Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803)
M^3 LABILLE-GUIARD ET SES ELEVES M^^^^ CAPET ET ROSEMOND f Collection de Madame Griois )
Gazette des Seaiir-Arts
Imp-Qi.'Vi^ttrnan
NPG
Baron ROGER PORTALIS
LABILLE-rxUIARD
PARIS IMPHIMKHIK (ilî:OR(iKS PETIT
12, RUE godot-de-mai;roi, 12
APR 2 8 19tS
ADELAÏDE LABTLLE-GUIARD
Le 31 mai 1783 restera une date intéressante clans l'histoire de l'Académie royale de peinture et sculpture. Ce jour-là l'illustre compagnie recevait à la fois dans son sein, pour no pas faire de jalouse, deux femmes, toutes deux ar lis les de talent, M""= Lebrun née Vigée, et M"'' Guiard née Labillc.
Ce n'était pas que l'introduction du beau sexe manquât de précédents : sans remonter jusqu'au xvii" siècle, la demoiselle Rosa-Alba Carriera y avait été admise en 1720, M"'" Vien en 1757, M'"'^ Terbouche en 1707, la demoiselle Vallayer, femme Coster, en 1770, et la môme année, M"'° Roslin. Toutefois, mettant un frein à sa galanterie, l'Aca-
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demie, devant cet envahissement, décida, sur l'ordre du roi d'ailleurs, que le nombre des académiciennes ne pourrait jamais dépasser quatre.
Malgré des critiques peu bienveillantes et généralement mal fondées, le talent de M""' Labille-Guiard était réel, et son entrée à l'Académie plus que justifiée. Estimée par les artistes ses confrères, distinguée par des princesses de la Maison royale, elle a été éclipsée et comme écrasée devant la postérité par le charme incontestable de sa séduisante rivale, M""= Lebrun, avec laquelle elle a vaillamment lutté. 11 est temps de lui rendre justice, de reconnaître la belle tenue de ses ouvrages, la fraîcheur de leur coloris et la décision de leur exécution que tous les contemporains ont constatées. M. de Nolhac parle de faire descendre certains de ses portraits des attiques du château de Versailles oii ils sont relégués ; les conservateurs du musée du Louvre seraient également bien inspirés de mettre mieux en lumière tel pastel de l'artiste, vraiment trop sacrifié dans la pénombre obscure où l'on a peine à l'apercevoir, et sa mémoire y gagnerait, d'accord en cela avec l'agrément du public.
Peinture de femme, diront dédaigneusement certains censeurs moroses qui n'admettent pas que le beau sexe puisse avoir du talent. Passe encore pour la miniature ! N'est-ce pas Ruskin qui a écrit que jamais une femme ne pourrait bien dessiner? Le paradoxal apôtre de la beau té oubliait sûrement alors M'^'^^Vigée-Lebrun et Labillc-Guiard.
Rivales en leur temps à cause de la similitude de leurs ouvrages, une comparaison s'impose entre les deux artistes, également bien douées. Sans doute, M'"° Lebrun arrive devant noiis avec tout l'éclat de sa renommée et la longue suite de portraits des dames de la Cour et des princesses de la famille royale que domine l'imposante image de la reine Marie-Antoinette, peinte et repeinte par son artiste favorite. M""' Guiard lui oppose ses beaux pastels, ses grands portraits de Mesdames de France, filles de Louis XV, celui de M""^ Elisabeth, enfin nombre de figures d'artistes ses contemporains et d'hommes politiques de la Révolution.
Elevée dans l'atelier de son père Louis Vigée, recevant tour à tour les conseils de Briard et de Doyen, et surtout affinant ses dons naturels dans l'étude constante de la nature, M'"^ Lebrun devint rapidement la portraitiste à la mode, devant qui défilèrent les plus jolies femmes de son temps; mais elle ne fut que peintre et ne fit guère de pastel qu'à la fin de sa vie et comme distraction.
^[me Guiard s'est montrée moins exclusive. Initiée par La Tour
aux secrets de cet art délicat, elle a laissé de charmants pastels, dignes d'être comptés parmi les meilleurs de l'école française. Elle s'adonna ensuite à la peinture et y réussit, grâce aux savants conseils d'André Vincent, son vrai maître, montrant ainsi un talent plein de souplesse.
