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LA SUPPRESSION DU GENRE CÆLEBOGYNE

Le genre Cælebogyne a joué, depuis un quart de siècle, un grand rôle dans l’histoire de la physiologie végétale. Il est fort heureux, néanmoins, que ce genre disparaisse aujourd’hui définilivement de la science, où son nom même consacrait une erreur. Ceux qui suivent mon enseignement savent que, depuis plusieurs années, tout en combattant cette théorie de la Parthénogenèse, j'indiquais fréquemment que la plante sur laquelle on l’étayait avec le plus de confiance, n’appartenait même pas à un genre particulier, mais était congénère du Conceveibum javense des botanistes, c’est-à-dire de l’Aparisthmium d’Endlicher (Genera, n. 5792). M. Mueller d'Argovie, qui a établi (Prodrom., XV, sect. post., 899, 904) la synonymie de l’Aparisthmium et du Cladodes de Loureiro, place le Cælebogyne dans le genre Alchornea, et n’a même pas cru devoir conserver comme distinct le genre Aparisthmium, qui en vaut cependant bien d’autres. Sans être partisan de la multiplication considérable des genres, nous pensons que cette question vaudrait la peine d’être discutée; nous n'avons pas éprouvé de difficulté jusqu’à présent à distinguer, parmi les Euphorbiacées brésiliennes (Adansonia, V, 238, 307), les espèces qui appartiennent au genre Alchornea, et celles qu’on peut reléguer dans le genre Aparisthmium. Si l’on fondait les deux types ensemble, peut-être se verrait-on obligé d’y joindre le Conceveiba d'Aublet, car le C. guianensis a tout à fait le périanthe glanduleux, les styles pétaloïdes et l’inflorescence du Cælebogyne ; mais la structure de son androcée est quelque peu différente, et il faut bien, après tout, admettre des coupes génériques

nécessaires pour l’étude, et pour ne pas, comme dit Gœthe, « tomber dans lamorphe »; si artificielles que puissent être souvent les divisions de convention qu'on appelle des genres. Pour que la science taxonomique soit pratique, il n’en faut, pour ainsi dire, ni trop, ni trop peu.

On sait que le Cælebogyne avait été jusqu’à nous placé au voisinage du Sapium, et que plusieurs auteurs s'étaient même demandé, si l’on ne devait pas le considérer comme une espèce de ce dernier genre. Nous fûmes, sauf erreur, le premier à montrer que la forme des feuilles du Cælebogyne, caractère sans valeur, et qu’on rencontre dans presque toutes les familles dicotylédones, pouvait seule justifier un pareil rapprochement, parce qu’elle rappelle beaucoup celle du Sapium ilicifolium ; mais que les caractères essentiels tirés de l’organisation florale, de la préfloraison du calice, de la structure des organes sexuels, etc., raltachaient au contraire le Cælebogyne à un tout autre groupe que celui des Hippomanées d’Ad. de Jussieu, et finalement nous le plaçâmes (Et. gen. Euphorbiac., 16) précisément tout à côté des Conceveiba. Plus récemment, sans méconnaître sa parenté avec les Alchornées, nous l'avons appelé Cladodes ilicifolia (Adansonia, VI, 321), et nous avons décrit à côté de lui, sous le nom de C. Thozetiana, une seconde espèce australienne qui se trouve être tout à fait intermédiaire au Cælebogyne et à |A paristhmium de Java.

Les fleurs mâles, composées d’un calice tétramère, valvaire, de quatre étamines extérieures plus courtes, et de quatre étamines intérieures plus longues et alternes avec les précédentes, peuvent n'avoir que six, et plus rarement cinq, ou seulement quatre étamines. Les anthères sont introrses, biloculaires, déhiscentes par deux fentes longitudinales, et les filets sont unis à leur base par une sorte d'empâtement plus ou moins prononcé. Le mode d’inflorescence est tout à fait celui des Aparisthmium connus jusqu'ici, ou de la plupart des Alchornea. Or les fleurs sont souvent

complétement dioïques dans les différentes espèces de ces deux vi. (Octobre 1866.) 24

