TRA^•AUX DE SMITH SLR LA LITTÉRATURE, LA LOGIQUE ET LA MORALE
^ lef. — Les articles de la Revue dEdiinhourg.
Les deux premiers écrits d'Adam Smith qui aient été conservés, sont deux articles parus en 1755 dans un journal écossais, The Edinhurgh Revieio.
Cette publication, qu'il faut se garder de confondre avec la célèbre Revue créée en 1802 et qui a conquis dans les lettres une place si honorable, ne survécut pas à son second numéro, et nous avons dit plus haut que, malgré la collaboration distinguée de Hugh Blair et de Robertson, elle succomba rapidement sous les coups d'une coterie locale.
Smith avait applaudi à la création de la Revue et il y avait inséré deux articles, l'un sur le Dictionnaire de Johnson, l'autre, sous forme de Lettre aux Éditeurs, sur le mouvement littéraire en France et en Europe (1).
Bien que ces deux écrits ne puissent être considérés que comme des travaux isolés, sans aucun lien avec le reste de l'œuvre du maître, nous les examinerons' néanmoins, non seulement pour être complet, mais aussi parce que nous estimons qu'ils contribuent grandement à faire connaître l'esprit de l'auteur et la direction de ses études à cette époque de sa vie.
1) Ces deux articles sont anonymes, mais ils sont dus certainement à la plume de Smith qui Ta reconnu plusieurs fois dans ses entretiens avec Dugald Stewart.«S'il s"élevait quelques doutes sur l'authenticité des papiers mentionnés ci-dessus, écrivait ce dernier à P. Prévost, traducteur des Essais philosophiques, je juge convenable d'ajouter que M. Smith luimême m'a dit plus d'une fois qu'il était l'auteur de l'un et de l'autre. »
L'examen critique du Dictionnaire de Johnson est d'ailleurs fort remarquable. Ce grand ouvrage venait de paraître, après sept années d"un travail opiniâtre et grâce au concours des libraires de Londres qui avaient avancé à Johnson l'argent nécessaire à ses besoins pour lui permettre d'achever son œuvre. Or, Adam Smith avait attendu avec impatience cette publication, qui devait être pour lui d'un secours considérable dans la rédaction de son Traité sur la morale, car il n'avait guère parlé que l'écossais jusqu'à sa quinzième année, et, quoiqu'il s'exprimât depuis lors fort correctement en anglais, il n'était pas encore arrivé à se familiariser avec les idiotismes de cette langue ni avec le maniement des synonymes (1). Il avait donc compté trouver dans ce Dictionnaire un auxiliaire précieux pour son style; mais son espoir fut un peu déçu et il ne put en tirer tout le parti qu'il avait espéré. Aussi, formulant contre ce travail un certain nombre de critiques, il les exposa dans un articli" qu'il adressa à la Revue d Edimbourg.
« Les différentes significations d'un mot, écrit-il, s'y trouvent à la vérité recueillies, mais rarement elles y sont digérées en classes générales ou rangées sous la signification que le mot est principalement destiné à exprimer, et les mots synonymes en apparence n'y sont pas toujours distingués avec assez de soin. » Puis, afin de bien démontrer l'exactitude de ses critiques, il prend pour exemples les mots lut et humour, et, après avoir fait remarquer la méthode défectueuse suivie par Johnson dans l'exposition des modes d'emploi de ces deux termes, il refait lui-même les deux articles d'après le plan qu'il préconise.
(1) « On raconte, rapporte VI. W. Bagehot, que lord Mansfield dit un jour à Boswell qu'en lisant soit Hume, soit Smith, il ne croyait pas lire de l'anglais, ce qui. après tout, ne doit pas beaucoup surprendre puisque l'anglais n'était la langue maternelle ni de l'un ni de l'autre. Smith en effet avait parlé l'écossais courant jusqu'à sa quatorzième ou quinzième année, et rien ne gêne la liberté d'allure de la plume comme d'écrire dans une langue avec le souvenir perpétuel d'une autre dans la tète. Vous n'êtes jamais sûr que les idiotismes qui vous viennent naturellement à l'esprit sont bien ceux de la langue que vous voulez parler et non les idiotismes de la langue dont vous ne voulez pas vous servir. » (Forlnightl-j Review.)
Nous n'avons pas qualité pour apprécier ces exemples et nous ne pouvons que nous référer aux jugements qu'en ont portés les Anglais eux-mêmes; mais ces jugements diffèrent absolument entre eux. Dune part, Dugald Stewart se montre peu enthousiaste et déclare que si les nombreuses significations du mot but ont été distinguées avec beaucoup de soin, du moins le mot humour n'a pas eu la même bonne fortune. D'autre part, au contraire, lord Brougham n'a pas assez d'éloges pour la méthode vraiment philosophique, selon lui, employée par Adam Smith dans ces deux exemples; il regrette même que les conseils du jeune philosophe n'aient pas été suivis et qu'on en soit encore à attendre un dictionnaire bien compris, qui serait appelé cependant à rendre à la science et aux lettres un immense ser vice.
En présence de cette diversité d'opinions, le lecteur français ne peut prendre parti. Il nous semble, toutefois, que l'on pourrait peut-être expliquer la divergence de ces jugements en considérant les points de vue particuliers auxquels les deux commentateurs se sont vraisemblablement placés. En effet, tandis que Dugald Stewart paraît avoir examiné surtout la manière dont les différentes significations étaient distinguées, lord Brougham s'est attaché de préférence à la méthode indiquée par Smith, à la classification dont celui-ci voulait donner des exemples. Or, en ce qui concerne la signification des mots, le professeur de Glasgow était un assez mauvais juge, puisque l'écossais était sa langue maternelle et que la pratique de la langue anglaise n'avait pu lui donner encore ce tact délicat qui seul permet de discerner sûrement les différentes nuances à observer dans l'usage des termes. Au contraire, au point de vue de la classification, on ne pouvait guère trouver un meilleur maître. Ses Lectures à Edimbourg avaient roulé sur la rhétorique, il avait même commencé sur ce sujet un traité fort estimé des quelques amis qui avaient pu en prendre connaissance, enfin il avait débuté à Glasgow par la chaire de logique : la nature de son esprit et la direction de ses études l'avaient donc mis à même de se former des idées élevées au sujet de la méthode, et c'est ce que lord Brougham a vivement apprécié.
La Lettre aux Editeurs de la Revue d'Edimbourg n'a pas le même caractère : elle n'a pris la forme ni d'une critique, ni d'une discussion, mais elle n'en est pas moins fort intéressante.
La Revue n'avait encore fait paraître qu'un numéro, mais elle l'avait consacré tout entier à la littérature écossaise, bien que celle-ci fût en réalité très pauvre. Or, Smith aurait désiré qu'elle étendît son champ d'études, et il estima qu'il était de son devoir d'attirer l'attention sur l'importance du mouvement intellectuel qui se manifestait de tous côtés en Europe et surtout en France. Ce fut là l'objet delà lettre qu'il adressa aux éditeurs et qui fut publiée dans la Revue.
Cette lettre contient un aperçu sommaire, mais très curieux, de l'état de la littérature sur le continent au milieu du xviii' siècle. Nous ne pouvons l'analyser ici parce qu'elle est trop dense pour être résumée, mais on éprouve un véritable plaisir à la lire. Elle donne d'ailleurs au biographe des renseignements précieux sur la nature des études de Smith et elle montre toute la puissance de travail dont il était susceptible : appelé depuis deux ans seulement à la chaire de philosophie morale, il avait à préparer un cours extrêmement chargé, il travaillait en outre à sa Théorie des sentiments moraux, à ses Considérations sur la formation des langues, et nous voyons qu'il trouvait encore le temps de suivre au jour le jour le mouvement littéraire de toute l'Europe. Enfin on est frappé des jugements que le jeune professeur portait sur les principales œuvres du siècle, au moment même de leur apparition, et il y a lieu de remarquer que ces jugements ont été généralement ratifiés par la postérité.