Toutes deux unissent d'ailleurs à un dessin correct et pur la fraîcheur du coloris ; toutes deux personnifient idéalement la peinture de portrait dans ce qu'elle a de plus séduisant au dernier quart de leur siècle, tout comme Largillière ou Nattier en leur temps.
M"'^ Lebrun étale-t-elle sur sa palette une plus grande richesse datons? A-t-elle plus d'éclat dans l'exécution, plus de variété dans la pose? Peut-être ; mais M""^ Guiard, son égale sous le rapport du dessin, n'a pas à un degré moindre l'art de peindre les chairs et les étoiles, le goût de chiffonner les rubans d'un corsage, et elle semble l'emporter pour la vigueur et la décision de la touche, qui faisait dire aux contemporains : (( Mais c'est un homme que cette femme-là ! »
La longue carrière de M""^ Lebrun, le grand nombre de portraits qu'elle a exécutés tant à Paris qu'en Italie, à Vienne, à Londres, à Saint-Pétersbourg, connus par la liste qu'elle en a publiée à la suite de ses Souvenirs, entrent aussi pour beaucoup dans son européenne renommée, tandis que le hasard seul peut faire retrouver la trace des œuvres égarées de M'"" Guiard, lorsqu'elles ne sont pas mentionnées aux livrets des Salons.
Un critique du temps a eu l'originale idée de voir en ces deux dames Vénus et Diane, déesses fort séduisantes. Reprenons la comparaison : la charmante M""' Lebrun, c'est Vénus, mère des Amours, et sous ses doigts s'épanouissent les roses; M""= Guiard, c'est Diane, plus énergique et plus virile, prête à la lutte, marchant à la victoire comme à un combat et la remportant par sa décision et son énergie. Reconnaître ses belles qualités et la replacer au rang de sa triomphante émule semble être l'agréable tâche que se sont imposée avec nous les amateurs de bonne et claire peinture ; et les prix obtenus par ses œuvres dans ces dernières années lui restituent le rang qu'elle mérite parmi les artistes les plus agréables et les plus désirés de la fin du xvui*= siècle.
Le vendredi H avril 1749 naissait à Paris Adélaïde, fille de Glaude-Edme Labille, marchand mercier, et de Marie-Anne Saint-
Martin, son épouse'. Labille, fournisseur de la Cour et de ]a ville, « Rue Nciifve des Petits-Champs, A la Toilette », était une manière de personnage dans un temps oti les fanfreluches, les rubans, les dentelles et tous les attifets de la mode jouaient un si grand rôle dans la société. Pajou, son grand ami, a fait son buste, qui figure au Louvre, s'il vous plaît, faisant ainsi passer à la postérité les traits accentués du père de notre artiste. A la recherche d'un modèle pour sa Psyché, le sculpteur aurait pu rencontrer, dans son atelier de modistes, le fm profil d'après lequel il fera son chef-d'œuvre.
Bachaumont, à la date de juin 1783, parlant de la réception de M™" Lebrun et de M""" Guiard à l'Académie, ajoute en effet : « Celle-ci est une demoiselle Labille, fille du marchand de modes chez lequel M'"° Du Barry a demeuré dans sa première jeunesse, ce qui forme un épisode curieux des anecdotes de cette dame. »
Les Goncourt constatent aussi le passage de la demoiselle Lançon, la future favorite, alors simple trottin, dans le magasin de Labille ; mais ne commettent-ils pas deux inexactiludcs en le plaçant rue Saint-Honoré et en donnant Labille comme «. frère de la femmepeintre », alors qu'il était son père?
Suit, dans leur livre sur IM™'' Du Barry, une description imagée de ces magasins tout en vitres, oii de charmants désœuvrés, de jolis seigneurs lorgnent du malin au soir, oii les fermetures laissent passer, par le trou des chevilles, des billets plies en éventail, etc.. Sans insister autrement sur la fantaisie coutumière à ces écrivains, on peut supposer un entourage jeune et gai pour Adélaïde Labille, dans le temple de la broderie et du ruban. Ce qui frappe les yeux de l'enfant n'est pas sans influence, on l'a constaté maintes fois, sur une âme d'artiste et ses destinées futures. La jeune Adélaïde n'at-elle pas puisé dans ces premières impressions son goût du costume
1. Cet extrait de baptême, joint aux pièces nécessaires pour recevoir une pension du roi, nous a été obligeamment communiqué par M. Marc Furcy-Raynaud, avec beaucoup d'autres documents.
