Cependant, avant d'avoir bu à la vigne l'ivresse rouge, si plaintivement j'avais erré par les bois comme un petit renard
blessé I J'avais tourné autour de la maison en poussant d^aigres cris. Je l'appelais encore Janille alors et Adam n'avait pas franchi la bar rière. Mon Dieu I comme Eve et moi à présent riions de cette folie l Un jour, elle me dit franchement : c( Tu étais fort et je t'ai désiré. Pourquoi ne m'as-tu pas prise sitôt que je t'ai connu? » Ce fut le cri innocent de la chair; elle avait parlé selon la nature. Mais, dans le moment, j'oubliai qu'une vierge saine n'est pas différente d'un ardent jeune homme. La vie fait une blessure pareille au cœur de la femelle nubile et au flanc bondissant de l'éphèbe. Je fus donc outré de fureur et de jalousie- comme si, l'entendant exprimer avec simplicité le vœu impérieux, j'avais lieu de craindre qu'un passant plus matinal ne fût venu avant moi. « Èvei Eve! dis-le moi sincèrement : un autre n'a-t-il pas pris tes petits seins dans les mains ? » Elle me regarda avec étonnement : « Je t'assure, je ne sais pas ce que tu veux dire. » Moi, devant son œil candide, je fus pris alors d'une honte. Je lui dis presque cauteleusement : « N'aie pas de secret
pour moi.' Ta petite gorge ne s'était-elle pas encore levée? Oui, dis-le moi sans honte. »
Mon cœur sonnait comme le pas de la mort dans l'escalier. « La troisième nuit, ami, elle s'est levée pour toi et je l'ai prise entre mes doigts. »
Adorable Eve 1 comme innocemment tu me fis cet aveu sans croire que tu avais péché 1 Si cependant, voulant éprouver une autre fille à la ville, je lui avais demandé cela, elle eût détourné la tête en riant; et toutes l'ont fait clandestinement à l'heure du frisson de la chair et elles en gardent le secret.
Mon cœur qui avait entendu venir la mort aussitôt fut divinement délivré. Ma joie monta comme la rumeur d'une ruche après la pluie.
Et je baisais follement ses tendres mamelles. Je leur parlais comme à des parts de son amour, comme à de petites sœurs enfants qu'elle eût déléguées vers mes soifs. Quoil toi et toi et vous toutes deux ensemble I Èves jumelles et palpitantes de mon Eve I Un vertige inouï passa, la grande onde de vie; et encore une foiSj^je croyais ^ne l'avoir point
connue avant ce jour. Mon Dieu I comme tu m'apparus pure et presque sacrée dans ta jeune beauté animale, dans le désir ignorant qui fit lever ta petite gorge I C'était l'annonciation, chère Eve, c'était là bas le pas de Pépoux dans le chemin I Et à présent, j'étais à tes pieds, le demandant en moi pardon comme pour un outrage immérité. Cependant si déjà ton sein s'était levé pour un autre et qu'à celui-là tu eusses dédié ta fraîche nubilité, tu n'aurais fait là aussi que te conformer à la loi de nature. En pensant ainsi, un homme est plus près de la vérité, bien qu'il puisse paraître té-méraire de l'exprimer avec un cœur nu. Queli quefois, quand tout le bois se tait, immobile, un petit arbre se met à frissonner tout seul et celui-là a senti le vent que les autres n'ont pas encore senti. Je suis ce petit arbre devant la vérité.
Ce fut le temps des suprêmes délices de l'été. Le héron n'avait pas encore passé, toute la terre fleurissait d'or et de soleil, comme les éclats vermeils d'une meule tourbillonnante.
Il vint de lourdes et anxieuses après-midi, où près de la source nous ne pouvions goûter la fraîcheur. Des soifs d'amour inconnues nous tourmentèrent. «N'y a4-il rien, me disait-elle, cher homme, que je doive savoir encore? Je suis malade d'ignorer l'apaisement à un secret mal délicieux que je ne puis exprimer. » Elle se roulait sur l'herbe comme une bête blessée
et elle ne m'avait pas dit encore le mot amour. Autour de nous, la nature aussi était malade des feux sombres de la canicule. L'orage se déchaînait. Des chutes de marbres et de métaux roulèrent sur des pentes. Des tonnerres de charrues mordaient des basaltes. Des taureaux épouvantés meuglaient dans des étables. Et la foudre creusait la nue de lézardes immenses. La forêt, dans Thorreur délicieuse des fracas, restait violée et brandie. Et puis la pluie féconde ruisselait, Thumide chaleur de la substance. La terre tressaillait, buvait puissamment la vie mâle.
Or, une fois; nous vîmes ce prodige. Comme l'escalier d'un palais de cristal et de pierreries, un arc en-ciel traçait sa parabole par dessus la forêt. Nous n'apercevions pas toute sa courbe, mais avec ses paliers d'émeraudes et de saphirs il s'appuyait sur le toit de la maison, et ensuite il déployait son cintre; son autre extrémité rejoignait un point inconnu de la terre. Moi je vis là un signe heureux. Je pensai : Notre vie, par ce segment qui va de la maison à la forêt, demeure harmonieusement tracée.
Nous allions ensemble cueillir des girolles, des merises et des mûres. Elles parfumaient nos mains. Avec les herbes grasses et les œufs dérobés dans les nids, elles composaient la nourriture légère de nos repas. Nous avions l'âge innocent de l'amour. Nous croyions vivre aux âges ingénus du monde Et les mets sanglants n'altéraient pas le goût divin des baisers. De fluides et magiques lumières couraient sous bois. Il pleuvait un grésillement d'or léger à l'orée des clairières. Les feuillages palpitaient d'un long frisson ocellé. Les matins vaporeux tressaient des fils^de soie et d'argent à nos cheveux. Nous écoutions chanter les oiseaux et bondir l'alerte jeu des écureuils. Les hôtes roux des lisières, le lapin agile, le lièvre prudent et craintif ne fuyaient plus devant nos pas. Une idylle naïve et noble nous mêlait à leurs douces existences, filles des aubes roses et des tranquilles nuits. Comme dans les fables, deux sylvains habitèrent le vert mystère.
Un jour, ayant taillé des brins de sureau et les ayant vidés de leur moelle, je les assem-
8Ô ADAM ET ËVS
blai en forme de pipeaux. Ainsi le pâtre antique était allé vers le fleuve, il avait coupé des roseaux pour charmer le troupeau. Je descendis au cœur du bois, agité d'espoir, et je n'avais rien dit à Eve. Je ne savais comment souffler dans cet instrument sonore. D'abord, je l'approchai gauchement de ma bouche en gonflant les joues; nul son n'en sortit et puis je l'effleurai seulement des lèvres avec le vent léger de mon haleine. Maintenant, il venait faiblement une petite note aiguë et triste comme un cri blessé. Non, non, ce n'est pas la mélodie, ce n'est pas Tart encore.
Je laissai glisser ma bouche de brin en brin, essayant d'autres sons, les tirant du fond de ma poitrine très doucement et ensuite avec ardeur. vent de Tété, vois cet ingénu et patient musicien, ton émule ! J'étais là, avec les pipeaux aigres comme le crissement d'un fruit vert aux dents, toujours sur le point de tirer un son clair, heureux et dépité. Les ramures du bois bruissaient, la source s'égouttait et moi je ne pouvais tirer de mes flûtes que des souffles durs et brouillés. Tout à coup, un
ADAM ET fiVE 87
loriot siffla ses quatre notes humides et joyeu- ^ ses. Oh! comme j'étais peu de chose à côté de toi, bel oiseau divin l J'écoutais tomber les sons comme des perles au creux d'un .
bassin de métal. Je n'osais plus emboucher J mes pipeaux. Et, de nouveau, il chanta un peu plus loin. Alors je me mis à courir, disant : Loriot 1 loriot! ne t'en va pas, je t'en prie. Mais il volait d'arbre en arbre et moi toujours plus avant j'allais, l'écoutant et le suivant avec mes brins creux. Loriot 1 moqueur loriot I Eclat de rire du bois 1 Si seulement je pouvais te dérober la première de tes notes, les autres suivraient d'elles-mêmes.
Et encore une fois je soufflais avec ma bouche, cherchant le ton. L'oiseau sifflait, et tout de suite après je recommejiçais. A la fin, le loriot s'envola. Je ne cessais plus de l'entendre au fond de moi. Je m'obstinai ainsi pendant des heures et, à la longue, les notes arrivèrent. Alors, je m'en retournai vers le . logis, fier et ravi. Je dis à Eve : « Ecoute ma chanson. » Et, les pipeaux à la bouche, j'étais comme un héros qui s'est fait berger.
Mais, encore une fois, j-avaîs oublié l'air. Je sifflais aigrement dans cet instrument grossier. « Ohl dit-elle, c'est le cri de la triste mésange rhiver! » Non, je t'assure, Eve, c'était le loriot, là-bas, dans les arbres.- Elle se mit à rire, comme l'oiseau.
Des jours entiers je m'exerçai. Nous allions ensemble à la forêt et maintenant les sons montaient, clairs et légers. Devant moi, Eve dansait en remuant souplement les hanches.
Lentement tombait l'heure brève et diaphane.
Le soir lloconnait en roses violettes quand nous regagnions la maison. « Ne ferme pas la porte, amie, laisse entrer la belle nuit d'étoiles. Elle s'asseyera près de la fenêtre. Avec les soies d'argent de la lune, elle filera les songes heureux autour de notre sommeil. »
C'était près du ruisseau, un matin, sur la berge où autrefois, avec mon cœur dans mes mains, je passai tant de jours à soupirer. J'étais là depuis un peu de temps, attendant Eve, penché sur la fuite de l'eau. Un froissement débranches s'étouffa, je compris qu'elle arrivait à pas muets pour me surprendre. Je ne relevai pas la tête, mes lèvres effleuraient la petite écume d'argent. Ohl pensais-je, son visage viendra se refléter là et alors, en buvant une gorgée de cette eau, je croirai boire
Mais, encore une fois, j'avais oublié l'air. Je sifflais aigrement dans cet instrument grossier. (( Ohl dit-elle, c'est le cri de la triste mésange rhiver! » Non, je t'assure, Eve, c'était le loriot, là-Las, dans les arbres.- Elle se mit à rire, comme l'oiseau.
Des jours entiers je m'exerçai. Nous allions ensemble à la forêt et maintenant les sons montaient, clairs et légers. Devant moi, Eve dansait en remuant souplement les hanches.
Lentement tombait l'heure brève et diaphane.
Le soir floconnait en roses violettes quand nous regagnions la maison. « Ne ferme pas la porte, amie, laisse entrer la belle nuit d'étoiles. Elle s'asseyera près de la fenêtre. Avec les soies d'argent de la lune, elle filera les songes heureux autour de notre sommeil. »
C'était près du ruisseau, un matin, sur laberge où autrefois, avec mon cœur dans mes mains, je passai tant de jours à soupirer. J'étais là depuis un peu de temps, attendant Eve, penché sur la fuite de l'eau. Un froissement débranches s'étouffa, je compris qu'elle arrivait à pas muets pour me surprendre. Je ne relevai pas la tête, mes lèvres effleuraient la petite écume d'argent. Ohl pensais-je, son visage viendra se refléter là et alors, en buvant une gorgée de cette eau, je croirai boire
la vie à ses lèvres. Puérilement je me prétais ainsi à ce jeu délicieux. Elle avança donc doucement et je me tenais immobile, attendant que son clair visage se mirât tout près du mien dans le ruisseau. Mais voilà, le courant soudain sembla rouler toutes les roses de l'aurore et Eve, dans le fluide miroir, était nue comme la jeune épouse d'Eden. prodige I Matin du monde ! Eve avait dépouillé sa robe et, avec sa chair vermeille, elle était là, devant moi, me riant à travers l'eau comme si fraîchement elle sortait des mains de la nature. La clarté de son corps, je la tenais au creux de ma bouche et ensuite, comme une gerbe de roses et d'azalées qui s'effeuille, elle s'épandait au loin avec le flot. Èvel est-ce bien toi ou n'es-tu qu*un léger et radieux fantôme? Je suis l'orphelin Adam, je suis l'humble homme triste, avec ses mains vides et découragées par dessus le fleuve. Et toi, te voici : tu sors de la terre, tu jaillis de la nue comme un météore. Je t'ai vue venir du fond de la vie. Eve se pencha et maintenant sa
bouche faisait le mouvement de baiser la mienne dans les mobiles reflets de l'eau.
Cette enfant me dédia vraiment ainsi la fête de sa chair. Elle créa un si pur symbole que le monde seulement commença de naître pour moi. Sa nudité la vêtait d'une tunique candide et elle n'était pas le péché, mais l'innocence et la beauté. Elle me vint là comme la fille de la terre et du matin, comme la fleur des races sortie du désir solitaire, avec son clair rire humide et ses bras en guirlande autour de sa tête. Elle m'apparut l'être originel avant le mensonge comme moi-même, en jetant bas mes vêtements, j'étais retourné à la vérité de la nature. N'était-ce pas, dans la simplicité de son esprit, une chose parfaitement belle et chaste selon Dieu ? Cependant elle et moi, si nous étions allés nous marier séparément au hameau ou à la ville, nous aurions fait comme les autres hommes et les autres femmes : nous n'aurions pu voir notre chair sans rougeur. Notre apostasie eût répudié la beauté sacrée de notre vie.
Je la tenais à présent dans mes bras. En
la vie à ses lèvres. Puérilement je me prétais ainsi à ce jeu délicieux. Elle avança donc doucement et je me tenais immobile, attendant que son clair visage se mirât tout près du mien dans le ruisseau. Mais voilà, le courant soudain sembla rouler toutes les roses de l'aurore et Eve, dans le fluide miroir, était nue comme la jeune épouse d'Eden.O prodige l Matin du monde ! Eve avait dépouillé sa robe et, avec sa chair vermeille, elle était là, devant moi, me riant à travers l'eau comme si fraîchement elle sortait des mains de la nature. La clarté de son corps, je la tenais au creux de ma bouche et ensuite, comme une gerbe de roses et d'azalées qui s'effeuille, elle s'épandait au loin avec le flot. Èvel est-ce bien toi ou n'es-tu qu*un léger et radieux fantôme? Je suis l'orphelin Adam, je suis l'humble homme triste, avec ses mains vides et découragées par dessus le fleuve. Et toi, te voici : tu sors de la terre, tu jaillis de la nue comme un météore. Je t'ai vue venir du fond de la vie. Eve se pencha et maintenant sa
bouche faisait le mouvement de baiser la mienne dans les mobiles reflets de l'eau.
Cette enfant me dédia vraiment ainsi la fête de sa chair. Elle créa un si pur symbole que le monde seulement commença de naître pour moi. Sa nudité la vêtait d'une tunique candide et elle n'était pas le péché, mais l'innocence et la beauté. Elle me vint là comme la fille de la terre et du matin, comme la fleur des races sortie du désir solitaire, avec son clair rire humide et ses bras en guirlande autour de sa tête. Elle m'apparut l'être originel avant le mensonge comme moi-même, en jetant bas mes vêtements, j'étais retourné à la vérité de la nature. N'était-ce pas, dans la simplicité de son esprit, une chose parfaitement belle et chaste selon Dieu ? Cependant elle et moi, si nous étions allés nous marier séparément au hameau ou à la ville, nous aurions fait comme les autres hommes et les autres femmes : nous n'aurions pu voir notre chair sans rougeur. Notre apostasie eût répudié la beauté sacrée de notre vie.
Je la tenais à présent dans mes bras. En
raimant sous le ciel paternel, je crus sentir la terre suprêmement tressaillir comme si ensemble elles étaient une même épouse pour mon amour.
Aux heures jeunes de Tété, elle était venue dans le bois, cette chère femme gracieuse, et maintenant elle vivait là avec moi d'une vie d'enfance. C'était une chose simple après tout, comme il fait du vent ou du soleil, comme passe une abeille et comme d'une petite semence il naît une fleur et des fleurs à l'infini de celle-là. Mais si l'homme regarde vers les jours en arrière et suppute la durée des temps qui précéda cette minute de la vie, il lui vient d'étranges pensées. La conjonction des planètes au fond des vastes cieux n'est pas plus inouïe" que la
rencontre d'une, chair et d'une âme avec une autre âme et une autre chair et c'est l'un des mystères du monde- Beauté! tu étais déjà la petite cellule qui vivait dans le ventre de la première mère et m'était destinée. Ta tribu a marché par les jours et les nuits, par les infinis chemins de la terre, et tu n'étais pas née et cependant tu vivais déjà pour moi. Tu fus toutes les vierges et toutes les mères de ta race avant la dernière qui fut aussi la vierge et puis enfin 1 enfin! te donna le jour. Tu attendais de l'autre côté de la nuit que le flanc sacré d'une vierge et d'une mère se déchirât pour ma naissance à moi aussi et celle-là appartenait à une tribu qui ne connut jamais la tienne. Et à présent tu étais là auprès de moi, dans la foret; tu étais là, Eve aimable, chère femme de la Genèse et de tous les âges! Et peut-être des races nouvelles un jour sortiraient de nous pour le miracle recommencé d'autres hymens à travers la durée 1 Toute la vie avant toi et après nous dans la petite chose éphémère et éternelle qui aura ton visage et le mieni Cependant moi, je
m'étais mis en marche vers ta venue sous de si anciens astres que peut-être ceux qui nous éclairent n'en sont plus que la poussière éclatée I
Je ne me lasse pas de me dire cela avec une stupeur extasiée. Il a suffi qu'une fois tu sois partie à l'aube, laissant là-bas le hameau comme moi j'avais quitté la ville. Toi et moi avions dormi la veille, ignorants du lendemain, et tu passas au moment où moi-même je descendis vers les limites. Mon Dieu I cela se peut-il? Et quel homme, pensant ainsi, ne resterait longtemps agenouillé avec un cœur émerveillé et humble de petit enfant devant l'obscure bonté infinie, avec des mains qui tremblent en se posant sur la vie comme si elles touchaient Dieu même ?
Cependant, dans le temps furieux de notre amour, nous étions encore trop remplis de vertige pour compreiidre entièrement la beauté d'un si grand mystère. L'acre moût du vin fermente dans la vigne et n'est clarifié qu'après les vendanges. Nous foulions avec des pieds rouges la cuve écumante, la cuve d'or-
96 /IDAM ET EVE
gueil et de vie. Nous étions comme de jeunes animaux tirés hors de Tétable. Nous étions des loups dans un bois et de tendres agneaux qui jouent dans le pré. La folie des matins • tourbillonnait en fumées sous nos tempes :
peut-être ainsi une humanité ivre, aux premiers avrils du monde, héroïquement aima et versa la sève. Eve sans repos jetait la cognée dans l'arbre rude de ma force; la vie coulait par de profondes et -délicieuses blessures; je prodiguais la chère souffrance de mourir et de revivre dans le baiser.
La nèfle et la pomme mûrirent. La cenelle, la cornouille, la baie amère de l'églantier rougissaient les lisières. Et la noisette par grappes blondes pendait aux coudriers. Chaque fruit de la terre est un don divin. La forêt avec la pluie et le soleil miraculeusement distille les arômes pour les faims de Tabeille et de l'homme. Mais l'abeille mieux que l'homme sait quelles ambroisies sucrées et quels gâteaux d'or recèlent les moelles et les gommes. Nous rapportions ces cueillettes odorantes ; elles parfumaient nos repas ; nous
en gardions une part pour nos réserves d'hiver.
Or, une fois j'étais parti dans la bruyère avec mon fusil et j'abattis un coq sauvage.
La poule s'envola avec un cri qui déchira Tair. Je rapportai donc cette bête à Eve, et presque chaque jour après celui-là, je m'en allai avec le chien tuer des bêtes innocentes dans le bois. J'étais pourtant le même homme qui avec des mains pures jura d'épargner les êtres. Mais l'orgueil farouche était sorti de l'humble vie commeje fruit pourpre sort du vert bourgeon. Eve avec son rire vermeil, seulem-ent m'avait dit : « Si, comme tu me l'assures, tu désires me plaire, tu iras avec ton fusil dans la forêt. Mes dents sont friandes d'une jeune chair après en avoir été sevrées si longtemps, » Et moi j'avais pris mon fusil, j'étais parti pour la forêt. Les pulpes fraîches, les fruits juteux perdirent alors leur saveur : nous déchirâmes à la pointe des dents les filandres qui avaient été la vie'mystérieuse de la terre. Nous faisions là comme si le bienfait des bêtes n'avait pas été donné à l'homme pour un
intime et fraternel plaisir et au contraire lui avait été tragiquement assigné pour satisfaire sa voracité et ses fureurs.
Alerte! La plume brillante du faisan bat dans le fourré, le lièvre roux bondit du fossé. Je connais les gîtes du lapin et les aériens sentiers de Técureuil. Et un matin, des foulées m'annoncèrent le pass ige du chevreuil.
Au bois! Èvel au bois! Elle-même à présent me prenait le fusil des mains et Misère allait devant nous, en llairant et remuant la queue. Nous ignorions encore la joie pure du pain pétri avec des mains bienveillantes.
Les bétes pourtant si doucement étaient venues à nous, au temps de l'innocent amour!
Maintenant elles fuyaient, leur ruse pour nous échapper s'égalait à la nôtre.
Un cœur simple et religieux ne fait pas de différence entre les oiseaux et la forêt ni entre les arbres solennels et la créature; et tous ensemble sont la vie vénérable. Mais nous avions perdu la simplicité : le vin orageux de la vie nous était monté à la tête. Deux êtres ardents et roux s'en allèrent avec
des cris orgueilleux par les chemins verts où avaient passé les aimables sylvains. Je ne reconnus pas tout de suite l'homme de la race, le tueur cruel et forcené sorti du hallier des âges. Voilà, nous avions été nus devant Dieu, mais notre sang n'avait pas encore jeté son feu acre. Nous nous égalâmes follement à la loi obscure, au sombre Destin; et la vie et la mort tinrent au creux de nos mains qui n'avaient encore ni fait le pain, ni bâti le toit, ni remué les berceaux. L'arc-en-ciel, le céleste symbole d'harmonie s'était posé sur notre toit; il avait marié nos vies à la forêt; et il n'avait pas pris son point d'appui dans nos cœurs.
Le bois nous remplit donc de son vertige.
La stupeur lourde de la mort fut dans nos prunelles. Et nous n'écoutions plus le chant des oiseaux ni le cri amoureux des écureuils, mais nous regardions l'endroit vulnérable de leur petite forme à travers les feuillages mobiles. La beauté de la vie ainsi tout un temps s'éclipsa et maintenant le meurtre était entré dans Eden et riait avec les dents cruelles d'Eve.
Cependant les jours étaient délicieux. Nous partions à l'éveil de la forêt dans la fraîcheur du matin. La nuit ne s'en allait pas tout de suite, des alcôves d'ombre s'attardaient dans les massives ramures. Et enfin la lumière montait ; des rais obliques moiraient le lent remous des vapeurs; d'oscillantes et diaphanes colonnes de jaspe et d'or pâle se mouvaient au souffle léger et frais du vent. Le givre un peu de temps dramantait les aiguilles du pin. D'innombrables trames aériennes frémissaient, étoiles, ombelles, rosaces, et on ne voyait pas la mystérieuse ouvrière qui les avait tissées. Jusqu'à l'aube elle avait filé et chaque fil s'était emperlé de rosée; les fougères ressemblaient à des orfèvreries et à des dentelles. Ensuite une bruine vermeille s'égouttait des feuilles; des flaques lumineuses s'élargissaient au pied des arbres. Dans les fonds, des yeux de saphirs et d'émeraude dardaient comme la roue miraillée d'un paon. Et puis tout le bois se mettait à fumer comme une cuve. L'ombre à présent montait en petites nuées irisées, se volatili-
sait en claires spirales d'encens. Un geai aigrement criait, on entendait le grêle hennissement du pivert, les mésanges à leur tour sifflaient. Et nous allions, avec le vent frais de nos haleines à nos bouches, grisés par les afflux de la sève mûre, regardant s'éveiller à travers le brouillard le vent léger et jeune des clairières. Nous seuls, dans la clarté toujours plus haute, étions encore la nuit.
La douce forêt qui avait bercé notre amour ainsi en nous réveilla la clameur sauvage des ancêtres. Le soleil se leva et se coucha rouge de sang. Nous n'étions jamais las de tuer. La claire après-midi déclinait. Le bois, dans l'air lisse de la fin de l'été, avec ses silences d'arbres estompés par le glauque et transparent crépuscule, avait des dessous d'eau dormante, de délicieux évanouissements limpides. Nos massacres au pied des chênes mûrissaient pour la pourriture.
Un jour que nous étions allés en chasse, le chien partit devantnous en jappant étrangement. Un peu de temps nous l'entendîmes courir sous bois et puis très loin il se mit à
aboyer comme il ne Tavait pas fait jusque-là. <( Crois-moi, me dit Eve, il y a sûrement quelqu'un dans cette forêt. C'est un ami que va nous ramener Misère, car son aboi est joyeux. » Je regardai Eve ; je vis que son sein légèrement battait comme si .elle aspirait à la fraternité d'un être inconnu. Aussitôt mon âme farouche d'homme solitaire s'endurcit. « N'est-ce point assez de toi et moi dans cette forêt ? Qu'il s'en aille, celui-là, à moins qu'il ne veuille connaître le plomb de ma carabine. » Si un homme dans ce moment avait mis son ombre sur le chemin, je l'aurais coulé bas comme une des bêtes du bois. Elle me dit avec une voix de doux reproche : «Tu étais un tendre époux pour moi et à présent tu me parles comme un maître outragé. Si c'est vraiment un ami au devant duquel a jappé joyeusement Misère, peux-tu défendre à cette bête d'avoir un cœur plus accueillant que le tien? » Je ni'bumiliai, honteux de ma colère, car après tout elle avait dit 1^ une parole sage. « Voilà, Slve, nous avons versé le sang innocent et maintenant je parle
comme un homme ivre que le sang a grisé. »
Ensuite, en écoutant, nous marchâmes vers Tendroit où aboyait le chien. C'était un aboi à la fois empressé et inquiet, avec de petits cris dépités comme pour une résistance, des jappements persuasifs et hospitaliers comme une exhortation fraternelle. Cela se rapprocha, se tut, recommença et tout à coup nous aperçûmes Misère qui, avec des bonds légers, en décrivant de larges cercles, ramenait vers nous une grande chienne maigre et craintive qui sans doute s'était égarée dans la forêt. Prends confiance, disait l'aboi. Celuilà n'est pas aussi terrible quil en a Fair et l'autre est venue ici comme toi. Maintenant cette bête exténuée se roulait à nos pieds et nous regardait avec des yeux humains.
Alors j'entendis en moi la voix du Seigneur disant à l'homme dans le verger : a Adam !
Adam ! Qu'^s-tu fait ?» Et moi aussi j'avais écouté Eve et elle m'avait dit : « Si tu veu^ ' me plaire, tu me feras goûter du sang et de la vie des bêtes de ce bois. » Cependant un humble animal était allé vers Içs arbres et il
en ramenait œttç bête égarée. Eve I Eve !
Voilà la bonne leçon tardive : toi et moi avons versé la vie et il m'en reste une soif acre.
Mais le chien nous enseigna la tendre sympathie. A présent, quand la faim nous pressera, j'irai au bois avec des mains gauches et lourdes comme un morne sacrificateur résigné. Cette fille amoureuse et cruelle étrangement se mit à rire, connaissant son jeune pouvoir.
Nous ramenâmes donc ce jour-là une bête nouvelle vers la maison. L'ayant caressée, je dis à Eve : <( De quel nom Tappelleronsnous ? » Elle frappa dans ses mains et me répondit : « Eh bien, nommons-la Famine puisque celui-là s'appelle Misère. » Quelle drôle d'idée tu eus là, chère Eve ! Et cependant il n'était pas plus étrange que cette chienne s'appelât Famine que l'autre Misère I Misère et Famine toujours firent bon ménage ensemble. L'une ne va pas sans l'autre. Ainsi, en riant, tu dis là une chose profonde qui m'émut. Je passai la main sur le clair regard timide de la bête, je lui soufflai aux naseaux ;
et je dis : «, Sois donc Famine, triste chose qui nous vient de la détresse du vieux monde, bien qu'ici Misère ne soit plus que le nom d'une chose oubliée ! »
Le séneçon, le millepertuis, le gaillet et les autres essences vermeilles se fanèrent. Ce fut le temps où là-bas, chez les hommes, s'achève la moisson. Et les ruches sont combles de miel et de cirç ; Todeur vanillée du jeune été, l'efflux léger des foins a cessé de s'effumer dans le soir. Nous connûmes la loi qui accorde au vol des abeilles les fleurs d'or et les arômes sucrés; et toute la terre est blonde par un symbole heureux et nuptial. Ensuite des tentures assombries, des velours vineux, les pompeux et graves carmins se conformant
à la beauté des fruits mûrissants et signalent l'août déclinant.
Chaque jour ainsi • amenait un prodige et la naissance d'une couleur ou d'un parfum dans le vaste univers, n'est pas moins admirable que le cours d'un météore et l'exode d'un peuple. Près du ruisseau, le sureau- et le chèvrefeuille se grappèrent de baies noires. Des coraux rougirent les pointes de la grêle aubépine. Le fruit orangé de l'églantier s'acidula d'un goût de petite pomme sûre. Et avec ses pendeloques amaranthe, l'amer sorbier ressembla à un arbre de Noël.
Maintenant aussi la nèfle et le coing prenaient une chair parfumée ; et avec les arômes et les fleurs et les fruits, il était venu d'autres oiseaux, le roitelet, laigre sittelle et la flûte monotone de l'étourneau dans la plaine.
Ni toi, Eve, ni moi n'avions encore entendu de si douces musiques. Elles nous rendirent tristes délicieusement comme le sentiment de l'essence fragile en nous. Elles avaient déjà l'aigre sifflement de la bise d'hiver ; et cette nuance était à notre amour comme le
aboyer comme il ne Tavait pas fait jusque-là. « Crois-moi, me dit Eve, il y a sûrement quelqu'un dans cette forêt. C'est un ami que va nous ramener Misère, car son aboi est joyeux. » Je regardai Eve ; je vis que son sein légèrement battait comme si elle aspirait à la fraternité d'un être inconnu. Aussitôt mon âme farouche d'homme solitaire s'endurcit. « N'est-ce point assez de toi et moi dans cette forêt ? Qu'il s'en aille, celui-là, à moins qu'il ne veuille connaître le plomb de ma carabine. » Si un homme dans ce moment avait mis son ombre sur le chemin, je l'aurais coulé bas comme une des bêtes du bois. Elle me dit avec une voix de doux reproche : « Tu étais un tendre époux pour moi et à présent tu me parles comme un maître outragé. Si c'est vraiment un ami au devant duquel a jappé joyeusement Misère, peux-tu défendre à cette bête d'avoir un cœur plus accueillant que le tien? » Je m'humiliai, honteux de ma colère, car après tout elle avait dit là une parole sage. « Voilà, Eve, nous avons versé le sang innocent et maintenant je parle
comme un homme ivre que le sang a grisé. >i Kiisuile, en t^'coutant, nous marcln'imes vers l'endroit où aboyait le chien. C'était un aboi à la fois empressé et inquiet, avec de petits cris dépités comme pour une résistance, des jappements persuasifs et bospitaliers comme une exhortation fraternelle. Cela se rapprocha, se tut, recommença et tout à coup nous aperçûmes Misère qui, avec des bonds légers, en décrivant de larges cercles, ramenait vers nous une grande chienne maigre et craintive qui sans doute s'était égarée dans la forêt. Prends confiance, disait l'aboi. Celuilà n'est pas aussi terrible qu'il en a l'air et l'autre est venue ici comme toi. Maintenant cette bête exténuée se roulait à nos pieds et nous regardait avec des yeux humains.
Alors j'entendis en moi la voix du Seigneur disant à l'homme dans le verger : « Adam! Adam I Qu'as-tu fait ?» Et moi aussi j'avais écouté Eve et elle m'avait dit : « Si tu veux ' me plaire, tu me feras goûter du sang et de la vie des bêtes de ce bois. » Cependant un humble animal était allé vers les arbres et il
aboyer comme il ne l'avait pas fait jusque-là. « Crois-moi, me dit Eve, il y a sûrement quelqu'un dans cette forêt. C'est un ami que va nous ramener Misère, car son aboi est joyeux. » Je regardai Eve ; je vis que son sein légèrement battait comme si elle aspirait à la fraternité d'un être inconnu. Aussitôt mon âme farouche d'homme solitaire s/endurcit. « N'est-ce point assez de toi et moi dans cette forêt? Qu'il s'en aille, celui-là, à moins qu'il ne veuille connaître le plomb de ma carabine. » Si un homme dans ce moment avait mis son ombre sur le chemin, je l'aurais coulé bas comme une des bêtes du bois. Elle me dit avec une voix de doux reproche : « Tu étais un tendre époux pour moi et à présent tu me parles comme un maître outragé. Si c'est vraiment un ami au devant duquel a jappé joyeusement Misère, peux-tu défendre à cette bête d'avoir un cœur plus accueillant que le tien? » Je m'humiliai, honteux de ma colère, car après tout elle avait dit là une parole sage, ce Voilà, Eve, nous avons versé le sang innocent et maintenant je parle
comme un homme ivre que le sang a grisé. »
Ensuite, en écoutant, nous marchâmes vers l'endroit où aboyait le chien. C'était un aboi à la fois empressé et inquiet, avec de petits cris dépités comme pour une résistance, des jappements persuasifs et hospitaliers comme une exhortation fraternelle. Cela se rapprocha, se tut, recommença et tout à coup nous aperçûmes Misère qui, avec des bonds légers, en décrivant de larges cercles, ramenait vers nous une grande chienne maigre et craintive qui sans doute s'était égarée dans la forêt. Prends confiance, disait l'aboi. Celuilà n'est pas aussi terrible quil en a Tair et l'autre est venue ici comme toi. Maintenant cette bête exténuée se roulait à nos pieds et nous regardait avec des yeux humains.
Alors j'entendis en moi la voix du Seigneur disant à l'homme dans le verger : a Adam î Adam t Qu'as-tu fait ?» Et moi aussi j'avais écouté Eve et elle m'avait dit : « Si tu veuî; me plaire, tu me feras goûter du sang et de la vie des bêtes de ce bois. » Cependant un humble animal était allé vers les arbres et il
en ramenait œttç bête égarée. Eve ! Eve î Voilà la bonne leçon tardive : toi et moi avons versé la vie et il m'en reste une soif acre.
Mais le chien nous enseigna la tendre sympathie. A présent, quand la faim nous pressera, j'irai au bois avec des mains gauches et lourdes comme un morne sacrificateur résigné. Cette fille amoureuse et cruelle étrangement se mit à rire, connaissant son Jeune pouvoir.