11 fait défiler sous les yeux du lecteur les grandes productions littéraires de notre pays. — C'est V Encyclopédie, dirigée par d'Alembert et Diderot, qui s'annonçait déjà, écrit-il, « comme l'ouvrage le plus complet en ce genre qu'on ait jamais publié ou même entrepris en aucune langue ». Il en loue la remarquable préface, le Discours 'préliminaire, OÙ d'Alembert a fait un vaste tableau de la science et tracé la filiation et la généalogie de chacune de ses branches. 11 constate le soin avec lequel ont été rédigés les divers articles : ce ne sont pas, dit-il, des résumés arides, des vérités banales et courantes, ils constituent des ouvrages complets sur la matière, et chacun, quelque lettré qu'il soit, y
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trouve à apprendre, même dans les sciences qui lui sont familières. — C'est la grande Histoire naturelle, alors en cours de publication, oîi Buffon traitait la partie raisonnée et philosophique et Daubenton Tanatomie. Il vante chez le premier l'éloquence et le style, et surtout le charme par lequel il maintient l'attention et vulgarise la science|; il admire chez le second la clarté, la précision, la rigueur scientifique, et déclare que « cette partie, quoique la moins pompeuse, est de beaucoup la plus importante ». — C'est aussi, dans le même ordre de sciences, l'ouvrage de Réaumur, où, sous le titre de Mémoires pour servir à V Histoire des h^secles, l'auteur a exposé le résultat de ses études sur les mœurs, sur l'industrie de ces petits animaux, et« trouvé le temps de composer sur ce sujet huit volumes in-4o de ses propres observations, sans avoir recours, même une seule fois, au vain remplissage de l'érudition et à l'étalage des citations. »
C'est enfin, en ce qui concerne la philosophie naturelle, le fameux discours de J.-J. Rousseau Sur Vorigine et les fondements de Vinègaliié i^armi les hommes. Adam Smith le rapproche de l'ouvrage du D"" Mandeville ; « mais les principes de l'auteur anglais, dit-il, y sont adoucis, perfectionnés, embellis, et entièrement dépouillés de cette tendance à la corruption et à la licence qui les défigure dans l'ouvrage original et qui les y couvre de disgrâce. »
Toutefois, il réserve son jugement sur le philosophe genevois, car il paraît surpris par les idées et les paradoxes qui abondent dans ce travail, et on sent qu'il préfère l'étudier encore avant de se prononcer. Le futur auteur de la Théorie des sentiments moraux réprouve assurément ici les doctrines qu'il condamne dans la Fable des Abeilles, mais l'élévation et l'austérité du style les ayant transformées chez Rousseau, Adam Smith semble se recueillir, attendant, pour émettre un jugement définitif sur l'écrivain, qu'il connaisse mieux, par d'autres productions, la nature de son esprit et l'ensemble de son système. Il se contente donc de faire connaître le plan de l'ouvrage aux lecteurs de la Revue d'Edimboiircj, et d'en citer quelques passages; mais il critique peu, ne discute guère, et voici quelle est sa conclusion : « La vie d'un sauvage, dit-il, lorsqu'on l'envisage à une certaine distance, s'offre à nous comme une vie indolente ou
semée d'aventures grandes et merveilleuses. Ces deux aspects plaisent à l'imagination et ils embellissent toutes les descriptions dans lesquelles on les lui présente. La passion des jeunes gens pour la poé.sie pastorale qui décrit la vie indolente des bergers, et pour les romans et les livres de chevalerie tout remplis d'aventures étranges et périlleuses, est l'effet d'un goût naturel à l'homme pour ces objets disparates et en apparence incompatibles. Nous nous attendons à les trouver réunis dans la description des mœurs des sauvages. Aussi, jamais auteur n"a-t-il traité ce sujet sans exciter la curiosité. M. Rousseau, qui avait à cœur de peindre la vie sauvage comme la plus heureuse de toutes, ne nous la représente que sous le point de vue de l'indolence. Il l'orne, à la vérité, des plus riches couleurs et lui prête les charmes d'un style élégant et soigné, mais toujours nerveux et quelquefois sublime. C'est à l'aide d'un tel style, joint à un peu de chimie philosophique, que les principes et les maximes perverses de Mandeville semblent acquérir ici la pureté et la hauteur de la morale de Platon, et qu'on n'y voit plus que l'empreinte du caractère républicain poussé peut-être à l'excès. »
C'est par J.-.J. Rousseau que Smith termine cette revue du mouvement philosophique. Mais, bien qu'il ne veuille pas parler des poëtes, de crainte d'être entraîné trop loin, il tient néanmoins à saluer dans Voltaire « le génie le plus universel peut-être, que la France ait jamais produit » et qui « paraît, d'un commun aveu, être, presque en tout genre, sur la même ligne que les plus grands écrivains du siècle dernier qui se bornèrent à un seul. »
Dans tout cet article, Adam Smith ne s'est occupé, en somme, que de la littérature française, quoiqu'il ait annoncé qu'il voulait signaler au public écossais le mouvement intellectuel de l'Europe en général. C'est que la littérature de la France formait à elle seule la littérature de toute l'Europe, ou au moins de tout le continent, et le jeune philosophe l'avait reconnu formellement dès les premières lignes de son étude. « Les sciences, il est vrai, disait-il, sont répandues dans toute l'Europe. Mais ce n'est qu'en France et en Angleterre qu'on les cultive avec assez de succès pour exciter l'attention des nations
étrangères. » En effet, en Espagne et en Italie, ces deux pays classiques, on ne produisait plus et même on ne lisait plus. En Allemagne, Goethe et Schiller n'avaient pas encore paru, le nom de Lessing commençait à peine à se faire connaître, le mouvement littéraire était presque nul et Smith en donne la raison : « Jamais, dit-il, les Allemands n'ont cultivé leur propre langue; et, tant que leurs savants conserveront l'habitude de penser et d'écrire dans une autre, il leur sera à peu près impossible, en traitant des sujets délicats, de penser et de s'exprimer d'une manière heureuse et précise. Dans les sciences telles que la médecine, la chimie, l'astronomie, les mathématiques, qui n'exigent que du jugement, du travail et de l'assiduité, oii l'on a moins besoin de ce qu'on nomme goût et génie, les Allemands ont eu des succès et ils en ont encore. Les Académies d'Italie, d'Allemagne et même de Russie, produisent des ouvrages qui excitent partout un sentiment de curiosité ; mais il est rare que les écrits d'un seul homme y jettent assez d'éclat pour que les étrangers les recherchent. »
Nous cesserons ici les citations ; mais, comme le lecteur a pu s'en rendre compte par ces extraits que nous avons tenu à lui mettre sous les yeux, cette lettre aux éditeurs de la Revue d'Edimbourg est pleine d'intérêt, non seulement en ce qu'émanant d'Adam Smith, elle contribue à jeter du jour sur ses travaux et son esprit au commencement de sa carrière, mais aussi par ellemême et pour les jugements qu'elle contient. A ce double titre, elle méritait de ne pas être passée sous silence, et l'éclat des grandes œuvres de Smith n'enlève rien à la valeur de ces deux articles de Revue qui constituent les débuts littéraires du célèbre philosophe.
§ 2. — La Théorie des sentiments moraux.
Ces deux articles de la Revue d Edimbourg avaient été écrits sous le voile de l'anonyme, mais le professeur de Glasgow préparait alors un travail important sur la morale et c'est avec cette œuvre qu'il voulait se présenter sur la scène littéraire.
Cet ouvrage parut, en 1759, sous le titre de Théorie des sen-
timents moraux, et nous a\-ons dit avec quel succès (IJ. C'était la premïfrepartie du vaste plan que Smith avait conçu ; il avait senti 4ueJe^YérUaljlejoint djej3^p^ Histoire deja Civi-
lisation doit être l'étude de la nature humaine et il s'était efforcé de démontrer comment, Thomme. né, selon lui, avec un petit nombrejde facultés, était parvenu à en acquérir de nomhrpiisp'^ et rip puissantes- Adam Smith était un disciple convaincu de la philosophie Ilioral^^dllutcheson. Il avait suivi les cours du maître à Glasgow, s'imprégnant fortemont do sa doctrine et surtout de sa méthode, la méthode cxpi-riiiiculale appliquée à l-hûininej comme lui, il était persundi' (juc Ton no peut fonderja science •de l'âme sur des hypothèses et >ur des raisonnements métaphysiques, ^tqu'en cette matière il faut nécessairomoil piucéder parj'observationdu moj. Toutefois, en appliquant cette méthode et en considérant la nature du cœur humain, il n'était pas arrivé absolument au même résultat que Téminent fondateur de l'école écossaise, qui avait établi son système sur la bienveillance, et il avait cru rencontrer un sentiment prédominant dans la sympathie qui nous fait partager les peines et les joies •de nos semblables. Hutcheson avait cependant examiné la sympathie comme les autres sentiments, mais il avait trouvé qu'elle ne rend pas suffisamment compte de tous les faits moraux (2). Smith ne partageait pas cet avis et il entreprit de démontrer ■gueula sympathie est, plutôt que la'bienveillance, le vrai niobile •de nos actes : ce fut là le but de son livre.
Il ne se sépare pas, à l'égard des principes mêmes^ de la doctdne de son ancien maître : comme lui, il voit dans le-seuiiment le fondement de la morale, mais il ne s'arrête pas à le déniontrer^n considère que la preuve est suffl^samment faite par les ouvrages d'Hutcheson, et toute son étude se borne au choix du sentiment. Aussi, dès les premières lignes de sa Théorie, il ■expose la tendance sympathique qui est en nous : «. Quelque degré d'amour de soi qu'on puisse supposer à l'homme, il y a évidemment dans sa nature un principe d'intérêt pour ce qui
(1) l'« partie, ch. Il, p. 17.