genres. Mais qu’on remarque bien ceci : les Aparisthmium de Java, et l’'Hermesia castaneifolia de Kunth, qui est un Alchornea, ont été signalés (Et. gen. Euphorbiac., 206) comme pouvant présenter des fleurs accidentellement monoïques. Le Schousbæa cordifolia de Thônning, qui est un Alchornea, et les Aparisthmium brésiliens nous ont aussi montré des fleurs anormalement monoïques ou même hermaphrodites. Si donc le Cælebogyne était constamment et d’une manière absolue, réduit à sa diæcie normale, il constituerait dans le groupe naturel dont il fait partie une exception à peu près unique. Tous les types euphorbiacés, tous les types dioïques appartenant à d’autres familles, peuvent présenter des exemples d’étamines rapprochées des organes femelles ; le Cœlebogyne ne pouvait seul échapper à cette sorte de loi; il y échappera moins encore quand il sera cultivé en abondance, ear la culture favorise souvent, nous l'avons déjà dit (Adansonia, T, 138; V, 65), la production de ces anomalies. Aussi ne comptet-on plus aujourd’hui les fleurs femelles de Cælebogyne pourvues d’une étamine à la base de leur ovaire.

Ces élamines anormales, souvent très-pelites, plus courtes que le calice au fond duquel elles peuvent se eacher, ont rarement la forme de l’étamine normale de la fleur mâle. Leur anthère peut être ovale, ou presque cordiforme, ou oblongue et conique. Les loges peuvent se toucher, et n'être séparées l’une de l’autre que par un sillon longitudinal étroit ; ou bien elles sont distantes et placées en bas et sur les côtés d’un connectif dilaté, et plus ou moins membraneux. De là la ressemblance que peut affecter l’étamine avec un sépale ou une bractée glanduleuse; les pièces de l'androcée deviennent alors semblables, par la forme, à celles qu'on observe dans certains Æchinus (Rottlera) de la section Plagianthera (voy. Et. gen. Euphorbiac., t. Xi, fig. 15, 16). Il n’y a rien d'étonnant, d’ailleurs, à ce qu’une bractée biglanduleuse et une élamine biloculaire puissent ainsi se ressembler par les caractères extérieurs, car elles représentent après tout l’une et l’autre le même organe appendiculaire transformé. Le contenu

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cellulaire des lobes latéraux de l’appendice est seul modifié d’une manière différente dans l’une et dans l’autre. Un groupe, fort voisin à beaucoup d’égards des Euphorbiacées, celui des Oxalidées, nous en offre un exemple frappant dans les deux glandes colorées que portent vers leur sommet les sépales de certaines espèces. La poussière celluleuse jaunâtre contenue dans ces deux thèques n'est-elle pas l’analogue, dans la feuille calicinale, du pollen qui se produit dans les deux cavités de la feuille staminale?

C’est ici le lieu de répondre à une série d’attaques insérées par M. Decaisne, en 1857, dans le Bulletin de la Société botanique de France (IV, 789). La grande autorité qui s'attache au nom de ce savant, et la conviction profonde avec laquelle 1] a tiré de faits qu'il n'avait pas eu l’occasion d'observer d’assez près des conséquences forcées et inexactes, ont malheureusement donné un grand poids à cette doctrine irrationnelle de la Parthénogenèse. Mais M, Decaisne a prouvé trop souvent son amour de la vérité et de l’indépendance scientifiques, pour ne pas m'engager lui-même à rétorquer les arguments sans valeur qu’il invoquait en 1857 (1).

le L’organe qu'on renconire assez fréquemment, à certaines époques et dans certaines conditions données, à la base de l'ovaire du Cælebogyne, et que M. Decaisne a pris pour « une bractée ou une des pièces du périanthe », n’est autre chose qu'une étamine, quand il contient des grains et des cellules-mères de pollen; ce que le microscope démontre dans ce cas, sans qu'il puisse y avoir la moindre confusion avec le tissu spécial, à éléments serrés, que l’on observe dans les glandes des bractées ou des sépales. La présence ou l'absence de lignes de déhiscence ne prouve absolument rien dans ce cas; car, dans une anthère anormale, qui n’est point destinée à s'ouvrir par une ligne indiquée d’avanee, mais qui, plus probablement, donnera issue à son contenu par résorption d’un point de sa paroi, on peut observer du pollen tout à fait semblable à celui qu'a si bien décrit M. Karsten.

(1) J’aurai grand soin d’ailleurs de n’employer, en répondant à ce savant, que des expressions dont il s’est servi lui-même.