Nous ramenâmes donc ce jour-là une bête nouvelle vers la maison. L'ayant caressée, je dis à Eve : « De quel nom l'appelleronsnous ? » Elle frappa dans ses mains et me répondit : «Eh bien, nommons-la Famine puisque celui-là s'appelle Misère. » Quelle drôle d'idée tu eus là, chère Eve I Et cependant il n'était pas plus étrange que cette chienne s'appelât Famine que l'autre Misère I Misère et Famine toujours firent bon ménage ensemble. L'une ne va pas sans l'autre. Ainsi, en riant, tu dis là une chose profonde qui m'émut. Je passai la main sur le clair regard timide de la bête, je lui soufflai aux naseaux ;
et je dis : « Sois donc Famine, triste chose qui nous vient de la détresse du vieux monde, bien qu'ici Misère ne soit plus que le nom d'une chose oubliée! »
Le séneçon, le millepertuis, le gaillet et les autres essences vermeilles se fanèrent. Ce fut le temps où là-bas, chez les hommes, s'achève la moisson. Et les ruches sont combles de miel et de cirç ; l'odeur vanillée du jeune été, l'efflux léger des foins a cessé de s'effumer dans le soir. Nous connûmes la loi qui accorde au vol des abeilles les fleurs d'or et les arômes sucrés; et toute la terre est blonde par un symbole heureux et nuptial. Ensuite des tentures assombries, des velours vineux, les pompeux et graves carmins se conformant
à la beauté des fruits mûrissants et signalent Taoùt déclinant.
Chaque jour ainsi • amenait un prodige et la naissance d'une couleur ou d'un parfum dans le vaste univers, n'est pas moins admirable que le cours d'un météore et l'exode d'un peuple. Près du ruisseau, le sureau- et le chèvrefeuille se grappèrent de baies noires. Des coraux rougirent les pointes de la grêle aubépine. Le fruit orangé de l'églantier s'acidula d'un goût de petite pomme sûre. Et avec ses pendeloques amaranthe, l'amer sorbier ressembla à un arbre de Noël.
Maintenant aussi la nèfle et le coing prenaient une chair parfumée ; et avec les arômes et les fleurs et les fruits, il était venu d'autres oiseaux, le roitelet, laigre sittelle et la flûte monotone de l'étourneau dans la plaine.
Ni toi, Eve, ni moi n'avions encore entendu de si douces musiques. Elles nous rendirent tristes délicieusement comme le sentiment de l'essence fragile en nous. Elles avaient déjà l'aigre sifflement de la bise d'hiver ; et cette nuance était à notre amour comme le
jus acide et stimulant de la pomme des bois où je mettais les dents après les tiennes.
Nous allions ainsi dans le jardin d'Eden, écoutant les chansons et regardant s*otivrir les fleurs, comme le premier homme et la ,première femme ignorants des surprises de la terre. Et le vent aussi nous était inconnu comme les arbres et la source et chaque soir et chaque matin. Eve quelquefois restait un long temps penchée sur une herbe ou vers le grésillement léger des sèves. Cependant elle ne comprenait pas encore la beauté de la fourmi, du scarabée et du ver de terre. De la main, en riant, elle les déviait,' comme s'il eût dépendu de ce geste que Tordre du monde fût changé. Mais, après un court suspens, ils reprenaient le chemin qu'ils avaient suivi d'abord. Et ainsi ils accomplissaient leur destinée. Moi alors petit à petit je tâchai de m'iniiier au sens de la vie. Vois-tu, Beauté, tu mets là ta main ou un obstacle léger afin de contrarier la petite chose divine qu'ils font. Mais il y a derrière ta main une autre main que nous ne connaissons pas et qui, malgré
toi, les dirige dans la voie qui leur fut assignée. Toi, aussi, quand tu vins la première fois aux limites de la forêt, tu aurais pu être en apparence détournée du chemin que je pris pour aller au devant de toi. Et cependant tu m'as apparu, rien n'aurait pu empêcher que je ne descendisse ce matin-là de la maison avec Misère. Ce sont là des choses que nous comprendrons mieux plus tard.
L'araignée file, l'herbe croît, le ruisseau coule, tout obéit à une loi mystérieuse qui est la même pour l'insecte, la plante, l'eau et l'homme. Nous faisons nos toits pour quelque chose que nous ignorons. La vie y entre avec nous et nous ne savons pas pourquoi nous vivons. Et un jour la mort ferme sur nous la porte.
J'étais moi-même encore trop près de la vie telle que la vivent les hommes pour ne pas redouter la mort. Je ne voyais pas qu'à cause de la pauvreté du langage humain, celle-ci prend un sens absolu qui, pour une vie quis'éteint, nous fait concevoir toute chose existante comme un stade au bord du néant
et nous mesurons l'éternité à l'heure brève où la \ie paraît s'être immobilisée en nous. Cependant elle s'en va et renaît et tout recommence selon la loi qui de la cellule fermée engendre une cellule vivante.
Eve, sitôt que j'évoquais la sombre image, pâlissait. Les yeux évanouis, elle me serrait dans ses bras. « Cher homme, ton cœur bat contrele mien.[Comment pourrais-je croire que tu me seras ravi un jour ? » Cette simple enfant exprimait là une chose délicieuse, égale à la parole des saints, car il faut croire ; le cours pourpre de mon sang cesserait d'abreuver mes artères si, à sa manière, il n'était aussi un acte de foi; Ensuite, elle suspendait sa bouche à la mienne et elle s'écriait : « Voici mes petits seins, prends-les dans tes mains. Et voici mes cheveux, noue-les à tes poings. La mort elle-même ne pourrait plus nous séparer. » Mon Dieu ! avec quel orgueil de vie elle criait cela I Son cri montait vers les arbres comme un défi.
C'était alors le troisième mois de notre amour. Ta gorge était toujours droite entre
ADAM KT ÈVK 111
■■■■■—■ " - ■■ ■-■ — <— ■-■■ -■■■■ — Il ll^,^^^^. ■■ !—■ ■■I.l - I . ■
"raes doigts; tu me rapportais toi-même, frémissante et gonflée, et tu ne connaissais pas la pudeur. L'offre de ta chair était simple et naturelle comme ta vie même en toi /elle était pareille à" la soif et à la faim éternelles. Ta robe tombait et tu ne savais pas que tu étais nue dans raes mains. Cependant tune m'avais pas dit encore le mot d'amour, comme si la beauté de ta gorge et de ton ventre n'était rien à côté d'une beauté plus grande cachée en toi. J'étais venu au matin dans le verger. J'étais monté dans l'arbre et j'avais cueilli le fruit chaud de l'amour. Ta chair avait reconnu la mienne. Mais une pomme tombe de la branche et ensuite la sève monte, il naît d'autres pommes pour d'autres soifs tant qu'on n'a pas édifié la clôture. Et la vierge ne dit pas tout de suite la parole qui dresse autour d'elle la barrière. Elle desserre les genoux et elle n'est qu'à demi éveillée, et il y a tout au fond d'elle un verger plus délicieux que la virginité de son flanc et qu'elle ignore. Moi, chère Eve, je te parlais démon amour comme quelqu'un qui déjà connaissait l'amour. Mais toi, tu m'avais
et nous mesurons l'éternité àTheure brève où la \ie paraît s'être immobilisée en nous. Cependant elle s'en va et renaît et tout recommence selon la loi qui de la cellule fermée engendre une cellule vivante.
Eve, sitôt que j'évoquais la sombre image, pâlissait. Les yeux évanouis, elle me serrait dans ses bras. « Cher homme, ton cœur bat contrele mien.^Comment pourrais-je croire que tu me seras ravi un jour ? » Cette simple enfant exprimait là une chose délicieuse, égale à la parole des saints, car il faut croire ; le cours pourpre de mon sang cesserait d'abreuver mes artères si, à sa manière, il n'était aussi un acte de foi; Ensuite, elle suspendait sa bouche à la mienne et elle s'écriait : « Voici mes petits seins, prends-les dans tes mains. Et voici mes cheveux, noue-les à tes poings. La mort elle-même ne pourrait plus nous séparer. » Mon Dieu I avec quel orgueil de vie elle criait celai Son cri montait vers les arbres comme un défi.
C'était alors le troisième mois de notre amour. Ta gorge était toujours droite entre
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'mes doigts; tu me l'apportais toi-même, frémissante et gonflée, et tu ne connaissais pas la pudeur. L'offre de ta chkir était simple et naturelle comme ta vie même en toi felle était pareille à' la soif et à la faim éternelles. Ta robe tombait et tu ne savais pas que tu étais nue dans mes mains. Cependant tune m'avais pas dit encore le mot d'amour, comme si la beauté de ta gorge et de ton ventre n'était rien à côté d'une beauté plus grande cachée en toi. J'étais venu au matin dans le verger. J'étais monté dans l'arbre et j'avais cueilli le fruit chaud de l'amour. Ta chair avait reconnu la mienne. Mais une pomme tombe de la branche et ensuite la sève monte, il naît d'autres pommes pour d'autres soifs tant qu'on n'a pas édifié la clôture. Et la vierge né dit pas tout de suite la parole qui dresse autour d'elle la barrière. Elle desserre les genoux et elle n'est qu'à demi éveillée, et il y a tout au fond d'elle un verger plus délicieux que la virginité de son flanc et qu'elle ignore. Moi, chère Eve, je te parlais démon amour comme quelqu'un qui déjà connaissait l'amour. Mais toi, tu m'avais
donné tes petites mamelles et tu ignorais quel nom divin porte l'amour.
Or, un matin, étant allés à deux dans la forêt, nous nous assîmes sur un tertre et aucun de nous ne parlait. Un brouillard léger flottait, car déjà l'automne déclinait. Et toi tout à coup, entendant chanter la grive, tu te mis à pleurer. Je ne savais pas pourquoi cette ondée chaude te coulait sur les joues. Je voulus t'embrasser, mais tu écartas ma bouche, disant : « Ne crois-tu pas, ami, que le bois va s'éveiller à présent que la grive a chanté? » Quelle singulière parole tu me dis là I Le bois s'effeuillait et tu n'aurais pas parlé autrement si le printemps était revenu. Et puis tu ajoutas d'une voix qui n'était plus ta voix : « Il me semblait dormir aussi depuis une éternité.
cher Adam, la grive a chanté et maintenant je m'éveille. » Moi à mon tour je l'entendis alors pour la première fois, mais son chant n'avait pas pour moi le même sens que pour Eve. « Vois-tu, lui dis-je, c'est à cause du passage : elles reviennent au temps des sorbes. » Je parlais comme un homme qui ignore
que les choses ne sont que les apparences des mouvements de notre âme. Eve écoutait toujours chanter l'oiseau. « 0ht fit-elle, son chant pénètre si doucement en moi! Si profondément il descend dans ma vie et s'égoutte dans ma vie comme une pluie mélodieuse ! Je ne connaissais pas encore cette voix qui pleure un peu et ensuite s'envole comme un rire. »
Les roses fleurissaient à sa joue. Je ne croyais pas qu'elle fût si belle et je la pris dans mes bras, riant et disant comme elle : « La grive a chanté, petite Eve ! Elle est ivre de sorbier et moi aussi, je suis comme la grive : les grappes roses de ta bouche m'ont tourné la tête. » C'était là comme un jeu d'enfants et Eve seule ne riait pas. Elle prit mon visage dans ses mains; elle regarda longtemps mes folles prunelles. Et quelque chose était survenu :
ce n'était plus la même fille sauvage ; une tendre jeune femme fixait sur les miens un grave et humide regard. « Oh! me dit-elle, c'est toi, c'est bien toi! Ce sont là tes yeux! C'est là ton visage ! Il me semble que je te vois pour la première fois. » Et ensuite, comme je
prenais ses petits seins dans mes inains, elle cacha sa tête dans mon épaule. « Vois-tu, maintenant, c'est un autre mal plus délicieux que Tautre fois que tu m'as prise I » Je ne savais ce -qu'elle voulait dire. De quel mal parles-tu, chère Eve? Mes mains sont douces comme celles" de l'oiseleur qui en sifflant captive les oiseaux et à peine j'ai effleuré les pointes de ta gorge. Je n'ai pu te faire mal, « Oh.I dit -elle, c'est comme si mon âme me quittait. Souvent tu me parlas de l'amour, mais la grive n'avait pas chanté. Moi aussi à présent. . . » Son souffle expira. Longuement elle palpita, brûlante et rose, dans ma poitrine. Je croyais voir s'avancer à pas vermeils le jour sous bois. Toutes les corbeilles de l'orient s'effeuillèrent. Avec l'émoi pourpre de son sang elle ressembla à un jardin de roses tombées du ciel. Et maintenant la pudeur avec l'amour était née, l'effroi vierge de l'âme qui s'est donnée nue. Eve n'avait pas rougi quand j'avais défait son corsage sous la lune.
Amie l amie I amie ! tu n'osas pas dire jusqu'au bout la parole terrible l Ton âme vint
au bout de te.s lèvres et puis s'arrêta. Mais moi j'avançai la bouche et tu ne m'avais pas donné encore un tel baiser. La grive avait clianté, petite Eve ! Je n'ignorais plus à présent quel sens merveilleux se cachait dans cette voix de la forêt.
Les vapeurs remontèrent, les onduleux voiles autour de la chair frissonnante du matin. La nature fut nue sous le soleil et la jeune épouse aussi avait laissé tomber les robes de son âme. Une divine musique de vie chantait avec le ruisseau, les feuilles et les oiseaux. • Les autres matins ensuite j'éveillai Eve en frôlant avec ma bouche le bord soveux de ses paupières. Elle dormait comme le sommeil du bois le jour où pour la première fois chanta l'oiseau, et enfin, sous le vent léger de mon souffle, ses yeux faiblement s'ouvraient. Alors, comme elle-même me l'avait dit, tendrement je déliais la nuit autour d'elle avec ce mot : « La grive a chanté, chère Eve ! » Ce fut comme un signe d'annonciation par lequel chaque matin je lui apprenais que mon amour était né. Là grive n'a pas un chant plus beau
que les autres oiseaux. Elle arrive après Tété quand déjà les fruits sont mûrs. Elle siffle un air mélancolique comme lapluie grise. Et ensuite elle s'en va avec sa petite chanson tournoyante aux dernières feuilles. Jamais celleci ne s'en est allée de nous. Notre amour est resté le sorbier aux baies rouges où il chanta son premier chant.
Cependant, chère femme, si en ce temps, au lieu d'être venus l'un vers Tautre par le chemin des petites, fraises sauvages, nous nous étions connus dans les villes, ce symbole n'eût point éternisé le don mutuel de nos vies. Une petite voix d'oiseau, si humble soit-elle, suffit à remplir le ciel. Et chaque oiseau vient à son heure, mais un seul ne cesse pas de chanter si on l'écoute avec simplicité et qu'on entend ce quMl veut dire. Toi là-bas chez les hommes tu n'aurais pas été Eve ; et Adam ne serait pas venu par la foret. Tes petits seins dans mes mains auraient fleuri un été et puis se seraient desséchés.
Il n'y avait que peu de temps que je m'étais séparé des hommes et à présent j'avais le sentiment qu'Eve et moi nous avions toujours vécu dans cette forêt. Nous étions pauvres et nus comme d'anciennes créatures du monde.
Pourtant, en regardant profondément en moi, je commençai à comprendre que la nature avait mis dans mes organes et dans mes membres des forces merveilleuses. J'avais des mains et elles n'avaient pas travaillé. J'avais des yeux et ils ne s'étaient pas ouverts.
Une nuit, l'ouragan se déchaîna. Un grand
craquement déchira la maison. Etant allés au matin devant la porte, nous vîmes qu'une partie du toit avait été emportée. Alors Eve se lamenta : « Cher homme, voici venir Thiver. Comment allons-nous faire maintenant que nous n'avons plus de toit? » Elle disait là une chose sensée. Comme un homme primitif, j'avais choisi une fille dés tribus et l'avais amenée dans la forêt. Celui-là avec du chaume et de la terre élevait sa maison et puis la brebis et la vache nourricière entraient dans l'étable. Moi aussi, maintenant qu'Eve était venue, j'avais pour devoir d'assurer le toit Un homme solitaire peut habiter une vieille demeure en ruines, mais une jeune épouse rend désirables de fraîches murailles. Il est selon l'ordre que chacun recommence la vie avec une âme vierge et croie recommencer le monde.
Un autre serait allé à la ville; il aurait acheté le marteau et la truelle. Mais qu'aurais-je dit au marchand si je lui avais montré mes mains vides d'argent? Ce n'était pas tant cela d'ailleurs qu'une chose simple et grande
qui me venait du sentiment de ma vie libre.
Voilà, oui, je n'étais plus le même homme mou et vain qu'autrefois ; j'avais la conscience . qu'un homme, en regardant fixement la terre, en fait sortir les choses qui sont nécessaires à son existence. Il y a l'eau et l'argile, il y a les fruits de l'été, il y a le caillou pour le feu; et l'humble ortie donne le fil; la toison des bêtes suffit à préserver du froid; et notre Vie est dans nos mains. Un être humain qui pense fermement ainsi ressent une grande force comme si, ne s'en rapportant plus qu'à soi-même, il lui venait un sens nouveau de la dignité et de la beauté.
Je m'en allai vers la forêt; je suivis le cours du ruisseau, et, toujours longeant l'eau, je descendis dans la plaine. Je marchai ainsi près de trois jours, rentrant à la nuit et disant à Eve : « Je ne sais pas ce que je cherche, mais il y a quelqu'un au fond de moi qui le sait bien et me conduit. » De nouveau je partis au matin et c'était le quatrième jour. Je me dirigeai vers Touest ; je frappais la terre avec un bâton; j'étais sans colère et sans
impatience. Et comme le soir tombait, je pénétrai dans une contrée limoneuse; mon bâton heurta une substance ferrugineuse et sonore.
Alors, m'étant baissé, je vis que c'était du fer. Un antique minerai affleurait, rugueux et dru, comme Tos des genèses, comme les scories des primordiales fournaises. Terre I terre I avec Teau et le feu tu avais fait cette chose des siècles sortie brûlante de tes matrices. Mon cœur devant le prodige cria de vénération et de joie et maintenant, avec ces blocs d'éternité dans mes mains rouges sous
le ciel enflammé, je m'apparaissais un homme qui est entré aux cavernes et en a rapporté le sang coagulé des plus rares métaux.
terre I J'ai crié des mots confus et puis j'ai pleuré comme un enfant, en joignant les mains et regardant haut dans le soir. A présent je n'ignorais plus que j'étais venu là, en traînant mes pieds fatigués, pour être payé de mon ferme espoir. J'emportai une pleine charge de ces pyrites et, courbé sous le poids, je refis la route parcourue au matin. J'étais parti dénué et misérable et je rentrais
comblé comme un roi après une expédition.
Èvel Èvel entends résonner mon pas dans les ombres ! Vois venir l'ouvrier sublime qui remue les tonnerres de la forge I Le vent porta jusqu'au seuil cette clameur orgueilleuse ; et Eve à petits pas de chevreau accourut, pleurant et disant : « Où t'attardas-tu si longtemps, cher homme? Vois, mes seins sont gonflés d'amour et c'est le quatrième jour.
Ne m'appartiens- tu plus déjà? » Sa tendre tyrannie ainsi gémissait; mais moi, jetant bas ma charge, je lui dis en riant : « Réjouistoi plutôt, car ceci est le marteau et la cognée et la truelle avec lesquels j'abattrai les arbres et referai la maison. » La terre gronda sous Tavalanche et je la regardais, très grand sous ma barbe. « Homme simple! cria-t-elle, as-tu perdu la tête? Ce ne sont là que des cailloux grossiers ! » Je soufflai sur ses yeux et lui dis gravement : « Vois, ici sera la forge, ici s'élèvera le four et là-bas je construirai l'étable. » Et puis, l'ayant appuyée à mon épaule et écoutant battre en nous la vie, ensemble nous marchâmes vers la maison. Misère et Famine allaient devant en jappant*
la
Je façonnai un creuset avec de Targile; j'en assurai la base dans une excavation légère et le creuset, au niveau du sol, eut deux ouvertures. Ayant pris des peaux de bête, je les avais fixées au moyen de résine à des montants de bois et j'en avais fait un soufflet. Alors seulement je commençai d'étendre au fond du creuset des charbons. Je les allumai et par dessus le combustible, je mis une première couche de minerai. Il y eut trois couches et chacune alternait avec un lit de charbon. Puis, introduisant l'extrémité du
soufflet dans Tune des deux ouvertures du creuset, je pressais sur les peaux et en tirais du vent. Trois fois le vaisseau éclata. J'étais calme, patient, méditatif. Autrefois je me serais rebuté. Maintenant il y avait là comme un essai de mon intelligence qui me passionnait. Je fis donc un quatrième creuset; j'y mis le charbon et le minerai et je soufflai.
Le feu intérieur gronda, fit trembler la terre et moi, j'étais penché gravement sur l'œuvre inconnu. Je ne savais plus depuis combien de temps je venais là, désertant la tranquille maison, délaissant les petits seins languissante d'Eve. La forêt pendant des jours vit passer un homme soucieux qui, avec des gestes étranges, semblait parler à quelqu'un dans les arbres. Et maintenant ce même homme était accroupi devant le creuset, le soufflet dans les mains, quelquefois expirant avec sa bouche le vent de ses poumons. Je n'avais rien dit à Eve : mon orgueil eût trop souffert de s'avouer vaincu et celui-là seul est le maître admiré qui rentre au son des cornes victorieuses. J'étais donc venu ce jour-
là comme les autres fois secrètement près du ruisseau, avec un cœur tourmenté et sombre, comme un homme qui va affronter le mystère. Et un grand silence pesait sur le bois au loin ; la terre seule autour du pot ronflait et moi je soufflais l'ouragan avec le soufflet et avec ma bouche. Les arbres avec crainte semblèrent contempler ce héros barbare qui jouait avec les éléments.
Or personne ne m'avait appris l'arcane; mais j'avais regardé profondément en moi comme à présent je regardais dans le creuset, et quelque chose lentement s'était élucidé :
j'avais vu naître la forme courbe du vaisseau d'argile. Un homme le fait après un autre homme et il n'y a là que la continuité d'un même geste transmis. Mais j'étais le seul homme vivant dans cette forêt comme le premier ancêtre qui fouilla la terre et y mit le creuset. Celui-là n'était pas plus humble et plus ignorant que moi. Lui aussi un matin avait quitté l'abri et il était venu vers les lieux solitaires. Il tenait son front incliné avec des yeux ardents et timides sur le travail du feu
et de la terre. Tous les hommes sont un même homme antique et éternel. Près du creuset j'avais dressé une pierre énorme, pensant :
cette pierre me tiendra lieu d'enclume.
Feu ! âme du monde ! toi qui me donnas ce fer, sois-moi propice. Achève la combustion afin que le sable et toute la matière impure soient précipités et qu'il ne reste au fond du pot que le lingot précieux! Un fils obscur du monde ici tressaille et s'angoisse, captif d'un enchantement. Feul Feu sacré I toi seul peux délivrer ses lourds esprits enchaînés! Je ne parlais pas, mes dents restaient serrées sur ma peine et mon secret, et pourtant c'était bien là le sens des voix qui bourdonnaient en moi. Ainsi avec une foi naïve, comme un homme des âges, j'humiliais à la prière mon cœur sauvage et une sueur épaisse ruisselait de mon front enflammé et noir. Tout mon être brandi, les nerfs tordus et raides, je ne vécus plus que le bouillonnement de l'œuvre derrière l'argile brûlante. J'avais la sensation de brûler sur un glaçon, le cœur en feu, les mains et les pieds gelés.
Et le midi passa, un soleil pâle comme un tison s'éteignit dans le brouillard humide.
J'avais perdu la notion du temps, les heures à la fois étaient lourdes et légères sur ma peine d'angoisse et d'espoir. Et tout à coup, une onde ardente, Timpur et dense laitier commença d'écumer par l'ouverture, charriant le sable et les scories comme un torrent furieux. Joie! Joie! Joie! Joie! Mon cri rugit à travers la forêt, car maintenant je ne pouvais plus douter que j'avais obéi à de sages calculs. Je fendis donc le creuset; la boule ignée était au fond, blanche et spongieuse. J'y plongeai un éclat noueux de cornouiller et l'en retirant avec une part de la coulée, je courus vers la pierre qui me servait d'enclume. M'aidant d'un grès lourd, je battis le fer, le tournai et le retournai, tâchant de lui donner une forme cubique. Mes aisselles se déchirèrent dans l'effort. Le sang coulçi de mes ongles arrachés. Et toujours avec la pierre je frappais de grands coups sur le lingot mou.
Le bois autour tressaillait comme si dans la colère j'avais frappé le cœur même de la terre.
Un vol d'étincelles crépita, un essaim de guêpes ardentes qui me brûlait la barbe, les cheveux et -les mains. Je ne sentais pas la cuisson. Joiel Joie! par mon industrie et ma volonté j'avais créé le premier outil! Je pouvais lever et abattre le marteau qui cogne et broie. Et maintenant orgueilleusement je brandissais cette masse brute et puissante comme un -homme ivre. L'ancêtre inconnu peut-être dansa et rit et cria comme moi je le faisais là. Il y a de si profonds vertiges dans toute part de nous qui vient au jour I L'orgueil ensuite ne s'en va que peu à peu devant tout ce qu'il faut savoir et qu'on ne connaîtra jamais.
Or, voilà, avec cette couronne dç folie à mes tempes, j'oubliai que la fonte se figeait au fond du creuset. Je m'étais dit : « Je ferai d'abord le marteau et puis je ferai la hache. » Et à présent le feu était mort et il n'y avait plus dans le creuset qu'une matière dure à l'égal de la pierre. Assieds- toi devant l'œuvre inachevée, stupide ouvrier, et froidement, après l'orgueil mauvais, prends conseil de toi
même. Encore une fois je regardai profondément en moi et de nouveau la petite chose obscure monta, grandit. Elle fut l'enclume sur laquelle bat le marteau et se ductilise la souple coulée. L'enclume I et non plus la pierre, mais l'enclume 1 Tenclume! Ohl alors il me passa une étrange secousse comme si tout à coup une clarté entrait dans mes lourdes prunelles. Mon cœur doucement se gonfla; je détachai la croûte solide et, l'ayant portée là où tout à l'heure il n'y avait qu'une pierre, je lui donnai celle-ci pour assises en attendant de les fixer ensemble avec l'argile. Et je n'avais plus d'orgueil; j'étais un pauvre esprit simple et humilié sous la main qui m'avait fait signe. Voilà, oui, je fus averti qu'il existe une force en dehors de la volonté humaine, fortuite et bénigne. Et moi, comme les autres hommes, autrefois je l'avais appelée le hasard.
Un air laiteux stagna. Des jours. doux de pluie parurent êgoutter la dernière vie de Tété. Vers le soir, le ciel s'étamait, un brouillard plombait lourd et bas, et puis l'aube grésillait en brouées. Les petits chemins du bois s'encavèrent, pourris et gras. Les fougères eurent des tons d'or et de rouille. Du pied des souches émergeaient d'énormes champignons phosphoreux et sanglants. Je ne voyais pas alors la beauté corrosive qui les égale aux monstres humains. Qui peut dire que ceux-ci ne soient une des formes de l'harmonie de
Tunivers ? Et peut-être il n'y a ni bien ni mal, mais des forces qui s'opposent et se balancent. Le pourpre pavillon de la fausse oronge, le dôme pustuleux de l'amanite évoquent de solitaires et vénéneuses agonies royales.
Maintenant aussi le petit cône du gland était formé et pendait aux branches du chêne. La bogue épineuse, en tombant, crevait et laissait rouler la châtaigne mordorée. Eve quelquefois, avec des yeux tristes, parlait de la bonté du pain. Alors je la regardais tout pâle, car l'ayant menée dans ce bois, je sentais que par ma faute elle était privée d'un bien désirable. Celui qui a perdu le goût du pain connaît vraiment la disette. Ecoute, amie^, j'essarterai une part de cette terre; je labourerai et ensuite je jetterai la semence. Je parlais de ces choses gravement. Cependant nous n'avions encore ni la huche ni la charrue. Mais un jour, revenant delà foret, Eve rapporta des glands et des châtaignes et me dit : « Voici la farine et le pain, Adam, en attendant que le champ lève. » Oh I elle vint avec les fruits dans sa robe comme une petite nourricière des races, comme une
jeune prêtresse avec les prémices. Moi, je fendais le bois au dehors, mais toi, tu avais le sens des choses intimes et gracieuses. Je marchai tout un jour, cherchant des pierres larges et rondes ; et à la tombée de la nuit, j'en découvris une; le lendemain seulement je trouvai la seconde. Mais déjà le temps ne comptait plus pour nous ; peut-être elles étaient là depuis les anciens hommes, seuils d'antiques demeures ou clôtures de tombeaux.
Jeles'emportaidonc, bandé sous la charge. En les râpant patiemment l'une contre l'autre avec du sable et de l'eau, je parvins à les égaliser. Elles eurent ainsi la surface lisse des meules ; et quatre jours encore s'étaient passés. J'étais un si pauvre homme ignorant; ma joie montait pour chaque humble industrie qui me venait aux mains. J'appelai Eve et je lui dis: « Pèle à présent la châtaigne ; elle est plus friable que le gland; et voici, à riioi seul je suis venu à bout de polir ces pierres rugueuses. » Nous nous regardions avec des yeux clairs comme si avant nous personne encore n'eût plani la meule ni broyé les substances dures.
132 ADAM ÏT EVE
Les châtaignes éclatèrent entre les pierres qu'avec les mains pesamment je tournais. Et à la fin une pulpe grise et grasse s'étendit. Eve, l'ayant pétrie, la porta au feu. Nos gestes étaient religieux et graves, lourds de pensées. Et puis ce fut elle qui m'appela. Adam ! Adam 1 Sa voix, à travers la forêt, retentissait comme du fond des âges. Et voilà, maintenant cette chère épouse m'offrait le premier gâteau. 11 craqua sous ma dent, odorant et roux. Je ne riais plus, une eau brouilla mes prunelles.
Il y avait si longtemps que je n'avais connu une telle joie. La meule avec les jours tourna plus activement et maintenant nous alternions la galette pétrie avec la châtaigne et la galette faite de glands doux.
La maison commença de s'animer d'un charme bienveillant. La pourpre des premiers feux ondula le long des murs. Nous goûtâmes la sécurité de l'abri et du silence. Tandis qu'en dehors il pleuvait et Tentait, je n'allais plus que de loin en loin abattre une béte dans la futaie. Je n'avais plus la même joie sauvage quand Famine et Misère me suivaient vers la
maison, un trophée sanglant dans ia gueule.
J'étais simplement un homme machinal qui fait la chose triste et fatale que les autres hommes ont faite avant lui. Un fumet savoureux ensuite s'évaporait de la chair grillée au landier. Après tout, pensais-je, qu'un autre que moi eût tué cette bête, je n'éprouverais point de scrupule.
Je ne marquais plus les jours au moyen d'encoches. Le temps nous fat seulement indiqué par la couleur du ciel, la maturité des fruits et le déclin des feuillages. La nèfle prit le goût de la moisissure; le nerprun s'empourpra d'un ton vineux ; le bouleau frissonna d'un or clair et léger, par dessus les ors massifs des chêneaux. Nous eûmes alors une sensation de durée à la fois et de fragilité; tous les jours n'étaient que la continuité d'an jour unique qui mourait et renaissait avec les aubes grises et les graves crépuscules. Nous-mêmes mourions et renaissions selon la mobilité de nos âmes dans cette fuite des jours.
11 vint à Eve une sensibilité qui l'accorda
à leur charme-frêle. La beauté "des choses frémissantes l'amollit; elle eut des langueurs; ses yeux brûlèrent de fièvre. Et sans nous rien dire, nous allions enlacés sous les dômes éclaircis. Je la sentais palpiter d'une vie neuve à mon flanc, comme une autre Eve qiii m'était encore ignorée. Sa petite âme avait le battement d'un vol frileux d'oiseau. Elle et moi aurions voulu éterniser l'ardeur de la vie quand déjà autour de nous elle, déclinait, plus lointaine et pâle à travers nos désirs et nos regrets. Les puissances de la vie coulaient si plénièrement en nous! Nous étions la jeune humanité ivre d'éternité. Cependant, à chaque minute, comme une pluie de sable, la vie s'égouttait de nos mains. Un vent léger doucement détachait les feuilles ; elles nous frôlaient en tourbillonnant et ainsi nous étions avertis de l'incertaine substance périssable. Une fois nous étions assis dans la clairière. Un silence fluide de lumière bruinait. C'était l'après-midi, toute la rosée de la nuit n'avait pas séché ; l'ombre tremblait d'un émoi humide. Et nul bruit : on n'entendait pas
souffler le vent; la terre se soulevait d'un dernier effort vers le ciel tiède. Je tenais les mains d'Eve dans les miennes et voilà qu'une larme lentement descendit sur sa joue. Nous n'étions pas tristes, c'était en nous une chose subtile comme si notre sang coulait, comme si notre vie déliée ne pesait plus à nos corps. « Vois, me dit-elle, cette nature n'est déjà plus vivante, bien qu'elle s'enveloppe encore de soleil. A chaque battement de nos cœurs il pleut des feuilles. Et il n'y a plus de fleurs. Demain ce sera l'hiver. Ami, ne sens-tu pas comme moi ces douloureux présages?» Comme elle parlait, une feuille tomlra d'un chêne et fit une ombre sur ses clairs yeux mouillés.
Et moi aussi à présent j'étais saisi de tristes pensées. Mais tout à coup un vol d'abeilles longues et velues vibra avec un bruit d'or.
C'étaient les dernières de la saison; elles bourdonnaient légèrement dans la fin des musiques, encore actives et heureuses. Aussitôt je fus transporté d'espoir. Je dis à Eve : « Elles t'ont entendue. Ecoute-les te dire que tout recommence. » Elle secoua la tête « Tout re-
commence, cher homme et cependant le bois mourra, l'hiver venu. » Mais moi je m'écriai :. « Il mourra et ensuite naîtra un bois plus beau, un bois vert et fleuri comme de ces abeilles il sortira d'autresjeunes abeilles à Tinfini. N'estce pas là un touchant symbole ? » Eve me répondit très bas : c< C'est ici que tu m'as appelée Eve pour la première fois. Comment les feuilles et les fleurs qui viendront après Thiver me reconnaîtront-elles encore ? » La pensée légère de la mort plana. Chaque heure ainsi dans la vie amène une parole différente; la dernière seule nous met si près du mystère qu'ensuite il ne faut plus rien se dire. Nous sommes dès la première minute toute la vie et cependant nous ne connaissons la vie qu'à mesure qu'elle va se changer en une autre, suprême. Et des races avant elle avaient répété la plainte charmante d'Eve. Elles étaient allées vers le jeune printemps ; et les feuilles et les fleurs ne les avaient pas reconnues.
C'étaient là mes idées en ce temps.