(2) Hutcheson. Système de philosophie morale, t. I, liv. I, ch. 3 § 5.
arrive aux autres, qui lui rend leur l)onheur nécessaire, lors mAme qu'il n'en retire que le plaisir d'en être témoin (1) » C'est là le fondement de son système et il le développe longuement, sous toutes ses faces, avec mille observations délicates, mille aperçus ingénieux; puis, il en indique les applications morales.
Selon Smith, ce sentiment qui est en nou^, sympathise avec tout ce qui est bien chez nos semblables et il est antipathique à toute viiainc XLction de leur part, en d'autres termes, la conduite ^^j*^ des autres jiQiiS-produit une inipr('s>ion >ynipathique ou antipathique qui est la source de nos jugements sur eux : c'est ainsi sur autrui que nous formons nos premiers jugements et ce n'est qu'ultérieurement que nous sommes amenés à les reporter sur nous-ïn^mes pour^pprécier noire propre conduite.
Cette théorie de l'antériorité des jugements que nous portons sur autrui, est fondamentale dans le système d'Adam Smith, et il prend soin de l'affirmer jusque dans le titre de son livre, qu'il intitule : Théorie des sentiments moraux ou essai analytique sur les principes des jugements que portent naturellement les homines, d'abord sur les actions des autres, et ensuite sur leurs jiropres actions. Il est très catégorique sur ce point : « S'il était possible, dit-il, qu'une créature humaine parvînt à la maturité de l'âge dans quelque lieu inhabité, et sans aucune communication avec son espèce, elle n'aurait pas plus d'idée de la convenance ou de l'inconvenance de ses sentiments et de sa conduite, de la perfection ou de l'imperfection de son esprit, que de la beauté ou de la difformité de son visage. Elle ne pourrait voir ces diverses qualités, parce que naturellement elle n'aurait auculTmoyen pour les discerner et qu'elle manquerait, pour ainsi dire, du miroir qul^ut les rélléchirlTsa vue. Placez cette personne dans la société et elle aura le miroir qui lui manquait : elle le trouvera dans la physionomie et dans les manières de ceux avec lesquels elle vivra, et elle reconnaîtra infailliblement s'ils sympathisent avec ses sentiments ou s'ils les désapprouvent ; alors elle s'apercevera, pour la première fois, de la pro-
(1) Théorie des sentiments moraux, V^ partie, section l^c, ch. I", traduction do la marquise de Condorcet.
priété ou de Fimpropriété de ses afTections, de la perfection ou de l'imperfection de son âme (1). « Et plus loin : « C'est aussi d'après ce rapport que nous portons nos premières critiques morales sur le caractère et la conduite des autres et que nous sommes disposés à observer les impressions qu'ils nous donnent. Mais nous nous apercevons bientôt que les autres jugent nos actions aussi librement que nous jugeons les leurs. Nous nous inquiétons de savoir jusqu'à quel point nous méritons leurs censures ou leurs applaudissements, et jusqu'à quel point nous sommes pour eux ce qu'ils sont pour nous, des êtres agréables ou désagréables. Dans cette vue, nous examinons nos sentiments et notre conduite, et, pour savoir comment elle doit leur paraître, nous cherchons à découvrir comment elle nous paraîtrait à nous-mêmes si nous étions à leur place. « Nous nous divisons donc, en quelque sorte, en deux personnes distinctes, dont l'une juge et l'autre est jugée.
Toutefois, le bon sens de Smith l'arrête sur cette pente qui devrait l'amener fatalement à ne reconnaître d'autre tribunal que l'opinion, si souvent variable et parfois passionnée. Il éprouve le besoin de donner à l'homme un juge plus immuable et plus éclairé, et, malgré la contradiction de cette idée avec tout son système, il déclare que si l'homme est, en quelque sorte, le juge immédiat de l'homme, il n'est son juge qu'en première instance; « il appelle, dit-il, de la sentence prononcée contre luj. par^onjpembkiWej^àjii^ supérieujs j^^eMjle sa cm^,
science, à celui d'un spectateur que l'on suppose impartial et éclairé, à celui que tout homme trouve au fond de son cœur^t qui est l'arbitre et le ju^e suprême de toutes ses actions. »
.Vinsi, d'aprèj l'auteur, pour examiner notre conduite, n^s sommes forcés d'abord de reporter sur nous-mêmes les jugements que nous avons faits sur nos semblableSj^juis nous lirons peu à pendes cas particuliers qui ont donné lieu à notre sympathie ou à notre antipathie ïïhe règle générale pour tous les cas semblables ou analogues : c'est ainsi que se forme le jugement de notre spectateur impartial, et ce jugement devient
(1) Théorie ilex sentiments moraux, Ille partie, ch. P"', p. 127.
si sûr gue c'est lui que nous devons écouler lorsqu'il est en conflit avec l'opinion de nos semblRbles chez qui la symp/^tlilp! a pu être momentanément étouffée i^ir li'> pas-ions.
Adam Smith a donc été obligé de reconnaître implicitement que le critérium jXLoraLfist la raison^ car son spectateur impartial n'est pas autre chose; mais, pour maintenir son système, il a cherché à démontrer que ce spectateur impartial ne s'instruit, pour ainsi dire, que progressivement, par l'examen des jugements que nous formons d'abord sur la conduite des autres, et il n'j pas voulu^ admettre que nous ayons une idée innée du bien.
Ses critiques ont cependant une apparence de vérité lorsqu'il attaque la doctrine de ceux qui trouvent dans la raison le critérium de nos actes, mais c'est qu'il confond la raison avec le raisonnement. « Quoique la raison, dit-il, soit incontestablement la source de toutes les règles de moralité et de tous les jugements que nous portons au moyen de ces règles, il est absurde et inintelligible de supposer que, même dans les cas particuliers d'après l'expérience desquels les règles générales sont formées, nos premières notions du juste et de l'injuste viennent de la raison. Ces premières observations, conime toutes celles sur lesquelles les règles générales sont fondées, ne peuvent être l'objet de la raison, et elles sont celui d'un sentiment immédiat- C'est en découvrant, dans une infinité de ras. qu'une telle condji.ite /plaît constamment rt qu'une autre df'plaît toujours, que nous formons les règles ,l'-imii'tm1i',- de la nioralit('. La raison ne peut par elle-même rendre aucun oLjft agréable ou désa^ré.able à l'esprit; elle peut bien nous montrer que telle chose est le moyen d'enôMénir une autre qui naturellement nous plaît ou nous déplaît, et nous rendre agréable l'une eu vue de lautre : mais elle ne nous rend aucun objet agréable ou désagréable eu lui-même quand le sentiment immédiat ne parle pas pour ou contre. » Ces observations sont spécieuses, on le voit, mais elles n'ont aucune force^contre la doctrine spiritualiste qu'elles prétendent infirmer, parce qu'elles ne s'appliquent pas en réalité à la raison, mais au raisonnement qui, nous le reconnaissons volontiers avec l'auteur, n'est qu'un agent de
généralisation et ne peut être le fondement de notre jugement moral.
Voilà, en quelques traits, les bases de la Théorie des sentiments moraux. Nous en étudierons plus loin les applications, souvent fort justement déduites et toujours ingénieuses, mais nous tenons, dès maintenant, à montrer les erreurs du principe lui-même et à en souligner les points faibles.
La critique de ce système a été faite, d'une façon remarquable, par Victor Cousin dans ses Leçons sur la philosophie écossaise, et par Th. JoufTroy dans son Cours de Droit naturel. Tout en reconnaissant la valeur de l'ouvrage lui-même et les observations délicates qu'il renferme, ces deux professeurs éminents ont été d'accord pour condamner le fond même de la doctrine.
Cependant, le fait sur lequel elle repose est en lui-même incontestable ; il est certain qu'il y a en nous un sentiment de sympathie pour ce qui est bien, d'antipathie pour ce qui est mal, et Smith a admirablement démontré la puissance de ce sentiment. Mais autre chose est le sentiment qui nous j^onsse au bien en nous le faisant aimer, et autre chose la loi morale qui nous ordonne de faire le bien : Ia sentiment n'est en réalitéque
VanYiliairprlp ]n raUr\r\ T.n sympalhiP. présuppOSela loi morale,
€llej[ieja constitue pas. Nous sommes sympathiques à la belle conduite des autres, parce que notre raison nous apprend qu'ils font bien, mais notre sympathie, qui n'est qu'un effet ordinaire de la perception morale, n'est pas en elle-même un critérium du bien €t du mal. Comme l'a dit fort élégamment Victor Cousin, « elle est î'écho harmonieux de la vertu dans l'âme humaine ».