Archives Nationales, 0'677 : Extrait du registre des baptêmes faits en l'église paroissiale de Saint-Kustache, à Paris : » L'an mil sept cent quarante-neuf, le samedi douze avril, fut baptisée Adélaïde, née d'hier, fille de Claude-Edme Labille, marchand-mercier, et de Marie-Anne Saint-Martin, son épouse, demeurant rue Neuve-des-Petits-Champs ; le parein, M. Claude Rozière, bourgeois de Paris, la mareine, Marie Ollivier, épouse de Charles-Augustin Leblanc, aussi bourgeois
de Paris, et ont signé Collationné à l'original et délivré, par nous, licencié ès-
loix de la Faculté de Paris et vicaire de ladite église. A Paris, le 13 novembre
178b. — JUVIG.NY. »
féminin, dans cette fraîche vision des modes du temps du roi Louis XV l'art d'arranger les toilettes que l'on retrouve toujours dans ses portraits?
Dès la première jeunesse, a écrit son ami Joachim Lebreton, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts", elle montre une décision et une volonté caractéristiques :
« Son père, quoique homme d'esprit, avait négligé son éducation, et la santé languissante de sa mère l'avait empochée de réparer cette négligence. Adélaïde Labille, leur dernier enfant, sentit de bonne heure qu'elle ne devait rien attendre que d'elle-même. Elle se dévoua à l'étude, se choisit une société, des principes et un plan si sûrs qu'elle n'eut plus besoin d'en changer à aucune époque de sa vie. Libre de ses actions dès l'âge de quatorze ans, elle était déjà irrévocablement fixée dans ce choix si difficile. Une pareille détermination, aussi précise à cet âge, aussi durable, suffirait pour justifier ce que nous avons annoncé de la force de son caractère... »
De celte enfance un peu abandonnée à elle-même, employée à courir les académies et les ateliers de sculpteurs, rien ne devait résulter de mauvais, grâce à sa naturelle sagesse et à sa vocation très réelle. Laissons à ses trousseaux le père l-abille, dont Pajou nous a si bien rendu l'air fùté, et constatons le goût décidé de sa fille pour les arts. Elle n'eut pas à aller loin pour trouver un maître et prit, rue Neuve-des-Petits-Ghamps, son voisin, le miniaturiste François- Elie Vincent, genevois et protestant, mais réfugié, c'est-à-dire d'origine française, (c 11 avait de la réputation dans son art et s'y était procuré une honnête aisance. » Nous avons retrouvé chez les héritiers des Vincent son portrait, une bonne figure d'artiste, en train de peindre sa femme en miniature, la palette de porcelaine à la main. Professeur de l'Académie de Saint-Luc, Elle Vincent était peintre de Mesdames. De là la réception rapide de son élève dans cette société et peut-être la cause première des grands portraits de Versailles qu'exécutera plus tard l'artiste?
Les miniatures de cette période, tel le portrait de seigneur âgé, destiné à orner une tabatière (collection L. de Viefville), signées simplement Labille, témoignent d'un faire à la fois large et délicat. ]\Ittie Guiard n'a jamais dû délaisser complètement le petit genre dans lequel elle avait débuté, car on aperçoit parfois certains de ses
1. Notice nécrologique sur 3/'"« Vincent, née Lahillc, peintre, par J. Lebreton, secrétaire perpétuel de la classe des Beaux-Arts à l'Institut national. Paris, Chaigneau, 1803. Broch. in-8°.
travaux précieux dans les ventes et dans les vitrines des amateurs Elle a fait le médaillon de la comtesse d'Angiviller, et même, au début de la Révolution, la miniature de M"" Adélaïde d'Orléans \ l'élève de M'"*^ de Genlis, ravissante et blonde princesse aux traits opalins, revêtue d'une robe blanche à haute collerette.