Les jours furent splendides et tendres. Des prismes vaporeux harmonisèrent l'or et le
sang. Il s'évanouit des matins diaphanes et comme irréels. Et Eve et moi de nouveau nous nous apparaissions avec un visage qui ne nous était pas encore connu. « Est-ce bien toi, cher Adam, qui me regardes avec ces yeux pâles comme si déjà je m'en étais allée, petite ombre, vers là-bas ? » Ses mains à mon épaule avaient le poids de grappes lourdes. Alors je la serrais fortement contre moi, je lui disais : Cl Tes yeux seuls étaient partis, chère Eve, les miens ont pâli de les avoir cherchés et de ne plus les trouver. » Il s'élevait de nous comme le bruissement léger d'un jet d'eau dans un grand parc solitaire.
Je suis allé dans la forêt. -Avec la cognée j'ai abattu un orme et un chêne. Je les ai choisis mûrs et déjà blessés, frappés par la foudre. Ainsi j'ai épargné les essences plus vitales. J'ai porté le coup au cœur : mon geste était terrible et doux comme celui du sacrificateur. Toute la terre a mugi de douleur. Et puis avec un bousillage de terre et de joncs j'ai bâti le hangar; de la base du chêne j ai fait mon établi. Je passe là les jours de vent et de pluie, calculant et travaillant. Voici Torme et voilà le chêne, par éclats, avec le bel aubier saignant. J'y taille
des ais, j'en équarris patiemment et poliment la surface. Au dehors, comme les mâts d'un port, la chênaie se tord et grince. Le vent ronfle comme un rouet. Et moi, dans la grande paix de ce réduit> je suis penché sur le travail de mes mains. J'ai battu le fer sur l'enclume ; j'en ai tiré la doloire et la varlope. Le plus huinble artisan des hameaux ne voudrait pas de ces outils grossiers :
ils suffisent à ma peine. Je ne croyais pas qu'il pût y avoir tant de joie dans un si obscur labeur. Ma vie simple et droite se borne à ne pas vouloir plus que je ne puis faire. J'apporte à ce que je fais une conscience avisée et studieuse. Ainsi mon travail n'est pas sans fruit, je l'achemine à ses fins selon mes forces. Et c'est très doux, ce bruit régulier du fer qui peine avec moi : il scande mon souffle avec un rythme égal et lent comme une horloge. Mes mains qui firent le mal à présent se conforment au commandement de la nature. Ni le vent, ni l'air, ni Teau ne cessent de travailler. Ils activent l'aile du moulin, ils portent les navires, ils gonflent
la tuyère dans la forge. Et même le chardon file son étoupe, la ronce épineuse, en mûrissant pour le chemineau altéré, ne demeure pas inutile. Moi, je suis le pauvre charpentier comme Joseph de Nazareth ; je ne possède ni équerre ni compas; je combine et j'ajuste en me fiant à mon œil et à mes doigts. Et quand le soir tombe, je regarde mon œuvre, je ne la trouve pas sans beauté. Déjà je pense à la crèche et Jésus n'est pas venu encore.
Je ne me presse pas, je prends exemple sur l'arbre et sur le fruit des arbres. Il arrive un temps oii, autour de la moelle vive, Taubier concentriquement élargit ses anneaux, où la pomme sauvage, nourrie de soleil et de pluie, a fini d'arrondir sa chair vermeille. Une année s'ajoute à une autre et l'automne, émailleur ponctuel, paraît après Tardent été. Ainsi un pied aussi va devant l'autre afin de s'assurer la bienveillance du chemin et mon calme esprit sans hâte jusqu'au bout de la planche suit Tallée de l'informe rabot et revient avec son retour.
Eve, au temps de la lune, se plaint bien
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Bit i»
140 ADAIif ET EVE
la tuyère dans la forge. Et même le chardon file son étoupe, la ronce épineuse, en mûrissant pour le chemineau altéré, ne demeure pas inutile. Moi, je suis le pauvre charpentier comme Joseph de Nazareth ; je ne possède ni équerre ni compas; je combine et j'ajuste en me fiant à mon œil et à mes doigts. Et quand le soir tombe, je regarde mon œuvre, je ne la trouve pas sans beauté. Déjà je pense à la crèche et Jésus n'est pas venu encore.
Je ne me presse pas, je prends exemple sur l'arbre et sur le fruit des arbres. Il arrive un temps où, autour de la moelle vive, l'aubier concentriquement élargit ses anneaux, où la pomme sauvage, nourrie de soleil et de pluie, a fini d'arrondir sa chair vermeille. Une année s'ajoute à une autre et l'automne, émailleur ponctuel, paraît après Tardent été. Ainsi un pied aussi va devant l'autre afin de s'assurer la bienveillance du chemin et mon calme esprit sans hâte jusqu'au bout de la planche suit Tallée de l'informe rabot et revient avec son retour.
Eve, au temps de la lune, se plaint bien
que Tais tarde à planir. Elle gémit et voudrait que le marteau frappât deux coups à la fois là où pourtant il n'y a qu'un clou. Elle me prend Toutil des mains, elle y blesse ses ongles, et puis elle demeure un peu de temps dépitée, et enfin elle me baise dans ma barbe en riant : « Il n'eût tenu qu'à moi si j'avais eu ta force. ))Non, pas tant la force, amie, mais une âme qui s'égale à elle-même avec constance. Mon Eve est la petite enfant malade qui pleure et qui chante. Un pauvre homme solitaire dans son bois accepte avec humilité la loi égale où le sens de la vie s'accorde. Il regarde venir l'averse et s'abrite en attendant que luise le soleil. Va donc, aimable épouse, avec ta douce blessure et ton petit cœur personnel qui écouta la nature. Déjà là-bas derrière les chênes s'écorne le décours de la lune ifiorose.
La' varlope mord et grince, la doloire planit, le marteau fait le bruit de la vie qui veut entrer. C'est la Sainte famille des outils que connut l'ancêtre. Chacun implique une série de formes et signifie un stade dans l'œuvre,
et tous ensemble sont la maison qui se protège contre l'intempérie. J'ai bouché d'abord le toit avec des ramures comme le sauvage des canapements et à présent je ni'initie à l'art de ceux qui se bâtirent une demeuré durable. Je crois entendre une voix qui me dit : « Tu portes en toi la forme de ta maison et chacun des doigts de ta main est fait à la mesure de l'œuvre qui sortira .de toi. » Les étages de la ruche se haussent, la fourmilière s'approfondit et personne n'apprit à l'abeille à former ses cellules ni à la fourmi à creuser ses galeries.
Il pleut, il vente et là-bas vient l'hiver. Je vis en moi profondément comme dans un puits. Je vis ma substance et mon rêve. Je suis l'ouvrier halluciné du bois. N'est-ce pas là quelqu'un de ma race qui arrive par les chemins trempés et regarde au dedans des chambres? Ombre! Ombre I Voici Eve pelant les cèpes frais ou tournant dans le vaisseau de glaise la bouillie de châtaignes. Et devant l'établi un homme roux et velu rabote et martelle. Passe ton chemin, un doigt aux
lèvres, bien qu'ici ce soit ton sang et ta substance régénérés. Non, entre plutôt, esprit, âme rude des miens. Peut-être es-tu le bûcheron qui avant moi s'en alla vers la forêt et me fraya le passage.
Dehors! Dehors I Voilà la dernière embellie.
Le brouillard remonte en floconnant. Et moi j'ai fini les pièces de la charpente. Je me hisse sur le toit, j'ajuste selon un dessin précis et symétrique, les chantignoUes. Je me réjouis d'avoir bien pris mes mesures. De là-haut je sens monter le moût acre des essences. L'air est parfumé de safran, de vanille et de myrrhe. Un encens moisi et fongueux s'elTume comme dans les chapelles. Et j'aspire ce bouquet tonique qui me grise. Je crois vivre dans la minute brève la vie comble d'un siècle. Des jours aiïisi s'écoulent et à la fin les ais se joignent. Je bouche les interstices avec de l'étoupe d'ortie et la résine des pins. Comme un antique vaisseau au chantier,* le toit radoubé se tient debout, ferme et hermétique.
Alors j'appelai Eve, je la menai vers l'œuvre accompli. Je lui dis sans orgueil : « Vois.
Autrefois je méprisais l'obscur charpentier.
Je ne comprenais pas la beauté de la truelle et du fil à plomb -aux mains du maçon. Et tous deux possèdent les secrets des plus divins artistes. Maintenant toi et moi, derrière la porte close, pourrons attendre le sourcilleux hiver. Si le bardeau est raboteux et tors, du moins je le taillai dans le sens des veines, selon larègle. ))Ève étrangement me répondit : « Tu t'es levé avant le jour, mais Dieu était levé avant toi. » Et elle se signa. Moi, Tentendant ainsi parler, je ne vis pas tout de suite combien était belle cette simple parole. Je pensais : mes mains, en reconstruisant le toit, ont aussi dit la prière et elles ont fait l'œuvre de vie. Il faut d'abord s'assurer Tabri. Et puis vient le lit et puis vient l'armoire. Et il arrive un jour où il faut aussi penser à la petite chaise de l'enfant.
Je pris Eve contre moi. Elle m'embrassa dans ma barbe et je lui dis en riant : « Il y a quelque part dans la forêt un arbre qui croît et que toi ni moi ne connaissons encore. Avec celui-là je ferai quelque chose que tu
sauras plus tard. » Et du bout d*un bâton je commençai de tracer sur le. sol le dessin lourd et délicat d'un berceau.
Je regardais la femme : elle était pleine d'éclosions silencieuses, pareille aux petites mares dormant sous les feuilles. Eve m'était venue comme un être élémentaire, mêlé encore aux origines quand moi je commençais seulement à me rattacher à la terre. J'avais désappris les mouvements ingénus de la nature. Elle, avec candeur, avait gardé la simplicité des matins du monde.
Et maintenant cette vie d^Ève était divine.
Une âme y naissait à chaque instant et ne savait pas encore s'exprimer. Elle descendait au bord
de ses lèvres et ensuite elle se retirait, comme étonnée de ce qu'elle allait dire ; et c'était là sa beauté, elle demeurait étonnée avec un léger tremblement devant la vie. Eve avait la joie émerveillée de toujours s'apercevoir elle-même une autre petite Eve à côté d'un nouvel Adam. Elle me dédiait l'olTrande journalière de ses petites mamelles et elle ne croyait jamais m'avôir rien donné. Cependant sa spontanéité était admirable. Je découvrais en elle des forces originelles et qui n'étaient que repliées. Elle avait des silences où elle s'écoutait, où je croyais sentir qu'elle nous écoutait vivre ensemble d'une même vie à travers la sienne. J'étais aussi près d'elle qu'elle l'était elle-même.
Je m'aperçus qu'elle savait avant moi les choses qu'à peine je commençais à savoir.
Elle était déjà la prudence, l'épargne, la ressource, Tordre, la vaillance quand je n'avais mis encore ni un ais au toit ni un clou dans Tais. Elle était la petite famille qui vient aux gestes de la femme; et le sein d'une jeune femme amoureuse a déjà le dessin d'un berceau.
Eve avait des resserres de sage fourmi ; elle y amassait la noix, la châtaigne, la pomme de pin pour l'hiver; c'étaient là nos greniers d'abondance. Afais son ame aussi avait des cachettes secrètes où elle semblait garder un peu d'elle et où peut-être elle se gardait pour moi. S'il m'arrive un jour de ne point te connaître tout entière, chère Eve, je me dirai que tu voulus garder une chose de toi qui ne me fût point encore connue. La beauté de la maison se mesure au silence des intimités et la plus désirable femme est celle qui marche avec mystère dans Tescalier.
Le soir, près des crassets de résine, elle tressait de légères corbeilles avec des joncs verts. Le dallage eut des nattes épaisses et moelleuses. Un art ingénieux ainsi naît des mains de l'épouse et chacun de ses gestes efflue en grâces. Comme la filandre, elle est au centre d'une toile qu'elle tisse avec sa propre substance et un des bouts de cette toile part de son cœur, l'autre se fixe au cœur qui est près du sien. Et Eve n'avait pas cessé d'être une enfant. Elle riait et elle était sérieuse. Elle
dansait et elle se taisait. Elle n'avait jamais la même humeur et elle se ressemblait toujours. Elle était soumise et elle ne cédait qu'à elle-même. Elle n'était jamais plus près de sa volonté que quand elle paraissait faire la mienne. Et elle avait la finesse de tous les êtres restés près de la nature.
Un jour la corneille aigrement cria. La couleuvre et le lézard s'étaient terrés. De grands vents tournoyèrent comme des meules enflammées. Le sol se diapra d'ardentes mosaïques.
Nous connûmes que l'hiver était arrivé.
Je m'en allais seul en foret. J'amassais le chablis. Ensuite, l'ayant noué avec des hares solides, je le chargeais sur mes épaules et le portais au bûcher. Un hêtre antique avait été déraciné par la tourmente. Celui-là, je le réservai pour les labeurs méditatifs de l'établi. Et maintenant les jours s'écoulaient dans
des pensées graves : elles s'accordaient aux avertissements de la saison. La nèfle et la pomme parfumaient le cellier. Des jarres précieusement renfermaient les conserves de coings, de mûres et de cen elles. La châtaigne en abondance nous gardait la pulpe grasse pour nos gâteaux. La flamme vermeille grondait dans l'âtre à ma rentrée ; l'ancienne forêt des étés s'y consumait en cendres ar* dentés; le bois brûlé parfumait les chambres d'une odeur d'aromates. L'approche de l'hiver ne nous attristait plus. Nous étions la: petite arche de paix et de joie à la garde de l'arc-enciel.
Un matin, Eve me dit : « Vois là-bas la forêt blanche de givre. Si tu m'en crois, nous irons jusqu'au taillis où tu m'as prise la première fois. Il nous^ est resté sacré. Là je me sentirai plus près de toi pour te dire bas à Toreille une chose. » En nous tenant par la ceinture, nous allâmes vers le taillis, et elle se taisait, elle regardait devant elle avec des yeux humides. Mais, étant arrivés sous les rameaux légers, elle cacha sa tête dans mon
épaule et me dit : « Tandis que cette nuit près de moi tu dormais, j'ai pris ma gorge avec mes doigts. Mes mains ne pouvaient plus la contenir. » itfoi alors à mon tour, très troublé, je pris dans mes mains ses chères mamelles splendides. Elles pesaient comme des fruits mûrs à l'espalier. Aussitôt une joie sacrée m'emplit, car je ne pouvais douter qu'Eve n'eût conçu. J'appuyai mon front contre le sien et je m'étais a:ïenouillé, et elle aussi, en l'attirant doucement par les poignets, je l'avais fait se mettre à genoux près de moi. Avec nos fronts appuyés l'un contre l'autre, nous étions comme les figures d'un mystère religieux dans les vieilles estampes. Je pris ensuite un peu de givre dans mes doigts et je dis : « Vois, le givre est blanc et doux et frais comme les draps d'un berceau. Il t'avertit de préparer le lit du petit enfant que tu portes en toi. Eve, mon cher amour, sois-en sûre, c'est bien là le signe maternel. » Elle porta la main à son ventre et me dit avec la voix d'une femme nou velle : «L'enfant est venu, mon cher homme.
Voici que je l'ai senti tressaillir. » Une petite éternité s'écoula ainsi ; nos mains s'étaient jointes et nous étions très purs et divins dans l'heure gracieuse, comme si l'ange de Tannonciation avait apparu . Autour de nous le taillis où pour la première fois sous la lune elle et moi avions connu le grand frisson, s'argentait d'un givre brillant et léger, lui-même pareil à une clarté de lune cristallisée. Ainsi rien ne parut changé et seulement le doux enfant avait germé, une semence à travers le temps faisait lever le blé des races. N'était-ce pas là un prodige ? Cependant il n'était pas plus merveilleux que la venue Tun vers l'autre de deux êtres inconnus. Ils se prennent la main et il leur semble qu'ils se sont connus toujours. Les os des ancêtres tressaillent dans le baiser qu'ils échangent et un jour la femme dit à Thomme : « Mes mamelles tendrement me font mal. » La vie alors prend un sens divin. Petite Eve, incline ta tête vers mon épaule. Je te porterai comme un vase fragile dans mes bras jusqu'à la mai-
son. Et maintenant, je pleurais des larmes délicieuses.
Le lendemain la neige tomba. Un duvet de cygne floconna comme de la plume pour le sommeil de l'enfant. Et ce -fut notre premier jour d'hiver, mais nous ne pensions pas à rhiver. Une éternité battait dans le flanc d'Eve. Une vie à petits coups remuait aux sources de sa vie. L'hiver sembla une allégorie. Sous les frimas déjà obscurément tressaillait le bel Eté. Les aériens rouets avec des fils de neige tissaient du silence blanc autour de son sommeil; et puis le vent vernal sèmerait les anémones; un enfant splendide bondirait par les chemins. Nos présages s'accordèrent avec les mythes aimés des âges. Eve!
Eve! Toi aussi portes dans ton sein le divin enfant Eté ; il viendra aux mois fleuris du soleil. Et voilà les fuseaux, voilà les draps blancs et les dentelles. Nous dédierons l'élu gracieux aux roses, aux fruits, aux aubes claires.
Je formai la porte qui tout l'automne était restée ouverte. Je l'assurai contre la pluie
avec des verrous. La rafale sous les joints blutait une neige fine comme la bordure fleurie d'un jardin. Et il était venu d'humbles petits oiseaux qui n'avaient pu émigrer. La pomme de pin par tas craquait et fusait dans Tâtre. Toute la vie de la forêt sembla s'être recueillie sous le vieux toit auprès de notre joie solitaire, perdue dans la tourmente des frimas. Avec des peaux velues de bêtes, raclées et tannées, j'avais fait des chaussures pour les pieds d'Eve. Nouis étions comme un cou^ pie antique, terré au chaud de la hutte. Cependant j'avais connu le tiède hiver des villes. Mes membres douillets alors frissonnaient sous les fourrures. Et voilà, je quittais à présent le lit d'amour, je me roulais nu parmi la neige et une force merveilleuse ensuite se répandait dans mes os. L'ardent été ne cesse pas de brûler dans les métaux et les phosphores du sang. J'admirais la beauté de ma vie.
Or, un jour, Eve me dit en pleurant :
(( Qu'as-tu fait, cher Adam ? Je sens Tenfant remuer et il n'y a ici encore ni le berceau ni la huche. » Je restai troublé par cette grave
parole, car la huche et le berceau sont des symboles essentiels. La famille avant l'enfant naît en ce penser au cœur de la jeune épouse comblée. Elle regarde autour d'elle, elle aperçoit le vide des chambres et doucement elle se lamente comme Eve. Moi, avec une paire de pierres lisses et égales, j'avais broyé la châtaigne; sa farine nous avait procuré l'illusion du pain. Mais le pain pétri avec le blé seul s'accorde au sens de la vie. Un semeur va par les champs, il ouvre la main et jette la graine aux sillons ; et la semence de l'homme est semblable à celle du semeur. La huche ensuite se remplit avec le pain et le berceau avec l'enfant. Et selon un dessein mystérieux, le berceau et la huche ont la môme forme.
La plainte d'Eve me ramena donc vers ces belles images naïves. Elles étaient déjà à l'origine des temps. Elles figurèrent aux antiques monuments. Elles induisirent les premiers hommes aux gestes nobles et tendres qu'à l'infini répéta l'humanité vieillie. Et le divin éducateur du monde fut le jeune enfant.
Mais nous, jusqu'alors nous n'avions encore pensé qu'à nous-mêmes. Nous avions couru par la forêt ivres et nus, comme de libres fils de la nature. L'émoi des feuillages avait joué, en tuniques soyeuses, autour de l'ardeur sauvage de notre amour. Et maintenant un rite nouveau nous était enseigné ; de la maison allait naître le foyer. Je dis à Eve en souriant : « Chère femme, un jour devant toi avec le bout d'un bâton je dessinai le berceau sur le sable. Le vent n'aura pas abattu en vain le vieux hêtre. »
Je tirai cette essence saine et mûre vers l'appentis. Je conjecturai les formes, je rassemblai les outils. Mon cœur battait comme celui d'un feune artisan voué à une tâche glorieuse. Et puis la varlope commença de faire grincer l'aubier. Je croyais entendre le cri d'un petit enfant. Èvel Eve! ne ris pas de ma crédulité. Je t'assure, Tenfant a crié du fond de l'arbre. Les fibres de ce hêtre, dans la forêt antique, déjà contenaient la nef légère où dormira ton fils. Et toutes les vies s'enchaînent dans la durée. Un arbre croît
et il ne sait pas pourquoi. Un obscur ouvrier bat le fer et il en fait des outils, il ignore à quels usages ils serviront. Cependant Tarbre et l'homme travaillent pour les destinées. Moi maintenant, avec la doloire et le rabot dans, mes mains, j'étais aussi un humble ouvrier d'éternité.
Il neige, il vente, il pleut. Une toison brillante ouate le toit. L'autan mugit comme un taureau furieux. Et je n'entends plus la clameur rauque du corbeau. Une vie légère, heureuse assouplit âmes doigta les outils. Je vis devant moi le temps où viendra l'enfant.
Je suis le pauvre charpentier de Nazareth qui travaille pour Jésus. Et les formes à mesure sont des naissances ; en chacune naît un peu plus la tendre vie de celui qui attend derrière la porte. Il me semblait, tandis que j'étais ià clouant et rabotant, que l'enfant déjà était venu. Cependant, avant d'entrer dans cette forêt, je ne pouvais tenir un outil dans les mains; la nature avait fait de moi l'ouvrier soumis qui travaille pour les races. Et comme les autres avant moi, à mon tour naïvement
j'avais recommencé le geste éternel. Voici donc le berceau, chère femme. Je te l'apporte avec solennité ; je le pose contre tes pieds, et toi et moi nous pleurons. Les miens ici, rentrant avec leurs trophées de chasse, consommèrent des sacrifices -sanglants. Et maintenant, dans la maison du carnage, un joyeux enfant courra les pieds nus et dispersera les ombres tragiques. Doucement Eve se mit à remuer le berceau du genou.
Je le taillai au cœur même du hêtre afin de lui assurer la durée. Cependant une légère secousse le mouvait. Eve en chantant le poussait et les antiques solives, enfumées par les feux des âges, étaient .attentives à ce prodige du berceau venu là et agité par les mains déjà maternelles. La maison regardait la courbe de son flanc, arrondi comme le berceau. Toi, rude nature, pendant ce temps tu vidais tes fuseaux, tu filais tes neiges, tu tendais entre les arbres de la futaie les draps blancs. Et toujours des hêtres nouveaux croissent pour les berceaux et les bières.
Le gel rendit craquants les chemins. Mille cristaux merveilleux filigranaient les ramées. Un palais de verre et d'argent frêlement oscilla dans des miroirs. Viens ça, ma doloire, fais éclater du hêtre la courbe des sabots d'Eve. Je me chausserai, moi, déplus lourds patins. Et puis alerte ! alerte ! au bois! Nous allions sous le givre avec des sens vierges et clairs. Une paix solennelle semblait s'épandre d'une basilique aux coupoles rigides. Elle tombait avec un poids d'éternité sur la chose pure et fragile que nous étions,
nous aussi, comme le givre. L'orée des avenues s'évida en portiques; des ogives s'effilèrent; des arcades se recourbèrent légères et diaphanes comme des apparences. Ces spécieuses architectures s'accordaient au songe de nos âmes plus subtiles. Eve y prit une beauté infinie comme si, avec son ventre las, elle était, dans cette mort blanche de la forêt, la promesse des renaissances. Chacun de ses petits pas fut de la vie qu'elle semait dans le lourd silence figé et ensuite l'été arriverait comme le moissonneur. Elle m'était venue au temps de la fraise sauvage, par les chemins roses, et maintenant les lys fleurissaient sous ses pieds, comme dans les paraboles.
Un matin de soleil, sous l'air tintant et léger, nous étions dans la clairière. Elle étincela de frimas, avec ses bordures de palmes cristallisées. De la guipure dentelait les rameaux ; les aiguilles de la pinède maillaient d'inouïes orfèvreries. Chaque feuille morte se nervait de fins argents. Des buissons aux raides stalactites furent d'accomplis joyaux. Et il tour-
billonnait des roues de lumière, par dessus de fabuleux jardins étoiles de fleurs de diamant. Des prismes d'arc-en-ciel s'effritaient; de célestes reflets azuraient et satinaient la neige à Tombre. Eve, rose et frissonnante devant ces miracles, s'écria : « Vois, c'est le printemps. » Oh! comme doucement ce^a sonna à nos oreilles! Comme soudain nos cœurs furent remplis de vie et d'espoir ! Ce fut le songe d'un printemps où neigent les lilas et les aubépines, un délice surnaturel d'aériennes images, un mystère religieux et nuptial où la terre, à petits pas vierges d'épousée, se dédie au roi Hiver ! Et déjà sous les neiges, comme l'enfant en ton flanc, ftve, sourdement tressaillait le bel Eté, ivre, de se délivrer. La mort encore une fois fut vaincue. Je tenais Eve toute pâlo dans mes bras et je croyais étreindre l'harmonieuse nature.
D'ardentes roses saignèrent dans les soirs.
Une pourpre violette teignait les neiges violées, comme aux draps de l'hymen la blessure sacrée et le vin écarlate de la vie. pompe solennelle et furtive d'un jour d'hiver qui s'en va dans
le silence et laisse la terre meurtrie d'amour ! Des verrières au bord des avenues flambaient pour un sacrifice divin, un holocauste surhumain. D'immenses cierges roses s'allumaient en symbole de Téternité de la lumière. Et ensuite ces brèves splendeurs s'évanouissaient. Comme des braises froidies d'encens, les suprêmes lueurs s'éteignaient sur la vaste ténèbre pâle. Nous n'avions pas de tristesse, au cœur. Nous étions comme le couple royal d'un sacre. Nous étions deux enfants des âges sous la grande main bienveillante.
Un jour, les oiseaux dans la maison bruissèrent. J'ouvris la porte. Un vent tiède ronflait aux limites. Les humides, gazons reverdissaient sous la neige fondue. Un clair murmure d'eaux partout ruissela. Des filets d'argent descendirent les pentes en bouillonnant. Et le cœur des chênes recommença à battre; des souterraines artérioles monta un grésillement léger, délicieux comme une chanson. Toute la forêt maintenant, sous de basses nuées fécondantes, s'animait d'une palpitation sourde. Un arôme de résines, d'écorces, de thym
mouillé eflluait des terrains fangeux et gras, la douce senteur des souches pourrissantes.
Èvel Èvel Je suis allé au bois, j'ai entendu venir la vie. Elle tressaillait sous mes pieds, elle gonflait l'aubier. Mais Eve secoua la tête. « Es-tu sûr, ami, que ce soit la vie? Ne fus-tu pas le jouet d'un songe comme quand nous allâmes dans la clairière? » C'étaient là d'étranges et dolentes paroles. La joie était partie. Nous nous aperçûmes las et découragés, captifs des lentes heures de la fin de Thiver,
Nous errions comme des ombres pâles derrière les portes. Si languissamment à présent il nous arrivait de parler de la vie chez les hommes! De petits hameaux aussi là-bas regardaient par les vitres des maisons, et il passait de vieilles gens tristes sur les routes. Une ardente fraternité s'exalta; la vue d'un autre être vivant nous eût comblés comme une fête. Un seul visage humain eût été pour nous toute une humanité. Mon Dieu, petite Eve, être seuls comme nous sommes quand là-bas il y a le familial hiver autour des âtresl Des aïeules coupent le pain; de petits
enfants réchauffent leurs pieds dans les cendres; les jeunes hommes ont un rire cordial. Nos yeux fixes étaient malades de ces tendres images. « N'entends-tu pas un bruit, cher homme? disait-elle. Ne vois-tu pas derrière les chênes venir à nous d'inquiets visages amis? Je t'assure, quelqu'un s'est égaré dans la forêt. Quelqu'un est là tremblant devant la porte et n'ose heurter le seuil.» Je sortais de la maison; mes pieds enfonçaient dans la terre humide. Homme inconnu! aie confiance, apparais. Des âmes simples et bienveillantes ici t'accueilleront avec reconnaissance. Rêve! Rêve Impersonnel Qpi donc se serait douté qu'au fond de cette forêt pleine de fondrières deux créatures solitaires aspiraient à des mains secourables?
Jamais nous n'avions été si près du cœur des hommes. Cependant, moi, au commencement, j'avais dit à Eve : « Tu seras pour moi toutes tes sœurs et je désire être pour toi tous mes frères. » Je croj^ais qu'un sauvage amour jaloux dans le bois solitaire suffit à réaliser un intime désir de beauté. C'était le temps
de la jeune folie de Tété. Un homme et une femme alors échangent les promesses divines.
Ils cueillent des roses et l'hiver effeuille la dernière qui leur reste aux doigts. Humanité! toi seule, au cœur des neiges éternelles, fais fleurir d'ardentes roses de sang qui ne s'effeuillent jamais l
La vie et la lumière, tout manqua. Mon amour régna sans chaleur. Les outils me tombèrent des mains, je désertai l'établi. Dans la chambre, le petit berceau apparut vide de toute la mort des jours. Nous fûmes comme les peuples sombres au fond de la triste nuit des pôles. D'anciens hommes venus du Nord alors marchaient devant eux, les yeux tournés vers le jeune Orient, et ils imaginaient des fables où comme un petit enfant divin, ressuscitait la joie. L'arche lumineuse, au souffle léger des allégories, se remettait à voguer dans l'harmonie et la confiance. Des pâtres sur la flûte chantaient de naïfs noëls. Moi aussi à présent, sous les ciels éclipsés, comme les antiques hommes j'aspirais aux my.thes naïfs. Je dis à Eve : a Toi la plus faible, je
t'en prie, chère âme éternelle, ô beauté! sois pour moi ma légende de vie. » Son visage s'éclaira. En souriant elle me montra le berceau, et, comme l'ombre du ^oir tombait par la fenêtre, un reflet rose monta de Tâtre et sembla illuminer, au fond de Tobscur petit vaisseau, une aimable chair puérile. Doucement Eve remuait le berceau avec son pied.
Aussitôt la maison recommença à vivre, comme si quelqu'un était venu du côté de rOrient, avec les lumières. Les larmes heureuses coulèrent le long de mon visage. Je lui pris les mains, je m'écriai : « cœur adorable d'Eve, un miracle est sorti de ton amour puisque par lui le bois inerte s'est mis à vivre et que tu m'as rendu la foi. » Ainsi du cœur vivant de la mère s'engendra la chair vivante de mon espoir. Un mythe libérateur me visita. Ma nuit séculaire vit jaillir TEnfantlumière qui avait soulagé la morne attente des races. Déjà, tout au fond de moi, je l'appelais mon sauveur. Des âmes revenues à la nature seules, ont ces mouvements divins.
Maintenant, berceau, virginal symbole de vie,
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deinourc la rjairo prophi'itio. (Umimn le jour qui va et vient, incline-toi et puis te redresse d'un rythme ('jgal et lent.
Les jours s'aliïîgerent. Leur courbe plus Iongue plongea dans des lumières fraîches et vierges. La maison fut Tarche délivrée, ouvrit sa porte au vent, a Va devant toi, me dit ïîve un matin, d(îscends jusqu'aux limites.
Peut-rttre h printemps est déjà dans la plaine. Mes seins m'ont avi^rtie : ils p(';s(;nt h ma poitrine le poids d'un monde. » Je revins du bois et je lui dis : a Des bourgeons verts gonflaient la pointe des taillis comme de petites manudles. Et avril à petits pas joyeux venait par la clairière. » Or, à quelque temps (U là, étant retourné vers la plaine, je vis que la cosse d(îS bourgeons avait éclaté. Une fine denWîlle d'or feuillageait les arbres; le vent les agitait comme des mains, dans une théorie dansante.
Alors je naîtrai en courant, levant dans mes doigts un rameau vert en signe de bonne nouvelle ; et une folie évanouissait uuih yeux pftles, dans la beauté tendre du jour. Je criai de loin,
ADAM ET fiVK 16!>
comme un mossajîer qui dovanco un prince :
« (Vest lo printemps, cliùiv fcvo ! Lo jeune roi du monde hVbas s'avance sous les palmes, »
MVntendant ainsi me n^jouir et annoncer celui qui venait» fcve eut une douce dt^faillance, « Qu'il soit le bienvenu, cher lumuno, lit-elle en laissant couler ses larmes, car je puis bien te le dire 5\ pressent, je me mourais de toujours Tattendre. » Tous deux ensuite nous parlâmes tr^s vile. Le narcisse bientôt refleurira, divine amie! Ami, ce sera le temps de la fraise sauvage des bois! La fleur laiteuse de Tortieî Le clu'^vrefeuille A l'odeur de safran! Chaque parole avait un sens secret qui se rapportait aux nativités: la terre profondt^ment renaissait en nous, Kt puis je lUVhis la tète jnsqu à ce que, avec dcWotion, ma bouche touchât ses seins.
« Va petit enfant, beau comme le narcisse et frais comme la fraise, boira [on lait vermeil.» fcve rCv^sembla î\ une petite vierge des tableaux dWnnonoialion. Klle regarda longtemps la terre à ses pieds et ;\ peine je pt>nvais entendre ce quVlle disait : « Tu entant ! Vu enfant !
Et moi! Et toi! » La vie était coinrno une ruche rrabeillcs à ses livres.
Une force merveilleuse de nouveau rendit mes doigts laborieux et souples. Voici l'ouvrier qui fit le berceau. Voici Thomme de bon courage qui, avec les clous et le rabot et le marteau, assemblera les ais de la huche.
Je terminai donc la huche et avec ce qui resta , du hôtre, comme il vient une dernière petite rose après que le buisson fut moissonné, je taillai trois chaises. La première, large et profonde, je la destinai à fcve pour le temps où elle serait mère. Je lis aussi un escabeau pour moi, étant le père. Et la troisième, dans ma pensée, plus petite que les deux autres, servirait à Tenfant. Ce fut l'image de la famille et les chaises à leur tour, avec leur taille mesurée à la variation des âges, eurent entre elles un air naïf et familial. Ainsi le bon hêtre qui îivait poussé sous le soleil et la pluie dans le bois des Ages, s'égala à un géant paternel d'où sortent les lignées. Kt comme je finissais de clouer la chaise légère de Tenfant, l'anémone et le narcisse se levèrent au vent tiède de mai.
Le sons do ma vie alors se précisa et tout s\Hait arrangé selon un ordre admirable. J'étais venu dans la foret et f-vo nravail aj^paru. De mes mains je redrossai le toit antique, j'abattais des proies dans le taillis. Notre destinée nous avait menés là tous les deux pour V vivre une vie libre selon la nature. Mais Tamour n'est pas une lin à soi-même. 11 est le commencement des autres amours : derrière la bouche unie dos amants il y a le cri do Tonfant, il y a la rumeur profonde de la famille. Le chêne immense et tout le vert paysage dos branches dans la clairière tiennent dans le polit cono du gland. Kt voilà maintenant, j'avais construit le berceau ; j'avais taillé dans le bétre, par un symbole dos races, les cahiéros et roscabeau ; et le pain bientôt remplirait la huche.