La sympathie est, en effet, comme tout sentiment, essentiellement relative suivant les temps et suivant les lieux: chez la même personne elle varie même à tout instant, selon son état physique comme selon les dispositions de son esprit, et la sympathie d'un homme, lorsqu'il est bien portant, est toute différente de celle du même homme lorsqu'il est souffrant.
Jugée à cette pierre de touche, une action ne serait donc en ellemême ni absolument bonne, ni absolument mauvaise. Telle aurait dû être la conséquence du système de Smith, si l'auteur avait été logique jusqu'au bout et s'il avait tiré des déductions rigoureuses
des principes qu'il avait posés. Mais ce qui empêche toujours le philosophe écossais, dans ses théories morales comme dans ses théories économiques, de pousser trop loin les conséquences des principes inexacts, c'est la sûreté de son bon sens qui refuse d'admettre certaines déductions qu'il sent instinctivement être entachées d'erreur. C'est ainsi que, prévoyant le reproche qui devait lui être fait et ne pouvant admettre cette conclusion funeste que le bien est essentiellement relatif, il fait intervenir ce spectateur impartial, véritable Dew5 ex machina, « CÊtte es^pèce de. deniMUeuiiujjjagej diua^^ du bi^n et du mal(l) ». Cependant
cette intervention est la ruine du système, car si le spectateur est impartial, c'est qu'il ne se laisse influencer par aucun sentiment, c'est qu'il résiste à ses passions, à sa sympathie même; ce serait donc, en dernière analyse, la raison, car on est toujours amené à la faire intervenir sous une forme ou sous une autre lorsqu'on étudie les phénomènes moraux.
On ne pourrait concevoir, en effet, un spectateur sympathique qui fût impartial. De quelle espèce d'impartialité, dit Jouffroy |2), peut-il être ici question ? Ce n'est pas d'une impartialité de jugement; car remarquez que la raison n'intervient en aucune manière dans l'appréciation morale, autrement l'appréciation morale n'émanerait plus de la seule sympathie et le système serait renversé. En présence d'un homme qui éprouve une certaine affection, ce qui se développe en moi, selon Smith, et ce par quoi l'action est appréciée, c'est l'instinct sympathique et pas autre chose : l'intelligence ne fait que recueillir la décision et la formuler. ParLllmpartialité du spectateur, on ne sanraitJionc entendrej'impartialitéjie sa raison^ui nejugepas ; on est donc contraint d'enteiidjfî i2iille-d£sj,.sympathie qui seule juge. Mais ici se présente la difficulté de comprendre ; car, je le demande, quel sens mettre sous ces mots : l'impartialité d'un instinct ? On dit bien d'un homme qu'il est impartial ; mais à quelle condition? A condition qu'on parle de sonjugement; car, supprimez en lui la faculté de juger, l'expression n'a plus de sens. C'est qu'en effet, l'impartialité ne peut s'entendre que de la faculté de juger,
(1) Théorie des sentiments moraux, p. 148.
(2) Cours de droit naturel, II, p. 12.
et, quand on dit que la faculté de juger est impartiale, on veut dire qu'elle n"est sollicitée par aucune affection. Pourquoi ne suis-je pas impartial à l'égard d'un ami ? Parce que la sympathie incline mon jugement en sa faveur. Pourquoi ne le suis-je pas à l'égard d'un ennemi ? Par la raison contraire. Il est donc d'autant plus difficile de comprendre l'impartialité de la sympathie que, dans l'acception ordinaire du mot, c'est l'absence de la sympathie qui constitue l'impartialité.
A un autre point de vue d'ailleurs, l'intervention de ce spectateur détruit encore le système de la sympathie. En effet, d'après Smith, notre critérium moral est la sympathie de nos semblables, et, lorsque nous voulons porter nous-mêmes un jugement sur notre propre conduite en l'absence de l'approbation ou de la désapprobation des autres, nous sommes forcés de nous mettre à leur place. « Or, que fais-je, dit Jouffroy (1), quand, aux sentiments des spectateurs réels de mes actions, je substitue ceux d'un certain spectateur abstrait? Non seulement j'abandonne la règle de la sympathie posée par ce système, non seulement je lui en substitue une autre, mais je nie cette règle, mais je la déclare fausse et la condamne, car ce spectateur abstrait n'existe pas, et, s'il n'existe pas, ces sentiments n'ont point de réalité et sont une fiction. Ce n'est donc point par les sentiments d'autrui que je méjuge, mais par les miens. Que dis-je? Les sentiments d'autrui, je les rejette; et au nom de quoi? Au nom des miens, car c'est moi qui crée ce spectateur abstrait ; le monde extérieur ne me le fournit pas ; il n'est ni un individu réel de ce monde, ni une moyenne entre les individus réels de ce monde ; il sort, il émane de moi, c'est-à-dire de mes sentiments. Je juge donc avec mes sentiments qui, selon le système, ne peuvent me juger, les sentiments d'autrui qui, selon le système, peuvent seuls me juger ; je [renverse donc le système autant qu'il peut être renversé. »
Ainsi, cette intervention du spectateur impartial, àlaquelle l'esprit sensé et vertueux d'Adam Smith n'a pu se soustraire, est la condamnation éclatante du système par l'auteur lui-même. Son spectateur abstrait existe réellement, mais c'est la raison, qui est
(1) Cours de droit naturel, II, p. 17.
en nous dès notre naissance, qui nous accompagne dans l'île déserte, et qui assure, bien mieux que la sympathie, l'harmonie universelle, en donnant à tous la même notion du bien et du mal.
Toutefois, bien qu'erronée dans son principe même, la théorie de la sympathie n'en donne pas moins lieu à des applications curieuses et souvent remarquables, lorsqu'Adam Smith entreprend de rendre compte, par son moyen, de tous les phénomènes moraux : c'est ainsi qu'il analyse, d'une façon fort ingénieuse, l'idée de mérite et de démérite, la joie et le remords, la vertu elle-même.
A la vue d'une bonne action, nous sympathisons, selon lui, non seulement avec le sentiment de son auteur, niais encore avec le sentiment de l'obligé. Or, ce sentiment, qui est la reconnaissance, consiste à vouloir du bien à son bienfaiteur ; nous sympathisons donc avec ce désir et nous voulons du bien à l'homme vertueux, tout le monde doit lui vouloir du bien, il le mérite. De même, en présence d'une mauvaise action, non seulement nous avons de l'antipathie pour le méchant, mais encore nous sympathisons avec le sentiment de vengeance de l'offensé, et, comme lui, nous voulons la punition du malfaiteur: voilà le principe du démérite. « Toute action, dit Smith (1), nous paraît digne de récompense dès qu'elle excite en nous un sentiment qui nous porte à faire du bien à son auteur ; de même toute action nous paraît digne de châtiment dès que le sentiment qu'elle nous inspire nous porte à nuire à celui qui l'a faite. ...Comme le sentiment que nous avons delà propriété de la conduite d'un homme naît de ce que j'appelle une sympathie directe pour les affections et les motifs qui Font déterminé à agir ; de même le sentiment que nous avons du mérite de son action, naît de ce que j'appelle une sympathie indirecte pour la reconnaissance de la personne sur laquelle influe cette action. Gomme nous ne pouvons partager complètement la reconnaissance de la personne qui reçoit un bienfait, si nous n'approuvons auparavant les motifs qui ont déterminé le bienfaiteur, il s'ensuit que le sentiment que nous avons du mérite d'une action est un sentiment composé et qui renferme deux impressions distinctes
(1) Théorie des sentiments moraux, Ile partie, section I, p. 73 et 82.
l'une de l'autre, savoir : une sympathie directe pour les sentiments de la personne qui agit et une sympathie indirecte pour la gratitude de la personne que l'action de l'autre oblige. »
Cette explication par la sympathie de l'idée de mérite et de démérite est très ingénieuse, mais elle n'est pas exacte, et même, contrairement aux autres théories de Smith, elle n'est pas complètement vraisemblable. En effet , d'après ce système , nous n'avons une idée du mérite d'une action qu'en partageant la reconnaissance de l'obligé, mais, lorsque cet obligé est ingrat, son bienfaiteur est-il moins méritant? De même, lorsque, par bonté, l'offensé ne s'indigne pas contre le méchant, celui-ci estil moins déméritant? Non, l'idée de mérite et de démérite est indépendante de tout sentiment de reconnaissance ou de vengeance éprouvé par l'obligé ou la victime. Lorsque nous avons connaissance d'une belle action qui a coûté un certain effort à son auteur, notre raison nous dit que cet homme a droit à une récompense; de même, lorsque nous assistons à un acte injuste, elle nous dit que l'auteur doit être puni. Nous sympathisons, il est vrai, avec le premier, et nous éprouvons de l'antipathie pour le second, mais ces sentiments n'interviennent qu'après le jugement: ce n'est pas à notre .sympathie pour l'homme vertueux que nous reconnaissons qu'il fait bien, nous .sympathisons avec lui parce que nous avons jugé auparavant que son action est bonne. Toutefois, cette opération de l'esprit qui juge de la bonté d'une action est très rapide, et elle a pu échapper à Smith, tandis que le philosophe écossais a été frappé par la persistance du sentiment qui suit immédiatement l'appréciation morale.