2° M. Decaisne parait accorder quelque importance à ce fait, que dans le Cælebogyne, « aucun vestige d’ovaire n’existant dans les fleurs mâles, elles ne sont pas de celles qu’on peut appeler unisexuées par avortement ». C’est un point d'organisation normale dont on ne peut rien conclure pour ou contre la question de l’hermaphroditisme accidentel. S'il est naturel de penser que l’existence d’un organe sexuel rudimentaire dans une fleur, est une condition favorable à la production de fleurs accidentellement hermaphrodites, attendu que l'organe atrophié et stérile peut tout d’un coup se développer davantage et devenir fertile; il est actuellement démontré que des fleurs unisexuées d’une façon absolue (et non par avortement, comme on dit) peuvent presque aussi souvent, sinon plus souvent, devenir hermaphrodites. Le plus ancien et le plus célèbre, peut-être, des exemples d’hermaphroditisme accidentel observés dans une Euphorbiacée, en offre déjà une preuve frappante : c’est celui du Cicea où Phyllanthus longifolius, si nettement représenté par Jacquin (PI. rar. hort. Schænbrun., 36, t. 194). Nous avons retrouvé, dans un certain nombre de collections, des fleurs parfaitement hermaphrodites de la même plante, avec quatre sépales, quatre étamines opposées, à anthères extrorses, et quatre loges ovariennes fertiles, alternipétales. Or il n'y a pas, dans la fleur femelle normale du Cicca, la moindre trace d’un androcée rudimentaire, et l’on sait que l'absence d’un rudiment de gynécée dans la fleur mâle normale, était précisément pour Ad. de Jussieu le caractère fondamental du genre Phyllanthus et de tout son groupe des Phyllanthées. Les Ricins dont, dans certaines années, on peut récolter, comme nous l’avons déjà dit, des fleurs hermaphrodites par centaines, ayant à la base de l’ovaire depuis une ou deux jusqu’à une centaine d’étamines fertiles, n’ont pas cependant de staminodes hypogynes à l’état normal, et n’ont aucune trace de gynécée dans la fleur mâle. Les Mercuriales sont exactement dans le même cas. On sait très-bien aujourd’hui que les longues cornes blanchätres, au nombre de deux ou trois, qu’on observe dans leur fleur femelle,

à la base de l’ovaire, sont, non pas des étamines stériles et réduites au filet, comme le pensaient Ad. de Jussieu et ses prédécesseurs, mais bien des glandes hypogynes d’une forme particulière, à développement tardif, et qui se retrouvent dans les Claoæylon, avec cette forme d’écailles charnues et plus ou moins aplaties, qui caractérise si souvent les disques. En tout cas, la place de ces languettes est parfaitement déterminée; elles répondent aux eloisons interloculaires. D'ailleurs 1l n’y a point de staminodes à la base du gynécée dans la fleur femelle normale. Or j'ai vu, entre les mains de M. Hérincq, de qui J'en tiens un fragment, un pied de Mercurialis annua, dont la plupart des fleurs étaient hermaphrodites. On voyait, à la base de leur ovaire, et sur tout son pourtour, un nombre d’étamines variant de une ou deux à vingt ou trente, inégales de taille et de grosseur, et dont la plupart avaient les anthères normales, mais dont quelques-unes étaient pourvues d’anthères sessiles, ou uniloculaires, ou à loges dressées, ou conoïdes, ou presque cylindriques, ou plus ou moins étalées en forme de bractée, dont une portion basilaire était seule gorgée de pollen, dans l’épaisseur de son tissu, et paraissait indéhiscente.

9° M. Decaisne s’est encore mépris sur la nature des organes males qui peuvent accompagner la fleur femelle du Cælebogyne, parce qu'il part d’une idée incomplète de l’organisation des étamines normales des Euphorbiacées, ainsi que nous avons déjà essayé de le démontrer (Adansonia, 1, 135). Suivant lui, « dans toute la famille (des Euphorbiacées), les anthères sont construites d'après un même plan dont celles des genres Sapium, Microstachys, etc., etc., peuvent être prises pour le type. » C’est bien à tort que M. Decaisne invoque, à l’appui de son opinion sur celte uniformité de plan, l’autorité d’Ad. de Jussieu. Alors même que ce dernier serait, en 1824, arrivé à une pareille conclusion, cela n'aurait rien eu d'étonnant, car il ne connaissait et n'avait pu analyser, à cette époque, qu’un nombre relativement restreint d’espèces et de genres de la famille des Euphorbiacées. Celle-ci est allée depuis s’accroissant toujours avec une rapidité effrayante, et,