J'étais comme le pèlerin qui a coupe le bourdon dans la forot sacrée et qui, à mesure qu'il marche, voit ct^ltoligo se llourir dollours de vie.
Je pris une après-midi ma carabine. Je descendis vers le cœur frais de la forfît. Il y avait un assez long temps déjà que je ne partais plus en chasse. Un jour, ayant mangé d'une chair sauvage du bois, nous vîmes que nous avions du sang aux dents. Aussitôt nous détournâmes les yeux ; cette chose rouge nous levait le cœur. Et jusqu'au soir nous n'osâmes nous baiser sur la bouche, songeant tous les deux qu'il y avait eu là le sang d'une vie. Je m'en allai donc devant moi, dans Todeur et la beauté de la nature. Je n'aurais pu dire
pourquoi j'avais emporté ma carabine. Des écureuils jouaient dans les chênes ; des palombes roucoulaient. Ces bétes aimables me charmaient plutôt : elles étaient comme mariées au grand amour de la terre.
J'avais quitté Eve ce matin-U\, voulant Hre un peu loin d'elle avec moi-même. Il me semblait que j'avais encore quelque chose à connaître. Et j'étais là très seul maintenant. Je ne pensais plus à Eve et cependant elle pensait en moi, elle me disait : « Vois comme tout cela est délicieux. » Je m'étais couché sur le dos, au soleil; je ne faisais pas un mouvement ; j'avais oublié que j'avais emporté ma carabine. La chaleur me faisait haleter joyeusement. Je ne cessais pas de regarder le ciel entre les feuillages légers, Kt puis les sèves du printemps me grisèrent ; je sentis tout à coup une grande force me venir de celte nature jeune. C'était une chose profonde en moi, un Ilot lent et continu qui me submergeait comme si je fusse descendu aux eaux d'un lleuve. Il me semblait que les arbres et le ciel et les petites sources sous les
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mouss^'s étaif3nt rnôl/^s à ma vie. .rétais le cœur sensible où retentissait Ténornie voix mystérieuse de la forêt. Cependant je ne songeais pas k rassembler mes pensées ; je n'avais que des sensations brèves et infinies qui me venaient de l'harmonie de mon être en cet instant avec la vie universelle. J'étais comme un des arbres de ce peuple vert, touH'u à l'égal de l'humanrté. lion sang faisait un bruit de feuilles remuées. J'élais une part de l'éternité parmi l'éternité des e.^sences sauvages du bois; et seulement moijesavais que ma substance n'avait ni commencranent ni fin.
Le vent avait semé la graine ; elle-mémeétait venue d'une autre qui avait été la vie avant elle. Mon esprit suffisait k me représenter cette continuité «ans trêve de la substance tandis que les h(;rb(;s et les chênes et les millions de germ^îs cachés dans la terre s'étaient levés et ne c(;sseraient pas de se lever comme
des forées aveugles, inconnues d*ell(îs-niêmr;s. Moi, dans la connr.issance de mon éternité, j'étais comme un des regards av^'C lesquels le grand dieu de la vie se regardait vivre et %ii
ADAM KT lïVK 175
réaliser à travers rillimité du temps. Voilji, oui, fêlais la propre conscieneo tlu inonde, (^.opondanl je ne faisais aucun geste pour m*altester que je vivais et je vivais d'une vie puissante. Je sentais la vie déborder do ma poitrine : elle coulait comme le sang et les eaux de la terre ; et moi-même je me tenais immobile dans ce mouvement immense de ma vie. Il me paraissait que j'étais évanoui dans le torrent de Tétre qui à grandes vagues allait de la terre à moi.
Je demeurai ainsi longtoinps, ayant dans mes yeux tendus et lixes le rellel mobile des feuillages agités par le vent. VX à la fin la vie comme un vin écumeux nie transporta. Tne force sauvage monta de moi : je me dressai sur mes pieds et regardai dans la profondeur de la forél. Maintenant je me sentais le maître des antres vies qui m'entouraient. J'étais» moi, la vie consciente et toutes les autn\s s*ignoraient. LîVhant les tourterelles roucoulaient toujours et les écureuils continuaient à bondir de branche en branche : j'étais sur de ma carabine, je n'aurais eu qu'à Tépauler
mousses étaient môles à ma vie. J'étais le cœur sensible où retentissait Ténornie voix mystérieuse de la forêt. Cependant je ne songeais pas à rassembler mes pensées ; je n'avais que des sensations brèves et infinies qui me venaient de l'harmonie de mon être en cet instant avec la vie universelle. J'étais comme un des arbres de ce peuple vert, touffu à régal de Thumani'té. Mon sang faisait un bruit de feuilles remuées. J'élais une part de Téternité parmi Téternité des essences sauvages du bois; et seulement moi Je savais que ma substance n'avait ni commencement ni fin.
Le vent avait semé la graine ; elle-même était venue d'une autre qui avait été la vie avant elle. Mon esprit suffisait fi me représenter cette continuité sans trêve de la substance tandis que les herbes et les chênes et les millions de germes cachés dans la terre s'étaient levés et ne c(;sseraient pas de se lever comme des forces aveugles, inconnues d'elles-mêmes. Moi, dans la connaissance de mon éternité, j'étais comme un des regards avec lesquels le grand dieu de la vie se regardait vivre et se
réaliser à travers rillimilé du temps. Voilà, oui, j'étais la propre conscience du monde.
Cependant je ne faisais aucun geste pour m'atlester que je vivais et je vivais d'une vie puissante. Je sentais la vie déborder do ma poitrine : elle coulait comme le sang et les eaux de la terre ; et moi-même je me tenais immobile dans ce mouvement immense de ma vie. Il me paraissait que j'étais évanoui dans le torrent de Tetre qui à grandes vagues allait de la terre à moi.
Je demeurai ainsi longtwnps, ayant dans mes veux tendus et fixes le roUet mobile des feuillages agités par le vent, lît à la lin la vie comme un vin écumeux nie transporta. Une force sauvage monta de moi : je me dressai sur mes pieds et regardai dans la profondeur de la foret. Maintenant je me sentais le maître des autres vies qui nfentonraient. J'étais, moi, la vie consciente et toutes les autres s'ignoraient. Là-haut les tourterelles roucoulaient toujours et les écureuils continuaient h bondir de branche en branche : j'étais sûr de ma carabine, je n'aurais eu qu'à l'épauler
pourles abattre. Mais il y avait une trop grande distance entre leur faiblesse et ma force violente. Mon rire sonna par dessus leurs jeux et leur amour. Je n'étais pas touché par leur beauté confiante; mais seulement ma force me rendait désirables de plus nobles proies.
Et puis il arriva que je pensai tout à coup à ma chère Eve et à Tenfant qu'elle portait.
Elle était ma colombe amoureuse avec de petits spasmes au creux de mes mains ; et l'enfant comme les écureuils bientôt jouerait dans mon arbre de vie. La vie encore une fois chanta, ardente et terrible. J'étais moi-même comme la petite colombe et j'étais aussi le lion. J'étais l'homme qui va dans le vertige de sa force. Je songeais : s'il ne vient pas de bête, j'irai chercher ma hache, je la planterai au cœur d'un hêtre. J'avançai donc à pas muets, sans hâte et tranquille comme quelqu'un qui porte l'éternité en soi. Je tenais toute la forêt dans mes prunelles. Déjà l'ombre montait des fonds. La forêt eut un long silence ; je n'entendais plus que faiblement le loriot dans les hautes ramures. Et puis le so-
leil en longues bandes d'or obliquement glissa; le soir commença de floconner en vapeurs violettes. J'étais maintenant à rentrée de la clairière, guettant avec mes yeux rusés. Des sabots légèrement craquèrent à une petite distance dans le taillis. Je le connaissais bien, ce bruit sec de la marche des chevreuils sous bois.
Presque aussitôt une tête aux yeux ardents et sensibles apparut, la fine grâce nerveuse d'un brocard. Celui-là sans doute allait devant la barde, car j'entendais toujours le froissement des feuilles dans le taillis. Il fit un pas et soudain, ses mobiles naseaux au vent, flairant Todeur de Thomme, il s'arrêta avec le frémissement inquiet de sa souple échine.
Moi alors je levai mon fusil et, visant au creux de la poitrine, je tirai. La béte tomba sur les genoux en poussant un cri d'enfant et encore une fois je tirai pourTachever. A présent elle était couchée sur leflanc avecdes mouvements brusques de tout le corps comme si elle eût voulu rejoindre là-bas le galop précipité du troupeau. Des souffles courts creusaient son flanc roux; ses sabots ruaient dans une ago-
nie qui ne voulait pas finir. Et moi, penché sur les yeux humains du bel animal, je ne cessais pas d'entendre Thorrible cri. J'ouvris mon couteau, je le coulai droit au défaut des épaules. Mais la vie ne s'en allait pas, le long frisson des membres secoués par les râles.
Avec mes mains* poissées de sang chaud, je tâtai la place du cœur et de nouveau je poussai fortement la lame. Une dernière convulsion courut dans les sueurs glacées. Et maintenant avec horreur je tenais la tête un peu levée vers moi et j'y regardais se figer en tons mats d'étain, dans le calme soir de la forêt, la chiire vie en pleurs des prunelles, presque des prunelles d'enfant comme le cri. Tout au fond, dans la montée glauque des ombres, quelque chose de limpide et d'immensément doux et triste aussi me regardait, comme la douleur et le pardon. Non, je n'étais plus le même homme qui tout à l'heure allait sous les arbres, avec l'orgueil et le vertige de sa force. J'avais immolé Tame charmante de la forêt.
Le sang de l'être innocent et fraternel gluait à mon couteau et à mes mains comme si la
vie ne coulait pas d*uu môme flot sacré aux arlùres de riiomme et de Tainmal, couime s*il y avait deux vies là où il n'est qu'un pareil cuHir sanglant! Tu n'iras plus à la source, beau chevreuil; Taube ne se lovera plus au limpide émoi de tes yeux ; la tragique nuit est venue sur les pas du meurtrier et peutêtre là-bas l'amour inquiet de la biche et des faous brame vainement après ton retoui\ Je rentrai en criant à Eve : « Jamais plus je ne tuerai de bète en vie ! »
Viol Vie! lequel d*eritre les hornincH dira jamais ta beauté! Les gazons s'étoilercrit de clairs ramages. Les tapis sous les arbres furent frais et soyeux. La source ruissela d'ingi'înus murmures. Kt comme un aïeul sur le pas de la porte rfîgarde si la sage-femme ne vient pas encore, toute la forait là-bas regardait vers la maison, attendait le prodige. De tn'îs vieux arbres semblèrent doucement di'direr sons leurs barb(;s. Les peupliers d'abord eurcînt des pousses d'or 16g<';res; les frrlnes et les bouleaux dardèrent V(;rmeil«; et
seuls les grands luMros tardaient à se feuiller, pourprés déjà a leurs cimes. Au friselis du vent toutes les branches s'agitaient comme des mains dans une foule. Kt les soirs furent remplis de chuchotements. Il y eut des pluies tièdes; les aubes ressembli^renl à des baptt»mes. Il veut des arômes frais de jeunes langes sur le^ haies. Le muguet. Tanemone et Thc^patique dans le matin ressemblaient à des gouttes de lait tomlitH\^ des mamelles de la nuit. Vie! ù vie qui es la même pour la femme et les brebis et les arbres! Chez les laboureurs, à présent le pis des femelles s'alourdissait et tu gonllais aussi la giu-ge pesante de réponse. Mets tes petits pas Tun devant Taulre, Beauté! I/amande amère de Paubépine commence i\ parfumer les haies et le chaton du sapin a une odeur d*atnour. Son corps dans les Heurs mollement tombait comme un fruit mûr; et moi j'étais celui qui va dans le verger au matin et récolte les pimimes tombées. Je remportais doucement dans mes bras.
Klle eut des grâces blessées et lasses. Klle
marchait avec prudence sous le faix de sa
182 ADAM KT l'CVK
vio. Une clarté d'onfanco J^aignait ses prunelles. Son petit enfant (Uyh Itii montait aux yeux dans celte lumière fraîche et perlée. Le léger ciel matinal, lavé d'améthyste, n'a pas un plus humide et brillant orient. Klle était elle-même à présent une enfant frrie et tendre, avec un autre visage, dans le mystère et l'attente. Ses gestes ne s'achevaient pas, ils demeuraient stjspendus dans Tair comme si elle ne vivait plus tout a fait ou qu'elle ne vécût ])as encore. Quelqtiefois elle oscillait, les mains devant elle, comme un berceau se balance. Un homme qui a vu C(îla est prê.^ de Dieu comme devant la granrle nn^r, commrj sous une nuit étoilée ; et il j)leure à mains jointes silencieusement, il croit voir naître le monde.
ftve maintenant aussi n;slait de longs instants les yeux perdus au loin ou inclinés vers la terre. Ni elle ni moi ne savions ce qu'elle regardait. Klle regardait bien plus loin que la vie et elle attendait. Klle me dit une fois cette chose délicieuse : a Je ne sais plus si c'est lui ou moi qui vit ma vie. » Kt
ADAM î^ï KVK
00 jour-lî^, jo m\*igonouillai dovanl ollo; jo pris dans inos doigts le bout do sa robo ot rapproohai do ma bouoho ainsi qu'on lH>il d'uno oau où il IromMo un ivllot du malin.
J'avais losonlimont (juVlloolail pour moi un olro sanolilîi'^ oonuno un pou do rotornilO»
visiblo, Mos It^vros roligiousomonl baist^ronl lo lissu qui avait Ituiolu^ sos gonoux, qui avait trossailli do la poino ot ih^ la joio do sa oointuro.
Los pointos do sos nianiollos avoc los jours so gonll^ront oonuno dos bouigoons humidos.
Kilos ouro!it lo sanj; vormoil dos rosos d'un jardin; oUos s'auibrt^ront d'uno nuanoo i\c poohos dans los houros Aov dn vorgor. Tonto sa cbair miraoulousomonl fut on llour do 1 otô quVllo portait, VA son vontro à i>ri^ont faiv^ail uno potito ombro au soloil dos oboniins.
Adam! Adam! vois la ohoro lonuno oomblo oonuno la j^ranj^o* Quand ollo plouro ou ollo rit, uno oboso rit ot plouro on ollo. qui sora la tribu do tos lils dans los siiVlos. A poino j'osais louobor a\oo mos mains sn obair sacriV\ J'ôtais un bonuno bumblo ot tromblant
184 ADAM ET ftVK
au H(Miil (1*11110 torro proniiso. J(î restais longuement penché sur la palpitation paisible (le sa Vie; celle-ci avait de profonds silences où doucement une fontaine sourdait, où comme Peau dUme source, je croyais entendre tomber Tune ai)rês l'autre d(!S gouttes d'éternité.
i;ne infinie et tendre sfjnsibilité Taccorda îi riii'ure divine. Klle était si près du mystère qu'(dle parut le comprendre. Vn émoi déjeunes feuilles, le vol miraillé des vanesses, le v(ait aux mains d'or heurtaient aux j,orles (hi sa vie. Klle vécut ainsi d(îs minutes harmonieus(;s dans la nature. Klle fut elle-même une petite feuille qui bat et vibre dans la grande forêt de l'être. Un homme comme moi qtii avait eu des maîln;s alors se voit peu de chose a coté d'une simple femme ignorante des hameaux. Toute ma science, je la pouvais ramass(;r au creux de ma main; <dle ne pesait pas le poids des grains (hî blé légers que le sem(;ur prend dans son tablier et lance par le champ. Je n'avais commencé à acquérir une part minime du vrai savoir désirable qu'en redevenant le
preiuior homme nu sous les tHoilos. Eve, elle, iravait rien du oublier et maintenant elle était bien plus avancée que moi aux secrets de Tu ni vers.
J'étais devant elle comme les bergers sous léloile. Je pensais avec un grautl tremblement qu*en chaque enfant recommence Theure inouïe des origines et qu^me vie jaillie d'une autre est toujours la première naissance. Toute parcelle de ta chair belle comme les jardins du printemps, chère fcve élue, est à présent une part de la durée du mouile. Tne goutte de ta vie, aux calices de Tunivers, se décèle aussi précieuse que le sang des aubes, Klle suffit à racheter un peu du sang de toutes les hécalombes. Kt peut-être les îunes, au secret des genèses, sont comptées comme les grains du sable et comme les eaux de la pluie. Qn;ind une s en va, une autre arrive qui est la même avec un visage dilïérent.
croire qu'une petite âme qui fnl autrefois vivante se mêla à nos lè\res nuptiales, attendant le moment de ,^1ncarner et de reciunmencer la \ie! J\MitiMulais au fond de moi
tressaillir et se gonfler crobscures vies délicieuses.
Nous allions ensemble sous la jeune ombre des feuilles. Elle aima se reposer longuement dans le taillis où elle me dédia son amour. Le soleil filait des soies légères, un nuage blond s^épandait de*; branches. Et quelquefois elle portait la main à son flanc et me souriait : je ne connaissais pas encore la beauté du .sourire. Toute chose ainsi nous apparut nouvelle. Nous ignorions la grAce du bouleau, la majesté paternelle du chêne, le charme des ciels mouillés de clarté et ils nous furent révélés. Les arbres curent des noms amis : elle appela Adam un ln'ître magnifique dont les branches s'étendaient jusqu'à terre; elles auraient recouvert une tribu. Et moi, par analogie avec le jet léger de sa vie, j'appelai ÏOve un svclte bouleau frémissant. Puis ensemble nous cherchâmes un nom pour Tenfant; et un jeune chêne sain et droit fut baptisé Iléli en action de grAces au soleil, père vénérable de notre amour. \]i\ esprit sembla animer Tarbre gracieux. La bouche fraîche du vent,
en remuant les feuilles, lui prêtait une vie enfantile. Nature! n'es-tu pas la mer de lait en qui ondoie rélernelle substance? N'es-tu pas, on vérité, le berceau de toutes les âmes? Cependant à peine nous commencions de te connaître. Nous étions deux êtres ingénus qui allaient sous les arbres en écoutant la vie.
Eve bientôt sentit le lait la tourmenter.
Cependant elle supportait légèrement la blessure de son flanc, La ceinture lâche, avec la caresse tiède de Tair à sa chair fleurie, elle ne redoutait pas sa délivrance. « Ne suis-je pas Eve au jardin d'Edon? » disait-elle. J'admirais rhéroïsme tranquille de cette bergère.
Or, à quelque temps de là, étant parti pour le bois, j'entendis au chant des oiseaux que Tété était venu. L\ùr lourd brûlait. Je descendis vers la lisière et cueillis les premières fraises. C'était à peu près au temps qu'elle arriva elle-momo avec les tilles, l'autre été. Eve î Kve î la terre a saigné délicieusement un jus parfumé. Accueille ces prémices, elles ressemblent aux pointes fraîches de ta gorge.
188 ADAM ET ËVK
De loin ainsi je l'appelais. Et alors tout à coup je vis que l'enfant aussi était venu : sur le seuil ilve le tendait vers moi, les bras levés, criant : Iléli ! Héli ! pour me faire entendre que c'était bien le jeune être mâle l)roniis à notre désir des races. Un brouillard m'enveloppn ;. je restai là un moment, mon coiir gonflé dansles mains, et ensuite je courus v<TS Eve, je lui pris l'enfant des mains, je le ]}()vlui devant la lumière, bégayant sans fin : Héli ! Héli ! comme un nom prédestiné et rovîjl. Il fut ondoyé des longs poils de ma face, ma barbe le recouvrit d'ondes d'or; et je riais et je pl<*urais, ivre de jours. cer- U's !je ressentis alors un orgueil divin comme si à mon tour j'étais bîiut dans la vie, comme si de mon amour était sorti un p(îlit dieu. Mon sang pourpre coula du flot profond d'un fleuve. Je dis à f!ve dans ma folie: u Le bel Elé aussi est arrivé de la plaine. r> Soudain le jeun^' cri de l'ijoinme monta, t(îrrible comme le miaulement du lionceau. II s'éleva par dessus le bruit du vent et la chanson des oiseaux. Il retentit jusqu'aux limites de la fo-
rêt. Et ainsi il fut annoncé à la nature qu'un roi lui était venu.
M'étant retourné vers ftve., je m'aperçus que sa vie lleurissait la terre comme dans les bois saignait le jus rose des fraises. Je la portai dans mes bras jusqu'au lit et ensuite je couchai Tenfant dans sa gorge. « Vois, me dit-elle, il n'était pas sitôt venu au monde que déjà il avait vidé un de mes seins. Et maintenant il cherche l'autre avec ses mains. Notre iîls aura grande vie, cher Adam. » Le lait jaillit, sucé par la petite bouche comme le vin écume de la bonde. Et Eve. avec les doigts, doucement écrasait la pointe de sa gorge entre ses lèvres gourmandes. Ma mère aussi avait fiut ainsi et toutes les mères avant elle. Leurs mains, en appuyant sur le sein, avaient eu des grâces hnigues et pâles. La tète de Tenfant ensuite roula ; un peu de lait coula de sa bouche : et il dormit d*un grand sommeil gorgé près du sommeil las d'Eve.
Toute la maivson lit silence et moi avec les chiens j'allai vers le bois, non loin du seuil,
pleurant des larmes heureuses.
Après dix jours, un matin je dis à Èvo :
a Vioris avec l'enfant vers Peau. » Klle prit Héli dans h^js bras et elle nie suivit au ravin ou coulait le ruissean. Son corps ondulait d'une grAee légère. Klle parut être sortie vierge de la douleur. Je ne l'avais pas trouvée plus belle 1(5 jour ou pour la première fois (die monta a m(;s C(H(';s vers la maison. Nous allAm(;s ainsi sous l(»s cli(*n(;s et puis nous gagnauKîs le bord du ruisseau. I.a je lui enlevai II('di d(!S mains i\ par trois fois je le plong(!ai dans le ilôt frais, disant: « Ilélil
HtUi î par le bitMitait de cotto eau sois désormais mole î\ la vie universelle ! » Je parlais gravement comme un prêtre présidant aux dédicaces. J'avais la conscience de faire là une chose belle et grande comme les anciens hommes venus avec leurs nouveaux-nés vers les fontaines. J\uhlovai donc Tenfant au frisson clair des eaux, et ensuite, l'élevant audessus de ma tiMe, je le portai à la chaleur du soleil. Je dis : « Soleil î père des choses! Je te consacre cette chère substance* »Un vent parfumé agitait ma barbe, une fauvette chantait dans les feuillages* Et Eve auprès du ruisseau s'était mis à genoux, les mains jointes. Maintenant Tentant entlait sa poitrine carrée et encore une fois poussait le cri de la vie. comme une libre béte de nature.
Xous restâmes un long temps nous taisant, écoutant en nous lorgueil et la joie du sang. Kt puis ï\ve s'assit dans Therl^e et tourna ses mamelles vers Iléli. Le lait en coulant à mesure soulevait son ventre d'une palpitation lente: et le tenant d'une main appuyé contre le sein, elle cueillait avec Taulre des tleurs
102 ADAM KT ftVK
dans les gazons et les répandait sur l'or frisé de ses cheveux, ftvel délicieuse Èvoi Ici même tu m'apparus nue un jour. La clarté splendide de ta chair, en se mirant au ruisseau, alors aussi eUeuilla les Heurs devant mon visage qui te regardait venir à travers le lumineux émoi de Teau. Kt à présent prés de la tienne se nîlléte au même Ilot limpide une autre chair divine.
Chaque matin ensuite Eve alla avec Tenfant du côté du ruisseau ; elle le baignait au courant frais; elle-même s'y baignait avec lui; et puis il dormait nu sous les chênes. Il eut pour lit les écorccs tiedes, les profondes nervures des racines, les plumes et les duvets de la terre. I/ombre mobile frissonna à son ventre, dessinant des palmes, des épis, des sagettes comme des signes d'investiture. Il fut, sous le jeu d(*s feuilles, la petite chair peinte d'images d(î IVnfîint des huttes. Le soleil baguait d'or ses mains onglées d'émail diaphane. Des gouttes de lumière tremblaient aux fossettes de ses cuisses. Il dormit le songe de la jeune substance mariée aux e.s-
sences, aux arômes, aux clartt^s. Sa vie de lait s'infusa de sèves vertes, il fut parfumé d*oliban et de serpolet. Kt la mtHodie des oiseaux rendit ses oreilles harmonieuses et subtiles.
De longs instants je nrabsorbais, admirant bruiner le sang à sa peau, battre sa poitrine élastique et haute, rire le frisson d'un pli î\ sa bouche. Bientôt il commença d'élever les mains vers la lumiC^re. L'origine des gestes s'ébaucha : ils eurent la forme du désir et de la possession. Le bijou délicat des pieds à la fois s*anima, Tessai confus de la marche dans VorteiL le tAtonnement inquiet du pas au bord de Tespace. La cellule, d*une vie sourde et active, maintenant se propageait comme le tourbillon d'une ruche. De continues éclosions, avec la pousse des ongles, la croissance des cils et des cheveux, afilenrérent, Kt les ondes sensibles aussi montaient; les fines racines nerveuses eurent Tagitation des légers fucus au sortir de la période gélatineuse des eaux. Moi, je regardais presque avec 4ine angoisse sacrée venir à Texistence
et sortir des limbes Vèlve initial. Le jeune dieu de la planète se mouvait là, tentait là de briser les chaînes légi'ires de la vie dormante. Ma barbe tremblait par dessus son émoi de nudité rose/ Oh! je respirais si doucement et puis de toute ma poitrine je faisais avec mon souffle le vent d'une forge dans ses petits poumons ! J'avais le sentiment que, comme Eve Tavait engendré à la forme humaine, à mon tour je tirais de moi une Ame pour la lui entrer chaude et profonde dans sa jeune force.
Kt un jour, pour la première fois Ileli me regarda avec un regard humain. La lueur de l'éveil d'une Ame glissa jusqu'au bord de ses yeux. Un léger esprit flotta, détendit à la fois sa paupière et son sourire. Toute sa chair innocente sV*claira de st^nsibîlité comme un écran au kn soudain jailli. Kt la p^îlite nujison d'ombre et de somm^Ml de sa vin reçut la visite de Taube. C'est moi, disait h» claie regard, j'étais <aicore (h l'autre coté de la nuit, attendant le jour. Je séjournais aux régions du sommeil, évanoui et lointain. Je ne finis-
sais pas d'être la petite âme repliée qui autrefois battit en un autre. Et voilà, je te viens en ces limpides prunelles dévoilées. Ne me reconnais-tu pas ?
J'avais appelé Eve. Nous nous inclinâmes avec une douce folie sur ce joyau mouillé de la vie de ses veux, son tremblement d'étoile dans le matinal orient. Ma joie émerveillée balbutiait : « Il nous regarde, amie \ Déjà son regard nous donne le nom du filial amour.
Vois, ses mains s'agitent ! Il tressaille de sentir notre chair remuer en la sienne. N'est-ce pas là une minute vertigineuse ? » Eve, près de moi, buvait le regard de Tenfant comme à pleines mamelles il avait bu son lait. Il sembla la nourrir à son tour de sa vie. Et puis Taimable sourire glissa, erra vers les arbres et les abeilles ; et à présent tout le ciel tenait dans cette goutte de lumière, dans cet or limpide de ses petites prunelles. Et mon Ileli était nu sur les mousses comme Jésus dans la crèche.
Dos heures UifrkraH so nouî^îrent. La vie sous los bclhîs après-midi nous fut un bienfait :
elle s'ernplit d'innocentes images, fcve et moi étions comme deux rttres revenus à la source pure. (Iliaque matin nous renaissions comme le jour sort de l'ombre et monte au ciel ingénu. f've portait Iléli sous le jeune chaîne à qui autrefois fut donné son nom. Le rideau des feuilles abritait son sommeil. Ils grandirent d'une m<^me pousse libre au coiir .sauvage des futaies comme deux frères. Kt puis, quand le soir fraîcliissait, elle s'en retournait vers la
ADAM ET ÈVK 197
maison et te couchait dans le berceau de hétro. Ses cris et ses fureurs étaient ceux d'un petit satyre élevé au pis des panthùres. Ses poings irrités frappaient la gorge maternelle comme un vigneron cogne la bonde. Il terrifia et charma Famine et Misère. Avec bienveillance tons deux lui léchaient les pieds : mais quelquefois il prenait leur poil à poignées et ils se lamentaient, patients et douloureux. Ce fut l'apprentissage dos jeux et dos grâces:
sa jeune force se tourmentait d'être mêlée à la vie de Tunivers; et moi ù mesure je calculais avec mes mains, de ses reins î\ son cou, la croissance souple de son échine,
li 'orgueil do la sève, du sang paternel alors me grisa; ftvo, auprès do moi, sembla l'allégorie do l'hymen comblé. Je jouissais de la vue de sos mamelles grasses et blanches ; elles m'évoquaient une contrée fertile aux fontainos toujours jaillissantes: elles nrolVraient un paysage do luminousos collines.
Je vivais donc prés d'l'\vo la vie charmante de son soin, sos courbes frémissantes et jumelles, modelées sur lo dessin dos mains
198 ADAM ET lïVE
enfantines. Leurs pointasse fanaient et renaissaient sous les soifs dlléli. Moi-mOine, approchant leur sensible magnétisme, j'étais comme un nouveau-né baigné aux ondes du lait :
elles donnaient à ï^'vc un charme infini de langueur et de silence. Ses attitudes réalisèrent rimage des molles figures assoupies en songe ou inclinées vers un mystère. Quelquefois, en une paix immense, elle paraissait évanouie aux choses et seulement les lumières mobiles de son regard gardaient une vie profonde. Dans l'ardent crépuscule, comme un pasteur antique, je prenais mes pipeaux, j'en tirais des sons aigus et prolongés qui endormaient Tenfant. Nous goûtions ainsi un délice d*humanité vierge.
J'avais agi en homme libre en venant vers la for<U. La beauté n'est pas de se conformer à Texistence des autres hommes, mais de se faire à soi-m^^me le décor et l'essence de sa vie. Maintenant, à chaque acte de cette vie qui nous détachait de la communauté servile, je ressentais l'orgueil d'avoir abattu avec la cognée un des rameaux pourris du mensonge
social. La société s'arrange pour opprimer rinstiiict sacré de Tindépendance chez la créature. Ma vie m'appartient et elle se l'approprie. Le champ de mes actions est à moi et elle le borne de son ombre. Cependant toute la masse énorme des hommes ne peut prévaloir sur riiomme isolé. Un seul homme sï^gale à toute l'humanité, il ne relève que de la nature et de la vie. Kt nous avions fait notre destinée d'après les mouvements de notre âme.
Un jour fcve me dit : a Ami, maintenant que Tenfant est là, il faut penser au champ.
Tu as fait la huche et nous n'avons pas de pain. Si mon lait vient à tarir, que donnerai-je à Iléli? » fcve, étant la mère, portait ses yeux devant elle. Srîs paroles toujours avaient un sens profond qui so rapportait à la vie des races. Je vis encore une fois que la beauté des chos(îS éternelles réside au cœur de la femme.
Je commençai donc de défricher la clairière.
Elle s'étendait non loin de la maison, sur un
lar^e espace. Autrefois des arbres y avaient, pousst^; niainlenant la brnvvTe, Tairelle et riierbe sauvage y Iraraient leurs raeines.
Avec la Ivehe et la liouo j'essartai cette terre dure; je dénudai riumnis apiKUivri. J avais vu dans ma jeunesse des tâcherons écolmer la plaine aride. Je travaillai ainsi, selon mes forces, avançant avec lenteur et f.ve» tenant llèli dans ses bras, venait s'asseoir aux limiles el mVncourageait. Mes bras sous la peine mollissaient : une sueur abondante mouillait ma poitrine nue: je haletais du poids lourd du soleil î\ mes reins, Mais sitôt que je les avais vus, une force merveilleuse coulait dans mes membres.
Vers le midi, nous nous iMendions î\ 1 ombre des arbres; des fruits rafraîchissaient n\a soif ardente. Ileli pri^s de nous, le venliv au soleil, ses pieds dans les mains, avait la gnUv et les joies d'un jeune animal. Moi, je reijardais au loin. Je cri^yais voir marcher là-bas dans les sillons l*ancètre. le chef antique de ma tribu. Peut-être j'aimais mieux ïive. mais je pensais davantaj^e à Tenfant.
AOAM KT f':VÏC
A mesure rcîspacc s'fjccourcit, Inf;ilîgablomont je fonçais la torn; f;t (uisuito je brûlaU IfîH houcIhîh et leH rriotUî.s, Lo feu longuenient couvait, pn'îjmj-arit Pengrai.H fertile des eendren : un jour l^;ur tourbillon argents"? r^C'pandrait au loin la Hubstanee, .rentrais à l'aube dans la fricbfî, je ne la quittal.s r|u'a la tombée des oînbnîS. I)<îs iniag^tn b';^;/;rfîs, prmdant ee j;/;nible lab^îur, me visitaient. J'avais IVime exalté<î dMiéroïnmo, n Vois, disais-je à Z^ve, j'ai été le (:barj;efiti(;r et aprésr;nl j<î suis le laboun;ur. Ma boue a couj)S d'éelairs cassi; le caillou et les débris ligne,ux. Je la brandis connue un glaive. Je suis le pasteur des idylbîs et je suis le béros du sillon futur, (^ommo aux temps fabuleux, un homme, un béros ici, vainqueur des forces, marc/be dans l'or et la pourpre des jours. A toi et a l'enfant, chéro éj»ouse, je dédie umîs trophées. » Ainsi je lui parlais avec une jactance joyeuse L'été magnifie l'humble travail (^t le soleil V(îrso au cœur le royal orgintil. Un obscur laboureur alors étancho srs sueurs avec des mains lourdes et glorieuses comme après un combat*
AD\M KT ÈYK ^.M^
Copondant oolui-lù soûl osl grand qui sM^noro dans sa siniplioili^ ol la beauté nous vient moins de la oonnaissanoe de notre valeur que de la soumission à nos deslins.
Or, vers le trentit^me jour, les ehiens une aprOs-midi s'O^loignèrent en j^rondanL Misère. ayanl fait eonune moi. avait pris Famine pour femme; leurs noees furent tVvondes; el déjà Famine avait provi^ni^ F.nsemble. avec leurs petits, comme une aimable famille poussi^V à Tombre de la notre, ils jouaient sur les gazons. Leurs abois bientôt décrurent dans le bois profond. Kl moi.eri>\ant que quelqu'un cette fiùs allait venir, j'avais appuyé mes mains sur la bècbe et jWoulais anxieusement»
Je criai vers lue, je lui demandai si déjà elle nVutendait approcber une rumeur du coti^ où les bvHes sVtaient laïunVs. Mais, avec son mol regard extatique, elle resta perdue au songe de sa vie de lait. I.a minute fut longue et lourde, comme un suspens des destinées, KU m'acc:îbla de tumnlle et de silence. Je n'au* rais pu voir apparaître un luunain sans éclater on larmes. Je ne pensais pas à ce qui serait
arrivé ensuite. C'était là un sentiment intense et confus, aux racines de mon Ctlre.