L'erreur de l'auteur tient à la même cause lorsqu'il cherche à expliquer le remords et les joies de la conscience, phénomènes qu'il a peints, cependant, avec beaucoup d'exactitude. « Celui qui viole les lois les plus sacrées de la justice, dit-il (1). ne saurait réfléchir sur les sentiments qu'il inspire aux hommes, sans éprouver toutes les angoisses de la terreur, de la honte et du désespoir. Quand la passion qui l'a conduit au crime est satisfaite, et qu'il commence à réfléchir sur sa conduite passée, il ne peut approuver aucun des motifs qui l'ont déterminé. Il se trouve
. (1) Théorie des sentiments moraux, 11* partie, sect. II, ch. H, p. 95.
aussi haïssable qu'il le paraît aux autres; il devient pour luimême un objet d'effroi, par une espèce de sympathie pour Vhorreur qu'il inspire à tout le monde. Le sort de la personne qui a été victime de son crime lui fait connaître, malgré lui, la pitié. La seule pensée de la situation où il l'a réduite, le déchire; il déplore les funestes effets de sa passion ; il sent qu'ils le rendent l'objet de l'indignation publique, et de ce qui en est la conséquence naturelle, la vengeance et le châtiment. Cette pensée s'attache au fond de son cœur et le remplit d'épouvante et d'horreur. Il n'ose regarder personne en face ; il croit être rejeté de la société des hommes et pour jamais banni de leur affection. Dans l'excès même de son malheur, il ne peut espérer les douces consolations de la sympathie. Ce sentiment est banni sans retour du cœur do ses semblables par le souvenir de son crime. »
On voudrait pouvoir citer en entier ce passage remarquable. Malgré l'erreur fondamentale qui domine toute la matière, l'auteur a décrit avec une exactitude étonnante ce phénomène du remords, et on ne peut que regretter qu'il ait dû rattacher cette étude à son système : elle est profondément vraie, sauf en ce qui concerne le point de rattachement, et elle dénote des observations délicates et profondes qu'on ne saurait trop apprécier.
En ce qui concerne les considérations de celte nature, la Théorie des sentiments moraux est fort intéressante, et Victor Cousin conseillait à ses élèves de lire ce livre tout entier, de le relire même souvent. « Son mérite, disait-il (1), est dans cette multitude d'idées justes et délicates qui se ternissent et même périssent dans la sécheresse d'un extrait et qu'il faut supprimer ou reproduire dans toute leur étendue. Distinguez bien les observations sur lesquelles se fonde la théorie et la théorie ellemême, les applications du principe et le principe. Nous admettons presque toutes les observations, mais non pas la théorie qui dépasse infiniment les faits sur lesquels elle a l'air de s'appuyer; nous admirons la richesse et la fécondité des applications que Smith tire de son principe, mais ce principe échappe et s'évanouit dès qu'on tente de le soumettre à un examen sérieux. »
(1) Philosophie écossaise, 4« leçon, p. 176.
La plus originale et la plus ingénieuse de ces applications est peut-être la classification des vertus.
Adam Smith, enelfet, envisage sous deux faces les diverses afîections: premièrement, dans leur rapport avec Tobjet qui les détermine, et alors elles sont convenantes ou inconvenantes : deuxièmement, dans leur tendance, et alors elles sont méritantes ou déméritantes. La convenance et le mérite sont donc les deux qualités morales des actions. Or, à l'idée de mérite correspondent deux vertus: la bienfaisance, qui développe en nous toutes les affections tendant au bonheur de nos semblables, et \vi justice, qui nous fait réprimer toutes celles qui tendent au mal d'autrui. A l'idée de convenance correspondent deux autres vertus : la bienveillance, source de toutes les vertus aimables, qui met nos sentiments à l'unisson de ceux des personnes qui nous entourent, et Yempire sur soi, source des vertus respectables, qui contient l'expression ^trop vive de nos propres sentiments : « De ces deux différents efforts, dit Smith en parlant des vertus fondées sur l'idée de convenance (1), l'un de la part du .spectateur pour entrer dans les sentiments de la personne intéressée, l'autre de la part de celle-ci pour se mettre au niveau du spectateur, naissent deux différents genres de vertus : les vertus douces, bienveillantes, aimables, la naïve condescendance, Tindnlgente humanité, tirent leur origine de l'un; et les vertus sévères et respectables, le désintéressement, la modération, cet empire sur nous-mêmes qui soumet tous nos mouvements à ce que notre dignité et notre honneur exigent, tirent leur origine de l'autre.... Les vertus aimables naissent de ce degré de sensibilité qui surprend par tout ce qu'il renferme de tendre, de délicat, et, pour ainsi dire, d'exquis. Les vertus héroïques et respectables naissent de cet empire continuel sur soi-même, qui étonne par la supériorité qu'il annonce sur les passions les plus indomptables de la nature ».
Dans cette classification des vertus, l'auteur se pose en adversaire déclaré de la morale égoïste, et, quelque erronée que soit sa doctrine, on ne peut qu'en admirer, à cet égard, la noblesse
(1) Théorie des sent imeni s moraux, I" partie, section 1, ch. V, p. 20. A. S. T
des conclusions. Pour lui, la perfection consiste à sentir beaucoup pour les autres et peu pour soi-même, à réduire le plus possihle l'amour de soi et à s'abandonner à toutes les affections douces et bienveillantes : c'est là, selon lui, la tendance sublime que Dieu a mise en nous et qui doit nous conduire tous ?ii but final de notre nature/l'harmonie ninvprs;pl)fi,
Nous venons de parler de Dieu. En effet, quoiqu'on ait souvent reproché à Smith de partager, au point de vue théologiqae, le scepticisme de son ami Hume, et qu'il ait paru donner raison à ces attaques en acceptant la mission de surveiller la publication des Dialogues sur la Religion naturelle^ Ijuiteur de la Tliéorie^es sentiments moraux n^en^ était pas moiii s CûnVxiincu -de l'existence de Dieucomme de l'immortalité de l'âme, et il a\^it même fait de cette doctrinemétaphysique le couronnement et la sanction de sa morale. C'est que le spectateur impartial qu'il a constaté en nous ne lui paraît pas suffisant pour guider dans tous les cas notre conduite ; il reconnaît que ce spectateur reste parfois surpris et étourdi par la violence des faux jugements d'autrui à notre égard, et que, n'étant d'ailleurs que la résultante des précédents jugements des hommes, il ne peut, au nom de cette résultante de certains jugements, en rejeter d'autres d'unemanière absolue. Il lui faut donc faire intervenir dans le sy.stème un spectateur possédcmt unË.miliJjll£suj)érieurej soustrait aux influences des passions humaines, etçe§^ectateur universel que Smith ne veut pj.sdiercher dans la raison, il le place eiTDîéu, juge suprême en même temps que grand justicier, qui donne, dans une autre viej une sanction à la loi morale. « Nous osons à peine nous absoudre nous-mêmes, dit-il (1), quand les autres nous condamnent.il nous semble que ce témoin, supposé impartial, de notre conduite, avec lequel notre conscience sympathise toujours, hésite à nous approuver quand nous avons unanimement et violemment contre nous les véritables spectateurs, ceux dont nous cherchons à prendre les yeux et la place pour nous envisager nous-mêmes. Cet esprit intérieur, cette
(1) Théorie des sentiinents moraux, Ille partie, Ch. II, p. 148.
espèce de demi-dieu qui juge dans nos âmes du bien et du mal, semble alors, comme les demi-dieux des poètes, avoir une origine mortelle et une origine immortelle. Il paraît obéir à son origine céleste, quand ses jugements sont l'empreinte ineffaçable du sentiment de ce qui mérite la louange et de ce qui mérite le blâme; il semble rester soumis à son origine terrestre, quand il se laisse ébranler et confondre par les jugements de l'ignorance et de la faiblesse humaines. Dans ce dernier cas, la seule consolation officaco qui reste à l'homme abattu et malheureux, est d'en appeler au tribunal suprême du Jjjge clairvoyant et incorruptible des mondes. Une ferme confiance dans la rectitude immortelle de ses jugements qui, en dernier ressort, proclament l'innocence et récompensent la vertu, nous soutient seule contre l'abattement et le désespoir d'une conscience qui n'a d'autre témoignage que le sien propre, quoique la nature ait cependant destiné la conscience à être la sauvegarde de la tranquillité de l'homme comme de sa vertu. Ainsi, dans ce monde, notre bonheur dépend souvent de l'humble espoir d'une autre vie, espoir profondément enraciné dans nos cœurs, espoir qui peut seul justifier la dignité de notre nature, éclairer les redoutables et continuelles approches de notre destruction, et nous rendre capables de quelque sérénité au milieu des malheurs qu'engendrent les désordres delà vie humaine. Le système d'une vie à venir, où l'homme trouvera une justice exacte et sera enfin à côté de ses égaux; où les talents, les vertus cachées, longtemps opprimées par la fortune et presque inconnues de celui qui les possédait, puisque la voix de sa conscience lui en rendait à peine le témoignage ; où le mérite modeste et silencieux sera placé à côté et quelquefois au-dessus du mérite qui, favorisé par sa situation, parvient à la célébrité et à la gloire : un tel système enfin, si respectable sous tous les rapports, si flatteur pour la grandeur de notre nature, si rassurant pour notre faiblesse, lorsqu'il laisse encore quelques doutes à l'homme vertueux, lui laisse aussi le désir et le besoin d'y croire. » Et plus loin (1) : a Quand nous désespérons de voir le triomphe de l'injustice renversé sur la terre, nous en appelons au Ciel, et nous espérons
(1) Théorie des sentiments moraux, III« partie, ch. V, p. 192. ^^^ ^ ^. ^.