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à l'heure qu'il est, malgré d'assez nombreux travaux appartenant à notre époque, elle demeure encore incomplétement connue, les botanistes voyageurs nous faisant sans cesse parvenir les nouveaux résultats de leurs recherches dans toutes les parties du monde. Je n’en donnerai pour le moment qu'une preuve : c’est que, dans le volume du Prodromus, consacré à cette famille, qui a paru le mois dernier, nous ne voyons pas figurer plus d’une cinquantaine de genres ou d'espèces qui, certainement, appartiennent au groupe des Euphorbiacées.« Beaucoup passeront, et la science s’accroitra. »

Mais l'opinion d’Ad. de Jussieu sur la forme des étamines des Euphorbiacées, était en réalité toute différente, puisque c’est lui qui avait écrit, l’année précédente, dans des Considérations sur la famille des Euphorbiacées, lues à l'Académie des sciences, le 14 juillet 1823, et imprimées dans les Mémoires du Muséum, que « la structure des anthères, qui a été le plus souvent passée sous silence, ou décrite inexactement à cause de la petitesse des fleurs, mérite cependant de fixer l’attention par sa variété »; et plus loin : « Les formes variées des anthères peuvent fournir d’utiles indications pour certains rapprochements. » Si l’on doutait de cette diversité, on en pourrait trouver la preuve en comparant entre elles quelques figures de notre atlas de l'Étude générale du groupe des Euphorbiacées (et, entre autres, les planches I, n5. 16: 1V, 9. 6, 7, 19, 25: V, fo. 9; VI fig. 27° Ve 0; IX, fig. 16-18; XE, Üg. 9; 10, 1%, 15, 16; XI e2225; XIV, fig. 81, 32; XVI, fig. 25; XVIIL, fig. LL, 19529 4X IX, HS, 29, 60, XX, fi. à: 1, 45: XXI, 6.02, 0 MT MNT eNE XXI, fig. 8, 19; XXIV, fig. 1, 15, 20; XXV, fig. 1-8, 14, 19; XXVII, fig. 12, 20). Ces figures prouvent que c’est exactement l'opposé de ce que pense M. Decaisne qu’il faudrait dire, et que, dans les Euphorbiacées, les anthères sont construites sur le plus grand nombre de plans possible, et se font remarquer par l’extrème diversité de leurs formes. On sait d’ailleurs que les Antidesmées dont les anthères présentent une configuration si singulière, ont été reportées depuis longtemps parmi les Euphor-

biacées, et qu'aujourd'hui cette adjonction se trouve admise par la plupart des botanistes. Enfin M. Mueller d’Argovie vient de porter le dernier coup à la doctrine de M. Decaisne, en extrayant des genres précédemment établis un certain nombre d'espèces distinguées par la forme de leurs étamines, pour en faire des types génériques nouveaux ; telle est l’origine de ses genres Hippocrepandra, Beyeriopsis, etc.

Il faudrait, de plus, se bien garder de croire que les étamines exceptionnellement développées dans l’intérieur de la fleur femelle, soient forcément semblables à celles qu’on observe dans la fleur mâle. Elles en peuvent différer par la taille; par la présence ou l'absence d’un filet, par la direction de leur face, de façon à devenir extrorses, alors qu’elles sont introrses dans la fleur mâle, ou réciproquement ; par la taille ou la forme de leurs loges ; par le nombre même de ces loges, une anthère anormale pouvant, au lieu de deux thèques, n’en avoir qu’une seule, soit latérale, soit terminale ; par le développement plus ou moins considérable du connectif, ete., ete, On a même vu, dans certaines Euphorbiacées, ou dans plusieurs autres plantes appartenant à des familles différentes, les loges de l’anthère se développer, soit dans l’épaisseur des bords de la portion inférieure des feuilles carpellaires, soit au voisinage de leur sommet, de manière à occuper la place d’une branche du style ou d’une division de cette branche stylaire.

De ce qui précède, on peut, plus que jamais, à ce qu’il nous semble, conclure que la forme et la faille des organes fécondateurs importent peu, mais uniquement la présence du pollen dans le voisinage de la fleur femelle, et qu’il n’y a de graines fertiles qu’en présence de la substance fécondante. Toutes les fois que celle-ci fera défaut, il peut bien arriver que les fruits grossissent, que les graines elles-mêmes arrivent à leurs dimensions normales, paraissent extérieurement avoir suivi toutes les phases de leur développement, et contiennent même un embryon plus ou moirs volumineux. Mais tout cela ne suffit pas pour que la graine soit féconde, pour que l'embryon, placé dans des conditions favorables, puisse

entrer en germination. Quoique des faits négatifs aient, dans ces questions, une importance relativement peu considérable, il ne sera pas hors de propos de relater les phénomènes observés sur un pied de Cælebogyne réellement dépourvu d'organes fécondateurs.