Je jetai ma bêche, je me laissai tomber sur l'aire. Dans mon trouble, je n'aurais pu continuera remuer la terre. Cependant j'étais bien cet homme sauvage qui un jour, entendant aboyer Misère, j)oussa la clameur lK)micide. Les avenues de nouveau résonnèrent.
Tout le bois trembla d'une voix grave qui parlait aux chiens et maintenant l'aboi farouche se tempérait de jappements all'ectueux. Ohl celte voix soudain éveilla en moi de si lointains souvenirs!. l'avais oublié comment parlaient les hommes; je ne savais plus quelles tendres et profondes musiques la légère aspiration d'un son fait naître sur lr;s bouches humaines. Ihia voix, ce n'est qu'un peu de vr;nt sonore et c'est toute l'Ame du monde.
Mais moi, dans mes peines et mes joies, j'avais poussé sous les arbres le cri farouche des premiers hommes. Je ne connaissais plus que le crépitement de la pluie sur les feuilles, le sanglot de la source (ît l'autan mugissant, fcvc I Eve ! fcve ! une voix est venue de chez les hom-
ADAM KT ÈVK 305
mes ! L^ayant ouïo, j*ai souli roiuuer ou moi ma potito ontaïuw
Jo fendis les taillis, dos cris sourds dans la poitrine* Otto voix tlos vivants à présent m'arrivait couuno de Tautre cote do la vie.
Kilo iHail comme Têcho dos anoieniios voix d*un peuple* 11 y avait entre elle et moi de si grandes dislanoos oonune si. à mesure que je courais, elle se roculail et s*on rolournail vers les nagions obscures d\m un instant elle s\Hait tMoviV- Kt puis onlin, entre les arbres, un visage d*ancctro se lova* 11 m'apparut comme un dos patriarches que mon songe avait tJvoqui'^s tout à rhouro et qui avaient tenu la jeune humanité sur leurs genoux. 11 marchait, les mains au lunudon du pèlerin, courbe et bas sous ses poils gris, connue un qui s'est mis en route avant le jour.
LVspaoe s\il»rôgo<U il lut près do moi. Je
vis que cVlait bien là un homme do ma race
ot il portail Thumblo volomont du pauvre.
Alors une dolaillanco m^imollil. 11 v avait si
longtemps que jo n'avais plus vu une forme
semblable à la mienne! 11 y avait si longtemps
^00 ADAM KT lïVK
que le blôme et cruel visage des hommes m'était devenu inconnu! Je fus le voyageur qui i)endant des mois a marche a travers la hrousse et tout acouj) voit apparaître un autre
homme comme lui. (^eux-là aussi se sentirent fondre d'intiiiHîs et poignantes ardeurs,
dans le goût de Tembrassemcnt sublime. Mes lùvres tremblaient, j'avais mis les deux mains sur r6])auledu vieillard vi j'étais devant lui, avec un regard mouillé et ('ordial, avec des choses vierges vX suprêmes en moi que j(î ne pouvais exprimer. Son visages sous les rid(îs, avait la gravité d(;s passives soullrances et les yeux frais d'un enfant. « homme, lui dis-je, je ne te demande pas ton nom. Tu es la faim et la lassitude du i)auvre. VA il y a ici des êtres bienveillants. » 11 me regarda avec un étonneinent inquiet (d presque douloureux. « Aucun homme dcqiuis longtemps ne m'a parlé avec cette douc(;ur, dit-il tînfin. Peut-être un homme; malheureux sr;ul p(?ut-il s'attendrir ainsi sur les maux d'un autre homme. » Sa poitrine se gonlla du désir de me consoler. Je lui répondis cette simple parole: a Eve etmoi
sommes heureux. » Il parut délivré d'une peine et à pressent il caressait les chiens. « Ces h^Mes sont venues à moi, tandis que j'apaisais ma faim avec les fruits du hois. Elles ne m'ont pas mordu. J'ai compris {\ la beauté de leurs yeux que leur maître était sensible et secourable. C'est pourquoi je les ai suivies. Je vais i\ travers le monde. Je n'ignore pas les arts de la terre. Je voudrais reconnaître par mes services Tinespérable bientait de votre accueil, » Moi alors je lui dis : « Appellemoi du nom que je me suis donné en quittant les hommes. Je suis Adam. Kt à toi je vouerai le respect filial: tesanste grandissent autant au-dessus de moi que Tàge de ces chênes. » Je le serrai contre moi; nos barbes mêlèrent leurs ondes et je rappelai « Père » avec vénération. Un homme dur autrefois avait porté ce nom et nous étions restés sai\s entrailles Tun pour Tautre. Celui-là u^ivait été que ma souche native. Mais le vieillard était toute la foret de la donleur humaine, 11 éleva son front vers les arbres et il s'était découvert, il sembla parler à une présence invisible. Le trem-
-no ADAM KT ÉVK
petiUî iiMt. Le clmunio ot Tupi viendront comme est venu J'enfant. I/h6te alors pourra mordre dans un pain substanlicîl, D^ici là eonlente-toi dViiïrir les prr'îsenls que nous lit à noUHinrtnfHîs le riche ùUi. Il y a le vin de la terre, il y a les fruits charmants (;t sucrés, il y a les corbeilhîs tièd(;s encore de Tor de cette apr^s-midi. n
k\ii coucha renfantdans le berceau et puis elle alluma lesHambeaux de résine. Je dressai moi-même la table ;crdle'Cis'emjK)urjw'adecerises et de fraises, comme un jardin à Taurore; et nrius avions cuit au malin, avec la farine rApée des châtaignes et (hn glands de l'autre automne, des galettcts légèrement crarjuantfs et doreras. Tîe fut b; Hîpas des premiers hommrîs simples, eneore ignorants ries sacrifieras sanglants. Le vieillard mangea dans dr^s éc/nrdles decorce far;onnées j»ar unUut naïve imlnslrie, f/r)nclu(îUse ambroÎMir» du cassis a l'odeur dr; tanin j)arfunja nr^s lèvres. Kt un délice fraterrnd, une yiw. d'bunjanilé déliait nos paroles pareilb;s à un vol d'abeilles.
Dansuîi b^mps de sa vie, un navire Tavait
débarqué sur les terres de feu. Il y connut les hommes noirs, terribles et ingénus. Leurs mœurs étaient naïves et tragiques. Ils aimaient leurs femmes, caressaient leurs petits et dévoraient leurs ennemis. Ils avaient des amours chastes, étant nus. Et tous étaient très beaux, comme desvellos bronzes, comme d'harmonieuses images enluminées. Le soir, un ancien devant la tribu réunie énonçait des paraboles; les tambours et des instruments faits de lamelles de bois ensuite rvlhmaient leurs danses. Quand un des hommes mourait, sa femme joyeusement s offrait à Timniolation et le suivait chez les ombres.
Ainsi parla le vieillard. Il se remémorait avec gratitude cette humanité farouche et bienveillante. On les appoh\it des sauvages:
cependant il les jugeait autrement nobles, dans leur orgueil et leur spontanéité, que les paies races civilisées, hypocrites et luxurieuses, adonnées à Tor. Ils ignoraient le mensonge. Leurs superstitions n'étaient pas plus exécrables que celles des hommes blancs. Ils pratiquaient lesarts utiles, travaillaientle bois
petiUî ii\ii. Le cliamuo et l'épi viendront comme est venu l'enfant. L'hote alors i)Ourra mordre dans un pain substantiel. D'ici Ifi côntente-toi d'offrir les prés(;nts que nous fit à nous rn^.mes le riche ('îté. II y a le vin de la terre, il y a les fruits charmants et sucrés, il y a les corbc/illes tierhîs encore de Tor de cette après-midi. »
tiyii coucha Tenfant dans le berceau et puis ellealhima les (lambeaux de résine. Je dressai moi-même la table ;cell(î-cis'empouri)rad(î cerises et de fraises, comme un jardifi à Taurore; et nous avions cuit au matin, avec la farine; rApée des châtaignes et des glands de Tautr^î automne, des galett(;s légèrement craquantr^s et dorées. Ce fut le repas des premiers hommes simples, encore ignorants des sacrifices sanglants. Le vieillard mangea dans d^îs éC/Uelles d'écorce façonnées par notre naïve industrie. L'onctueuse ambroisie, du cassis a l'odeur d(; tanin j)arfunia nos lèvres. Kt un délice fraternel, une. joie d'hunianité déliait nos paroles pareilbîs à un vol d'abeilles.
Dans u\[ temps de sa virs un navire Tavait
ADAM KT ÈVK .îll
<îi!^barqiK^ sur les terres de feu» Il y connut les hommes noirs, terribles et îngiMius, Leurs uiieurs iMaieut naïves et tragii|ues. Ils aimaient leurs femmes, caressaient leurs petits et di^voraient leurs ennemis. Ils avaient îles amours chastes, cMaut nus. Kt tous étaient trt>s beaux, comme desvolles bronzes, comme d*harnuuneuses images enluminées. Le soir, un ancien devant la tribu réunie énon<;ait des paraboles: les tambours et des instruments faits de lamelles de bois ensuite rythmaient leui'S danses. Quand un des hommes mourait, vsa femme joyeusement s olïrait :\ Timmo lation et le suivait chez les ombres.
Ainsi parla le vieillard. Il se remémorait avec gratitude cette humanité farouche et bienveillante. On les appelait des sauvages:
cependant il les jugeait autrement nobles, dans leur orgueil et leur spontanéité, que les P'Ues races civilisées, hypocrites et Inxurieuses, adonnées à Tor. Ils ignoraient le men- Sv)nge. Leurs superstitions n'étaient pas plus exécrables que celles des hommes blancs. Ils pratiquaient lesarts utiles, travaillaient le bois
212 ADAM ET ÉVK
et le fer, selon le secret des ancêtres. Ils vivaient puissants et libres parmi leurs troupeaux, sans lois, ne connaissant pas la douleur. Ils avaient la conscience d'fttre un très antique peuple contemporain des prodiges ; chaque homme néanmoins était comme le premier homme vierge des âges.
I/entendant à mesure dérouler ces récits, nous les rapportions à notre propre vie. (]omme les Titres primitifs, nous vivions dans les bois, oeuvrant de nos mains, diligents et paisibles. Nous étions purs et nus; un dieu visible palpitait pour nous dans les ch<*nes et le brin d'herbe; et notre ciiair et la vie nous étaient divines. Ainsi h notre tour nous avions recommencé l'humanité.
Il dit : « Je bénis mes ans lourds d'hiver puis • que voici mes neiges éclaircies d'aurore. Ayant vu là-bas aux Ikîuhîs matinahîs un peuple heureux, je le retrouve ici pr^s dr; cet enfant et de vous, en mes heu^^s du soir. Kt je crois n'avoir pas vieilli, parmi ces images de la jeunesse du monde. )>Sa barbe trembla, une fraîche sensibilité exaltait s(îs clairs yeux d'en-
fance. S'étant appuyé à la table, il se leva et regarda à travers la porte ouverte la belle nuit limpide, La foret, sous le cristal des étoiles, avait un sommeil lluide et frémissant comme le mvstère énorme et délicat des flores ondulant aux silencieuses lumières des eaux.
L ombre molle s'évanouissait au bord du lac Jaiteux des gazons. Kt lui, très grave, avec un front prophétique, se tenait maintenant penché sur cette nuit délicieuse. «Je vois les temps, dit-iK II viendra un jour où les âmes, plus proches du vrai Dieu, se reconnaîtront barbares et futiles pour avoir déserté tes voies, o nature bienveillante- Alors les hommes sortiront des cités immondes et avec simplicité ils sVn iront vers toi, mère, écoutant le vent et les oiseaux. » Knsuite il resta un peu d'instants à se parler à lui-même avec une bouche sans voix, comme du fond dun abîme d\Hi ne remonte pas la parole. Et Kve, belle comme la nuit d\Hé avec ses veux humides, d'un soul'lle bas me dit : « Crois-moi, cher homme, c^^lui-là est un saint descendu dans cette forêt. Ses paroles ont un arôme céleste. » Mes
mains à moi doucement tremblaient sur la table, car à mon tour je voyais ce qu'il avait vu.
Nos âmes étaient très haut, comme hors de nous, et emportées vers les jours. Et enfin le vieillard se rassit, disant : a Vous pouvez m'en croire. Il n'y a entre cela et nous que la goutte d'eau de quelques milliers d'ans. » Les siècles tombaient de sa bouche avec le poids des montagnes. Cependant l'air à peine vibra ; ils ne faisaient pas plus de bruit en s'écroulant que la pincée de poussière filtrée des doigts. Kve alors, avec un vertige léger, me dit : a Cet homme est fou. Il parle de la vie future comme s'il était Dieu. » Je soufllai doucement sur SOS yeux, a Eve, pense bien à ceci. Un fiot vient après un flot et toute la mer arrive. Dieu ne compte pas aux siècles la marche des eaux et des hommes. »
Iléli se mit à crier et rire, flve alla au berceau, prit l'enfant dans ses g(;noux et ensuite elle lui mit dans la bouche sa mamelle.
a Quand celui là crie, fit-elle en riant, je sais du moins ce qu'il veut dire. » Klle parlait là simplement comme une mère qui, ayant, fait
Al>AM ET EVE 2ib
son lait, ne voit rien au delà de la joie de le versera son nourrisson. >lais moi, ayant encore aux oreilles la parole du vieillard, je peusai que le cri d'un petit enfant retentit à travers la vie des temps. Les siècles viennent au bord des langes et regardent les petites mains remuer le tissu des jours.
La maison, autour du mvstère de Tallaitement, lit silence. 11 n\ avait encore là ni l'une ni la * vache et cependant le pauvre, comme dans les estampes, considérait Tenfant avec les veux ravis du vieux roi Balliazar. Une clarté d'étoiles pleuvait dans la nuit du seuil. Lui ayant mis la main sur Tépaule. je le tirai de sa songerie : a Dis-nous, pore, sll n'en doit pas résulter d'amertume pour toi, comment, ayant connu dos mœurs simples selon le vœu de la nature, tu te résignas ensuite à la vie tourmentée dos villes. » Cet homme antique passa la main sur son front et me répondit :
«Je suis celui qui n'a pas de patrie. Ma destinée est d errer parmi les hommes. Kt j'ignore où j'ai vu le jour, je ne sais pas davantage où je fermerai les yeux. Mon hùton, quand j'ai
faim, ' heurte au seuil des maisons et il y a partout (les fontaines D'un pas sans trêve et sans hâte je vais vers demain. r> Ses paroles, comme dans les parabohîs, étaient a la fois lucides et voilées; leur évidence se doublait d'un sens ingénieux et surnaturel.
Cependant la résine achevait de se consumer; toute la claire nuit entra dans la chambre. Comme une figure vêtue de tuniques bleues, elle tournait autour de Tenfant vA du berceau, d'un pied léger. Et Eve me dit :
« Vois, notre bote est las; il était levé avant bî jour et il a besoin de repos. Prépare-lui un lit de fougères. r> Je menai donc le vieillard vers la chambre où moi-même longtemps j'avais dormi m<!S sommeils d'homme solitnire.
J'étendis Un fougères, ellesjavaient été cueillies la veille et répandaient un arôme engourdissant et Acre comme les pavots dans un jardin. I^a nuit était venue avec nous de marche en marche par l'escalier et à présent elle étendait s(îs draps clairs sur le lit. Et à peine le vieillard se fut couché, il s'endormit avec rhaleine molle d'un enfant.
Le jour cHait haut quand il me rejoignit dans la cMrière. Il me dit : « J\ù dormi, je n'ai point entendu chanter le coq» » Sachant bien pourquoi le coq n'avait pas chante^ je lui répondis : <x II n*y a ici que les oiseaux de la foret. A chaque heure il chante un autre oiseau. C'est rhorloge qui rî^gle notre vie. » Alors il me parla avec une douce autorité. « Les oiseaux nichent au haut des arbres, mais la poule pond prés de la maison tandis que le coq claironne comme Taigle. Us sont à deux
les vertus deThomme et do la femme dans un
218 ADAM KT ftVE
inénago. Et après que le lait de la mère atari, hipoulecontinue àdonnerun a;uf doré comme le soleil et rouge comme le sang. Songe aussi à la vache et à Tagneau. Une maison perdue au milieu des bois est pareille à une arche où se gardent et prospèrent les betes fraternelles. r>
Knsuite il prit une houe et vint avec moi dans la jachère.. Nous travaillâmes ensemble côte à cote jusqu'au midi du jour, iivo alors, tenant H61i dans ses bras, nous apporta des galettes et des fruits. J'allai puiser à la source une écuellée d'eau limpide. Le bel été pleuvait en lumières d'or sur les herbes. Nous nous étions étendus à l'ombre du hrttre qui s'appelait Adam. Non loin s'effilait, sous le rideau léger des feuilles, le mince bouleau cerclé d'arg(;nt qui portait le nom d'Eve. Et Héli, s'accrocliant des poings aux touffes vertes, rampait devant nous sur le ventre comme un jeune chat sauvage.
Le Père ne se lassait pas d'admirer ses jeux : ils lui rappelaient les grâces des fils nus des races libres. Leur coîur enfant aussi battait près de la terre : ils avaient la beauté harmo-
ADAM KT^ÈYK
niouso dos animaux que n'a pas avilis la domosliciliV I.os paroles du vieillard ainsi lombaient dans le silenoe. ItMites et conoentrtVs comme des gouttes de vie* Il parlait comme un homme qui a vtVu aux Ages jeunes de la terre. Le paysage* baign^.^ de paix splendide, frCmissail autour du vent de sa bouche.
ft ve doucement, avec ses dents rougies du jus des fraises, se mil ;\ rire, émerveillée des cheveux n>ux et des veux hardis de Tenfant. I.e frisson vert des feuillages jouait aux plis vermeils de ses cuisses. I«a boucle du no!nbril iHait une tleur rose dans son ventiv laiteux et poteK"^. 8a bouche v^vasiV semblait Tedosion du boulon des nuunelles. ftve tout ii coup tlechit les genoux, dans Tattrait et la dileclion de sa chère substance. Sa poitrine toucha 1 herbe. Kl ;\ présent elle se roulait près de Tenfant» devenue elle-même uiu^ enfant, becquetant avec ses lèvres ivres la claire chair puérile et la llenrissanl de meurtrissures roses comme les piMales détaches de sa joie. Ileli, excite par cette folie, poussait le cri ardent d n!i jeune dieu. Ainsi, dans les vallées antiques, une
22i) ADAM ET Î:VK
panisquo aux grâces anirnalos lutinait près dos fontaîrifîs avec ses petits, velus comme Un boucs. Les temps, sous les deux éternels, semblèrent renoués, la fraîcheur et Tinnocence des Ages ou la créatunî vibrait des pulsationà puissantes de la terre.
Alors, h cette îmngrî de la chair h(îureuso et lascive, égale dans l'amour et la maternité, les ra(;es en moi tressaillirent. ïwel ï^lvel un petit amant avec sa bouche rose se pend à ta mamelle et moi à mon tour je veux Hro ton cher enfant, je veux boire la vie avec ton lait, tlve vit le désir dans m^s prunelles et sourit, les yeux humides et lointains. Le vieillard s'était endormi, la barbe dans Therbe, ayant travaillé tout le matin comme un laboureur.
Et à présent nous étions seuls, elle et moi, comme Eve et Adam dans le paradis, avant la malédiction. Je touchai la j)ointc de son sein avec mes doigts. Je lui dis : a Femme, vois comme je te désire. » Mais encore une fois elle sourit, les yeux noyés, mi-évanouis dans la splendeur du jour; et aussitôt après elle se remit à jouer avec Iléli. Je sus ainsi
ADAM KT ftVK X»:âl
que le temps do Tamour irétait pas encore revenu. Je retombai acoabK^ sur Therbe avec mon tourment viriK La lassitude du midi alors la coucha immobile dans le ruissellement d'or de ses cheveux. Une sueur légt^re mouillait Tombre condrt^e des feuilles dont se moiraît sa vie salimVv Et elle avait rendu son sein à ÏU\u II Tabandonna. le reprit, lappant avec volupti^ le beau lait onctueux; et ensuite il demeura pAnu^ entre les pointes de la gorge avec la palpitation lente de son ventre. Parfois il remuait la bouche en songe autour de la mamelle: et une goutte grasse et brillante tremblait aux coins de sa joue.
Moi je contemplais ce groupe divin, amolli de joie et d'amour sous le c1kMu\ De Taulre ciMi^ de la dairitVe* le bois avait un air lourd d\Hernit^,
Le viiiillard m'onseignà les lois. II mo dit : a Sùine et plante on l'orientant d'après la parabole cc'ilestc en sorto que le champ cultivé s'étende de l'orient à roccident. Toute la planète se guide à la marche du soleil. » Il m'aida à tailler la herse triangulaire et pointue comme une proue. Il m'initia au secret des essences ouvrables : toutes ne peuvent s'appliquer indifféremment à do variables travaux. Kn outre, il faut s'aider du sens des veines, de la moelle dtîs noiuds, du jeu des formes concentriques, et comme Tarbre a un
C4i>ur autour duquel il s*est développé, une piéoo do charponle a un moyeu qui est son axo de résistance, U me dit gravement :
« I/humble artisan des hameaux qui bAtit un toit ou ajuste les ais d*une armoire fait une chose utile et beUe^ qull ne sait pas.
Par h\ science des mesures il a révélé Tordre éternel- Dans sa simplicité, il s'est égalé aux ouvriers divins. » Moi. Tavant écouté, avec humilité je lui montrai le berceau et la huche, « Vois, mes mains avant ce temps à peine avaient tenu le marteau. » Il loua le travail et dît : « Tu fus Tartiste spontané à la fois et rétléchi. Tes formes et ton industrie, tu les pris en toi, en songeant aux choses prochaines et nécessaires, CeptMidant, avec plus dVxpérience.tu n'eus point dilapidé pour ces objets légers le cœur magnifique du hêtre. »
Avant ramassé des éclats de bois, il les taillait avec le couteau, leur donnant la forme de naïves et plaisantes sculptures. « Vois. Adam, sVcria ftve émerveillée. Ceci n'est>il pas un lion rugissant et ceci un paisible lumif. et ceci le portrait d^un homme comme toi? »
22i ADAM ET EVE
L'ancêtre sourit. « Ces peuples aussi connais* saient Tart des imagos innocentes. Personne ne les leur enseigna, ils les avaient dans le cœur. Peut-être ce sont là des choses profondes et éternelles en nous comme dos symboles. ))I1 évida en rond une racine, Temmancha, y coula de menus cailloux; leur tintement creux sonnait comme les pépins dans une courge sèche. Et ensuite il donna l'objet à Héli. Déjà l'enfant avait reconnu le hochet et l'agitait comme un sceptre.
(le fut le temps où mûrit la sorbe : le bois rougit de beaux fruits sauvages. Alors le vieillard nous apprit les vulnéraires et les baumes. Il connaissait la thériaque et le secret des simples. Nous eûmes en abondance, selon ses conseils, la sauge, la camomille, le plantain, rhy('!ble, le du^vrefeuille, la valériane, la centaurée, la menthe et la méliss^î. Comme j'admirais sr)n savoir universel, il me ré|)ondit : « Tu en sais bien plus que moi, toi qui crois ne rien savoir; et toute science est vaine qui n'est pas la vie. I/amour, qui te fit artisan, t'eût fait médecin sans moi. Cependant
ADAM ET ÈVK ^:î:î5
il est bon qu*un vioillanl propage Vexpi^rienoô
dos sîtVlos. »
Vers la plaine, sous les nocturnes ciels
clairs, il me montra les quadriges et les pa-
raboles- Nous ptM\tHn\mes ensemble aux alK^*
gories du zodiaque, Di^j;\ la Balance inclinait
vers le Scorpion» Tout le ciel se peupla. JV
suivais à travers les signes et les gtVMniMrîes
un reflet des deslint.V^s bumaines. D*ardents
cbevaux ruaient, v^cbeveK^ et iVumants. Des
constellations croulaient comme des cbars
sur des pentes, précipitais par de vertigineux
cochers. Des porches, des arches, d\Hince-
lantes colonnades oscillèrent par dessus des
océans. Et d*etTrayants compas mesuraient
Touverture des triangles où s^engouîTraient
des chutes d*astres. Il y avait des cygnes qui
voguaient, des moutons paissants et des chiens
roux et des tigres vermeils. Comme dans un
paysage de prodiges, des cimes s'argentaienl
de neiges, de cristallines fontaines ondoyaient
les vallées, des jardins fleurissaient de givres
et de diamants. Kt les gnlaxies étaient comme
la circonférence d*une mer de lait : elles pal-
la.
pilaient, chère fwe, cornino la courbe gonJléc (le tes mamelles. Nous étions pareils h des bergers dans la veillée d'Epiphanie, ayant au-dessus de nous les tragiques et innocents météores. Des meutes flamboyaient, des palais s'effritaient en éclats d'étincelles, des roues et des meules broyaient Téther.
Au bas de l'horizon, vers le nord, sous Aldebaran et les Pléiades, mugissait le Taureau tandis qu'à l'opposé s'avançait le Bouvier. Hercule, non loin du Dragon, avec l'écart immense de ses bras, faisait l'effort de reculer les bornes du monde. Kt l'essieu d'or des Ourses tourbillonnait, terrible, ravinant les gouffres d'une rainure électrique. Nos regards ensuite se tournèrent vers le sud.
Pégase, avec ses sabots de saphir, écorchait les routes bleues du zénith. Altaïr comme une {iroie pantelait aux serres de l'Aigle. Plus bas la queue de la Baleine plongerait, semblait balayer le fond d'une mer et élargir jusqu'au (Capricorne et au Verseau les remous magnétiques de la nuit. Kt je dis au vieillard : a Ne cesse pas de me révéler ces mondes qui pour
ADAM ET ÈYK 8^7
toi ont uu nouK Lour immonsil^i mo romplil dVpouvaulo ot nroxallo, Jo no connaissais onooro quo Mars» W^nus, Mercure ol Jupiter cl Saturne. 11 me ri^pondil : tu Oublie plutôt les noms qu'ils porleiU pour ne le rappeler que d'un seul qu'ils porleiU tous ensemble. Ils sont Tunivers iMernel et sensible» divinenuMU nu'K^ {\ les beures. Kt le ciel et la terre et le jour et la nuit et les iHoiles te furent proposes connue un faste pour te rendre di^liciense la vie et non connue un calcul qui en atteste Tinlinie et fragile misi^re. Tout le reste nVsl que science vaiiu\ l«o paire qui pousse ses nu>ulons î\ travers la lande sous le givre léger de la dernii^re iMoile et lui doiute dans son conn* simple le nom d'Ktoile du berger»
en sait plus que tous les autres bommes.
(«elui-h\ étudie le ciel pour en tirer dos pré» coptes ot dos présages, 11 modèle la constance et rbarnu>uio de sa vie sur les saisons, 11 n*ignore pas que dos signes immuables prési»
doiit aux bioiUails ol aux calainilés, Kn les coinuùssanU il apprend ik les utiliser ou î^ sVn défondiv* Kt d'un ciol aux iniéos bautos ou
basses, violettes ou pourpres, il attend la pluie, l'orage, le gel ou la molle après midi. Il n'est pas de plus haute sagesse, A mon tour, si tu le désires, je t'initierai aux annonciations. Les ayant éprouvées, tu t'accompliras dans la connaissance et la communion de la vie planétaire. r>
Les pages du livre éternel tournèrent. Les lois profondes et les arcanes me devinrent lucides. Je fus transporté aux origines, aux ce: lestes alchimies primaires. Une main dans la nuée toujours tisse pareillement le brouillard et les fils de l'ondée. Avec des soies trempées aux mêmes urnes fraîches s'élaborent les riantes tapisseries de Télé. Et de divins pinceaux, pour peindre la temprttc ou le vierge azur, assortissent les nuances que leur prépara le cours laborieux des jours. Le temps est malade ou stable des m^anes causes lointaines qui rendent Thomme débile ou vigoureux, et rheure aventureuse a la tristesse ou la beauté selon les couchants et les aubes qui l'ont précédée.
Cependant toute la sagesse nVHait pas venue encore. Un jour, je menai le vieillard vers le bois et lui dis : « loi j\^claîrcirai les arbres; leur ombre attriste les approches de la maison. Ensuite je penserai î\ combler avec le ruisseau dt^rivi^ Vespace que j^aurai dv^nudtV » Il me rt^pondit : « Ne di^range pas Tordre de la nature. Klle travailla pour toi depuis des sii^des. Kt elle seule sait où doit couler le torrent. 011 les grands ombrages doivent ri^ner. Ses plans sont tous secrets et admirables.
Quand toi tu combines selon un dessein bonu^
les aspects de ta vie, elle accorde au sens de l'univers les mouvements de la terre et des eaux. Une graine ne tombe pas au hasard dans un pli du sol et un arbre en jaillit qui ne pouvait pousser dans un autre endroit.
La petite feuille, en se lustrant d'un reflet de ciel et en battant au vent, t'ait une chose que tu ignores et qui néanmoins est nécessaire à Tordre du monde. Kt là ou il y a un ravin, il ne faut pas se demander si une montagne n'y serait pas plus belle. La beauté de choses est dans leur convenance et celle-ci n'est pas plus grande selon ce qu'y ajoutent les hommes. Ils ne touchent à la nature que pour en rompre l'équilibre : leurs mains profanatrices, en transportant à droite ce qui était à gauche, attentent à l'harmonie et au mystère. Un site violé outrage la source, Tair, le vent, la grâce émouvante de Taurore, Tharmonie des plantes et des oiseaux. Le fluide éther et la grâce stable des heures en restent altérés. Qui peut dire que mAme le cours des saisons ne s'en ressente? Les hautes ramures du bois sont nécessaires aux nuages; et les tranquilles
ADAM ET ÈVK iî^l
oiolson suspens sur la plaino mio oni uno au« tre cause que Torageux cumulus qui panlelle à la cime des monts. Or pense à ceci : le ciel et la terre vont enseiuMe connue la berge et le lleuve; et le nuage modifie son contour d'après la forme des vallons et îles forets. ï>
Le vieillard parlait avec la sagesse d'un dieu venu chez, les hommes. Ma large paume recouvrait toute son épaule et cependant moi. t^coutant la bonne le(;on. je le trouvai dans ce moment haut comme les chênes vers lesquels il levait la main. Famine et Misi^iv, conclues ;\ ses pieds, le regardaient avec de clairs yeux hun\ains. i^nms par le son sinon p:ir le sens de sa voix. Kt les oiseaux aussi s^arrêlaient de chanter et descendaient ;\ la pointe des branches. 11 aimait la beauti^ de la vie; il ne la trouvait ni longue ni diiïicile, malgré les stigmates et le sang de ses pieds. Elle lui apparaissait une avenue bordée de prodiges et qui à ses extrémités sWiairait de lueurs divines.
Tu matin la grive chanta son chant nuMancolique et tendre. Nous étions allés avec î\ve
et Tenfant le long des pelouseSi sous les arbres d'or; et je dis à ma chère épouse : « La grive encore une fois a chanté, c'est comme si pour la première fois tu me donnais ton amour. »
Ma voix doucement tremblait en lui parlant comme la voix d'un jeune homme novice.
Kt maintenant une étrange ardeur chauffait ses yeux; sa voix aussi s'altéra comme au temps de son jeune désir. Elle me dit : « Je voudrais ne t'avoir rien donné encore afin de me donner à toi comme un fruit frais. y> Je connus ainsi que son amour, avec le goût du baiser, m'était rendu. Je la courbai dans mes bras jusqu'à l'herbe, lui baisant la bouche et puis buvant la vie à ses seins blancs comme si mon tour était venu d'être son petit enfant. Le tiède et lascif automne fermentait le suc mur dospommos; Tiiomme, par de suprêmes chaleurs, alors s'associe aux moûts acres de la nature. Or moi, l'attirant vers le bois, je l'appelai ainsi avec mes lèvres humides :
« Kve, succulente ÏCve, le vieillard est parti vers les limites et Hèli, avec ses petits poings fermés à la poitrine, dort sur les feuil-
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les ix>urpres. J'ai faim ot soif du vorgor do la chair. Vions $ous les arbres où chanta U^ divin oiseau : 1 ombre y fait une douc<? et profonde musique, • Sa robe tomba; je crus cueillir la tleur d*amour pour la premii^iv fois*
Etant revenus c\ la maison, nous aperçûmes le PO're sur le seuîK tenant le bourdon dans les mains. Et il nous dit : « Les faines tonibaient des luHres. J'ai vu par dessus la plaine s'etYiler le vol en triangle des grues. Il pleut des plumes là où bientôt va tloconner la neige. Adieu donc. Oî tlls, 6 lîUe! Voici le temps de me remettre en chemin pour hVbas, » 11 sembla parler mysliHneusement d*un voyage inconnu; nous ne savions ce qu'il voulait dire^ rno tristesse lourde nous accabla; des liens se diV^hirî^rent : comme des rives froides de IVxiK Kve et moi le regardions en pleurant • « Pt^re, dit-elle, vers quel làbas veux tu partir? » Il leva la main vers le ciel. « I.îVbas où elles vont! « Pent-clre il songeait aux liles migratrices des oiseaux; peutiMre il pensa aux feuilles du bouleau quVn UVi^i'^re ondiV d*or le vent dispersait. Dans ses clairs yeux
se reflétait le ciel et il n'était pas triste. Ainsi il nous donna la suprême leçon et il faut accepter avec résignation la vie. « Mes heures dans le bois furent une trêve harmonieuse, nous dit-il ensuite, et maintenant je vais là où je dois aller. Chùres créatures qui m'avez fait une famille, vous êtes la jeune humanité. Moi, je suis Tancienne, qui passe et qui s'en va. »
Il prit Iléli, réleva dans ses m^ins lourdes et disant : « Knfant! Sois l'homme futur! » il le dédia à la joie, à la beauté, à la nature. Et puis il laissa planer ses antiques paumes; nous nous tenions courbés, le visage incliné vers la terre. Une après-midi des ftges régna, solennelle et tendre, comme au temps où les premiers homhies quittèrent la tribu. Kt enfin il s'en alla. J'accompagnai le vieillard jusqu'aux limites et là, je l'embrassai longuement, sa barbe givrée mêlée à mes poils roux. « Père, lui dis je, laissr^-moi espérerau moins que tu nous reviendras un jour. r> Mon camr sanglotait sous les arbres. Il secoua le front : « Le lleuv<; ne remonte pas son cours, ami. Kt
je suis ma dosliiuV: elle ne me suit pas. » Je le regardai s'avancer voi^ Vhorizon, et deux fois il retourna vers mou La première fois, il me dit : « O^^^ui tu seras dans la peine ou le doute d'une ohose> va devant toi, tourne-toi vers les arbres et appelle Dieu. 11 t'apparai- Ira, w Ensuite il me lit un signe de la main. El il continua de marcher droit devant lui en s'appuyant sur son Wton.
en ce temps du cri sauvage delà vie et tu n'av pas encore senti Iléli battre dans ton flanc, présent elle portait son enfant dans ses lu comme son ;*imc Jiouvelle et elle venait ;i\ moi à petits pas tranquilles par les frais Li; et les somptueuses mosaïques de la foi' Quelquefois elle demeurait un peu de tem dans la nuit des arbres comme une pol ombre désirable et fuyante, et ensuite ■ rentrait dans le soleil toute claire de vie. ;i ses cheveux ardents. .Te la'comparais an i automne qui s'en va au détour du chemin puis revient avec un jeune visage souri :
par les chemins de rété.