BICUOTHECA
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que l'autour de la nature exécutera dans laulre vie rr que tous les principes qu'il nous avait donnés pour diriger notre conduite nous portaient à tenter dans celle-ci. Nous nous flattons qu'il achèvera l'ouvrage qu'il nous a fait commencer et qu'il rendra à chacun, dans un autre monde, ce qu'il a mérité dans celui-ci. Ainsi nous sommes portés à croire à une autre vie, nonseulement par les faiblesses, par les espérances et par les craintes propres à notre nature, mais aussi par les plus nobles principes qui lui appartiennent, par l'amour de la vertu et par l'horreur du vice et de l'injustice. «
Nous ignorons complètement sur quelles bases spéculatives Adam Smith a fait reposer, dans son cours de Glasgow, cette croyance à l'existence de Dieu et à une vie à venir : ni Millar, ni DugaldStewart lui-même ne nous ontlaissé aucun document sur ce sujet. Il ne nous en a pas moins paru intéressant de constater comment le célèbre philosophe a fait intervenir ces grandes idées pour étayer sa doctrine et donner à la loi morale ce caractère absolu qui lui est indispensable et que la sympathie était, par définition, impuissante à lui fournir. Avec le bon sens guijui étaitjiabituel, il avait reconnu d'ailleurs qu'au point de vue pratique^^ttejdée est un puissant auxiliaire pour la moralisation duj^uple et il n'avait garde de négliger cette force, jugeant utjji' de rappeler constamment à l'homme qu'il ne peut se dérober aux regards et;aux châtiments d'un Dieu vengeur de l'injustice.jjjuand même il pphapppj^nu jimj jpg^rd^^ p^ >i"v nhâfimnnts de se>^ semblables. « La religion fortifie, dit-il, le sentiment naturel du devoir. C'est ce qui donne généralement plus de coniiance dans la probité des hommes profondément religieux : on suppose toujours qu'ils sont attachés à l'observation de leurs devoirs par un lien de plus. L'homme religieux, comme l'homme du monde, a en vue, dans toutes ses actions, et leur moralité, et l'approbation de sa conscience, et le suffrage des hommes, et le soin de sa réputation. Mais une considération encore plus importante le dirige : il n'agit jamais qu'en présence du juge suprême qui doit un jour le récompenser selon ce qu'il aura fait; c'est un puissant motif d'avoir une double confiance dans la rectitude de sa conduite »
L'idée de Dieu, d'un juge suprême, clairvoyant et incorrupti-
ble, voilà donc le couronnement delà théorie morale de l'auteur. C'est ù Dieu qu'il faut en appeler en dernier ressort, et c'est lui qui maintient Yharmonie universelle dans les cœurs et dans les diverses parties du corps social. Cette harmonie universelle est belle, selon Smith, comme un immense mécanisme dont toutes les parties marchent d'accord, et, à cause d'elle, chaque rouage, chaque mouvement du mécanisme, c'est-à-dire tout acte de chaque individu agissant conformément à sa nature, devient, par cela môme, beau: c'est là, pour le philosophe écossais, le principe de la beauté morale. Nous le reconnaissons aussi, cette harmonie est belle ; il est beau de voir tous nos sentiments et tous nos intérêts concourir à la même fin; mais toutes les ac fions combinées dans ce but sont-elles bonnes par le fait même de la beauté de « la vaste machine de l'univers »; c'est ce que Smith affirme sans'le démontrer. Nous estimons, au contraire, que, bien que ce soit un effet de la loi morale de produire l'harmonie, il ne s'ensuit nullement que cette tendance à l'harmonie soit le caractère auquel on doive reconnaître la loi morale, car elle est fondée sur un instinct qui n'a en lui-même aucun caractère moral et auquel aucune obligation ne peut être attachée.
Ainsi, malgré son imagination ingénieuse et même quelques infidélités au principe général de son système, Smith est impuissant à donner un caractère obligatoire à sa règle morale. C'est qu'il est tombé dans la même erreur que d'autres philosophes qu'il a combattus, et, comme eux, il a pris l'un des mobiles que Dieu a placés en nous comme auxiliaires de la loi morale pour cette loi morale elle-même. Tandis que d'autres trouvaient le critérium du bien dans l'amour de soi, l'égoïsme, tandis qu'Hutcheson le plaçait dans la bienveillance, le professeur de Glasgow a cru le rencontrer dans la sympathie ; mais ce mobile, qui lui paraissait plus noble que l'égoïsme, n'est comme lui que l'effet d'un instinct, et, pas plus que lui, il ne peut avoir de caractère obhgatoire.
Telle est la doctrine exposée par Adam Smith dans la Théorie des sentiments moraux. Bien que le principe en soit erroné, l'auteur en a tiré des applications curieuses, parfois même fort justes lorsqu'il ne tentait pas de les rattacher trop étroitement à son système. 11 a rendu d'ailleurs un réel service à la
philosophie en poursuivant cette étude de l'un des plus puissants mobiles du cœur humain, et si, au lieu de considérer cette œuvre comme un traité de morale, on ne veut voir en elle qu'une monographie de la sympathie, si on néglige l'enchaînement systématique des idées pour n'en retenir que les observations délicates et les aperçus originaux qui abondent à chaque page, on trouvera dans ce livre des documents précieux pour l'étude de la psychologie. C'est pour ce motif que nous nous sommes efforcé de multiplier les citations et de laisser parler le plus souvent possible l'auteur lui-même dans l'exposition de son système ; on voudrait pouvoir tout citer, tant est grand le charme exquis qui se dégage de l'ensemble de l'ouvrage.
On a comparé quelque part le livre de Smith aux Caractères de La Bruyère. Il est certain qu'il y a dans la Théorie des sentiments moraux, et surtout dans la première partie, une foule d'observations qui ont la même allure et une valeur égale aux remarques de La Bruyère. La plus grande différence réside dans la forme qui leur est donnée. Chez le'moraliste français, les observations sont présentées dans un ordre particulier, très séduisant, et groupées de manière à peindre des caractères ; chez le philosophe écossais, au contraire, elles ne sont là que pour vérifier un système, comme preuves à l'appui, ou plutôt, dirionsnous, pour illustrate un traité didactique, si nous osions employer cette expression fort exacte de la langue anglaise. Mais c'est justement à cette différence de forme que tient le succès différent des deux livres : les Caractères sont toujours lus, ils ont place dans toutes les bibliothèques, à l'étranger comme en France, parce que La Bruyère ne paraissait chercher qu'à peindre et qu'il évitait ainsi d'attacher son œuvre au sort d'une doctrine: Smith, au contraire, n'observait que pour expliquer ensuite, et lorsque l'erreur de sa théorie a été démontrée, le livre est tombé tout entier, bien que les observations qu'il contient soient toujours aussi vraies, toujours aussi utiles à consulter, bien qu'elles reposent sur une étude consciencieuse du cœur humain.
C'est à ce titre que la Théorie des sentiments moraux mérite de vivre. « Quand on parcourt le livre de Smith, dit un juge com-
pétent, Victor Cousin, sans songer à son principe systématique, il instruit et il charme par cette multitude d'observations fines, profondes, inattendues, sur les hommes et sur la société, sur les ressorts intimes de nos actions, sur leurs effets privés et publics, sur les mille et mille formes que prennent la vertu et le vice, selon Tinfinie diversité des situations et des opinions ; sans parler des sentiments délicats et élevés répandus de toute part, depuis la première page jusqu'à la dernière, qui, passant de lame de l'auteur dans celle du lecteur, y forment et y entretiennent une sorte d'atmosphère morale douce et sereine, semblable à celle de la bonne conscience. 11 semble alors qu'il n'y a point de livre plus vrai et plus attrayant. » Malheureusement, ce livre n'est pas aussi connu de nos jours qu'il devrait l'être ; il n'est plus consulté qu'au point de vue historique et pour le système lui-même qui est erroné, alors qu'il devrait être entre les mains de tous les philosophes, littérateurs, romanciers, hommes d'État, de tous ceux, en unmot, qui, par goût ou par profession, s'intéressent à l'étude du cœur humain et des phénomènes psychologiques.