Adélaïde Labille avait vingt ans, et devait être fort agréable, à en juger par ses portraits. Grâce à son talent naissant, l'avenir s'ouvrait riant pour elle. Eprise de travail, elle voulut un établissement régulier. Son choix se porta sur Nicolas Guiard, commis à la Recette générale du clergé de France, fils de feu Jean-Hugues Guiard, procureur au Présidial de Dijon. Ce Guiard, âgé de vingt-huit ans, était un voisin des Labille, comme eux demeurant, suivant Jal, rue Neuve-des-Petits-Champs, au moment du mariage. Sous quels auspices fut-il conclu? Son vieux maître, Elie Vincent, dont le fils aîné, Alexandre-François, était commis au Trésor royal, a pu y être pour quelque chose, de même que Gois le sculpteur, ami de la famille, qui avait des relations avec Dijon. Ou bien est-ce simplement raison de voisinage? Ce ne sont là que des hypothèses.
Ils se marièrent le lundi 23 aoiit 1769, à Saint-Eustache. L'union ne semble pas avoir été fort heureuse, ni la cohabitation bien longue, quelques années à peine. On constate, cependant, dans la liste des « physionotraces » de Quenedey, les portraits de M. et M""= Guiard. Quand elle expose pour la première fois, en 1774, à l'Académie de Saint-Luc, la jeune artiste a bien soin de se faire inscrire sous le nom de M'^^ Labille, épouse de M. Guiard. Mais, tout en gardant le nom de son mari, ils ne vécurent pas ensemble et il faudra la Révolution pour lui procurer le divorce.
La miniature, genre étroit, n'était pas pour satisfaire longtemps l'ambition de la jeune femme ; M"''' Guiard visa plus haut. L'art du pastel, plus propre à lui procurer une clientèle de femmes élégantes, semblait fait pour la séduire. Sans s'abuser sur de premiers succès, elle décide de s'adresser au maître des maîtres, à La Tour, pour profiter de ses conseils et obtenir la faveur de le voir travailler.
« Elle en obtint beaucoup plus. Il s'y intéressa comme à une élève qui devait honorer son école : Adélaïde Labille ne tarda pas à se montrer digne d'un si habile maître. Elle parut sous un jour nouveau dans un champ moins borné. Ses ouvrages au pastel la rendirent recommandable aux artistes du premier ordre qui pres- 1. N» 1410 du catalogue de l'Exposition centennale (coll. de M. Léon Moral).
sentirent que son talent et son courage ne se renfermeraient pas dans les limites qu'elle semblait s'être données.... »
Ce fut, en effet, une heureuse fortune pour M"'* Guiard de rencontrer un tel guide. Artiste génial, La Tour aura exercé sur elle la meilleure influence. Nerveux, brutal même dans ses audacieuses préparations du masque humain, il savait donner une douceur, une profondeur et un charme infinis à ses œuvres terminées. La Tour a renouvelé l'art du pastel déjà tiré de sa déchéance à force de grâce par la Rosalba, quelques années auparavant. C'est un grand physionomiste, possédant un don supérieur à celui de la ressemblance vulgaire : le don de créer l'illusion de la vie. De cette poussière colorée, de cet art de femme, du pastel, il a su faire un art viril et produire des œuvres dont la solidité peut rivaliser avec la peinture quand il ne la dépasse pas en charme et en fraîcheur. M"'* Guiard ne lui doit-elle pas un peu de cette intensité dans le regard, de cette précision que l'on retrouve, par exemple, dans son portrait de Pajou ou dans celui de Bachelier ?
La Tour était âgé et ne travaillait plus guère quand elle vint réclamer sa direction. L'influence de son enseignement est néanmoins visible dans les ouvrages de l'élève. Une collaboration fortuite s'est même établie parfois entre le maître et l'élève, celui-ci laissant inachevés bien des portraits dont il ne traçait souvent que le masque. Aussi, croyons-nous, dans telle œuvre à lui attribuée, reconnaître à la fois sa main et celle de M""^ Guiard, le visage ironique ou spirituel criant bien haut le maître, tandis que l'agencement des rubans et de la gaze dans la coiffure vient déceler la femme, dans un accord du plus heureux effet.
C'est à l'exposition des Académiciens de Saint-Luc, oîi elle fut bientôt admise, qu'à l'âge de vingt-cinq ans, la jeune artiste montra ses premiers travaux.