Nous goûtions la beautij des jours cnn on savoure le dernier fruit cueilli à la Ut comme avec la langue on lappe la deii goutte de liqueur restée au fond d'un vi ■D'anxieuses splendeurs ruisselaient; il j sait des vols de feuilles d'or comme de sérj ses et nobles jiensées. Jamais nous assez (le regarder vibrer la vie des Elles sonniaient comme une eau limpide et froide, (iuutte à goutti
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^'0 broutaient côte à côte et "wit, ils regagnaient l'éta- '■"^ sortir de l'hiver, bâtie Ii'aux; un toit de roseaux la ".''^ j'avais creusé l'enceint 'lame il xx 'y avait point à '■' vache et X'â.xie entraient '
DoB lumières dormantes, des lumières silenciousfîs et comme sans vie glissèrent. Dans les blous légers dos après-midi, dans les soyeuses et fluides clartés d'argent, un hêtre dardait près de la maison une torche écarlate. Les autres, à Tentour, déjà s'éclaircissaient, comme immatériels, d'une molle transparence aérienne. Kt celui-là, très vieux, lourd de siècles, nous rappelait le vieillard avec ses yeux clairs d'éternité. Bientôt les hautes voûtes de la chênaie se rouillèrent; l'orée des avenues s'éclaboussa de laques san-
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glaalos. Sur lo duvet violet des fonds, le treillis des petites rainures se nerva, élégant et frêle.
Lo prodige des lumières inexprimablement nous fut un délice; elles palpitaient, elles tressaillaient, elles mouraient dans des spasmes. Elles étaient comme la vie de la chair dans la splendeur de la minute qui va être mortelle. Des moires lentes comme des huiles coulaient le long des troncs; leurs mousses saignaient une ithosphorescenco verte de pourriture. Des paons d*or et de saphir chimériquement rouaient aux taillis, Kve, dans riieure émouvante, s'aflina d'une vie légère, frémissante, Klle eut l'émoi mobile des frones, le mvstére des clartés dormant sous bois, la grâce ardente et inquiète de la biche* Et moi, devant ses sensibles yeux magnétiques qui s'évanouissaient et se ravivaient, je ne reconnaissais plus TKve cruelle de l'autre automne. De joyeuses colères alors nous avaient rués aux carnages. Comme de forcenés vendangeurs, nous avionsfoulé lesgrappes sanglantes. Èveî voilà! voilà! Nous étions pleins
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en ce temps du cri sauvage de la vie et tu n'avais pas encore senti Iléli battre dans ton liane. A présent elle portait son enfant dans ses bras comme son Tinie nouvelle et elle venait avec moi à petits pas tranquilles par les frais tapis et les somptueus(îS mosaïques de la foret.
Quelquefois elle demeurait un peu de temps dans la nuit des arbnîs comme une petite ombre d(''sirable et fuyante, et ensuite elle rentrait dans le soleil toute claire de vie, avec ses cheveux ardents. Je la'comparais au bel automne qui s'en va au détour du chemin et puis revient avec un jeune visage souriant par les chemins de l'été.
Nous goûtions la beauté des jours comme on savoure le dernier fruit cueilli à la treille, comme avec la langue on lappe la dernière goutte de liqueur restée au fond d'un verre.
D'anxieuses splendeurs ruisselaient; il passait des vols de feuilhîs d'or comme de sérieuses et nobles pensées. Jamais nous n'avions ass(!Z (hî regarder vibrer la vie des lumières. Klles sourdaient comme une eau de roche limpide et froide, (ioutte à goutte elles fil-
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traient iVenlre los ramures ou se figeaient en petites mares, l'u or délicat découpait sur les écorces tombre glissante des branches et des folioles. Des cieurs semblaient saigner aux troncs des hêtres, tVartelês par des glaives de soleiL Comme un sang vert, la dernière sève moussait aux plaies faites par des flèches eflilêes. Toi, petit Ileli, couche sur le veidre, tu lâchais de saisir avec les mains les grands lézards jaunes que simulaient les lueurs égratignant le pied moussu des chênes.
Les ciels furent hauts, divins, dun cristal fluide et frcle, léger comme le givre. A mesure que s*avani;ait Taprès-midi, ils se voilaient de nuées cendreuses qui rendaient plus claire et plus haute leur clarté. Mollement ils emplissaient le cloisonnement des branches, se brouillaient comme des soies parmi rarilenle moucheture édaircie des feuillages. Les lumières ensuite glisv^aient; comme des tuniques elles tombaient des arbres et sVvanouissaîent au bord de Tombre. Dans raliilude des ramures le cri ilu geai, de la pie, du choucas annon^^ait le rapide crépuscule et creu-
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Hîiit dcji trous de silerico. Kt puis tout à coup la terre vcrtiglneuseinent montait. Xjîw dernière chaleur, les éclats d'un tison broyé sur des enclumes empourpraient obliquement la for^t. Le soleil plongeait froid et violet dans les brumes. Un peu de temps des remous de petits nuages nacrés et frisottants tournoyaient et il n'y avait plus ensuite là-haut qu'un frisson paiement bleu où palpitait rétoile, le tremblement d'une clarté d'eau décroissante au fond d'un puits envahi par la nuit*
Encore une fois ce fut Tharmonieuse palingénésie. Les ors et les cinîs vermeilles s'elfumèrent aux frimas. La graîid hêtre près de la maison se dressa rigide et nu sous une fine limaille d'argent. Kt, h coté de la vie splendide d'IIéli, dans la maison comble de pommes de pin et de fruits, nous ne connaissions plus les langueurs. Nous vénérâmes le dieu sauvage v<miu du pôle avec les toisons et la massue. Le rire de Teiifant, comme le cri du grillon sous les cendres, maintenant tintait plus haut que l'ouragan. Eve, en tis-
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VMI
sunl au oarrt> les tiuschovoux de rorliisaclîvo et joyouso* chantait la petite chanson dVlernitc^. Kt le toit fui bhuic sur nos {imes pures et heureuses.
Moi, à mon établi, je commençai trassem- Mer les ais de Tarmoire. Quelquefois* descendant vers la lisière du bois» j'allais regarder longuement le chemin par lequel iMaît parti le vieillard» La neige inlinîment blanchisvsait la plaine. Cependant je croyais le voir s*avancer lîVbas» courbe sur son bourdon. Alors, dans ma penst.V, le dessein qui m'avait mem^ b\ se contormail au sons de ce visage obscur et Vi^ntM\ible connue un n)vlhe. l/homnu\ me disais-je, ne peut se détacher de Thumanilé qui le précéda dans la vie; et il regarde au loin* il tourne les veux du côté des ancêtres.
sait des trous de silence. Et puis tout à coup la terre vertigineusement montait. Une dernière chaleur, les éclats d'un tison broyé sur des enclumes empourpraient obliquement la forêt. Le soleil plongeait froid et violet dans les brumes. Un peu de temps des remous de petits nuages nacrés et frisottants tournoyaient et il n'y avait plus ensuite là-haut qu'un frisson paiement bleu où palpitait rétoile, le tnunblement d'une clarté d'eau décroissante au fond d'un puits envahi par la nuit.
Encore une ibis ce fut rharmonieuse palingénésie. Les ors et les cires vermeilles s'elFumèrent aux frimas. Le grand hêtre près de la maison se dressa rigide et nu sous une fine limaille d'argent. Et, à coté de la vie splendide d'IIéli, dans la maison comble de pommes de pin et de fruits, nous ne connaissions plus les langueurs. Nous vénérâmes le dieu sauvage V(înu du pôle avec les toisons et la massue. Le rire de Tenfant, comme le cri du grillon sous les c<'ndres, maintenant tintait plus haut que l'ouragan. Eve, en tis-
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saut au carré les fuis cheveux de l'ortie, active et joyeuse, chantait la petite chanson d'éternité. Et le toit fut blanc sur nos âmes pures et heureuses.
Moi, à mon établi, je commençai d^issembler les ais de Tarmoire. Quelquefois, descendant vers la lisière du bois, j'allais regarder longuement le chemin par lequel était parti le vieillard. La neige inliniment blanchissait la plaine. Cependant je croyais le voir s'avancer là-bas, courbé sur son bourdon. Alors, dans ma pensée, le dessoin qui m'avait mené là se conformait au sons de ce visage obscur et vénérable co:nme un mvthe. Lliomme, me disais-je, ne peut se détacher de rhumanilé qui le précéda dans la vie ; et il regarde au loin, il tourne les veux du coté des ancêtres.
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sait des trous de silence. Et puis tout à coup la terre vertigineusement montait. Une dernière chaleur, les éclats d'un tison broyé sur des enclumes empourpraient obliquement la forêt. Le soleil plongeait froid et violet dans les brumes. Un peu de temps des remous de petits nuages nacrés et frisottants tournoyaient et il n'y avait plus ensuite là-haut qu'un frisson paiement bleu où palpitait rétoile, le tremblement d'une clarté d'eau décroissante au fond d'un puits envahi par la nuit.
Kncore une fois ce fut rharmonieuso palingénésie, L(îs ors et les cires vermeilles s'effumérent aux frimas, i.e grand hêtre prés de la maison se dressa rigide et nu sous un(î fine limaille d'argent. Kt, à côté de la vie sphnidide d'IIéli, dans la maison comble de pommes de pin et dit fruits, nous ne connaissions plus les langueurs. x\ous vénérAmes le dieu sauvage v(miu du pôle avec les toisons et la massue. Le rire de l'enfant, comme le cri du grillon sous les cejidres, maintenant tintait plus haut que l'ouragan. Eve, en tis-
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saut au carré les tins cheveux de Tortie, active et joyeuse, chantait la petite chanson d'éternité. Et le toit fut blanc sur nos âmes pures et heureuses.
Moi, à mon établi, je commençai d^issemhier les ais de Tarnioire. Quelquefois, descendant vers la lisière du bois, j'allais regarder longuement le chemin par lequel était parti le vieillard» La neige inlîniment blanchissait la plaine. Cependant je croyais le voir s'avancer là-bas, courbé sur son bourdon. Alors, dans ma pensée, le dessein qui m'avait mené là se conformait au sens de ce visîige obscur et vénérable comme un mvlhe. 1/homme, me disais-je, ne peut se détacher de Thumanilé qui le précéda dans la vie ; et il regarde au loin, il tourne les veux du coté des ancêtres.
Une vache doucement meugla dans le bois, L'Ane gris pîUura autour de la maison. Un coq aussi maintenant menait ses poules à la provende. Kt il nous était venu un second fils qui fut nommé Abel, en mémoire du premier homme et de la première femme. Je plantai vers ce temps un jeune chêne non loin du chêne qui portait le nom d'IIôli. Le l)oul(îau d'ï'AMî branche îï branche regarda monter les deux chênes jumeaux à Timage de la vie des enfants. Moi, j'étais le hêtre chevelu et paternel dont les ramures faisaient
une ombre verle au large. La for^t prit ainsi un sons profond ol familial. Une main divine avait jett^ là une graine et puis une autre graine ; et le premier, avec ma barbe d'homme solitaire, j'étais venu sous les luHres. Eve ensuite m*y avait suivi; et voici que la semence d^Hernité avait, levé de notre amour, comme les petits cht^nes nerveux qui s*apiK»laient IkMi et Aboi iHaient sortis d'un gland et encore d'un gland* Kt une grande foriH n'est d'abord qu'un peu d'essences vives dans le soleil et le vent ; avec le temps elles liuissont par combler toute la plaine. Ta race, Adam, ne mourra plus: elle s*tHondra à travers les sii^clos, nombreuse et sonore, comme un peuple* I-e bois charmant et viMu^rable fut ainsi le svmbole de nos destins.
I.'àue et la vache broutaient cote à côte et ensemble, vers la nuit, ils regagnaieirt TiHable. Je Tavais, au sortir de Thiver, bAlie d'argile et de bardeaux : un toit de roseaux la recouvrait; et dojS j*avais creusO Tenceinte de la grange. Comme il u*y avait point de porte î\ IVtable, la vache et Tane entraient et
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sortaient librement. A pas mesurés, tondant le piiturin et le serpolet, ils allaient par le pourpris avec le balancement lourd de leurs tôtes. Vers le midi du jour, ils gagnaient la fraîcheur des arbres. I//ine, constant et paisible, n'aimait pas les longs voyages; la vache, au contraire, mobile et inquiète, reculait toujours hîs confins du pAfunige. Kn uiarchant, ils faisai(;nt sonner la clarine que tous deux portaient au col. Je l'avais ti\\]U(\ dans du fr^.ne durci au feu et sonore. Son tintement nous avertissait de Tondroit (h la fonH où ils erraient. Trois fois le jour ftve ot moi partions avec la seille recueillir le lait. Il r5cumait entre nos doigts, puissant et clriir, parfumé d'une odeur de musc et d'arnande.
Une part ensuite se cr<^m;iit dans les jarres pour le beurre ou se caillait pour le fromage, r/autre, liquide et fraîche, nourriss;iit les enfants et moussait dans h;s écu(»lh\s. Nous en arrosions aussi nos cueilloltos de fraises sauvages. Kt la vache, h cause de ses bienfaits, nous fut sacrée à l'égal d'une vie fral(;rnelle. ftve l'avait baptisée d'un nom humain, afin
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qirainsi oUo fit partie do la famille au nu^me titre qu'une servante ou qu'une nourrice. La vache s'appela donc Maïa : son aïeule avait portt^ ce nom des saintes U^gendes» Et moi, eu nuMnoire d'un vieux domestique qui guida mes premiers pas, ayant pris la tète de Tîine entre mes mains et lui soufflant dans les yeux, je lui dis : m Sois XooK )> Ils vtVurent di's lors au seuil de la n)aison, élevés à la dignité des créatures. Kt entre eux et nous il nV eut d antre barriO^re que leur àme obscure et taciturne. XooL pelure d\\rgent, les jambes hautes et Unes, ressembla à Tâne de Judée qui porta Tenfant divin, Maïa, blonde et basse de mamelles, était comme une fleur de la terre. L*un et l'autre arrivaient à notre voix.
L'arche, avec le flot accru de la vie, monta. Vw souille continu et paisible palpita, venu de la maisiU) et de rétable, F.t c'était Tété de la troisiiMne année. Tn malin» j\Mais parti comme un chef de tribu sVn va en expédition.
J'avais visité les villages, échangeant la vie des lûtes contre des coupes d'arbres dans
la forcît. Et puis Tâncî et la vache étaient entrés dans Eden. Les sabots nerveux de Noël, près de mes pas lourds, trottaient avec des craquements légtjrs. Nous allions ensemble du côté^de la hetraie. Un sage laboureur veille aux litières et aux engrais. Avec le fauchet j'amoncelais les feuilles, je les chargeais ensuite sur Téchine de Tâne. Là-bas, dans Tancienne jachère, le seigle lentement finissait de se dorer. Il était grêle et rare, ayant été semé dans cette terre pauvre. Le chaume maigre, plus que l'épi, en avait pompé les sucs misérables. Mais moi, inexpérimenté et ingénu, qui selon mes forces, avais bCché et ensemencé le champ, j'admirais la vie opiniîUre de la graine qui avait percé les mottes dures. Une tige après une autre avait monté, eflilécî et frêle, et toutes étaient comme le prolongement de mes propres libnîs, dans la beauté commune du travail de la germination.
Eve quelquefois avec moi venait là, portant mainteitant Abel sur son sein. Et encore une fois son désir s'était retiré de moi. J'étais le
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semeur après le temps des semailles; il passe et la terre ne reconnaît plus celui qui la combla en fermant et rouvrant les mains. Elle arrivait donc, cette Eve mobile comme les saisons; ensemble nous regardions osciller au vent le champ. D'aimables visions se levaient et nous pensions à la huche. Les pains s*y multipliaient ronds et vermeils; on n'avait jamais achevé de les pétrir* Après qn'une race s'en était rassasiée, il en restait encore pour les races qui les suivaient. Moi pourtant avec mes mains le premier j'avais retourné le champ. C'était là une précieuse chaleur d'orgueil. J'avais semé la vie et après moi la vie ne s'en irait plus ; elle faisait sortir Tépi des épis et l'homme éternellement de mes fils.
Or, un jour, jtlxe entrant dans ma pensée, me dit : « Vois, cher Adam, ce blé continuera de germer tant qu'il en tombera un grain dans un peu de terre. Et il y a autant de grains de blé qu'il y a d'étoiles au ciel. N'estce pas là aussi un prodige? » La vache et l'àne ne connaissent du pré que l'herbe à
mesure tondue par leur langue; ils vont jusqu'à la haie et puis ils reviennent. Ce simple esprit d'Eve ainsi d'abord obscurément tourna dans un rayon borné et maintenant, éveillée au sens de l'infini par la maternité, elle regardait par dessus la haie du coté des choses qui éternellement recommencent, a ftve, lui dis-je, tout s'effrite et tout revit. Jo prends cette motte, je la romps entre mes doigts, j'en sème la poussière au vent. Chaque grain n'en demeure pas moins un morceau vivant de l'univers, comme une parole tombée de la bouche est de la vie qui ne cesse plus et se môle au tourbillon des mondes. » J'avais pris, en effet, dans mes mains une motte de terre; je la désagrégeai et une fine cendre ruissela, vola au large. Ses clairs yeux aussitôt furent comme une eau courante où se reflètent de mobiles paysages. Klle regarda le ciel, les arbres, la savane avec la lumière tournante de SCS prunelles; et ensuito celle-ci glissa et s'arrêta sur le sommeil d'Abel, couché entre ses seins. Et Eve me dit profondément :
a Tout vit éternellement, Adam! Et il n'y a
que la vie l Et ce qui s*en va revit l Tout renaît I Quelle pensée délicieuse! Va, mon cœur déjà me Tavait appris avant toi! Mon lait tarirait d*horreur sll eu était autrement I )> Avant Tenfant elle ne parlait que de la mort ; et maintenant elle était elle-même, avec son grand amour, une part vive des jours; et elle disait là la parole suprême et divine, comme si. penchée au bord des âges, elle avait vu les grandes mains semer Téternité.
Considérez que mon Eve n'était qu'une humble servante, mais il y a plus de sagesse dans les filles de la nature que chez les princesses et les reines* La filandre solitaire tisse avec le brouillard les belles toiles de l'automne et en songeant la femme simple tisse la trame des bonnes pensées. Un homme, lui, va aux champs; il entre dans la foret avec son fusil: il gronde d'une voix farouche après les chiens. Celui-là se croit le maître et fait de Tombre sur le chemin. Mais la tendre épouse porte ses idées neuf mois et celles-ci sont de Tamour et de la vie comme Tenfant.
Elle les met au monde et le chemin sVn
éclaire. Quand elle ouvre la main, le ciel s'aperçoit entre ses doigts. Les silences d'Eve étaient des jardins d'Ame. Je passais et il y avait une fleur nouvelle à la pointe des ramcaux.
iiwe et moi vivions dans le lait môme de la nature. Celle-ci nous baignait comme les algues et les poissons dans les grasses eaux vitales de la mer. Mais Èvc, avec ses mamelles pareilles à la terre, était bien plus près que moi du mystère. L'aube chaque jour emplissait de fruits divins ses corbeilles. Ses sens primitifs et vierges, vibrants comme les duvets légers de sa nuque, la mettaient en correspondance avec le monde. Le jus d'une framboise, en fondant à sa bouche, la rafraîchissait d'intimes et spirituelles délices. Quand elle passait les doigts sur les feuilles brillantes ou qu'elle caressait la chair nue d'Abel et d'IIéli, elle était belle et émouvante comme l'allégorie de la volupté.
La mélodie des oiseaux l'éveillait à d'aimables analogies. Klle me disait : « Kntends la fauvette babiller avec le ruisseau, n'est-ce pas
comme toi et moi dans le matin plein de roses? Le loriot n'a que quatre notes comme ta flûte et cola suffit à exprimer toute la joie des bois. » Pour amuser les petits, elle avançait les lèvres et imitait leur chant. Kt bien avant moi elle avait compris la chanson de la grive ; celle-ci lui révéhi Tamour, Le vent a autant de voix. qu*il y a de feuillages et chaque essence du bois tremble dilloremment comme chaque oiseau a son chant et chaque insecte son cri. Le silence non plus n'est pas deux fois le même silence. Il v a des heures où on ne s'entend plus tant il fait de bruit à force d\^tre du silence. Et toutes ces choses sont la nuance infinie des innombrables âmes de la nature. Avec ses fibres fines et longues, elle les percevait bien mieux que moi.
La poitrine de riiomme est une forge où bat riiéroïsme des marteaux. Mais la femme confine au magnétisme et aux arcanes. Elle a la chevelure des arbres, la voix des oiseaux et des fontaines. Ses hanches sinueuses imitent la grâce du vallon ; dans sa mamelle lient le prodige de la genèse. Et une vie nuHèori-
que Tassocie aux saisoiiS; aux mois de la lune, aux métempsycoses. Des tuniques de lumière et d'ondes fluides ruissellent de ses rythmes et de ses chairs d'or. Comment ne serait-elle pas Télue de la terre, elle qui s'égale à ses sources, à ses aurores et à ses germinations intarissables?
Eve ne pensait ni ne parlait comme moi. Sa vie à cùté de la mienne émanait personnelle et intérieure. Avec le poids lourd de sa gorge, avec ses flancs graves de brebis féconde, elle avait les gestes et Pcsprit lents. C'était pour elle la même peine à dénouer ses idées qu'à démêler les touffes amples de ses cheveux. xMais l'abondance de son instinct jaillissait avec des spontanéités admirables.
L'eau suit sa pente; le saule ne redresse pas ses rameaux; et elle écoutait en elle la nature.- Elle voyait sa vie comme dans une fontaine. Son coîur battait à ses lèvres. Ainsi, dans l'élan de la grûce et du sentiment, elle était bien elle-même la femme de la nature, mobile et prompte. Et le jour a douze heures; elles tournent et il demeure le jour. Elle ignorait les délais et se réalisait à mesure.
Moi, au contraire, j'inclinais au débat avec moi-même. Je filtrais encore ma conscience à travers trop de méditatifs et patients calculs. La contradiction dérangeait ma stabilité. Cependant à petites fois, comme le lait se distille dans le pis, moi aussi je m'accomplissais. J'étais un autre homme meilleur, plus près de la vérité, plus près du sens de la vie. Je m'efforçais peu à peu de devenir l'homme qui se conforme à la beauté qu'il porte en soi.
Là-bas, dans les villes, j'avais cru chérir mon semblable. Mais il avait trompé ma confiance et je Pavais haï; je ne voyais pas en ce temps que moi le premier, avec mon ame hypocrite et violente, j'avais eu des torts envers lui. Ma plaie saigna longtemps. Eve, avec ses mains tendres, en referma les bords. Et puis un jour le vieillard passa, je compris que l'heure du pardon était venue. A présent Eve et moi paisiblement nous nous entretenions des destinées de l'homme. Il nous apparut heureux et enviable à travers l'isolement et la nature : les jeunes dieux du monde avaient
son innocence et sa beauté. Comme nous il
vivait tranquille et pastoral parmi les bétesot les fontaines. Mais, sitôt qu'il avait di'îpassé la porte des villes, il devenait la i)roie des Furies.
Sur le mur, avec un charbon je traçai la forme de lacharrue/La femme vient et Thomme bâtit la hutte. Ensuite il pense aux enfants et le soc lui naît des mains. Et le toit et la charrue sont les chefs d*œuvre du monde. Je mesurai donc le bois de Pavant à Tarri^i^e d'aprC^s les proportions du dessin ; et ayant compris le symbole iHernel de la charrue, j*avais choisi le luHre siVulaire et dur.
Or, comme je bâtissais cette charpente, ce fut le temps de la moisson che/« les hommes.
Je laissai h\ le marteau et à mon tour je sciai
256 ADAM ETCfiVE
(;t gcrl)ai mon hU mûr. II y eut ciirit gerbes : ollos jei(';rent leur feu sur Va'm;, el puis j'appelai l'îlrK!; il vint avec moi vcrn la ndgaWiG. iiv<: l'avait guirlandi'! de vermeilIcH asclépiafl(!8 comme pour un mystère. Kt, après que j'eus charge! son l'échiné, uietlanl les gerbes l'une sur l'autre, il s'en retourna, léger sous le poids, vers la maison. L'ombre grise de ses longues oreilles remuait au soleil du chcmin, ï'Ive, nous voyant ensuite revcTiir, Noël fit moi, avee le seigle, battit des mains et Iléli, di'tj.'i liaut, osi-rlbiit sur ses jambes, courait dans les pas de l'îlne avec- des clameur-», comme un Itaccbus enfant.
Vois, très clière, à présent le vieil Adam auprès des meules. J'ai fait tomber la paille, j';n sdufllé sur le grain et l'ai blulè; il recouvrir la dalle (^omme une mosa'iVjue d'or, Les deux pierres, polies et lourdes, (jui nous servirent au temps ingrat à écraser la pulpe de lacliàlaigne et du gland, je les rmtus patiemment avec peine : c^dle de dessous demeure immobile et des deux mains j'active le vironknement de l'autn;. Ma sueur ruiss(!llc bien
que j'aie le torse nu coinmo les fils de NotS dans la vigne, ol j'anhèlo ; les veines à mes bras courent comme des mouches bleues. Et à présent le grain éclate et craquelé à mesure que je le broie; la forine jusqu au bout de la meule s'étend comme une huile blonde.
Presse-toi de chauffer le four avec les brins de sapin séchés. Je le construisis au printemps prés de la maison avec de la glaise cuite au feu. La brique après la brique s'est exhaussée : et, par dessus le foyer pour la llambée, il y a Taire pour la cuisson. PainI pain ! c'est moi, ouvrier très humble, qui lis ces choses de la morne main qui avait remué la terre et semé le grain. Pain! painI déjà tes esprits se lèvent. Us étaient dans la balle> ils moussent dans la grasse écume de la pulpe écrasée. Kl je dis à ftve : « 11 est utile que l'épouse et la mère fasse le premier pain. i>
Or voilà, avec l'eau pure de hi source, ftve, vers le midi, se mit à pétrir. J'étais auprès d'elle, ému, tremblant, Tàme pleine de paroles et cepentlanl muot comme devant un pro-
250 ADAM ETCftVK
et gcrhai mon blé mûr. Il y eut cent gerbes ; elles jetèrent leur feu sur Taire, cl puis j'appelai r/lne; il vint avec moi vers la s('îgalaie. Eve Tavait guirlande de vermeilles asclépiadc8 comme pour un mystère. Et, après que j'eus chargé son échine, mettant les gerbes l'une sur Tautre, il s'en retourna, léger sous le poids, vers la maison. I/ombre grise de ses longues oreilles remuait au soleil du chemin. Eve, nous voyant ensuite revenir, Noël et moi, avec le seigle, battit des mains et Iféli, déjfi haut, osci<lait sur ses jambes, courait dans les pas de l'Ane avec des clameurs, comme un Kacchus enfant.
Vois, très chère, à présent le vieil Adam auprès des meules. J'ai fait tomber la paille^ j'ai soufllé sur le grain et l'ai bluté; il recouvre la dalle comme une mosaïque d'or. Les deux pierres, polies et lourdes, qui nous servirent au t(;mps ingrat à écraser la pulpe de la châtaigne et du gland, je bîs meus patiemment avec peine : celle de dfîssous demeure immobile et des deux mains j'active le vironnement de l'autn;. Ma sueur ruisselle bien
que j'aie le torse nu oomiuo Kvs lîls de Noi5 dans la vigno. ol j'anluMo: les veines à mes bras courenl conune des mouches bleues, Kt à prissent le grain iV^lale et craiiut^le à mesure que je le broie: la farine jusqu'au bout de la meule s\Heud comme une huile blonde.
Presse-loi de chauffer le four avec les brins de sapin stVht}s. Je le consiruisis au printemps prt>s de la maison avec de la ghùse cuite au feu. I.a brique apri^s la brique s'est exhaussée: et. par dessus le foyer pour la flambée, il y a Paire pour la cuisson, Tain I pain î c'est moi, ouvrier très humble, qui Jis ces choses lie la même main qui avait remui> la terre et seuK^ le grain. Pain! paini déjà tes esprits se lèvent. Ils étaient dans la balle, ils moussent dans la grasse écume de la pulpe écrasée, Kt je dis à ftve : « 11 est utile que l'épouse et la mère fasse le premier pain, V»
Or voilà, avec 1 eau pure de la source, t'.ve, vers le midi, se mit à pélrir. J'étais auprès dVlle, ému, tremblant. Tàme pleine de paroles et cependanl nun^t commtMlevant un \ho-
(lige. Mais ftve doucement chantait en remuant les mains, et ce chant léger semblait évoquer TAme endormie du pain. Tous les chiens étaient venus h Todeur subtile et se tenaient là attentifs, en cercle, assis sur leurs reins. Abel et Iléli, au soleil du seuil, gisaienti raidies de sommeil avec leur visage frais, avec la palpitation de la vie dans leurs petits poings ferm<58. Kl un grand sileiHîO aussi vivait cjans la maisoni comme un visage taciturne et pensif d'ancôtro tourné vers la chose qui, par la porte ouverte, va venir, Knsuilc? JCve et moi, marcliant Tun derrière l'autre, nous portâmes les pains ii la chaleur du feu et, selon le symbole antique, ils étaient ronds comme la terre et le soleil, avec un creux au centre, pareil h tin ombilic. Toute forme a un sens clair si on le rapporte h la vie ; et le pn;minr homme qui pétrit en rond la pûte et, avec le pouc(î, y marqua l'iMidroit par où le pain ressemble à un petit ventre d'enfant, celui là sentit pnsser en soi Tame de la terre, Kt la terre est la mère divine et éternelle, visible en ce signe qui est le nu'^me entre toutes
ADAM fil EVE 2i9
les autres mères et les lîls engendres d'elles* Mou je n^avais pas pense encore à ces choses avant d'être venu au four avec Eve et maintenant elles se dénonçaient lucides et harmonieuses, conformes à Tordre éternel.
Pain! Pain! outre au fouri Frémis î Palpite, toi qui es la faim et la joie du monde î La porte se referma comme sur Ticonostase.
La llamme tourbillonna en vols de tuniques dansantes. D anlentes cassolettes expirèrent Tencens et les étincelles. Et le feu, Tair, la terre et IVau s'animèrent dans Tœuvre sublime. Ce fut le mvstère de la transsubstantiation : le dieu immense de la genèse descendait sincarner dans le symbole vivant de la pâte fermentée. Nous étions t^ lévites, ô Nature. Un souffle religieux froidissait à nos narines.
Kt puis, les airs embaumèrent. De proche en pnx^he, le parfum séteudit, fut porté par les ondes subtiles du vent jusqu'aux limites. Nos mâchoires tremblèrent, humides et voluptueuses. La fumée des repas sanglants est grossière à coté de ces émanations délicieuses.
360 ADAM ET ÈVK
Qui no sentit pas son cavmv se fondre en les respirant fut allaité par uno louve et non par un soin do foinnic ; et elles ont le goût du chaume, de la terre et de rinnocenco. Klles odorent la sève et la chair, TolTrande du sacrifice d'amour.
Pain I Pain î Pain ! Voici que le feu s'apaise et'je pénètre sous la voûte noire- Je te porte comme une hostie dans mes deux mains réunies. Tu es brûlant et doré à l'égal du soleil et de Tété. Tu es la première joie magnifique des fructifications ( Pain vermeil des races I (]hair et sang d'un miracle! Roue ardente!
KmhlejiHî d'éternité ! Préside a l'heure solennelle et ingénue. Toute l'humanité tressaille dans le geste pieux dont je me courbe pour te porter; et les aut^rcs hommes, h l'infini avant moi, t'avant rcîtiré des fiammes trèssaillant à l'égal des fibres de la vie, s'en allèrent en procession vers les tables, les lèvres priantes. Pain I Pain qui mollis à la bouche comme le sein de la femme! Pain tendre à la bouche (^omme la chair d'un petit enfant! Pain qui vins à l'homme affamé et triste de
ADâM et ËVK 2(>1
ravoir attendu ! Voici que je te tourne vers les cieux clairs, pain fait avec la poussière vermeille des ossements ! Kt je rends grâce au soleil, père delà vie.
Ensuite, je rompis la croûte d'or entre mes doigts. J'en donnai un morceau à Eve, à Ilèli, à Tàne et aux chiens; j'en gardai un pour moi-même. Et eux et moi en ayant mangé, nous étions comme des créatures purifiées par la vertu des communions.
La molle après-midi déclina; la terre monta dans rétendue. Sous les étoiles nous dansions, revenus aux âges ingénus. Et ce soirlà> Eve me désira et vint avec moi sous les arbres. Comme il pleuvait de la lune dans ses cheveux, j'avais la main pleine de rayons. Notre amour sous nous exluUait Todeur chaude du pain. El les heures divines d'un pied léger coururent. L aube sur notre sommeil elTeuilla des roses. Je ne sais pourquoi^ en m'éveillant, je pensai au berceau taillé dans le hêtre. Et je dis à Eve : « Je ne Tai point fait avssez grand. » songeant aux enfants prochains. Et l%ve en sonriant baivssa les yeux.
J'avais semé et récolté le grain ; nous en avions fait le pain et Tavions élevé vers le soleil. Et à i)résent nous avions la religion des premiers hommes. Tout culte à l'origine n'est que l'action de grâces du moissonneur comblé. Le pain nous fit vénérer le dieu des forces et de la vie, infini et éternel. Il était avant les origines. Il palpila avec TautiqUe cellule solitaire. Il grandit avec la série des êtres ; les mondes furent sa semence précipitée à travers les matrices du gouffre ; et les quatre éléments étaient les visages de sou
éternité. Toute ma substance fut pénétrée de lui. Sa présence circulait dans mes artères et il n'y avait pas place entre lui et moi pour une autre notion que celle qui l'assimilait à mon être comme mon sang liquide et les chaux de mes os et les poils de mon corps.
Mon Dieu était aussi bien dans la petite graine qui avait soûle vé la motte et nous avait donné le pain que dans la montagne et les fleuves et la forêt et les espèces animales. Il était le zodiaque et la pluie féconde et le lion et la petite araignée filant sa toile avec des fils de rosée. Il était toutes les parcelles de la vie et la vie dans son éternité. Mais à moi et aux hommes de ma race, on avait dit : « Dieu est en dehors de toi qui es le péché. Il n'est pas un grain de ta chair où ne persévère l'impur limon originel. La mort seule peut racheter l'infection de ta vie. Et Dieu lui-même est le roi de la mort et trône au centre d^une éternité morte ». Et puis j'étais venu dans la forêt ; j'avais entendu les oiseaux et la pluie et le bruit du tonnerre. J'avais marché nu sous l'aurore. Le vrai Dieu m'avait été révélé parce que j'avais été nu.