Nous n'avons pas dit d'ailleurs tout le mérite de la Théorie des sentiments moraux, car, outre le développement de la doctrine de la sympathie, elle contient encore une histoire fort remarquable, bien que très brève, des principaux systèmes de philosophie morale.
Aucune histoire de cette nature ne paraissait avoir été entreprise jusqu'alors. Bacon avait insisté pourtant, d'une manière toute particulière, sur l'importance capitale que présente en philosophie l'étude des systèmes, mais, avant Smith, personne n'avait abordé ces recherches ardues, et les auteurs, même les plus distingués, se contentaient trop souvent de condamner en bloc les doctrines les plus remarquables, d'après le seul examen ■de leur conclusion, sans les avoir méditées, sans avoir cherché à discerner la part de vérité qu'elles renferment. Le professeur écossais a tenté de réaliser le vœu de Bacon, et, du premier coup, il s'est révélé là comme un historien remarquable, possédant le véritable esprit de la philosophie de l'histoire. Partant de ce principe, si souvent méconnu, que dans tout système il y a une ^^ertaine part de vérité, nécessaire pour le rendre vraisemblable.
a étudié avec soin chacune des différentes doctrines, afin de s'en pénétrer et de comprendre la marche qu'avait dû suivre l'esprit du chef de l'école pour arriver à la conception de sa théorie. On ne saurait trop apprécier ce point de vue élevé, auquel il s'est ainsi placé dès le déhut de cet aperçu. La noblesse de ses sentiments, son caractôre]conscioncieu\ et l'amour qu'il professait pour la vérité, lui avaient fait sentir instinctivement qu'il n'est pas possible que des hommes de valeur comme ceux dont l'histoire de la philosophie nous a laissé les noms, aient créé des systèmes de toutes pièces, sans partir d'un fait ou d'une idée exacte dont leur esprit avait été frappé et dont ils avaient voulu donner une explication raisonnée. D'ailleurs, le succès même de> divers systèmes moraux était, à ses yeux, une présomption sérieuse que chacun d'eux reposait sur des faits, sinon absolument exacts, du moins vraisemblables.
« Un système de physique, dit-il en effet (1), peut être pendant longtemps en vogue, et cependant n'être aucunement fondé sur la nature et n'avoir même aucune des apparences de la vérité. Les tourbillons de Descartes ont été regardés, pendant près d'un siècle, chez une nation ingénieuse, comme le système qui expliquait de la manière la plus satisfaisante les révolutions des corps célestes. Cependant on a prouvé démonstrativement que les causes prétendues de ces grands effets, non seulement n'existaient pas, mais que même, si elles existaient, elles ne produiraient pas les effets qu'on leur attribue. Il en est autrement des systèmes de philosophie morale, et il n'est pas possible à un auteur qui veut expliquer l'origine de nos sentiments moraux, de se tromper et de s'éloigner aussi grossièrement de la vérité. Lorsqu'un voyageur nous fait la description d'un pays éloigné, il peut abuser de notre crédulité, au point de nous offrir pour des réalités les fictions les plus absurdes et les plus chimériques. Mais quand une personne veut nous instruire de ce qui se passe dans notre voisinage ou des affaires de ceux avec lesquels nous vivons, quoiqu'elle puisse aussi nous tromper à quelques égards si nous ne vérifions rien de nos propres yeux, cependant les faussetés qu'elle veut nous faire croire doivent
(I) Théork des sentiments moraux, WV partie, sect. III, cil. IV, p. 20S.
.1 voir un certain dogrc de ressemblance avec la vérité et môme (Hre mêlées de vérité. Un auteur qui nous propose un système de physique et qui prétend faire connaître les causes des principaux phénomènes de l'univers, est comme le voyageur qui veut nous dépeindre un pays éloigné, qui peut nous en dire tout ce (ju'il lui plaît et se flatter d'être cru, tant qu'il ne sort pas du cercle des probabilités. Mais le philosophe qui veut expliquer l'origine de nos désirs et de nos affections, de nos sentiments d'approbation et de désapprobation, ne prétend pas seulement nous rendre compte de ce qui intéresse ceux avec lesquels nous vivons : il veut nous instruire de nos affaires domestiques. -Vlors, semblables à ces maîtres indolents qui se confient à un intendant fripon, nous sommes sujets à être trompés; mais nous sommes incapables d'admettre un compte où il ne se trouverait aucune ombre de vérité; il faut au moins que quelques articles soient justes, et même que les plus importants soient, à quel- ((ues égards, véridiques, sans quoi la plus légère attention suf- (irait pour découvrir la fourberie. Un auteur qui nous donne pour cause de nos sentiments naturels un principe qui leur est étranger et qui n'a même aucun rapport avec leur véritable principe, paraîtrait absurde et ridicule, même au lecteur le moins éclairé. »
Cq raisonnement était fort juste. Aussi, grâce à la puissance de travail que possédait Adam Smith, il arriva à acquérir la preuve de ce qu'il avait prévu, et il s'est attaché à montrer, dans les divers systèmes qui ont occupé tour à tour la scène philosophique, ce que chacun d'eux avait d'exact et quelle était l'observation, toujours vraie ou paraissant telle, qui lui avait servi de point de départ. On ne saurait trop admirer, sous cet aspect, le caractère du maître : consciencieux dans toutes ses œuvres, i! juge les autres par lui-même, il ne combat jamais une doctrine qu'après l'avoir bien comprise et s'être complètement pénétré de son esprit.
Aussi, le bref exposé des divers systèmes qu'il a passés en revue est fort intéressant. Il y classe les écoles d'après leur réponse à deux questions principales qu'il pose à chacune d'elles : il leur demande, en premier lieu, en quoi consiste la vertu ou quel est le mode de conduite qui constitue un caractère excellent et di-
gne de louanges ; en second lieu, quelle est la puissance ou la faculté de Filme qui nous fait aimer ce caractère, quel qu'il soit. En d'autres termes, qu'est-ce que la vertu et quelle est la faculté de l'âme qui nous la fait aimer : telle est la double question d'après laquelle il prétend juger les diverses doctrines.
Il a reconnu ainsi que, dans leur manière de comprendre la vertu, les philosophes de tous les siècles pouvaient être groupés en trois écoles distinctes. L'une de ces écoles, avec Platon, Aristote, Zenon, Wollaston et Shaftesbury, plaçait la vertu dans une certaine convenance ou propriété des actions elles-mêmes. Les deux autres, au contraire, envisageant un aspect tout différent, avaient cru la trouver, non dans les actions elles-mêmes, mais dans les conséquences des actions, et, tandis que les uns, comme Epicure, La Rochefoucauld et Mandeville l'avaient fait consister dans le bonheur que nos actions nous procurent, les autres, comme Hutcheson et l'auteur lui-même, la plaçaient dans le bonheur qu'elles procurent à nos semblables : « On peut réduire à trois classes différentes, écrit-il {l),les diverses définitions que les moralistes ont données de la nature de la vertu, ou de la manière d'être de l'âme qui constitue le caractère le plus excellent et le plus digne de louanges. Selon quelques-uns, la disposition de l'âme qui constitue la vertu ne consiste pas dans un genre particulier d'affections, mais dans un empire et une direction convenables de toutes nos affections, qui peuvent être vertueuses ou vicieuses, selon l'objet qu'elles ont en vue et selon le degré de véhémence avec lequel elles le poursuivent : d'après ces auteurs, la vertu est donc ce qui est convenable et propre. Selon d'autres, la vertu consiste dans une judicieuse recherche de notre intérêt et de notre bonheur particulier, ou dans l'empire et la direction convenable des affections personnelles qui ont notre bonheur pour objet unique : et, dans l'opinion de ces moralistes, la vertu consiste dans la prudence. Il en est encore d'autres qui font consister la vertu, non dans les affections qui ont pour objet notre bonheur, mais dans celles qui tendent au bonheur d'autrui; d'où il résulterait qu'une bienveillance désintéressée est le seul motif qui puisse imprimer à nos actions le
(1) Théorie des sentiments moraux, VII« partie, sect. II, p. 313.
caractère de la vertu. » La vertu consiste donc, suivant les systèmes, soit dans la convenance, soit dans la prudence, soit enfin dans la bienveillance.