L'Académie de Saint-Luc était alors comme une sorte d'antichambre de l'Académie royale. Sans local fixe, elle organisait des expositions, tantôt chez le marquis de Voyer qui lui avait donné momentanément asile, tantôt à l'hôtel d'Aligre, rue Saint-IIonoré, tantôt à l'hôtel Jabach, rue Neuve-Saint-Merry. Elles ont permis à nombre de bons artistes d'y faire connaître leurs œuvres : à J.-B. Huet, ses pastorales ; à Eisen, ses précieux dessins do vignettes ; à Vigée, ses portraits; à Lallemand, ses paysages; à Bornet et
Pujos, leurs miniatures; à Louise Vigée, enfin, d'y faire ses débuis. jyjme Labille-Guiard, déjà fort appréciée, y montra, en 1774, le Portrait d'un magistrat, au pastel, de grandeur naturelle, et celui d'une Dame, peint en miniature, plus un Sacrifice à l Amour, « morceau peint en émail, que l'auteur a présenté à l'Académie pour son agrément ».
La « dame en miniature » c'était elle-même, peu embellie, paraît-il, car elle s'attire cette remarque dans les Observations qui font suite au livret :
« M"'= Labille, épouse de M. Guiard, s'est peinte elle-même de façon à faire soupçonner qu'elle n'a que de très faibles prétentions à la beauté, mais il vaut mieux croire que son amour-propre a aveuglé sa vanité et qu'elle eût été très mécontente d'un peintre qui l'eût aussi peu flattée. »
La Lettre au marquis de *** est plus indulgente ; on y sent la main d'un ami :
« M"'= Labille a exposé peu de portraits, mais ce peu est d'une touche très hardie et d'une couleur vraie. Les plans en sont bien sentis, les lumières larges et bien dégradées. Il n'y a ni contour ni touche dure. On voit que son but est de mettre tout l'effet dans les lumières. Ce parti est le plus agréable, mais n'est pas le meilleur. Elle sacrifie trop ses ombres, ce qui ôte de la vigueur surtout à ses têtes d'hommes. Elle réussit mieux dans les femmes. Ses cheveux et ses habillements sont touchés avec esprit et goût. Ses fonds sont trop vagues, ils manquent de corps, ce qui nuit à l'effet de ses portraits. Elle a évité ce défaut dans le sien; aussi la tête ressort-elle beaucoup plus ; elle est touchée avec finesse et très ressemblante. Les ouvrages de cotte dame annoncent qu'elle fera encore beaucoup de progrès. Ils ont de la vérité, de l'agrément et une facilité qui prouve qu'elle n'est guidée par personne. Dans sa miniature il y a une belle manière de faire, agréable et de beaucoup d'effet. On regrette qu'elle soit seule. »
Premiers sourires si doux de la gloire ! Premiers succès qui ne peuvent pourtant satisfaire l'ambitieuse artiste. Elle veut aussi réussir en peinture et il lui faut un maître. Justement revenait de Rome, donnant les plus belles espérances, le brillant lauréat de l'atelier Vien, le charmant François-André Vincent. De santé délicate, mais de haute culture, nourri de la moelle antique et rompu à l'étude de la nature, bon dessinateur, remarquable dans sa manière d'enseigner, c'était le maître idéal.
« Ce fut vers cette époque, a écrit Lebreton, que M. Vincent, lils de son premier maître et l'ami de son enfance, revint d'Italie. La confiance qu'elle avait toujours eue en lui, l'éclat avec lequel il avait remporté le grand prix de peinture, la haute considération dont il jouissait déjà dans l'école, enfin le désir de dépasser le but
l'heureuse surprise, pastel par m"" LABILLE-GUl au 1)
(Collection de M'"= Alberl Laniel.) PAI. cJ-'"" ?^^,UL r<^ .rff^ fc^ /S.^'T^ Uc^,
qu'elle avait atteint, tout se réunissait pour placer Adélaïde Labille sous la direction de ce dernier maître. Elle lui avoua sa noble ambition. En ami sage, M. Vincent lui représenta les grandes difficultés qui lui restaient à surmonter dans l'art et les risques qu'elle pouvait courir, car il était possible qu'en voulant sortir du genre dans lequel elle s'était fait une réputation elle compromît à la fois et cette réputation et sa fortune.... La sévérité et la justesse de ces
observations ne l'ébranlèrent point. Les sacrifices ne l'effrayaient pas plus que les obstacles, et des études sérieuses prirent la place des plaisirs de la société.... »
Fit-elle bien? N'aurait-il pas mieux valu, comme le lui conseillaient ses amis, s'en tenir au pastel, art dans lequel elle était parvenue à une véritable virtuosité ? Nous n'aurions pas, à la vérité, tel portrait de princesse d'un pinceau clair et brillant; mais que de pastels précieux à la place !