Il y à quatre années déjà que nous suivons de très-près l’évolution des fleurs d’un pied femelle de Cælebogyne, qui avait déjà fleuri à Kew avant d’être envoyé en France, et que nous devons à l'extrême bienveillance de M. Smith. Cette plante a donné trois fois des fleurs depuis cette époque, et nous nous sommes assuré qu’elle n’a jamais porté d’étamine, ni dans une fleur mâle, ni au pied du gynécée des fleurs femelles normales. Les stigmates, examinés avec le plus grand soin, n’ont jamais porté un seul grain de pollen de Cælebogyne, et jamais non plus une seule graine de cette plante ne s’est trouvée apte à entrer en germination. En juillet 1862, un ovaire a noué; il a grossi jusqu'au mois d'août, et s’est ouvert spontanément à cette époque; il ne contenait qu'une seule graine, deux des loges ayant avorté; et cette graine, de taille normale, était vide et réduite à des téguments minces et desséchés. L'année dernière, ce même pied a produit plusieurs fleurs et plusieurs fruits ; leurs graines étaient également vides et sèches. En 1864, cinq fleurs se sont développées aux mois de juillet et d’août. Les fruits ont noué; ils ont acquis la taille normale des fruits mürs; presque tous contenaient trois graines. Celles-ci n'étaient pas réduites aux téguments; un albumen mince et une lame irrégulière, verdâtre, représentant sans aucun doute l'embryon, en occupaient l’intérieur. Ces graines ont été semées, se sont putréfiées et ne sont pas entrées en germination. Qu’elles continssent un embryon plus ou moins parfait, il n’y a dans ce fait rien d’étonnant, Car l'embryon ne vient pas de l'organe mâle qui faisait ici défaut ; il préexiste à la fécondation, quelque nom qu’on ait voulu lui donner à cette époque, dans l’intérieur de l’ovule et du sac embryonnaire, Il parait même qu'il peut subir un commencement d’accroissement, et il y a sans doute des cas où il est susceptible d'atteindre un très-haut degré de développement. Mais, sous ce

rapport, les plantes ne paraissent pas différer des animaux. Le germe préexiste dans l’organe femelle; il s’y peut développer jusqu'à un certain degré; mais c'est l'influence de la substance fécondante qui, seule, lui permet de se parfaire, d’aller jusqu’au bout de son évolution normale, et de devenir apte à reproduire un individu complet, semblable à ceux dont il est issu, Toutes ces conditions ne sont réalisées, dans les plantes phanérogames, qu'alors que le pollen est apporté sur le gynécée, et qu’un tube pollinique arrive vers l'embryon non fécondé jusque-là. Aussi tous les observateurs qui ont examiné des ovules de Cælebogyne, aux époques et dans les pays où ceux-ci donnaient de bonnes graines, y ont trouvé des tubes polliniques au contact du sac embryonnaire, ou au moins des grains de pollen attachés à la surface du stigmate. Cela n'avait rien d'étonnant dans des circonstances telles que celles dont parle M. Karsten, et dont on à bien à tort révoqué en doute la possibilité, c’est-à-dire dans des cas où un quart où un cinquième des fleurs femelles étaient pourvues d’au moins une étamine anormale à la base de l’ovaire. Ces fleurs de Cælebogyne étaient accidentellement devenues hermaphrodites ; il n’y a presque pas de type appartenant à la même famille où des fleurs monoïques ou hermaphrodites n’aient été observées; il n’y a presque pas d’autres familles à fleurs diclines où le même fait ne se soit rencontré; c’est ce qu'il n’est pas inutile de constater ici d’une manière générale, en attendant que nous présentions un {ableau de toutes les familles naturellement diclines où nous avons observé ces anomalies. Quant aux Euphorbiacées indigènes, à fleurs dioïques, qu'on pourrait mettre en expérience pour juger de la fécondité sans fécondation, nous ne voyons que les Mercuriales. Mais c'est bien à tort que M. Decaisne tire, en faveur de la parthénogenèse, des conclusions appuyées sur ce fait, qu’on aurait « cultivé des Mercuriales femelles, séparées des mâles, dans une chambre close, à un troisième étage, et oblenu un certain nombre de graines parfaitement embryonnées. » Peu importe encore que «le même fait ait eu lieu dans une serre à Cactus..., que sa disposi-