Or, rompant un jour ce pain, je dis à Eve avec un grand tremblement : « Dieu est dans ce pain comme il était dans le champ et comme il est en nous qui avons goûté de ce pain. Et Dieu est la continuité desôtreset des choses. » Ayant parlé ainsi, mes tempes craquèrent comme si pour lapremiôre fois la vérité entrait en moi. Une joie divine m'inonda, car d'abord j'avais créé ma vie d'après moi-in(^meet le sens qui était en moi, et ensuite j'avais créé mon Dieu d'après ma vie. J'étais sans orgueil; j'avais la simplicité de l'humble créature devant la vie. Et j'avais ])ris un brin d'herbe, il m'apparut grand comme un chêne et cependant le chêne n'était pas plus grand que moi.
F^t-cè que toi, Eve, tu ne t'élevas pas.
aussi dans hi connaissance d'Abel le jour où, ayant tressailli, tu portas la main a ton flanc en t'écriant : « Dieu est venu? » Ohl de quelle voix inouïe tii me dis cela, chère femme, en témoignant ainsi que la vie t'avait visitée I Pourtant tu ignorais encore que par une telle parole celle qui va enfanter est près du cœur de l'univers.
ÀDÂM ET £>V£ 265
Ce clair esprit d'Eve ne cessait pas d'être simple. Elle gardait la grâce délicieuse et le don d'enfance. Elle eut toujours les sens candides et émerveillés de la femme qui ramène toute chose à la mesure humaine, étant elle-même la source vive de l'humanité. La vie était pour moi une chose concrète et définie; je n'éprouvais pas le besoin de lui cl^ercher un symbole ni une autre forme plus parfaite qu'elle. Mais Eve, elle, allaitait la nature avec son lait de jeune mère restée aux origines, toute fraîche de la jeune sève des races. Tandis que je voyais Dieu dans le brin d'herbe et dans le chêne sonore, elle tournait les yeux vers le ciel. «0 Adam, disait-elle, il est là-haut. Il a ta barbe et il a les veux d'Abel et d'Héli » Moi je lui répondais : « Je prends ce caillou, petite Eve. Je le frappe avec un autre caillou, et regarde : j'en fîxis sortir Dieu. Il n'est pas plus grand dans la foudre qui déchire le ciel que dans cette petite étincelle qui te sert à faire le feu. » Alors elle secouait la tête et me disait avec son petit rire de chèvre : « Comment^ serait-il, lui si grand, dans cette chose si petite? »
Elle et moi quelquefois approchions notre oreille du tronc des arbres. Une vie merveilleuse chantait de la cime aux racines, le cours des sèves, la rumeur du vent, la palpitation de la terre, comme le bruit d'unfleuve. Et nous étions saisis d'une émotion religieuse, a Dieuf » disait-elle tout bas. Je prenais ses mains dans les miennes, je courbais la tôte et avec une bouche frémissante, je disais comme elle : « Dieu! » Et seulement il nous avait apparu différemment. Nous étions alors, dans le souffle de nos lèvres, comme deux enfants très purs qui font une prière. Nous étions les premiers hommes ingénus qui regardèrent se lever la nue matinale. 11 arrivait ensuite que ni l'un ni l'autre ne parlions plus; mais le frisson divin passait en nous; je la prenais dans mes bras; elle me tenait dans les siens, et nous nous regardions en pleurant. Aucun de nous n'aurait pu dire pourquoi nos yeux étaient mouillés. Nos visages pâles révélaient une souffrance délicieuse. C'était surtout, le soir, sous la palpitation fiévreuse des étoiles, avec la molle
haleine bleue du vent dans nos cheveux, avec Todeur tiède des essences montée de la forêt. Nous restions là les yeux évanouis, cherchant avec nos doigts notre âme à nos fronts froids, dans une agonie d'extase. La nature disait la grande messe nocturne. Nous étions une si petite poussière devant la voie lactée et ses poussières d'astres l Peut-être aussi nos âmes, dans l'heure terrible, chancelaient d'horreur, d^éperdue adoration, sous le vertige de l'immense amour. Peut-être elles étaient malades du désir de n'être ensemble que le tremblement d'une unique clarté de vie au fond de la vasque de Têtre. L'âme et la chair sont unies d'un si profond mystère que ni l'une ni l'autre ne se peut dire, et elles sont toutes proches et elles ont entre elles toute la dist^mce qui sépare les pôles. Moi, d'un élan humble et déchaîné, j'aurais voulu, avec mon grand amour pour Eve, n'être plus qu'une petite molécule, une graine au vent et qui monte dans les espaces et se répand dans l'infini. C'étaient là d'ardentes et suprêmes angoisses comme la minute avant une vie
divine, comme au bord d'un brasier sur une cime de neige on grelotterait jusqu'à la volupté. Est-ce que les saints, avec de pareilles ardeurs, n'espérèrent pas se fondre au sein embrasé des miséricordes ? Je n'étais pourtant qu'un simple homme de la nature, vivant sous les arbres, mais avec mon âme brandie comme uAe flamme, avec mes yeux ivres et lucides, j'étais aussi près du dieu éternel que les doux et furieux mystiques. Et seulement ils avaient donné un autre nom à l'éternelle substance.
•Chacune de mes larmes roulait, lourde de ciel, sur les joues d'Eve. Et enfin doucement, commo du fond d'un exil où l'on était deux, . où l'on s'est cru seul, je l'appelais : Beauté I Beauté I Et elle, ainsi qu'on revient à la vie, me répondait par mon nom, du fond de l'ombre. ?]nsuite nos deux noms, volant d'ua,e bouche à l'autre, devenaient le baiser. Oh I toute la vie splendide de l'univers alors glissait dans ce baiser. Je la baisais sur la bour che et je croyais baiser la bouche de la nuit. Nos poitrines aspiraient l'espace et les étoi-
les. Je sentais tressaillir la terre à travers son flanc. Ma semence s'épandait comme le lait des étoiles.
divine, comme au bord d'un brasier sur une cime de neige on grelotterait jusqu'à la volupté. Est-ce que les saints, avec de pareilles ardeurs, n'espérèrent pas se fondre au sein embrasé des miséricordes ? Je n'étais pourtant qu'un simple homme de la nature, vivant sous les arbres, mais avec mon âme brandie comme ufle flamme, avec mes yeux ivres et lucides, j'étais aussi près du dieu éternel que les doux et furieux mystiques. Et seulement ils avaient donné un autre nom à l'éternelle substance.
•Chacune de mes larmes roulait, lourde de ciel, sur les joues d'Eve. Et enfin doucement, comme du fond d'un exil où l'on était deux, . où l'on s'est cru seul, je l'appelais : Beauté I Beauté ! Et elle, ainsi qu'on revient à la vie, me répondait par mon nom, du fond de l'ombre. Ensuite nos deux noms, volant d'uBL,e bouche à l'autre, devenaient le baiser. Ohl toute la vie splendide de l'univers alors glissait dans ce baiser. Je la baisais sur la bour che et je croyais baiser la bouche de la nuit. Nos poitrines aspiraient l'espace et les étoi-
les. Je sentais tressaillir la terre à travers son flanc. 3Ja semence s'épandait comme le lait des étoiles.
divine, comme au bord d'un brasier sur une cime de neige on grelotterait jusqu'à la volupté. Est-ce que les saints, avec de pareilles ardeurs, n'espérèrent pas se fondre au sein embrasé des miséricordes ? Je n'étais pourtant qu'un simple homme de la nature, vivant sous les arbres, mais avec mon âme brandie comme uile flamme, avec mes yeux ivres et lucides, j'étais aussi près du dieu éternel que les doux et furieux mystiques. Et seulement ils avaient donné un autre nom à l'éternelle substance.
•Chacune de mes larmes roulait, lourde de ciel, sur les joues d'Eve. Et enfin doucement, comme du fond d'un exil où Ton était deux, .
où l'on s'est cru seul, je l'appelais : Beauté ! Beauté! Et elle, ainsi qu'on revient à. la vie, me répondait par mon nom, du fond de l'ombre. Ensuite nos deux noms, volant d'UBL,e bouche à l'autre, devenaient le baiser. Ohl toute la vie splendide de Tunivers alors glissait dans ce baiser. Je la baisais sur la bour che et je croyais baiser la bouche de la nuit. Nos poitrines aspiraient l'espace et les étoi-
les. Je sentais tressaillir la terre à travers son flanc. Ma semence s'épandait comme le lait des étoiles.
Maintenant, aux premières heures du jour, j'allais avec Iléli sur le seuil. Tournant son visage vers le soleil, je lui joignais les mains et l'habituais àfilialeinenl révérer le Père glorieux. Déjà d'un souflle large il articulait les .^yllahes. Il ne buvait plus à la mamelle. Maïa le nourrissait de sa belle vie blanche. Ses jeunes dents, sous le retroussis du rire, étaient comme les pépins aux entrailles roses d'une grenade. Quand je le levais jusqu'à mes lèvres, il mordait l'or roux de ma barbe.
M(ii, i^rain à grain, je regardais à présent
se modeler et grandir la petite vie d'Abel comme j'avais regardé grandir la vie d'Eve et d'Héli. La croissance d'un ongle, l'affleurement d'une papille m'émerveillaient comme le prodige d'une naissance infiniment recommencée. L'enfant renaissait dans chacune des mailles souples et élastiques de sa peau de lumière et de soie. C'était la cellule originelle au tourbillon de la vie. Elle montait, elle levait comme le pain pour la faim de l'univers, insatiable de postérités. Et des siècles jouaient là sur les gazons avec les petites mains innocentes qui jetaient des gestes d'éternité vers l'ombre.
Les voyant ainsi tous deux dans leur beauté nue, je tressaillais d'un grand orgueil de mon corps, car eux et moi étions pareils dans la substance. Cependant c'était bien, ce corps qu'on m'avait appris à mépriser; toutes mes délices en venaient et il portait les rougeurs de la honte, comme les cinq doigts de la colère du Seigneur. Je ne pouvais le toucher avec mes mains sans que la caresse fleurît au bout de mes doigts. Il était pour moi l'amour et la vo-
lupté. 11 m'offrait de continus festins divins. Il était la table chargée de fruits frais et de gâteaux sucrés. 11 m'était proposé comme un abrégé des splendeurs et des rythmes du monde. Mes organes avaient la souplesse des tigres et.la grâce des brebis pour mieux servir à mes joies. Un fleuve courait dans mes artères. Aucun jardin n'avait de végétaux comparables aux anémones azurées et roses de mes trachées ni la mer de polybes aussi beaux que mes bronches ni le sel des cristaux plus rares que la forme de mes cellules. Pourtant il m'était interdit de m'aimer dans la force et la grâce de' ma nudité. Mes mains et mes pieds ne faisaient pas le mal en marchant et en portant les nourritures à mes dents. Mais voilà, au centre de ma vie était situé le signe par lequel je m'attestais moi-même un ouvrier d'éternité. L'arbre noueux des races était planté en travers de mes aînés. Et à cause de cela, j'étais la rougeur du péché. Oui, à cause de Tamour et de mon être physique, je restais réprouvé dans le délice intime de mes fibres, dans mon ardente et sensible
ABAM ET ÈVK 273
vitalité. Toute ma prédestination terrestre dardait en orgueil et eîi force à la surface de mon corps, ma' substance magnifiquement effluait en chaleur de volupté et de joie à mes papilles. Il n'y avait pas un duvet de ma peau qui ne frémît dans les aifres délicieuses de mes désirs. L'amour physique ruisselait de mes bras ouverts. Ma bouche se fondait comme une pulpe sous le feu des baisers.
Même le frôlement de la petite bouche enfantine, le vertige sacré de la paternité m'émouvaient physiquement aux sources profondes.
Et cette beauté divine de ma vie, on m'avait appris à la nier comme si par elle je n'étais pas une merveille consciente de la nature et un aspect vénérable de l'univers.
Toi, Héli, prolongement de mes racines à travers les siècles, tu iras nu aux fontaines, et t'admirant dans ta grâce, tu connaîtras que tu es un petit dieu. Toi aussi, Abel, fleur seconde de mon arbre, je te dédie au puissant, au glorieux, au splendide amour physique, père du globe. Et voilà votre père Adam et voici votre mère Eve. Nul de vous deux,
nous voyant danser dans les soirs de Tété avec des tuniques défaites, ne songera à nous reprocher notre nudité.
Latanaisie avait fleuri ; la colchique aux pâleurs d'améthyste darda du gazon'comme une petite âme malade ; et puis encore une fois ce fut l'hiver. J'avais fait la charrue. Comme un homme primitif je l'avais construite de bois solide et ensuite j'avais allumé la forge. Avec une manœuvre patiente et minutieuse, j'avais battu le fer sur l'enclume, lui donnant la forme aiguë et coupante d'une proue. Quand l'âne docile commença de traîner l'appareil à travers le champ, les arbres s'émurent comme à la vue d'un prodige. Sous la morsure du fer, la
terre violée se soulevait, bondissante et pleine declarneurs, et moi, les mains au mancheron, j'allais à grands pas, rayant de l'orient à Toccident, selon la courbe du soleil. Mon cri, au bout du premier sillon, monta plus haut que la colère du champ, car par mon savoir je m'étais égalé à Tart sacré de l'antique laboureur. J'étais l'époux ivre de vie qui blessa le flanc vierge de Tépouse. L'étendue tressaillit donc, sourde et profonde, sous mes pieds. Pendant trois jours je guidai en tous sens Tarau et ensuite, in'étant attelé fraternellement avec l'humble ami à la herse, j'égalisai Taire, nourrie dus l'octobre de bouses fraîches et de terreaux pourris. Èvel apporte à présent la graine vermeille. A larges enjambées égales, accordant ma marche à un rythme harmonieux, je pointerai droit devant moi par le champ, plongeant m(;s mains dans le semoir et les ouvrant, et arrivé à la limite, je reviendrai sur mes pas, marchant toujours comme le temps qui semé les heures. Ainsi faisant, la semence ruissela en pluie d'or de mes doigts et elle tombait au loin.
Or, un jour de la lin de Thiver, je m'enfonçai dans la foret. Avril verdissait la jeune pousse des feuilles et comme des gouttes de lait fleurissaient les primevères. Je revins alors à la maison, criant vers Eve comme Tannonciateur des mois : <« Le printemps, ô joie ! à pas blancs hVbas marchait par les chemins l » Le berger ainsi, après la fonte des neiges, s'en va vers la plaine et puis il ouvre les portes de TiHable et il mène le troupeau pâturer l'herbe nouvelle.
Ce fut l'année d'abondance. Le pain nom-
breusement leva dans Tépi. Le poids des
grappes courba les arbres. Et Maïa, ayant
connu l'amour du taureau, engendra. Il y eut
des brebis qui pâturèrent sous la garde du
bélier. J'avais posé mes ruches au cœur de la
bruyère* Cependant nous étions venus seuls
et dénués dans le bois, et maintenant les
grAces de la nature nous comblaient. Le lait
de Ja vie ruissela des mamelles divines. Et
la terre encore une fois nous avait payés en
bienfaits pour la bonne journée accomplie
dans la simplicité de la conscience. Toute
chose SOUS le ciel est infiniment secourable à celui qui, d'un cœur honnête et filial, .se soumet au devoir. La vache gonfle son pis, la brebis broute les fleurs et distille son lait d'amande, l'abeille donne son miel. Il ne faut à rhommc qu'un peu de sueur et d'amour afin que le champ germe et que la pomme se dore à la branche. Et Tair, le vent, le soleil font le reste. Moi, j'avais retourné le sillon, j'avais semé le seigle, j'avais planté des noyaux pour nos faims futures.
Les heures amenèrent des rites nouveaux.
Eve et moi avions dansé le premier jour devant les esprits sacrés du pain. Nous avions fêté ensemble les labours et les semailles. Des chants ailés voltigèrent autour du premier essaim bourdonnant des ruches. C'étaient là des cérémonies aimables et naïves comme au temps des pasteurs. Et un jour, m'égalant à la nature, je me mis à grefl'er les essences. Avec mon couteau je fendis donc l'aigrin ; j'insérai la pousse savoureuse; et je parlais bas à l'arbre, comme pendant un acte d'amour. Je dis : a Arbre, sois la sève et la
ADAM £T ÉVB 273
chair nuptiales. C'est pourquoi je te fais celte blessure.» Mes gestes se mouvaient religieux et précis. Mariant ainsi les vies vertes selon la loi de Thymen et du sacrifice, je fus intU mement avec Tûme de la terre. Et tout greffe est un symbole : il a la beauté du lingam; il s'assimile aux fructifications chez la créature. Comme Tépoux darde aux entrailles de la vierge, le rameau s'insinue aux lèvres déchirées de la plaie. Et j'appelai Eve et lui dis : « J'ai greffé ma vie sur la tienne. Je t'ai donné Héli et Abel. A présent vois, j'ai uni à cette tige sauvage une essence jeune et parfumée. » La solitude met au cœur d'étranges et solennelles paroles; tous les hommes ne peuvent les comprendre; mais les arbres et le ciel les entendent. Or, cette fois encore, ayant accompli cette chose simple et belle, nous célébrâmes révénement en dansant sur un mode naïf et joyeux. Nos jeux ainsi devinrent des rites : ils se rapportaient aux labeurs quotidiens, aux actes mémorables, au bienfait des destinées. Nous fêtions la vie comme le saint devoir proposé à tous les êtres. Et
278 ADAM ET ÉVK
chose SOUS le ciel est infiniment secourable à celui qui, d'un cœur honnête et filial, se soumet au devoir. La vache gonfle son pis, la brebis broute les fleurs et distille son lait d'amande, l'abeille donne son miel. Il ne faut à rhomme qu'un peu de sueur et d'amour afin que le champ germe et que la pomme se dore à la branche. Et l'air, le vent, le soleil l'ont le reste. Moi, j'avais retourné le sillon, j'avais semé le seigle, j'avais planté des noyaux pour nos faims futures.
Les heures amenèrent des rites nouveaux.
Eve et moi avions dansé le premier jour devant les esprits sacrés du pain. Nous avions fêté ensemble les labours et les semailles. Des chants ailés voltigèrent autour du premier essaim bourdonnant des ruches. C'étaient là des cérémonies aimables et naïves comme au temps des pasteurs. Et un jour, m'égalant à la nature, je me mis à grefl'er les essences. Avec mon couteau je fendis donc l'aigrin ; j'insérai la pousse savoureuse; et je parlais bas à l'arbre, comme pendant un acte d'amour. Je dis : a Arbre, sois la sève et la
chair nuptiales. C'est pourquoi je te fais celte blessure.» Mes gestes se mouvaient religieux et précis. Mariant ainsi les vies vertes selon la loi de l'hymen et du sacrifice, je fus intimement avec l'âme de la terre. Et tout greffe est un symbole : il a la beauté du lingam ; il s'assimile aux fructifications chez la créature. Comme l'époux darde aux entrailles de la vierge, le rameau s'insinue aux lèvres déchi- I rées de la plaie. Et j'appelai Eve et lui dis :
[ « J'ai greffé ma vie sur la tienne. Je t'ai donné
Héli et Abel. A présent vois, j'ai uni à cette tige sauvage une essence jeune et parfumée. » La solitude met au cœur d'étranges et solennelles paroles; tous les hommes ne peuvent les comprendre ; mais les arbres et le ciel les entendent. Or, cette fois encore, ayant accompli cette chose simple et belle, nous célébrâmes révénement en dansant sur un mode naïf et joyeux. Nos jeux ainsi devinrent des rites : ils se rapportaient aux labeurs quotidiens, aux actes mémorables, au bienfait des destinées. Nous fêtions la vie comme le saint devoir proposé à tous les êtres. Et
une harmonie merveilleuse mariait nos heures aux météores, h la germination et aux fruits. Le pain vient après moisson, la cuvée vient après la vendange, le repos suit les travaux du jour. Nous rendions grâces h la nature.
Eve eut la garde du feu et présida à la lessive, aux vétures et aux aliments. Une grâce royale magnifie Thumble geste qui file, guée le linge, fait le pain et sème la vie et toute chose est noble selon ce qui en dérive. Le cours de Tunivers est intéressé à Tordre et a riiarmoiûe de la maison. La flamme qui dore la pâte pétrie par de tranquilles mains s'égale au soleil blondissant les mûres moissons. Kt c'est pour la table blanche, en fête de graves et doux visages, que le printemps distille l'aronie laiteux de Tortie et du pissenlit, que Tété sucre le Cdîur frais de la framboise et que l'automne peint de vermillon la poire et la |)omm(î. Une bouche qui mange un fruit est aussi délicieuse que celle qui donne le baiser et tous les actes de la vie ont la beauté d'une religion et sont nécessai
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res à raccomplissement du monde. Je pensais : le jour où la nature et les destinées seront glorifiées par les hommes sensibles et clairvoyants, on ne bâtira plus d'églises et les bois, la plaine, les rivages de la mer seront la vraie maison du dieu éternel. Je récoltais la textile ortie, je la mettais rouir dans le fossé, je Técanguais. Ensuite Eve au carreau tissait le fil, solide et souple comme le chanvre ; et elle était la bonne servante, au sens droit de la vie.
Vers le temps qu'elle cessa d'allaiter Abel, nous allâmes un jour ensemble sous les arbres. La grive encore une fois avait chanté et je buvais la vie au sein qu'elle avait retiré de la bouche de l'enfant. Une nuit d'astres ruisselait à travers les branches dopouilléos. Tout le ciel palpitait de fièvre et d'héroïsme comme à l'approche d*une épiphanie. Un frisson immense nous enveloppa, venu des gouffres clairs. Yx, ayant levé la tête, je lui montrai au-dessus de nous les massifs et rugueux rameaux du luHre. Une criblure d'étoiles v roulait comme. la blé aux osiers tressés du van.
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une harmonie merveilleuse mariait nos heures aux météores, à la germination et aux fruits. Le pain vient après moisson, la cuvée vient après la vendange, le repos suit les travaux du jour. Nous rendions grâces à la
nature.
Eve eut la garde du feu et présida à la lessive, aux vôtures et aux aliments. Une grâce royale magnifie Thumble geste qui file , guée le linge, fait le pain et sème la vie et toute chose est noble selon ce qui en dérive. Le cours de Tunivers est intéressé à Tordre et à Tharmonie de la maison. La flamme qui dore la pâte pétrie par de tranquilles mains s'égale au soleil blondissant les mûres moissons. ¥A c'est pour la table blanche, en fête do graves et doux visages, que le printemps distille l'aronie laiteux de l'ortie et du pissenlit, que Tété sucre le cœur frais de la framboise et que l'automne peint de vermillon la poire et la i)onimc. Une bouche qui mange un fruit est aussi délicieuse que celle qui donne le baiser et tous les actes de la vie ont la beauté d'une religion et sont nécessai
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res à raccomplissement du monde. Je pensais : le jour où la nature et les destinées seront glorifiées par les hommes sensibles et clairvoyants, on ne bâtira plus d'églises et les bois, la plaine, les rivages de la mer seront la vraie maison du dieu éternel. Je récoltais la textile ortie, je la mettais rouir dans le fossé, je Técanguais. Ensuite Eve au carreau tissait le fil, solide et souple comme le chanvre; et elle était la bonne servante, au sens droit de la vie.
Vers le temps qu'elle cessa d'allaiter Abel, nous allâmes un jour ensemble sous les arbres. La grive encore une fois avait chante et je buvais la vie au sein qu'elle avait retiré de la bouche de l'enfant. Une nuit d'astres ruisselait à travers les branches dépouillées. Tout le ciel palpitait de lièvre et d'héroïsme comme â l'approche d'une épiphanie. Un frisson immense nous enveloppa, venu des gouffres clairs. ï^t, ayant levé la tête, je lui montrai au-dessus de nous les massifs et rugueux rameaux du luHre. Une criblure d'étoiles vroulait comme. le blé aux osiers tressés du van.
Et la courbe vertigineuse du ciel pantelait à travers ces vertèbres. Moi soudain alors, devant cette voûte nue de l'arbre tourbillonnant de lu vie lointaine des planètes, je vis naître une image. Je. dis étrangement à Eve : « Un squelette qui à travers ses côtes laisserait voir comme ce hêtre des semailles d'étoiles, ne serait-ce pas un symbole inouï de la chose périssable en nous et qui ressuscite dans rétornité des mondes? l.a mort n'est peut-être que l'ouverture prodigieuse du jour à travers l'arbre d'où l'es feuilles sont tombées. »
Une sensibilité surnaturelle à ce mot nous exalta tous deux : je crus voir s'ouvrir la vie infinie. Cependant je la serrais dans mes bras comme une petite chair qui va n'être plus qu'une ombre et s'évanouir. Nos Ames, dans le souffle bleu de la nuit, se cherchèrent à nos bouches. Je lui dis 1res bits : a Que celte heure divine, 6 amie, s'incarne iihmortellement! » Et nous aussi, à présent, comme les météores, nous palpitions de fièvre et d'héroïsme. La grande onde de vie passa tandis
que sur nous tombait la pluie d'étoiles. C'était la nuit même des Léonides : les constellations tournaient comme des roues ardentes ; des moissons fauchées de lys et de pervenches croulaient des jardins célestes. Il palpitait des agonies de mondes. Et Tâme d'une ancienne étoile sembla être descendue et renaître dans notre amoureuse substance vivifiée. L'enfant, engendrée de Theure sensible et divine, fut une fille et en mémoire de l'étoile, reçut le nom de Stella,
Et la caurbe vertigineuse du ciel pantelait à travers ces vertèbres. Moi soudain alors, devant cette voûte nue de l'arbre tourbillonnant de la vie lointaine des planètes, je vis naître une image. Jeudis étrangement à Eve :
« Un squelette qui à travers ses côtes laisserait voir comme ce hêtre des semailles d'étoiles, ne serait-ce pas un symbole inouï de la chose périssable en nous et qui ressuscite dans Téternité des mondes? La mort n'est peut-être que l'ouverture prodigieuse du jour à travers l'arbre d'où l'es feuilles sont tombées. »
Une sensibilité surnaturelle à ce mot nous exalta tous deux : je crus voir s'ouvrir la vie infinie. Cependant je la serrais dans mes bras comme une petite chair qui va n'être plus qu'une ombre et s'évanouir. Nos Ames, dans le souffle bleu de la nuit, se cherchèrent à nos bouches. Je lui dis très bas : <i Que celte heure divine, ô amie, s'incarne immortellement! » Et nous aussi, à présent, comme les météores, nous palpitions de fièvre et d'héroïsme. La grande onde de vie passa tandis
que sur nous tombait la pluie d'étoiles. C'était la nuit même des Léonides : les constellations tournaient comme des roues ardentes ; des moissons fauchées de lys et de pervenches croulaient des jardins célestes. Il palpitait des agonies de mondes. Et Pâme d'une ancienne étoile sembla êlre descendue et renaître dans notre amoureuse substance vivifiée. L'enfant, engendrée de l'heure sensible et divine, fut une fille et en mémoire de l'étoile, reçut le nom de Stella.
Èvel tu es la petite source limpide. Je me penche sur ta vie : elle est pleine de choses délicieuses comme les algues qui ondulent en chevelures. A tout instant il nait de toi des beautés et tu les ignores. Tes émois sont comme les bulles d'argent qui montent de Teau profonde et la source ne sait pas que tout le ciel tient dans un peu d'elle qui s'égoutte. Tu es mon pécher dans le vent avec des fruits d'or et de sang. Tu es mon églantier sauvage et à chaque geste de tes mains il fleurit une églantine.
J'étais Adam avec le tremblement de sa bouche, avec ses litanies d'amour extasié devant l'éclosion de la petite âme féminine.
Ohl cette vie d'Eve était un si extraordinaire prodige, dans sa fraîcheur vierge de petite essence, à côté de moi, le hêtre barbu I Chacun de ses cheveux était comme autant d'Èves souples et soyeuses, avec une âme enfant vivant et respirant comme Eve tout entière.
Et tous ses cheveux sensibles et fins comme le prolongement de ses fibres, est-ce que ce n'était pas là aussi les fibres d'une trame d'éternité comme le drap des berceaux et des suaires de tout temps avant elle ? Mon Dieu 1 ces cheveux dans mes mains et toute cette vie profonde d'Eve avec ses genoux et ses petites mamelles et son cher amour secret au creux de ma main comme si, étant au bord d'un fleuve, je puisais avec mes doigts un peu d'eau pour ma soif et que dans cette gorgée d'eau s'amassât toute la durée de la vie du fleuve I Et encore cette chair d'Eve aux renaissances infinies comme la lune et les mois, fraîche et mobile autant que les
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fontaines, savoureuse et brillante à l'égal des fruits d'un verger et des fleurs d'un jardin l Et l'odeur de vin et de phosphore montée de ses aisselles comme quand un homme s'en va vers la cuvée et aspire le moût des raisins foulés! Elle était nue auprès de moi comme ma propre substance divisée, avec l'offre de son corps, avec le sacrifice toujours prêt de son amour, et moi continuellement je l'appelais ma vie. Et Eve était bien la vie comme la terre, les fontaines et les oiseaux. Elle faisait toute chose spontanément comme va la rivière, comme souffle le vent et comme il naît un fruit sucré à l'espalier. Elle était la vie de la nature avec le silence de ses végétaux, avec la grâce bondissante des écureuils et des chèvres, avec tout le mystère obscur et primordial qui fait que les rythmes du monde s'abrègent dans un grain de pous-.
sière animée qui ne le sait pas.
Oh! elle demeurait si merveilleusement la petite chose primitive et divinement animale comme une pousse simple et franche au jardin de la vie! Une volonté au fond de nous
veut pour nous et tout ce qu'on a délibéré de faire ne nous met pas; plus près du but.
Eve, dans le moment où elle concevait de faire quelque chose, Taccomplissait. Son idée jaillissait déjà réalisée des profondeurs de sa vie. Elle était la fraîcheur du sentiment dans sa spontanéité native et elle s'étonnait toujours d'avoir agi sans paraître y avoir pensé. Personne n'a appris au ruisseau son chemin :
il descend de la montagne: il n*a pas besoin de s'écouter et il se répand dans la plaine; Et moi, la voyant vivre de sa vie mobile et naturelle, je pensais : Toute chose que tu feras spontanément est un acte d'amour comme de prendre femme et de procréer un enfant. Malheur à celui qui, ayant le désir de faire une chose belle et juste, réfléchit! Il est sur le seuil de sa maison et tout à coup le vent ferme la porte et un autre homme est entré. Le héros est celui qui ne retourne pas la tête. Et Eve ainsi me donnait la bonne leçon.
Cependant, si j'avais dit ces choses devant les autres hommes ou simplement loué l'ai-
mable innocence d'Eve, on m'eût montré au doigt par les rues comme un fou. Il y a toujours un fou comme moi qui sort de la forêt et celui-là va par la plaine en jouant sur la flûte des airs naïfs, et près du puits les vieilles femmes et les jeunes hommes le regardent passer en se moquant. Les petits oiseaux sont touchés de sa mélodie; il charme les agneaux et même le taureau cesse de gratter en mugissant le sol avec son sabot.
Mais il n'est pas entendu des gens des hameaux. Or, après longtemps, il repasse près du puits et des hommes nouveaux sont là maintenant, jouant les mêmes airs naïfs sur la flûte, car ni un grain de blé ni le son d'une bouche ne se perdent et seulement il faut attendre. Il viendra un jour où on s'apercevra que la bergère qui file sa quenouille en menant paître le troupeau est plus près de la beauté que les princesses.
Eve, comme la bergère, filait le lin de mes jours; elle menait ma joie danser au soleil; et elle portait dans ses bras le petit agneau nouveau-né. Je mirais ma vie dans la petite
source au fond d'elle. C'était la source même de Têtre, toute claire et fraîche comme au matin du monde; c'était la grâce ingénue de la petite femme-enfant d'Éden. J'y voyais se refléter Dieu comme à travers les arbres et le ruisseau. La femme, dans Tordre de l'univers, est la gardienne très pure de la vie instinctive et originelle et l'instinct est autant au-dessus de la réflexion que le ciel est audessus de la terre. Elle ne cesse pas d'être la beauté sainte de la douce créature animale qui se livre au baiser et enfante. Elle a la mamelle et la toison par symbole de sa destinée. Chaque fossette de sa peau est une coupe où boit Tamour maie et elle a le cri innocent du faon et la clameur terrible de la lionne.
Nos plaisirs étaient candides et simples comme chez les pasteurs. Nous dansions dans le soir sur les gazons. Ou bien j'embouchais les pipeaux et elle dansait avec Héli. Déjà Tenfant avec grâce tournait ses pieds en rond; il obéissait au rythme des sons; et
Eve et lui, dans l'heure suave, en levant et
abaissant leurs pieds blancs, foulaient les Heurs, comme en une image des vendanges.
Il était nu; une souple tunique volait autour d'elle; et pareils à des grappes tombées des corbeilles, Abel et Stella dormaient sur rherbe,dansle ventde leur danse. Attendris par la mélodie, l'âne et la vache gravement arrivaient l'un et l'autre, d'une langue fraternelle se léchaient à travers le poil épais. Ces allégresses champêtres s'accordaient au silencieux paysage, aux clartés naissantes de la lune, aux molles langueurs d'une nuit d'été. Et Eve ni moi ne nous cachions notre désir. Elle venait sous les arbres et elle me prodiguait son bel amour charnel. Elle me donnait sa chère substance lascive, la pulpe et le moût ardents de son corps. La chair ingénue s'unit à la chair dans une si ineffable communion que c'est comme le partage à deux du pain de la vie et qu'il vient aux lèvres un petit spasme éperdu où bégaie et tressaille toute l'humanité enfantine du monde. Moi alors je croyais connaître le sens profond du mystère d'hymen; je versais la
vie comme un sacrifice surhumain. "C'était l'agonie divine dans la douleur et la volupté, comme si vraiment je m'immolais dans 1b don de ma force et de mon sang mâle. Un effrayant vertige d'éternité, passait, toute la durée des races dans une seconde mortelle et délicieuse entre deux abîmes. Et j'avais cessé de vivre; elle me tenait expiré au creux de sa molle et chaude poitrine. Et ensuite lentement je renaissais de la mort comme après l'amour il vient un petit enfant. Amour I Amour! es-tu autre chose, que le passage de la mort à la vie et Tinfinie renaissance?
Je ne finissais pas de désirer Eve et sitôt que le nourrisson quittait son lait, elle aussi était reprise du goût de l'amour et me donnait ses beaux seins. gonflés. Nous n'étions jamais las de nous aimer. L'aurore et les nuits étaient une fête autour de ses grâces. Je venais comme un jeune roi et m'enveloppais du manteau somptueux de ses cheveux. Une fois, comme Héli et Abelet Stella aussi étaient avec nous, elle déroula cette toison d'or et de soie, et de larges gouttes de pluie crépitaient
# 292 ADAM ET PllVE
sur le sol; nous étions sous ses cheveux comme sous une tente. Oh l je chérissais si follement la nuit ardente de sa chevelure !