Et puis, ce reproche, qui la suivra toute sa vie, de se faire aider de son maître et ami n'aurait pas été formulé ; cette affectation de toujours trouver dans sa peinture une vigueur et une fermeté qui ne pouvaient être que le fait d'un homme, eût été sans raison. De même qu'on accusait M'"^ Vigée-Lebrun d'employer Ménageot, artiste amoureux d'elle, à ses ouvrages, on accusa M'"® Guiard de se faire retoucher par Vincent. M'"'' Lebrun a, sans difficulté, avoué qu'elle était heureuse de recevoir les conseils de Ménageot; quant à M"^^ Guiard, elle a fourni assez de preuves de valeur personnelle pour n'avoir nul besoin de se justifier ; et toutes deux ont montré leur supériorité à beaucoup d'égards sur ces prétendus collaborateurs, fort empêchés de peindre avec leur élégante fraîcheur.
Pour l'instant, tout en étudiant la peinture et ses secrets sous la direction affectueuse d'André Vincent, ce sont des pastels qu'elle produit, et ce sont eux qui la font connaître, pastels adroits, bien dessinés et fort ressemblants. C'est le temps des belles études de jeunes femmes aux cheveux dénoués sur des oreillers de soie, aux seins copieux, le temps des têtes classiques et des portraits d'artistes ses amis. Les ventes nous ont révélé divers spécimens de ce talent déjà formé. Le plus typique et le plus agréable est l'étude dénommée, à la vente Eudel, L'Heureuse Surpinse^ pastel d'une délicieuse couleur, signé et daté de 1779.
Mollement étendue, une jeune femme, aux carnations nacrées, à la physionomie souriante, aux cheveux dénoués, retenus par un ruban d'azur et retombant sur un coussin de soie bleue, semble accueillir du regard la personne aimée. C'est un morceau d'une vraie souplesse de modelé et d'un charme exquis.
Plus sévère, bien que toujours au pastel, est le portrait du Comte de Clermont-Torinerre , en habit militaire, casque en tête, et la main appuyée sur la garde de son épée, « d'une vigueur qui le dispute au pinceau le plus fier ». Pajou, qui a fait plusieurs bustes
en marbre du maréchal de Clermont-Tonnerre, pourrait bien lui avoir valu cette commande.
Elle le montrait, en 1782, dans les Salons de la Correspondance, organisés par Pahin de la Blancherie, à l'hôtel Villayer, rue Saint- André-des-Arts, en même temps qu'un portrait de Vincent, fait pour M. Suvée, ces deux amis rivaux de l'atelier de Vien. Le portrait d'André Vincent est celui, sans doute, qu'on voit au Louvre, la figure fine, l'air doux, les cheveux poudrés, élégant dans son habit
PORTRAIT U ANDRÉ VINCENT, PASTEL PAR M"* LABILLE-GUIARD (Musée du Louvre.)
de velours rose orné d'un jabot de dentelles, œuvre documentaire et vécue s'il en fut.
Vincent dut, sans difficulté, obtenir de son maître Vien, qu'il laissât reproduire ses traits par M™'' Guiard, désireuse de se faire des amis au sein de l'Académie. La physionomie si fine et si mobile, quoique ingrate, du « rénovateur de l'art », a été fort bien rendue par elle, si l'on en juge par la gravure que Miger en a faite et dont il fit hommage à l'Académie royale. On lisait, dit Bachaumont, le caractère et l'esprit de chacun des personnages de M""*^ Guiard, par la physionomie propre qu'elle savait leur donner. S'il en est ainsi, l'air etfacé du peintre Beaufort doit être aussi véridique que l'esprit
et la gaieté qui régnent dans le portrait de Bachelier. Peintre de Heurs et d'animaux, fondateur de l'Ecole gratuite de dessin, Bachelier est vraiment parlant do physionomie souriante et de bonne grâce, dans son vêtement de soie grise.
]^,jme Labille-Guiard montrait encore, au Salon de la Correspondance de 1782, une Tête de Cléopdtre et son propre portrait au