tion et son élévation au-dessus du niveau du sol semblent avoir mis suffisamment à l'abri de l'accès du pollen des rares pieds mâles qui peuvent se trouver dans les jardins (4). » S'il s’agit de la Mercuriale vivace, nous en avons fait voir (loc. cit., IT) des pieds chargés à la fois de fleurs mâles et de fruits. S'il s’agit de la M. annuelle, elle est souvent monoïque ; les pieds femelles portent souvent des étamines qu'on ne voit pas toujours facilement à l'œil nu, et, qui plus est, on peut ÿ trouver des rameaux entiers chargés de fleurs hermaphrodites.

Aussi, malgré le nombre et le talent de ses défenseurs, la théorie de la parthénogenèse ne peut plus aujourd’hui s'appliquer aux plantes phanérogames, et, des faits différents auxquels nous avons fait allusion dans ce travail, on peut, du moins d’une manière provisoire, tirer le résumé suivant :

1° Aucun fait, observé jusqu'à ce jour, d’une manière com plète, n'autorise à admettre qu’une plante phanérogame ait produit des graines aptes à germer, sans que le tube pollinique soit entré en contact avec certaines portions de l'organe reproducteur femelle. Dans les plantes dites parthénogènes, on a pu voir, ou des grains de pollen sur le stigmate, ou des tubes polliniques dans l'intérieur du gynécée.

2° La diæcie normale n’est pas un motif suffisant pour que les ovaires des pieds femelles ne soient pas fécondés. Le polien peut être apporté par différents agents sur le stigmate des fleurs femelles ; et aucune observation précise ne prouve Jusqu'ici que cetie condition n’a pas été réalisée dans un gynécée qui a donné des graines fertiles.

ë Quoiqu'il semble rationnel d'admettre qu’une diclinie dite par avortement, soit favorable à la production de l’hermaphroditisme accidentel, attendu que des staminodes existant normalement au pied des ovaires, peuvent devenir et deviennent souvent, dans certaines conditions, des étamines fertiles, les fleurs dites diclines « d’une manière essentielle », sont à peu près aussi su

(4) Bulletin de la Société botanique, I, 754.

jettes à l’hermaphroditisme anormal. Les fleurs accidentellement hermaphrodites produisent ici, de toutes pièces, les éléments complets d’un androcée, comme ailleurs elles ne produisaient que la portion de l’androcée qui correspond à l’anthère. On compte, en un mot, à peu près autant d'exemples d'hermaphroditisme accidentel parmi les types essentiellement diclines que parmi les types diclines par avortement,

k° Les types diclines dioïques deviennent à peu près aussi souvent hermaphrodites qu'ils deviennent monoïques. Ces faits s'observent beaucoup moins souvent sur les plantes qui croissent à l’état sauvage que sur les plantes cultivées. I y a d’ailleurs des époques où la production de ces anomalies est bien plus fréquente ; et cela, sous l'influence de causes que la culture développe souvent, mais dont l'essence reste encore à déterminer. D'où il résulte que l’on ne peut conclure de faits observés dans une saison ou une année donnée, à ceux qui se produiront dans une série d’autres années ou d’autres saisons.

5° La forme des étamines anormalement développées sur les pieds femelles, ou dans les fleurs femelles, n’est pas forcément en rapport avec la forme des organes mâles normaux. Le tissu pollinique, qui n’est, en somme, qu'une modification du parenchyme cellulaire, peut se produire sur des organes qui ont la forme des feuilles, des bractées, des glandes et même d’une portion de l’organe femelle, telle que les styles, les stigmates ou même l4 por- Con ovarienne des feuilles carpellaires. La forme de l'organe accidentel ne fait pas la fonction ; et presque tout parenchyme cellulaire des appendices floraux peut se transformer en cellulesmères du pollen.

6° Les graines et les embryons, préexistant à la fécondation, peuvent, sans avoir été fécondés, grandir et acquérir un développement plus ou moins considérable, comme les parties analogues de l'œuf des animaux. Mais jusqu'ici la germination ne paraît compatible, dans les phanérogames, qu'avec l’action sur le produit femelle de la substance fécondante du pollen,

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