Elle s'épanchait du Ilot d'un fleuve vermeil. Elle annelait de colliers lourds et souples mes bras et mon cou ; je prenais leurs torsades dans mes mains, je les déployais, regardant au travers, comme de dessous le feuillage d'un arbre, le soleil fil à fil se mailler au sang écarlatede leur trame. Et j'étais là, avec mon souffle court, contre le battement de sa vie à petits coups, contre la stillation mélodieuse de ses sèves profondes et l'odeur de fruit de sa chair, comme un homme ivre qui boit le vin à la bonde.
Son amour toujours me donnait la sensation presque religieuse de vivre en ellel'ame môme de la terre dans une grande durée de temps.
J'étais comme le cœur gonflé des arbres sous la pluie, comme le feu et la sève des terreaux, comme le sang rouge des métaux. J'étais moimême un peu de terre sensibilisée, devenue la fluide conscience de l'univers, comme la claire vitre qui reflète l'aube est faite de sable
et de chaux. Oui, cela, je l'éprouvais avec un grand tressaillement de toute la vie en moi.
Quand je baisais Eve sur les yeux, je baisais la beautédujour, les ondes vermeilles du vent, le frisson vert des feuilles qui s'y miraient. Son souffle était Tair des bois, l'arôme des fleurs et des fruits mêlés à la chaleur de son corps. Cependant je n'aurais pu dire pourquoi sa substance à elle et à moi m'apparaissait la même que celle de la terre et des végétaux. Etant nus dans la nature, nous étions près d'elle au point qu'elle et nous formions une même chose de vie. Nous ne savions que cela.
Eve me suivait sous les ramures. Celui qui aime dans l'ombre morte de l'alcôve a l'air honteux de lui-même comme s1l violait les divins abandons de l'amour. Mais nous qui aimions parmi les oiseaux, dans les murmures de la forêt, nous étions là sous le regard de Dieu, comme les êtres originels, très purs.
Mon cœur prolongeait le battement du cœur de la terre. Il pleuvait sur nos fronts d'odorantes neiges de fleurs. La lumière était comme notre âme et notre vie irradiées et flottantes
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autour de nous, mariées trèshaut auxassomptions, aux chaleurs fécondes du monde. Doucement la vache et Tâne venaient à nous par les chemins verts ; et ils ne se détournaient pas, connaissant aussi le simple amour. Au bord des gazons jouait l'émoi agile des familles.
L'aboi des chiens ne troublait plus le 1 pin naïf assis sur ses reins dans la clairière. Euxmêmes semblèrent être revenus à la bienveillance. Et, ayant fait le serment de ne plus verser le sang, j'en étais payé par la confiance des humbles faunes. Toute vie est divine, avec les mômes souffrances et les mrmes joies physiques et la mamelle des mères allaite pareillement le petit des bêtes et l'enfant. Aux heures fraîches du matin, des chevreuils s'avançaient jusqu'aux seuils; Eve leur jetait la provende. Ensuite ils regagnaient le fourré profond. En chantant et semant devant elle du pain, elle charmait aussi les oiseaux.
Les œufs, le fromage, le pain, les fruits, les salades nous composaient des nourritures délicieuses comme nos faims. Elles nous donnaient le sentiment d'être en communion avec
la nature. C'est pour nous que fleurissaient le pommier, le prunellier, l'églantier et l'épinevinette, et après la fleur il venait aux rameaux des rondeurs écarlates aux jus frais. De la bouche à la bouche nous nous passions leur chair fondante. J*aimais leur goût à ses lèvres : il se mêlait à l'odeur et au goût de sa vie ; et les enfants comme nous fraternellement mordaient aux mêmes fruits. Pour avoir obéi au vœu de la nature, il nous fut donné de goûter une vie légère et harmonieuse qui nous était restée inconnue au temps où nous vivions encore dans un état de fureur sauvage. Les impulsions violentes s'atténuèrent, l'âcreté du sang se lénifia ; et vivant en paix avec nous-mêmes et les bêtes autour de nous, nous jouissions de sensations innocentes et heureuses.
Un homme apparut. Un homme entra dans Eden. Il était beau et jeune. Pourquoi n'éprouvai-je pas le même sentiment que lorsque le vieillard franchit les limites du bois? J'ai regardé Eve : elle n'était pas troublée et cependant elle le considérait avec attention. Voilà, nous savions maintenant apprécier un homme pour ce qu'il vaut et non pour ce qu'il paraît représenter. Un port altier, une démarche pompeuse sont peu de chose à côté de l'homme personnel qui règle ses pas et ses attitudes selon les mouvements intimes de sa
vie. Ce jeune homme savait des arts magnifiques : il avait bâti avec ses frères de puissantes écluses; toute la mer fut retenue derrière des portes de fer, et ensuite celles-ci s'étaient ouvertes et la mer était entrée, pacifique. Il prit ainsi une beauté qui relevait parmi la masse des êtres. Je l'ai admiré, il me parut naturel qu'Eve l'admirât comme moi.
Et nous lui avons fait place au foyer : il a bu l'eau de la source, il a mangé de nos fruits; et par moments lui aussi regardait Eve avec des yeux francs. Il nous témoigna ainsi qu'il écoutait la nature. Autrefois je me serais offensé de l'ardeur et de la spontanéité de ce sentiment. Les civilisés des villes sont troublés d'acres ferments; les nourritures sanglantes et les alcools les tourmentent de vertiges. Ils infligent à la femme l'outrage d'un regard par lequel déjà, avant qu'elle se soit abandonnée, ils la possèdent. Ceux-là pénètrent dans l'amour d'une femme comme le chasseur dans le hallier. Oui, alors j'aurais repoussé de mon toit l'homme qui eût été touché par les
grâces de ma chère Eve, le soupçonnant im-
pur à l'égal de moi-môme. Le bel étranger, en admirant Eve, m'apprît à la trouver plus belle moi-même. Je n'avais pas le droit d'en prendre ombrage, car un paysage appartient à toutes les âmes sensibles; et la femme aussi est un paysage vivant sur lequel se lève et se couche la beauté.
Eve regardait donc cet homme avec sympathie, lui trouvant un charme encore inconnu, et elle avait défait son corsage; elle ne s'apercevait pas que sa gorge était nue tandis qu'elle allaitait, sur la fleur divine de sa vie, notre dernier enfant. C'était pendant une après-midi de Tété. Les jeunes taures mugissaient sous les berceaux verts. D'aimables brebis paissaient près des seuils. Et il y eut cette année-là, une telle floraison aux églantiers que leurs cœurs à mesure repoussaient sous la dent des chevreaux. Le soir tomba; l'iiomme s'en alla aux dernières clartés. Nous lui avions offert de passer la nuit sous notre toit. Mais il disait qu'il avait à faire là-bas auxhameaux.il regarda une dernière foisftve.
Et moi, avec les chiens, je l'accompagnai jus* qu'à la lisière.
Des mois s'écoulèrent ; nous parlions quelquefois de celui qui était parti. Eve me dit : « Sois sûr qu'il reviendra. » Je ne savais pas pourquoi elle me disait cela. Le bois était si éloigné des maisons qu'il me paraissait plutôt naturel qu'il passât son chemin sans retourner la tête. Or, comme elle l'avait pensé, l'homme un matin revint. C'était le printemps. Les mères du troupeau avaient mis bas leurs portées. Des agneaux bondissaient vers la jeune herbe fleurie. Il sembla qu'un attrait mystérieux l'eût ramené. Il me serra les mains avec une fraternité émue. Ses yeux étaient humides. Il me dit : « Je suis venu. Il y a ici une odeur de vie loyale qui me fait du bien.
J'arrive de la mer; j'ai quitté un grand port; nous avons avec les miens creusé des canaux nouveaux. En travaillant, je croyais revoir vos clairs visages. Je n'ai pas autre chose à vous dire. » Il souriait et comme l'autre fois je le conviai à s'asseoir à notre table. Il ne regardait plus Eve avec les mêmes prunelles tranquilles. Et ce jour-là, Eve n'a pas ouvert son corsage devant l'étranger-; elle s'est dé-
pur à l'égal de moi-même. Le bel étranger, en admirant Eve, m'apprit à la trouver plus belle moi-même. Je n'avais pas le droit d'en prendreombrage,carun paysage appartient àtoutes les âmes sensibles; et la femme aussi est un paysage vivant sur lequel se lève et se couche la beauté.
Eve regardait donc cet homme avec sympathie, lui trouvant un charme encore inconnu, et elle avait défait son corsage; elle ne s'apercevait pas que sa gorge était nue tandis qu'elle allaitait, sur la fleur divine de sa vie, notre dernier enfant. C'était pendant une après-midi de l'été. Les jeunes taures mugissaient sous les berceaux verts. D'aimables brebis paissaient près des seuils. Et il y eut cette année-là, une telle floraison aux églantiers que leurs cœurs à mesure repoussaient sous la dent des chevreaux. Le soir tomba; l'homme s'en alla aux dernières clartés. Nous lai avions offert de passer la nuit sous notre toit. Mais il disait qu'il avait à faire là-bas auxhameaux.il regarda une dernière fois Eve.
Et moi, avec les chiens, je l'accompagnai jusqu'à la lisière.
Des mois s'écoulèrent ; nous parlions quelquefois de celui qui était parti. Eve me dit : « Sois sûr qu'il reviendra. » Je ne savais pas pourquoi elle me disait cela. Le bois était si éloigné des maisons qu'il me paraissait plutôt naturel qu'il passât son chemin sans retourner la tête. Or, comme elle l'avait pensé, l'homme un matin revint. C'était le printemps. Les mères du troupeau avaient mis bas leurs portées. Des agneaux bondissaient vers la jeune herbe fleurie. Il sembla qu'un attrait mystérieux l'eût ramené. Il me serra les mains avec une fraternité émue. Ses yeux étaient humides. Il me dit : « Je suis venu. Il y a ici une odeur de vie loyale qui me fait du bien.
J'arrive de la mer; j'ai quitté un grand port; nous avons avec les miens creusé des canaux nouveaux. En travaillant, je croyais revoir vos clairs visages. Je n'ai pas autre chose à vous dire. » Il souriait et comme l'autre fois je le conviai à s'asseoir à notre table. Il ne regardait plus Eve avec les mêmes prunelles tranquilles. Et ce jour-là, Eve n'a pas ouvert son corsage devant l'étranger-; elle s'est dé-
tournée pour donner son lait à Tenfant. Cependant aucune ombre ne voilait ses beaux yeux ingénus et limpides. Lliomme s'est levé vers le soir. Il m'a pressé de nouveau les mains, il m'a dit : «c Je voudrais mériter à mon tour le bonheur qui règne dans cette maison. »Êve alors a fait avec nous un pas vers le bois ; elle a cueilli une touffe verte et la lui a donnée, disant : «c Les roses n'ont pas encore fleuri. » Mon Dieu, c'était là, après tout, une simple parole, une parole franche et spontanée. Pourtant j'en souffris comme si elle eût eu un sens qui me restait caché. Je vis que cet homme dans ce moment hésita avec cette touffe verte dans les mains. Sa poitrine se gonfla; il regarda Eve et ensuite il regarda le rameau.
Oh! il était droit et loyal, je n'en doutai pas, mais lui aussi à présent cherchait au fond de cette vie verte de la sève un sens secret et il ne savait plus s'il devait s'en aller. Il demeurait donc là tourmenté de regret et d'espoir, me regardant tristement moi-même. Et puis il eut tout à coup des yeux hardis et clairs, il dit^.cn riant à Eve : « Kh bien, je repasserai
voir si les roses ont fleuri. » Ensuite il se mit à marcher à grands pas devant lui, nous jetant de loin un adieu sonore; et il n'avait plus osé presser entre les siennes mes mains fraternelles.
Elle et moi, après son départ, demeurâmes donc seuls sous les arbres. « L'enfant n'était pas encore endormi, me dit-elle. Laisse-moi partir la première. Toi, reste un peu de temps encore dans cette nuit pleine d'étoiles. ))Elle sembla vouloir me fuir; sa voix n'était plus la même ; et déjà elle courait d'un pas léger vers la maison. Mais voici, maintenant elle revenait vers moi et elle ne parlait pas ; elle me prit la main et nous marchions l'un près de l'autre, avec nos âmes obscures. Je sentis qu'elle n'avait rien à me cacher et cependant elle n'osa tout de suite m'ouvrir sa peine. Il y eut un long silence ; les odeurs étaient fraîches et jeunes; la terre mollement respirait avec dos froissements doux de feuilles, avec de sourdes rumeurs amoureuses dans les nids.
Et puis soudain elle s'arrêta, elle me dit, daji)s un grand trouble : « Vois-tu, il ne faut
j)as que cet homme revienne encore f » Je l'avais prise contre moi; elle tremblait dans ma poitrine; et elle ne m'avait rien dit autre chose. Mais moi avec des mainstendres je relevai son visage et regardai profondément dans ses yeux. Et je lui dis : a Si tu crois que cet homme te comblerait mieux que je ne l'ai fait, dis-le moi franchement. Je saurai alors si je dois vivre encore ici avec toi. » Aussitôt SCS yeux s'épanchèrent; elle pleurait du large Ilot des pluies orageuses; et tout en pleurant, elle fixait un regard brillant sur moi. « ami, fit-elle, je puis bien te le dire à présent. J'ai senti en moi un mouvement comme quand tu es venu le premier jour. Ne trouves-tu pas qu'il estbeau?Il estbeau comme un fruit par dessus la haie et cependant toi, tu es pour moi le verger rempli des fruits les plus suaves. » Elle se pendait à mon cou ; son geste me priait de la défendre contre elle-même. Elle me demanda anxieusement si cet homme n'était pas le plus beau des hommes, espérant peut-être que je lui répondrais avec colère que j'étais aussi beau que lui. Elle ne pa-
raissait pas craindre ma colère, elle avait plutôt confiance dans mon aniQur. « Toute femme, lui.dis-je, eût été frappée de la beauté de cet homme. Il a la force et la tranquille assurance d'un homme selon la nature. «Elle ferma les yeux ; sa pensée au loin s'en alla par les herbes foulées, sur les pas de ce jeune héros. « 11 m'eût prise comme toi! Oh! j'aurais connu le goût de sa bouche ! » soupirat-elle. Et je vis qu'elle le regrettait. L'heure nocturne endormit son courage. Elle ploya lasse et sanglotante entre mes bras. AJoi alors je lui donnai secrèlement raison de m'avoir parlé avec sincérité. Elle avait désiré l'amour de l'étranger avec Tardeur jeune de son liane ; et ce mouvement était sacré comme tous les mouvements de la nature. Il était né dans l'innocence de sa chair. Celle-ci a sa vie comme Tcune a la sienne. « Voici ma bouche, lui dis -je en lui prenant les lèvres entre les miennes. Vois à présent laquelle des deux tu préfères, de celle qui t'est connue ou de l'autre vers qui se soulève ton désir. » Je l'aimais très miséricordieusement, sans nulle ran
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cune. Elle reçut mon baiser et ses yeux restaient fixés vers la partie du bois par laquelle il était parti. <x Ohî dit-elle, il m'eût embrassée autrement que toi ! Il m'eût fait connaître un autre plaisir ! » Comment me serais-je fâché puisqu'elle m'exprimait là une vérité touchante selon le vœu des êtres comme on aime boire Teau à une autre source, comme on préfère cueillir une pomme à Tarbre duquel on n'a pas encore mangé? Je soufflai sur ses yeux et elle eut l'air de s'éveiller d'un songe. « Eve, lui dis-je, je vais te parler à mon tour sincèrement. Si tu crois que ton bonheur est là où va cet homme, suis-le. Mais réfléchis que de même que plus aucun autre homme n'aura ce que tu m'as donné, tu ne pourras plus me rendre ensuite, si ton amour changeait, ce que celui qui viendra après moi m'aura pris.» Elle palpita longuement; elle était comme une petite eau dont le courant se froisse contre un obstacle. Et un peu de temps se passa, je souffris là une grande peine. Cependant je ne fis rien qui pût peser sur sa décision. Si elle m'eût dit : a Je mettrai
mon pas dans les herbes que son pas a foulées, » je l'aurais laissée partir. Ensuite j'aurais éclaté en sanglots ou peut-être j'aurais couru après elle dans la plaine. Mais elle avança son visage vers le mien et me dit :
a Vois, je pleure et je ris parce qu'à présent je suis entre toi et lui et cependant tu as prononcé là une parole sage. Tu as fait appel à mon âme libre ; tu ne m'as pas traitée en enfant malade. En te revenant, j'ai le sentiment de te revenir par ma seule volonté. » Ainsi je compris qu'il lui était venu une vie personnelle. En allant vers l'étranger, elle eût fait • preuve d'une àme libre ; mais elle préféra demeurer avec moi et cela aussi attesta qu'elle avait maintenant la possession d'elle-même.
Elle n'était pas plus belle en acceptant de continuer l'existence avec moi qu'elle ne l'eût été en la recommençant avec un autre. La Beauté ne peut varier selon la raison qui la manifeste et seulement elle s'égale à ellemême, dans l'accord de la volonté avec la loi naturelle. IMais si au lieu de se réaliser, Eve eût obéi à ce qu'on appelle chez les hommes
le devoir et qui est la négation de la conscience, peut-être alors j'aurais eu le droit de la mépriser à cause de sa double imposture.
Elle me fût restée bien plus sacrée en suivant- un autre homme aimé.
Oh! comme à présent elle se roulait dans mes brasl Elle m'appartenait de toute sa volonté; la mienne ne comptait pas dans l'abandon que pour la seconde fois elle me faisait librement de sa vie. Ses petites mamelles s'offrirent comme si jamais cet homme n'était venu, comme si avant ce temps je ne les eusse point encore pressées sous mes lôvres. Elles me disaient : « Vois, nous sommes vierges ; aucun homme encore n'a effleuré nos. boutons roses et l'enfant n'en a pas exprimé le lait. » Ses cheveux aussi m'entourèrent comme s'ils prenaient leur part de l'acte conscient où elle voulut se rendre à moi. Ils avaient la beauté animée et vivante de son désir; une âmeét^it descendue jusque dans le plus jeune et le plus léger des duvets de sa nuque. « chère Eve, lui dis-je en l'entraînant, viens là-bas où il y a plus d'ombre et où le rossignol a chanté.
Il manquait quelque chose à notre bonheur et à présent tu me Tas donné. Je crois que je ne te connaissais pas encore. » Elle n'avait plus son rire de petite chèvre, elle était sérieuse comme si elle rentrait après une absence; et moi je lui avais ouvert la barrière; et elle n'était pas partie. Eve! Eve, viens làbas. Et je rentraînais toujours un peu plus comme un moissonneur tire, après lui dans le soir la gerbe avec laquelle il fera son pain. « Oh! fit-elle, il y a encore trop de jour, ami. Il ne faut pas que tu voies la couleur de mon visage. Attends que tout le jour soit parti et qu'il n'y ait plus que la pâleur des étoiles. » Elle ressembla à une autre femme venue avec une ame neuve et secrète. Je me penchai sur elle, j'aurais voulu voir ses yeux; mais elle cachait son visage avec sa main. Je sus ainsi qu'elle avait rougi, elle qui ignora la rougeur dans le temps qu'elle me dit son désir pour Tétranger. Croyant qu'elle avait honte à présent à cause de sa faiblesse pour cet homme, je lui dis : « Eve, mon Eve délicieuse, moi aussi, quand tu passas avec tes compagnes, je
les regardâmes trouvant désirableset belles.» Aussitôt elle tressaillit; elle me regarda dans la nuit avec des yeux tristes. « Ohl fit-elle, Tas-tu fait vraiment? L'as-tu fait comme tu dis? » Elle ne me dit pas : « Si maintenant encore tu les trouves belles et plus désirables que moi, va les rejoindre. » Doucement je répondis : «Oui, Eve, je l'ai fait comme j'ai dit, et ensuite je t'ai emmenée; et je ne savais plus, que des femmes avaient ri en me regardant. »
Les botes commencèrent à sortir des ombres, car la nuit était tombée, et je la pris dans son amour sous les arbres. La grande onde passa; n :us nous connûmes comme le premier jour.
Et ce soir-là, un petit enfant encore une fois cria en nous à travers la grande douleur divine.
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Aies mains avaient semé la vie. J'avais lebati mon toit. Et la maison se fait avec l'écorce et l'aubier, avec l'eau, le l'eu et la terre. Elle vit et grandit comme une allégorie de nous-mêmes, parmi la substance éternelle.
Et rhomme qui édifie sa maison et cultive son champ est plus près de la vérité que celui qui a recours au travail d'autrui. Celui-là seul connaît le prix et la beauté de la vie.
Nous étions venus farouches et ingénus dans la forêt et à présent la terre levait; abondamment elle nous procurait les céréales, les
fraîches laitues, les tubercules riches en pulpe. Ue hi vache était 116 le troupeau ])aissant dans la savane. Avec du sable, dos cendres végétales et (les coquilles réduites en pâte et Vitrifiées djins Tardent creuset, j'avais fait le verre qui combla le vide des fenfîtres et éclaira la joie des chambres.
Kve et moi avions été humbles et soumis devant la nature; nous n'avions pas fait couler l'eau là où croissent les chênes ni dérangé l'ordre immuable; et elle avait travaillé pour nous. Là-bas grondait la tragique souffrance des villes. D'horribles clameurs déchiraientles horizons fumants. Il y avait là-bas des hommes qui croyaient connaître la joiel II y avait là-bas des hommes si malheureux I Mon Dieu !
que ce temps est loin f Je t'assure, beauté, ce n'est plus là qu'un souvenir. Kn délaissant le mensonge et retournant à la nature, nous avons connu les sentiments purs tels qu'ils sont enseignés par le troupeau, les doux animaux errants et l'évangile des arbres. Une simple éi)ouse nux yeux fniis, par la vertu de ses gestes constants et harmonieux, m'a
appris la sagesse et la force. Tout le mal vient (le n'être l'un pour Tautre que des apparences et nous avions été nus devant Taube.
Comme rhomme antique, j'avais aimé le bois d'abord parce qu*il nie donnait Irombrage et les fruits. Ensuite les oiseaux et les feuillages m'avaient révolé les secrets merveilleux ; nous avions perçu le sens de la vie, et Kve et moi ainsi retrouvâmes la vraie conscience. Chaque ibis que j'étais dans le doute ou la peine d'une chose, j'allais devant moi selon la parole du vieillard et je me tournais vers les arbres. La maison était belle d'innocence et de pampres, avec des portiques fleuris sous la courbe de Tarc-en-ciel. D'incessantes fêtes nous étaient ollertesparle silence, la germination et le retour harmonieux des heures. Nos rites célébraient les bienfaits du pain, du lait, du miel et des fruits, I/anif, le nid, la rucha étaient pour nous comme les symboles du monde. Nous ne cessions pas d'être d'humbles serviteurs de la terre, agenouillés devant le miracle de la vie et sans orgueil.
Le probe laboureur connaît les richesses
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que ne procure pas l'argent. Il se lève dans Tor et la pourpre; Torient et Toccident sont le ruissellement do ses joyaux. ToutTunivers se rellète dans le ruisseau oii il étanche sa soif. Et ni Téclat des argenteries ni le faste des lambris ne peuvent ajouter à sa faim. Sa table est dressée devant la nature; il contemple la beauté du ciel et des montagnes; il croit se nourrir de leur lumière en goûtant d'un fruit, d'un légume ou d'une fraîche mie de pain. Les bromes toniques le saturent de santé et de joie mieux que les obscures thérapeutiques.
Un jour viendra où chacun possédera son champ et comme moi sans liAte bâtira son toit arqué à l'égal du bomf et du berceau.
L'homme alors comprendra le sens de la porle et de la fenétrcî et de la prairie près de la maison.
Les ans coururent, les paraboles célestes s'accomplirent. Nous ne comptions plus l'Age des brtes du troupeau aux lignes en cercles de leurs cornes. Peut-(Hre nous étions de très anciennes créatures. Je ne savais plus
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quand elle était venue dans la foret ; j'avais oublié qu'en ce temps moi-même j'arrivais des villes. Nous avions toujours été là; nous y étions venus comme de petits enfants aux jours jeunes du monde. Voilà bien les grés et. les basaltes des planètes, blocs d'éternité aux mêmes trous clairs du ciel. Il v a des milliards d'années que le jour se lève sur ce coin do nature oii ont poussé les cbênes. Et tu as Tàge de la terre, Eve; tu es toujours le même symbole des petites mains maternelles pressant tes seins pour en faire jaillir le lait. Voilà, oui, nous vivions dans le bois un grand songe de vie.
1/automne répand ses corbeilles d'or et puis rhiyer comble la grange. I/hiver et Tautomne, dans Tordre du monde, ont une beauté égale au printemps et à Tété. Eve était pour moi le prodige barmonieux des saisons. Elle venait à moi, les mains pleines de sa vie, avec les Heurs et les fruits et elle attendait tranquillement riiiver. (Chacune de ses heures se rajeunissait de toutes ses heures vécues. Elle
eut des grâces belles et graves sous nos ans
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d'amour comme des guirlandes de myrtes verts. Elle dansait comme une petite vierge sur les pelouses au son de mes pipeaux et elle avait le visage clair des jours jeunes de ma joie. Il n'y eut qu'un peu plus de lumière dans ses yeux, une lumière plus haute comme à mesure que le midi ruisselle. Il n'y eut que des formes plus onctueuses autour de la fine épine de sa vie. Deux fois le jour, à l'aube et au crépuscule, nous partions nous baigner au ruisseau ; de la lumière s'égouttait de ses hanches ; toute l'eau était rose du frisson de sa chair. Mais moi, avec ma peau velue et rousse sous le ciel matinal, j'étais encore la sombre nuit attardée quand elle, dans le soir des arbres, déjà s'annonçait là belle aurore venue à petits pas. Le vent ensuite séchait notre nudité fraîche sous les arbres.
Nos corps étaient légers d'éternité comme la source et le bois. Kt Eve ne cessait pas d'être la petite femme enfant, mobile et spontauée, la divine créature originelle qui aimait et enfantait comme la terre. La fraise des bois se fanait et elle renaissait aux pointes de sa
mamelle. Elle me demandait comme au premier jour: « Me trouves-tu désirable? » Le temps venu, je lui disais : « Chère femme, la grive a chanté. » Elle mettait au monde les races comme moi j'ensemençais mon champ, et après l'enfant, à mon tour je buvais la vie à son sein.
Or notre désir neuf fois encore enfanta.
Nous eûmes ainsi, par analogie avec les mois de Tannée, neuf fils et trois filles; et ceux-là étaient les mois magnifiques du soleil, des semailles et de la charrue, celles-ci furent les mois des grâces intimes et familiales, du rouet, des anniversaires dans lacalmô maison sous la neige. A chaque enfant je plantais une essence vive en signe de dédicace; elle portait un nom aux chères promesses; toutes ensemble formèrent la petite forêt de la vie dans la grande forêt des arbres. Et comme Eve et moi, égaux et candides dans la substance, ensemble les filles et les garçons s'ondoyaient aux fontaines et ne s'apercevaient pas nus. Après le travail, ils nouaient des rondes ou luttaient, se joignant sous les aisselles,
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avec des mains innocentes. Iléli menait Tâne aux labours. Il courbait sous ses poings les cornes du taureau jusqu'à terre. Celui-là était le jeune pâtre héroïque promis aux travaux et il savait lire dans les constellations. Abel d'une main agile faisait courir Toutil, réfléchi et grave. Il m'aidait à forger le fer, à clouer les charpentes, à consolider le toit; et à chaque enfant j'avais agrandi un peu la maison ; à présent elle couvrait un large espace, avec ses palaisseaux vermeils 'sous les chaumes moussus du comble. Stella, la troisième, connaissait les dictâmes, versée dans la science des simples, Sylvan, subtil musicien, imitait en sifflant la chanson de l'alouette et du loriot'; sa mélodie accompagnait le rythme ailé dos danses; et Floriane frappait la mesure sur une écorce creuse, sonore comme le tambourin. Cependant Eglante, venue trois ans après Floriane, avait la garde des chèvres et des brebis ; elle les conduisait paître en chantant des chants lents qui nous faisaient pleurer mollement. Personne ne les lui avait appris et elle avait la voix claire du ruisseau.
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Aucun ne savait lire; mais je les avais initiés aux présages, à rharmonie de la créature et de Tunivers, à la beauté sacrée du corps, à la joie des (?tres; et ils n'ignoraient pas que leurs sens s'accordaient aux fins de leur destinée. La bouche a d'onctueuses papilles pour savourer les fruits juteux et sucrés. La caresse affleure aux mains en signe de la loi fraternelle. Les narines hument les bouquets ardents de la vie. Et les oreilles ne font pas de mal en écoutant le vent et les oiseaux, ni les veux en se mirant dans les fontaines et dans les yeux. La nature se propose l'école des voluptés, et la vie est à ellemême sa jouissance. Nos repas et nos jeux on restaient délicieux.
Vie! ô vie! tu étais notre culte! Une rose,
une primevère, le cœur d'une fleur de pommier
s'ouvrant au jour étaient pour Eve et moi
une merveille aussi divine que la naissance
du malin. Et la vie n'est pas plus grande
dans un petit enfant qui vient au monde que
dans la graine d*où sort le champ de blé et
lejioyau où mûrit l'automne du verger. Jl
>!!■■ M..^-— ■■■ ■■■II». ■■■■■ 1. ■■■ -■■■ ■■■■■■ ^m^^,m^^ —^^^1^^^
faut être humble devant les prodiges et il n'y a ni premiers ni derniers dans Tordre du monde.
Ohi Beauté! avec quelle joie attendrie tu te tenais à présent courbée sur les gazons, t'émerveillant du scarabée qui rame à travers la jungle effrayante des brins d'herbe, toi qui autrefois, en le tourmentant d'un fétu, espérais le détourner de ses voies! La bête allait à sa destinée aussi sûrement que la comète tourbillonnant parmi l'espace. De minces et ardentes fourmis aussi gravissaient des mottes hautes comme les monts et celles-là non plus, tu ne les poussais plus à droite quand elles s'orientaient à gauche. Le scarabée et la fourmi faisaient là une chose utile et profonde qui s'égalait à la marche rugissante du lion dans le désert, à la manœuvre véhémente d'un homme dans les tumultes d'un port, à la témérité du navigateur appareillant pour les lies inconnues. Tes clairs yeux s'étaient ouverts, tu n'ignorais plus que tout a pour but et pour nécessité la vie et la vie se prescrit^ à soi-même la loi. L'amour n'est
encore qu'un des moyens par lesquels la vie éternellement se renouvelle et s'accomplit.
Nous allions admirer filer la filandre dans la clairière, le roitelet tisser d'un cheveu son nid, la pie et le freux accrocher leur aire raboteuse à la cime du hêtre. La clématite cardait son étoupe; Tépi se barbelait; le bouleau se cerclait d'anneaux d'argent. Et Tombre fait une musique silencieuse au bord des gazons. La plaie féconde et sensible filtre aux artérioles profondes. Une petite semence ne cesse pas de fructifier pour la vie et un geste jette devant lui de l'éternité.
Chaque matin le jour est enfant et l'enfant sur les gazons est un siècle qui dort. De chacun de nos pas il fleurissait des vies. Le printemps naissait de ton sourire, belle Eve; chaque minute était une naissance en nousmêmes. C'étaient là autant de mystères qu'il y a d'étoiles et le vibrement léger d'un, cil à ta joue n'était pas moins magnifique que le frisson énorme de la chevelure des chênes. Nous vivions chez Dieu avec des yeux ravis.
Oh! maintenant il nous était venue une si
fine et si vibrante sensibilité l Nous regardions les nuages se former de nos pensées. Nous palpitions, le sein gonflé, aux clartés des étoiles comme si par ces clartés, les Ames d'une humanité délivrée, plus près des secrets que la nôtre, nous regardaient. Un haut et léger ciel d'avril correspondait à de si intimes et heureux mouvements en nousl Les lourds nimbus dormants do Tété passaient comme des navires d'argent aux voiles silencieuses portant la joie gonflée de notre vie. De tendres exaltations, d'aimables langueurs montaient de nous vers les jeunes lunes du printemps aux nuées blondes sur lesquelles se joue l'ombre des premières feuilles. Les nuits d'automne, pleurant de douces lueurs filtrées de veilleuses, nous versaient la sympathie pour des maux fraternels et qui nous étaient ignorés. Il glissait à la tombée du jour, par dessus la terre givrée de -frimas, de si frileux frissons roses au pille émail pers du ciel! Des nuances éteintes et malades nous donnaient le goût de nous replier sur nous-mêmes, voluptueux et transis. Les hé-
très, nus et noirs, dans les métaux du couchant, avec leurs dures lances raidement brandies et incrustées, étaient aussi une émouvante chose solennelle comme des chevaliers s'en allant aux croisades avec leurs pennons écarlates, comme des forgerons remuant avec de noires tenailles, aux fournaises célestes, les pourpres tisons du soleil. Et il y avait, dans le bois blanc de neige, une mare où, de gel et d'ennui, était morte la lune. Nous sentions nous venir, à rôder près de celte mare, une petite ftme sauvage de loup, comme dans les légendes. Et avec l'hiver, les fables sortaient de nous, comme les mythes aux âges terribles du monde. Nous étions des enfants ingénus devant les dieux farouches.
Les arbres de la forêt eurent des noms hu-
mains comme les enfants, les hôtes et nousm(}mes. Les plus anciens, avec le rirp du vent et (les nids dans leurs hautes ramures, avec la foudre et le soleil sur leurs visages de siècles, nous apparaissaient d'antiques hommes sacrés, des druides aux longues barhes vénôrahles. Nous les évoquions au temps des dédicaces ; ils présidaient k nos fcHes. Leurs feuilles, comme des langues mobiles et vives, répondaient à nos implorations filiales. C'étaient là des images de grande vie, comme
des mains d'aïeuls ouvertes sur rimmanité primitive et ils étaient les piliers sur lesquels s*appuie la courbe des météores. Nous étions près de leur cœur sonore, humbles et confiants : ils avaient vu les anciens soleils et ils étaient comme des vieillards debout et qui regardent venir les temps par les avenues.
Moi je n'avais plus jeté la cognée dans leurs fibres vertes. Il y a toujours assez de bois châblé pour le feu et pour les travaux de la maison.
Oh ! à la longue, à force de vivre dans le mystère, nous possédâmes une âme si déliée, si différente de celle que nous avions eue autrefois! Nous n'émettions plus en parlant les mêmes euphonies. A présent nous parlions avec une autre voix, oui, la nuance d'une autre voix comme la rumeur de la forêt diffère du bruit de la tuyère dans la forge. Nos paroles aussi prirent un sens spécial: nous n'aurions pas tout de suite compris les gens qui seraient arrivés vers nous des villes. La bouche là-bas moud du vent: une parole fait le bruit d'une chose qui tombe dans un puits