Quant au principe de l'approbation, c'est-à-dire la puissance ou la faculté de l'âme qui nous fait préférer telle conduite à telle autre, qui nous fait trouver l'une méritante et l'autre déméritante, les différentes écoles l'ont placé, ou dans la raison, ou dans l'intérêt personnel, ou dans le sentiment. « On a expliqué de trois manières, dit en effet Adam Smith (1), le principe de l'approbation. Selon quelques-uns, nous approuvons ou nous désapprouvons nos actions et celles des autres, par amour de nousmêmes seulement et selon qu'elles ont plus ou moins de rapport à notre intérêt ou à notre bonheur ; selon d'autres, c'est la raison, c'est-à-dire la faculté par laquelle nous distinguons le vrai du faux, qui nousfait discerner ce qui est convenable ou ce qui est inconvenable dans nos actions et dans nos affections. Quelques autres encore prétendent que ce discernement est entièrement l'effet de notre sensibilité, qu'il n'est que le plaisir ou le dégoût même que certaines affections ou certaines actions nous inspirent. »
Nous ne voulons pas entrer dans les détails de cette étude, car nous ne pourrions suivre l'auteur dans l'examen des diverses doctrines, sans être entraîné rapidement hors du cadre de ce travail. Mais nous avons tenu à faire remarquer, et le point de vue élevé 011 s'est placé Adam Smith, et la méthode originale qu'il a employée dans cet aperçu de l'histoire de la philosophie morale. Quant à l'exposé des systèmes, il faut le lire, car d'arides extraits ne peuvent en donner une idée. Gomme l'a dit Mackintosh (2) : « l'auteur y démontre d'une manière admirable quelle influence durent avoir sur les systèmes de morale, l'état social, les révolutions politiques ainsi que les habitudes individuelles et nationales.il se pénètre de la philosophie qu'il décrit, et il nous fait connaître la morale de l'école sto'ique avec l'austérité et la fierté d'un sage stoïcien, tempérées par la tolérance
(1) Théorie des sentiments moraux, VU* partie, sect. 111, p. 370.
(2) Mélanges, p. 3.
qui est propre à noire époque et que la répugnance de lauleur pour rexagération et le paradoxe contenait dans les limites de la nature. »
Cette étude historique a été d'ailleurs jugée d'une manière magistrale, soit dans les Leçons de Victor Cousin sur la philosophie écossaise, soit dans les Cours de Joulîroy, cl tout ce que nous pourrions en dire a été professé déjà par des maîtres éminenls dont nous ne saurions que citer les appréciations et les critiques. Néanmoins, il nous a paru bon de donner ici un aperçu rapide des diverses parties de ce grand ouvrage par lequel le professeur de Glasgow voulait se présenter au monde savant. La valeur de ce livre a été méconnue trop souvent : on a voulu n'y voir que l'erreur du principe, on a passé, sans y prendre garde, sur cent applications ingénieuses, sur mille observations délicates, et, récemment encore, un publicislc distingué, compatriote de Smith, M. M'. Bagehot, dans un article qu'il écrivait il y a quelques années sur la personne du célèbre économiste, condamnait fort injustement les travaux du philosophe à Glasgow, où « il habillait, disait-il, en mots pompeux des théories très contestables ». Cet ouvrage était l'objet de la prédilection de Smith: il le considéra, jusque dans les dernières années de sa vie, comme son plus grand titre de gloire, et il était bien loin de se douter que son œuvre favorite tomberait presque dans l'oubli, tandis que, grâce à la Richesse des Nations, qui lui semblait moins achevée et moins homogène, son nom traverserait les âges.
î^ 3. — Considérations sur Vorigine et la formation des langues.
En même temps que la deuxième édition de la Théorie des sentiments moraux et dans le même volume, Smith publia un nouveau traité sous le titre de Considérations sur l'origine et la formation des langues. Cette étude, sans lien apparent avec la précédente, se rattachait cependant encore au vaste plan de Y Histoire générale de la Civilisation.
Pendant son séjour à Edimbourg et son professorat de Glasgow, le philosophe écossais avait préparé .simultanément les éléments d'un ensemble de travaux par lesquels il se proposait de faire connaître le développement scientifique de l'esprit humain, au
CONSIDÉRATIONS SUR l'ORIGIXE ET LA FORMATION' DES LANGUES. 109
moyen de l'histoire du langage, de l'histoire de la science et de Ihistoire des arts, se réservant de suivre plus tard, dans son Traite du Droit et ses Recherches sur la Richesse des Nations, la marche des sociétés humaines, grâce aux autres manifestations de la civilisation, telles que les institutions politiques et sociales. Il avait commencé l'exécution de ce plan dans le fameux cours de rhétorique et de holles-lettres qu'il avait inauguré à Edimbourg et dont il avait continué l'exposition dans sa chaire de logique. Mais, nousl'avons dit,lemanuscrit de ces leçons fut détruit, de même que la plupart de ses autres essais, et, en dehors de la Théorie des sentiments moraux et de la Richesse des Nations, il ne nous reste, comme témoins des différents aspects de cette vaste entreprise, que quelques études incomplètes, épargnées par l'auteur, on ne sait pour quel motif, et deux dissertations à peu près entières : les Considérations sur la formation des langues et l'Histoire tZe /'^i.sfj'ono/wee jusqu'au temps de Descartes. Adam Smith ne publia lui-même que la première de ces études : c'est d'ailleurs la plus remarquable.
Quelle est l'origine de la parole? sous quelle forme a-t-elle apparu ? comment s'est diversifiée la multitude des langues et des idiomes? Ces questions fondamentales avaient frappé le jeune professeur dès ses débuts dans la philosophie, et, grâce à la vivacité de son imagination, à une vaste érudition et à une véritable puissance d'observation, il arriva, malgré l'étendue de ses recherches, à un résultat vraiment remarquable pour son époque. Néanmoins, nous n'insisterons pas sur cet ouvrage, dont l'intérêt a beaucoup diminué depuis les découvertes modernes de la linguistique ; nous n'en dirons que quelques mots pour faire connaître, sous toutes ses faces, le génie de l'auteur et montrer comment il embrassait à la fois l'étude de toutes les manifestilions de l'esprit humain.
Dans ces Considérations, Smith met en présence deux sauvages ne sachant pas parler et élevés jusque-là dans un isolement complet, puis il discute la manière dont ces deux hommes doivent s'y prendre pour se faire entendre. Ils assignent d'abord un nom particulier aux objets qui leur sont les plus familiers, généralisent ensuite l'emploi de ces termes en les appliquant à d'autres objets qui ont avec les premiers une certaine ressem-
blance, forment ainsi \Q?,genres et les espèces; puis, arrivant même à distinguer entre eux les objets d'une même espèce, ils créent deux autres genres de mots, dont les uns expriment les qualités et les autres les rapports. Mais cette invention des adjectifs et des prépositions demandant une grande généralisation et une abstraction considérable, les progrès du langage deviennent alors plus difficiles et plus lents.
Smith constate partout, en effet, la difficulté de former, à l'origine des langues, des termes abstraits et généraux. Cette difficulté est déjà réelle pour les adjectifs, car les premiers hommes, par exemple, qui ont inventé les mots vert, bleu, rouge, et les autres noms des couleurs, ont eu besoin, dit-il, pour les trouver, d'observer et de comparer ensemble un grand nombre d'objets, de saisir leurs ressemblances et leurs dissemblances par rapport à la qualité nommée couleur, de les ranger dans leur esprit en différentes classes selon qes ressemblances et ces dissemblances. Un adjectif est, par sa nature, un mot général, et, en quelque sorte, abstrait; il suppose nécessairement l'idée d'un certain genre ou d'une certaine collection de choses à chacune desquelles il est également applicable.
Mais, si l'invention des adjectifs présentait beaucoup d'obstacles , celle des prépositions en offrait encore davantage. En effet, un rapport est en lui-même plus métaphysique qu'une qualité, et personne n'est embarrassé de dire ce que c'est qu'une qualité, tandis que peu de gens sont capables, au contraire, d'exprimer clairement ce qu'ils entendent par un rapport, car les qualités, dit l'auteur, sont presque toujours saisissables par nos sens extérieurs et les rapports ne le sont jamais. Aussi, si, au début, les hommes paraissent avoir, pendant quelque temps, évité la nécessité des adjectifs en variant la terminaison des noms des substances, selon qu'elles étaient elles-mêmes variées par leurs plus importantes qualités, ils ont cherché, àplus forte raison, à éviter l'invention plus difficile des prépositions ; c'est là l'origine des différents cas dans les langues anciennes oij ils ont pour but d'exprimer le rapport qui existe entre l'objet du nom substantif et l'objet d'un autre mot compris dans la même phrase. Cette invention des cas était bien plus simple que celle des prépositions. « Il ne faut, en eflet, aucun effort d abstraction